‹ Le Spectateur militaireChapitre 34 sur 82 · SECTION VI · texte numérisé non relu

SECTION VI

douaniers (coast-guards).

Toutes les puisssances, pour la perception des droits d'entrée, entretiennent sur leurs frontières de terre et de mer des corps spéciaux dont l'importance varie suivaut l'étendue de ces frontières^'ongptéation plus ou moins militaire de cette force lui assigne une place dans la liste des moyens de $fense jjûnt chaque pays peut disposer en cafc d'urgente n^pessité.

En France, sous le. nom de préposés des douanes, nous avons une véritable armée organisée, quant à la tenue et à l'armement, sur le modèle de l'infanterie et de la cavalerie, et dont l'effectif dépasse 23,000 hommes. Pour surveiller l'entrée des rades et des rivières, l'administration des finances entretient en outre une flottille montée par 2,000 marins environ.

Pendant longtemps, l'Angleterre a entretenu une force semblable sous le nom d'employés de l'accise. L'administration des douanes avait établi le long des côtes une chaîne de postes d'observations dont l'action se. combinait avec la surveillance exercée par un certain nombre de petits bâtiments côtiers. Sans avoir jamais atteint le chiffre des douaniers français, le corps de l'accise, eu égard à l'activité, à l'éilergie et au choix de son personnel, présentait une organisation d'une certaine importance, et qui ne manquait pas des qua-

lités quasi-militaires que réclamait la nature de son service (1).

Depuis quelques années, préoccupés par-dessus tout de l'organisation d une réserve navale, les Anglais ont établi un système de surveillance douanière que la nature exclusivement maritime de leurs frontières pouvait seule permettre. Il ont imaginé d'employer à la répression de la contrebande les vaisseaux et les marins que l'Amirauté entretient pour la défense de la côte et la protection de la çèche.

En faisant disparaître un double emploi, ils ont réalisé une économie évidente et fortifié leur personnel maritime, mais c'est aux dépens d'une force qui n'était pas sans intérêt au point de vue de la défense territoriale. Le corps de l'accise a été complètement désorganisé, et il ne compte guère aujourd'hui que 1 ,400 employés provenant de l'ancien personnel (2). On n'a laissé à l'administration des douanes que la perception des droits, et le nouveau service installé sous le nom de gardes-côtes (coast guards), à terre aussi bien que sous voiles, a été placé tout entier dans les attributions de l'Amirauté. H a pour destination d'assurer la perception du revenu, de surveiller les côtes au triple point

de vue d'empêcher la contrebande, de protéger la pê- «

(i) Voir Guy Mannering (Waller Scott).

\ (2) C'est uniquement afin de ne pas grever le trésor d'un trop grand nombre de pensions, que le gouvernement conserve encore ces 1,600 employés, dont le nombre diminue au fur et à mesure des extinctions, et qui d'ailleurs appartiennent tous à l'ancien personuel maritime des douanes.

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che, et de venir en aide aux bâtiments du commerce en danger par suite de gros temps ou d'avaries.

Dans ces conditions, la force employée par le service de la douane dépendant uniquement de la marine, nous n'en parlerions pas davantage, sans certaines considérations que nos lecteurs apprécieront. En principe, les gardes-côtes doivent constituer une réserve essentiellement navale; mais, si nous en jugeons par les discussions parlementaires auxquelles leur organisation a donné lieu, il s'en faut de beaucoup que la totalité de leur effectif soit en mesure de servir sur la flotte. Lord Lyndhurst et l'amiral Martin, contrairement aux affirmations du duc de Somerset, déclarent que la moitié tout au plus du personnel est en état de prendre la mer. Ce personnel, d'une force nominale de 10,000 hommes, n'en compte, en réalité, que 8,000, ainsi distribués :

Équipages des vaisseaux de district (1) 2,594) ^ ^

Équipages des croiseurs 827) 1

Matelots inscrits, mais employés au service de terre. 3,183 Agents de l'ancien service de la douane 1,400

Total 8,004

dont 3,421 seulement servent à la mer.

(1) 9 vaisseaux {block ships) et 2 frégates surveillent la côte, qui est partagée en onze districts; 16 canonnières et 47 bâtiments légers sont, en outre, répartis entre ces différents districts et forment une véritable flotte, à bord de laquelle la manœuvre et l'exercice du canonj>ntlieu comme sur la flotte de combat. La France ne possède rien d'analogue,

Quant aux 4,600 hommes employés à terre, soit parce qu'ils n'ont jamais servi sur un vaisseau de guerre, soit parce qu'ils ont perdu l'habitude du métier pendant un trop long service sur la côte, ils seraient incapables, suivant l'amiral Martin, de faire autre chose que leur présent métier de sentinelles et de surveillants sur le bord de la mer. La meilleure et la seule manière de les utiliser serait de les employer au service des batteries de côte. A ce point de vue, ces 4,600 hommes peuvent être considérés comme un appoint pour l'armée de terre en cas d'invasion du territoire; -appoint assez médiocre, du reste, quant à la qualité, si leur valeur, comme soldats, répond à celle qu'on leur reconnaît comme marins. — Les 10,000 gardes-côtes de l'Angleterre lui coûtent 18,742, 77ft francs. La France ne dépense qu'un million déplus, 19,829,600 francs, pour ses 2$,â78 douaniers.

section vu.

bataillons des CHANTIERS MARITIMES (dockyard^bat talions}.

Les ouvriers des chantiers maritimes (dockyard-men) présentent en Angleterre, vu leur très grand nombre, une ressource spéciale qui pourrait être utilisée au cas où la guerre viendrait à être portée sur le territoire de la Grande-Bretagne.

