‹ Le Spectateur militaireChapitre 33 sur 82 · SECTION V · texte numérisé non relu

SECTION V

RÉSERVE ANGLAISE (army reserve force).

L'institution d'une réserve proprement dite, c està-dire présentant une certaine analogie avec les organisations militaires de même nom adoptées par les États continentaux, est une création toute récente dans l'armée anglaise. Chez nos voisins, cette force se compose, sous certaines conditions, de tous les militaires qui sont libérés du service avant d'avoir accompli le temps exigé pour l'obtention d'une pension de retraite.

Antérieurement à l'abolition de l'engagement à vie, le nombre des soldats qui rentraient dans la vie civile, pouvant encore être utilisés pour la défense du royaume, était naturellement fort restreint. Jusqu'à la guerre de Crimée, le soldat anglais, à moins d'une conduite incorrigible ou d'infirmités le rendant absolument impropre au service, ne quittait guère l'armée que pour entrer dans les pensionnaires ou aux invalides de Chelsea.

Depuis la nouvelle législation sur les enrôlements, le nombre des soldats qui se retirent à l'expiration de ieur congé, ou avec une pension simplement temporaire, doit tendre nécessairement à s'accroître chaque année (1). Cette considération, au milieu des difficultés

(1) Les engagements mililaires se contractent aujourd'hui pour dix années au lieu de vingt, et il n'y a plus d'enrôlements à vie.

sans nombre du recrutement de Parmée britannique, a donné naissance à l'organisation de la réserve. Obligé de recourir à tous les moyens, à tous les systèmes, pour suppléer à la pénurie des éléments militaires que présente la population, le gouvernement a espéré, par cette institution, maintenir les liens qui unissent les anciens soldats à l'armée et pouvoir s'assurer leur concours dans le cas d'éventualités pressantes.

L'acte du Parlement (22 et 23 Fictoria, chap. 42), qui autorise l'enrôlement des anciens soldats de l'armée de ligne et de la compagnie des Indes dans la réserve, stipule que leur effectif ne devra pas dépasser 20,000 hommes.

Les officiers chargés de l'administration et du commandement des pensionnaires (the staff officers of pensioners) dans les différents districts de la Grande-Bretagne sont aussi provisoirement chargés de l'organisa tion et de l'enrôlement des hommes de la réserve.

Une circulaire du War-Office, en date du 29 décembre 1859, fixe de la manière suivante les bases de cette organisation :

1° Tout homme qui désire s'enrôler dans la réserve doit avoir terminé le temps de service pour lequel il s'était engagé dans l'armée de ligne. S'il a été congédié avant ce terme, il doit avoir complété au moins cinq ans de service sous les drapeaux.

2" Il ne doit pas s'être écoulé plus de cinq années entre la date de sa libération et celle de son admission

dans la réserve. <.,,,.,

3° Il doit avoir sa résidence dans les limites de la

circonscription du district des pensionnaires dans lequel il contracte son engagement (1).

4° Il doit être exempt de toute infirmité de nature à le rendre impropre à un service actif.

5° Il ne doit pas avoir été renvoyé de l'armée de ligne pour mauvaise conduite.

Tout ancien soldat admis dans la réserve anglaise a droit aux allocations suivantes :

1° Il reçoit chaque année une somme de 4 livres (100 fr.), divisée en quatre payements trimestriels.

2° Si le gouvernement réclame sa présence sous les drapeaux, il touche, pendant tout le temps de son service actif, la solde et les allocations auxquelles il avait droit, suivant son grade et les tarifs de l'infanterie, au moment où il a été libéré.

3° Il a droit à une indemnité de 1 penny (5 centimes et demi) par mille, tant pour se rendre au lieu de la convocation que pour retourner chez lui.

4° Tous les sept ans, s'il n'est pas convoqué, et plus souvent en cas de service actif, il a droit à un habillement complet.

5° S'il est blessé ou estropié en service actif, il a droit à la pension qui lui aurait été accordée suivant son rang dans l'armée de ligne.

6° S'il n'est pas pensionné comme invalide, il peut arriver, par sa bonne conduite, à toucher la pension que les règlements assignent à son grade, en comptant,

(i) A moins d'autorisation spéciale, cette résidence ne doit même pas être distante de l'état-major des pensionnaires de plus de 30 milles (48 kilomètres environ)

pour compléter le temps exigé et à raison de moitié de leur nombre effectif, les années passées dans la réserve.

Les obligations auxquelles sont soumis les hommes de la réserve anglaise sont les suivantes :

1° Tout ancien soldat qui s'enrôle dans ce corps doit s engager à servir pendant le temps nécessaire pour compléter 21 années s'il appartenait à l'infanterie, ou 24 s'il sort de la cavalerie, de l'artillerie ou du génie. (Ainsi qu'il a été spécifié plus haut, deux années de service dans la réserve équivalent seulement à une année dans l'armée active.)

2° Chaque année, il doit suivre pendant douze jours les exercices et manœuvres du régiment, du dépôt ou du détachement de pensionnaires sur lequel il est dirigé.

3° Il ne doit pas quitter le district dans lequel il est enrôlé, ni changer sa résidence sans en donner avis.

Il doit se présenter une fois tous les trois mois à l'état-major des pensionnaires de son district pour toucher son allocation trimestrielle.

5° En cas de guerre, s'il est convoqué pour le service actif, il doit se rendre au régiment ou au dépôt qui lui est désigné, et il doit rester sous les drapeaux aussi longtemps que sa présence est réclamée.

6° En cas de guerre ou de réunion pour les exercices et manœuvres, il est soumis au code de l'armée [articles of war) et tenu d'obéir aux autorités militaires.

7° Lorsqu'il a complété le temps de service exigé

pour la pension, il est obligé, jusqu'à l'âge de cinquante-cinq ans, de servir dans les pensionnaires enrôlés aux conditions et suivant les règles établies pour les hommes qui appartiennent à ce corps.

8° En cas de non-accomplissement des diverses obligations indiquées ci-dessus, il est exposé à perdre tous les droits et tous les avantages spécifiés dans le règlement d'organisation, sans préjudice des châtiments qui peuvent lui être infligés, le cas échéant, par les cours martiales.

