DANS L'ESPRIT DE LA NOUVELLE GUERRE
Par M. le Baron d'AZÉMAR (1), Colonel du 6* lanciers,
M. le major Ferdinand de Lacombe, un de nos écrivains militaires les plus distingués et les plus estimés, a dit en parlant de l'ouvrage de M. le colonel d'Azémar : « C'est vn des meilleurs livres qui aient été écrits sur l'art militaire. »
Aujourd'hui que la troisième partie de ce travail remarquable a été publiée, et que l'œuvre est achevée, nous nous proposons de l'examiner dans son entier, et de rechercher si, en réalité, cette étude militaire jus-
(1) A la librairie militaire de Leneveu, rue des Crands-Augustins. 48.
Voir les comptes-rendus de la première partie — Avenir de la cavalerie — dans la livraison de novembre 1860, et de la deuxième partie — Examen technique des ouvrages publiés sur l'Ordonnance du 6 décembre 1829, — dans la livraison de février 1861.
tifie l'opinion émise par notre excellent collaborateur, et mérite les nombreuses et diverses appréciations dont elle a été l'objet.
Avant de faire l'examen de la troisième partie, et d'exprimer notre pensée sur l'ensemble de l'écrit de M. le B on d'Azémar, une courte analyse des deux premières parties nous parait nécessaire, afln de mieux faire comprendre l'utilité et l'importance de ce livre, qui a déjà eu un grand retentissement tant en France qu'à l'étranger, et que l'on s'accorde à regarder comme un ouvrage classique.
Dans la Première partie, le colonel établit d'une manière irréfutable, par des preuves historiques de la plus grande valeur et par l'opinion des meilleurs écrivains militaires, que la cavalerie est indispensable, quels que soient le théâtre de la guerre et la force dés armées en présence (1).
La proportion dans laqilelle on doit la faire entrer dans une armée est très variable en temps de guerre; elle dépend de certaines circonstances touchant la nature du terrain où elle doit agir, l'espèce et le nom-
(1) La première partie de Y Avenir de la Cavalerie a élé traduite en allemand aussitôt après sa publication. (A Neuberg, 1861, imprimé et déposé chez G. Gatz. — Se trouve à Leipzig, chez Wolfang, libraire,)
La Gazette militaire de Darmstadt, en rendant compte de la première partie, annonce la publication prochaine de la traduction des deuxième et troisième parties.
bre des troupes opposées, les ressources qu'on possède ou qu'on pourra se procurer, la facilité ou la difficulté des transports, etc. Mais [qu'on pense comme Napoléon I er et le duc de Rohan, ou comme le comte de Saint-Germain et le général Rogniat, ou encore comme le comité militaire de 1791 , on n'est pas moins amené invinciblement à conclure « qu'en raison de la lenteur et dos difficultés inhérentes à la formation d'une bonne cavalerie, on doit la maintenir, en temps de paix, à un effectif qui puisse répondre aux exigences les plus grandes qui pourraient surgir de Pétat de guerre. »
Le gouvernement doit avoir toujours présent le chiffre de 144,955, indiquant, selon les documents cités par le colonel d'Azémar, l'effectif de la cavalerie dans les armées de l'Empereur Napoléon I er .
Démontrer la nécessité de la cavalerie, en déterminant la proportion dans la force armée du pays, n'est qu'une faible partie de la tâche que s'est imposée l'auteur de Y Avenir de la Cavalerie. Il lui a fallu encore trouver les moyens de la faire progresser, de l'élever à la hauteur où les nouvelles armes ont placé l'infanterie et l'artillerie, afin de lui conserver le rôle important qu'elle a joué à toutes les époques chez les nations guerrières, et particulièrement chez nous.
C'est ici qu'apparaissent dans toute leur force la pénétration d'esprit et la sûreté de jugement du colonel du 6 e lanciers. Au lieu d'aller à tâtons chercher le progrès dans quelque invention chimérique ou dans quelque beau rêve irréalisable, il marche droit à
la source d'où on peut le faire jaillir, guidé qu'il est par un sens droit et pratique, et par une remarquable intelligence des choses militaires.
