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L'expédition de Chine accomplie en 1800 par les armées française et anglaise, est, sans contredit, un des faits les plus extraordinaires du siècle. Elle doit avoir, dans l'avenir, des conséquences d'un intérêt extrême, et elle a été menée à bien, ne l'oublions pas, par une poignée de soldats, au milieu des circonstances les plus émouvantes. Dès la plus haute antiquité, les peuples avaient été frappés des excursions conduites, à diverses époques et par des chefs d armée, dans les régions lointaines de l'Orient» aux confins de la terre, selon la croyance commune. Il suffit de rappeler Bacchus et Alexandre, et le merveilleux qui s'était attaché aux récits des expéditions de ces héros, de Bacchus surtout, le premier en date» Les populations les moins ignorantes de ces époques reculées possédaient donc déjà ce sentiment, que les recherches tendant à agrandir le domaine connu de l'homme, la découverte de contrées nouvelles, et le contact avec des races humaines précédemment isolées, sont des entreprises qui intéressent au plus haut point l'amélioration de nos destinées. De nos jours, les idées sont mieux définies, et l'on voit plus clairement tout ce que l'humanité peut
(1) Voir la carte ci-jointe.
gagner en brisant les vieux obstacles, qui empêchent certains peuples de profiter des connaissances et des produits de nations différentes. Un point cependant é était resté douteux. Comment exercer une action efficace sur les grandes puissances de l'Asie orientale, par exemple. S'il était besoin de nombreuses armées, le problème devenait si difficile à résoudre qu'il fallait l'ajourner : d'autre part, des troupes en petit nombre réussiraient-elles? Le doute n'est plus permis aujourd'hui; Tang-ho, Ta-kou, Pé-ho, Tchang-kia, Pali-kao sont des faits acquis. Nous pouvons donc réclamer des potentats asiatiques ces droits d'investigation et d'échange de produits, qui nous paraissent si naturels; car nous avons en main l'instrument propre à nous les faire obtenir. Là les effets de l'énergie guerrière nous paraissent des plus légitimes, et autant il nous répugne de voir les Européens, qui ont tant de points de contact et d'idées communes, par lesquels ils pourraient se mettre d'accord, se tuer des hommes par centaines de mille, quelquefois pour des causes presque futiles, autant nous serions heureux d'applaudir si les peuples de l'Europe voulaient tourner leur activité belliqueuse vers les contrées de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique, et s'ils savaient se garder, à tout jamais, de la prétention de remplacer, dans ces pays, les habitants autochtones par des populations amenées de loin. Les Français, les Anglais, les Russes fourniraient, selon les points du globe visités, d'excellentes avant-gardes.
Pour le moment, nous avons à exposer la campagne
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de 1860 en Chine, et nous nous sommes appuyé pour ce travail des documents officiels, des correspondances publiées, et de lettres inédites que quelques-uns de nos amis ont bien voulu nous communiquer.
Nous ne rappellerons pas les causes réelles de cette guerre, il nous faudrait remonter un peu haut, et entrer dans des détails fatigants. Il nous suffit de savoir que depuis longtemps l'Angleterre et la France, la première surtout, cherchaient noise à la Chine, s'il esl permis de s'exprimer ainsi. Nos lecteurs savent, sans doute, que les motifs de cette inimitié prennent à peu près tous leur origine dans cette coutume traditionnelle, par laquelle les Chinois prétendent s'isoler du monde entier, et ne point laisser les étrangers se mêler à leurs affaires, même commerciales. Or, à la suite de diverses démonstrations hostiles, il y a trois ans, les deux puissances européennes que nous venons de désigner avaient gbtenu un traité. Mais lorsqu'il fut question de ratifier ce document diplomatique, les ambassadeurs anglais et français se présentèrent à l'embouchure du tleuve Pé-ho, au mois de juin 1859, avec un appareil un peu plus imposant que celui qui avait été convenu, parait-il, et les Chinois, barrant le passage, firent feu et détruisirent quelques embarcations. Un détachement composé presque en totalité d'Anglais, et qui s'était malencontreusement embourbé, à portée de l'artillerie chinoise, périt à peu près tout entier. Il
fallait au plutôt obtenir satisfaction de cet échec, et faire ratifier le traité précédemment conclu.
Le général Montauban, choisi pour commander l'armée française, est un ancien officier d'Afrique qui , s'est longtemps fait remarquer par ses talents de militaire et d'administrateur. 11 possède, ainsi que bon nombre des olficiers supérieurs qui ont servi en Algérie, et ce qui était surtout nécessaire dans la mission qui lui a été confiée, l'habitude de pourvoir à tous les besoins d'une troupe en campagne, au milieu d'un pays dénué de ressources, ou n'offrant que des produits d'un emploi immédiat difficile pour des soldats européens. Nous aurons à juger de l'extrême importance de cette qualité, chez un chef appelé au commandement dans des circonstances analogues à celles qui se sont produites en Chine. Au-dessous du général Montauban, des officiers tels que MM. Gollineau, Jamin, O'Malley, de Bentzmann, avaient déjà fait leurs preuves en Algérie, en Crimée ou en Italie. Les corps désignés étaient le 101 e et le 102 e de ligne, le 2* bataillon de chasseurs, des batteries d'artillerie, un détachement du génie, un autre des troupes d'administration, et quelques cavaliers de l'armée d'Afrique. L'infanterie de marine fut appelée à fournir plusieurs bataillons.
Toutes ces troupes mirent à la mer vers décembre 1859. Sur les instances du général Montauban, elles durent taire relâche à TénérifiFe, au cap de Bonne- Espérance, à Singapour et à Hong-kong. Au commencement de mai, les premiers navires arrivaient à
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Shang-haï, sur le territoire chinois. Le général en chef, qui avait pris la voie de Suez, s'y trouvait déjà depuis le mois de mars, assisté de quelques officiers d'état-major, du personnel de l'intendance et d'autres services administratifs. Sous son impulsion, on s'occupe au plus vite de créer un hôpital, de faire des provisions de flanelle, d'acheter des nattes pour le campement, des chevaux pour la cavalerie, l'artillerie et les officiers supérieurs,, d'organiser des dépôts de vivres, de linge, etc. Une partie des troupes débarque à Shanghaï pendant les mois de mai et juin; une autre va s'établir à Tché-fou, à 700 kilomètres au nord de Shang-haï, et à "250 kilomètres au sud du Pé-ho. La traversée a été des plus heureuses, et, résultat presque incroyable, la mortalité parmi les soldats s'est produite dans les mêmes proportions que dans les troupes stationnées en France.