Les officiers chargés de l'administration des pensionnaires dans les différents districts de la Grande-Bretagne doivent tenir les contrôles des hommes qui s'enrôlent dans la réserve (t). En regard de cette immatriculation, qui a lieu sur la présentation du certificat de libération délivré par le corps auquel appartenait l'enrôlé, doivent figurer tous les renseignements établissant sa position, tels que : numéro de l'ancien régiment, temps de service accompli dans l'armée active, durée de l'engagement dans la réserve, âge, domicile, etc.

(I) Voici la formule de l'enrôlement pour la réserve : 1 — do déclare that I was discharged from the — Régiment of — after a service of - years ; thaï I a m of the âge of — ; and that, provided my services shall so long be required, 1 will serve her Majesty, her heirs and sticcessors, in the Reserve force enrolled or to be enrolled for service within the united Kingdom, in virluc of the act noted in the margin (^2 et v'd Vict. c. h % 2), for such a perlod as, reeltoned at the rate of two years for one may be required to complète — years'service.

(Signature.)

Declared before me. (Signature du juge de paix.)

Au moyen de ces indications, la plus grande facilité est obtenue pour la surveillance, les convocations, la solde, etc., des hommes de la réserve. Pour assurer rétablissement régulier de leurs droits à la pension de retraite, l'officier chargé de la tenue des contrôles doit y inscrire soigneusement toutes les périodes pendant lesquelles les hommes sont employés en service actif ou permanent. Lorsque ces périodes se prolongent au delà de trois mois ) elles ne sont plus décomptées, et c'est de toute justice, sur le pied du service ordinaire fait dans la réserve, mais bien pour leur durée effective, comme dans l'armée active.

L'espèce de panique chronique dont nos voisins semblent périodiquement affligés depuis quelques années n'est sans doute pas étrangère à la récente organisation de la réserve anglaise. Cependant, cette institution ne doit pas être rangée dans la foule de ces créations bizarres et confuses dont l'ensemble offre actuellement un véritable chaos, et au moyen desquelles on a cherché, de l'autre côté du détroit, à suppléer à l'insuffisance de l'armée régulière.

Si l'antagonisme de ces divers systèmes ne peut aboutir, suivant nous, qu'à augmenter encore les difficultés que rencontre le recrutement des troupes de ligne, il est possible, au contraire, que le principe sur lequel repose l'organisation de la réserve contienne en germe toute une révolution dans la constitution des armées modernes.

Dans les conditions actuelles, il est évident que l'entretien d'un état militaire respectable est, pour toutes

les puissances en général, la source de charges de jour en jour plus écrasantes et dont il faudra bien tôt ou tard se décider à alléger le poids.

Or, le problème à résoudre, celui que Napoléon I er s'était proposé comme une vue d'avenir, et quand il pourrait substituer une armée défensive à une armée conquérante ; — le problème que chaque nation doit résoudre aujourd'hui, c'est de constituer son armée de manière que, toujours forte, instruite, exercée, et surtout toujours disponible en cas de guerre, elle ne soit pas, en temps de paix, trop onéreuse pour le trésor public.

L'organisation perfectionnée des réserves peut seule conduire à la solution de cette grave question.

Depuis la loi de 1832, l'armée en France est composée :

\° De l'effectif entretenu sous les drapeaux; 2° des hommes laissés, — ou envoyés en congé dans leurs foyers.

Cette seconde portion de l'armée, autrement dit la réserve, se compose donc elle-même, comme on le voit, de deux éléments bien distincts.

Chaque fois qu'il y a lieu de réduire l'effectif, des congés illimités sont délivrés dans chaque corps aux militaires les plus anciens de service effectif sous les drapeaux, et de préférence à ceux qui le demandent. Rendus à la vie civile, ces militaires, jusqu'à l'expiration du temps de service fixé par la loi, demeurent à la disposition du gouvernement. En cas de guerre, ils doivent, au premier ordre, rejoindre sans délai les ré*

giments sur les contrôles desquels ils continuent à figurer.

Les jeunes gens désignés par le sort pour faire partie du contingent annuel, et que leur numéro n'a pas appelés sous les drapeaux, sont laissés dans leurs foyers et placés dans les mêmes conditions que les soldats en congé illimité; ils restent également à la disposition du gouvernement jusqu'à l'expiration des sept années pendant lesquelles la loi les soumet au service militaire.

On comprendra facilement toute la diiférence qui a séparé jusqu'ici les deux catégories d'individus composant la réserve française. On peut dire que, pendant longtemps, les jeunes gens non appelés ont représenté des hommes, mais nullement des soldats effectifs. Toute la consistance de la réserve ne reposait en réalité que sur le nombre plus ou moins grand des militaires en congé illimité. En cas de guerre ou d'augmentation d'effectif, ces derniers étaient les seuls, en effet, qu'il fût possible de mettre immédiatement en ligne. Quant aux conscrits qui n'avaient jamais rejoint, leur éducation militaire étant tout entière à faire, on ne pouvait compter sur eux en cas d'éventualités pressantes; ils constituaient seulement une ressource pour une seconde campagne.

Cette organisation était essentiellement défectueuse. Constituée comme nous venons de le dire, la réserve française pouvait résoudre le côté financier de l'institution, elle pouvait être économique; mais, par la force même des choses, elle cessait de présenter les garanties de solidité qui doivent caractériser une véri-

202 COXSTÎTCTIO* ET PHSSAVCE Ml UT VIMES

table réserve, précisément an moment où ces conditions étaient plus impérieusement rèilamées par les circonstances.

Qu'arrivait-il, eu effet, le plus souvent?

Lorsqu'une question grave venait à surgir et combien de ce genre ont agité l'Europe depuis 1815!), lorsque l'horizon était menaçant, la répugnance chaque jour plus profonde des nations modernes pour la guerre engageait à tenter tous les efforts, à épuiser tous les moyens pour arriver à une solution pacifique. Pendant les évolutions de la diplomatie dans ce but, le temps marchait, et des années s'écoulaient quelquefois au milieu du malaise, des inquiétudes et des alarmes qui accompagnent les situations tendues. Pendaut ces périodes difficiles, la France, comme les autres États, était obligée de supporter toutes les charges d'un pied de guerre ruineux, mais dont la prudence faisait une loi. Si elle n'appelait pas sa réserve sous les drapeaux, encore moins pouvait-elle se hasarder à diminuer l'effectif de son armée active.