Ces ouvriers sont soumis à une sorte de discipline militaire, et exercés de temps h autre (occasionally drilled) ; toutefois, leur enrôlement est absolument volontaire, et, quoique tous soient généralement vigou-

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reux et bien constitués, ils ne rendraient probablement que d'assez médiocres services contre des troupes régulières.

En 1852, on comptait 10 bataillons d'ouvriers de 1,000 hommes chacun; depuis cette époque, l'extension considérable donnée aux travaux dans tous les chantiers, dans tous les arsenaux (1), a dû augmenter considérablement leur personnel. On ne doit pas être loin de la vérité en l'évaluant, à l'heure qu'il est, de 18 à 20,000 hommes.

L'Angleterre n'a pas, comme la France, de police armée. Le corps des constables d'Irlande (irish constabulary) est la seule troupe qui ait quelque analogie avec notre gendarmerie française; mais son effectif insignifiant ne permet pas de la comparer aux 30,000 vétérans, tant à pied qu'à cheval, qui assurent la sécurité de nos routes, l'arrestation des ipalfaiteurs, et rendent en France la désertion impossible. On a fait, à diverses reprises, la proposition d'armer le personnel de la nouvelle police des comtés, qui, pour l'Angleterre et TÉcosse, représente près de Û0,000 hommes, ayant en général toute l'aptitude physique pour faire de bons soldats. Ces tentatives ont échoué : le peuple anglais, qui ne tolère même pas que les soldats se promènent armés, supporterait encore moins des policemen ayant le sabre au côté. Nous verrons ailleurs que la faiblesse et le caractère essentiellement civil de la

(1) L'arsenal de Woolwich occupe à lui seul 5,000 ouvriers.

police anglaise, en supposant à ce qu'elle puisse gêner es rien la liberté et la circulation des déserteurs, contribuent en réalité au développement d'une plaie qui menace de désorganiser l'armée britannique.

(La suite à la prochaine livraison.)

Ch. Martin,

Lieutenant-colonel du 3' lanciers.

En 1793, à vingt-trois ans et demi, et après un an à peine de service. Suchet obtient à l'élection le commandement du 4 e bataillon de volontaires de TArdèche. A la tête de ce bataillon, il se rend à l'armée d'Italie, et débute au siège de Toulon, où il se distingue et fait prisonnier le général en chef de l'armée anglaise. Jusqu'en 1796, il reste attaché à la même armée, qui combat les Autrichiens avec diverses alternatives ; et au commencement de cette année , voit son bataillon incorporé dans la 18 e demi-brigade de ligne.

Sous la direction de Bonaparte , la guerre recommence avec plus de vigueur. Contre les Piémontais, Suchet prend part à l'attaque du château de Cosseria, aux combats de Millesimo et de Mondovi. Contre les Autrichiens, il lutte àLodi, à Lonato, à Castiglione : il redouble de bravoure dans les terribles journées d' Aréole ; il commande toute sa demi-brigade à la bataille de Rivoli, ou, suivant la prédiction du général en chef, l'ennemi ne tient pas devant lui. Dans la campagne de 1797, il figure à Tarwis et à Neumarck en tète de l'avant-garde de la division Masséna.

Devenu chef de brigade (colonel), il passe à l'armée d'Helvétie, et se fait tellement remarquer dans les combats de Fribourg et de Gumine, qu'il reçoit pour récompense la mission d'aller présenter au Directoire dix-neuf drapeaux enlevés aux Suisses ; à la fin de la cérémonie de remise de ces trophées (•>() mars 1798V le président du Directoire lui donne V accolade fraternelle (terme officiel), et lui décerne, au nom de la patrie reconnaissante, une paire de pistolets d'honneur.

Suchet revient en Helvétie comme général de brigade , puis passe bientôt , en qualité de chef d'étatmajor, à l'armée d'Italie, où sa vigilance réussit à rétablir un peu d'ordre, et lui attire des inimitiés qui le font rappeler à Paris. Remis en activité le 4" mars 1799, il paratt de nouveau en Suisse sous les ordres de Masséna. La brigade qu'il commande reste détachée dans les Grisons : tout d'un coup, la perte du fort de Luciensteig l'isole complètement de l'armée, et l'accule dans la vallée de Dissentis presque entouré par des forces supérieures. Mais, sans faillir par l'irrésolution, il s'élance à Ober-Àlp sur la glace d'un lac , rentre dans la vallée d'Urseren (20 mai), renoue ses communications avec les Français par Airolo, et reparaît en ligne. En le voyant , quand beaucoup le croyaient perdu ; « J'étais bien sûr, s'écrie le général en chef, que Su* » chet me ramènerait sa brigade. »

Le 4 août 1799, Suchet, promu général de division, et nommé chef de Tétat-major-général de l'armée d'Italie, atteint le quartier-général de cette armée en même temps que le général en chef Joubert. Douze jours

après, à la bataille de Novi, ce dernier tombe mortellement blessé entre ses bras.

L'année suivante, Suchet coopère à la défense de Gênes : placé à la tête du centre de l'armée d'Italie, avec le titre momentané de lieutenant-général, il dispute à l'ennemi la rivière du Ponent, et couvre le territoire français. Les Autrichiens arrivent en forces, contraignent Suchet et ses 12,000 soldats à évacuer Nice, s'avancent même jusqu'au Var; s'ils franchissent le défilé du pont du Var, le midi de la France est envahi. Notre héros fortifie ce pont et le détend à outrance : trois fois ses adversaires attaquent, trois fois ils reculent devant sa résistance acharnée. Dès qu'ils se retirent devant ces Thermopyles nouvelles, leur vainqueur les suit jusqu'à la vallée de la Bormida, et recueille, dans plusieurs attaques partielles, 6 drapeaux, 33 bouches à feu, plus de 12,000 prisonniers. Il apprend alors que Gènes vient de succomber. La victoire de Marengo ne tarde pas à nous rendre cette ville importante, et c'est lui qui est chargé d'en reprendre possession : son entrée triomphale a lieu le "24 juin 1800, quand ses trente ans viennent de sonner.