Le 5 juillet, la petite armée part de Shang-haï; elle arrive le 9 à Tché-fou, où elle se joint aux troupes qu'elle trouve campées dans une position fort pittoresque, et bien approvisionnées de toutes les denrées nécessaires. Les corps qui doivent combattre, réunis durant plusieurs jours sur le même point, complètent leur organisation, et s'exercent aux manœuvres d'ensemble. Pendant ce temps-là, des officiers d'état-major vont reconnaître l'embouchure du fleuve Pé-ho , et recherchent des points de débarquement.
Le 26 juillet, on reprend la mer, et le 28 la flotte française se rencontre avec la flotte anglaise, à laquelle rendez-vous avait été donné.
L'embouchure du Pé-ho est le point du rivage qui se rapproche le plus de Pé-king. On cherchait à débarquer dans son voisinage, afin d'avoir à faire par terre le moins de chemin possible ; de plus, les eaux de ce fleuve conduisant près de la capitale de la Chine, on voulait s'en servir pour aider les troupes de terre, et surtout les approvisionner. Mais l'entrée du Pé-ho est obstruée d'estacades et défendue par des forts ; il était nécessaire de s'emparer de ces ouvrages pour ouvrir la navigation du fleuve, et rester ainsi maître d'une grande voie de communication qui mène de ces points à Tien-tsin, et de là près de Pé-king.
Un peu au nord de l'embouchure du Pé-ho se jette à la mer une rivière nommée Pé-tang-ho, sur la rive droite de laquelle se trouve le village de Pé-tang. De ce point part une chaussée qui conduit dans l'intérieur du pays, un peu en amont des forts du Pé-ho ; et comme Pé-tang est entouré d'eau, un pont relie le bourg à la grande route dont il est question . Quelques ouvrages défendent les abords du côté de la mer. 11 fut convenu que l'on tenterait le débarquement sur la rive droite du Pé-tang-ho, assez loin des forts, pour ne pas être inquiété par leur feu, puis que l'on chercherait à s'emparer du pont et de la tête de la chaussée, pendant que l'artillerie des chaloupes ferait diversion par la rivière. Le 1 er août cette opération eut lieu. 2,000 fantassins français et quelques canons sont placés sur des jonques et des chaloupes qui remontent la rivière jusqu'à proximité de Pé-tang. Les mêmes dispositions sont prises par les Anglais. Notre général en
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chef et 200 chasseurs sautent à l'eau, marchent longtemps dans la vase, et atteignent enfin le rivage. Leur exemple est aussitôt suivi. Quelques cavaliers tartares apparaissent au loin sur la chaussée et s'enfuient; point de signe indiquant des projets de résistance. Le pont qui mène à Pé-tang est occupé par quelques hommes, et le bourg lui-même tombe entre nos mains, ainsi qu'un fort voisin qui était abandonné et armé de canons de bois. Un détachement anglais coopérait à cette prise de possession. Pendant la nuit du 1 er au 2 août et la journée du 2, les deux armées débarquent tranquillement à Pé-tang et organisent un centre d'approvisionnement provisoire. La population consternée ne songe qu'à la fuite.
Le â août, une reconnaissance fait présumer l'existence d'un camp retranché occupé par des troupes tartares, à quelques kilomètres de Pé-tang, dans la direction du Pé-ho.
Le 12 août, les armées alliées se décident à pénétrer dans l'intérieur du pays; elles chassent sans difficulté quelques détachements de cavaler ie et viennent camper à Sing-ho, en amont des forts de la rive gauche du Pé-ho. N'oublions pas que la prise de ces dernière ouvrages était le premier résultat important que se proposaient les alliés, comme devant livrer le fleuve à nos flottilles et assurer nos derrières. Il y avait donc à marcher de Sing-ho sur les forts du Pé-ho, et le camp retranché dont on avait reconnu l'existence se trouvait à Tang-ho, à 5 kilomètres environ de Sing-ho, dans la direction des forts convoités.
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Le 14 août, ce camp est enlevé d'assaut, de deux côtés à la fois, par les troupes anglaise et française. L'ennemi laisse sur le terrain plus de 100 cadavres et 15 pièces de bronze. Les forteresses du Pé-ho ne sont plus qu'à 6 ou 8 kilomètres.
Le 17, un pont volant est jeté sur le fleuve; une des deux brigades françaises va s établir sur la rive droite et a pour principale mission de couper toute communication entre l'intérieur du pays et les forts de l'embouchure du Pé-ho.
Des reconnaissances détaillées apprennent enfin que la défense est organisée d'une façon identique sur les deux rives. Des deux côtés, il existe d'abord, du côté de la mer, un premier fort qui bat le fleuve et protège un système d'estacades; puis, en remontant la rivière, on trouve un second fort soutenant le premier, et plus haut encore des camps garnis de troupes. Les quatre forts, qui portent le nom de Tongkou sur la rive droite, de Tang-ho sur la rive gauche, et dont l'ensemble s'appelle Ta-kou, sont assez proches les uns des autres pour s'aider mutuellement de leur artillerie.
Les généraux alliés convinrent d'enlever d'abord les forteresses de la rive gauche. Le 21 août, les dispositions sont prises pour l'attaque du fort le plus voisin du camp de Tang-ho ; une brigade anglaise et une brigade française se préparent à l'assaut, pendant que l'artillerie ouvre son feu à la fois et sur ce fort et sur celui de la rive droite, dont les boulets prennent d'écharpe les troupes alliées. Les canonnières des deux
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flottes ont réussi, d'autre part, à prendre position en remontant le fleuve, et battent rétablissement de la rive gauche le plus voisin de la mer. Deux explosions terribles, T une dans ce dernier ouvrage, l 'autre dans le fort de la rive droite qui est vis-à-vis la forteresse investie par nos troupes, indiquent les succès de notre artillerie, et le feu des ennemis se ralentissant, le signal de l'assaut est donné.
La défense se montre des plus vigoureuses, et ce n'est qu'au prix d'importants sacrifices que notre drapeau est fixé sur les remparts ennemis. Dans l'aprèsmidi du même jour, le second fort de la rive gauche est occupé sans résistance: nos adversaires étaient frappés de stupeur. Le vice-roi de la contrée (le Pé-tchi-li) capitule dans la soirée, et nous abandonne les deux rives du Pé-ho, ses forts et ses camps retranchés, et la libre navigation du fleuve jusqu'à Tientsiu.
