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Le spectre de Chatillon

Au temps du bon roi saint Louis, vivait dans le Bas-Berry un chevalier appelé Bernard, et surnommé le gaiichier ou le gaucher, parce qu'il ne se servait pas volontiers de sa main droite. Bernard était

un noble homme, honnête et craignant Dieu, mais fort pauvre. Tout son bien consistait en une vieille petite tour, où sa famille et lui avaient peine à se loger avec peut-être un ou deux serviteurs dévoués. Cependant, comme la tour était munie d'un fossé et d'un pont-levis, située au sommet d'un rocher, entre un grand chemin et une rivière, Bernard le Gaucher aurait pu aller h la proie, comme faisaient alors beaucoup de nobles, à la faveur des guerres, et rançonner les passants et voyageurs, d'où l'aisance serait enfin venue au petit manoir; mais il n'y fallait pas penser. Le chevalier était trop prud'homme pour accomplir pareilles félonies, et il eût mieux aimé mourir de faim avec la bonne dame Iseult, sa femme,

et ses deux cnfaiils, que de violenter les gens paisibles. Cependant la pénurie était parfois très grande à la tour; dame Iseult filait plus souvent du chanvre ou de la laine qu'elle n'ourdissait belles tapisseries ou fines broderies d'or. Les enfants, deux garçons de la plus belle espérance, grandissaient de jour en jour; mais le chevalier songeait tristement que, lui mort, il n'aurait rien à leur laisser, sinon cette pauvre masure, et que l'un devrait se faire moine, tandis que l'autre vivrait misérablement comme son père.

Cependant Bernard le Gaucher ne manquait pas d'ambition pour sa famille; il eut voulu voir sa femme aise et contente dans un bon manoir, avec foison de valets et de servantes; il eût voulu surtout savoir

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ses fils, qu'il aimait beaucoup, pourvus de fiefs et capables de figurer avec honneur parmi les nobles de la province. Il y pensait sans cesse, et il eût acheté volontiers, au prix de sa vie, le bien-être des siens et l'élévation de sa race; mais il était si peu chanceux, que, quoi qu'il fît, les choses ne tournaient jamais h bien pour lui. Fort et vaillant autant que sage, il s'était souvent déjà mis a la solde de princes et de rois qui avaient guerre; mais ses prouesses avaient été a néant ; il n'avait pu sortir de la foule ni gagner honneurs et profits.

En ce temps-la, le roi de France, pour accomplir un vœu, se préparait k descendre en terre sainte avec grande compagnie de geiis d'armes et de chevaliers.

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Bernard le Gaucher, qui était pieux, n'hésita pas a prendre la croix et h s'engager sous la hannière de monseigneur le comte de Poitiers, frère du roi. 11 mit donc sa femme et ses enfants en dépôt dans un couvent du voisinage, laissa la petite tour a la garde de deux serviteurs fidèles; pour lui, il ne conserva rien autre que son armure et son cheval, et il se disposa k gagner les indulgences du ciel en combattant les Sarrasins et en délivrant les saints lieux du joug des infidèles.

Quand vint le moment de prendre congé, dame Iseult était tout en larmes ; les enfants poussaient de grands cris ea voyant leur père près de partir dans son harnais de guerre. Le chevalier lui-même paraissait durement ému; cependant il

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embrassa sa femme et dil avec courage :

— Ne pleurez point, dame; avec l'aide de Dieu je reviendrai. Jusqu'ici, soit pour m'éprouver, soit que j'aie commis a mon insu quelque gros péché mortel, le ciel n'a pas écouté nos prières et nous a laissés dans notre humble condition et pauvreté. Mais, maintenant que je vais, au péril de mon corps, délivrer le saint sépulcre, peut-être la Sain te- Vierge se souviendrat-elle de nous. Ayez donc confiance en elle, et priez-la sans cesse, afin qu'elle m'accorde un heureux et prompt retoqr.

— Ainsi ferai-ie, mon cher seigneur, répliqua dame Iseult.

Le bon chevalier l'embrassa encore une fois, ainsi que ses enfants, puis il monta sur son cheval et partit pour la croisade.

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Saint Louis cl son armt'e éprouvèrent des maux cruels, tant sur mer, où iJs pensèrent périr par naufrage, que sur la terre d'Egypte, où ils débarquèrent d'abord.

