SCÈNE III TRISTAN, ISEULT
TRISTAN, pour dire quelque chose.
Vous n'avez pas froid ?...
ISEULT, embarrassée, maladroite.
Il me semble Qu'il fait bien du vent?...
TRISTAN, il va pour tirer la tenture.
On pourrait Fermer?...
ISEULT, méfiante.
Pour être seuls ensemble?
Non, non, laissez là ce rideau...
TRISTAN, il enlève son manteau.
Vous ne voulez pas mon manteau?
ISEULT, elle le repousse.
J'ai assez de mes couvertures.
TRISTAN, il rit amèrement.
Je vous fais bien peur? Vous avez Un air comme pour vous sauver.
Craignez-vous qu'on ne vous capture,.
Comme en un filet ?
ISEULT, agressive.
Sur la net Vous êtes le chef !
TRISTAN, humblement.
Moi, le chef?
Ne sentez-vous pas...
ISEULT, avec une sorte de défi .
Dans quel piège- Espérez-vous donc me saisir?
Je n*ai plus le moindre loisir, De'sormais ! Vos regards m'assiègent^ Nuit et jour ! C'est votre désir De me prendre en faute?
TRISTAN, douloureusement,
La haine, C'est donc le démon qui me mène, Crovez-vous !
ISEULT
Naguère, voyons, Nous pouvions vivre en bonne entente Mais vous voilà comme un espion Qui rôdez autour de ma tente !
Vous épiez toutes mes actions :
Que voulez-vous que j'en déduise !
A Weisefort...
TRISTAN, rêveur, découragé.
Comme c'est loin !
iSEULT
Dieu veuille que m'y reconduise A nouveau le sort )
TRISTAN
A quel point J'en serais heureux pour moi-même, Comment le dire !
ISEULT, elle rit sombrement.
Grand merci !
TRISTAN, il se laisse aller à sa passion.
Hélas ! Plutôt que d'être ici Que n'ai-je donc, sur le flot blême Des enfers, dans le blanchiment Du lac pâle des ossements, Lancé ma barque ! Sous l'étoile Des morts! J'aurais pu sans tourment Voir au vent se gonfler mes voiles !
Mais qu'ai-je fait? Tout est perdu !
Où m'en aller? Le philtre est bu!...
ISEULT, elle comprend subitement.
Seigneur !...
O nature insensée !
Tout ce qui m'était défendu, Mon coeur le veut et ma pensée A cessé de m'appartenir!
(Il se jette à ses pieds.) Iseult, Iseult, ma douce Reine, Vous voyez, c'est moi qui me traîne A vos genoux...
ISEULT, bouleversée.
Que devenir?
Ah ! Seigneur !
TRISTAN
O ma souveraine, Pourquoi m'appelez-vous : Seigneur?
Dans ses rets m'a pris la sirène, Et j'ai perdu jusqu'à l'honneur!
Mon mal, j'aurais voulu le taire, Et que rien n'en fût révélé !
Jamais n'aura battu sur terre Cœur plus que le mien désolé.
J'aurais tout fait pour ne pas dire A quel point je vous adorais, J'ai parlé et c'est bien le pire !
Mais il est de sombres forets Où, sitôt là-bas, je saurai Cacher, loin du monde, ma peine.
Encor trois ou quatre semaines Et vous n'aurez plus de soucis...
ISEULT, dans un cri qui lui échappe.
Plût au ciel qu'il en fut ainsi î...
TRISTAN, ici il se relève.
Dieu ! Que vous avez de la haine Pour moi!
ISEULT Ah ! C'est pour moi plutôt Que j'en ai !
(Elle se cache la figure )
TRISTAN, il la regarde.
Que voulez-vous dire?
ISEULT Tristan !
TRISTAN, très sincère.
Dans votre beau château Je n'irai pas pour un empire, Tranquillisez-vous !
ISEULT, avec une naïveté spontanée.
Mais, Seigneur, Alors, quel sera mon bonheur?
TRISTAN, il lui prend les mains.
Votre bonheur!
ISEULT Hélas ! que n'ai-je, Que n'ai-je fui l'empoisonneur Au visage couleur de neige [ Et lorsque vous étiez blessé Qu'ai-je fait!...
TRISTAN, tout surpris.
Les dieux me protègent !
Quoi, regrettez-vous?...
ISEULT, elle ne paraît pas l'entendre.
Sans les baumes Dont ma mère vous a pansé, Où seriez-vous? Dans le royaume Des morts ! Et moi, libre de vous,
Je ne collerais pas mes paumes
A mon front, dans l'horreur du coup
Qui me menace...
TRISTAN Iseult, je suis à vos genoux !....
ISEULT
Je ne verrais pas dans ma vie Poindre l'étoile du malheur, Je n'irais pas, partout suivie De celui qui m'a pris le cœur...
TRISTAN, bouleversé.
Iseult !
ISEULT Ah ! que ne suis-je morte !
TRISTAN, il veut l'attirer contre lui.
Mais, mon Iseult I c'est insensé...
ISEULT, elle se débat.
Permettez! Laissez que je sorte...
TRISTAN Mon Iseult!
ISEULT, avec épouvante.
Qu'on vienne à passer,
Que Ton nous voie !
(Tristan la serre contre lui. puis la regarde avec, un air d'ivresse profonde.)