Les forteresses étaient armées d'une façon formidable ; plus de 500 pièces de gros calibre et de grandes quantités de munitions de guerre sont restées en notre pouvoir. 1,000 Tartares environ avaient succombé. Les troupes ennemies, démoralisées, avaient fui dans tous les sens. Nos pertes consistaient en 200 Français et 250 Anglais mis hors de combat.
Le 24 et le 25 août, les canonnières remontent jusqu'à Tien-tsin ; les deux armées s'installent successivement sur ce point, où la paix doit se conclure, espère-t-on, entre les ambassadeurs des alliés et ceux de l'empereur de la Chine. Les Anglais campent près
de la ville, sur la rive droite du fleuve, les Français sur la rive gauche.
Nous croyons devoir placer ici quelques détails qui auraient nui, croyons-nous, à la clarté du récit, si on les eût exposés au milieu des événements que nous venons de résumer.
Le général Montauban, avons-nous dit, avait montré pour le bien-être de la troupe les soins les plus attentifs. Il avait fait fabriquer et distribuer une espèce de chapeau-casque très léger et fort ingénieusement disposé, l'air se renouvelant au-dessus de la tète, de manière à empêcher l'extrême chaleur. Chaque homme fut, de plus, pourvu d'un couvre-nuque, d'une natte en paille de riz, destinée à couvrir là tente durant le jour, et à servir au couchage pendant la nuit, enfin le bambous et de cordes pour dresser des abris. Des distributions journalières de thé, de café, d'eau-de-vie ajoutaient au bien-être du soldat, qui se trouva on ne peut mieux préparé pour la campagne.
ATché-fou, les troupes avaient été installées avec beaucoup d'intelligence, et les populations du pays, qui avaient fui en voyant notre débarquement, s'étaient bientôt ravisées à la suite des démarches du général Jamin,qui avait fait afficher et annoncer quelles étaient nos intentions. Aussi ne tarda-t-il pas à s'établir, au milieu du camp français, un marché où Chinois et Européens échangeaient un langage des plus curieux.
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A quelques jours de là, lorsqu'il fut question du débarquement, un point favorable avait été vainement cherché, soitau nord, soit au sud des bouches du Pé-ho. On se décida pour les rives du Pé-tang-ho, parce qu'il fallait prendre un parti , mais le débarquement sur ce rivage était plein de difficultés. Les embarcations, même celles ayant un faible tirant d'eau, ne pouvaient approcher la terre ferme, et nous avons vu que le premier détachement qui entra en action fut obligé de se jeter à la mer, et de marcher longtemps dans la vase. Très heureusement le fort, le pont et le village de Pé-tang n'étaient point défendus, de sorte que le restant des troupes put venir débarquer commodément, dans un petit port, qui servait aux habitants du pays. Nos soldats ont conservé un triste souvenir des environs de Pé-tang; ce n'est tout autour de ce village qu'une boue infecte. Pas de végétation, pas de verdure h l'horizon . Les Anglais, qui prisent davantage le corn fort, ont éprouvé un désappointement plus vif encore. Ils avaient hésité d'abord à se mettre à l'eau, puis ils s'y étaient décidés en voyant notre résolution ; mais aussitôt arrivés sur un sol plus ferme ils s'étaient occupés tranquillement de changer de chaussettes. Ce soin de propreté accompli, leur mauvaise humeur s'était un peu calmée, mais pas pour longtemps, car les alliés ne cessèrent de marcher ou de stationner dans la boue jusqu'au lendemain.
\jb village de Pé-tang, dont on a estimé la population à 30,000 âmes environ, était à peu près abandonné. Les familles qui restaient encore émurent de compas-
sion nos soldats, et on s'empressa de les secourir. Elles donnaient Ions les signes d'un caractère plein de douceur, de résignation, de soumission filiale. Ainsi les membres de chaque famille étaient restés, réunis par groupes, sousla direction du père, quelle que fût d'ailleurs la résolution prise : la fuite au loin, l'attente dans le voisinage, ou enfin le suicide, car on a trouvé des familles entières empoisonnées.
Le pillage des maisons abandonnées donna la preuve que la plupart des habitations étaient garnies d'objets de luxe, en quantité bien plus grande que ne pouvait le taire supposer l'aspect extérieur des lieux. La même remarque a été faite pendant tout le cours de la campagne; les Chinois manquent quelquefois du nécessaire, mais ils ont souvent le superflu. Beaucoup de ménages, en effet, possèdent des tissus de soie, des armoires, des coffrets richement ornés, des objets peints, etc. L'extérieur des maisons est fort triste; elles présentent uniformément des murs gris, presque sans ouvertures; tous les agréments sont réservés pour l'intérieur. On trouve habituellement au rez-de-chaussée une sorte de calorifère qui envoie de la chaleur dans toute la maison, et chauffe des fourneaux sur lesquels se trouve constamment de l'eau en ébullition , prête pour le thé. Les habitants couchent sur des estrades assez semblables à nos lits de camp. Nos troupiers furent étonnés, dès leur entrée à Pé-tang, de voir rôder . dans les rues des porcs en pleine liberté ; c'est, paratt-il, une coutume du pays, et Ton peut penser combien l'ordinaire du soldat s'est, parce fait, trouvé amélioré.
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Notons aussi que le manque d'eau potable gêna beaucoup notre installation. Les environs ne fournissent que de l'eau salée, et les navires indigènes chargés d'approvisionner les habitants avaient interrompu leur service. La marine dut prendre des mesures pour fournir à cette partie de l'alimentation.
À quelques kilomètres de Pé-tang, le pays change complètement d'aspect, et Sing-ho est relativement un lieu de résidence délicieux. Il est entouré de jardins, de bosquets où nos soldats trouvent toutes nos fleurs, tous nos fruits, et d'autres encore qui nous sont inconnus. Les fruits sont en si grande quantité que les troupiers préparent chaque jour des confitures pour leur propre consommation.