N'est-ce pas, en effet, par l'amélioration du recrutement, par l'application tout à la fois juste et mieux entendue des lois de Yavancement, par une discipline ferme, juste et paternelle, par une meilleure éducation militaire et une instruction individuelle plus large et plus complète, enfin par quelques modifications rationnelles dans Y équipement et Y armement des cavaliers, et dans le harnachement des chevaux, que l'on arrivera au perfectionnement de notre arme, et qu'on la rendra susceptible d'accomplir les plus savantes et les plus audacieuses conceptions du génie militaire?
Certes le colonel s'est donné un programme magnifique, mais fort difficile à remplir, et pour traiter avec supériorité, comme il l'a fait, chacune des questions qu'il renferme, il faut avoir profondément étudié la matière, et posséder cette précieuse faculté d'analyse qui caractérise l'auteur à un degré si éminent.
I>es diverses critiques du colonel sur le mode actuel de recrutement de la cavalerie sont de la plus frappante vérité. Nous partageons tout à fait son opinion sur l'impossibilité d'avoir de bons cavaliers avec des hommes qui n'ont jamais pratiqué le cheval, et que Ton reçoit malgré cela, dans certaines circonstances, jusqu'à Pâge de trente ans.
Nous approuvons les modifications qu'il propose, et nous croyons notamment que la cavalerie retirerait de grands avantages de la formation de régiments de
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pupilles. Nous avons lu avec un vif intérêt les détails peu connus qu'il donne sur l'histoire des vélites royaux et des pupilles de la première garde impériale. Ce chapitre, publié par le Moniteur de l'armée, ne serait-il pas pour beaucoup dans l'organisation des enfants de troupe de la garde?
Les pages écrites sur l'avancement prouvent bien certainement une grande lucidité d'esprit et beaucoup d'érudition; mais ce qui les rend précieuses à nos yeux, ce qui nous touche le plus, c'est qu'elles révèlent dans leur auteur les principes du juste et de l'honnête, le respect du droit basé sur le vrai mérite, et le désir sincère de voir le travail et l'intelligence triompher des obstacles et des résistances de toutes sortes que les préjugés, la routine et la faveur ne cessent de semer sur sa route déjà si ingrate et si pénible.
La définition de la discipline est claire, simple et vraie; sa division en discipline active et discipline passive est très admissible ; les principaux caractères de chacune sont bien tracés, et les divers exemples empruntés à l'histoire militaire sont heureusement choisis et parfaitement appropriés au sujet.
Nous trouvons toutefois que le côté moral de la question a été un peu négligé, ou tout au moins qu'il n'a pas été mis assez en lumière. Ainsi l'auteur dit que, pour obtenir la discipline, il faut combiner les deux grands mobiles des actions humaines : la crainte et l'espérance.
Cette pensée est-elle complètement exacte?
N'est-il pas vrai que l'honneur, le respect, l'estime,
la reconnaissance, l'affection soumettent le soldat à l'obéissance, et le maintiennent jians la ligne du devoir autant et mieux que la crainte des châtiments et l'espoir 4es récompenses?
Ce sont les moyens propres à faire naître, à développer et à conserver ces nobles sentiments que nous aurions désiré trouver dans ce chapitre. Il y est bien dit que Ton doit s'attacher plus à prévenir les fautes qu'à les réprimer, qu'il faut être plutôt paternel que despotique. Tout cela est vrai, tout cela est bien, mais c'est un peu trop général et pas assez expjiçite.
Et puis pourquoi ne pas montrer qu'un grand nombre de fautes, — et toujours des plus graves, — contre la discipline et la subordination ne sont dues souvent qu'à la violation, de la part des chefs, des lois de l'équité, <}e la dignité, et quelquefois même de l'honneur?
La extinction que faty le colonel d'Azémor entre Y éducation et Y instruction militaires est aussi juste que parfaitement établie.
a L'éducation militaire, dit-il, comprend tout ce qui peut rendre les soldats plus aptes et plus dispos à supporter les fatigues de la guerre et développer leurs facultés morales, intellectuelles et physiques pour en former des hommes de cœur et de bien.
» V instruction militaire n'est que le savoir, la connaissance théorique des règlements, et l'exécution pratique des mouvements prescrits par les ordonnances
sur les exercices et les évolutions. »
Ces définitions sont nettes et précises, les observations qui les suivent sont judicieuses, et les appréciations philosophiques.