TRISTAN
Ah ! mon délice, Mon ravissement, mon amour !
Vous, naguère encor, le supplice ' Le poison, l'ombre de mes jours, Je vous ai? Ce n'est pas un rêve!
Mais peut-être c'est une trêve?
Dans quelque sommeil enchanté Un Esprit m'aura transporté?
De jusquiame et de fumeterre, 11 aura grisé mon cerveau ?
En ce cas, maudite la terre!
Et pour les miracles nouveaux Où ce charme étrange me jette, Je la quitterais volontiers, Ma belle Iseult î
ISEULT, ivre d'amour.
Dieu ait pitié De nos cœurs, Tristan!
(11 la serre contre lui.)
TRISTAN
O tempête, Souffle où tu voudras désormais!
Orages, roulez sur ma tête !
Descendez, rochers des sommets Qu'entraîne en hurlant Tavalanche!
Que m'importe ! Nul ne peut rien Contre moi ! Iseult aux mains blanches Est à moi : le ciel m'appartient !
Il la prend dans ses bras.)
ISEULT Que fais-tu?
TRISTAN, il la soulève un instant.
Jusqu'au bout du monde,
Mon amour, ainsi, dans mes bras,
J» • • irai...
ISEULT, comme enivrée.
Et tu m'emporteras?
TRISTAN
Sur ma belle nef errabonde Nous fuirons au désert de l'onde El bien fort qui te reprendra î
ISEULT, elle rit.
Loin de tous?
TRISTAN
Sur les mers profondes.
Tu seras à moi, ma douceur!
C'est ainsi que vola vers Troie, Héléna!
(Il la dépose, elle esi à ses pieds.)
ISEULT, avec une animation sauvage.
O mon beau chasseur.
Oui, oui, c'est bien comme une proie Que tu m'auras prise !
TRISTAN, victorieusement.
Au lacet, Ainsi qu'une biche dorée!
ISEULT
Mon Tristan, est-ce que tu sais Que je t'aime?
TRISTAN
O mon adorée.
Où l'emporterais-je à présent?
Dans Caprée ou dans Césarée?
En Ecosse où passent, dansants.
Les Elfes au bord des fontaines?
Ou dans la Norvège lointaine?
En Egypte? A tout je consens !...
ISEULT, subitement elle se ressaisit.
Et le Roi?
TRISTAN, interloqué.
Le Roi ?
ISEULT, dans un souffle.
De Cornouaille ?
TRISTAN
Plus que tour, l'amour est puissant!
Et mon oncle, je suis de taille.
S'il le faut, au prix de mon sang...
ISEULT, désespére'e.
Il attend pour les épousailles...
TRISTAN, au comble de la stupeur.
T'y rendrais-tu donc de bon gré ?
ISEULT Mais le serment, tu l'as juré?
TRISTAN
A l'homme qui l'aime et qu'elle aime Appartient la femmC; — de droit !
ISEULT De droit?
TRISTAN, avec reproche.
Ne le sens-tu toi-même, Iseult!
ISEULT, elle répond à son doute.
Ah ! qu'est-ce que tu crois !...
TRISTAN, il Tattire contre lui.
Hélas! que vous êtes ma vie, Douce amie et que c'est de vous, Qu'errant çà et là, comme fou, En tout temps je traînais l'envie!
ISEULT, subitement, elle lui échappe.
Trisian, Tristan, que ne dit-on
De vous autres, les jeunes hommes?
TRISTAN, il semble égaré.
Que dans l'amour nous vous mentons?
Iseult, Iseult, ce que nous sommes, Quand je t'aurai dedans mes bras, Tu le sauras !
(Elle se sauve, il la poursuit.)
ISEULT, elle rit, inquiétante.
Tristan, à quoi le cœur des femmes Ressemble, veux-tu le savoir?
TRISTAN
II ressemble à l'ombre, à la flamme, Au corbeau, à l'astre du soir !
(Il la poursuit.)
ISEULT
Tristan, prétends-tu me la prendre, La fleur qu'entre mes dents )e tiens?
TRISTAN
Iseult, Iseult, tout m'appartient,
De toi, à quoi bon t'en défendre !
(Il se saisit d'elle et lui renverse la figure sous le dur baiser de ses lèvres.)
ISEULT Tristan, Tristan, que voulez-vous?
TRISTAN Ce vin, vous me l'avez fait boire...
ISEULT
Vous me serrez! Etes-vous fou!
Et vos yeux ont des flammes noires!..
TRISTAN, âprement.
Iseult, Iseult, voilà des jours,
Si vous saviez, j'ai le cœur lourd...
ISEULT
Que vous avez un air farouche, Tristan, Tristan !
TRISTAN, il la prend dans ses bras, la porte.
Par ce baiser, Par ce baiser de nos deux bouches, N'allons-nous pas nous fiancer?
ISEULT, elle se débat.
Pourquoi me porter vers ma couche?
TRISTAN Iseult?
ISEULT, avec une sorte d'angoisse naïve. Oh ! vous me renversez!...
(Il la renverse en effet et le rideau tombe.)
Le roi Mark ayant soupçonné le secret des deux amants a chassé Tristan ; mais il craint que son neveu ne rôde dans les bois voisins de son château.
Il épie continuellement Iseult. Il cherche dans tous les propos et tous les actes de la jeune femme des indices sur les sentiments qu'elle éprouve.