‹ Le spectacle d'aujourd'hui. 1; [1923?]Chapitre 2 sur 9 · Acte inédit de Léon TOLSTOÏ · texte numérisé non relu

Acte inédit de Léon TOLSTOÏ

(Nous avons la bonne fortune d'offrir à nos lecteurs la primeur en langue française d'un des derniers écrits du grand Tolstoï. Il va sans dire que la publication en avait été interdite en Russie sous le tsarisme.

A quelque opinion qu'on appartienne, on ne peut que s'incliner devant la profondeur d'une conviction directement inspirée de l'Evangile chrétien. — Note de la Rédaction).

Une isba de paysan. Le passant, un vieillard^ est assis sur un banc et lit un livre. Le propriétaire de Pisba, revenant du travail, s'assied à table et invite le passant à souper. Celui-ci refuse. Le paysan mange. Quand il a fini, il se lève et fait la prière. Puis il vient s'asseoir à côté du vieillard.

LE PAYSAN

Que fais-tu là, vieillard ?

LE PASSANT (Il enlève ses lunettes et les pose sur le livre) Il n'y a plus de train, il n'en partira que de-

main. Il y a foule à la gare. J'ai demandé à ta femme de me laisser passer la nuit chez toi. Elle a bien voulu.

LE PAYSAN

Pourquoi pas ? Couche chez nous.

LE PASSANT

Merci. Comment vivez-vous par le temps qui court?

LE PAYSAN

Ah ! quelle vie? La pire!

LE PASSANT

Pourquoi donc?

LE PAYSAN

Parce qu'il n'y a pas de quoi vivre. Notre vie est si mauvaise qu'elle ne peut être pire. Tiens, j'ai ici neuf âmes : nous avons tous faim et je n'ai récolté que six mesures de blé. Ah ! vivre de la sorte! On est forcé d'aller se louer chez les gens. Et si tu trouves une place, le salaire est nul. Les riches font de nous tout ce qu'ils veulent. La population a grossi, et la terre n'est pas devenue plus grande; quant aux impôts, on les augmente toujours. On les supporte tous ici : fermage, redevances territoriales, péages, assurance, police, frais d'approvisionnement, impossible de tout dire; et les popes, et les seigneurs... Tout le monde nous écrase : c'est à qui nous pressurera le plus.

LE PASSANT

Et moi qui pensais que les paysans commençaient à vivre à l'aise.

LE Px\.YSAN

Parlons-en; on reste des jours entiers sans manger.

LE PASSANT

Ce qui m'a fait dire cela, c'est qu'ils jettent l'argent par les fenêtres.

LE PAYSAN

L'argent par les fenêtres! Ah! par exemple! En voilà une idée... Les gens meurent de faim, et il dit qu'on jette l'argent par les fenêtres.

LE PASSANT

Alors pourquoi les journaux affirment-ils que les paysans. Tannée dernière, ont bu pour sept cent millions de vin : un million, c'est pourtant mille fois mille roubles ; sept cent millions de vin !

LE PAYSAN

Est-ce qu'il n'y a que nous pour boire du vin. N'as-tu pas vu comme les popes l'entonnent! Et les seigneurs, ils n'y manquent pas non plus !

Tout ça, c'est peu de chose; la plus grande partie est bue par les paysans.

LE PAYSAN

Alors, quoi? Ne faut-il pas en boire du tout ?

LE PASSANT

Je ne dis pas cela. Mais si, en un an, on gaspille sept cent millions, c'est que la vie n'est pas encore si dure. Sept cent millions, ce n'est pas une petite affaire. C'est un chiffre qui compte.

LE PAYSAN

La vodka, comment s'en passer? Ce n'est pas nous qui Tavons inventée, ce n'est pas non plus avec nous qu'elle finira. Et les fêtes annuelles, et les noces, et l'office des morts, et les veillées, bon gré, mal gré, il faut trinquer. C'est l'usage.

LE PASSANT

Il y a pourtant des hommes qui ne boivent pas. Et ils n'en meurent pas. Car la vodka ce n'est pas grand chose de bon.

LE PAYSAN

C'est même une sacrée drogue.

LE PASSANT

Il ne faut donc pas en boire.

LE PAYSAN

Oh! boire ou ne pas boire, ce n'est pas ce qui donnera plus à manger. Il n'y a pas assez de terre. Si on avait de la terre, on pourrait vivre^ mais on n'en a pas.

LE PASSANT

Comment, on n'a pas de terre? On n'en a pas ici? On n'a qu'à jeter les yeux de tous côtés : partout de la terre à labourer.

LE PAYSAN

Oui, oui, c'est bien de la terre, mais elle n'est pas à nous.

LE PASSANT

Pas à VOUS ? A qui donc ?

LE PAYSAN

A qui ? C'est bien simple. Tiens, ce diable de ventru a accaparé dix-sept cents hectares; il est

tout seul et n'en a pas encore assez. Et nous, nous renonçons même à élever des poules, parce qu'on ne sait pas où les faire picorer. Bientôt il faudra tuer le bétail — plus de fourrage. Et si un veau ou un cheval s'égare dans son champ, une amende, vends tout ce qui te reste et fais lui en cadeau.

LE PASSANT

Mais que fait-il donc de toute cette terre ?

LE PAYSAN

Ce qu'il en fait? belle demande! Il l'ensemence, il récolte, il vend, et, la galette, il la met à la banque.

Mais comment peut-il labourer tout ce pays de Chanaan et puis moissonner tout ce qui pousse?

LE PAYSAN

Gros malin ! Avec l'argent qu'il a ! Il loue des ouvriers; ce sont eux qui labourent et qui récoltent.

LE PASSANT

Mais les ouvriers, ce sont des paysans d'ici, je pense?

LE PAYSAN

D'ici et d'ailleurs.

LE PASSANT

Mais tous des paysans?

LE PAYSAN

Evidemment. Toujours nos frères. Qui travaille sinon le paysan? Toujours le paysan.

LE PASSANT

Et si les paysans n'allaient pas travailler chez lui ?

LE PAYSAN

Qu'ils y aillent ou non, le ventru ne leur donnera pas ses champs. La terre restera inculte; mais quant à la donner, jamais! Le chien ne mange pas la paille de sa niche et pourtant il ne la laisse pas prendre.

Mais comment peut-il garder sa terre? Il y en a au moins cinq verstes de long. Comment arrive-t-il à la garder ?

LE PAYSAN

A quoi penscs-tu? Lui, se couche à son aise, il n'a qu'à laisser grossir sa panse ; des gardes veillent pour lui,

LE PASSANT

Mais, dis-moi, les gardes ce sont aussi des paysans.^

LE PAYSAN

Et qui veux-tu que ce soit ? Bien sûr, ce sont toujours des paysans.

I,E PASSANT

Ainsi les paysans labourent eux-mêmes la terre du seigneur et ils la lui gardent par-dessus le marché ?

LE PAYSAN

Que veux-tu qu'ils fassent ?

LE PASSANT

Ce qu'ils devraient faire? Cesser de travailler

chez lui, cesser de garder ses champs. Alors la terre serait libre. La terre est à Dieu et aux hommes aussi ; laboure, ensemence, récolte qui voudra.

LE PAYSAN

Oui, oui, la grève? Mon vieux, dans ce cas, il V a des soldats. On enverra des soldats — en joue, feu ! — Il y aura des fusillades, des arrestations. Avec les soldats, tu sais, la conversation ne traîne pas.

LE PASSANT

Mais les soldats sont aussi des paysans ? Pourquoi fusillent-ils leurs frères?

LE PAYSAN

Et le serment? Qu'en fais-tu ?

LE PASSANT

Le serment ? Qu'est-ce que c'est que le serment ?

LE PAYSAN

Es-tu orthodoxe ou non ? Le serment..., c^est le serment !

LE PASSANT

Ils jurent ?

LE PAYSAN

Comment faire autrement ? Sur la croix, sur l'Evangile, ils jurent de donner leur vie pour le trône et la patrie.

LE PASSANT

Selon moi, il ne faudrait pas le faire.

LE PAYSAN

II ne faudrait pas faire quoi ?

Il ne faudrait pas jurer.

LE PAYSAN

Comment, il ne faudrait pas ? Quand c'est écrit dans la loi ?

LE PASSANT

Non, ce n'est pas dans la loi. Dans la loi du Christ, il est dit clairement : Tu ne jureras pas.

LE PAYSAN

Allons ! Que disent donc les popes?

LE PASSANT (prend son livre et lit)

« Vous avez entendu ce qui a été dit : Tu ne te parj mueras pas, mais tu l'acquitteras envers le Seigneur de tes serments. Eh ! bien, je vous dis, moi, de ne prêter aucune sorte de serment... Que votre parole soit : oui, oui; ou non, non. Ce qu'on ajoute vient du Malin ». (St Mathieu, V. 33, 37). Par conséquent, d'après la loi du Christ, il est interdit de jurer.