La manière d'envisager Y escrime pour être neuve n'en est pas moins excellente. Cet art pourrait bien, en effet, intéresser l'intelligence, former certain côté du caractère, donner de la promptitude au jugement et à la résolution plus que l'on est disposé à le croire généralement.
L'escrime, comme le dit très bien le colonel, devrait être gratuite, et faire partie de l'instruction du soldat, comme l'exercice des différentes armes, et entre autres l'escrime à la baïonnette.
Vous avez cent fois raison, colonel, de vous élever contre cette fâcheuse habitude où l'on est presque partout de trop s'attacher aux mots de la théorie, qu'on oublie aussi vite qu'on l'a apprise quand on n'en fait qu'une étude littérale.
La mémoire, aidée du jugement, fait revivre assez facilement et rassembler en un tout logique les fragments d'une connaissance qu'elle ne possède plus qu'à l'état de souvenir vague et confus; mais, abandonnée à ses seules forces, et malgré toute l'attention et la réflexion possibles, elle est généralement impuissante à rien reconstituer. Si Cuvier, avec la dent d'un animal qu'il n'avait jamais vu, décrivit avec exactitude toute la structure de cet animal, et put marquer sa place dans l'échelle des êtres, c est qu'il existe entre tous les organes d'un même individu, entre les individus d'une même espèce, des rapports physiques soumis à un
enchaînement rationnel et déterminé par les lois de la nature. J'admire la science et le génie de Cuvier ; mais j'en suis moins étonné que je ne le serais en entendant réciter littéralement par un officier deux ou trois pages de théorie qu'il n'aurait pas revues depuis plusieurs années.
Nous goûtons fort l'idée des évolutions à la muette, ce doit être un excellent moyen d'intéresser tout le monde à l'exécution des mouvements, et de forcer, en excitant l'amour-propre , à une attention soutenue ceux qui d'habitude se montrent les plus indifférents et les plus paresseux à la manœuvre.
Les services d'éclaireurs, de tirailleurs, d'escortes, d'ordonnances et de reconnaissances poussées au loin rendront toujours la cavalerie légère indispensable à la guerre, quel que soit le pays où l'on devra agir; elle peut d'ailleurs, jusqu'à un certain point, suppléer la grosse cavalerie dans les charges en ligne ; elle lui est supérieure dans les charges eu fourrageurs et dans les • poursuites.
C'est donc avec raison que M. d'Azémar dit qu'elle doit être plus nombreuse que la cavalerie de réserve, qui a cependant un incontestable mérite lorsqu'elle doit agir en masse.
Nous croyons aussi, avec l'auteur, que pour donner à la cavalerie toute la puissance dont elle est susceptible, il faut alléger le cheval en diminuant autant que possible le poids de sa charge; l'amener progressivement à exécuter des courses de fond, et perfectionner l'instruction individuelle des cavaliers suivant les prin-
ft22 AVENIR DE LA CAVALERIE.
cipes de l'Ordonnance et les prescriptions ministérielles.
Nous ne pouvons qu'applaudir également au combat livré en faveur de la lance. Nous avons pour elle une grande prédilection, et nous disons avec Montécuculli qu'elle est la reine des armes.
Mais en ce qui concerne la cavalerie à pied et l'tnfanterie à cheval (anciens dragons ou zouaves montés), nous avouons que nous éprouvons peu de sympathie pour ces deux genres de troupes.
Cependant, mis en demeure de nous prononcer entre ces deux formations, nous nous prononcerions, sans la moindre hésitation, fo\xr\es fantassins à cheval, surtout si Ton devait les employer en qualité d'éclaireurs et de tirailleurs, ainsi que le propose le colonel, en se fondant sur les idées de Napoléon I er .
C'est également comme application de ces mêmes idées que nous adopterions la création des francstireurs. Il peut, en effet, être quelquefois utile à la guerre d'avoir des hommes adroits pour faire le coup de fusil, en Afrique par exemple; néanmoins, les cas où une arme de précision peut être avantageuse dans la cavalerie sont tellement exceptionnels qu'on doit les négliger dans l'étude d'une question générale.
La force de la cavalerie sera toujours dans ses charges à fond, et non dans ses armes à feu.