Les Sarrasins d'Egypte les assaillirent ru~ dément, et, la peste taidan, bientôt les croisés furent tout en désarroi. Le roi fut pris dans une bataille, et aussi le comte de Poitiers, son frère, avec beaucoup de gentilshommes, parmi lesquels se trouvait Bernard le Gaucher. Le pauvre chevalier, échappé enfin a la captivité, rejoignit le roi et les princes ses frères, qui lors étaient en Palestine et s'occupaient de fortifier les places fortes de la Syrie. Bernard était très empêché en ce temps-là ; il avait perdu son cheval et son armure; il n'avait pour se vêtir qu'une méchante robe

de cameline toute déchirée; de plus il soutTrait d'une blessure qui, par défaut de soin et par l'effet de la chaleur du pays, s'était 'fort envenimée. Jamais il n'avait été pliis loin des honneurs et des richesses qu'il avait espéré rapporter des contrées d'outre-mer.

Cependant sa confiance en Dieu ne fut point ébranlée. Sa blessure finit par se guérir; on lui donna un nouveau cheval et une nouvelle armure avec lesquels il besogna de son mieux contre les païens. Le roi saint Louis remarqua plus d'une fois le vaillant Bernard quand il coiiraji sus aux infidèles; d'ailleurs, voyant que Bernard était plein de prudence, expérimenté dans la guerre et attentif a remplir ses devoirs religieux, il le tint en amitié et

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l'appela plusieurs fois en ses conseils parmi les riches hommes de la croisade.

Aussi, quand le comte de Poitiers retourna en France, laissant leroi Louis en Pales- Une, le chevalier passa-t-il au service dudit roi, qui continuait à l'aimer fort et a tnettre en lui grande créance.

En ce temps-la on eut Irève avec les Sarrasins de Syrie, el le soudan de Damas permit a ceux qui voudraient aller h Jérysalem en simples pèlerins de le faire avec sûreté*. Le saint roi Louis eût fort souhaité d'y aller, mais ou l'en détourna, te dont il fut bien inarfi. En revanche, plusieurs ^gentilshommes et chevaliers qui n'avaient pas les mêmes ±olifs dé s'abstenir, sollicitèrent la faveur d'entreprendre ce voyage, après avoir obtenu

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des passe- ports ou finnans du Soudan de Damas.

Bernard le Gaucher se trouvait au nombre des pèlerins, et il en éprouvait une grande joie. Cependant ce voyage présentait bien des dangers; le pays compris entre laffa, où se trouvait le roi, et la sainte ville de Jérusalem était alors ravagé par des Arabes bédouins qui pillaient et assassinaient les voyageurs, en dépit des firmans du Soudan de Damas. D'ailleurs, les pèlerins n'étaient pas plus de douze, et on ne leur avait pas permis de revêtir leur armure; ils avaient seulement leurs chapeaux de fer, et par-dessous leurs robes, ils portaient des cottes de mailles; mais ils n'avaient d autres armes ofîensivesque leurs épées. Ainsi équipés, ils montèrent

sur leurs chevaux et se mirent en marche, escortés d'un certain nombre de Sarrasins qu'on leur avait donnés soi-disant pour leur défense, et qui étaient bien les plus méchantes gens qu'on vit jamais.

Néanmoins le voyage pour aller s'accomplit sans malencontre, et les chevaliers chrétiens arrivèrent dans la ville de Jérusalem. Bernard fit ses dévotions avec ferveur, tant au jardin des Oliviers, oîi Notre-Seigneur eut une sueur de sang, qu'a la crèche de Bethléem, oii le Christ naquit et où les mages, conduits par une étoile, vinrent d'Orient pour lui offrir des présents. Mais quand Bernard se trouva sur la montagne du Calvaire, où Jésus était mort en croix, et devant le saint sépulcre, où l'on avait déposé le corps avant

la résurrection, tant fut ému le bon chevalier qu'il pleurait a chaudes larmel et se frappait la poitrine en demandant la rémission de ses péchés. Pendant une nuit entière, il demeura agenouillé au pied du saint tombeau, et il ne voulut se relever qu'épuisé par son affliction, par le jeûne et les prières.