LE PAYSAN

Mais si on ne prêtait pas serment, il n'y aurait plus de soldats?

LE PASSANT

Et à quoi servent les soldats?

LE PAYSAN

Comment, à quoi ? Et si notre tsar est attaqué par d'autres tsars. Voyons donc !

LE PASSANT

Si les tsars se querellent entre eux, qu'ils s'arrangent tout seuls.

LE PAYSAN

Tout seuls ! Et comment ca?

LE PASSANT

Celui qui croit en Dieu, celui-là, quoi qu'on lui dise, n'ira jamais tuer des hommes.

LE PAYSAN

Alors, pourquoi le pope a-t-il lu à l'église un ukase disant qu'une guerre venait d'être déclarée et que les réservistes devaient faire leurs préparatifs ?

LE PASSANT

Cela, je n'en sais rien. Mais ce que je sais bien c'est que dans les commandements, dans le sixième, il est dit nettement : /// ne tueras pas ! Il est donc interdit à tout homme de tuer un autre homme.

LE PAYSAN

Sans doute entre hommes du même pays.

Mais à la guerre, comment veux-tu faire autrement? Les ennemis sont les ennemis, vois-tu?

LE PASSANT

Selon les Evangiles du Christ, il n'y a pas d'ennemis. Il est ordonné d'aimer tout le monde. (// ouvre l'Evangile et cherche.)

LE PAYSAN

Va toujours, lis.

« Vous avez entendu qu'il a été dit aux hommes d'autrefois : Tu ne tueras point ; celui qui aura tué sera passible de jugement . Eh ! bien, je vous dis, moi : Quiconque se met en colère

contre son frère sera passible de jugement ». Il est écrit encore : « Vous avez entendu qu'il a été dit : Tii aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh I bien, je vous dis, moi : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous outragent et vouspersécutent ».(StMathieu,V. 2 1,22,43,44). LE PAYSAN (après un long silence) Et les impôts? Il ne faut pas les payer non plus ?

LE PASSANT

Pour ça, je te laisse faire à ta guise. Si tes enfants ont faim, il est bien évident qu'il faut d'abord les nourrir.

LE PAYSAN

Et comme ça, il ne faut plus de soldats du tout î

LE PASSANT

Cette idée te chagrine?... On prend des millions et des millions d'entre vous. Et ce n'est pas une bagatelle de nourrir une foule pareille. C'est pourtant vous qui la nourrissez. Et toute leur utilité est d'empêcher qu'on ne vous donne la terre. Ils tireront sur vous, à la première occasion.

LE PAYSAN (soupire et hoche la tête) Oui, c'est bien ca. Seulement tout le monde devrait s'y prendre à la fois. Autrement, si un ou deux se mutinent, on les fusillera ou on les déportera en Sibérie, c'est tout ce qu'ils gagneront.

LE PASSANT

Il y a pourtant, dès à présent, de braves jeunes gens qui, même isolés, vivent pour la loi divine et refusent le service militaire: « En vertu de la Loi du Christ, disent-ils, je ne peux pas être assassin ! Faites de moi tout ce oue vous voudrez : je ne toucherai jamais à un fusil ! »

LE PAYSAN

Mais alors...

LE PASSANT

Alors on les emprisonne. Ils restent sous les verrous trois ou quatre ans. On dit qu'ils n'y sont pas trop mal; car les autorités sont des hommes malgré tout, et estiment les gens de cœur. Il y en a d'autres qu'on laisse partir en prétextant qu'ils ne sont bons à rien, que leur santé est trop mauvaise. L'homme qui n'est bon à rien, c'est parfois un gaillard de deux mètres. Mais on a peur d'incorporer un géant qui raconterait aux autres que le métier militaire est contraire à la loi divine. Et on le lâche.

LE PAYSAN

Pas possible !

LE PASSANT

Oui, il arrive qu'on les lâche. Il arrive d'autres fois qu'ils meurent. Mais quoi! on meurt aussi au service militaire, ou bien on est estropié, on y laisse un bras, une jambe.

LE PAYSAN

Eh ! ben, mon vieux, tout cela c'est très beau. Mais, vois-tu, ça ne réussira jamais.

LE PASSANT

Et pourquoi cela ne réussira-t-il jamais ?

LE PAYSAN

Parce que...

LE PASSANT

Parce que quoi ?

LE PAYSAN

Parce que les autorités ont le pouvoir.

LE PASSANT

Mais les autorités ont le pouvoir, uniquement parce que vous obéissez. N'obéissez plus, adieu leur pouvoir.

LE PAYSAN (il secoue la tête) Tout ce que tu dis est bizarre! Et comment vivre sans autorités? Des autorités, on ne peut pas s'en passer.

LK PASSANT

En effet, ce n'est pas possible. Mais, voilà, qui prendras-tu comme autorité ? Le commissaire de police ou Dieu? A qui veux-tu obéir : au commissaire de police ou à Dieu?

LE PAYSAN

Que répondre ? Il n'y a personne au-dessus de Dieu. La première chose, c'est de vivre en Dieu.

LE PASSANT

Mais si l'on veut vivre en Dieu, c'est à Dieu qu'il faut obéir et non aux hommes. Et si tu vis en Dieu, tu n'iras pas chasser les hommes

d'une terre qui ne t'appartient pas, tu ne voudras pas être adjoint au maire ou au bailli du village pour exiger les impôts; tu ne voudras être ni gendarme, ni surveillant de l'ordre, ni surtout soldat, car il te faudrait promettre de tuer des hommes.

LE PAYSAN

Pourtant, que nous racontent donc les popes à longue tignasse? Ils savent bien que tout ça n'est pas selon la loi. Pourquoi enseignent-ils le mensonge?

LE PASSANT

Je n'en sais rien. Ils suivent leur voie, suis la tienne.

LE PAYSAN

Ah I les démons à longue tignasse !

LE PASSANT

Laisse-les en paix ! Pourquoi juger les autres? Que chacun songe à lui-même.

LE PAYSAN

C'est juste.

Un long silence. Le paysan hoche la tête et sourit.

LE PAYSAN

Tu veux donc dire que si on s'y prenait tous ensemble, si l'on faisait une bonne pression, alors la terre serait à nous et il n'y aurait plus d'impôts ?

LE PASSANT

Non, mon vieux, je ne t'ai pas dit de vivre

bien par intérêt. Je ne te dis pas que si nous vivions en Dieu, la terre serait à nous et il n'y aurait pas d'impôts. Non, je dis que notre vie est mauvaise, seulement parce que chacun de nous vit mal. Si nous vivions en Dieu, la vie cesserait d'être mauvaise. Quelle serait notre vie, si nous vivions en Dieu, Dieu seul le sait. Mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y aurait plus de vie mauvaise. Nous tous, nous buvons, nous nous insultons, nous nous battons, nous plaidons, nous sommes envieux, nous haïssons les autres hommes; nous n'admettons pas la Loi divine. Nous injurions les gens : tantôt ceux à gros ventre, tantôt ceux à longue tignasse. Et dès qu'on nous tend l'appât de l'argent, nous sommes prêts à faire n'importe quel métier : garde, percepteur, soldat. Nous sommes prêts à piller notre propre frère, à Tégorger et à le tuer. Nous vivons nous-mêmes en démons et nous nous plaignons des autres hommes.

LE PAYSAN

C'est vrai, mais c'est si difficile, si difficile de faire autrement. Parfois on n'en peut plus. On perd la tête.

LE PASSANT

Eh ! bien, tout est là! Voilà pourquoi notre vie est mauvaise.

Un jour, tu entends les grévistes dire : — « Allons casser la tête à tel ou tel seigneur, à tous ces riches ventrus : tout le mal vient d'eux; après, notre vie sera bonne ». Et là-dessus, ils

massacrent, ils massacrent encore. D'utilité à cela, aucune !

Un autre jour, les autorités disent : « Laisseznous seulement un peu de temps, nouspendrons, nous tuerons dans les prisons quelques milliers d'hommes, puis la vie deviendra bonne ».

Et la vie — tout le monde le voit — ne fait qu'empirer.

LE PAYS/VN

C'est vrai, c'est vrai. Puisqu'on ne fait rien de bon contre la justice, il faut agir selon la Loi.

LE PASSANT

Parfaitement. De deux choses l'une : Sers Dieu ou sers le diable. Tu veux servir le diable : saoûle-toi, blasphème, bats-toi, assassine; au lieu d'obéir à la Loi divine, obéis à la loi de rhomme et la vie sera mauvaise. Si tu veux servir Dieu, au contraire, n'obéis qu'à lui ; non seulement cesse de piller et de tuer, mais aussi de juger les autres hommes. Gesse de haïr, cesse de participera de mauvaises actions. Alors la vie sera bonne.

