I. — QUESTION DE L'ABOLITION DES SOUS-MARINS
Les représentants des cinq nations invitées accompagnés de techniciens militaires et navals se réunirent en première séance plénière le 12 novembre 1921. La France, exclue des premières négociations menées pendant un mois par les trois principales puissances navales, Angleterre, Etats-Unis, Japon, sur les capital ships, se vit imposer, malgré l’énergique protestation de l’amiral de Bon, la proportion de 1,75 contre 5, 5, 3. La France dut céder ; le 19 décembre 1921, notre ministre des Affaires étrangères télégraphiait à M. Sarraut, chef de la délégation française, « d’exprimer notre concession sur les capital ships, mais sous la réserve formelle qu'aucune diminution ne pourra être consentie sur nos estimations concernant les bâtiments légers et les sous-marins ».
Cette concession était à peine faite, qu’à la séance du 22 décembre, le délégué anglais, lord Lee prononçait une attaque à fond contre le sous-marin : loin de se contenter d’une réglementation internationale à l'usage de cette arme, il en réclamait la suppression complète et définitive. Reprenant l’historique de la guerre sous-marine, lord Lee affirmait que lorsque Allemagne avait mené légitinrement cette guerre, elle n’en avait retiré que des résultats presque nuls. Sans doute, au début des hostilités, des
croiseurs ont pu être torpillés ; mais c’étaient pour la plupart des navires démodés et qui n'avaient été atteints que grâce à la nouveauté du procédé. Puis il faisait remarquer, fort justement d’ailleurs, que malgré le blocus sous-marin allemand, la Grande Flotte anglaise n’avait jamais été atteinte, que pas un seul de ses navires n’avait été coulé par sous-marin, ni à la mer, ni au mouillage, que les armées britanniques avaient traversé la Manche, et les armées américaines l'Atlantique, sans que les sous-marins aient pu quoi que ce soit contre elles. Pour le délégué britannique, le sous-marin n'avait été qu’une arme de meurtre et de piraterie, et ne pouvait être que cela, n’étant propre qu’à couler des paquebots à passagers, des navires de commerce ou des bâtiments hôpitaux, Techniquement, le sous-marin est construit de telle façon qu’il ne peut sauver les équipages et les passagers des navires torpillés. |
En conclusion, l'Angleterre, qui avait la flotte sousmarine la plus nombreuse, proposait de la faire disparaître immédiatement si les autres puissances acceptaient d’agir de même ; car, selon lord Lee, la simple limitation était insuffisante, attendu qu’une flotte sous-marine pouvait être aisément et rapidement complétée en temps de guerre. Il ne serait pas difficile de construire des sous-marins et d’instruire des équipages, si cette industrie n’était pas abandonnée déjà depuis un certain temps.
Dans Particle, déjà cité plus haut, de la Revue de Paris, l'amiral Wemyss, qui fut de 1917 à 1919 premier lord naval et chef d'état-major naval britannique, commente ainsi la Conférence de Washington :
« M. Balfour, avec son éloquence persuasive bien connue, a soutenu que le sous-marin, en tant qu’engin opposé à son adversaire naturel le navire de guerre, s’est révélé quantité négligeable ; que, pour la défense, il est.sans valeur, et que c’est seulement dans la destruction des navires de commerce qu’il a marqué des succès. Ceci, a-t-il ajouté, je le tiens de bonne source: affirmation qui n’a pas dû être sans étonner les amiraux de Bon et Sims, collaborateurs de l’Amirauté britannique dans la campagne anti-sous-marine.
» Quelle était au surplus la source en question ? Il est difficile qu’il puisse s'agir du Naval Staff. Car, enfin, si le public a pu être et est encore bien mal informé en matière de guerre sur mer, les officiers de marine en tous cas doivent savoir que de pareilles conclusions sont en contradiction directe avec les leçons de l’expérience...
