SECTION IV
ORGANISATION DBS PENSIONNAIRES.
Au chapitre XI, nous avons vu que l'on désignait, dans le principe, sous le nom de pensionnaires (oui Chelsea pensioners) les militaires réformés pour leurs blessures, et que l'exiguïté des ressources ne permettait pas d'admettre à l'hôtel des invalides de Chelsea. A l'époque de la fondation de cet établissement, les soldats blessés étaient les seuls auxquels le gouverne-
ment anglais accordât des secours après leur libération . Plus tard (1), le droit à une pension fut étendu à tous les anciens soldats renvoyés du service, et, depuis 1806, de nombreuses ordonnances ont successivement modifié et réglementé la condition des pensionnaires militaires. Enfin, lors de l'abolition de l'engagement à vie, il a été décidé que tout militaire aurait droit à une pension de retraite après vingt et un ans de service dans Tinfanterie, et vingt-quatre ans dans la cavalerie, l'artillerie et le génie.
La conséquence naturelle de ces diverses mesures a été d'accroître d'année en année le nombre des pensionnaires; et on peut l'évaluer actuellement de 63,000 à 65,000 (2).
L'organisation des pensionnaires est un des nombreux palliatifs sur lesquels nos voisins croient pouvoir compter afin de suppléer à l'insuffisance de leur armée régulière. Aux termes de cette organisation (qui a soulevé de nombreuses critiques, comme nous le verrons plus loin), tous les soldats anglais retraités sont soumis à certaines obligations plus ou moins compatibles avec leurs infirmités et leur âge. Ils sont astreints à des exercices périodiques; en cas d'insurrection ou
(1) C'est en 1806 seulement, que le droit àtfa pension de retraite a été acquis aux anciens militaires non blessés. La décision du Parlement, sur cette question, porte le nom d*acte de Windham {Windham's Aet).
(2) Le nombre des pensionnaires était de 5,600, en 17A4; de 12,000, en 1782 ; de 17,000, en 1795 ; de 47,180, en 1815 ; - il s'élevait, en 1858, à 63,634 hommes.
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d'invasion, ils doivent concourir à la défense des lois et du territoire.
Chaque pensionnaire, au moment de son admission dans le corps, reçoit 25 fr. (1 livre) pour se procurer ses effets de petit équipement (necessaries) (1). Cette allocation, que Ton nomme improprement, par analogie avec ce qui a lieu pour les autres corps, la prime ou gratification (bounty) du pensionnaire enrôlé, est plutôt une sorte de gage, en échange duquel ce militaire doit ses services à l'État pour une année entière. Le terme expiré, il peut être renvoyé, comme il peut être conservé sur les contrôles.
Lorsque les pensionnaires enrôlés sont convoqués, soit pendant la période des exercices, soit pour venir en aide aux autorités civiles (2), les sergents reçoivent une solde journalière de 3 fr. 60 c. (S shellings) ; les caporaux touchent 3 fr. (2 shellings et 6 pences) ; les simples pensionnaires, 2 fr. 40 c. (2 shellings).
L'habillement doit durer sept ans.
La période des exercices annuels n'a jamais dépassé douze jours, si même elle a jamais atteint ce chiffre depuis l'organisation.
En résumé, si l'on veut se rendre compte des dépenses du corps des pensionnaires, ou voit que l'État paye d'abord, au titre de la prime, autant de milliers de livres sterling qu'il a de milliers de pensionnaires enrôlés.
(1) Le mot necessaries repond à ce que nous nommons, en France, U masse de linge et chaussure.
(2) En cas de rébellion.
Les dépenses réunies de l'habillement et de la solde, pendant les journées d'exercice, peuvent aussi être évaluées, annuellement, à i livre par pensionnaire.
Nous avons dit que 116 officiers, répartis entre l'Angleterre, l'Irlande et les colonies, étaient chargés de commander et d'administrer les pensionnaires. Ces officiers, divisés en deux classes, touchent un supplément de solde de 1 et 2 shellings par jour.
Le corps entier est sous la surveillance d'un directeur (military superintendant) et d'un sous-directeur (assistant-superintendant), qui, tous les deux, appartiennent au personnel du War-Office (8 e bureau).