Bien que le neuvième chapitre n'annonce que des réflexions générales sur la tactique moderne, nous aurions aimé voir l'auteur pénétrer un peu plus profondément dans la question , en traçant d'une manière
plus détaillée les caractères distinctifs et différentiels des systèmes de guerre auxquels il est fait allusion.
11 nous semble qu'un exposé succinct de chacun d'eux eût mieux amené à la conclusion que le colonel avait en vue, ou du moins que nous lui attribuons, à savoir : que la tactique ne doit pas éprouver de grandes modifications, et que les changements qui pourront survenir ne détruiront en rien les principes invariables sur lesquels elle repose.
Mais peut-être l'auteur n'a-t-il voulu ici que se ménager une simple transition pour arriver à la tactique de la cavalerie, et appeler en passant l'attention de ses lecteurs sur un principe de guerre de la première importance et pourtant qui trouve encore bien des contradictions ; c'est que, pour obtenir les plus grands résultats, avec le moins de pertes possible, il faut, après avoir arrêté son plan et combiné ses opérations, rester inébranlable dans ses déterminations; joindre l'en nemi, l'attaquer corps à corps avec énergie, soutenir la lutte avec opiniâtreté, redoubler d'efforts quand l'adversaire plie et chancelle, et dès qu'il lâche pied, le poursuivre avec vigueur, sans repos ni trêve jusqu'à ce que ses débris, écrasés ou dispersés au loin, ne puissent plus se réunir pour opposer une nouvelle résistance, ou se préparer à de nouveaux combats.
Toutefois, quand la cavalerie s'élancera à la charge, elle saura dorénavant qu'elle doit le faire à outrance, sans espoir de retour en cas d'insuccès. — Est-ce donc un mal de l'avoir dit? — Non certes ! et nous félicitons
l'auteur de n'avoir pas hésité à faire connaître la vérité aux cavaliers.
Quant à la tactique présente et à venir de la cavalerie, cette grande affaire, comme l'appelle le colonel, elle est traitée de main de maître.
Il est impossible d'être plus méthodique dans l'exposé de la question, plus clair et plus précis dans la discussion des données du problème, plus serré et plus concluant dans la démonstration. Quand on a lu avec l'attention qu'il mérite et qu'il réclame ce travail si consciencieux et si éclairé, qu'on a pesé les idées et les principes sur lesquels il s'appuie, et que l'on en a constaté la vérité et la valeur ; quand on a fait passer au creuset de la logique toute cette argumentation et qu'on a reconnu la puissance et la solidité des raisonnements, on est forcé de répéter les paroles qui servent d'épigraphe au premier chapitre et de conclusion à ce premier volume :
« Sans cavalerie, la défense des États est impossible, et aujourd'hui comme autrefois, l'avenir des empires est dans l'avenir de la cavalerie. »
La Deuxième partie est une étude toute spéciale des ouvrages publiés dans le but de modifier l'Ordonnance tactique de la cavalerie.
Nous ne portons pas tout à fait aussi loin que le colonel notre admiration de la théorie du 6 décera-
bre 1829. Mais nous nous rangeons sous ses drapeaux quand il s'agit de la défendre contre l'envahissement d'améliorations insignifiantes, de rectifications fausses et inutiles, de modifications sans portée et sans but.
De la perfectibilité de nos facultés intellectuelles et morales dérive le progrès , qui est la grande loi de l'humanité. Si parfaite qu'on suppose l'œuvre de l'homme, on est obligé d'admettre qu'on peut la perfectionner encore, qu'on pourra la perfectionner toujours. Voilà pourquoi nous repoussons l'immobilité qui enchaîne la volonté et pose des bornes à l'intelligence.
D'un autre côté, nous savons qu'après avoir déposé la semence dans un terrain fertile, on doit lui laisser le temps de germer, se développer et mûrir. Voilà pourquoi nous repoussons aussi avec l'auteur l'impatience, l'emportement, qui compromettent tout en livrant tout au hasard.
Les esprits satisfaits comme les natures indolentes ont besoin d'être aiguillonnés par le désir de connaître et de perfectionner : désir qui mène au succès quand il est fécondé par l'étude. Les imaginations aventureuses, avides de changements, réclament un frein qui les arrête et les force à jeter un regard sur le chemin parcouru; ce frein, c'est l'expérience calme et sage qui observe, sanctionne et consacre.