Cette réserve, pendant ces années d'incertitude et de paix armée, ne recevait donc plus de soldats en congé illimité. Elle allait s'appauvrissant, s'aflàiblissant de jour en jour par l'insuffisance du seul élément réellement militaire qui fit sa force. Lorsque la diplomatie avait vidé son arsenal, lorsque les conférences et les congrès avaient successivement échoué, si un casas belli soudain venait à déterminer les hostilités, la France se trouvait n'avoir pour réserve que des conscrits qu'il fallait former à la hâte, et qui de long-

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temps étaient incapables d'alimenter J'armée active.

À une époque où les progrès, où les améliorations se succèdent sans relâche, l'imperfection du système de la réserve, démontrée par les guerres de Crimée et d'Italie, ne pouvait manquer de fixer l'attention. De là à une réforme, il ne devait y avoir qu'un pas sous l'impulsion vigoureuse et centralisée qui, en France, fait mouvoir tout ce qui tient à l'armée.

Partant de ce principe, que la réserve doit se grossir de tout l'excédant dont les circonstances permettent de soulager Y effectif soldé, et qu'elle doit aussi, d'un autre côté, toujours être en mesure d'élever le chiffre de l'armée active à la hauteur des éventualités, en lui restituant, pour les besoins de la guerre, ce qu'elle en a reçu pendant les chômages de la paix, deux moyens également pratiques semblaient se présenter en France pour donner à cette institution la solidité nécessaire, tout en conservant l'organisation économique qui lui permet d'alléger les charges militaires imposées au pays.

On pou vait développer et assurer cette solidité en ne laissant aucun des éléments qui composent la réserve sans un degré suffisant d'instruction et d'éducation militaires; on pouvait aussi modifier la loi quant au chiffre des contingents et quant à la durée du temps effectif à passer sous les drapeaux, de manière à verser chaque année dans la réserve (en échange des nouveaux conscrits admis dans les corps) un nombre d'anciens soldats suffisant pour assurer sa consistance militaire.

En adoptant le premier de ces deux systèmes, on ne devait plus attendre, comme par le passé, qu'une guerre fût déclarée pour commencer le dressage de la portion des contingents qui est laissée dans ses foyers et qui forme la majeure partie de la réserve.

En militarisant à l'avance les jeunes gens non appelés, de manière à les mettre à môme de pouvoir servir immédiatement, en cas de besoin, au moins à l'intérieur, on constituait une véritable armée de seconde ligne à laquelle la défense du territoire et la garde des places fortes pouvaient être confiées. On rendait l'armée active entièrement disponible pour l'extérieur.

Cette combinaison, fort simple en apparence, une fois admise, quelle marche devait-on suivre pour la mettre en pratique?

La non-instruction de la réserve française, qui jusqu'ici n'avait eu que des hommes numérotés et non des hommes disciplinés; la nécessité reconnue d'alléger les dépenses, avaient bien fait naître de nombreuses critiques et presque autant de propositions; mais auquel de ces anciens projets fallait-il recourir? Devait-ou, comme en 1833, supprimer un bataillon par régiment d'infanterie et employer les cadres rendus disponibles à la formation de dépôts chargés d'instruire les jeunes gens? Était-il préférable, suivant le projet discuté en 1848, de disséminer dans les 3,000 chefs-lieux de canton que présente la France un personnel d'officiers et sous-officiers instructeurs? Ces deux combinaisons conduisaient à la dislocation d'une notable portion des cadres de l'armée active, et ces cadres, c'est précisé-

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ment ce qui doit être conservé le plus précieusement. Leur dissémination à travers toute la France en petits groupes isolés , livrés à eux-mêmes , c'était leur prompte démililarisation. D'ailleurs, ni l'un ni l'autre de ces systèmes ne permettait de former des cavaliers, des artilleurs, etc.; tous deux ne donnaient que des fantassins : or, une véritable réserve doit être en mesure de pourvoir avec la même facilité aux besoins de toutes les armes qui entrent dans la composition de l'armée active.

Frappé de ces inconvénients, le gouvernement actuel (et ce ne sera pas sa moindre gloire) n'a pas craint de rompre entièrement avec les errements du passé à l'endroit de la réserve militaire de la France. Une organisation cantonale et locale peut, en effet, offrir des ressources pour l'inscription et la réunion éventuelle de la réserve; mais, appliquée aux troupes de ligne, elle serait la désorganisation morale et militaire de l'armée.

Le gouvernement n'a pas voulu que l'instruction des jeunes gens laissés dans leurs foyers fût payée d'un pareil prix. Persuadé que ce n'est pas la dispersion, mais tout au contraire la réunion, la concentration qui font les bonnes troupes, il a pris résolument le contrepied des anciens projets, c'est-à-dire qu'au lieu d'envoyer les instructeurs près de la réserve, il a décidé qu'on enverrait la réserve près des instructeurs. Les jeunes gens ont donc été dirigés, suivant l'arme dans laquelle ils comptaient, sur les différentes garnisons d'infanterie, de cavalerie ou d'artillerie les plus voisines de leurs résidences. Là du moins ces recrues ont

vécu sous l'influence du respect de tous pour le drapeau ; mêlés aux rangs de l'armée, ils ont subi celle qu'exercent sur chacun cette vie intérieure, ces manœuvres où un bon régiment se montre à lui-même et à la population dans tout l'éclat de sa mâle beauté.

Les résultats obtenus par cette première expérience dépassent toutes les espérances que l'on avait pu con cevoir. De cette épreuve, on est désormais en droit de conclure que non-seulement les jeunes gens de la réserve, après leur premier stage de trois mois sous les drapeaux, sont susceptibles de satisfaire à toutes les exigences du service à l'intérieur, mais encore que, en cas de nécessité, le plus grand nombre pourrait entrer immédiatement en campagne dans les rangs de l'armée active.