LE PAYSAN (en soupirant)

Tu parles bien, vieillard, oui, même trop bien, pour nous. Car nous n'écoutons guère. Ah ! si l'on nous instruisait plus souvent ainsi, ce serait autre chose. Mais voilà, ceux de la ville bavardent, ils enseignent des malices pour gagner des procès, ils jasent beaucoup. Tristes

balivernes. Merci, vieillard ! merci, tes paroles m'ont fait du bien.

Où vas-tu dormir ? Près du poêle? Tiens, ma femme va étendre ici pour toi notre meilleur matelas.

12 octobre igog (Traduit du russe par Joseph CHAPIRO).

Zc»^

Le Théâtre éducateur par la Joie

Conférence faite par M. Firmin GÉMIER

dans le grand Amphithéâtre de la Sor bonne

le i5 Février jg23.

Mesdames, Messieurs,

JE suis dans le Temple de l'Enseignement. Je suis homme de Théâtre. Je vais vous parler du théâtre comme méthode d'enseignement ou, si vous aimez mieux, comme méthode d'éducation.

L'idée de faire du Spectacle un moyen d'instruire peut paraître paradoxale. Le Spectacle est une joie. C'est peut-être la plus grande joie intellectuelle, puisqu'il réunit les plaisirs des sens les plus idéalistes, les yeux et les oreilles, et les jouissances de Tâme.

Or c'est un préjugé encore ancré dans beau-

coup d'esprits qu'il n'est point possible d'instruire en amusant, en divertissant, en distribuant de la joie. Il en est de renseignement comme des remèdes. On s'imagine que les spécifiques les plus amers sont les plus efficaces. Et, de même, on a cru très longtemps que le maître devait être morose et sévère pour être utile à ses élèves. Rabelais et Montaigne avaient dit le contraire. Pourtant l'ancien ne pédagogie ne concevait guère l'Education que sous les traits d'une matrone renfrognée ou du Père Fouettard.

Il est vrai que la pédagogie nouvelle qui loge dans la Sorbonne neuve est infiniment plus libérale. Elle comprend que les âmes sont plus facilement gagnées par la douceur que par la contrainte et qu'elles assimilent plus aisément les leçons agréables que les préceptes rébarbatifs. Elle fait volontiers appel à tout ce qui peut séduire la sensibilité en même temps que nourrir l'intelligence. Elle parle à l'imagination, au cœur autant qu'à la raison. La pédagogie nouvelle ne gronde plus. Elle persuade.

Aïs qu*est-ce que le Théâtre peut enseigner ?

Oh ! sans doute, il n'enseignera pas les mathématiques. Ce n'est pas sa mission. La science qu'il doit répandre a évidemment

moins de rigueur que l'arithmétique, l'algèbre ou la géométrie.

Le théâtre, pour remplir son rôle d'éducateur, doit-il traiter d'une façon didactique les questions du jour. Doit-il discuter théoriquement, à coups d'arguments contradictoires placés dans la bouche des interlocuteurs, des problèmes juridiques ou sociaux comme le secret professionnel du médecin ou bien l'alimentation des enfants ou bien la prophylaxie des maladies contagieuses ou bien la mévente des vins? Sans doute, ces questions ne sont pas négligeables. Mais enfin le théâtre n'est pas une salle de conférences ? Et quand, dans une pièce, un personnage se met à disserter au lieu de nous émouvoir, on a envie de lui offrir ironiquement un verre d'eau sucrée.

Non, ce que le Théâtre peut et doit enseigner, c'est un idéal social. Il doit assouplir, modeler la mentalité des auditeurs. Il doit contribuera faire naître chez tous les membres d'une société les sentiments qui rendront leur vie encommun plus juste, plus heureuse, plus harmonieuse, en un mot.

Et comment l'auteur dramatique peut-il obtenir ce résultat?

Il l'obtient en modifiant la sensibilité de ses contemporains à l'image de la sienne. Par la sympathie qu'il accorde à certains de ses héros,

par l'antipathie qu'il témoigne pour d'autres, par son admiration pour des actions généreuses, par sa compassion pour des destinées dignes de pitié, il dispose le public à éprouver les mêmes sentiments que lui. Il fait partager à ses semblables ses affections et ses haines. Il leur fait voir l'existence sous l'angle où il la voit luimême. Il leur fait envisager comme lui-même leurs devoirs envers le prochain. Et s'il a l'esprit et le cœur grands, il ennoblit ceux qui le prennent pour guide.

Voilà dans quel sens le Théâtre doit être l'éducateur de la Société.

EN fait, c'est la haute mission qu'il s'est donnée à toutes les époques où il fut florissant.

Au temps où la religion était considérée comme le résumé de tout le savoir humain, au temps où elle était le fondement de la société, c'est-à-dire où elle fournissait à chaque citoyen les principes de ses obligations envers ses semblables, le théâtre, se mettant au service de cette grande force sociale, fut religieux. Il se trouva être ainsi l'auxiliaire le plus utile des idées et des sentiments qui présidaient à la vie des groupements humains.

C'est la noblesse du théâtre d'avoir été associé dès son origine aux pensées les plus profondes et les plus saintes de l'humanité. Ai-je besoin de vous rappeler qu'en Grèce la tragédie fut le culte de Bacchus, le dieu le plus populaire, que le théâtre ne fut que le sanctuaire où se rassemblaient les croyants pour assister aux danses sacrées menées autour de l'autel du dieu et que les pièces dramatiques ne furent primitivement rien d'autre que ces danses liturgiques.

Assurément des génies comme Eschyle, Sophocle et Euripide y ajoutèrent beaucoup; et cependant l'on sent très bien chez chacun d'eux Tambition d'honorer la religion traditionnelle ou bien de l'humaniser en célébrant une morale plus rationnelle et plus douce.

C'est de cette manière que tous trois firent l'éducation de leurs contemporains par la joie.

Quand je parle de joie à propos de tragédie, vous me comprenez. La tragédie fait couler des larmes, mais ce sont assurément des larmes agréables, puisqu'on aime à les verser. Et les fortes émotions du drame sont accompagnées d'une telle volupté intellectuelle chez les spectateurs à qui le poète révèle les plus intimes secrets du cœur que cette sorte de trouble est bien véritablement une joie.

Dans les Grenouilles d'Aristophane, Eschyle, prenant la parole pour définir le rôle de l'auteur

dramatique, dit : « L'entance reçoit les leçons de l'instituteur, l'âge mûr celles des poètes ; aussi ne devons-nous dire que ce qui est bon et utile. »

Il s'efforça, quant à lui, d'accomplir cette tâche.

Dans sa sublime trilogie de rOresîie, il rend hommage aux idées religieuses des Grecs; mais il cherche aussi à les améliorer.

Il montre, suivant les principes régnants, que toute faute appelle son châtiment. C'est la loi de la fatalité, qui, dans l'esprit hellénique primitif, si ami de l'équilibre, n'est qu'une question de contrepoids.

Agammemnon a immolé Iphigénie dont le sacrifice lui était nécessaire pour obtenir les vents favorables à l'expédition contre Troie; il sera tué par Clytemnestre. Et parce que Clytemnestre a été homicide, elle sera assassinée par son fils Oreste.

Et voici que les Erynnies réclament maintenant la mort d'Oreste. Mais alors Athéné, la déesse de la Raison, les arrête et soumet la cause à un tribunal. Les Erynnies, devant les juges, cherchent à accabler le parricide; mais Apollon, le dieu lumineux, le défend. Il montre combien Clytemnestre étaitcoupable, il demande la grâce d'Oreste. Les suffrages pour et contre l'accusé sont en nombre égal et aussitôt Athéné

proclame : « Oreste est absous ». Car le pardon doit l'emporter sur la fatalité et la clémence est le couronnement de la sagesse.

Telle fut la religion sociale d'Eschyle. Dans son chef-d'œuvre, comme vous le voyez, il magnifiait l'institution de l'Aréopage, le tribunal le plus vénéré d'Athènes et il montrait que la pitié avait dicté son premier jugement : grand exemple pour un peuple.

La religion de Sophocle n'est pas moins élevée. Elle glorifie les plus fières maximes.

On n'a généralement voulu voir dans la légende d'Œdipe que l'application de la fatalité et Ton a jugé cette fable inhumaine. Cependant quel magnifique enseignement social !

Œdipe Roi, c'est un chef d'Etat qui ne peut tolérer que dans sa cité un crime reste impuni. Ce forfait qui n'est point châtié, c'est une sorte de fléau public qui encouragera les criminels. Sophocle symbolise ce malaise par une peste véritable qui ravage la ville.

Œdipe veut faire cesser le mal. L'enquête serrée qu'il conduit l'amène à pressentir qu'il est lui-même le coupable involontaire. Mais loin de ralentir ses recherches quand il soupçonne qu'elles vont aboutir à sa propre condamnation, il les hâte, il les précipite. Et enfin ce souverain, quand sa justice inflexible l'a désigné lui-même à la peine, se punit de sa propre main

en se crevant les yeux. Voiià un gouvernant qui ne craignait pas les responsabilités.