Au mois de décembre, à la rupture de l'armistice, Suchet se trouve près du Mincio avec deux divisions. L'armée française doit forcer le passage de cette rivière à Monzambano, tandis que sur la droite le général Dupont passera vis-à-vis de Pozzolo. Le passage principal est suspendu, mais Dupont qui n'est point prévenu du contre-ordre, a franchi l'obstacle liquide, et déjà toutes ses troupes s'étendent sur la rive gauche, engagées

contre le gros des forces autrichiennes. Suchet marche au feu, arrive à temps, prend part à l'action, et, grâce à sa bonne volonté, Dupont, non-seulement ne succombe pas, mais conserve le champ de bataille et fait 4,000 prisonniers. Ce combat de Pozzolo montre notre héros inaccessible aux calculs mesquins et funestes de la rivalité.

A son retour en France (mai 1801), Suchet exerce les fonctions d'inspecteur-général d'infanterie. H commande ensuite une division au camp de Boulogne, et la conduit en Allemagne faire la campagne de 1805, sous les ordres du maréchal Lannes. Devant Ulm, il contribue à l'enlèvement des hauteurs du Michelsberg. Dans la journée d'Austerlitz, il attaque et repousse du champ de bataille l'infanterie du prince Bagration.

Il ouvre la campagne de 1806 en luttant à Saalfeld contre le prince Louis de Prusse. Aléna, il gravit le Landgrafenberg, puis, dans la seconde moitié de l'action, marche au secours du corps du maréchal Ney, engagé intempestivement.

La campagne de Pologne (1807) apporte un uouvel éclat a son nom, par la manière glorieuse dont les combats de Pulstuck et d'Ostrolenka s'inscrivent sur ses états de service.

La paix de Tilsitt et les événements de la Péninsule hispanique amènent notre héros et sa division des bords du Niémen devant Saragosse. Pendant le siège mémorable de cette cité (1808), il couvre les opérations en manœuvrant sur les deux rives de l'Èbre, de manière à disperser les rassemblements formés par les Espa-

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gnols à Calatayud et sur divers points de Y Aragon.

Aux deux tiers du mois de mai 1809, Suchet prend le commandement en chef du 3 e corps de l'armée française, alors très faible d'effectif (H, 000 combattants environ), trop disséminé et presque découragé. Ce corps doit garder l' Aragon , dont la capitale vient de succomber. Le 23 mai, le nouveau général en chef aborde Alcagniz et y attaque son adversaire, le général Blake, mais sans succès; il est obligé de se retirer sur Saragosse. Dans ce mouvement rétrograde, une terreur panique saisit pendant la nuit la première division, et produit une grande confusion. Suchet fait saisir un tambour qui avait jeté le cri d'alarme et semé de fausses nouvelles; un conseil de guerre s'assemble, le juge, lecondame; il est fusillé devant les troupes. De cet exemple date l'influence de Suchet sur son corps d'armée, influence qui va grandir avec les événements en môme temps que ses talents, en même temps que sa gloire. Que le lecteur veuille bien nous suivre, et il en jugera lui-même.

Suchet, malgré sa retraite, se résout à ne point abandonner Saragosse, dont la prise vient de retentir dans toute l'Europe; il attend son ennemi sous les murs de cette place. Cette attente dure quinze jours. Pendant ce temps, il réorganise son corps d'armée, examine la manière dont s'y fait le. service, renvoie les olflciers négligents, multiplie les revues, les exercices, les grandes manœuvres, ordonne d'élever des retranchements, améliore la tenue, resserre la discipline. Devant ces soins assidus, le moral des troupes se relève.

Aussi, quand Blake marche vers Saragosse, elles montrent le désir de livrer bataille. L'action s'engage en avant de Maria, sur la rive gauche de la Huerba, le 15 juin 1809. Blake appuie sa droite à la Huerba, développe son centre et sa gauche sur les hauteurs, dans une direction à peu près perpendiculaire au cours général de cette rivière ; il attaque sur sa gauche et tente de ce côté une manœuvre tournante. Suchet se porte sur son extrême droite et arrête cette manœuvre; puis, remarquant les ravins situés devant et derrière son adversaire, ravins qui ne laissent à ce dernier, en cas de défaite, d'autre issue que le petit pont de Maria, il fait une forte attaque sur le centre, contraint ainsi le général anglais à dégarnir sa droite, et lance sur le pont en question deux régiments de cavalerie qui s'en emparent en un clin d'œil. Ce mouvement décisif favorise la continuation de l'attaque centrale, et bientôt les Anglo-Espagnols, fortement pressés, se précipitent dans les ravins et s'échappent du champ de bataille, abandonnant 25 canons et 3 drapeaux. Ils se rallient à Botorita.

Le vainqueur les poursuit dans la direction de Belchite, où la lutte se renouvelle le 18 juin. Blake établit sa droite sur la hauteur du Calvaire, poste son centre à Belchite, appuie sa gauche à l'ermitage d'El Poyo; la nature coupée et plantée du terrain rend difficile l'attaque du centre de sa ligne. Suchet se contente de faire observer ce centre par des troupes légères, et dirige le coup principal qu'il veut frapper par l'ermitage d'El Poyo. L'ennemi se replie sur lui-même, et ramenant

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ses deux ailes, se concentre autour de Belchite. A ce moment diverses colonnes partent de ce noyau, marchent aux Français et engagent une lutte violente; un obus tombe sur un caisson du parc espagnol, ce caisson s'enflamme, plusieurs caissons éclatent; la terreur prend, un bataillon fuit, toute l'armée de Blake est entraînée, et dispersée. Le lendemain, Suchet occupait Alcagniz et se rendait maître de la ligne de la Guadalope ; descendant cette ligne jusqu'à son embouchure, il passait quatre jours après l'Èbre à Caspe, s'emparait du fort deMonzon, poussait une reconnaissance jusqu'à Lerida, et rentrait à Saragosse par la rive gauche de l'Èbre, après avoir parcouru victorieusement un cercle autour de cette capitale.