Des résultats aussi décisifs, aussi concluants, ne laissant aucun doute sur l'adoption définitive du système qui lésa fournis, nous ne dirons qu'un mot du second procédé indiqué plus haut pour l'organisation et l'instruction de la réserve. Et cependant rien peutêtre n'est plus propre à faire comprendre toute la richesse, toute l'excellence des ressources utilitaires que la loi sur le recrutement met à la disposition de la France; rien n'est plus propre que ce simple exposé à faire ressortir l'avantage immense qu'elle nous doune sur nos voisins et à montrer comment, là où ils sont obligés de recourir aux expédients les plus bizarres, les plus dispendieux et les plus incertains pour maintenir leur état militaire, nous n'avons, de notre côté, que l'emharra$ du choix entre des systèmes aussi fé-

conds et aussi économiques que facilement praticables.

En effet, le contingent annuel étant de 100,000 hommes en temps ordinaire (i) et la durée du service étant de sept années, le chiffre total de l'armée française, tant portion active que réserve, représente 700,000 hommes dans les conditions normales (2).

Supposons qu'au lieu de laisser une portion du contingent dans ses foyers, ainsi que cela a lieu en temps de paix, le gouvernement appelle la totalité des jeunes gens sous les drapeaux, et réduise, d'un autre côté, la durée du temps pendant lequel il les conservera dans l'effectif actif et soldé, on pourra encore, par ce système, réduire à volonté cet effectif soldé, réaliser toutes les économies que le calme des situations comportera, et cela sans raccourcir en aucune façon Tépée de la France, sans diminuer en rien la puissance militaire qui fait sa force et sa sécurité.

Si l'effectif suffisant, en temps de paix, ne doit pas dépasser 350,000 hommes, par exemple, les 100,000 hommes du contingent annuel, incorporés en totalité, resteront de trois à quatre ans sous les drapeaux et remplaceront chaque année les 100,000 soldats les plus anciens de service effectif, qui passeront dans la réserve.

Au bout de sept années, si la paix durait tout au-

(1) Lorsque les circonstances l'exigent, ce chiffre peut être plus élevé : il était de 140,000 hommes a l'époque de la guerre de Criiflée*

(2) Dans ce chiffre de 700,000 hommes figurent naturellemen les non-valeurs de toutes sortes.

tant, l'armée active de 350,000 hommes se trouverait appuyée d'une réserve de 350,000 autres soldats classés, instruits, comptant de trois à quatre ans de service sous les drapeaux, et pouvant, en cas d'urgence, être rendus très rapidement à l'activité.

Dans ce second système, on n'aurait plus à s'occuper de l'instruction de la réserve, qui se trouverait exclusivement composée d'anciens soldats. De simples appels périodiques ou des exercices de quelques jours suffiraient pour remplacer les stages de trois, deux et un mois, par lesquels doivent passer les jeunes gens sous le régime qui vient d'être expérimenté. Si ce dernier a obtenu la préférence, bien qu'il n'ait pas l'avantage de répartir aussi également l'impôt des hommes et le temps nécessaire au service de la patrie, c'est que la circonstance de Y appel intégral de chaque contingent annuel sous les drapeaux a pu paraître constituer une charge plus lourde pour la population.

Quoiqu'il puisse en être, du reste, des avantages respectifs des deux systèmes, il est évident qu'ils sont également économiques, également pratiques; il est évident qu'ils découlent avec une égale facilité de notre admirable loi sur la conscription; — la conscription, « le mode de recrutement le plus juste, le plus doux, le plus avantageux au peuple (1)»; — la conscription, que le patriotisme de la population accepte en France sans murmure, parce que depuis longtemps cette institution est entrée profondément dans nos mœurs et

(1) Napoléon.

dans nos habitudes; parce qu'elle fait appel indistinctement à toutes les classes et à tous les individus de chaque classe, et parce qu'elle s'accorde avec l'instinct militaire si généralement répandu, si enraciné chez nous, qu'il lui suffit d'une menace de l'étranger pour devenir une passion irrésistible.

Nous avons dit plus haut que l'organisation récente delà réserve anglaise contenait peut-être, en germe, toute une révolution dans la constitution des armées modernes. 11 est temps d'expliquer notre pensée, et les considérations dans lesquelles nous sommes entrés au sujet de la réserve française, vont nous y aider.

L'enrôlement volontaire étant le seul mode adopté pour le recrutement de leur armée, nos voisins n'ont jamais eu et ne pouvaient avoir de réserves analogues à celles que le service obligatoire fournit aux nations continentales.

Cette difficulté, en les affranchissant tout d'abordd e l'obligation d'étudier les moyens plus ou moins imparfaits de former d'imparfaits soldats, et en leur inspirant la combinaison exposée au début de ce chapitre, les a conduits à la solution évidemment la plus rationnelle du problème de la réserve.

En effet, si Ton veut bien réfléchir à la tâche qui incombe à cette institution , — si l'on considère qu'en définitive, dans l'ensemble d'une guerre, et dans les épreuves suprêmes qui résultent d'une lutte sérieuse et prolongée de peuple à peuple, la réserve peut être précisément obligée de jouer le rôle qui appartient aux corps d'élite sur le champ de bataille et dans chaque

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épisode de la lutte; — si Ton considère qu'en cas de désastre, elle est fatalement appelée à remplacer l'armée de première ligne devant un ennemi dont le suc cès aura décuplé la puissance et l'audace ; on arrive nécessairement à cette conclusion, que, loin de le céder à l'armée active en instruction, en expérience, en solidité, la réserve devrait, au contraire, être supérieure à celle-ci, à ces divers égards ; de même que les corps d'élite tenus en réserve pour porter ou repousser les coups décisifs qui décident d'un combat, remportent ordinairement sur les autres troupes.

En faisant appel aux vétérans disséminés dans la population du Royaume-Uni; — en composant exclusivement sa nouvelle réserve d'anciens soldats qui comptent, en moyenne, dix ans de services effectifs sous les drapeaux et sous tous les climats, au lieu de la former de jeunes soldats qui n'ont jamais vu le feu, ainsi quo cela se pratique sur le continent, — l'Angleterre, du premier coup, s'est évidemment rapprochée de la perfection autant que le comportait sou régime militaire.

Maintenant, cette combinaison dictée à nos voisins par la nécessité et par l'absence de ces ressources infinies que la conscription met aux mains des gouvernements continentaux, cette combinaison est-elle incompatible avec nos institutions? En aucune façon. On peut même dire hardiment que son essai rencontrerait en France des facilités, des conditions de réussite qui n'existent pas en Angleterre.