Quelle éclatante leçon pour les nôtres! Et quelle éducation pour un peuple, quand ses poètes lui parlaient ainsi!

Euripide fut accusé d'impiété par ses contemporains.

Et sans doute sa philosophie s'attaqua plus d'une fois aux superstitions en cours. Mais il rendit un culte à la divinité qui pour les Grecs était la première de toutes, à la Raison. C'est par son amour de la sagesse qu'il exerça une grande influence sociale sur ses concitoyens.

La Raison qu'il a célébrée sans cesse avec une fervente piété n'est d'ailleurs ni froide, ni hautaine. Euripide en même temps qu'il est le plus sage, est aussi le plus tendre des poètes. Il montre autant de commisération pour les défaillances, les égarements et les tortures de la passion que de sympathie pour la rectitude du jugement. La sérénité de l'Intelligence hellénique s'enveloppe chez lui d'émotion féminine.

Euripide qui passa pour irréligieux, magnifia donc avec ardeur l'idéal de sa race. Il officia devant deux autels également augustes, devant celui de la Raison et devant celui de la Pitié.

Aristophane, si goguenard, si mordant, Aristophane qui se moque des hommes et des dieux et qui, dans les Grenouilles, fait donner la bas-

tonnade à Bacchus lui-même, dieu du théâtre, Aristophane pourtant se souvient de son rôle quasi sacerdotal quand, dans les Nuées par exemple, il fait parler la Justice.

Soudain alors cessent les grossiers quolibets et les facéties équivoques. La Justice s'adresse à un jeune homme en ces termes :

« C'est par l'éducation que je leur ai donnée que j'ai formé les guerriers de Marathon. Ecoutemoi, jeune homme, attache-toi avec confiance à la Raison. Tu apprendras à haïr le babil de la place publique et les sociétés dégradantes, tu auras honte de ce qui est honteux, tu t'indigneras si Ton rit de ta pudeur, tu te lèveras en présence des vieillards, tu ne commettras nulle action mauvaise et tu réaliseras en toi-même la statue de la Modestie... »

Jamais, vous dis-je, les grands auteurs grecs ne perdirent de vue que leur théâtre était une sorte de tribune sacrée.

EN France de même, vous le savez, notre théâtre naquit du culte religieux. A la vérité, la messe elle-même, d'après ce que dit M. de Curel, dans la Comédie du Génie^ est pour les fidèles le chef-d'œuvre de tous les ouvrages dramatiques. Le clergé jugea bon

d'abord d'utiliser Tart théâtral pour répandre la foi. Des prêtres composèrent en latin des drames liturgiques, qu'on représenta surtout à Noël et à Pâques, dans l'église même et qui mettaient en scène les récits de l'Évangile sur la Nativité, sur la Passion et sur la Résurrection.

Au xv« siècle, le drame religieux prit un développement immense. Ce fut l'époque des mistères.

Les poètes qui les écrivirent, prêtèrent aux personnages sacrés les mœurs du Moyen Age. C'était en réalité une peinture de leur temps qu'ils brossaient dans ces larges fresques. Ils comprenaient l'art dramatique comme les artistes naïfs de la même époque qui donnaient aux figures de la Bible et de l'Evangile, les costumes et les attitudes du xv^ siècle.

Cette familiarité même était le principal attrait de leurs ouvrages et le secret de leur influence sur le peuple.

MAIS il vint un moment où, selon l'expression de Sainte-Beuve, le théâtre rompit le cordon ombilical qui l'unissaitàTÉglise.

L'art dramatique laïcisé s'éleva à de très grandes hauteurs. Shakespeare, Molière professèrent un autre idéal que celui de la piété. Et

cependant leur idéal pourrait aussi s'appeler religieux. Ils ont même été à leur manière des fondateurs et des chefs de religion. Car aujourd'hui encore toute la France communie en Molière, et toute l'Angleterre en Shakespeare.

C'est qu'il y a religion et religion. Je le dis sans nul dessein de blesser les âmes croyantes et en leur gardant au contraire tout le respect que l'on doit aux convictions profondes.

Ce que j'appelle r^/z'g'/o/z, c'est l'idéal qui relie un grand nombre d'hommes.

Et il n'est pas douteux que, dans les temps modernes, la religion en ce sens, n'ait débordé les anciennes confessions pour englober des fidèles de cultes différents.

Si dans la cité antique tous les citoyens adhéraient aux mêmes pratiques pieuses, il n'en est plus ainsi. Les nationalités européennes comprennent des sujets qui appartiennent à des confessions très diverses.

Mais ces compatriotes sont néanmoins réunis par de très fortes aspirations communes. Ils sentent et pensent de même, ils vivent sur une même croyance sociale. Leur patrie, dans ce qu'elle a de plus élevé, est une véritable église. Ils sont si ardemment attachés aux principes de leur esprit national qu'ils sont prêts à y sacrifier leur vie.

Et qui donc élucida ces principes ? Qui donc

les dressa comme des Tables de la Loi au-dessus des peuples? Qui donc réussit à transformer chaque troupeau humain, constitué de races très variées, en une seule grande personne n'ayant qu'une âme ? Qui ? Sinon les grands hommes de chaque nation.

Ce sont eux qui ont dégagé les vérités capables de plaire au peuple parmi lequel ils vivaient, de l'enthousiasmer et de lui fournir la nourriture spirituelle qui lui était nécessaire. Ce sont eux qui ont recueilli le trésor intellectuel amassé par d'autres grands hommes venus avant eux et l'ont grossi, enrichi pour le léguer à leurs successeurs.

Ce sont eux, en un mot, qui ont fondé, qui ont servi dans chaque pays, cette sorte de religion sociale reconnue par les fidèles de tous les dogmes particuliers.

Parmi ces grands hommes, les génies dramatiques sont peut-être ceux qui agissent le plus puissamment sur la foule.

Voilà comment Ton peut affirmer que les génies dramatiques comptent parmi les meilleurs apôtres de cette religion laïque dont l'humanité a besoin pour s'améliorer.

Chacun d'eux a véritablement proclamé son évangile.

Il y a l'évangile de Shakespeare, l'évangile de Molière, celui de Corneille, celui de Racine. Il

y a l'évangile de Beaumarchais. Il y a celui de Goethe. Il y a celui de Victor Hugo, celui de Musset, celui d'Ibsen.

Chacun de ces grands hommes a répandu la Bonne Nouvelle. Il a instruit ses semblables par la joie.

Leurs évangiles sont différents, mais ils ne se contredisent pas. Ils sont synoptiques, comme l'on dit en théologie. Ils expriment Tidéal de chaque peuple. Ils sont nuancés par le caractère général de chaque nation. Ils envisagent la destinée sous l'angle familier à chaque groupement humain. Mais lorsqu'on les rapproche, on voit qu'ils ne sont pas opposés. Et, au contraire, c'est par la fraternité des plus hauts génies, que les peuples pourraient le plus facilement comprendre qu'ils doivent fraterniser euxmêmes.

Que faut-il entendre par l'évangile de Shakespeare, par exemple?

L'évangile de Shakespeare, c'est celui de la faiblesse humaine.

Le grand poète anglais pense que nous sommes facilement les jouets des circonstances et des influences. Nous n'échappons qu'à grand peine à la fatalité déprimante et aux conseils pernicieux. Nous sommes sans cesse menacés par des puissances funestes.

Dans Hamlet^ le chef-d'œuvre de ses chefs-

d'œuvre, Shakespeare nous montre un grand exemple de la faiblesse humaine. Hamlet est un jeune homme beau, savant, aimé, fait pour régner, pour mener l'existence la plus active, la plus utile et la plus radieuse.

Tout à coup, dans l'esprit de ce prince, se glisse un soupçon qui devient une certitude. Sa mère est une criminelle. Elle est la complice de celui qui a tué le père d'Hamlet, et qu'elle a épousé après cet assassinat. Vengera-t-il son père ? C'est son devoir. Cependant il ne peut se résoudre à l'accomplir. Pourquoi? C'est que la réflexion le rend lâche. C'est que maintenant ce malheureux à qui est enlevée la foi fondamentale, la croyance en la vertu de sa mère, doute de tout. Il se dit que rien ne sert à rien, que toute action est superflue, que la vie est une comédie stupide et il voudrait se tuer. Mais il en est arrivé à douter même du doute. Il ne sait pas ce qui l'attend après la mort. Il ne se tuera donc point. Il vit sans vivre. L'excès de pensée le rend inerte.

Ecrasé par une tâche trop lourde pour lui, Hamlet n'est plus que la marionnette du sort jusqu'à ce que le trépas se présente à lui sans qu'il l'ait cherché.

