DE L'ÉDUCATION INDUSTRIELLE
Ox devrait moins attendre d'un aveugle que d'un homme qui jouit de tous ses sens, mais, par un préjugé très-répandu et nuisible, on en exige davantage. L'intérêt s’affaiblit lorsqu'on ne Îles trouve que sur le rang des clairvoyants, ils devraient, ce semble, les surpasser : comme si la cécité était un avantage. La plupart des institutions ont plus ou moins subi l'influence fatale dé ces exigences du public, car pour les satisfaire on s’est atlaché à faire faire à quelques aveugles des tours de force; et pour montrer jusqu’à quel dégré d'adresse pouvait parvenir un petit nombre, on a négligé la masse. On voulait exciter la surprise et l'admiration des visiteurs et il est arrivé presque toujours, soit patience de la part des maîtres, soit aptitude spéciale des élèves, que ces essais ont réussi. Peu importe la valeur réelle de ces produits, on avait voulu étonner, on étonne, c'est le seul fruit qu'on en obtient. Ce n’est cependant pas de cela que nous devons nous contenter. Il s'agit bien moins de savoir ce qu’un aveugle privilégié par la nature et par son maître peut parvenir à produire, que de savoir ce qu’on doit lui enseigner, afin qu’il employe le plus utilement son temps. |
‘Du choix des métiers dépend l'avenir de l'institut et le bonheur des éleves, et ce choix dépend en grande partie lui-même de la nature de l'établissement qu'on forme pour Îles aveugles.
Qu'on sé rappelle la division que j'ai faite des institutions en écoles où les aveugles sont reçus pour un temps,
mais qu'ils quittent après leur apprentissage; et en asyles où les aveugles travaillent en commun , après avoir appris un métier, aussi longtemps qu'ils le veulent.
Il est évident qu'uue école ne peut guëres introduire dans son système de méiiers, ceux qui exigent l'usage de grands capitaux ou des machines coûleuses, ni ceux qui demandent le concours de plusieurs personnes. Destinés qu'ils sont, après leur sértie des écoles, à travailler seuls, les aveugles ne peuvent et ne doivent y apprendre que des métiers qu'ils peuvent pratiquer isolément, avec un fonds peu considérable et des machines peu compliquées. ll n’en est pas ainsi dans un asyle , où des capitaux suffsants et la présence d'un certain nombre d’aveugles bien instruils et formés par une longue habitude, permettent de fabriquer des objets qui demandent l'emploi de plu-. sieurs personnes et la surveillance d’un clairvoyant.
‘ Il est une autre considération qui doit influer sur le choix : il ne suffit pas de chercher ce qu’on peut produire, mais ce qu'on pourra vendre, il faut considérer les localités et voir les débouchés qu'elles présentent.
Comme l’asyle d‘Édimbourg est le premier où un système complet réellement ulile fut introduit; c’est par celle institution que je commencerai l’exposé de l’état de l’industrie des aveugles. en Angleterre.
Un tiers , à-peu-près, des élèves s’y occupe à la fabrication de matelas de toutes sortes; ; matelàs de crin, de laine, d'une espèce d'herbe marine (zostira “raa) et de pailles.
Le crin subit, par a main Le aveugles, toutes les préparations qu'il exige avant de pouvoir étre employé. On l’achète tel qu’il est pris du cheval, Le fin et le blanc est mis à part ,.par des clairvoyants, pour être filé et tissé ou tricoté en gants pour les frictions. Ce sont encore les
= 40 aveugles qui le cardent avant de l'entoriiller ; on le bouñlit ensuite pour en extraire tout corps étranger, et on le sèche dans un four, et on l'emploie à remplir les matelas.
Plusieurs de ces manipulations n'exigent que peu d'adresse et d'intelligence, Les aveugles âgés peuvent y être employés dès leur entrée et y gagner un honnête salaire. La fabrique de ces matelas rend possible l’introduction de la tisseranderie comme ressource réelle pour les aveugles. Les produits en sont consommés dans la maison et ‘de. cette manière le plus haut prix en est obtenu. La quantité de toile tissée annuellément dans l'asyle d'Édimbonrg est de .1250 à 1550 yards, et les aveugles y gagnent de 5 à 7 shellings par semaine.
La fabrique de matelas emploie encore utilement les filles, car ce sont elles qui en cousent les couvertures, La couture est accessible aux aveugles , l'expérience le prouve, mais ce n'est guères que pour les ouvrages ‘ communs; elle est productive à Édimbourg, elle le serait très-peu sans la fabrique de matelas.
Cette branche d'industrie est la principale et la plus lucrative de l'asyle et elle est placée trés-haut dans l'opinion du public , car toutes les matières qu’on emploie sont de la meilleure qualité et on ne vend qu'au prix courant.
Les matelas de laine, d'herbe marine et les paillasses ne sont pas tout-à-fait ce que les aveugles peuvent faire de mieux, mais en les vendant , on place mieux les matelas en crin. C'est encore pour en faciliter l'écoulement qu'on fait à Édimbourg des lits de plumes. Peur cette fabrique on n'emploie que des clairvoyants. Les directeurs abandonneraient très-volontiers plusieurs de ces fabrications, mais l'utilité, les besoins de leur commerce exigent qu'on s'y tienne; car pour
fabriquer il faut pouvoir vendre, et pour vendre il faut compléter l’article et être en état de fournir tout ce qui s'y rapporte.
Il n’est pas possible de-calculer exactement ce que ce travail rapporte à chacun des aveugles, mais on ose assurer qu'on y gagne de 12 à 16 shillings par semaine.
La vente de matelas, à Édimbourg, pendant l'année 1836, est comme suit :
- Matelas en crin . . . . . . . Liv. sterl. 736- 3- 0
Pañlasses. . . . . . . . .. . » 147-11- 5 Matelas de laine . .. . . .. °» 5Y- 9- 7 — de coton. :.,.. .. » 52- 6- 9 — d'herbe marine. » 387-12- 6 Lits de plumes. . . . . . .. » 289- 6- 5
Toraz. L. st. 1512- 9- 1
Ou à-peu-prés Fr. 53,000. En 1837 , à Glascow , deux ouvriers seulement s’y employaient, et cetle vente a produit Liv. sterl. 158- 5- 0, ou pres de Fr. 3840.
Une industrie, tout-à-fait propre à l’asyle de Glascow, est la fabrication de sacs. Une toile particulière est tissée dans la maison par les aveugles; les filles cousent les sacs, et les moins adroits des aveugles y impriment les noms de ceux qui les achètent. Ce n’est qu’en 1832, qu'on a commencé cette fabrique , et voici quel progrès elle a fait en si peu de temps. On en a vendu en