Le système d'éparpillement et de guérillas auquel recourent les Espagnols pour nous combattre, empêche Suchet de mieux concentrer son corps d'armée, car ce corps est faible en soldats, et les circonstances ne laissent l'espoir d'aucun secours. En face de dangers incessants, il est même urgent de multiplier les troupes par l'activité des mouvements, d'augmenter leur action par la vigueur des coups. Notre héros ne faillit point à ces nécessités, et utilise la fin de lit campagne à des courses qui lui permettent d'occuper et de pacifier successivement T Aragon, sur les deux rives de l'Èbre, de Teruel et d'Albarracin au midi, à Jaca et à Venasque au nord; la possession et le ravitaillement de ces deux dernières places lui procurent môme deux bonnes et promptes communications avec la France.

Au mois de janvier 1 810, le corps d'armée de l'Ara-

gon reçoit des renforts et compte 20,000 hommes. Conformément à l'ordre de la cour de Madrid, il exécute une marche sur Valence, mais cette marche aboutit simplement à une grande reconnaissance , car les habitants de Valence, loin de vouloir ouvrir leurs portes comme le pensait le roi Joseph, montrent des dispositions hostiles aux Français, et ces derniers sont accourus des environs de Saragosse sans artillerie de siège.

De retour en Aragon après cette expédition excentrique faite contre son gré, Suchet prend ses dispositions pour le siège de Lerida, cité influente, dominant au loin toute la contrée, à égale distance (25 lieues) de Barcelone et de Saragosse, c'est-à-dire de la mer et du confluent de l'Elbe avec la Huerba et le Gallego. Il complète son établissement à Monzon, par l'installation d'un hôpital, de fours, de magasins, d'un parc de siège de 40 bouches à feu, et le 10 avril transporte son quartier-général dans cette ville. Il envoie un détachement s'emparer du poste fortifié de Balaguet, qui lui assure un passage sur la Sègre, au nord de Lerida, et lui permet de tourner cette place, de la menacer sur les deux rives, d'y faire rentrer tout parti espagnol battant la campagne. Outre le passage de Balaguet, il fait établir un passage sur la Sègre, beaucoup plus rapproché et à une petite lieue seulement au-dessus de Lerida. L'investissement de cette dernière place commence aussitôt ; le 18 avril il est complet, sauf toutefois au-dessous du pont, parce que là, sur chaque rive, le fort de Garden exerce un commandement trop efficace pour qu'on puisse se maintenir près de la rivière. Une armée es-

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pagnole s'approche pour contrarier les opérations du siège, mais battue à Margalef clans un brusque combat de cavalerie, elle s'éloigne et laisse le champ libre aux assiégeants. Le siège marche régulièrement ; les redoutes de Garden tombent les premières, des brèches sont ouvertes par l'artillerie, et après quinze jours de tranchée ouverte, le succès de l'assaut accule la garnison dans le château, qui se rend le lendemain (14 mai). Suchet, plus heureux que le grand Coudé, qui avait été obligé en 16/i7 de lever le siège de Lerida, trouve dans sa conquête 133 bouches à feu, 10 drapeaux, de grands approvisionnements. lia même le bonheur de délivrer 33 officiers français renfermés dans le château comme prisonniers.

Moins d'un mois après (8 juin) Ja petite place forte de Mequinenza tombe entre ses mains, lui assurant ainsi le , cours de l'Ebre, qui est uniquement navigable à partir de ce point. Le fort de Morella, utile comme position, en ce sens qu'il menace le royaume de Valence, tout en couvrant l'Aragon, subit aussi le joug de ses armes.

Tortose, suivant les ordres de l'Empereur transmis par le maréchal Berthier, devient alors la proie qu'il convoite. Mais pour arriver sous les murs de cette place forte, il faut avant tout ouvrir une route militaire capable de porter des canons depuis Mequinenza, c'est-àdire sur un parcours de vingt lieues environ, au travers d'un pays tourmenté. Les troupes exécutent ce travail, contraintes parfois par l'apparition de l'ennemi de quitter momentanément la pelle pour le fusil. L'occupation militaire de l'Aragon étant ensuite nettement conso-

lidée, principalement par la création de postes fortifiés et de casernes défensives établis le long des routes, servant soit de ligne d'opération, soit de ligue de communication, Suchet effectue son mouvement sur Tortose, en commence l'investissement et fixe son quartiergénéral à Mora (6 juillet). À peine installé, il apprend que l'armée française de Catalogne qui devait coopérer à ses plans en couvrant le siège de Tortose, se trouve encore éloignée. Il regrette d'avoir commencé l'iuvestissement, mais persiste pour ne pas relever le moral des Espagnols en rétrogradant, et se trouve exposé d'une part aux attaques des troupes ennemies tenant la campagne, d'autre part aux sorties de la garnison. Ce demi-blocus dure cinq mois, cinq mois pendant lesquels ont lieu plusieurs engagements et combats où les • Français conservent la supériorité des armes. EnBu, le 1 3 décembre, l'armée de Catalogue atteint Mora. Libre dans ses allures, et certain dès lors de ne pas être gêné pendant le siège par une attaque en masse de la part des Espagnols, Suchet complète l'investissement, ouvre la tranchée principale sur la rive gauche de l'Ebre, à la pointe sud de la ville, pousse éuergiquement les attaques, ouvre les brèches, occupe la tète de pont de la rive droite, exécute la descente des fossés, attache le mineur. La garnison, intimidée par ces divers travaux, arbore ledrapeau blanc le 1 " janvier 1811, à dix heures du matin, et envoie deux parlementaires. Le général en chef repousse leurs propositions. Son chef d'étatmajor se rend auprès du gouverneur, mais il ne rapporte aucune réponse positive. Peu après le gouverneur