Chez nos voisins, en effet, le service militaire étant facultatif, et la constitution sociale de l'armée britan-

nique n'offrant aucun avenir au simple soldat , les hommes qui se résignent à cette carrière ingrate ne peuvent y être poussés que par l'horreur du travail, le manque d'une industrie suffisante pour les faire vivre, ou la misère, conséquence obligée de la paresse et de l'inconduite. Une fois enrôlés, ces hommes ont pour rester au serv jce les raisons qui les ont forcés à y entrer. Fort peu doivent donc quitter l'armée pour rentrer dans la vie civile à l'expiration de leur engagement; aussi, est-ce bien gratuitement, suivant nous, que le Parlement s'est cru obligé de limiter l'autorisation acfc cordée au gouvernement pour la formation de sa ré-r serve. Le chiffre de 20,000 hommes, qui représente cette limite, non-seulement ne sera jamais atteint, mais nous serions bien étonnés si la nouvelle organisation arrivait jamais à réaliser la moitié de cet effectif.

En France, le service militaire étant obligatoire, il s'établit, entre l'armée et la population ? une sorte de double courant dont l'effet continu est facile à comprendre. Chaque année, indépendamment des jeunes gens qui embrassent la carrière militaire, poussés par une vocation et des goûts que l'avenir sans bornes ouvert au simple soldat ne contribue pas peu àdévelopper, — il entre aussi dans l'armée des milliers de conscrits, artisans, laboureurs, employés, etc., apparter liant à d'honnêtes familles, mais dont les ressources sont trop limitées pour payer le prix d'exonération du service militaire. Leur congé terminé, ceux de ces* jeunes gens auxquels leurs anciennes occupations son

restées chères, rentrent dans la vie civile et retournent à leur profession première.

Pendant leur stage dans les rangs de l'armée, ces soldats par devoir, sinon par goût, contractent généralement les habitudes d'ordre, d'obéissance, qui distinguent les anciens militaires dans l'accomplissement de leurs obligations de citoyens. Séparés de braves et honnêtes camarades auxquels ils étaient unis par la communauté d'origine, dont la fréquentation n'avait rien qui pût froisser leur dignité, dont ils ont partagé les dangers, les travaux, ils quittent leur régiment comme une famille à laquelle ils garderont un affectueux souvenir, à laquelle ils resteront toujours associés de cœur.

Dans l'atelier des grandes villes, comme dans l'humble village, ils rapportent, ils conservent, ils propagent cet amour de la gloire, ces sentiments de patriotisme, ce culte du drapeau, qui font qu'en France l'armée est l'idole de la nation (1), au lieu d'être, comme chez nos voisins, l'objet d'une antipathie, d'une défiance, d'un mépris, trop souvent légitimés par la triste composition de son recrutement.

Rien n'empêcherait de former en France, contre les attaques du dehors, une seconde réserve organisée sur les mêmes bases que la réserve anglaise. Sans faire appel, comme nos voisins, à tous les anciens militaires

(!) Ceux de nos voisins qui ont assisté au dopait de l'Empereur pour l'Italie; ceux qui ont vu revenir notre armée de Magenta et de Solferino, sont en mesure de décider si les couleurs de ce tableau sont exagérées.

indistinctement, mariés ou non mariés, nous pourrions, tant sont nombreuses les ressources qui dérivent de la conscription, former une armée entière, en convoquant seulement les célibataires de vingt-cinq à trente-cinq ans retirés du service.

Cette seule catégorie pourrait former 100 bataillons, dont l'effectif, suivant les calculs du général Paixhans, dépasserait 120,000 hommes. Comme en Angleterre, ces anciens soldats resteraient libres chez eux, et continueraient à exercer leur profession et à vaquer à leurs affaires ; seulement, connus, désignés, inscrits comme le sont actuellement les jeunes gens du contingent laissés dans leurs foyers, ils seraient unis entre eux, dans chaque département , par un noyau élémentaire d organisation, dont le dépôt de recrutement serait le centre naturel.

Enrôlés pour servir en cas de guerre, et à l'intérieur seulement, ces hommes seraient soumis pendant la paix à des réunions, à des appels, à des exercices calculés de façon à gêner le moins possible leurs occupations, mais suffisants cependant, pour entretenir parmi eux un esprit militaire , une habitude de discipline, enfin une pratique des armes dont leur passage récent dans les rangs de l'armée active donnerait d'ailleurs la garantie.

En temps de guerre, les \ 00 bataillons ainsi formés rendraient entièrement disponible un nombre égal de bataillons de l'armée de ligne, en gardant les places fortes, en occupant les camps fortifiés de la frontière.

Si le danger venait jusqu'à nos portes, si l'étranger

s'aventurait h porter la guerre sur notre territoire, la portion la plus hardie, la plus active de ces cent mille vétérans, dont les devoirs de famille ne viendraient pas arrêter l'élan, se formerait en compagnies, en détachements expéditionnaires, et fournirait 30, Û0, 50,000 tirailleurs d'élite, qui harcèleraient l'ennemi sur tous les points, tandis que l'autre portion escorterait les convois, et, réunie aux troupes de ligne, agirait sur les flancs et sur les communications de l'envahisseur.

Une pareille réserve, organisée surles bases adoptées par les Anglais, bases assez rationnelles, assez logiques, on doit le reconnaître, pour pouvoir se plier sans difficulté à l'esprit général de nos institutions militaires ; — une pareille réserve, disons-nous, présenterait comme solidité et comme économie des avantages incalculables.

Son essai, si nous en jugeons par le sucfcès qui vieut de couronner l'expérience récente dont la portion du contingent laissée dans ses foyers a été l'objet, pourrait être tenté avec d'autant plus de facilité, que la majeure partie des dispositions prises pour l'instructiott de ces jeunes gens serait applicable à l'organisation ét aux réunions de nos soldats libérés.

D'abord, le rôle des dépôts de recrutement serait le même dans les deux cas. L'instruction pourrait être donnée dans les mêmes conditions, avec cette différence qu'une période de quelques jours seulement serait suffisante pour d'anciens soldats déjà complètement dressés au moment de leur libération.