Les dépôts pour l'organisation et la solde des pensionnaires sont :
1° Pour i Angleterre et V Ecosse : Aberdeen, Ayr, Bath, Birmingham, Bolton, Brighton, Bristol, Cambridge , Canterbury , Carlisle , Chatham , Chester , Coventry, Derby, Dundee, Edimbourg, Exeter, Falmouth, Glascow, Gloucester, Halifax, Hull, Inverness, Ipswich, Jersey, Guernesey, Leeds, Leicester, Lincoln, Liverpool, Londres, Lynn, Manchester, Newcastle sur la Tyne, Northampton, Norwich, Nottingham, Oxford, Paisley, Perth, Plymouth, Portsmouth, Preston, Sheffield, Shrewsbury, Southampton, Stirling, Stockport, Taunton, Thursowick, Trowbridge, Cardiff, Carmarthen, Wolwerhampton, Worcester, York.
T Pour l'Irlande : Armagh, Athlone, Ballymena, Belfast, Birr, Carlow, Cavan, Clonmel, Cork, Dublin, Ennis, Enniskillen, Galway, Kilkenny, Limerick, Lon-
donderry, Longford, Monaghan, Newry, Omagh, Roscommon, Sligo, Tralee, Tullamore, Waterford.
3° Pour les possessions extérieures Toronto, Montréal, Bytown, Hamilton (Canada); Onehunga (Nouvelle-Zélande)); Perth, Fremantle (Australie occidentale) ; Hobart-Town (Tasmanie ou Terre de Van- Diemen) .
Nous avons dit que l'institution des pensionnaires enrôlés avait soulevé de nombreuses critiques en Angleterre. Son premier adversaire fut lord Wellington. Lors de la discussion du projet d'organisation au Parlement, en 1844, l'illustre duc combattit de toutes ses forces les conclusions de lord Hardinge, alors commandant en chef de l'armée anglaise,. et rédacteur de la proposition.
Aujourd'hui, après quinze ans d'expérience, il semble facile de prononcer avec certitude sur un débat auquel les circonstances actuelles donnent un intérêt nouveau. Plus qu'à aucune autre époque, en présence de l'augmentation toujours croissante de leur budget de la guerre, en présence des difficultés que rencontre le recrutement de leur armée, nos voisins doivent éviter toute charge inutile, et supprimer les non-valeurs de leur établissement militaire. Toute dépense au titre du personnel qui ne se traduit pas en une force bien • effective, et susceptible d'être employée activement, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur, doit être rigoureusement rejetée. Or, ramené à ces termes, quel est le bilan des dépenses et des services du corps des pen sionnaires enrôlés? Depuis 1844, ces vétérans ont
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coûté à T Angleterre de 20 à 25 millions (1). Sauf la part fort mince et fort contestée qu'ils ont prise dans la répression des troubles de Glascow et d'Irlande, on peut dire que leurs services, quant à l'intérieur, se réduisent à zéro. En ce qui regarde les possessions extérieures, les tentatives de colonisation au moyen des pensionnaires ont donné des résultats tels que Ton semble bien décidé à ne plus renouveler aucun essai de ce genre. C'est, du moins, ce que l'on peut conclure du dernier appel fait aux volontaires des différents corps de l'armée pour l'organisation du détachement des îles Falkland. Les pensionnaires enrôlés n'ont concouru en aucune façon à la formation de ce détachement.
La colonisation à l'aide d'anciens soldats est une idée qui a eu ses partisans en Angleterre comme en France. Aujourd'hui, dans les deux pays, on semble avoir renoncé à ce système. Toutefois, l'exemple de l'Angleterre est si souvent invoqué en France, lorsqu'il s'agit de colonisation, qu'il y a certainement intérêt à rechercher les causes déterminantes du revirement d'opinion que nous venons de signaler chez nos voisins. Chacun sait ce qu'il est advenu des villages militaires fondés en Algérie en 1840. L'historique d'une tentative semblable, faite à la même époque par les Anglais, nous semble fournir matière à plus d'un enseiguemeut utile pour notre colonie africaine.
(i) Pour l'année 1860-1861, le crédit, qui ligure au budget pour les eurôles pensionnaires, est de 40,000 livres ou un million de francs.
