SIÈGE DE MAASTRICHT (18 JOURS
En s emparant de Maastricht, Louis XV rompait les communications que par cette place les puissances belligérantes entretenaient entre elles, et en eu faisant le siège pendant la tenue du congrès d'Aix-la-Chapelle, il hâtait les résolutions qui devaient y être prises. Le 20 mars, le maréchal-général comte de Saxe était à Bruxelles et avait reçu ses instructions. Pour donuer le change à l'ennemi, il se rendit à Anvers avec son état-major, accompagna un convoi de vivres jusqu'à
Berg-op-Zoom, où il ne fit qu'entrer et sortir, revint à Anvers et de là à Tongres, d'où il partit le 8 avril avec les troupes destinées à faire l'investissement de Maestricht sur la rive gauche de la Meuse. Il se porta à Smermaes, sur la basse Meuse, et établit son quartiergénéral à l'abbaye d'Hocht. Le 1 er avril, les troupes des places de la Meuse, montant à 59 bataillons et 29 escadrons, s' étant mises en marche sous les ordres du maréchal de Lôwendal, se réunirent à Verviers, arrivèrent le 11 devant Wyk, et firent l'investissement de Maestricht sur la rive droite de la Meuse. Le maréchal eut son quartier-général à Opharen, vis-à-vis celui du comte de Saxe; les ingénieurs s'établirent auprès de M. de Lôwendal. Deux ponts furent jetés à la hauteur d'Opharen, et un troisième sur la haute Meuse .
Le maréchal-général avait sous ses ordres immédiats 70 bataillons et 59 escadrons; il ne fit pas de lignes de circonvallation. 11 choisit la position en arrière du ruisseau de Lonaken, comme la seule trouée où les ennemis pouvaient déboucher, et il l'occupa. Sur cette position, qui s étendait depuis la rive gauche de la Meuse, au-dessus de l'abbaye d'Hocht, jusqu'à Eigenbilsen, il établit une ligne de redoutes dites de son invention, au nombre de 24; chaque redoute avait environ 60 mètres de côté intérieur, un rang de trous de loup dans le fond de son fossé, une fraise sur la berme, et un hérisson formé de deux pieux plantés sur une berme laissée au -dessus de la contrescarpe, avec un glacis de revers. Ces redoutes, toutes sur la
môme ligne, présentaient un saillant à la campagne, et étaient espacées d'environ 400 mètres de milieu en milieu. Chaque redoute était soutenue par 2 ou 4 pièces de canon situées à l'extérieur.
Des retenues en fascines piquetées avaient été faites sur le ruisseau de Lonaken, et les parties de terrain qui n'étaient pas inondées étaient couvertes de trous de loup.
Les redoutes, dit le maréchal de Saxe dans ses Réoeries, sont mes retranchements favoris.
La disposition de combat du maréchal, en cas d'attaque, présentait quatre colonnes de 25 bataillons chacune, et également espacées, et la cavalerie en ligne derrière l'infanterie.
Les ingénieurs, au nombre de 60, formaient six brigades, commandées par M. Gourdon de l'Églizière, avec Thierry et Filley pour faire le détail, et Verville pour major. Les brigadiers étaient Duportal, Lambert, Franquet de Chaville, Franquet, Chevallier de Vienne et Desvallons.
Maestricht est une très grande place, dont la garnison était de 23 bataillons et de 400 chevaux. Le maréchal-général chargea le maréchal de Lôwendal de la conduite du siège. On résolut deux attaques : Tune sur le front de la porte de Bois-le-Duc, où les mines seraient peu à craindre, à cause de la proximité de la rivière, qui ne permettrait pas au mineur de s'enfoncer beaucoup ; l'autre sur la rive droite de la Meuse, et dite attaque de gauche ou attaque de Wyk, mais, eu réalité, attaque complémentaire de la première pour
ET LES INGÉNIEURS, 1748. â25
prendre des revers sur les ouvrages du front d'attaque de la rive gauche.
Le front de la porte de Bois-le-Duc se compose d'une portion de vieille enceinte en ligne droite, couverte par deux ouvrages à corne non revêtus, et dans l'intervalle de ces ouvrages par une demi-lune. Les ouvrages à corne ont un chemin couvert qui les unit, qui a beaucoup de saillie, et dans lequel sont trois lunettes revêtues en maçonnerie. La lunette de droite (par rapport à la place) n'est séparée de la Meuse que par son chemin couvert ; elle portait le nom de lunette du Roi, et celle de gauche le nom de lunette de la Reine. En avant, sur les capitales des trois lunettes, étaient trois petites flèches de peu de relief, communiquant avec les saillants du chemin couvert par une étroite tranchée : l'aspect de ces petits ouvrages leur avait fait donner le nom de langues de serpent. A la queue du glacis était un avant-fossé sec, et au delà un coteau.
La nuit du 15 au 16 avril on ouvrit la tranchée aux deux attaques avec 6,000 travailleurs. On fit sur la rive gauche de la Meuse une parallèle d'un grand développement, dont on appuya la droite à une redoute sur la route de Bruxelles. La communication de cette droite avec le dépôt de tranchée consistait dans une multitude de petits zigzags incommodes dont l'usage est abandonné (1). La gauche de la parallèle s'éloignait beaucoup trop de la place; l'ingénieur qui l'avait
(1) Voir Siège de Mons.
tracée avait perdu le point de repère que M. Gourdon lui avait donné sur la rive gauche de la Meuse. En voulant corriger ce défaut, la nuit suivante, on rapprocha extrêmement du chemin couvert de la place la nouvelle gauche delà parallèle. L'ennemi, qui s aperçut de cette faute, fît la troisième nuit, du 17 au 18, une sortie sur notre travail avec 1 ,000 hommes, suivis de travailleurs. Cette sortie lui réussit parfaitement, sans nous causer d'autre préjudice que de combler, sur 600 mètres de longueur, une tranchée qui était défectueuse.