Jusqu'au 14 août, les alliés ne trouvent aucune résistance sérieuse de la part de l'ennemi ; ils ne rencontrent que des partis d'éclaireurs qui ne tiennent nulle part. Ce n'est qu'à la prise du camp retranché de Tang-ho que l'on commence à apprécier les soldats chinois. Ils sont petits et faibles de constitution ; leur armement est des plus inoffensifs; il se compose de flèches, de lances, de sabres recourbés, d'armes à feu qui semblent des jouets d'enfants, et d'une artillerie mal servie et mal outillée. Quant au moral de ces troupes, il est pour nous inexplicable, ainsi que la plupart des faits qui ont été révélés par le séjour de nos soldats en Chine. Ainsi, on trouve dans l'homme de guerre chinois un mélange de faiblesse et de résolution, de pusillanimité et de courage dont il est difficile de se rendre compte, de même qu'au milieu des popula-
tions de ce pays, on rencontre à la fois beaucoup de douceur dans les caractères et dans les mœurs, et un raflinement de cruauté inouï. Les défenseurs de Tang-ho montrèrent de l'opiniâtreté et du courage, quelques-uns même se suicidèrent pour ne pas survivre à la défaite, et cependant leur camp a été enlevé par une poignée de soldats.
Dans la journée du 21, la défense fut plus vigoureuse encore. Les Chinois repoussaient les assaillants corps à corps, leur lançaient des boulets à la main, et jusque dans l'intérieur du fort, qui a été pris, oppo- ' saient une résistance désespérée. À la suite de ce combat, toutefois, Tannée entière qui défendait le Pé-ho s'enfuit frappée de stupeur. Ces pauvres Chinois n'ont pas l'habitude d'aller si vite ni si rudement en besogne. Pour eux, s'il est permis de juger d'après la lutte qu'ils soutiennent contre les rebelles , l'occupation des défenses du Pé-ho devait occasionner une longue campagne, accidentée d'épisodes journaliers, de chances diverses, chacun d'eux amenant des intervalles prolongés d'inaction ; et voilà que les barbares poursuivent sans pitié leur triomphe, brisant tout à l'aide d'engins inusités, et ne s'amMant pas.
Mentionnons que de Sing-ho à Tang-ho, et tout autour des forts où nos troupes durent agir, il y avait de grandes difficultés matérielles à surmonter, par suite de la multiplicité des canaux et de la grande quantité des terrains vaseux.
Grâce aux événements que nous venons de résumer, les habitants de Tien-tsin ont montré, au moment de
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l'arrivée des alliés, les dispositions les plus favorables. La population et les mandarins, loin de fuir, sont venus se mettre sous la protection des généraux en chef.
C'est dans cette ville de Tien-tsin que nous avons laissé nos ambassadeurs et nos troupes ; la diplomatie poursuivant son œuvre. Les envoyés chinois s'étaient montrés assez conciliants; on s'était mis d'accord, et tout paraissait conclu, lorsqu'au moment de signer, l'ambassadeur ennemi se récusa, comme n'ayant pas de pouvoirs suffisants. On comprend l'indignation des alliés, qui se résolurent à poursuivre la campagne sans plus tarder, et à marcher sur la capitale. S'engager au milieu des terres avec le peu de monde dont ils disposaient était, de la part des Anglo-Français, une décision des plus audacieuses ; mais la mollesse ou l'indifférence des populations, l'impuissance des troupes ennemies à nous résister avaient exalté, chez nos soldats, la confiance en eux-mêmes.
Une grande route dallée va de Tien-tsin à Pé-king, longeant la rive droite du Pé-ho pendant les deux tiers du trajet, et s'éloignant ensuite du cours d'eau pour se rapprocher de la capitale. Les alliés se décident à suivre cette voie de communication.
Le 9 septembre, une partie des forces anglaises et françaises se massent vers la partie nord de Tien-tsin. Le 10, elles se mettent en marche, et campent après avoir parcouru quelques kilomètres. Dès le lendemain,
un prince de la famille impériale et le ministre de la guerre écrivent pour continuer les négociations, et affirment qu'ils ont, eux, plein pouvoir. Malgré ces protestations, les troupes continuent leur marche à petites journées, puis s'arrêtent le 1 k septembre à Khro-seyou, à 30 kilomètres de Tong-tcheou , et ce dernier point n'est plus qu'à 15 kilomètres de Pé-king. De nouvelles missives sont échangées, et cette fois les ambassadeurs annoncent aux généraux en chef que, par suite d'une convention définitive, les forces militaires doivent s'arrêter à 8 kilomètres de Tong-tcheou, que les entrevues avec les commissaires impériaux auront lieu dans cette ville, et qu'ensuite les représentants de l'Angleterre et de la France, suivis d'une escorte d'honneur, se rendront à Pé-king pour échanger les ratifications.
Aussitôt le commandant anglais sir Grant et le général Montauban autorisent un certain nombre d officiers d'administration et quelques autres personnes, à se rendre à Tong-tcheou, les premiers, pour préparer le séjour et l'approvisionnement des troupes. Ces Européens se mettent en route le 17; le même jour les alliés continuent leur marche. Notre commandant en chef prend avec lui 600 chasseurs à pied, deux compagnies d'élite d'infanterie, une compagnie du génie et une batterie de 4, environ 1,100 hommes seulement. Il laisse le restant de sa petite colonne à Khrose-you pour y garder les approvisionnements qui devaient arriver de Tien-tsin , et il mande , dans cette dernière ville, au général Collineau de le rejoindre
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avec des troupes choisies, pour composer Pescorte d'honneur qui doit se rendre à Pé-king.
Depuis Tien-tsin jusqu'à Khro-se-you, les alliés avaient trouvé, sur leur route, tous les villages abandonnés. Ils s'attendaient à un spectacle moins attristant pendant la marche du 17, puisque les représentants des puissances ennemies s'étaient mis d'accord. Malgré cela, les deux colonnes ne rencontrèrent, comme les jours précédents, que des hameaux vides. Premier indice fort significatif.
Le 18, Anglais et Français se rendaient tranquillement au point désigné, où devaient s'arrêter les armées, conformément à la dernière convention. La colonne anglaise était d'avant-garde. A peine en marche, le général anglais fait prévenir qu'il a devant lui des forces tartares considérables ; puis quelques-unes des personnes autorisées à se rendre d'avance à Tongtcheou arrivent et annoncent qu'il y a, à proximité, toute une armée ennemie, de 15 à 20,000 hommes, prête au combat , qu'elles-mêmes ont été violentées et se sont échappées difficilement. Il n'y avait plus de doute à avoir, et, en effet, l'artillerie chinoise ne tarde pas à ouvrir le feu sur nos détachements. Les généraux alliés conviennent au plus vite du .plan à suivre. La colonne anglaise occupera le terrain à gauche, et tiendra tête à la cavalerie ennemie, pendant que les troupes françaises exécuteront un mouvement tournant à droite, et, chassant tout devant elles, ramèneront le plus possible de Tartares devant le canon des Anglais. La combinaison eut un plein succès. Vers le milieu du jour,
l'ennemi était complètement débandé, après avoir essuyé de grandes pertes. Environ 80 pièces d'artillerie, établies le long d'une digue, nous sont abandonnées, et le camp est installé à Khaouat-tsun, à 7 kilo* mètres de Tong-tcheou.