C'est précisément en 18Û6, à l'époque où le maréchal Bugeaud, gouverneur de l'Algérie, se déclarait le promoteur le plus ardent de la colonisation militaire, que le comte Grey, gouverneur de la Nouvelle-Zélande, proposa au gouvernement anglais l'envoi d'un premier détachement de pensionnaires dans cet établissement. Cette proposition souleva, dès le début, une vive opposition, tant dans la métropole que dans les colonies. Dans un rapport destiné à mettre en lumière les causes de diverses sortes qui avaient fait échouer les essais de colonisation militaire dans l'Amérique du Nord , lord Durham présenta les considérations suivantes, qui méritent de fixer l'attention : « Il sera toujours » difficile de transformer d'anciens soldats en véritables » colons; mais rien n'est plus aisé que de démilitariser » de bons soldats par des tentatives de ce genre. Il est » indubitable que si les pensionnaires pouvaient deve- » nir de bons colons, ils formeraient une meilleure » milice que la population civile des nouveaux établis- » sements, mais toute la question est dans cette hypo- » thèse. »
Suivant lord Durham, les militaires ainsi transplantés dans des conditions et dans un pays pour lesquels ils n'étaient pas préparés, ne devaient y rencontrer que misères et déceptions. Objet de répulsion et de mépris pour leurs voisins, ils devaient s'abandonner bien vite à l'ivrognerie et au découragement. Avant peu d'années, ceux dont les excès n'auraient pas causé la mort ne seraient plus que des mendiants et des vagabonds beaucoup moins aptes à défendre les établisse-
ments que les colons miliciens, qui auraient à protéger leurs familles et des biens acquis à la sueur de leur front.
Les pensionnaires de la Nouvelle-Zélande semblèrent, dans le principe, devoir vérifier en tous points ces tristes prédictions ; mais, certaines circonstances accidentelles ayant amené les colons à les employer, il en résulta un rapprochement et des relations plus cordiales entre la population civile et la population militaire. La première ne tarda pas à reconnaître de quelle utilité pouvait lui être le concours de la seconde, et les bénéfices que celle- ci réalisa par son travail modifièrent bientôt, de la façon la plus heureuse, ses goûts et ses habitudes.
Deux délibérations du conseil municipal d'Auckland, en 1852, et du comité du conseil provincial, en 1857, sont surtout de nature à caractériser la faveur toujours croissante obtenue dans la colonie par les pensionnaires enrôlés. Dans le premier de ces documents, les autorités civiles refusent de concourir aux dépenses de l'établissement des pensionnaires. Elles invoquent les règles particulières auxquelles ils sont soumis en conséquence de leur caractère militaire, pour ne pas les ranger dans la catégorie des émigrants ordinaires. Enfin elles font valoir l'âge et les habitudes de ces vétérans comme un obstacle à leur emploi dans les exploitations et les défrichements.
Dans la délibération de 1857, au contraire, le comité du conseil provincial reconnaît hautement tous les avantages que la colonie a retirés de l'envoi des pen-
sionnaires enrôlés. Il demande que de nouveaux détachements soient dirigés sur la Nouvelle-Zélande ; enfin il propose que des logements leur soient préparés, et que des concessions de terres leur soient accordées et garanties.
Il semblerait, en présence de cette dernière déclaration, que la cause de la colonisation militaire était définitivement gagnée. Malheureusement il n'en était rien, au moins quant au but que s'était proposé le gouvernement anglais. Une partie de la question était bien résolue, il est vrai, mais c'était au complet détriment du côté militaire de l'institution.
En effet, par l'organisation des pensionnaires-colons, le gouvernement anglais avait surtout en vue d'alléger le service de l'armée régulière. En implantant dans les colonies un élément discipliné, rompu au métier des armes, il espérait mettre ces établissements en position de se défendre eux-mêmes ; il comptait affranchir peu à peu la mère patrie des charges de leur protection.
Pour qu'une pareille combinaison eût chance de réussite, il aurait fallu que les habitudes de soumission et l'esprit militaire des pensionnaires-colons se conservassent intacts. L'organisation politique et administrative de la Nouvelle-Zélande ne l'a pas permis. C'en était fait de toute discipline du jour où les habitants des villages militaires furent appelés à exercer les droits que leur conférait le système représentatif ou le self-government octroyé aux districts dont Auckland est le chef-lieu (1). Dès les premières élections, on vit
(i) Les villages A'Onehunga, Otahuku, Panmure et Howick, créés
des soldats poser leur candidature en face de celle de leurs officiers, et un simple pensionnaire figurer sur une liste au milieu d'une douzaine de ses supérieurs.