Les pèlerins, leursdévotionsaccomplies, songèrent au retour ; aussi bien on disait que les trêves étaient rompues entre le roi et le Soudan, et ils pouvaient se trouver fprt en péril parmi ces païens féroces qui ne les regardaient pas de bon œil. Ils s'empressèrent donc de quitter Jérusalem avec leur escorte de mécréants sarrasins, dont ils n'attendaient que tout mal et toute trahison. Cependant le premier jour de

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voyage se passa encore sans méchief; mais le second jour il leur arriva une aventure oïl se montra hautement la prud'homie et grande piété du bon chevalier, ainsi que nous Talions raconter.

De ce qui arriva à Bernard le Gaucher en Palestine.

Donc les douze pèlerins, y compris Bernard le Gaucher, clievauchaienl Irislement dans des montagnes nues et stériles, oîi semble encore peser la malédiction divine. On ne voyait de tous côtés que des

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roches escarpées, sans un arbre, sans un pied d'herbe, sans un brin de mousse. Le sable du chemin était comme de la cendre, et le soleil d'Orient, pénétrant dans le creux des vallées, les rendait semblables à des fournaises chauffées sept fois. C'étaient les lieux arides dont parle l'Écriture ; là, erre sans cesse l'esprit du mal, et le démon de midi prépare ses embûches contre le voyageur égaré.

Comme ils traversaient ces mornes solitudes, les pèlerins atteignirent une place 011 avait eu lieu récemment un affreux. massacre. Cinq ou six corps gisaient inanimés sur le sol, et le sable à l'en tour était humecté de sang. Tremblant d'éprouver le même sort, les voyageurs allaient pas-

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ser oulre en se signant, quand Bernard le Gauclier leur dit avec compassion :

— Pour l'amour de Dieu, seigneurs mes compagnons, retenez un peu la bride de \os chevaux et tournez les yeux vers ces pauvres morts qui sont la sur le bord du chemin. Remarquez, je vous prie, que ce De sont pas corps de mécréants Sarrasins, mais de religieux chrétiens occis sans doute par les infidèles. Voyons donc si nous ne pourrions porter quelque réconfort à ces vénérables martyrs, car il ne serait pas bon que nous, qui venons de visiter les lieux saints, nous restassions indifférents aux souffrances de nos frères en Jésus-Christ.

Ainsi parlant, le bon chevalier descen-

dit de cheval ; il pensait que les autres allaient l'imiter, mais rien n'en firent.

— Seigneur Gaucher, dit l'un d'eux avec impatience, ces gens sont bien morts comme vou^s pouvez le reconnaître, car ils ne bougent plus et ils ont perdu tout leur sang. Les mauvaises gens qui les ont mis en cet état se cachent peut-être dans ces roches, et nous guettent pour se jeter sur nous. A la maie heure donc vous voulez nous retenir ici. Hâtez-vous de remonter sur votre palefroi, car je vous le dis, chaque instant que nous perdons peut nous coûter un membre... Sus donc, ou par la Croix-Dieu! nous vous laisserons au péril de votre vie.

Les autres pèlerins , par la grande frayeur qu'ils avaient des Arabes bédouins,

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approuvèrent celui qui venait de parler, et pressèrent Bernard de se remettre en selle. Lui, au contraire, les conjurait de descendre. Comme ni lui ni eux ne voulaient céder, les chrétiens jouèrent de l'éperon, et partirent incontinent sans vouloir l'attendre, ni même répondre à ses appels.

— A la garde de Dieu, dit le bon chevalier; je ferai selon ma conscience et ma religion.

Eu même temps, il se mit a examiner l'un après l'autre ces corps étendus sur le sable, pensant y trouver un reste de vie. Mais son espoir fut trompé : tous ceux qu'il touchait avaient quitté ce monde pour un monde meilleur. Bernard allait donc essayer de rejoindre ses compagnons ,

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quand il avisa un corps qu'il n'avait pas remarqué d'abord. C'était celui d'un vieillard si vieux, qu'il paraissait avoir cent ans ou peu s'en fallait. Il portait une robe de bure grossière , et il avait au col une petite croix de bois; sa longue barbe blanche descendait sur sa poitrine; son visage était si majestueux, qu'on ne pouvait le voir sans être frappé de respect. Bernard s'aperçut bientôt que ce vieillard respirait encore. Mettant donc un genou en terre, il tira de son sein un peu de charpie et un petit flacon de baume ; puis il pansa la plaie que le pauvre moine avait au front. Ranimé par ces soins, le vieillard ouvrit les yeux et ne tarda guère k se lever sur son séant.