» Quand la guerre éclata, le sous-marin n’avait pas encore fait ses preuves. On sait que les Allemands pensèrent dès le premier moment trouver en lui le moyen de réduire la supériorité de la Grand Fleet. Leur insuccès à cet égard fut moins dû à l’inefficacité de l’arme nouvelle qu’à leur manque d’expérience dans son emploi. En déduire que cette arme n’a aucune valeur offensive, c’est ignorer les exploits de nos sous-marins dans la Baltique et la mer de Marmara. ; ph » En présence des leçons de la campagne des Dardanelles, qui peut prétendre que les sous-marins soient sans valeur pour la défense ?. Les sous-marins ont rendu impossible un blocus rapproché, et les services qu'ils ont rendus dans la mer du Nord, en surveillant
les côtes ennemies, ont prouvé qu’ils pourraient être pour la flotte principale un appoint de grande valeur. »
Dans leur ardeur à mener la lutte contre le sousmarin, dont ils veulent la suppression définitive et totale, lord Lee et M. Balfour n’ont peut-être pas suffisamment regardé à la valeur de leurs arguments. Dire que le sous-marin s'était révélé sans efficacité contre les navires de guerre était une affirmation pour le moins hasardeuse. Fort à propos, l'amiral Wemyss les a placés devant les faits en leur rappelant, à la fois, et les succès des sous-marins allemands aux Dardanelles, et les exploits heureux des sous-marins anglais tant dans la Baltique que dans la mer de Marmara et dans la mer du Nord.
Les arguments de sentiments employés par la délégation anglaise n’étaient pas plus probants, mais ils avaient du moins cet avantage d’émouvoir l'opinion américaine, devant laquelle le souvenir du Lusitania, par exemple, n’est jamais invoqué en vain. Argument de sentiment aussi, cette opinion qui consiste à demander la suppression des sous-marins parce que les abus commis par les Allemands de 1914 à 1918 pourraient se renouveler dans une guerre future. Pour étayer cette opinion, lord Lee citait, en le déformant, un article du commandant Castex paru dans la Revue maritime de janvier 1920. Lord Lee traduisait ainsi la pensée de l’auteur : « Grâce à lingéniosité des hommes, nous tenons enfin l’instrument, le système, la martingale qui renversera finalement et définitivement la puissance navale de l’empire britannique. » Or, le texte français ne portait pas nous tenons, mais
Renault, 3
on tient, ce qui en change complètement le sens, surtout si on sait que le passage en question est extrait d’une analyse de la politique allemande navale au cours de la guerre. D’ailleurs, il commençait par ces mots, omis inconsciemment, nous voulons l’espérer, par de délégué anglais : « Ainsi raisonnent les Allemands.……. » :
Est-il donc possible pratiquement de rayer d’un trait de plume une arme déterminée de la liste des engins de guerre ? Peut-on être assuré de supprimer d’une façon définitive le sous-marin, surtout lorsque cette arme n’est pas toute nouvelle, lorsqu'elle date de près de quarante ans, qu’elle a été universellement employée, et d’une façon si intense pendant quatre ans que l’on a pu en apprécier les défauts comme les qualités ?
Ce sont ces arguments que la délégation française devait faire valoir dans la déclaration que lut M. Sarraut :
« La France estime que le sous-marin est la seule arme qui permette actuellement à une nation faiblement pourvue de navires de ligne de se défendre sur mer. Le sous-marin est donc pour la France, surtout après les sacrifices qu’on lui a demandés de consentir sur les navires de ligne, un moyen essentiel de conserver son indépendance qu’elle ne saurait sacrifier aussi.
» Dans l’état actuel de Part naval, le sous-marin ne peut suffire pour donner la maîtrise de la mer à un belligérant, même si celui-ci possède une très grande supériorité en sous-marins. Ce n’est donc pas une arme de domination,
. » Le Gouvernement français estime que tout moyen de guerre pourrait être employé conformément ou non conformément aux lois de la guerre, et que l'usage inhumaïn et barbare qui a été fait du sousmarin par un belligérant pendant la dernière guerre, est un motif pour condamner ce belligérant, mais non pour condamner le sous-marin. »
-Des cinq puissances présentes à Washington, l’Angleterre avait été la seule à parler sérieusement de l'interdiction des sous-marins. Se voyant isolée, elle ne tarda pas à battre en retraite. Mais aussitôt, elle esquissa un mouvement tournant ; ne pouvant plus espérer une suppression complète, elle réclama une étroite limitation des flottes sous-marines et du tonnage individuel de leurs bâtiments. A cela aussi, la délégation française s’opposa énergiquement :
« La réduction, au-dessous d’une certaine limite, du tonnage total des sous-marins qu’une nation maritime a le droit de construire, aurait à un degré moindre, en raison de la forte proportion de l’indisponibilité de ces unités dans le service de guerre, les mêmes effets que leur suppression complète, et elle doit être rejetée pour les mêmes motifs.
» Le Gouvernement français a déjà fait savoir qu’il ne saurait davantage accepter un accord basé sur le principe que le tonnage total de sous-marins qu’une nation a le droit de construire fût directement proportionné à son tonnage en navires de ligne. À son avis, c’est le contraire qui est rationnel, puisqu’elle ne peut jouir de la protection que lui donneraient les capital ships.