L'étude et l'expérience, telles sont bien, en effet, les deux forces dont l'union peut seule engendrer le vrai et utile progrès.
Mais revenons à l'examen technique que fait le colonel des ouvrages qui proposent de modifier notre code
d'instruction tactique. Quelque aride que fût le sujet, il a su rendre la lectiire des dix chapitres cjui composent cette deuxième partie facile et attachante, autant par sa clarté et l'heureuse variété du style que par la simplicité et la bonhomie, peut-on dire, que Ton sent à travers son langage.
Le raisonnement est toujours si convaincant qu'on le suit sans peine dans les discussions sur les manœuvres les plus compliquées de notre tactique.
Les démonstrations sont pérenipioires ; elles prouvent à ceux qui ont cru qu'il manquait quelque chose à l'Ordonnance, que tout s'y trouve; à ceux qui ont espéré faire mieux, qu'ils n'ont pas fait aussi bien ; et enfin à ceux qui ont voulu faire autrement, qu'ils se sont écartés de la bonne route.
Il serait difficile de plaider mieux une cause délicate à traiter, en raison de la hiérarchie militaire, et cefœndaht le colonel y est parvenu aisément en rendant justice à chacun saris offenser personne et en conservant une grande indépendance.
11 a feté surtout plein de convenance quand il s'est agi de manifester son opinion sur la Théorie de la centaurisalion, due à un excellent écriyer de manège civil. Sans entrer dans aucun détail sur les prétentions de cette nouvelle méthode d'équitation, M. d'Àzémarfait entendre qu'enseignée par d'autres que par l'auteur, il est à craindre que cette méthode scientifique ne soit pas toujours bien comprise dans les régiments de cavalerie.
Il relève, en outre, quelques points de cette théorie
qui sont en contradiction avec les principes de l'Ordonnance.
Après avoir fait subir un examen consciencieux à tous les écrivains qui ont essayé d'introduire des innovations dans nos règlements de cavalerie, le colonel arrive à persuader facilement ses lecteurs que l'Ordonnance, telle qu'elle est en vigueur aujourd'hui, est supérieure à tous les systèmes qui lui ont été opposés.
« Fidèle cependant au titre de son livre et à la pensée féconde qu'il a entrepris de développer, l'auteur de Y Avenir de la Cavalerie se déclare hardiment partisan de plusieurs mouvements utiles et audacieux. Ainsi, s'appuyant sur l'opinion de Napoléon I er , il demande pour les manœuvres de son arme les formations en carré, et démontre, par une argumentation ingénieuse, les avantages de la colonne double dans certaines circonstances de guerre.
» Enfin, il réclame, pour quelques-uns de ces graves instants où se décident les destinées des batailles, la charge en colonne serrée. Le chapitre où il traite cette importante question est écrit avec beaucoup de puissance ; il joint l'entrainement des mots à la vigueur des raisonnements.
» Une conclusion écrite avec l'autorité d'une haute raison et d'une conviction sincère termine cette partie, destinée sans aucun doute à confirmer et à grandir le succès obtenu par la première. »
Enfin, nous arrivons à la Troisième partie, qui vient de paraître. « Cette dernière partie est le couronnement de l'ouvrage entier, et permet d'apprécier le plan général sur lequel l'auteur de Y Avenir de la Cavalerie a construit son utile et durable édifice. Tout en conservant le mérite d'une étude approfondie et d'une connaissance pratique de l'art militaire, ces nouveaux chapitres l'emportent peut-être sur ceux qui les ont précédés, par l'importance et la variété des questions qui y sont traitées.
Nous les avons lus avec autant de plaisir que nous en avons éprouvé à étudier Y Esprit des institutions militaires, du duc de Raguse, et la Constitution rm/ttaire de la France, par le général Paixhans.
Voici, en quelques mots, l'analyse de cette troisième partie :
Le chapitre I er , intitulé : Petit traité d'hippologie à l'usage des troupes à pied, « est un véritable chefd'œuvre d'humour militaire. » M. d'Azémar, toutefois, est bien loin d'avoir sacrifié au genre d'agrément que nous constatons les sérieuses pensées dont son livre est né.