fait dire qu'il n'est plus maître de l'obéissance de la garnison. Suchet devine dans ces alternatives une situation douteuse ; pour la décider avant la nuit, il avance vers la place accompagné de son état-major et suivi d'une seule compagnie de grenadiers, parle aux sentinelles, leur annonce la fin des hostilités, pénètre jusqu'au premier poste, demande à être conduit devant le gouverneur. Celui-ci accourt surpris à sa rencontre. hà garnison du château est sous les armes, les artilleurs ont la mèche allumée, un instant de retard peut tout perdre. «Pourquoi ne m'a-t-on pas remis un des forts? » dit d'une voix ferme et élevée le général français. » Vous avez demandé à capituler, et maintenant vous » hésitez ! mais les brèches sont ouvertes, mes troupes » sont impatientes, vos remparts sont minés. Je jure » de faire passer la garnison au fil de l'épée si elle ne » se rend pas. » Ce ton en impose, les grenadiers paraissent, et le gouverneur interdit signe, sur un affût, une capitulation qui remet au vainqueur 9 drapeaux, 182 bouches à feu, 10,000 fusils, plus de 9,000 prisonniers de guerre.

Tortose était appelée à devenir entre nos inaius le pivot d'opérations ultérieures, soit en descendant la côte sur Valence, soit en la remontant sur ïarragone. Suchet la fait réparer, mettre en état de défense, approvisionner pour 3,000 hommes et pour six mois. En même temps, profitant de la crainte inspirée aux habitants par la prise de Tortose, il envoie deux régiments attaquer le fort Saint-Philippe, qui barre le col de Balaguet et intercepte la route du littoral entre Tor-

tose et Tarragone. Une audacieuse escalade nous donne ce fort.

Ce succès arrive à merveille, car au début de 1811, une décision impériale met sous le gouvernement de Suchet, outre l' Aragon, les provinces de Tortose, de Lerida, de Tarragone, et charge ce général du siège de Tarragone , qui doit, aux termes de la lettre du major-général : « couronner sa gloire militaire, et lui » donner de nouveaux titres auprès du souverain. » La même décision portait à plus de 40,000 hommes l'effectif du 3* corps, et le désigne sous le titre $ Armée d'Aragon.

Au mois d'avril, la citadelle de Figuères, Tune des clefs de la frontière française quand on vient de l'Espagne, tombe au pouvoir de l'ennemi. Aussitôt l'alarme de prendre, et un billet pressant de partir de Barcelone afin de réclamer des secours au général Suchet. Ce dernier, après réflexion, voit que les troupes qu'il peut envoyer, soit pour se réunir, soit pour marcher de Lerida sur Figuères, mettront au moins vingt jours, et que dans cet intervalle la citadelle récemment prise sera largement approvisionnée et armée par les Espagnols. Son mouvement deviendra donc inutile, puisqu'il faudra plus tard assiéger Figuères, et siège pour siège, celui de Tarragone semble préférable pour l'armée d'Aragon, à cause de la proximité, à cause aussi de la puissante diversion que cette vaste entreprise ne manquera pas d'opérer sur la Catalogne. Il se dirige donc aussitôt sur Tarragone, avant même d'avoir complètement achevé ses préparatifs. « Voilà qui est militaire»,

dit l'Empereur, en apprenant cette résolution de marcher droit à l'ennemi.

Prenant la populeuse et industrieuse ville de Reuss pour lieu de départ, Suchet vient investir Tarragone. La difficulté consiste, outre la force de l'enceinte, dans la présence d'une flotte anglaise prête à prendre part à la défense, et dans la construction d'un nouveau fort sur le plateau de l'Olivo, plateau aussi élevé que la ville haute. Ce fort, gardé par 1,200 hommes, donne lieu à une attaque spéciale qui dure neuf jours, et tombe avant la place, ce qui était indispensable. Le siège véritable se dirige vers la ville basse et ses ou^ vrages en pointes, de manière à couper aux assiégés les eaux de la rivière Francoli, et à leur interdire l'usage du port, et par conséquent toute communication facile avec les Anglais. Cette ville basse résiste pendant vingtet-un jours de tranchée ouverte. Deux jours après sa reddition, qui a lieu le 21 juin, la tranchée commence contre la ville haute, et le 28 juin cette seconde portion de Tarragone tombe au pouvoir des Français. Sur cette côte inculte, il avait fallu pendant plus d'un mois amener des vivres et des approvisionnements en abondance. Le général en chef avait tout prévu, l'armée ne manqua de rien, et cette circonstance, jointe aux courageux exemples qu'il donnait, et à l'habile direction imprimée aux vastes travaux (1) de l'artillerie et du génie, contribua beaucoup à la réussite du siège. Cette

(t) 11 y eut à ce siège 10 kilomètres de tranchées de creusés, 24 batteries de construites, 0 brèches d'ouvertes, 42,000 coups do canon de tirés.

réussite valut à notre héros le bâton de maréchal.

La forte position de Mont-Serrat, qui domine les routes principales et les hauteurs du milieu de la Catalogne, succomba le 25 juillet sous les efforts du nouveau maréchal; cette chute produisit un effet assez marqué sur les Espagnols, pour amener la soumission volontaire de plusieurs villes de la Catalogne.