» Le Gouvernement français considère qu'il est
possible de concilier l'emploi des sous-marins avec les lois de l’humanité. Les grands sous-marins ont, à ce point de vue, l'avantage de pouvoir recueillir les équi- . pages des bâtiments coulés et de fournir des équipages de prise aux bâtiments capturés.
» Le Gouvernement français ayant à assurer la défense éventuelle de nombreuses colonies, dont certaines sont très éloignées de la métropole, doit, pour les défendre et pour garder et protéger ses communications avec elles, posséder des sous-marins ayant un très grand rayon d’action, et, par conséquent, des dimensions appropriées.
» Pour ces motifs, le Gouvernement français ne peut consentir à accepter ni la suppression des sousmarins, ni une réduction du tonnage global de sousmarins qu’il considère comme le minimum indispensable à la sécurité des territoires dont il a la charge, ni à une limitation du tonnage individuel des sousmarins. »
Prenant ensuite la parole, le délégué américain, M. Hughes, au nom de la délégation des Etats-Unis, est amené à des conclusions qui se rapprochent très sensiblement de celles de la délégation française. Le rapport américain souligne tout d’abord que contre les bâtiments de guerre et comme éclaireur, le sous-marin s’est montré vraiment efficace, ainsi qu’en témoigne d’ailleurs la liste des navires de guerre coulés par lui, non seulement au début de la guerre, mais pendant toute la durée des hostilités. Les capital ships et les croiseurs cuirassés constituent à eux seuls une liste déjà fort importante, ce sont : Formidable, Triumph, Majestic, Cornvallis, Aboukir, Cressy, Hogue
et Drake, pour la flotte anglaise ; Suffren, Gaulois, Danton, Léon-Gambetta, Amiral-Charner, pour la flotte française ; Pallada, Amalfi, Giuseppe-Garibaldi, pour la flotte italienne. À elle seule, la Grande-Bretagne a vu détruire par les sous-marins 62 de ses navires de guerre, parmi lesquels 5 navires de ligne et 5 croiseurs. On comprend dès lors que M. Hughes ait pu dire en parlant du sous-marin : « Il a une valeur immense, son emploi est légitime et aucune nation ne peut en condamner l’usage. »
Pour la guerre au commerce, le rapport du Comité des experts de la délégation américaine conclut que « si le sous-marin est soumis aux mêmes règlements que les navires de guerre de surface, on ne peut pas soulever d’objections à son emploi contre les bâtiments de commerce ». En conséquence, l'Amérique demande que des règles conformes à celles imposées aux navires de surface soient imposées aux sous-marins. « On devrait également interdire l'emploi des faux pavillons et l'armement offensif des navires marchands. » Car, pendant la guerre, lorsque des bâtiments de commerce rencontraient des sous-marins, « la quasi-certitude d’être coulés les conduisit à résister par tous les moyens en leur pouvoir. L’armement défensif fut employé offensivement pour frapper le premier coup : peu à peu chacun s’efforça de couler l’autre à vue ».
Le rapport américain pose donc trois principes : 1° Le sous-marin est une arme normale et même efficace contre les bâtiments de guerre ; 2° c’est une arme dont l'emploi peut être légitime pour contrôler le trafic international ; 3° mais son emploi ne peut
en être admis jusqu’à la guerre sous-marine « sans restriction ».
Enfin, le rapport américain conclut que : « Le sousmarin est par excellence l’arme des puissances navales faibles. Toute marine qui a la maîtrise des mers préfère se reposer sur cette supériorité — et l'Amérique devait illustrer cette vérité lors de la Conférence de Londres —. Les marines plus faibles s’efforcent de menacer cette supériorité en développant une arme de surprise. »
L'Italie et le Japon, se ralliant aux thèses française et américaine, s’opposèrent également à la suppression du sous-marin.
Le sous-marin ne pouvant ainsi être supprimé, on tenta d’en limiter le tonnage dans diverses flottes. M. Hughes proposa le chiffre de 60.000 tonnes pour chacune des flottes américaine et anglaise. Le tonnage attribué à la France était parcimonieusement limité à 31.390 tonnes. La délégation française ayant fait savoir qu’elle demandait 90.000 tonnes et n’accepterait aucune réduction sur ce chiffre, l’idée de limitation de tonnage fut abandonnée et il fut convenu que chaque nation resterait seule juge de ses besoins.
À défaut d’une limitation du nombre et du tonnage des sous-marins, la Conférence fut alors saisie d’une proposition tendant à la limitation de leur emploi ce fut l’objet des résolutions Root.