On doit savoir gré au colonel d'avoir dit la vérité sur ie cheval; il n'était permis qu'à un cavalier comme lui, à un praticien éclairé, d'oser dire que le cheval est l'animal le plus peureux (1) qu'il yait sur la terre, et
(1) En appliquant le mot peureux au caractère du cheval, le
la distinction qu'il établit entre le cheval pris isolément et les chevaux agissant en masse est des plus exactes.
C'est avec raison aussi qu'il recommande aux officiers d'infanterie d'apprendre à monter à cheval, et de savoir d'autant mieux monter qu'ils sont appelés à se trouver seuls à la téte de leurs bataillons.
L'importance du tir est parfaitement mise à jour dans un chapitre qui sera étudié avec intérêt par l'infanterie comme par la cavalerie.
Plus loin , le colonel d'Azémar reconnaît , avec tous les écrivains militaires, qu'il n'est pas d'armée sans réserve d'élite. M. le général Paixhans s'exprimait ainsi en 1 849, dans son ouvrage de la Constitution militaire de la France, que nous avons déjà cité :
«Toutes les armées de l'Europe ont une réserve d'élite permanente. La garde impériale russe forme à elle seule un corps de b0,000 hommes. La garde royale d'Angleterre est magnifique. Les gardes allemandes,
colonel d'Azémar ne prétend point cependant, bien entendu, faire le procès de ce noble et utile animal, dont il méconnaît, moins que tout autre, les précieuses qualités comme instrument de guerre. L'auteur se borne à constater ce fait que le cheval a reçu une nature craintive, tenant peut-être à l'excessive délicatesse de son appareil nerveux; que les instincts d'agression, si prononcés chez certains animaux, tels par exemple que le chien, sont généralement nuls chez lui. — Monté par un cavalier intrépide et adroit, le cheval peut s'associer aux actes les plus éclatants de l'audace humaine, c'est là une gloire que l'auteur de Y Avenir de la cavalerie ne songe nullement à lui ôter; seulement, le colonel d'Azémar, homme pratique par excellence, a Voulu faire justice dans un livre destiné spécialement aux gens de guerre, d'exagérations poétiques, qui seraient nuisibles dans les matières sérieuses qu'il traite.
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celles de l'Espagne, celles du Nord, sont composées de troupes choisies. En France, on a supprimé cette institution. Si donc survenait le besoin d'être en mesure pour une guerre sérieuse, il faudrait organiser une réserve d'élite. »
La réserve d'élite existe aujourd'hui ; elle a fait ses preuves à Magenta.
Constatons que, dès 18Û0, M. le colonel d'Azémar avait émis la proposition d'organiser ces corps d'élite, non comme des gardes personnelles du souverain, non comme des corps privilégiés, mais comme réserves solides pouvant, dans certaines circonstances, faire changer le sort d'une bataille.
Quant au dévouement au prince, nous pensons avec l'auteur que les troupes de ligne ne le cèdent en rien aux régiments de la Garde; il en a été ainsi à toutes les époques.
Ou trouvera dans cette troisième partie de curieux développements sur l'armement, l'équipement et l'habillement. — Nous renvoyons le lecteur au chapitre V dont la fine critique lui plaira certainement.
Le chapitre VI contient des réflexions heureuses sur F infanterie, entre autres celle-ci : « Une opinion trop accréditée a consacré une erreur que nous, officier de cavalerie, nous regardons comme un devoir de combattre : Il est généralement reçu dans l'armée que l'on peut subitement créer de l'infanterie, pourvu que l'on ait de bons cadres. Il n'en faut pas davantage, il est vrai, pour montrer de l'infanterie sur un champ de bataille, et même pour qu'elle soit utile dans certains
Avenir de la càvàl^rîé. 431
cas de défensive, mais une infanterie composée $e recrues sans instruction et sans éducation militaires ne peut faire de sérieuses campagnes. Napoléon I er la dit lili-même : Ce ne sont pas les recrues qui, dans les premières années de la République, ont remporté la victoire : ce sont les 50,000 hommes de vieilles troupes et tous les militaires retirés que la Révolution a lancés aux frontières. »
Les considérations relatives au recrutement de l'infanterie et de la cavalerie, sur lesquelles le colonel insiste et revient daus cette dernière partie, méritent l'attention sérieuse du gouvernement. M. d'Azémar est dans le vrai quand il demande de former de jeunes cavaliers, et lorsqu'il conseille de baisser la taille, afin d'avoir un plus grand choix pour la cavalerie, ce qui, d'un autre côté, donnerait quelques hommes plus grands à l'infanterie.