A partir de 1852, année où la charte de la Nouvelle- Zélande fut mise en vigueur, on peut dire que l'institution des colons-pensionnaires était virtuellement abolie, du moins quant à la partie militaire de l'organisation. Les officiers se trouvaient complètement désarmés devant des soldats devenus électeurs et indépendants. Toute discipline avait disparu ; les décisions du War-Office devenaient lettre morte devant l'autorité d'un conseil provincial qui s'arrogeait le droit de
par les pensionnaires, forment une sorte de chaîne d'avant-postes autour du chef-lieu delà Nouvelle-Zélande. Les conditions, dans lesquelles ces établissements ont été formés, offrent une certaine analogie avec celles qui étaient imposées aux colons militaires de PA1gérie. Chaque pensionnaire, en arrivant à Auckland, était mis en possession d'une petite maison composée de deux chambres, et entourée d'un jardin d'un arpent. Au bout de sept ans de service oti de résidence, — de locataire, le pensionnaire devenait propriétaire de l'immeuble dont il avait la jouissance, à la condition, toutefois! de ne pas accepter d'occupations de nature à le retenir à plus de cinq milles de son domicile. 11 était tenu, en outre, à assister tous les dimanches à une sorte de parade militaire devant l'église de son village. Enfin, il devait prendre part, tous les ans, à des exercices et manœuvres dont la durée était fixée à douze jours.
Deux ou trois ans après leur arrivée dans la colonie, la plupart des pensionnaires avaient cessé de se conformer à ces prescriptions. Un grand nombre était rayé des contrôles, et ceux qui étaient maintenus, en fait d'habitudes militaires, ne semblaient guère conserver que celle de toucher exactement leur solde. Insensiblement, cette circonstance était devenue la seule qui les obligeât encore à rester en relation avec les officiers et les sergents de leurs compagnies.
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les contrôler. Bref, la colonisation militaire était jugée, et, quels que fussent ses avantages à d'autres égards, le gouvernement anglais avait reconnu l'impossibilité de la faire servir aux projets qu'il avait en vue, lorsqu'il s'était décidé à adopter la proposition de lord Grey (1).
Nous n'insisterons pas davantage sur l'insuccès des diverses tentatives faites dans les colonies anglaises, aGn d'utiliser les pensionnaires enrôlés.
À l'extérieur comme à l'intérieur, cette institution, depuis sa création, ne semble avoir absolument rendu aucun service. Peut-être nos voisins auraient-ils tout avantage à imiter la conduite que nous avons adoptée à l'égard de nos vétérans. Outre que ce corps a toujours été organisé, en France, dans des proportions très restreintes, eu égard à l'ensemble de l'armée, son effectif, loin d'aller en augmentant d'année en année, ainsi que cela a lieu en Angleterre, a été successivement diminué. Aujourd'hui, des 38 compagnies de vétérans que l'on comptait en France en 1868, il en
(l) En général, dit Macaulay, lorsque les soldats en viennent à s'ériger en assemblée politique, à nommer des délégués, à prendre des résolutions sur des questions d'État, ils ont bien vite secoué tout joug et brisé tout frein ; ils cessent de former une armée pour ne plus représenter que la plus détestable et la plus dangereuse des canailles. (In gênerai, soldiers who should for m themselves into politkal clubs, elect delegates, and pass resolutions on high questions of state, would soon break loose from ail control, would cease to form an army, and would become the worst and fnost danyerous of mobs.)
reste seulement 7, qui sout appelées à disparaître, très probablement, comme leurs devancières (1).
En résumé, il ressort des chiffres donnés plus haut, que la dépense des pensionnaires enrôlés (primes, solde de l'état-major, habillement, solde de la troupe pendant les exercices, etc.) équivaut à peu près à celle de deux régiments de ligne. La même somme, affectée à l'entretien des pensionnaires les plus valides sur un pied permanent, permettrait de former 5 ou 6 bataillons sédentaires ou de garnison, qui rendraient disponibles autant de milliers d'hommes de la ligne. En cas d'invasion ou d'insurrection, c'est, en réalité, le véritable chiffre de l'appoint qui serait apporté à l'armée anglaise par le corps des pensionnaires enrôlés. Seulement, dans l'organisation actuelle, ces quelques milliers d'hommes disséminés dans toute l'étendue du Royaume-Uni sont bons, tout au plus, pour figurer sur le papier.
(La suite à la prochaine livraison.)
Ch. Martin,
Lieutenant-colonel du 3 e lanciers.
(1) En 1847, le corps des vétérans comprenait : 8 compagnies de sous-officiers, 10 compagnies de fusiliers, U compagnies de cavaliers, 13 compagnies de canonniers, 1 compagnie du génie, 2 compagnies de gendarmerie.
On ne compte plus aujourd'hui, au titre des vétérans, qu'une compagnie de gendarmerie, une compagnie de sous-officiers, une compagnie de fusiliers, et A compagnies de canonnière.
DU