— A Dieu soyez, mon fils, vous qui m'a-

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vcz secouru, dit-il avec bonlé, et que sa bénéclicliou descende sur vous et sur votre postérité... Mainlcnatit, hâtez-vous de partir, car il n'y a pas de sûreté pour vous en ce lieu de désolation.

— Point ne ferai, bon père, répondit le chevalier, que vous ne m'ayez dit qui vous a si malmené, el comment je pourrais vous servir encore.

Le vieux moine lui apprit en peu de mots qu'en revenant des lieux saints avec ces religieux, dont les corps étaient étendus par terre, ils avaient été assaillis par les Bédouins.

— Ils ne sauraient être loin, poursuivitil, et s'ils vous voyaient, ils vous tueraient sans pitié... Croyez-moi donc, abandonnez-moi a» mon sort, et puisse Dieu vous

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récompenser du service que vous m'avez rendu!

— Penser queje vous abandonnerais dans l'état où vous êtes, ce serait avoir trop méchante opinion de moi, répliqua le vaillant Gaucher. Je vous prie, bon père, que vous veuillez monter sur mon cheval; je le conduirai par la bride, et peut-être ainsi viendrons-nous en sauveté.

Un sourire passa sur leslèvres du moine; cependant il reprit ;

— Comment y parviendrais-je, mon fils?

Je suis si faible. .. Je ne saurais me soutenir à cheval sans aide.

— Je vous porterai dans mes bras, bon père, et je monterai derrière vous pour vous empêcher de choir.

— Pensez, mon fils, que votre coursier

est déjà bien las, et qu'il succombera sous celte double charge. D'ailleurs, si les méchants Sarrasins nous poursuivaient, ils n'auraient pas de peine a nous atteindre, et je me reprocherais d'avoir causé votre mort.

— Il arrivera ce qu'il plaira à Dieu; mais en cas de malheur, la sainte Vierge, je l'espère, daignerait intercéder auprès de son divin Fils pour qu'il prît en pitié madame Iseull et mes enfants, qui m'attendent au pays de France.

Le moine sourit encore et dit au chevalier :

— Soit fait comme vous le voulez, mon fils ; mais avant que nous montions sur votre coursier, regardez derrière cette roche; vous y trouverez une cassette que

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j'avais cachée la, en voyant venir les Sarrasins, de peur qu'ils ne s'en emparassent. Apportez-moi celle cassette , mais n'y touchez qu'avec respect, car elle est sainte.

Bernard le Gaucher obéit, et découvrit en effet derrière le rocher un coffret en bois de sethim, sorte de bois incorruptible avec lequel était faite l'Arche d'Alliance au temps de Moïse. A peine le bon chevalier eut-il posé la main sur elle , qu'il se sentit subitement récréé ; sa fatifçue cessa, et il éprouva un merveilleux bien être. Il reconnut alors, comme l'avait dit le moine , que cette casselte était sainte, et la soulevant avec précaution, il vint l'apporter au vieillard.

Celui-ci s'agenouilla devant elle, puis

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la baisa ; et lui qui tout a l'heure paraissait près de rendre l'àme, se leva seul sur ses pieds; sa blessure s'était guérie miraculeusement , et la cicatrice était déjà formée. Comme Bernard restait stupéfait a la vue de ces merveilles, le moine lui dit :

— Montez, mon fils, sur votre cheval, afin que je monte après vous.

Bernard obéit. Aussitôt des mains invisibles semblèrent soulever doucement le vieillard, et le posèrent sur la selle derrière le Gaucher.

Le cheval, tout à l'heure épuisé par une longue course a travers les déserts brûlants de la Syrie, parut de même ressentir une force et une ardeur nouvelles. Il redressa la tôle, ouvrit les naseaux, et

poussa un hennissement de joie. Puis , sans attendre qu'on l'excitât du frein ou de l'éperon, il partit avec rapidité. Le bon chevalier, craignant qu'il ne se fatiguât bientôt par trop de fougue, voulut le contenir un peu, mais il n'y put parvenir. La bête allait toujours comme le vent ; et pourtant son poil n'avait pas une goutte de sueur, son mors pas un brin d'écume ; son haleine était calme et égale comme le souffle d'un enfant qui dort.