Cette affaire est celle de Tchang-kia-kéou, et elle parait avoir été résolue par le parti politique du senwang (généralissime) San-Koli-Tsin, ennemi acharné des étrangers. La cavalerie sike de l'armée anglaise et nos chasseurs et spahis, malgré leur petit nombre, ont eu une grande part au succès des alliés.
Le terrain parcouru par les troupes européennes, du 9 au 16 septembre, de Tien-tsin à Khro-se-you, présente constamment une plaine dont le sorgho et le millet composent la majeure partie des cultures. Chaque village est entouré d'une zone de jardins et de vergers. La chaussée est couverte d'une poussière insupportable, et le fleuve, à hauteur de Khro-se-you, n'a plus que très peu d'eau, ce qui rend la navigation fort difficile. — La marche du 17 se fait au milieu d'un paysage aux aspects plus pittoresques; les cultures sont plus variées ; quelques bouquets de bois sont épai s dans la campagne.
Le 19 et le 20, lps généraux apprirent que le même San-Koly-Tsin , qui venait d'être battu à Tchang-kia, préparait encore la résistance sur la route de Pé-king, vers un point nommé Pali-kao, où se trouve un grand pont de pierre, sur le canal qui joint le Pé-ho à 1a capitale. Laissant donc à droite Tong-tcheou, grande ville dont il a été déjà question, les alliés, renforcés
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des détachements venus de Tien-tsin, prennent la direction de Pali-kao. Mais nous sommes arrivés à la bataille la plus importante de toute la campagne; suivons-en le récit dans le rapport même du général Montauban :
« L'armée française devait marcher directe-
» ment au pont, tandis que l'armée anglaise, déployée » à sa gauche, chercherait un point de passage plus » près de Pé-king.
» Le 21 , à cinq heures et demie du matin, je passai » en avant de Tannée anglaise, où mon tour de » marche m'appelait, et je laissai mes bagages sous la » protection de deux compagnies d'infanterie, dans un » village situé à une lieue en avant de Tchang-Kia. Je » m'avançai ensuite jusqu'à environ 3 kilomètres de » Pali-kao, et nous rencontrâmes en ce point les pre- » mières vedettes tartares. Je pris alors les dispositions » suivantes :
» Une petite colonne d'avant-garde, composée d'une » compagnie du génie, de deux compagnies de chas- » seurs à pied, d'un détachement de pontonniers, d'une » batterie de à, et de deux pelotons d'artillerie à che- » val, reçut Tordre de se porter en avant sous le com- » mandement du général Collineau. Le général Jamin, » avec le reste du bataillon de chasseurs, des fuséens, » la batterie de 12 et le 101 e de ligne, suivit le mou- » vement. L'avant-garde se trouva bientôt arrêtée de- » vant de fortes masses de cavalerie qui débordaient » sa gauche, à la hauteur de laquelle Tarraée anglaise » n'était pas encore arrivée. Le général Collineau s'ar-
» rêta et mit ses pièces en batterie. Je m'apprêtais à » le soutenir avec le reste de mes troupes, lorsqu'un » feu d'artillerie assez nourri s'ouvrit tout à coup sur » ma droite. Mon chef d'état-major général, le colo- » nel Schmith, se porta de lui-même en avant, dans la » direction du canon de l'ennemi, et vint me rendre » compte que le point d'où partait la canonnade sem- » blait être le centre de sa première ligne de défense . Cet » officier supérieur n'hésita pas à désigner ce point
» comme devant être la véritable position du pont
» J'ordonna i au général Jamin de faire déployer à droite, » face au canon, le bataillon de chasseurs, les fuséens, » la batterie de 12, et de faire avancer le plus promp- » tement possible, pour former notre droite, les ba- » taillons du 101*.
» Ce mouvement laissait entre le petit corps du gé- » néral Collineau et moi un intervalle qu'il était urgent » de remplir. J'envoyai le chef d'escadron Campenon » porter l'ordre à ces troupes de se rabattre sur nous ; » mais cet ordre ne put s'exécuter avant l'entrée en » ligne de l'armée anglaise ; car, en ce moment, la » cavalerie ennemie débordait nos deux ailes.
» Le sen-wang profita habilement de ces circon- » stances pour charger en masse, en nous enveloppant » de toutes parts. Au centre, la charge répétée plu- » sieurs fois fut repoussée par les fuséens, la batterie » de 12 et les chasseurs à pied. A la gauche, elle vint » se briser contre la petite poignée d'hommes du gé- » néral Collineau, devant la précision du tir de la bat- » terie Samont, et devant la cavalerie anglaise qui
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» débouchait sur le champ de bataille. Les cavaliers » tartares échouèrent également à notre droite, où ils » furent reçus par le 101% disposé avec habileté et » sang-froid par son chef, le colonel Pouget.
» Comme le 18, nos troupes étaient sorties victorieuses » de ce cercle de cavaliers. Ces charges repoussées, » la position de ma gauche, où l'armée anglaise » venait de se déployer, ne me laissait plus d'inquié- » tude. Je pouvais rapprocher de moi le petit corps » du général Collineau, et je lui ordonnai, par un » mouvement de conversion à droite, de tourner le » village de Pali-kao, en gagnant le bord du canal, » tandis que le général Jamin attaquerait de front en » marchant droit au pont; le village abordé avec la » plus grande vigueur, fut défendu pied à pied par » l'infanterie chinoise. On ne peut réellement expli- » quer que par l'infériorité de son armement les pertes » peu considérables qu'un ennemi aussi nombreux et ■ aussi tenace nous a fait subir. Mais la prise du village » ne devait pas terminer la lutte. Pendant que le gé- » gérai Collineau, arrivé sur le bord du canal, aperce- » vait le pont de Pali-kao et le prenait d'écharpe avec » son artillerie, j'ordonnai au colonel de Bentzmann » de faire avancer les fuséens et la batterie de 1*2 pour » battre le pont d'enfilade et pour tirer sur les pièces » qui le défendaient. Notre infanterie, marchaut de » maison en maison , était parvenue à s'emparer de » celles qui sont sur le bord du canal, et couvrait de » son feu tous les abords.
En ce moment, le pont de Pali-kao offrit un spec-
» tacle qui certainement est un des épisodes les plus » remarquables de la journée.
