‹ Le sourd-muet et l'aveugleChapitre 71 sur 128 · EE ÉCOLES · texte numérisé non relu

EE ÉCOLES

Les ventes des asyles, avec un nombre égal d'élèves surpassent donc de plus d’une moitié les ventes d’une école, et les profits différent en conséquence. Il y a plus. Les dépenses de l'école de Londres montent annuel- Jement à Liv. sterl. 4000 et celles de Liverpool à 8000 , tandis qu'avec un nombre à-peu-près égal d'élèves elles

ne sont que de près de 1000 dans les asyles d'Édimbourg et de Glascow. Les résultats sous ce rapport sont donc tous à l'avantage des asyles,

En résumant les calculs que j'ai faits, on trouve que les profits des ventes sont au moins doubles dans les asyles et que les dépenses y sont trois fois moindres que dans les établissements qui ne sont que des écoles ; de sorte que si la succession des élèves est plus rapide dans les écoles et si l'instruction peut par conséquent étre étendue à un plus grand nombre d'individus , cet avantage n'est encore qu'apparent, car il est en réalité plus facile de former deux asyles que d'établir une école, maïs J'ai besoin de le dire et je le dis avec une profonde conviction, on ne peut nullement imputer à la direction de ces établissements que les profits soient moindres et les dépenses plus fortes, ces désavantages sont la conséquence forcée du système même; mais. il n'en est pas moins duement prouvé que, sous le rapport de l'économie intérieure de la maison, un asyle est préférable à une institution qui ne serait qu'une école,

Mais continuons. Suivons les élèves hors de létablissement, après leur instruction et travaillant isolément.

Un aveugle puise dans la compagnie de ses semblables du courage, mais comme il est naturellement porté à l'abattement, il perd bientôt son courage s'il est isolé et cela d'autant plus vite, qu'a chaque instant, il est forcé de reconnaître la supériorité des clairvoyants et qu'il remarque fort bien qu'il n'excite plus cet intérêt que causent les aveugles réunis en masse. Il est arrivé assez souvent que des aveugles espérant qu'ils parviendraient à se suffire, sont sorlis volontairement des asyles d'Écosse et qu'ils se sont établis dans les villes qui leur offraient lesmoyens de placer le produit de leur travail,

une noble ambition les animait ; d’autres ont tenté la même chose après avoir été renvoyés pour mauvaise conduite.

Tous étaient depuis plusieurs années dans l'établissement et la plupart de bons ouvriers. Après un essai de quel" ques années, de quelques mois souvent, ils ont eux-mêmes reconnu l'impossibilité de continuer seuls la luite avec les ouvriers clairvoyants et ont sollicité leur réadmission. Ces faits ne sont pas rares. Dans le rappert annuel de 1833 de l'institut des aveugles de Dublin, on a fait la même remarque : « Nous avons vu avec peine, disent les administrateurs, que des élèves qui avaient acquis une grande habileté dans un ou plusieurs métiers et qui étaient sortis de l'établissement avec un bon caractère et une somme assez notable de gages recus, n'ont pas réussi dans leur entreprise à leur retour, par défaut d'appui et d'encouragement qu'ils méritaient si éminemment , et que leurs fonds ayant été graduéllement épuisés, ils ont élé forcés de retournerà Dublin pour augmenter la masse de pauvreté déjà excessive. »

Dans une assemblée tenue à Manchester, en mars 1834,

rélativement à l'érection d’une institution pour les aveugles, qu'on est sur le point d'ouvrir , le comité chargé de prendre les renseignements nécessaires, assure qu'à Liverpool aussi on a déjà senti depuis longtemps le besoin d’un asyle pour les aveugles qui ne peuvent pas pourvoir à leurs besoins par les gages qu'ils gagnent hors de l'établissement et que le résultat de toutes les informations qu'ils ont prises est une conviction que l'institution de Manchester doit être un asyle.

Je me suis convaincu , par le témoignage unanime de tous les surintendants des établissements des aveugles de l'Angleterre, que des avantages dignes de l'entreprise

PS éont seuls possibles dans un asyle, aussi tous les efforts tendent à atteindre ce but.

Mais supposons encore que l’aveugle , dans son isolément, puisse produire autant que dans un asyle; ce n'est pas tout que de savoir produire , il faut pouvoir vendre.