Tout eu conservant les principales dispositions de

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détail suivies par nos voisins, on pourrait d'ailleurs simplifier considérablement la partie administrative d l'institution. Ainsi, nos vétérans trouveraient les armes et l'équipement nécessaires à leurs exercices annuels daus les magasins récemment organisés dans les dépôts d'instruction de la réserve actuelle. Quant à leur ha billement, considérant, d'une part, qu'en cas de guerre les magasins généraux (dont une haute prévoyance a doté l'armée) peuvent armer et équiper 100,000 hommes en quelques jours; et que, d'un autre côté, pour leurs exercices, nos vétérans n'auraient besoin que d'une tenue uniforme, mais des plus simples; nous voudrions leur voir pour tout habillement: 1* Une blouse de chasse (de couleur, dimension et modèle déterminés) se serrant autour de la taille avec un ceinturou de cuir : 2° un pantalon de toile; 3° une paire de souliers avec guêtres en cuir; k° une casquette ou képi (1).

Sur l'allocution annuelle de 100 fr. (qui pourrait.

(1) En faisant succéder la réserve des anciens soldats à la réserve des jeunes gens dans les dépôts d'instruction, la tenue que nous indiquons nous semble suffisante pour la température habituelle de la saison à l'époque où les exercices auraient lieu. En cas d'abaissement peu probable, avec leur tricot sous leur blouse et leurs deux pantalons mis l'un sur l'autre, nos anciens soldats ne craindraient pas plus la rigueur du froid, au mois de mai ou de juin, que ne l'ont fait les jeunes conscrits exercés celte année, et dont un grand nombre (à cause des difficultés et des retards inévitables dans une première installation des magasins de dépôt) ont bravement manœuvré au mois de février, avec les vêlements de toile qu'ils avaient apportés et qui constituent, au reste, tout l'habillement de la plupart des gens de la campagne.

du reste, pour la première année de l'enrôlement, être portée à 120 ou 125 francs), chaque homme devrait se pourvoir de la tenue que nous venons de décrire. Pour les réunions annuelles, ildevrait en outre êtremuni d'un havresac contenant ses brosses et effets de propreté, deux cravates semblables k celles adoptées pour l'armée, une chemise et un pantalon de rechange, un gilet de tricot pouvant être porté sous la blouse. Daus le cas où cet équipement ne serait pas au complet et dans un état d'entretien convenable, l'homme de la réservesubirait une retenue destinée à solder le prix des effets qui lui seraient délivrés par le magasin du dépôt, et dont le montant réduirait d'autant le payement trimestriel de % 25 francs, qu'il suffirait de faire coïncider avec l'époque de la réunion.

Nous n'entrerons pas dans de plus longs détaifs au sujet d'une organisation qui semble réaliser jusqu'ici les espérances de nos voisins, au moins dans la mesure permise par la pauvreté de leurs ressources militaires. Nous avons voulu montrer seulement que, du jour où chez nous l'institution d'une réserve composée d'anciens soldats serait admise en principe, comme elle l'est de fait en Angleterre, son établissement ne rencontrerait aucune difficulté. On ne doit donc pas chercher, dans ce qui précède, la rédaction d un projet définitif, mais y voir seulement l'exposé d'un avant- projet, d'un simple thème offert à la discussion.

Depuis longtemps on se préoccupe partout, avec raison, de la nécessité d'une réduction dans les dépenses militaires: nombre d'écrits ont été publiés sur cette

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grave question. Cependant, jusqu'ici, aucune des combinaisons proposées, en vue de ce résultat si désiré, n'a semblé réunir assez de garanties pour être adoptée.

On a démontré que la guerre de 1792 à 1798 (années pour lesquelles on a des documents) avait coûté 42 milliards à l'Europe, tant par l'entretien des armées que par les destructions accomplies ; on a constaté qu'à la paix de 1815, il restait à la charge des gouvernements une dette qui se montait à plus de 35 milliards en capital ; on a fait le compte de toutes les améliorations que les budgets généraux eussent été à même de réaliser, si, pendant les quarante années de paix qui ont suivi 1815, on n'avait entretenu de forces telles, que les dettes publiques, loin de décroître, ont été toujours en augmentant.

Ces spéculations, pas plus que celles du congrès de la paix, n'ont empêché le retour de la guerre ; et, pas plus en France qu'à l'étranger, elles n'ont amené la réforme d'un canon ou le renvoi d'un soldat. A l'heure où nous écrivons, il n'y a pas une puissance en Europe, qui, si obérées que soient ses finances, si écrasantes que soient les charges de son état militaire, oserait prendre l'initiative d'un désarmement.

C'est qu'aujourd'hui, plus qu'à aucune autre époque, peut-être, depuis le commencement du siècle que nous traversons, l'Europe est agitée par des questions dont la gravité ne saurait échapper à personne. C'est que, spectateurs passionnés des événements qui s'accomplissent, ou tenus en émoi par l'attente de ceux qui vont surgir, tous les peuples sentent instinctive-

ment, qu'en dépit des efforts pacifiques de leurs gouvernements, ils peuvent à tout instant être entraînés sur la pente fatale qui mène à ces grandes guerres qu'aucune combinaison, aucune concession, ne parviennent à conjurer.

Grandes guerres, en effet, que celles dont le champ de bataille sera l'arène tout entière désintérêts actuels; car, de nos jours, que les questions politiques passionnent tous les esprits, ce ne sont plus seulement les armées, ce sont les peuples qui marcheront en personne.

Comment s'étonnerait-on qu'au milieu des anxiété et des périls d'une situation ainsi définie, les nations, préférant leur salut à leur bourse, s'obstinent à rester debout, et l'arme au bras?

Cependant, pour la France, cette nécessité des économies militaires est rendue plus impérieuse encore que pour les autres pays, à cause même de la nature des progrès et des améliorations que poursuit sans relâche son gouvernement : l'augmentation du bien-être des masses, l'abaissement du prix des objets de consommation, en déterminant la suppression de tel impôt, en affectant telle source de produits, tendent évidemment à diminuer les recettes. D'un autre côté, l'augmentation des dépenses (en elles-mêmes très désirables qui se rapportent au travail, à l'assistance et à l'éducation intellectuelle et morale des populations, ne peut être soldée sans nouveaux sacrifices.