» Tous les cavaliers, si ardents le matin, avaient » disparu. Sur la chaussée du pont, monument gran- » diose d'une civilisation vieillie, des fantassins riche- » ment vêtus agitaient des étendards et répondaient à » découvert, par un feu heureusement impuissant, à » celui de nos pièces et de notre mousqueterie. C'était » l'élite de l'armée qui se dévouait pour couvrir une i> retraite précipitée.
» Le général Collineau passa le pont..., je le
» suivis avec le reste de mes troupes. Il était midi, et » depuis sept heures du matin nous n'avions pas » cessé de combattre; l'ennemi avait disparu... J'or- » donnai de faire halte, et, après deux heures de repos, » mes troupes étaient établies dans les camps et sous » les tentes des soldats du sen-wang, à 12 kilomètres » dePé-king. Les journées du 18 et du 21 ont valu » aux alliés 100 pièces de canon. »
Les alliés attendent des renforts laissés en arrière et un matériel de siège pour attaquer enfin la capitale impériale. Les lettres continuent à être échangées par la diplomatie ; nos ambassadeurs demandent, avant tout, que les quelques Européens envoyés par avance àTong-tcheou, et qui ont été faits prisonniers, soient rendus. Les commissaires impériaux éludent la question.
Le 5 octobre, après avoir laissé quelques compagnies à Pali-kao, dans une bonne position de défense, pour assurer les communications avec le Pé-ho, les colonnes
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continuent de marcher et viennent établir leur bivouac à 6,000 mètres de Pé-king et en vue de la ville. Le*>, la grand'halte se fait à 2,000 mètres de Y angle nord-est de Pé-king ; divers renseignements font croire qu'une armée de dix mille Tartares attend à proximité, dans un camp retranché dont le relief se fait voir à T horizon . La marche est. reprise et les ordres sont donnés pour l'enlèvement de l'ouvrage ennemi ; mais on trouve les retranchements abandonnés, et des espions assurent que les contingents tartares se sont réfugiés à Yuen-min-yuen, résidence impériale, près de laquelle le camp est établi dans la soirée.
Pendant ces deux jours la marche des alliés avait été pénible et embarrassée. Le pays est très couvert ; il est sillonné d'une foule de routes qui se croisent, et au milieu desquelles il est difficile de se reconnaître. On est souvent obligé de revenir sur ses pas.
Le 7 au matin, les délégués français et anglais prirent possession, sans éprouver de résistance, de Yuen-minyuen, qui est une réunion de palais et de jardins dispersés sur une très grande surface, 15 kilomètres environ. On y voit de nombreuses pagodes remplies de dieux d'or, d'argent ou de bronze de dimension gigantesque. L'un d'eux n'a pas moins de 70 pieds de haut. Puis des constructions de marbre blanc couvertes de tuiles vernies, des lacs, des ponts, des parterres sont disposés de façon à produire des points de vue admirables. Les journaux ont publié d'amples détails sur les immenses approvisionnements de luxe dont
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cette résidence était encombrée, et que se sont partagés les alliés.
Le 9 octobre, nos troupes se rapprochent de Péking, et les commissaires chinois se décident à nous renvoyer quelques-uns des prisonniers si instamment réclamés. Ces malheureux avaient été fort maltraités; ils ne peuvent donner des renseignements sut ceux qui manquent encore à l'appel.
Le 17, des batteries de siège sont établies à (*>0 mètres des murailles de la ville, et en même temps le prince Kong, jeune frère de l'Empereur, qui dirige le gouvernement depuis la fuite du souverain, est sommé de nous livrer la porte la plus voisine de notre camp. Les autorités chinoises y consentent et les troupes alliées s'empressent d'occuper la porte désignée, en présence de masses populaires qui ne font voir qu'un sentiment d'excessive curiosité. Le 18, sur de nouvelles meuaces, les cadavres des prisonniers morts sont rendus à leurs compatriotes. Les Anglais ont perdu 13 individus sur 26, qui avaient été saisis, et les Français 7 sur 13.
Cependant la solution définitive se taisait toujours attendre, et il allait falloir songer à la retraite, car le froid commençait à se faire sentir ; les montagnes voisines se couvraient de neige. Mais les alliés, les Anglais surtout, voulaient, avant de partir, faire un exemple terrible et brûler Pé-king. Les batteries de siège s'apprêtaient à accomplir leur œuvre de destruction, lorsque le prince Kong se décida à accepter définitivement les couditions de nos plénipotentiaires.
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Le 25 octobre, les Anglais concluent leur traité particulier avec le gouvernement chinois. Le lendemain, notre ambassadeur, le baron Gros, entre dans Pé-king avec une bonne partie de l'armée française, des canons même, et vient au palais des Rites où le traité de paix est signé, en présence d'une nombreuse assistance. Une indemnité de 60 millions de francs est accordée à la France comme frais de guerre. La ville de Tientsin est ouverte au commerce étranger au même titre que divers autres ports déjà rendus accessibles à nos navires, conformément au traité de Tien-tsin de 1858. Diverses mesures sont prises pour assurer le payement des sommes indiquées; 1,600,000 francs avaient préalablement été payés aux autorités françaises pour indemniser les familles des prisonniers morts. Les Anglais obtiennent 120 millions de francs comme indemnité de frais de guerre.
Dès les premiers jours de novembre, la retraite commençait; une partie des troupes françaises étaient désignées pour hiverner à Tien-tsin sous le commandement du général Collineau, qui devait plus tard y succomber à la suite de maladie. Le restant des troupes et le général en chef revinrent à Shang-haï, attendant les instructions du gouvernement.
Le traité que l'Angleterre et la France avaient eu si grand désir de conclure avec le gouvernement chinois, a été signé et ratifié, et il a reçu aussitôt un
commencement d'exécution, mais la situation intérieure de la Chine ne doit-elle pas inspirer des craiutes pour l'avenir de ce traité, et nos soldats n'auront-ils pas encore à intervenir dans le but de le faire respecter? Nous ne pouvons terminer ce résumé sommaire de l'expédition de 18G0, sans dire quelques mots des appréhensions que fait naître l'état actuel de l'empire chinois.