Cette soumission permet à Suchet de revenir sur Saragosse , où sa présence est nécessaire avant qu'il parte pour l'expédition qui lui a été prescrite dans le royaume de Valence. Le 15 septembre 1811, il se met en mouvement vers ce royaume, à la tête de 20,000 hommes, partagés en trois colonnes. Une colonne passe par Teruel, une autre par Morella, la troisième , sous ses ordres directs, suit le littoral à partir de Tortose, et laisse le fort d'Oropesa à sa gauche, profitant d'un chemin latéral pour ne point cheminer sous son feu. Réunies avant Villaréal, les trois colonnes atteignent Murviedro ; cette ville est investie, et des reconnaissances s'approchent à près d'une lieue de Valence. Mais de Tortose à Valence il y a trente lieues de distance, et sur une ligne d'opérations de cette étendue, l'ennemi occupait encore trois places intermédiaires, Sagonte, Oropeza, Peniscola; il eût donc été imprudent d'agir contre Valence avant de s'assurer de cette ligne. Pour cela, il fallait d'abord faire tomber Sagonte. Ce fort redoutable, récemment construit par les Espagnols, s'élevait sur les ruines de l'ancienne Sagonte, au-dessus de Murviedro, et son rocher à pic n'était guère accessible que du côté de l'ouest. Suchet tente d'abord de

le réduire par surprise, mais l'escalade échoue (28 septembre) . Il se résout donc à un siège régulier qui exige, comme travail préparatoire, l'ouverture d'un chemin propre au charroi de l'artillerie de siège depuis les bords de la Palancia jusqu'au plateau occidental du rocher. Le parc de siège arrive enfin de Tortose, après avoir réduit en route Oropesa, réduction qui ouvre la route, puisque le fort de Pcniscola, un peu en arrière de cette voie, peut au besoin être masqué et neutralisé. Une brèche est faite au fort de Sagonte, l'assaut se donne (18 octobre), il est repoussé. La fortune tournait donc deux fois de suite le dos à l'audace [du maréchal. Il revient pourtant, avec persévérance, à la continuation des travaux d'une attaque méthodique. Sur ces entrefaites, le général Blake se présente avec une armée de secours, et les Français doivent livrer bataille avant d'achever le siège du fort.

Cette bataille de Sagonte s'engage le 25 octobre. Les Espagnols sont rangés en bataille à cheval sur la route de Tortose, qui traverse Sagonte, ou plutôt Murviedro, pour atteindre Valence. Ils ont leur droite au village de Pouzol, leur centre en avant du point d'intersection de la route avec le ravin du Picador, leur gauche appuyée à la hauteur des Germanells. Suchet attend leur choc, placé entre la mer et les hauteurs du Valde-Jésus. Ils s'avancent résolûment au centre. Le maréchal français les reçoit avec vigueur, arrête leur élan, gagne même sur eux l'avantage. Mais, au moment où il réussit, ses deux ailes se trouvent sous le coup d'une attaque menaçante, presque tournante, au moins du

côté du rivage. Au lieu de se précipiter pour conjurer ce double danger qui ne fait encore qu'apparaître, il se décide avec raison à pousser jusqu'au bout son avantage sur le centre. L'action devient chaude, il faut recourir à remploi de la réserve de cuirassiers ; Suchet reçoit une balle à l'épaule. Aucune de ces circonstances n'arrête les Français. Resté à cheval malgré sa blessure heureusement peu grave, notre héros continue de diriger son mouvement principal, enfonce le centre de Blake, le poursuit jusqu'à la chartreuse d'Ara-Christi. Alors ses deux ailes chargent l'ennemi, l'entament, le culbutent, à droite sur Betera, à gauche au delà des hauteurs de Puig. Le succès couronne ses efforts sur toute la ligne : Il drapeaux, 12 canons, 272 officiers prisonniers, comptent parmi les trophées de la journée; ajoutons-y Sagonte, car ce fort capitule le lendemain.

Néanmoins, Suchet ne disposait pas d'assez de monde pouraller aussitôt investir Valence, surtout en présence de l'agitation qui se manifestait dans la basse Catalogne et l'Aragon, depuis qu'il avait quitté ces provinces. C'est seulement à la fin de décembre, après l'arrivée de deux divisions de renfort, qu'il put manœuvrer pour le complet investissement de cette grande cité. Une partie de son armée (iTcomptait alors 33,000 combattants sous ses ordres) partit de Liria, traversa le Guadalaviar sur des ponts de chevalet, atteignit successivement Ribaroya, Torrente, Cataroya, vint toucher le lac d'Albuféra, et parvint ainsi à rejeter Blake et ses troupes hors de leurs retranchements, à les renfermer dans la place. La tranchée fut ouverte le 2 janvier 1812;

le bombardement commença dans la nuit du 5 au 6 ; le 9, Valence se rendait par capitulation, remettant en notre pouvoir, outre 21 drapeaux et 393 canons, plus de 18,000 prisonniers. Cette belle opération amenait donc la prise d'une armée espagnole tout entière. Sous ce rapport, elle faisait faire un grand pas vers la soumission complète de l'Espagne. En récompense, Napoléon nomma Suchet duc d'Albuféra.

A la fin de janvier, les Français occupent sans coup férir le port de Dénia. Ils font évacuer, au début de février, après quelques jours de siège, la place de Peniscola, ce petit Gibraltar, bâti sur un rocher communiquant avec la terre ferme par une langue de terre de 60 mètres seulement de large. Dès lors Suchet commande à tout le royaume de Valence.