L'attaque suivit dans la suite une marche régulière, mais qui fut retardée par la fréquence des pluies et de la neige, et par l'interruption des communications entre les deux rives de la Meuse. La septième nuit, du 21 au 22, les assiégés lâchèrent au courant du fleuve deux bateaux accolés, chargés de foin, qui rompirent le pont d'Opharen, et en coulèrent à fond les pontons. On se hâta d'ouvrir le pont inférieur, mais cela n'empêcha pas qu'il ne fût emporté dans l'aprèsmidi. Ce contre-temps fut d'autant plus désagréable que, tandis que l'attaque principale était sur la rive gauche de la Meuse, le quartier du maréchal de Lôwendal et celui des ingénieurs étaient sur la rive droite. Ce ne fut qu'au bout de cinq jours qu'on eut uu pont volant, qui ne dispensa pas de se servir fréquemment de petits bateaux appelés vedelins pour passer d'une rive à l'autre, jusqu'au jour où l'on eut rétabli un pont de bateaux.
Quatorzième nuit du '28 au 29 (avril), .'j compagnies de prr nadir rs,
soutenues par A autres, attaquèrent avec succès la langue de serpent de la gauche, et ensuite les travailleurs firent un logement sur le saillant du chemin couvert de la lunette du Roi.
Les ennemis mirent les eaux du Jaar dans l'avant-fossé au moyen de la buse d'un canal de dérivation qui passe sous la porte de Bruxelles; ce qui noya quelques zigzags.
La quinzième nuit du i'9 au 30, on se logea sur le chemin couvert de la lunette de la Reine et on prolongea le logement fait à la lunette du Roi. Cette nuit fut très meurtrière, attendu le feu croisé dans lequel on était obligé de marcher, et plusieurs mines que les ennemis firent jouer, et dans Tune desquelles furent enterrés plusieurs soldats d'un piquet d'infanterie.
La seizième nuit du 30 avril au 1 er mai, on continua les logements sur les chemins couverts des deux lunettes. Ce travail fut des plus dangereux, par le feu vif de l'ennemi et la quantité de grenades qu'il jeta. Nous eûmes 2 officiers et 38 soldats tués, une brigade de 8 sapeurs enterrés dans l'entonnoir d'une mine; 1U officiers et 1Ô0 soldats blessés et en outre U ingénieurs, dont '2 mortellement.
Dix-septième nuit du 1 er au 2 mai. — Perfectionnement des logements précédents, et construction d'une descente dans te terre» plein du chemin couvert de la lunette de droite.
Dix-huitième nuit du 2 au 3. ^- Même travail que la nuit précédente, parce qu'il subsistait encore bien des parties de tranchées et de logements à perfectionner pour les mettre en état de contenir les troupes et les travailleurs qui seraient destinés aux grandes attaques.
Le » mai au soir, tout était disposé pour attaquer la lunette du Roi et se loger à sa gorge ; lorsque M. de Lôvvendal fit dire à M. Gourdon de ne plus penser à cette attaque, que les préliminaires de la paix étaient signés, et que l'on nous rendrait la place sans plus d'effusion de sang. Le 6 la capitulation fut signée, et le 10 la garnison sortit de la place avec tous les honneurs de la guerre, emmenant h pièces de canon et
1 mortier avec les munitions nécessaires. Cette défense fît honneur aux assiégés.
Nous eûmes en tout 9 officiers et 187 soldats tués, 70 officiers et 985 soldats blessés. Dans ces nombres sont compris h ingénieurs tués et 9 blessés.
EXPÉRIENCES SUR LA FUMÉE DANS LES GALERIES CRÉNELÉES DU FORT SAINT— PIERRE .
Le fort Saint-Pierre de Maestricht a la forme d'un bastion ; les faces ont 60 mètres de longueur à l'escarpe; les flancs, 38 mètres ; la gorge, 48. Une galerie d'escarpe crénelée règne sur tout son pourtour, avec deux rangs de créneaux l'un au-dessus de l'autre, qui permettent à chaque soldat de tirer suivant trois directions différentes : par les créneaux du rang supérieur, dans le chemin couvert, et par les créneaux du rang inférieur, en mettant le genou en terre, dans le fond du fossé s'il y aperçoit l'ennemi. Les ingénieurs voulant s'assurer si le préjugé sur l'inconvénient de la fumée, dans ces sortes de galeries, était fondé, demandèrent à M. de Lôwendal, pour en faire l'épreuve, un détachement de 50 hommes, qu'il mit à leur disposition. Ces 50 hommes ayant chacun douze coups à tirer, firent un feu vif par la galerie d'une des faces, sans que la fumée, dans son plus fort, les incommodât ni même les empêchât de voir; elle 5e dissipait facilement, ce que l'on attribua à ce que la galerie régnant avec ses créneaux tout autour du fort, il s'y établissait
un courant d'air qui l'entraînait. On remarqua même que deux rangées d'évents ou soupiraux ouverts dans la plongée du parapet, au-dessus de la galerie, avaient très peu contribué à l'évacuation de la fumée.