Si l'on tient compte des dangers de l'extérieur et des besoins de l'intérieur, on voit que la question n'est pas, pour la France, de savoir s'il faut ou s'il ne faut pas

réduire les dépenses militaires, mais elle est de savoir comment et de combien on peut les réduire, sans faire descendre la puissance, la dignité, la sûreté nationales au-dessous du niveau où elles ont besoin d'être maintenues.

Ce n'es! pas impunément qu'un peuple prend et conserve sa place à l'avant-garde de la civilisation, et la tache réservée à la France de guider les autres nations dans toute voie nouvelle, l'a exposée à de longues et cruelles épreuves. Objet de nombreuses méditations, cent fois discuté, cent fois revu et corrigé, son état militaire a été calculé de manière à rendre impossible le retour de pareilles épreuves. Y toucher pour l'amoindrir serait plus qu'une imprudence, ce serait un crime ; car il suffit de jeter un coup d'œil sur ses frontières, pour reconnaître aussitôt que ce n'est pas en réduisant, mais seulement en modifiant les éléments de sa puissance militaire , que l'on peut réaliser des économies.

Sur les 600 lieues de côtes qui limitent la France de Nice à Dunkerque, que trouvons- nous, en effet? Sur l'Atlantique, les ports sont larges et commodes, il est vrai; mais, en revanche, que seraient les versants de la mer du Nord et de la Manche, sans cette magnifique création de Cherbourg, qui date à peine d'hier.

D'ailleurs, l'Angleterre ne nous oppose -t elle pas ses immenses arsenaux de Portsmouth, de Plymouth, de Châtain, etc., en face de ces rivages mal dotés, dont la nature des eaux bien plus que les forces que nous pouvions déployer, â pendant si longtemps constitué la

seule défense ? La côte offre des îles qui devraient servir d'ouvrages détachés pour couvrir le plus important de nos golfes, c'est l'Angleterre qui y tient garnison! Jersey, Guemesey, au beau milieu des eaux françaises, menacent presque à portée de canon Saint-Malo et sa baie. — Sur la Méditerranée, Toulon suffit tout juste aux exigences de notre situation, et notre colonie algérienne est aussi près de Malte que de la France.

Examinons maintenant nos frontières de terre, et voyons si, de ce côté, notre position est meilleure.

Sur un parcours de 500 lieues, ces frontières, qui nous mettent en contact avec sept puissances différentes, sont partoutd'un accès facile. Avant l'annexion de Nice et de la Savoie, on pouvait dire que sur tous les points, sauf vers les Pyrénées, ces limites étaient dirigées contre nous. Du côté de la Prusse, des rivières faciles à passer, des villes fortes, mais qui sont dominées par des positions plus fortes encore, ou que l'on peut tourner aisément. Du côté de la Belgique, les vastes plaines arrosées de notre sang et témoins de notre suprême désastre ! Grâce à la solidarité établie entre les révolutions de Juillet et de Septembre, on pouvait, il y a quinze ans, cousidérer la Belgique comme une sœur d'intérêt et d'avenir, dont l'existence était attachée à la nôtre. Aujourd'hui, est-il sûr que la Belgique, oublieuse des services rendus, soit encore un rempart pour nous contre des voisins inquiets et jaloux? Cette position d'Auvers que Ton fortifie sans relâche, ne semble-t-elle pas bien faite pour ménager un meilleur sort à une seconde expédition de Walcheren ?

de la France ët de l Angleterre. 22 1

Du côté de Test, notre limite, en maint endroit, a été forcée ; sur bien des points la France ouvre son sein dégarni à l'invasion, et la plupart des obstacles que la nature avait élevés pour notre défense, sont tombés devant la politique tremblante de l'Europe ; celle-ci ne peut donc s'étonner si la France est obligée de remplacer par une ceinture vivante, par un front de bataille permanent, les boulevards que 1815 lui a enlevés.

La France ne pouvant diminuer son état militaire, cherchons quelles sont les modifications susceptibles de procurer les économies qu'on ne doit pas demander aux réductions.

En premier lieu, on ne peut guère retrancher des traitements; vu la cherté toujours croissante de la vie, ils sont devenus, depuis longtemps, des minima qui réclameraient plutôt une augmentation.

On ne peut rien retrancher aux prix du casernement, de l'habillement, des chevaux, des armes, des vivres, des fourrages, puisque ce sont pour la plupart des prix d'adjudication.

On ne peut songer à diminuer la gendarmerie ; au contraire, son effectif devra être d'autant plus fortifié, que celui de la portion active de l'armée sera plus abaissé. Dans la cavalerie, l'artillerie, le génie, les réductions du personnel sous les drapeaux seront aussi très limitées, parce que ces éducations spéciales étant longues à faire, le pied de paix ne saurait y être abaissé trop au-dessous de ce qu'il faut pour commencer la guerre.

Reste l'infanterie, celle de toutes les armes qui se prête le mieux aux économies; d'abord parce qu'elle constitue à elle seule plus des deux tiers de l'armée, et aussi parce que son instruction étant moins compliquée, il y a moins de danger à diminuer son chiffre sous les drapeaux, pourvu, toutefois, que cette diminution corresponde à une augmentation équivalente de l'effectif dans la réserve. Pas plus pour l'infanterie que pour les autres armes, il ne faut d'ailleurs s'exagérer ce qui est possible. Ainsi, les réductions de l'effectif soldé ne sauraient porter sur les cadres; ceux-ci doivent être précieusement conservés, car, en cas de guerre soudaine , la solidité des réserve? rappelées à l'activité dépendra surtout de leur bonne composition.

En faisant passer, chaque année, dans les rangs de l'armée active, le plus grand nombre possible déjeunes soldats (quitte à les y garder moins longtemps); — en ] transformant en une force effective, au moyen des dépôts d'instruction, la portion des contingents laissée dans ses foyers, on a une armée dont chaque unité ' possède une valeur réelle, et dont l'ensemble peut ; compter pour le service aussi bien que sur le papier.

L'homme maintenu ou renvoyé dans ses foyers, représentant actuellement un soldat, et non plus comme par le passé, un simple numéro, lorsque le baromètre politique est à la paix, on peut, sans crainte de s'affaiblir, le renvoyer dans la réserve; c'est-à-dire rendre a ses occupations, à son industrie, telle portion de l'armée active dont les circonstances autoriseront à soulager l'effectif soldé.