La partie septentrionale de ce vaste pays est peuplée de populations tartares qui ont acquis la suprématie, à une certaine époque, par voie de conquête, ta dynastie régnante est tartare ; les défenseurs les plus dévoués du trône impérial se composent de troupes tartares; enfin les principaux dignitaires de l'Etat ont la même origine. Or, ces conquérants de la Chine sont divisés, paraît-il, en deux partis. L'un, dirigé naguère par le fameux San-Koli-Tsin, veut le maintien de l'autocratie dans toute sa rigueur, l'expulsion des étrangers, l'isolement traditionnel, et la continuation de toute l'influence gouvernementale entre les mains des Tartares seuls. Le second parti, qui a pour chef le prince Kong, frère de l'Empereur régnant, voudrait la paix à tout prix, même avec les étrangers, et pencherait vers un retour aux anciennes habitudes chinoises: c'est-à-dire l'accès des habitants de la partie ihéridionale de l'empire, aux hautes fonctions du gouvernement, concurremment avec les Tartares, et remploi des ressources publiques à l'amélioration du pays, à la reprise des grands travaux qui étaient jadis une véritable gloire pour la Chine.
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À côté de ces deux partis, il en existe un troisième qui grandit, chaque jour, c'est celui des rebelles. 11 a toutes ses ressources dans les provinces méridionales toujours mal disposées, on le comprend, contre les Tartares du nord. Les insurgés qui n'avaient d'abord qu'un but religieux, affichent maintenant tout un programme, à la fois religieux, politique et social. Réunis, dans le principe, autour de quelques chefs qui prêchaient un Dieu unique, et renversaient sur leur passage les idoles et les temples qui leur sont consacrés, ils n'ont pas tardé à voir se joindre à eux les descendants des Ming, ancienne dynastie chinoise, et tous leurs partisans politiques. Ceux-ci cependant, ont renoncé pour le moment à la restauration de leurs princes, et tous s'inclinent devant le chef primitif des révoltés, le réformateur qui prétend exercer seul le commandement suprême et fonder une dynastie. Le noyau des rebelles s'est bien vite accru d'une foule de misérables, ruinés par la mauvaise administration du pays, et de toutes les petites baudes de brigands qui opéraient isolément, avant qu'un drapeau de ralliement ne leur fût apparu. Depuis 1850, la marche de ce parti révolutionnaire est devenue réellement inquiétante pour le gouvernement central ; il possède aujourd'hui uni? bonne partie des provinces du sud, Nankin l'ancienne capitale de la Chine, et journellement il gagne du terrain. Il ne faut pas compter toutefois sur un fait de guerre pour voir surgir une solution. Ni les rebelles, ni les impériaux ne sont gens à décider l'avenir dans une bataille. Lorsqu'ils doivent se rencontrer.
ils restent habituellement en présence, à quelques kilomètres les uns des autres, poussant des cris et brûlant de la poudre par distraction. Le manque de vivres ou toute autre circonstance locale, oblige seule un des groupes à se retirer, à la grande joie de l'adversaire. Cet état de choses menacerait par là de s'éterniser, mais les rebelles ont une sorte d'avantage réel ; les masses sont pour eux et les suivent, aussi leur marche est-elle envahissante. Nous résumons donc ainsi la situation. Le traité de Tien-tsin est dû au parti du prince Kong qui s'est trouvé le plus influent lors de l'investissement de Pé-king. Mais si les partisans de San- Koli-Tsin reprenaient le dessus, ou si les rebelles venaient à occuper les ports de commerce du littoral, n'est-il pas à présumer, que le traité que nous avons obtenu avec tant de peine serait déchiré.
Des nouvelles récentes nous apprennent, il est vrai, qu'une décision importante et toute favorable à la bonne entente avec les étrangers, vient d'être prise par le gouvernement chinpis. Une sorte de ministère des affaires étrangères a été créé, et le prince Kong a été chargé de sa direction. Le signataire du. traité de Tientsin cherchera probablement à défendre son œuvre; il était certainement difficile de faire un choix qui fût mieux apprécié des puissances occidentales. Le prince Kong, en effet, était fermement convaincu avant la conclusion du traité que les alliés demanderaient d'abord sa tête comme première satisfaction, il a donc dû conserver pour des vainqueurs aussi indulgents que nous l'avons été, n ses yeux, une certaine gratitude.
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Mais à côté de ce fait rassurant pour nos relations à venir avec la Chine, il s'en produit un autre qui est loin d'avoir le même caractère. L'Empereur persiste, écrit-on, à ne plus vouloir habiter sa capitale, au moins jusqu'à ce qu'elle ait été purifiée de la tache qui lui a été imprimée par le contact des armées européennes, c est-à-dire que l'entourage impérial ne ne s'est pas encore départi de ses vieux préjugés, et il est permis dès lors de concevoir des craintes sur la façon dont seront traités nos ambassadeurs qui vont avoir leur résidence fixe à Pé-king. Selon l'usage des autres pays ils doivent être présentés au chef de l'État. Celui-ci voudra-t-il les recevoir, consentira-t-il à ce qu'on l'approche, si on n'accomplit pas les génuflexions et autres cérémonies si chères aux Chinois? 11 y a deux ans, le ministre plénipotentiaire des États- Unis fut obligé de conclure à Pé-tang, avec des fonctionnaires de second ordre, un traité qu'il était venu négocier; il ne parvint pas à présenter ses lettres de créance à l'Empereur lui-même, parce que l'on ne put pas se mettre d'accord sur la question des prosternements. Le séjour des ambassadeurs anglais et francais.à Pé-king, ne tardera donc pas, pensons-nous, à susciter quelque incident grave. La cour tartare, il faut le dire, n'a jamais reçu que les envoyés des na tions tributaires ou sujettes, il n'est pas étonnant qu'elle se trouve embarrassée pour accueillir les représentants de peuples qui prétendent marcher d'égal à égal ; et changer son cérémonial peut lui paraitr une sorte de déchéance devant laquelle elle recule.
II est difficile de prévoir comment la Chine sortira
de tous ces embarras. Ses institutions, son organisation ne sont pas, à la rigueur, les causes absolues de sa décadence; l'affaiblissement des caractères, le manque d'activité des intelligences en sont des raisons bien plus sérieuses, et comment y remédier? Ainsi le concours pour les emplois publics n'est certes pas, par luimôme, une coutume mauvaise, mais les examens ne poiianlque sur des textes de peu de valeur qu'il s agit de posséder de mémoire, et ne sollicitant point le travail de l'intelligence, il en résulte que ceux qui obtiennent des diplômes de lettrés, n'en sont pas moins des administrateurs inhabiles. Aussi voit-on les illettrés qui achètent ces mêmes distinctions, car leur obtention à prix d'argent est tolérée, faire souvent preuve de plus de capacité que les mandarins promus à la suite de concours. Le pays entier est divisé en une vingtaine de provinces ou de gouvernements, et chacun d'eux comprend des circonscriptions qui ont la plus grande analogie avec nos départements, nos arrondissements, nos cantons et même nos communes. Au-dessous des gouverneurs de province, des agents remplissent à peu près les mêmes fonctions que nos préfets, nos sous-préfets et nos maires. Mais \sl plupart des administrateurs n'ayant pas une solde suffisante pour payer leurs simples frais d'administration, sont obligés de commettre des exactions, et où s'arrêtentils ? Il suffirait qu'une impulsion vigoureuse donnât la vie à toute cette organisation, pour qu'elle devint utile et fructueuse, d'incapable et de ruineuse qu elle est pour le moment.
