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Le spectacle d'aujourd'hui. 1; [1923?]

Firmin Gémier qui est autoritaire en diable^ me convoqua un beau matin che:[ lui et à brûle" pourpoint :

— Il faut me trouver un titre de revue.

— De revue ?

— Je veux fonder une revue d'art dramatique où

seront défendues les opinions qui nous sont chèreSy à mes amis et à moi.

— Ah ! fort bien,

— Donne:{'moi un titre. Vous connaisse^ mes marottes. Nous en avons souvent parlé ensemble. Ce titre doit rappeler nos aspirations artistiques : il doit évoquer la mission sociale^ quasi religieuse du Théâtre; il doit indiquer que nous travaillons à exprimer les plus généreuses émotions du public et à élever son âme... P^J

— Tout cela en deux ou trois mots ? 2ùJQ

— Oui. ^^S^tf

— C'est difficile. Ty penserai.

— Mais f ai besoin de ce titre tout de suite.

Je vis bien quil ny avait pas à barguigner et je lui dis doucement :

— En somme., par ce titre, vous désire:^ solliciter la confiance du public pour les tentatives que vous lui soumettre:^.

— C'est cela même,

— Si l'on choisissait un nom emprunté à la salle qui vous juge : Le fauteuil d'orchcsirej par exemple?

— C'est rebattu.

— La loge ?

— Bon pour Messieurs les francs-macons ou pour

Mesdames les concierges.' \-x^ o \ — La baignoireV^'^ V- ^

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— CTe.st de l'hydrothérapie.

— Le parterre?

— C'est du jardinage.

— Le poulailler.

— C'est de la basse-cour.

— Oh ! j'y renonce.

— Déjà! fit-il.

Je continuai :

— La rénovation dramatique?

— Prétentieux.

— Si Von cherchait parmi vos innovations scéniques. Vous remplace^ souvent la rampe par des prO' jecteurs. Appelons cette revue : projections.

— Hum f

— Appelons-la : l'escalier.

— Est-ce que vous vous fiche^ de moi ?

— Que diriei'vous <f'Ariel ?

— Non ; restons sur terre.

— Le marchand de rêves.

— Trop vague. Allons, je vois que vous n'êtes bon à rien. Nous baptiserons cette revue : Le spectacle d'aujourd'hui,

— Au fait, c'est le titre le plus simple.

— Assurément.

— // témoigne que vous ne voule:[ pas vous en tenir aux spectacles d'hier. Vous voulez donner à votre public fidèle, des spectacles qui traduisent les

idées et les sentiments d'aujourd'hui ; même dans finterprétation des chefs-d' œuvres du passée vous souhaite^ vous inspirer de conceptions nouvelles qui les rendront plus facilement accessibles aux spectateurs modernes. En im mot, aux hommes d'aujourd'hui^ vous offre:[ le spectacle d'aujourd'hui.

— Ce titre vous plaît donc ?

— Tout à fait. Mais n''oublions pas, mon cher directeur, que ce n^ est pas un titre qui fait le succès d^un journal ou d'une revue \ c'est plutôt le journal ou la revue qui peut faire le succès d'un titre.

— D'accord^ Monsieur le Moraliste.

Paul Gsell.

Avant = propos

Tristan Bernard, Vauteiir tant de fois applaudi^ le grand dispensateur de la joie, est, on le sait, un fanatique des sports et il fut, à V occasion starter de courses à pied.

Nul n'hâtait donc mieux qualifié pour donner à notre Revue l'heureux signal du départ.

(Note de la Rédaction).

Entre Gémier et moi, il n'y a jamais eu aucune

pose, ni aucune solennité. Alors, ça me gêne de

lui parler gravement comme s'il y avait autour

de nous des étendards et de la musique militaire. Mais, tout de même, je suis bien obligé de déclarer que ce vieil ami est un grand monsieur, dont la gloire artistique est trop éclatante, pour qu'il soit nécessaire de la faire reluire avec des panégyriques et des apologies.

Quand je songe qu'au plus fort de la guerre, en pleine période de gothas, au m.oment où le métro, par une prudente parcimonie, s'arrêtait trois fois par semaine à dix heures et demie du soir, ce phénomène de Gémier, dans Paris obscur et privé de véhicules, faisait salle comble tous les soirs avec son Marchand de Venise! Cette manifestation nous réconforta singulièrement, nous autres les hommes mûrs oppressés par la guerre, et nous fit croire enfin que le monde intellectuel n'était pas tout à fait mort. Gémier, au milieu de la destruction universelle, Gémier créait. Il affirmait la robustesse de l'art.

Je ne dirai pas que Gémier est un homme âgé... Il est de ma génération... La vérité pesante m'oblige néanmoins à concéder que, par le

compte mesquin des années, il n'est plus un tout jeune homme... Mais, comme il ne cesse

Firmin Gétnier, dans Shylock

<ie créer et d'innover, comme il vit selon ce grand précepte, qu'il faut toujours essayer de réussir ce que l'on croit avoir manqué, et ne Jamais recommencer ce que Ton a réussi, sa

curiosité toujours en éveil et rayonnante donne à ses compagnons d âge l'impression ^qu'ils ne sont pas vieux, qu'ils ont devant eux de belles années de travail encore, à la juste clarté du couchant.

Tristan" Bernard.

Le Passant et le Paysan

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