Bernard le Gaucher ne disait plus rien depuis qu'il avait reconnu que tout ceci n'arrivait que par miracle, et il souhaitait dans son cœur que cette aventure voulût tourner à bien pour lui. Cependant, on gagnait du chemin , et il s'étonnait de n'avoir pas encore rejoint ses compa-

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panons; mais point ne les voyait. Enfin, comme on traversait une grande plaine de sable, il avisa au milieu de cette plaine les onze pèlerins gisant à terre et tous morts, car ils ne bougeaient. Il se signa, et rompant le silence, il dit d'un ton dolent :

— Ah ! saint père, qui a fait ce grand dommage ?

— Mon fils, répondit le religieux, vos compagnons étaient mauvais chrétiens et n'avaient pas profilé des grâces du saint tombeau. Dieu, pour les punir de leur dureté de cœur, les a livrés aux trahisons de leurs méchants guides arabes, qui les ont occis pour avoir leurs dépouilles ; et si vous eussiez agi comme eux, comme eux vous eussiez été traité... Allez donc

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en paix, car voire foi el voire miséricorde vous ont sauvé !

Bernard adressa des actions de grâce a la Vierge et à son patron, qui l'avaient préservé de celte triste fin , et il eût bien voulu mettre pied a terre pour voir si aucun de ses compagnons ne pouvait être secouru ; mais il lui fut impossible d'arrêter son cheval, bien qu'il tirât la bride de toutes ses forces. Au contraire, le vaillant coursier redoubla de vitesse; quand il se trouva près des corps morts , il les franchit d'un bond et ne larda pas a les laisser derrière lui.

Enfin on atteignit les portes de laffa vers l'heure de l'Angélus. Le bon chevalier ne pouvait assez s'émerveiller du peu

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de temps qu'ils avaient mis k faire ce grand trajet. Quand on fut entré dans la ville, le cheval s'arrêta de lui-même, et s'accroupit pour permettre au vieux, moine de descendre. Celui-ci descendit donc, tenant toujours entre ses mains la précieuse cassette ; puis il dit a Bernard :

— Rentrez chez vous, mon lils, et préparez-vous a recevoir la récompense de votre piété et de votre grande compassion. Demain vous me connaîtrez, et vous saurez quel trésor inestimable vous avez sauvé des profanations des inlidèles.

Incontinent il disparut, et le Gaucher retourna au logis qu'il avait a laffa ; mais, malgré sa longue traite, il ne ressentait aucune fatigue, non plus que son cheval,

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qui n'avait jamais été plus dispos; et passa le bon chevalier une grande partie de la nuit en prières pour les âmes de ses compagnons défunts.

De ce qui fut promis à Bernard au nom de Dieu et de la mort du bon chevalier.

Le lendemain matin, comme Bernard le Gaucher allait sortir par la ville, il enlendit les cloches sonner à branle dans tous les clochers de laffa. Les trompettes et les instruments de musique relentis-

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saient en signe de réjouissance. Le peuple parcourait les rues en poussant des cris de joie. Il semblait qu'il fût arrivé grande nouvelle comme eût été celle d'une victoire sur les Sarrasins. Bernard s'informa auprès de son hôtesse, bonne et pieuse femme, quelle pouvait être la cause de cette rumeur.

— Ah! seigneur Gaucher, dit-elle, tout la ville est en liesse et à bon escient. Sachez qu'hier est arrivé k laffa le patriarche de Jérusalem, un vieux moine qui est en odeur de sainteté et fait des miracles de son vivant. Il apporte au roi la plus précieuse relique qui fut jamais, c'est à savoir la sainte couronne d'épines, la même que les méchants juifs posèrent sur la tête de Noire-Seigneur quand il était en

croix. Rien qu'a toucher cette couronne les aveufçles voient, les boiteux, marchent, les paraljiiques se lèvent de leur lit ; aussi le roi est il en grande jubilation, et il a ordonné des processions et des fêles pour célébrer cet heureux jour. Jji^^^<^^

En écoutant ces nouvelles, le chevalier pensa tomber à la renverse, car il devinait bien qui était le vieux religieux qu'il avait sauvé la veille, et ce que contenait la cassette. Comme il était hors d'état de prononcer une parole, un messager vint le chercher de la part du roi. Bernard suivit ce messager, et peut-on croire que pendant le chemin la tête lui tournait un peu cl qu'il avait l'esprit en désarroi; cependant il se fortifia par la

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pensée qu'il n'avait rien fait que de bien.