Ainsi Shakespeare nous enseigne que jusque dans la pensée qui est pourtant le plus haut privilège de l'homme, se cache une cause d'extrême

faiblesse. Il nous avertit que l'abus de la pensée ou pour mieux dire la rêverie peut nous faire oublier ici-bas notre devoir. Et il nous exhorte virilement à réagir contre l'accablement stérile provoqué chez les âmes trop sensibles par la cruauté du destin.

Profonde leçon qui s'adresse spécialement au peuple anglais chez qui la songerie, Tennui de vivre, le spleen ont souvent abattu les esprits les plus élevés.

Shakespeare nous expose bien d'autres exemples de la faiblesse humaine.

Et le résumé de son évangile, c'est, en somme, de toujours songer à notre débilité morale, de rechercher avec passion les bonnes influences, •de fuir avec terreur les mauvaises.

Prenons l'évangile de Molière. C'est certainement celui qui en France jouit de l'autorité la plus haute.

L'évangile de Molière est celui de la sociabilité. Il nous exhorte à vivre les un§ pour les autres. Il veut que nous mettions de la courtoisie et de l'élégance dans nos rapports avec nos semblables. 11 flagelle les travers et les ridicules qui isolent les humains et les rendent odieux; l'avarice, la cuistrerie, le bigotisme, la misanthropie, etc.

Il semble avoir pris pour devise de son théâtre les vers que Rabelais, autre génie aussi gêné-

reux que lui-même, avait inscrits au fronton de son Abbaye de ThéVeme :

a Ci n'entrez pas hypocrites, bigots,

« Vieux matagots, marmiteux boursouflés...

a Ci entrez, vous, et bien soyez venus

a Et parvenus, tous nobles chevaliers,

« Frisques, galliers, joyeux, plaisans, mignons,

« En général, tous gentils compaignons. »

La parole de ces grands hommes a dominé jusqu'ici toute la vie française, et l'évangile de la sociabilité n'a certes pas épuisé sa bienveillance. Car l'accueillante abbaye de Thélème n'est pas encore achevée. Le sera-t-elle jamais?

Ceux qui travaillent à construire cette riante demeure et qui veulent l'aménager pour le bienêtre de tous, continueront longtemps à profiter des leçons de Molière.

Et voici les évangiles de Corneille et de Racine.

Celui de Corneille est sublime au point de paraître surhumain et aussi parfois inhumain.

C'est l'évangile du Cid, qui par devoir tue le père de celle qu'il aime. C'est l'évangile d'Horace qui par patriotisme tue son beau-frère, puis sa propre sœur.

Comme Curiace, on a envie de dire d'une vertu si âpre et si barbare :

« Souffrez que je l'admire et ne l'imite point. »

L'évangile de Racine est celui du cœur.

En peignant des héroïnes tragiques, des possédées, des damnées, comme Hermione, Roxane, Phèdre et d'autres femmes infiniment suaves comme Iphigénie, Junie, Bérénice, Monime, Aricie, Esther, Racine nous inspire de la commisération pour la passion qui affole et qui torture et de l'adoration pour la tendresse généreuse.

Le reproche qu'on peut lui faire, comme à Corneille d'ailleurs, s'adresse à leur époque plutôt qu'à eux. Forcés de travailler pour une Cour aristocratique, ils flattèrent les goûts recherchés de cette société choisie, en empruntant des sujets savants à l'antiquité classique. Ils célébrèrent Auguste, Pompée, Agamemnon, Ulysse, au lieu d'évoquer les héros et les traditions de leur propre pays. Ils se condamnèrent ainsi à ne plaire qu'à un public restreint, et leurs ouvrages, au lieu de croître en pleine terre, au lieu d'aspirer les sucs du sol français, ressemblèrent à ces plantes plus rares, mais moins drues, qui poussent en serre chaude.

Si Corneille et Racine avaient pu suivre l'exemple des auteurs de mistères, c'est-à-dire s'ils avaient travaillé pour le peuple comme pour les grands, s'ils s'étaient inspirés, avec la liberté de Shakespeare, des mœurs, des chroniques, des légendes de France, notre littérature dramatique eût sans doute compté deux rivaux du grand Will.

Résumerai-je maintenant l'évangile de Beaumarchais: C'est celui de l'égalité.

Dans son théâtre, on voit des grands qui ont la richesse et l'autorité et de petites gens qui ont l'intelligence. Naturellement les grands sont forcés de recourir aux petits. Et ainsi s'établit tant bien que mal un équilibre.

Les droits de l'homme ne sont pas encore proclamés, mais le triomphe en est proche. Et les petits qui les revendiquent, les conquièrent déjà par astuce avant que la loi les leur reconnaisse. Mais pour traiter presque à égalité avec les grands, il leur faut faire une continuelle et merveilleuse dépense d'esprit. L'esprit, c'est l'arme des faibles : et par cette arme, ils finissent par vaincre la force. C'est par l'esprit que Beaumarchais attaque les abus qui régnent, c'est par l'esprit qu'il annonce son bel évangile de l'égalité.

Nous voici arrivés à l'évangile de Victor Hugo. Que proclame-t-il? La grandeur de la personne humaine.

Pour Hugo, la sainteté des sentiments intérieurs fait de tout homme un être sacré. Il pense que la plus haute noblesse pour les humains est celle de la conscience. Par la vie du cœur, tous les mortels ont droit au même respect.

Et toujours ainsi Victor Hugo fait luire même dans Tabjection l'étincelle divine. Toujours il

nous rappelle que toute âme, à un moment, peut refléter l'infini.

Notez que cette doctrine, il ne l'a pas seulement illustrée par son théâtre. Il l'a exprimée par presque toute sa poésie lyrique.

Sans relâche, avec une abondance, une richesse prodigieuses, ila chanté dans ses vers les profonds sentiments intimes. Jamais nul avant lui n'avait traduit avec tant de vérité les angoisses d'une mère près d'un berceau, la désespérance d'un père sur une tombe, la tristesse de l'amant qui égrène ses souvenirs de bonheur.

Et en éclairant d'une lumière intense le domaine mvstérieux de la vie individuelle, Victor Hugo a contribué avec d'autres, mais plus que tout autre peut-être, à fortifier les droits de l'individu dans la société.

Si aujourd'hui, la personne humaine est entourée d'une vénération inconnue aux siècles précédents, si l'indépendance du moindre artisan, ses aspirations, le'trésor de ses affections, son foyer, sont considérés par nous comme choses aussi sacrées que l'existence de l'homme le plus puissant, c'est surtout Victor Hugo qui nous a familiarisés avec ces pensées.

Quand, pendant la dernière guerre, par exemple, toute la France songeait aux souffrance de chacun des poilus, quand le pays faisait appel aux sentiments de chacun d'eux dans

la tranchée, quand avec piété l'çn s'efforçait de lui porter jusque sous le feu les nouvelles de sa maisonnée, quand on lui demandait de se retremper dans l'évocation de toutes ses tendresses pour défendre sa patrie, c'étaient les échos de la grande voix de Victor Hugo qui retentissaient encore confusément à travers la nation.

Il est de mode aujourd'hui de déclarer que Victor Hugo ne fut pas un penseur. C'est bientôt dit.

Sans doute, il ne disserte pas à la façon des philosophes. Il ne conduit pas des raisonnements savants vers de solides conclusions. Mais il sent à la manière des poètes. Et le sentiment n'est-ce pas encore de la pensée? Il sent si vivement, qu'à lire ses poèmes, à écouter ses pièces de théâtre, notre âme se modèle à l'imitation de la sienne. Que dis-je ? Il a certainement influencé même ceux qui ne l'ont pas lu ; car, par des écrivains secondaires, son inspiration a pu se répandre jusqu'aux rangs les plus lointains de la population.

Et comment ose-t-on prétendre qu'un homme dont l'esprit prophétique modifie pour une grande part les idées de tout un peuple, n'est pas un penseur?

Pour terminer la revue des grands évangiles de la France, il faut parler de celui de Musset.

Cet adorable poète a e'té longtemps méconnu comme auteur dramatique. Mais à présent une vive réaction se produit en sa faveur et c'est justice. Plus encore que les larmes de son lyrisme, on admire la fantaisie ailée de ses comédies et de ses drames. Il enchante par la rapidité de rinvention. Il ravit par la limpidité d'un style lumineux et diapré. Il a la discrétion, la mesure, que n'ont pas les autres romantiques. Point de violente hilarité chez lui, mais des sourires. Point de cris, mais des pleurs.

Son évangile mélancolique, c'est celui de la générosité qui va jusqu'au sacrifice.

Musset nous dépeint des âmes dont la tendresse est si profonde qu'elle ne réclame aucun retour, des âmes si délicates qu'elles meurent de leur amour et qu'elles sont heureuses de mourir.

Pour lui, il n'est qu'un crime : la sécheresse du cœur.

L'évangile de Musset est celui du dévouement. Et à tous ses fidèles ce poète communique son éternelle jeunesse, magnanime, tendre et douloureuse.