Mais bientôt 1 5,000 soldats à peine restent à ses côtés ; les autres sont appelés en Russie ou envoyés dans la Navarre. Avec ce petit noyau, il en impose encore aux Espagnols ; il inspire assez de confiance au roi Joseph, pour que ce monarque, obligé d'abandonner sa v capitale par la perte de la bataille de Salamanque , vienne se réfugier momentanément à Valence. Après le départ du roi, la concentration des forces anglo-siciliennes et espagnoles le menace du côté d'Alicante, et peut plus tard le contraindre d'évacuer Valence ; il lutte dans plusieurs combats contre cette concentration . Tout d'un coup le danger se transforme ; le général Murray s'embarque au port d'Alicante, remonte la côte espagnole avec 16,000 Anglo-Siciliens, débarque (3 juin IBio) devant Tarragone avec rapidité et précision, in-

vestit immédiatement cette place, se porte au col de Balaguet, attaque et prend le fort qui le ferme. A ces nouvelles, Slichet redoute de voir passer entre les mains de l'ennemi Tarragone la forte, une place qui lui a coûté tant d efforts, sa plus belle conquête, peut-être. 11 accourt de Valence sur Tortose avec une division, sa réserve et une brigade spéciale de cavalerie , et atteint Perello entre Tortose et le col de Balaguet. Pendant ce temps, 8,000 Français partis de Barcelone débouchent sur Arbos. Alors le général anglais, sur le point de se trouver entre deux feux, et craignant uue attaque contre la plage qui le fait communiquer avec sa flotte, abandonne son artillerie, lève le siège, se rembarque. Les troupes laissées en avant de Valence pour contenir les Espagnols le long du Xucar, avaient eu un engagement, et leur position ne pouvait inspirer grande sécurité. Aussi , Tarragone sauvée , le maréchal Suchet redescend pour les soutenir de Tortose à Valence, franchissant en quarante-huit heures une distance de plus de 24 myriamètres, et rachetant par la rapidité de sa marche, au retour comme à l'aller, les difficultés de sa situation, et l'infériorité numérique de son armée.

11 apprend à Valence que, battu à Vittoria, le mi Joseph vient d'être rejeté au delà des Pyrénées. Cette fiicheuse nouvelle le laisse exposé presque seul au midi de l'Espagne ; pour diminuer le danger qui l'atteint, il se résout à l'évacuation de Valence. Sou mouvement rétrograde commence le 5 juillet 1813, et s'exécute par échelons jusqu'à Tortose. En vain il veut se porter vers l' Aragon pour dégager Saragosse ; cette ville tombe

au pouvoir des Espagnols, et ce malheur irréparable l'oblige à se retirer derrière l'Èbre. Il se rend à Tarragone, démantèle cette place, l'abandonne, se porte sur Villafranca et dégage le défilé d'Ordal par un brillant combat.

Mais déjà les Anglais ont franchi la Bidassoa, la guerre est en France; il n'y a plus à espérer de pouvoir ressaisir un jour l'offensive. Le traité de Valençay, communiqué au maréchal à la fin du mois de décembre 1813, vient d'ailleurs ôter toute raison d'être à cette offensive en rétablissant le roi Ferdinand sur le trône de ses pères. Aussi, sauver les garnisons qu'il a laissées dans les forteresses espagnoles et contribuer à la défense du territoire français, voilà désormais la seule ambition de Suchet dont l'armée, réunion pourtant de celles de Catalogne et d'Aragon , se trouve promptetnent réduite à l'impuissance par les nombreuses et importantes colonnes que la gravité des événements font rappeler en France, principalement pour la défense de Lyon. Désolé de cette impuissance, il se retire sous Figuères, fait sauter le fort de Roses, passe les Pyrénées et se dirige sur Narbonne ; c'est là qu'il apprend (13 avril 1814) les événements de Paris et la fin de la guerre. Depuis lors il ne tire plus Tépée.

Cette esquisse de la carrière militaire de Suchet montre combien il mérite les suffrages de la postérité; il les mérite surtout par deux talents essentiels au général en chef, le talent d'administrateur, le talent de se faire aimer, talents que nous allons nous efforcer de mettre dans leur jour.

Au mois de février 1810, Suchet réunit aux pouvoirs militaires d'un général en chef les pouvoirs civils d'un chef de gouvernement ; il devint gouverneur de l' Aragon, et un décret impérial le chargea du soin de subvenir à la solde et à l'entretien de son corps d'armée avec les seules ressources de cette province. Des difficultés de plus d'une sorte entouraient cette mission. L' Aragon était épuisé , épuisé par les ravages et les besoins de la guerre , épuisé par l'état languissant de l'agriculture, épuisé par la cessation des relations commerciales, épuisé surtout par les contributions levées, tant au nom du gouvernement insurrectionnel qu'au nom de la royauté du frère de Napoléon. Suchet entreprit d'abord d'en restaurer les ressources. Inspirer la confiance par la justice de sa conduite et la publicité de ses dépenses, tel fut, à ce sujet, son moyen d'action. S 'entourant d'Aragonais éclairés, les appelant à la direction et au contrôle de son administration, il exigea une grande régularité dans le payement des contributions , supprima les dilapidations des agents intermédiaires par la centralisation des recettes à Saragosse, surveilla même les petites fraudes par la création d'un corps de douaniers. Pour assurer la subsistance de l'armée et l'approvisionnement des places fortes, il préféra instituer une contribution en nature, mais les contributions extraordinaires s'acquittaient en numéraire. Toutefois, la solde de la troupe se payant tous les cinq jours, et le soldat ne gardant guère son argent, les Aragonais voyaient promptement le numéraire revenir entre leurs mains; ce numéraire leur re-

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tournait souvent ainsi en échange de diverses fournitures, car tout ce qui se fabriquait dans le pays était utilisé pour l'entretien des troupes françaises. Une portion des recettes était d'ailleurs affectée à des dépenses d'une utilité générale ; c'est ainsi que le canal impérial fut réparé et rendu au commerce et à l'agriculture, que la ville de Saragosse (1) fut dotée d'une fontaine et de fortifications nouvelles, que des hospices furent rétablis. Et chaque mois un état comparatif des recettes perçues et des dépenses effectuées était dressé et rendu public.