Quand il entra dans la chambre où était Louis, il vit le pieux roi prosterné devant la cassette qui contenait la Sainte Couronne, et pleurant d'attendrissement. A côté de lui se tenait le vieux moine que Bernard avait conduit a laffa, et qui était bien le patriarche de Jérusalem. Dès le seuil de la porte, le chevalier mille genou en terre avec profonde humilité ; mais le roi courut à lui, le releva et l'embrassa en lui disant :

— Ah! Gaucher, Gaucher, comme vous avez bien agi! Comme Dieu vous a favorisé en vous donnant l'occasion de sauver la vie de ce saint prélat et d'arracher la couronne qu'il a mouillée de

son précieux sang aux profanations des Sarrasins I Que j'envie votre sort!., . Mais vous avez mérité celte grâce par votre prud'homie, votre haute piété... aussi veux-je, comme votre seigneur lige, vous guerdonner autant qu'il est en moi, car plus vous aurez et plus vous serez, plus vous pourrez faire le bien et donner le bon exemple aux pécheurs... Gaucher, j'entends que votre domaine de Châtillon soit érigé en baronnie, et que vous mettiez les armes de France en votre écu, et je vous donne autant de bonnes terres qu'il en faudra pour que la susdite baronnie ne le cède a aucune autre du royaume.

En entendant ces paroles, le chevalier se réjouit dans son cœur, car il songea

que dame Iseult et ses fils allaient être bien pourvus; mais il modéra aussitôt sa joie et répondit modestement :

— Sire, point n'ai mérité ces grands éloges et faveurs signalées; mais puisque votre bonté veut bien descendre sur un pauvre homme et petit bachelier tel que je suis, je fais vœu dans cette mienne baronnie d'élever une église en l'honneur de la Sainte Couronne d'épines, et cetle église sera desservie par six chapelains qui prieront Dieu pour la vraie foi et l'extermination des infidèles.

— Gaucher, vous avez bien dit! reprii le roi.

Et il l'embrassa de nouveau.

Alors le patriarche de Jérusalem, qui

s'était tenu tout coi, se levant a son tour, s'approcha du ciievalier.

— Mon fils, dit-il, le roi puissant a payé sa dette; comment Dieu qui est infiniment plus puissant et plus généreux, que les rois de la terre, ne payerait-il pas aussi la sienne? Souventes fois ce grand Dieu a daigner exaucer mes prières et changer a ma voix l'ordre ordinaire des choses. Réfléchissez donc, mon Gis, au vœu que vous pouvez former. Demain, je partirai pour les déserts de la ïhéhaïde, et jamais les hommes ne me reverront mainienant que j'ai accompli ma tâche de remettre la Sainte Couronne entre les mains du roi très chrétien. Venez me trouver ia iiiiit prochaine- dans l'église Saint-Paul de lafia, vous me direz alors quel souhait

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VOUS aurez formé, el je prierai pour vous. Allez donc, et puisse le Saint-Esprit vous éclairer.

Le bon chevalier se relira en marchant a reculons, et le cœur pénétré de respect, de crainte et de reconnaissance.

Tout le reste du jour, il pensa quel miracle il pourrait demander à Dieu.

Quand la nuit fut venue et quand l'heure fixée par le saint homme fut arrivée, il se rendit auprès du patriarche. Il le trouva dans l'église Saint-Paul de laffa, ayant déjà ses sandales aux pieds et à la main un bâton blanc, comme pour se mettre incontinent en voyage.

— Révérend père, lui dit Bernard le Gaucher, par la grande magnanimité du roi, je suis devenu riche homme; moi et

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les miens nous sommes assurés de toutes les prospérités temporelles dont le seigneur veuille bien nous rendre dignes! Mais je crains que dans la suite des âges mes descendants, par ignorance, mauvaise passion ou félonie, ne viennent k démériter de Dieu comme du roi de France et ainsi n'attirent sur eux toutes «ortes de maux. Aussi veux-je vous prier que vous demandiez au Tout-Puissant de me permellre après ma mort de revenir aucunes fois sur la terre pour secourir mes descendants en péril ou les remettre dans la bonne voie. Si trop je demande, révérend père, pardonnez-moi mon extrême ambition, mais ce qui est trop pour l'homme est si peu pour Dieu !