Tels sont dans notre pays quelques-uns des évangiles dramatiques les plus persuasifs. Et, bien entendu, l'on en pourrait" analyser d'autres dans d'autres pays. Mais cette énumération suffit pour prouver que les plus illustres écri-

vains de théâtre ont été les apôtres de substantielles vérités qui furent la pâture intellectuelle de leurs semblables. Ils ont ainsi perpétué la tradition des poètes antiques qui, devant l'autel de Bacchus, étaient les éducateurs de tout un peuple par la joie.

Aïs aujourd'hui, il n'y a plus d'apôtres au théâtre. Aujourd'hui, le théâtre n'est plus un enseignement. Il n'est plus l'éducateur par la joie. Il est bien plutôt le corrupteur par la pornographie.

Car il faut avouer la vérité : Tart dramatique contemporain est indigne du passé. Il a complètement oublié son rôle qui est, je le répète, une sorte de mission religieuse, celle de relier un grand nombre de spectateurs par de nobles émotions communes.

Je suis loin de dire d'ailleurs, que tous nos auteurs manquent de talent; plusieurs en ont beaucoup. Tels d'entre eux sont des psychologues très fins. Mais on ne sait pourquoi ils se plaisent surtout à étudier les consciences malades. Toute une école a dépensé un art incontestable à nous montrer de petits messieurs et de petites dames uniquement préoccupés de leurs aventures galantes. Ces héros et ces

héroïnes sacrifient délibérément tous leurs devoirs à leurs plaisirs, et les auteurs semblent les approuver. Des pères de famille déjà très murs, des mères qui ont de grands enfants, quittent sans vergogne leur foyer, et la morale singulière de nos écrivains les absout. Car il s'agit, avant tout, de chercher le bonheur, de satisfaire ses désirs, de développer sa sensibilité, autrement dit de se livrer à l'égoïsme le plus criminel.

Notez bien que je ne veux pas du tout interdire aux auteurs de peindre le vice ou les aberrations mentales. Ce serait absurde. L'écrivain a le droit de tout étudier. Il a même le devoir de représenter la nature avec une absolue sincérité. Mais je demande qu'il ait Tàme droite et saine. Je demande qu'on sente dans ses ouvrages son approbation pour ce qui est bien, son blâme pour ce qui est mal. Nos auteurs paraissent au contraire excuser la dépravation et prôner la folie.

Nous sommes loin, bien loin des grands évangiles sociaux qui furent Thonneur du théâtre dans le passé.

Mais, me dira-t-on, si notre théâtre est ce qu'il est, c'est que notre temps le veut ainsi; et nos auteurs ne servent au public que ce qu'il désire.

Je réponds que leur devoir et celui des entrepreneurs de spectacles est de chercher à mieux guider la foule. Et puis, cette foule, on la calomnie

peut-être. Il ne faut pas envelopper toutes les âmes contemporaines dans une condamnation trop prompte.

Il y a beaucoup de mauvais dans les mentalités d'aujourd'hui, mais il y a beaucoup de bon aussi. On pourrait presque dire que jamais on ne remarqua une telle soif d'idéal. La guerre est le plus épouvantable fléau. Pourtant quand dans une poussée unanime, les citoyens de T914 partirent pour le front, ce n'était pas seulement le tambour qu'ils suivaient, mais une idée, une grande idée, un idéal.

D'ailleurs l'héroïsme ne rayonne pas seulement sur les champs de bataille. Il s'épanouit de tous côtés.

Il y a des héros, il y a des martyrs chaque jour dans beaucoup de pays où de graves questions nationales, politiques et sociales sont actuellement débattues. Il y en a qui périssent dans des soulèvements populaires. Il y en a qui se laissent mourir de faim dans leur geôle plutôt que d'abjurer leurs convictions. Et sans porter aucun jugement sur la cause qu'ils représentent, on est bien contraint de s'incliner devant leur dévouement.

Il y a des martyrs de la science. A chaque instant, de jeunes médecins bravent la mort pour soigner de dangereuses épidémies. A chaque instant, nous lisons dans les journaux le

récit de quelque tragique amputation opérée sur des savants brûlés peu à peu par des rayons qu'ils utilisent pour le bien de leurs semblables.

Et plus simplement, il y a les héros modestes dont personne ne parle, dont le portrait n'est jamais dans les gazettes, mais qui, dans des foyers où les ressources sont très précaires, s'exténuent, se tuent lentement pour assurer la subsistance d'êtres qui leur sont très chers. Nous en connaissons tous et ce n'est pas dans les milieux intellectuels qu'ils sont le moins nombreux.

Comment donc oserait-on prétendre qu'il n'y ait plus d'idéal dans notre société ? Je ne cite pas tous ces cas pour les indiquer aux auteurs comme des types à introduire dans leurs pièces. Je réprouverais un théâtre qui, semblable aux brochures d'édification morale, se donnerait la tâche facile de célébrer constamment de beaux exemples et ne refléterait jamais que des clartés sans ombre. Mais je dis que quand une société, parmi tant de sujets d'être triste, en a tant aussi d'être fière, il n'est pas impossible de lui tenir un noble langage. Je dis que toute religion sociale n'est pas morte et qu'il ne serait pas très malaisé de trouver dans certaines aspirations de notre temps la foi laïque nécessaire pour nous mener tous vers des destinées meilleures.

POURQUOI, me demanderez-vous, réservezvous au théâtre cette mission d'instruire par la joie ? N'est-elle pas commune à tous les arts quand ils sont pratiqués avec talent?

Phidias, en sculptant le fronton du Parthénon,n'a-t-il pas répandu la sérénité majestueuse de son âme sur les groupes divins qu'il a représentés et n'a-t-il pas contribué à élever l'esprit de ses concitoyens par le plaisir qu^il leur procurait?

Quand dans cette Sorbonne même , notre grand Puvis de Chavannes a peint le Bois Sacré cher aux Muses, quand sous un ciel doux et transparent dont les rayons sont tamisés par de printaniers ombrages, il a réuni sur des gazons émaillés de fleurs les neuf filles de Mémoire et les adolescents qui, avec elles, s'abreuvent aux sources vives, ne s'est-il pas donné pour tâche d'inspirer par cette riante vision l'amour du savoir ?

Quand Beethoven , dans ses symphonies , clame si douloureusement, si pathétiquement ses angoisseS:, quand ses accents s'élèvent, montent encore et vont chercher dans l'infini de la conscience le réconfort de l'espoir, ne nous entraîne-t-il pas vers les hauteurs où il plane ?

Je vous répondrai que je suis entièrement d'accord avec vous. En effet, tous les arts cultivés par de grands artistes exaltent notre esprit en charmant nos sens. Et ce rôle je ne le réserve pas uniquement au théâtre.

Mais je pense que le théâtre est plus capable de le tenir que tous les autres arts, et cela pour la meilleure des raisons : c'est qu'il les rassemble tous et les fond en lui-même.

L'art dramatique, c'est à la fois la poésie, l'architecture, la sculpture, la peinture, la danse et la musique.

Ici, vous allez peut-être m'arrêter encore et me dire que je me fais une idée paradoxale du théâtre. Car en réalité, il n'est jamais aujourd'hui cette réunion de tous les moyens d'expression.

Le texte des pièces modernes emprunte bien rarement le concours de la musique et plus rarement encore celui de la danse.

Quant à nos opéras, la musique au contraire y étouffe le texte, et le librettiste, même quand il s'appuie sur des chefs-d'œuvres littéraires, s'efforce de les rendre puérils pour moins distraire l'attention que le musicien désire accaparer.

C'est vrai. De nos jours, les arts au lieu de former un docile attelage pour traîner le char de la Muse, ont rué dens les brancards et se

sont échappés, chacun de son côté. Chacun s'exprime à part ; la poésie répugne à fraterniser avec la musique et la danse; et leur ambition semble être de s'isoler superbement dans leur orgueil.

Mais remarquez bien qu'il n'en a pas toujours été ainsi.

Dans l'ancienne Grèce, puisqu'il faut toujours revenir aux exemples que nous a légués le peuple le plus artiste de l'Histoire, le théâtre fut, à n'en pas douter, le faisceau de tous les arts.

Dans les tragédies et dans les comédies, le chœur à qui était d'abord assigné le rôle prépondérant et qui resta toujours lié à l'action, s'exprimait non seulement par des vers harmonieux, mais par des chants et par des danses.

Il évoluait dans l'orchestre un peu au-dessous de la scène. Se détachant devant le petit mur qui se trouvait en contrebas de la scène, il rappelait par ses attitudes merveilleusement équilibrées, les lignes adorables des bas-reliefs qui illuminaient de leur blancheur les frontons, les métopes et les frises des temples. Il tenait lieu de décor.