Les forces militaires en dehors de quelques corp
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de Tartares, qui gardent Pé-king et l'Empereur, se composent d'un grand nombre d'enrôlés volontaires, qu'on laisse dans leurs foyers, et auxquels on alloue une ration de riz et une petite solde. Cette dernière passe tout entière, il est vrai, entre les mains des mandarins des diverses classes. Les soldats inscrits doivent se présenter, lorsqu'ils en sont requis, mais, le cas échéant, beaucoup font défaut. Il manque là aussi une certaine énergie, un ressort, qui secoue le Chinois et le prépare à devenir un véritable homme de guerre.
Le principe qui paraît occuper la première place dans la société chinoise, est celui de l'amour filial. Les mœurs, les lois du pays prescrivent avant tout la vénération des ancêtres, le respect de l'autorité paternelle, et par suite de celle du chef de l'État qui est le père de tous. Or, ce sentiment irréprochable au point de vue moral, n'est peut-être pas suffisant sous d'autres rapports. Le respect exagéré du passé, de la tradition, n'est pas favorable, par exemple, au développement d'une nation; au moins pouvons-nous constater que la plupart des progrès réalisés au bénéfice des peuples européens, se sont imposés à la suite de révoltes ou de protestations, c'est-à-dire en violation de cet amour filial, base de l'organisation chinoise.
On ne saurait, du reste, se faire illusion sur l'état de décadence de ce vaste empire. A une époque plus reculée, il manifestait son énergie vitale par des œuvres grandioses et dignes d'admiration, et probablement il se fût alors mieux défendu contre l'étranger. Mais de nos jours, ces graudes chaussées qui sillonnent
I empire, et dont une est longue de soixante jours de marche, sont dans un état déplorable ; les canaux qui ont beaucoup contribué à la prospérité du pays sont mal entretenus; partout les pagodes tombent en ruine, et la capitale elle-même dont on disait tant de merveilles, nous a surtout révélé l'affaissement du peuple chinois. Certes, la résidence impériale de Yuen-minyuen était splendide, et si Ton peut conclure de là que les intérêts particuliers de la famille régnante ne sont pas oubliés, il n'en est pas de même de ceux bien plus importants du pays tout entier. Pé-king, la grande capitale dont la population est estimée à un ou deux millions, est composée de deux villes ayant la forme d'un parallélogramme et juxtaposées. Celle du nord est plus spécialement affectée aux édifices du gouvernement, aux habitations des fonctionnaires et des troupes, et la seconde est occupée presque entièrement par le commerce et l'industrie. Les murailles extérieures des deux villes sont assez bien conservées, mais l'aspect intérieur des cités est repoussant. Si les rues sont longues et larges, en revanche elles ne sont pas nivelées; une poussière noire et épaisse pendant l'été, une boue de la pire espèce lorsque vient l'hiver , des mares vaseuses, des trous, des amas d'ordures gênent la circulation et offrent un ensemble des plus tristes. Los palais, dont le baron Dupin nous faisait tout dernièrement une description enthousiaste, ne sont que des hangars clos de murs, des masures délabrées.
Que dire de la dégradation morale, bien plus pé nible à voir, de ce peuple si nombreux (les renseigne
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ments varient entre 150 et 500 millions), qui se laisse envahir par une poignée d'étrangers, et ne manifeste que de la crainte ou de la curiosité. Il y a loin de là à cette énergie excessive des populations arabes de l'Algérie, par exemple, qui, de temps à autre, espèrent par un soulèvement partiel de quelques centaines de tentes, vaincre une armée française de plus de cinquante mille hommes. Il est juste de faire remarquer toutefois que le sentiment patriotique se développant chez une nation, à la suite des luttes qu'elle est obligée de soutenir contre ses voisins, les Chinois qui ont toujours vécu dans l'isolement, ne se sont pas trouvés préparés en présence de notre invasion, fait sans précédent. Et puis , avouons qu'il nous est très difficile d'apprécier, à l'aide de nos idées, un peuple qui diffère entièrement de nous, et dont la conduite n'est à nos yeux qu'une série d'énigmes.
Sous le rapport des croyances religieuses, les Chinois ont des idées tellement confuses, qu'ils se trouvent naturellement disposés à une grande tolérance, et peut-être est-ce très favorable à leurs intérêts à venir. Ainsi ils n'ont point de religion nettement définie, possédant des dogmes incommutables. Il n'existe pas, comme on pourrait le croire, une religion de Confucius, une seconde de Boudha, une troisième de Laotseu, mais il y a des doctrines publiées par ces philosophes, et acceptées quelquefois toutes les trois ensemble par le même individu. Chacun se crée, par surcroît, des idoles à sa fantaisie, et en remplit les pagodes de son voisinage. C'est là ce qui nous est révélé
dans un travail de M. d'Escayrac de Lauture, qui a rempli une mission scientifique en Chine et au Japon.
Enfin, les seules qualités par lesquelles les Chinois paraissent avoir une certaine valeur, sont une très grande habileté dans tout ce qui tient au travail manuel, comme délicatesse et comme précision, et une notoire aptitude à l'industrie agricole. Ils possèdent plusieures plantes alimentaires dont l'acclimatation nous serait fort utile. On a remarqué entre autres une espèce de froment dont les feuilles sont employées comme légumes, et dont la tige sert de nourriture aux animaux domestiques. Il est aussi question d'un légume qui a de la ressemblance avec la laitue, mais qui a un goût plus relevé. On le sale, on le confit et on le mêle à divers aliments.
Répétons, en terminant, que l'expédition qui vient de s'accomplir est de nature à déterminer, peut-être prochainement, des événements d une importance incontestable. Honneur donc aux quelques soldats français et anglais qui ont ainsi réparé, au profit de l'humanité, l'ébranlement d'un trop vieux monde.