Une institution publique qui est toujours en évidence a un pouvoir d'aitraction que n'a pas l’aveugle isolé. On est fier de posséder un asyle pour les aveugles, on le regarde comme une gloire nationale, on aime donc à contribuer à son éclat, d'autant plus que les hommes influents, qui sont à la tête de l'administration de l’institution, peuvent y attirer leurs connaissances en donnant la certitude que les matières premieres sont toujours de la meilleure qualité et que les prix ne sont pas plus hauts qu'ailleurs. Ceci encore n'était possible que dans un asyle, qui, par ses capitaux, peut se procurer au comptant et à meilleur marché les meilleures matières premieres, ce que ne peuvent pas les ouvriers ordinaires et ce que les clairvoyants gagnent par plus d'adresse, ils le perdent par le prix elevé auquel ils doivent se procurer les matériaux, de sorte que la concurrence devient possible lorsque les aveugles travaillent en corps et jamais lorsqu'ils sont isolés.

Dans une institution: où les aveugles ne restent pas après leur instruction, on ne peut enseigner que des métiers qui n’exigent ni l'emploi de grands capitaux, ni le concours, de plusieurs ouvriers ni enfin l'emploi de machines coûteuses, chaque métier doit étre un travail individuel au lieu que , dans un asyle, l'usage des machines à vapeur et la division du travail pour la fabrication d’un seul produit peuvent étre introduits avec un immense avantage.

Ilest prouvé que plus d’un quart, sinon un tiers des

aveugles le sont devenus dans un âge avancé : l’ophthalmie militaire seule, sur 4,117 aveugles qui existaient en 1855, en Belgique, a causé 960 cas. À cette classe nombreusé , trop âgée pour acquérir encore l'adresse nécessaire dans un métier, il faut un travail facile à apprendre et productif des les premiers jours. Dans un asyle on peut utiliser ses forces, employer avec profit un malheureux qui jamais, dans une école, ne parviendrait à gagner la moindre chose, Ainsi, dans l’asyle d'Édimbourg , la fabrication des matelats en crin est l'occupation principale. La manipulation du crin , avant qu'il puisse étre tordu, occupe ceux qui ont le moins de dispositions pour l'apprentissage d'un métier , l'usage d’une machine à vapeur rend tout ce travail moins dür et plus productif; d'autres tordent le crin. On en emploie plusieurs à tisser la toile des matelats; ce métier, s’il était isolé, ne rapporterait guëres ce qu'un aveugle peut gagner en faisant autre chose, mais dans cet asyle , la consommation en est assurée et le plus haut prix en est donné; les filles cousent ces couvertures et les plus adroits des aveugles remplissent les maielats. Cette division de travail rapporte des gages qu'aucun métier ne saurait procurer, et emploie utilement, dès les premiers jours de son entrée, l’aveugle le plus borné.

Parlons à présent d'une classe assez nombreuse d'aveugles à laquelle jusqu'ici, ceux qui ont coniribué à l'érection des écoles, ont peu songé et qui méritent toute notre attention. Je veux parler des hommes devenus aveugles après leur mariage. Il y a peu de cas qui doivent exciter davantage notre sympathie. Devenus aveugles à une période de la vie à laquelle toutes les habitudes sont formées, que pourrait-on faire pour eux dans une école? mais dans un asyle on est en état de leur donner un travail proportionné à leur goût et à leur adresse, et

d'aherner les heures de travail avec le temps qu'ils peuvent passer chaque jour au sein de leur famille: c'est ainsi qu'à Édimbourg il ÿ a dans l'asyle 20 hommes mariés qui ont des familles qu’ils nourrissent du fruit de leur travail et à Glascaw le nombre est plus considérable encore.

L'éducation , dans les établissements d’aveugles, doit donc avant tout être industrielle et tous nos soins doivent tendre à en faire d’utiles citoyens au lieu d'en vouloir former des savants. Les savants sont assez nombreux dans la classe des clairvoyants pour qu'on puisse se dispenser d'en chercher dans la classe à laquelle cette qualité serait une complète inutilité, si non une source de malheur. D'ailleurs, pourquoi vouloir leur procurer plus d'instruction lorsqu'ils sont aveugles qu'on ne leur en aurait donné s'ils avaient joui de tous leurs sens, je le concevrais encore, si la science les rendait heureux ou si elle leur faisait gagner la vie, mais cela n’est pas. On a proposé d'en faire des maîtres d'école, mais quoiqu’on en ait dit et écrit, non seulement un insurmontable préjugé refuse d'admettre les aveugles comme instituteurs d'enfants ordinaires, mais il y a de fort bonnes raisons qui les feront toujours refuser ; en effet, il ne s'agit pas seulement d'instruire la jeunesse, de lui apprendre à lire et à écrire, mais de donner une éducation pour laquelle une surveillance de tous les moments est nécessaire et dont ils sont incapables.

Une profession , mais non la science , tel est le but de leur éducation. Parmi les moyens d'atteindre plus sûrement cette fin et d'exercer le plus d'influence sur le bonheur des aveugles , un asyle est à tous égards supérieur

à une école, et seule même il est capable dé procurer un. bien durable.

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