Le chœur était en somme un élément plastique, issu de la statuaire et mis au service d'un texte où dominaient les idées et les sentiments. Les paroles, les raisonnements étaient réservés aux deux ou trois acteurs qui, sur la scène, fai-

saient peu de mouvements. L'action physique était dévolue au chœur qui, de l'orchestre apostrophait tantôt les acteurs sur la scène, tantôt le public dans la salle, et qui mimait les émotions que l'assistance devait éprouver- Par leurs danses, leurs attitudes, leursgestcs, leurs chants, les choreutes fortifiaient chez le public athénien des impressions vaguement éprouvées, confirmaient en lui des vérités entrevues. Le chœur unissait ainsi toutes les âmes. La joie, la douleur, la pitié interprétées par son jeu transportaient, élevaient le plus humble, le moins averti des auditeurs, jusqu'à la pensée d'Eschyle et de Sophocle.

Nous avons peine aujourd'hui à imaginer quel était alors le pouvoir de la danse.

« Les danseurs, disait Aristote, sont des artistes qui rendent par des mouvements rythmés le caractère, les passions, les actes ».

Longtemps avant Eschyle, la danse était un moyen d'éducation, développant la grâce et la force des citoyens, les préparant à se battre pour la défense de la patrie. Elle honorait les dieux. Elle devint un art tellement souple que, même sans le concours de la musique, elle pouvait peindre les sentiments, les mœurs et évoquer le passé. Les danseurs mimaient la folie d'Ajax, la mort d'Hector, le mariage de Jupiter et de Junon, les travaux d'Hercule. Ils mimaient toute

la mythologie, c'est-à-dire toute Tépope'e nationale de la Grèce.

On contait que Thésée, dans l'enthousiasme d'avoir vaincu le Minotaure, s'était mis à danser, en reproduisant par ses évolutions, les phases du combat et les entrelacements du labyrinthe dont il avait pu s'échapper.

Pindare pour glorifier le dieu de la Poésie l'appela le Danseur.

Il faut dire que la danse grecque n'était pas celle des pieds. Elle était surtout expressive. C'étaient des attitudes reliées entre elles par des pas. Elles rendaient les moments principaux d'une action ou une chaîne de sentiments. Des gestes qu'on appelait indications^ désignaient même des objets matériels ou en suggéraient la représentation.

Parlant d'un habile danseur, Xénophon dit que son cou, ses jambes, ses mains, toute sa personne était en mouvement. Il y avait la danse des mains, des doigts. Un certain Télestis dansa les Sept contre Thèbes d'une façon si expressive, qu'il mit sous les yeux du public les événements racontés. L'orchestique confondait deux arts distincts, le danse proprement dite et la pantomime, commentaire ou illustration plastique des paroles. Grâce à elle, le roulier assis à côté de Socrate, saisissait aussi bien que le philosophe les splendeurs de la poésie grecque.

L'ensemble des acteurs sur la scène et des choreutes dans l'orchestre composait donc un spectacle souverainement décoratif et même monumental, comme l'architecture éle'gante et forte du même temps. Ainsi les arts s'associaient pour communiquer à un peuple les larges impressions qu'un Sophocle ou un Aristophane avait voulu lui procurer.

Et quand aujourd'hui nous lisons leurs pièces, quand nous sommes charmés par la vigueur ou la grâce de leurs vers, nous devons bien nous dire cependant que ces feuillets immortels tenus entre nos mains sont seulement le souvenir presque éteint de fêtes beaucoup plus complètes, beaucoup plus éclatantes. Pour les imaginer, ces fêtes, il nous faut associer au génie du poète celui d'Ictinus qui dressa le Parthénon, celui de Phidias qui sculpta Minerve et Jupiter, celui de musiciens, celui de danseurs dont l'inspiration évoquait chez les plus grands philosophes l'éternelle chorégraphie des astres dans les espaces célestes.

Je vous parlais tout à l'heure des mistères du Moyen Age. Le texte n'en était vraisemblablement pas la partie la plus importante.

Il est certain que cette époque qui fut si éperdûment visuelle, qui en édifiant ses cathédrales nous laissa de si merveilleuses féeries de pierre, <qui était si habituée au symbolisme de la sculp-

ture et des fresques, dut apporter à la représentation des mistères le goût qu*elle mettait à son architecture, à sa statuaire, à ses vitraux.

D'après certains documents, la scène sur le parvis de la cathédrale semble avoir été divisée en trois étages représentant l'un l'enfer, l'autre la terre, et le troisième, le Paradis. Si ces indications sont exactes, il ne vous échappe pas qu'une telle disposition rappelait beaucoup les médaillons superposés des étincelantes verrières» Là aussi, tandis que les démons se débattaient sous les pieds des Saints et des Saintes, en haut les anges du ciel jouaient de la harpe et de la cithare.

Vous jugez bien que ceux qui, dans les lamelles de plomb, enchâssaient un si prodigieux ruissellement de lumière et de couleur, ne se faisaient pas faute de prodiguer la même somptuosité dans leurs spectacles. Les décors et les costumes devaient composer des images aussi prestigieuses que les miniatures des Livres d'Heures, mais immensément agrandies. C'était sans nul doute une splendeur de nuances vives, de pourpre, d'argent et d'or.

Et les rythmes selon lesquels évoluaient les innombrables personnages étaient souvent appuyés par les accords de la musique religieuse tantôt imposante, fougueuse, grondante, tantôt caressante, aérienne et extatique.

Cette fusion des arts ne se conserva malheureusement pas dans toute sa vigoureuse plénitude. Mais je vous rappelle que plusieurs des plus belles comédies de Molière sont accompagnées de musique et de danses, que ce grand homme ne croyait pas déchoir en réglant avec Lulli tous les détails de charmants intermèdes, qu'enfin lorsqu'il prononça dans le Malade Imaginaire le troisième juro qui précéda son agonie, les docteurs au bonnet pointu et les apothicaires aux longues seringues se livraient en scène à la plus réjouissante farandole et les violons faisaient rage.

Depuis, le théâtre semble avoir oublié son ancienne grandeur.

Le genre qu'on y a cultivé de plus en plus se réduit à des dialogues peu animés sur la dialectique sentimentale. Il s'y peut faire une grande dépense d'ingéniosité et de finesse. Mais c'est perdre de vue que le théâtre doit traiter des sujets qui aient de la puissance scénique et dont l'intérêt captive à la fois toutes les catégories d'un peuple, que c'est un art social, c'est-à-dire largement décoratif et qu'il n'exerce toute son action bienfaisante qu'en offrant au public la gerbe de tous les arts.

Beaucoup de critiques disent que la plupart des pièces modernes sont aussi intéressantes à la lecture qu'à la représentation. Ils ont raison,

mais tant pis si elles ne sont pas plus intéressantes à la représentation qu'à la lecture.

Wagner s'efforça de réagir contre l'erreur courante. Il voulut lier indissolublement le drame et la musique et il créa maint chef-d'œuvre. Mais, comme il est essentiellement un musicien, la poésie et l'action ne sont pas chez lui à la hauteur de la mélodie, et, il n'a pas rendu au théâtre cette forme parfaite qu'il présenta chez les anciens Grecs.

CE qui fait encore que le plaisir du théâtre pourrait être plus grand et plus bienfaisant que celui de tout autre art, c'est qu'il est pris en commun.

A vrai dire, tout plaisir intellectuel est plus vif dès qu'il est partagé. Quand vous admirez un tableau, vous n'êtes pas entièrement satisfait, avant d'avoir conduit un ami devant la peinture et de lui avoir communiqué votre enthousiasme. Lorsque vous venez de lire un livre de poésie ou un roman qui vous a captivé, vous n'avez rien de plus pressé que de le prêter afin d'associer d'autres âmes à votre joie.

Le théâtre ne vous fait pas attendre ce contentement. Il vous l'offre aussitôt. Toutes les impressions qu'il donne, il les distribue à l'assistance entière et par là même les rend plus

intenses. Il est, par excellence, l'art qui rapproche, Tart social; c'est un art de fraternité.

Voilà pourquoi sa bienfaisance éducative peut et doit être très large. Les plus grands auteurs dramatiques sont ceux qui ont réussi à passionner les spectateurs des catégories sociales les plus diverses. Ce sont ceux qui ont su grouper dans un même élan spirituel les hommes des conditions les plus différentes. A Athènes, sur les gradins de l'amphithéâtre, les matelots du Pirée voisinaient avec les philosophes. Aristophane leur préparait une pâture qui leur convenait aux uns et aux autres. La populace de Londres et les seigneurs de la Cour d'Elisabeth se plaisaient également à la représentation de Richai^d III ou de la Tempête. Et Molière déclarait hautement qu'il faisait plus de cas du jugement du parterre que de celui des marquis.

Donner à toutes les classes d'un peuple l'idéal qui peut les diriger toutes à la fois vers le mieux, telle a été l'ambition des génies dramatiques.