La justesse de la discussion concernant les défauts des canons et des fusils rayés n'échappera à personne.
Ce que le baron d'Azémar dit à propos des canons anglais nous semble frappé par une main ferme et patriotique. Ce dernier sentiment se montre du reste à chaque page de l'œuvre que nous examinons.
Les chapitres consacrés à X artillerie sont une véritable philosophie de la guerre.
L'auteur dit, page lûl : « Des écrivains militaires, mettant toute leur confiance dans le nouveau fusil, proposent de ne donner à l'avenir qu'une seule pièce par mille hommes d'infanterie et de cavalerie. »
Le colonel n'est pas partisan de cette idée. Nous
croyons, nous, que l'avantage appartiendra dans l'avenir à la puissance qui saura perfectionner le fusil de manière à pouvoir se passer d'artillerie sur un champ de bataille, ou au moins à n'en avoir que fort peu (ce qu'il en faut pour brûler uu village, briser des obstacles à distance), de manière à rendre son armée mobile. Le reste de l'artillerie serait placé en réserve.
Les derniers chapitres qui traitent de la combinaison des différentes armes entre elles nous ont paru résumés d'une manière méthodique en quelques principes faciles à apprécier.
Nous avons cependant éprouvé quelque regret de ne pas trouver plus de détails sur l'emploi de l'artillerie combinée avec la cavalerie. Nous étions d'autant plus désireux de connaître l'opinion de l'auteur sur ce point, que l'emploi que nous avons vu faire au camp de Luriéville de l'artillerie dans les grandes manœuvres, nous a toujours semblé peu judicieux, et propre à fausser les idées des officiers des deux armes.
Ainsi, pour ne parler que de la place assignée à une batterie, elle a été, dans tous les mouvements par brigade ou par division, invariablement divisée en deux demi-batteries placées aux deux ailes, et il paraît qu'il en est ainsi chaque année dans nos divers camps d'instruction.
Or, la batterie étant l'unité de manœuvre dans l'artillerie, comme l'escadron dans la cavalerie, on doit poser en principe qu'elle ne sera divisée que dans des cas fort rares, exceptionnels, et lorsque cela sera absolument nécessaire.
Et quand on la divisera, il sera préférable de la diviser en sections, subdivision réglementaire de la batterie , plutôt qu'en demi-batteries, ce qui laisse, en quelque sorte, sans commandement le chef de la section du centre. '
Une batterie attachée à une division de cavalerie devrait donc, selon nous, manœuvrer habituellement réunie, tantôt à l'aile droite et tantôt à l'aile gauche : on pourrait quelquefois mettre une section à l'une des ailes, et les deux autres sections à l'autre aile ; au moins, dans ce dernier cas, il reste encore les deux tiers de la batterie sous les ordres du capitaine commandant , c'està-dire de l'officier qui, par son grade, sa capacité et son expérience, en tirera certainement le meilleur parti. *
Cela nous semble d'autant plus rationnel que, comme le colonel d'Azémar le fait remarquer avec raison en parlant de l'action combinée de l'infanterie et de la cavalerie, il est très rare que les deux ailes d'une troupe aient un égal besoin de soutien.
De plus, avec les canons actuels, dont la portée dépasse 3,000 mètres, une batterie placée à l'aile d'un régiment de cavalerie, et même d'une brigade en bataille, agira encore très efficacement sur les troupes opposées à l'autre aile.
Avec l'infanterie, comme il y a habituellement deux batteries par division, on peut, si cela est nécessaire, en placer une à chaque aile ; mais s'il n'y avait qu'une seule batterie, il serait également très mauvais de la diviser.
Quoi qu'il en soit, ces dernières et importantes
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questions sont traitées par l'auteur de manière à intéresser vivement tous les militaires, qu'ils soient fantassins, cavaliers ou artilleurs.