En organisant, en 1812, l'administration du royaume de Valence, Suchet suivit les mêmes principes, mais il fit encore plus par la réunion au chef-lieu d'une junte, ou assemblée de citoyens, qui fut appelée à voler en quelque sorte, ou du moins à consentir les impôts et charges imposés à la province.

Des mesures aussi bienveillantes, aussi habiles, ne tardèrent pas à ramener le calme et la prospérité dans les contrées soumises à l'autorité du duc d'Albuféra; partout la rentrée des contributions devint rapide, sûre, abondante. Aussi, grâce à cette rentrée, put-il nourrir son armée de 1810 à 1814, résultat important; car, à partir de 1813, le Trésor impérial aux abois se trouvait hors d'état de lui rien fournir; et pourtant il a, dans ce laps de temps, envoyé des approvisionnements aux armées françaises voisines de la sienne ; il a contré un dixième de ses recettes à des travaux publics ;

Dans cette ville, une promenade publique a reçu son nom.

il a remis au Trésor du roi Joseph près de 8 millions de francs ! Proclamons -le très haut, Suchet est le seul maréchal français qui ait su faire surgir de son gouvernement en Espagne un pareil succès, un succès presque égal à celui obtenu par ses armes.

Son gouvernement paternel, désintéressé (1), lui attira les sympathies des habitants. Ils disaient de lui : c'est un homme juste, et s efforçaient de tenir vis-à-vis de sa personne leurs engagements dans toute leur rigueur, franchissant môme avec leurs voitures d'exploitation et sans escorte une distance de cinquante lieues, pou rapporter à l'armée leur quote-part dans la contribution en nature. Ces sympathies provenaient aussi de ce qu'il se montra constamment humain, adoucissant autant que possible les mesures de rigueur qu'il devait prendre ou qui lui étaient prescrites. On se rappelle, par exemple, sa conduite devant Valence, où, pendant trois jours entiers, il retint ses soldats au camp, après la capitulation signée, pour ne faire son entrée solennelle que quand Tordre fut établi à l'intérieur, et rendre ainsi le pillage impossible au milieu d'une riche et populeuse cité. Les sympathies des Espagnols l'accompagnèrent en France et survécurent à la guerre; et plus tard, à sa mort, d'unanimes regrets s'élevèrent en hommage à sa mémoire, du sein des provinces qu'il administrait douze ans auparavant.

Ses soins pour les blessés et les malades abandonnés

(1) Il disait, pour expliquer son désintéressement, cette belle parole : « Ce qui est permis aux autres ne l'est pas à ceux qui coiumançjenl #es soldats. »

par ses adversaires, ses égards et ses bons traitements envers les prisonniers, sa loyauté dans toutes les relations, lui valurent dans plusieurs occasions les remerciments et la reconnaissance des Anglais eux-mêmes.

C'est surtout parmi ses officiers, ses soldats, qu'il était aimé, estimé. Son caractère, à la fois ferme et juste, son esprit conciliant et persuasif qui parvenait à réunir des hommes presque étonnes de se trouver ensemble, son affection profonde pour le soldat qui endure à la guerre tant de privations sans recevoir grande récompense, son abord ouvert et gracieux pour tout le monde, son attention extrême à faire valoir ses subordonnés, à citer et à mettre en relief chaque trait de bravoure, chaque mérite, attention qui ressort pleinement de ses rapports officiels et de ses Mémoires, toutes ces qualités le faisaient chérir, le rendaient populaire.

Voilà, si je ne me trompe, un guerrier dans des conditions admirables pour faire un bon ministre de la guerre. Regrettons donc que la mort Tait moissonné dans la vigueur encore de l'âge mûr, alors qu'il n'avait pas atteint ses cinquante-six ans.

Le portefeuille ministériel en main , il eût justifié cette parole caractéristique prononcée par Napoléon sur sa manière d'agir comme général en chef : « Ce » qu'il écrit vaut encore mieux que ce qu'il dit, et ce » qu'il fait vaut mieux que ce qu'il écrit : c'est le con- » traire de bien d'autres. »

A tant de qualités et de grandeur, s'alliait chez le maréchal Suchetle noble et touchant souvenir de l'éducation probe et sévère qu'il avait puisée sous les om-

brages de la Mignonne, jolie villa du village de Saint- Rambert-rile-Barbe, sur les bords de la Saône (1). Se rendant dans ce village en 1815, alors qu'il commandait l'armée des Alpes, il visita cette maison de plaisance, et le charme de la famille, l'illusion du jeune âge, mille souvenirs gracieux vinrent agiter son cœur, l'inonder d'émotions et voiler ses yeux. Sous cette impression, il se présenta chez le curé et lui remit 600 fr. pour les pauvres , disant : « J'ai passé dans votre pa- » roisse les années les plus studieuses et les plus pures »de ma jeunesse; j'étais élève du collège de l'He- » Barbe. . . Je suivais dans votre église les enseignements »du catéchisme... Ces souvenirs de ma première jeu- » nesse me sont chers et ne s'effaceront jamais ; ma » mémoire se les rappelait dans le tumulte des camps » comme s'ils dataient d'hier. Je retrouve ici, monsieur » le curé, l'humble demeure de votre pieux prédéces- » seur et la modeste église. Je revois avec plaisir la plu- » part de ces bons amis qui se pressent autour de moi, » et j'éprouve un moment de véritable bonheur (2). » Cette simplicité antique, cette honnête sensibilité font honneur à l'homme que la gloire aurait pu farder, que la guerre aurait pu endurcir.

Éd. de la Barre Duparcq.

(1) Cette villa avait été achetée par son père, habile manufacturier de soieries à Lyon.

(2) Éloge de Suchet, par M. Bolo, notaire à Liraonest (Rhône), Lyon, 1853, imprimerie d'Aimé Vingtrinier, page 63.

DU

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