Aujourd'hui nos auteurs à la mode travaillent pour des publics de plus en plus spécialisés. Ils font jouer leurs ouvrages dans de toutes petites salles qu'on appelle des bonbonnières, on ne sait pourquoi, car les prétendus plaisirs qu'on y vend sont plutôt salés que sucrés. Là se réunissent quelques dizaines de snobs, de boulevardiers à qui l'on sert des comédies écrites

dans un argot particulier et assaisonné de plaisanteries qu'on ne peut comprendre sans une sorte d'initiation.

Ce genre dramatique semble volontairement écarter la majeure partie de la société.

D'ailleurs nos salles de spectacle petites ou grandes paraissent expressément aménagées pour empêcher toute fusion entre les ditférents éléments de l'assistance.

C'est un compartimentage savant pour séparer les spectateurs les uns des autres suivant leur degré de fortune.

Ce sont des étages indépendants, ce sont, à chaque étage, des loges, des cages où l'on isole avec soin les auditeurs comme si l'on craignait de laisser l'émotion se propager entre eux.

Le résultat qu'on obtient ainsi est tout le contraire de celui qu'on devrait se proposer.

Il est évident qu'il faudrait revenir au plan des théâtres antiques beaucoup plus logiques que les nôtres.

Dans ces grands amphithéâtres qui pouvaient contenir une multitude, rien ne séparait les gradins. Les chevaliers et le peuple y étaient rassemblés. Les sentiments, le rire ou l'angoisse y passaient librement comme le vent qui fait onduler les moissons mûres. Et du frémissement universel, naissait une union morale très avantageuse pour toute la cité.

J'ai vu quelque chose de semblable au Théâtre du Trocadéro chaque fois que j'y ai donné des représentations de Shakespeare et de Molière.

Dans cette immense salle qui rappelle un peu les cirques, le plaisir se transmet beaucoup plus facilement qu'ailleurs. Il s'amplifie en se répandant. Les différentes catégories du public s'aident mutuellement à goûter les beautés des oeuvres. Car il ne faut pas croire que ce contact créé par l'art dramatique profite seulement au peuple. Il est peut-être plus utile encore aux spectateurs des classes dirigeantes. A observer les réactions des humbles sous l'influence des pensées exprimées par les poètes, les priviligiés du sort se rendent mieux compte de ce qui manque à leurs frères moins heureux et ces réflexions ennoblissent leur cœur.

Ce qui est surtout frappant dans les représentations de ce genre, c'est la santé morale de la foule. La présence des enfants, des mères de famille, semble commander à tous le respect humain. On a conscience de ne pouvoir devant un tel public risquer les gravelures tolérées ailleurs. On sent qu'elles seraient une injure à la pureté de cet auditoire. Et l'on aurait honte de les lui débiter.

Oui, certes, c'est une haute leçon dont devraient bien s'inspirer les auteurs et les directeurs d'aujourd'hui.

RÉUNIR tous les arts, rassembler dans une salle toutes les classes sociales, voilà n'est-il pas vrai, de vastes ambitions pour l'art dramatique.

Eh bien ! pourtant il doit pousser encore plus loin ses prétentions, s'il veut remplir entièrement sa mission d'instruire parla joie.

Il est, vous ai-je dit, le culte social ; il est l'e'glise humaine qui englobe toutes les églises particulières. Mais ce culte, pour qu'il s'affirme, il ne suffit pas qu'on y assiste, il faut qu'on le pratique, il faut que tout le monde y collabore. Ce n'est pas assez de convier le peuple à des spectacles, il faut que lui-même y joue son rôle.

C'est ce qui peut avoir lieu dans les fêtes publiques.

Rappelez-vous comment Jean-Jacques Rousseau en parle dans sa Lettre à d'Alembert :

— (( Donnez les spectateurs en spectacle, écrivait-il. Rendez-les acteurs eux-mêmes. Faites que chacun se voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis. »

Par ces mots, Rousseau indique avec la clairvoyance du génie la portée des solennités populaires. Tout le peuple y participe. Chaque citoyen y figure avec son groupe, accomplit des gestes, des évolutions, chante des hymnes en l'hon-

neur de la date et du sentiment commémorés.

Rien dans la vie sociale n'eut jamais tant de grandeur qu'une imposante fête publique, parce que c'est l'interprétation par la cité entière de l'idéal qui l'anime.

Evoquez dans votre souvenir les Panathénées sculptées par Phidias, les jeunes filles portant le voile de la déesse, les canéphores offrant les prémices de la terre, les tallophores présentant des rameaux verdoyants, et les cavaliers nus sur des montures qui, par la noblesse de leurs mouvements, contribuent elles-mêmes à la gravité du spectacle.

Evoquez encore les processions fastueuses que suivaient au Moyen Age sous des arcs de fleurs et de feuillages toutes les gildes dans leurs costumes d'apparat avec leurs bannières et lears attributs corporatifs. Ces images se gravaient dans les mémoires et y entretenaient l'attachement de tous à la prospérité de la ville.

La Révolution française comprit bien quel précieux concours les réjouissances publiques devaient apporter à ses idées. Elle en institua dont le retentissement fut immense : les fêtes de la Fédération, de la Nature, de la Raison, de l'Etre Suprême.

Elle eut sans doute le tort de donner à ces solennités un caractère agressif contre les croyances intimes.

iMais le principe même qui avait été emprunté à Rousseau, méritait assurément d'être conservé.

A mon avis, la fête publique sous toutes les modalités qu'elle peut revêtir, avec les représentations dramatiques, les auditions musicales, les chants, les danses, les défilés de toutes sortes, est la plus haute expression de l'art théâtral.

C'est par la fête publique que doit s'attester le credo social dont tout peuple a besoin pour vivre.

Mais les solennités que je rêve seraient très différentes des frairies vulgaires auxquelles nous sommes malheureusement habitués.

Elles exalteraient toutes les forces, toutes les aspirations généreuses. Elles seraient consacrées tour à tour à la jeunesse, à la culture physique, à la famille, à la science, à Tentr'aide, à la fraternité des peuples. Les travaux de la paix surtout seraient glorifiés par des cortèges d'artisans et d'ouvriers en costumes professionnels.

Chaque fête serait comme un des actes d'une seule pièce qui magnifierait la vie d'un peuple, et, qui serait jouée par le peuple lui-même sur le majestueux théâtre dont le plancher serait la terre de France.

C'est ainsi que l'art dramatique dans son suprême épanouissement, répondrait parfaitement à la définition que je vous en ai donnée, et qu'il serait pour la société entière, l'éducateur par la joie,

Saint-Georges de Bouhéîier

M. Saint-Georges de Bouhéîier vient de faire représenter à VOdéon, la Tragédie de Tristan et Iseult.

Depuis longtemps^ il pense, comme M. Firmin Gémier,

*^\\\^vm'

Saint-Georges de Bouhélier

'que Vart dramatique ne peut atteindre toute sa grandeur qu'en s'inspirant de la profonde poésie populaire.

Il croit que le théâtre a pour misson de donner une voix

aux aspirations lointaines d'une race, aux sentiments qui toujours la firent tressaillir.

Il lui a donc plu d'emprunter aux légendes celtiques un des plus beaux romans d'amour. Richard Wagner en avait tiré un opéra d'un lyrisme exalté; mais M. de Bouhélier a estimé avec raison qu'il avait le droit de reprendre au grand musicien allemand et de traiter à la française une fable dont la version la plus touchante fut modulée par des trouvères de notre pays.

Jseult^ femme du roi Mark, a bu naguère par mégarde avec Tristan un philtre magique.

Et malgré la loyauté de Tristan envers le roi^ malgré rattachement d'iseult à l'honneur conjugal , les deux amants sont consumés par leur passion brûlante. Ils s'enfuient ensemble. Ils sont poursuivis par Mark troisième damné de ce groupe que torture l'amour. Tristan meurt et Iseult expire en le tenant embrassé.

Pour célébrer ce draine déchirant, M. de Bouhélier n'a eu qu'à s'abandonner à la nostalgie communicative de son âme généreuse-

Il a, selon l'exemple de Shakespeare, divisé sa pièce en un grand nombre de scènes isolées qui se passent dans des milieux différents.

M. Firmin Gémier, que l'habitude a rompu à l'inter» prétation des ouvrages ainsi conçus^ a dépensé toute sa science dans la mise en scène de la Tragédie de Tristan et Iseult. Les images se succèdent avec rapidité^ les unes dans les décors, les autres devant le rideau. Elles semblent entraînées par le vertige qui emporte le couple dont se joue la fatalité.

Mlle ClervanneSy MM. Blanchar, Chambreuil^ Fleur, Chaumont ont tenu les principaux rôles avec leur grand talent.

M. Cadou a fait planer sur la pathétique légende le charme plaintif de mélodies dont les thèmes lui ont été fournis par de vieux airs bretons. P. G.

La Tragédie de Tristan et Jseuît

Page 1