DE LA FRANCE ET DE L ANGLETERRE. 2'2â

Par le mécanisme inverse , est-on à la guerre , ou l'horizon vient-il seulement à se rembrunir, il suffit de quelques jours, on pourrait dire de quelques heures, pour reporter l'armée active au chiffre que commande la situation.

II y a là, évidemment, un progrès immense; en temps de paix, sans s'exposer à désorganiser son armée, la France est désormais maîtresse de limiter ses dépenses, elle n'est plus condamnée à supporter les charges ruineuses de la paix armée.

Examinons maintenant si, pour le temps de guerre, la situation est également favorable. Nous sommes certains d'avoir une bonne armée, le sommes-nous de l'avoir à aussi bon marché que possible?

Dans les conditions actuelles, et pour obéir aux exigences de notre position géographique et politique, notre état militaire est calculé de manière à fournir G00,000 hommes (1). Toutefois, on se tromperait évidemment si l'on supposait qu'en cas de guerre la France peut mettre en ligne une pareille armée. De ces 600,000 hommes, il faut défalquer la portion nécessaire au service de l'intérieur, à la garde des forteresses, des arsenaux, à la réception et au dressage des ironies, etc. Calculant au plus près , et tenant compte de l'infanterie seulement (puisque c'est la seule arme sur laquelle les économies peuvent être réalisées), on

(1) Les contingents étant de 100,000 hommes et la durée du sertie* de sept années, l'effectif serait de 700,000 hommes, sans les perles et non-valeurs, que nous évaluons à un septième.

ne doit guère évaluer à moins de 100,000 hommes la portion qu'il faudra en distraire pour les besoins que Von vient d'énumérer.

L'infanterie, représentant les deux tiers environ de l'effectif total de l'armée, compte pour 400,000 hommes dansles600,000 de ceteffectif; —si nous déduisons les 100,000 hommes réclamés par le service de l'intérieur, il nous reste 300,000 fantassins à mettre en ligne devant l'ennemi.

En d'autres termes, nous levons, nous organisons, nous soumettons au service pendant la paix, et nous soldons en totalité pendant la guerre une force comme 6, qui, en réalité, ne nous donne qu'une force comme 3 pour le champ de bataille.

C'est ici que l'institution d'une seconde réserve, établie sur les bases adoptées en Angleterre, nous semblerait un merveilleux complément de l'organisation récemment- donnée chez nous à la portion des contingents laissée dans ses foyers.

Le résultat de cette organisation à été de rendre la totalité de notre armée effective ou efficiente (pour nous servir du terme consacré de l'autre côté du détroit) ; l'institution d'une réserve d'anciens soldats aurait pour effet de la rendre en totalité disponible contre l'ennemi.

Transplanté en France, dans un terrain militaire bien autrement fécond, le système inauguré par nos voisins donnerait bien vite les meilleurs fruits ; en fortifiant nos moyens défensifs, en garantissant pour la guerre une ressource solide, il ajouterait encore aux

facilités déjà acquises pour la réduction des effectifs soldés pendant la paix.

Quant à la dépense que coûteraient annuellement les 100,000 soldats libérés qu'il faudrait enrôler dans cette seconde réserve, d'après l'hypothèse que nous avons admise relativement au chiffre de la garnison de l'Empire en temps de guerre, elle n'atteindrait pas (les dispositions de l'organisation anglaise étant adoptées) le septième ou le huitième du prix d'entretien de 1 00,000 hommes de l'armée active (1 ).

En ce qui regarde les difficultés ou les facilités que présenterait le recrutement de cette nouvelle force, si Ion veut bien considérer que dans la plupart de nos villages, une rente de 100 francs est une petite fortune ; que pour un paysan célibataire, cette somme suffit à couvrir les dépenses de loyer et d'entretien ; si l'on veut tenir compte du peu de gêne que la brièveté des réunions apporterait aux travaux des enrôlés, qui, somme toute, ne pourraient être appelés à servir d'une manière permanente qu'en temps de guerre, et seule-

(i) 100,000 soldats libérés, enrôlés dans les conditions de la réserve anglaise, coûteraient 10 millions, à raison de 100 fr. par an et par homme. Si Ton ajoute l million ou \ ,200,000 fr. pour la solde et les vivres pendant la période des exercices annuels (qui ne dépasserait pas dix ou douze jours); plus, une somme à peu près égale pour les dépenses de l'habillement des nouveaux admis, et les frais de magasinage et d'entretien des armes (frais déjà faits pour l'organisation des dépôts d'instruction), on arrive à un total de 13 ou 14 millions. C'est à peu près le septième de la dépense d'entretien de 100,000 hommes dans l'armée active,

2 e SÉRIE. TOME XXXIV. 5. , 15

ment en France, on ne doit pas douter que l'esprit militaire qui anime la population en général, et plus particulièrement les anciens soldats, ne suffise, réuni à toutes ces considérations, pour remplir très prornptement les rangs de notre deuxième réserve.

Appuyée par 100,000 vétérans (dont le nombre pourrait d'ailleurs être doublé ou triplé, si la limite d'âge était portée à quarante ans au lieu de trente-cinq, et pour peu que la condition de célibataire ne fût pas exigée) ; alimentée par 300,000 jeunes soldats désormais disciplinés et exercés, l'armée française pourrait défier toutes les armées du monde. La France serait un vaste camp, sans que le service militaire absorbât ni les populations, ni les revenus; l'idée de la vie militaire n'éveillerait plus ni crainte ni regret, car chacun la quitterait comme une tâche que d'un jour à l'autre il pourrait reprendre, et les hommes, en passant de la charrue ou de l'atelier sous les drapeaux, n'oublieraient pas dans un trop long séjour aux armées le métier qui les faisait vivre.

Quelle force imposante qu'une pareille armée ! et cela sans charges trop lourdes pour le pays, sans désir de conquête, sans ambition aveugle, sans aucun de ces entraînements qui poussent les nations à la guerre, et les conduisent quelquefois à la ruine, même à travers la victoire. Car, la guérie, quoique puissent en dire ou en penser nos voisins , te guerre n'est pas nécessaire à la France : si beaux, si brillants, si assurés que fussent ses résultats, ils ne pourraient être plus glorieux que

ceux qu'elle est certaine d'obtenir au milieu de la paix, parla seule influence de ses exemples et de ses idées.

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