Nous n'en donnerons aucun extrait, ne voulant pas fractionner les quatre chapitres consacrés à cette étude, la plus complète de l'ouvrage.
Le colonel appuie souvent son argumentation sur les principes du maréchal Bugeaud et sur ceux développés par M. le général Trochu dans uûe conférence faite au début de la campagne d'Italie aux officiers de sa division. Nous ne croyons pas commettre une indiscrétion en faisant connaître ici l'opinion récemment émise sur ces questions par cet officier général.
« Les controverses auxquelles on se livre un peu partout, — a dit le général Trochu, — en vue de préconiser tel ou tel mode d'action des troupes sur le champ de bataille avec les nouveaux moyens matériels que la guerre moderne emploie, sont très ardentes.
» Chacun de ces modes a ses partisans et ses contradicteurs, et ce n'est pas là, à mon avis, en ce qui touche l'armée française, qu'est le gros intérêt d'aujourd'hui.
» Notre gros intérêt, dont on ne se préoccupe guère, c'est Y éducation des troupes en v ue du grand drame de la guerre. Cette éducation, cette propagande à travers l'armée, du sommet au bas de la hiérarchie, des principes qui forment l'état moral des encadrants et des encadrés, n'existe plus. 11 n'y a plus, parmi uous, d'hommes en mesure d'exercer ce haut professorat dont je crois que le maréchal Bugeaud a été le dernier représentant.
» En sorte que, parallèlement au perfectionnement des moyens dont nos troupes disposent, leur expérience (dans Tordre moral) s'altère et décroît. Elles ne savent plus la valeur du calme, du silence, du coude à coude, parce que personne ne leur dit plus le rôle que jouent, dans les armées permanentes, la discipline, l'esprit de hiérarchie, de dévouement, de sacrifice, etc.
» En un mot, nous sommes toujours brillants ; nos premiers coups de collier sont toujours vigoureux, mais Tordre, la suite, la ténacité nous manquent de plus en plus. L'agitation des âmes, les hourrah tumultueux, les actes individuels remplaçant les actes d'ensemble, l'initiative de tous et de chacun substituée à l'initiative du chef, voilà le caractère le plus ordinaire de nos luttes contemporaines. Aussi l'inattendu s'y produit-il sous toutes les formes, et il faut, comme on dit, s'attendre à tout. C'est ainsi qu'on y voit des groupes qui fuient, côtoyant des groupes qui courent en avant ; d'immenses paniques au sein même de la victoire, et le reste.
» Le colonel d'Àzéraar a fait ressortir dans la Première partie cette haute influence sur la guerre de Y éducation militaire des troupes. Le jour où, sous ce rapport, les nôtres auront été formés et leur tradition solidement établie, la tactique du champ de bataille viendra d'elle -même, et tout général, homme de sens et d'expérience, en fera une bonne application. »
Au milieu des diverses questions traitées dans les trois parties que nous venons de parcourir, le livre du colonel d'Azémar démontre, avec la logique irréfuta-
ble des faits, que les inquiétudes produites par l'inven- „ tion et le perfectionnement des nouvelles armes sont chimériques, et que, jusqu'à présent, rien n'est changé aux combinaisons du champ de bataille.
En définitive, Y Avenir de la Cavalerie est-il, comme on Ta dit, un ouvrage classique et didactique?
Non, si on le compare aux livres difficiles à comprendre et fatigants à étudier, auxquels ces termes sont appliqués généralement ;
Oui, si Ton considère l'instruction militaire solide, précise que tout militaire doit facilement en retirer. Nous ajouterons même que, par ses qualités originales, spirituelles et attrayantes; cet ouvrage peut captiver, en dehors de l'armée, l'attention d'un grand nombre de lecteurs. Il fourmille de citations piquantes et parfaitement choisies pour mettre en relief les théories qui y sont énoncées.
En un mot, ce livre peut prendre place dans toutes les bibliothèques ; mais tout officier doit l'avoir dans la sienne, s'il veut être à même de parler savamment des principes de l'art de la guerre, et se trouver à la hauteur des questions militaires qui sont et seront longtemps eucore à l'ordre du jour.
Pour la rédaction.
Noirot.