Alors le patriarche se prosterna devant

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Taulel oïl se trouvait la relique; il demeura plus d'une heure étendu sur les dalles, et il ne bougeait non plus que s'il eut été mort. Enfin, il se releva lentement :

— Mon fils, dit-il au Gaucher, votre vœu est exaucé par les mérites de la Couronne d'épines que vous avez sauvée de la profanatioo des infidèles. Soyez toujours pieux et loyal, et Dieu vous concède, par ma voix, que vous puissiez, par trois fois ditrérentes, revenir, après votre mort, parmi les vivants comme vous l'avez demandé. Seulement, dans vos apparitions sur la terre, vous n'aurez pas de pouvoir plus grand que le pouvoir d'un homme pour secourir votre descendance, et chacune de vos visites ne devra pas se pro-

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longer au-delà de trois jours. Prenez donc ceci et écoutez ce que vous aurez a faire pour que les promesses d'en haut reçoivent leur effet.

En même temps, il remit au bon chevalier un petit reliquaire d'or, contenant une épine de la Sainte Couronne, et lui commanda de porter toujours ce reliquaire suspendu à son col, De plus, il lui donna des instructions secrètes, auxquelles Bernard devait se conformer exactement s'il voulait voir l'accomplissement des faveurs divines. Après quoi le vieux moine sortit de l'église et personne ne sut ce qu'il était devenu; d'aucuns pensent qu'il fut enlevé au ciel tout vivant comme le prophète Élie. -.

De ce moment , Bernard le Gaucher

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vécut plus privémenl que jamais avec le roi, lequel envoya la sainte Couronne a Paris. On construisit pour la loger l'église appelée la Sainte-Chapelle, qui existe encore aujourd'hui , et on l'enferma dans une châsse d'or enrichie de pierres précieuses. De sa part, le bon chevalier ne tarda pas à retourner en France, où il devint un puissant baron. Sa dame Iseult eut des pages et des servantes, elle ne fila plus de chanvre grossier ; ses deux fils , quand ils furent grands , furent des chevaliers pleins de courage et toujours soumis aux rois de France, successeurs de saint Louis. Bernard fit bâtir un grand et fort château, oîi il réunit force gens d'armes et vassaux. 11 n'eut garde non plus de manquer k son vœu de fonder un

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couvent en mémoire de ses belles actions en Palestine. Pour ce faire , il éleva , non loin de son nouveau manoir de Chastillon, une belle église avec un cloître où de saints religieux prient Dieu pour le salut des hommes , et il les dota richement comme il convient a des serviteurs du Christ, amis des pauvres et des voyageurs. Sur la fin de sa vie, le bon chevalier s'adonna particulièrement a l'exercice de ses devoirs religieux et à la pratique des bonnes œuvres ; il ne quittait presque plus le prieuré de Sainte-Épine, dont il était le fondateur. Quand il fut près de mourir, il se fit revêtir d'une robe de moine, puis il manda son fils aîné, Archambaud, qui devait être baron après lui, et il lui tint ce propos :

— C'est maintenant et non plus tard, Archarabaud, que je vais aller de vie k trépas. Je vous prie donc de vous bien rappeler mes conseils et de répéter a vos enfants pour qu'ils le répètent plus tard a leurs héritiers « que prud'homie et piété font toute noblesse. »

Arcbambaud le promit humblement, et le Gaucher continua :

— Mon fils, écoutez les recommandations que j'ai encore à vous faire et sur le salut de votre âme, donnez-vous garde d'en oublier aucune. Dès que je serai mort , vous vous chargerez vous-même de m'ensevelir sans permettre qu'on vous aide. Prenez bien soin aussi que l'on ne m'oie pas ce petit reliquaire d'or que vous voyez suspendu a mon col , et qui doit me

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suivre au tombeau. Si vous y manquiez, les plus grands malheurs tomberaient sur vous et sur notre- famille. Ensuite, quand l'Eglise aura prononcé pour moi les prières d'usage , vous prendrez mon cercueil et vous le transporterez de nuit, et avec le plus grand secret , dans un lieu que j'ai fait préparer tout exprès depuis longtemps.

Et il lui désigna un endroit caché du château.

— Surtout, poursuivit le Gaucher, ne révélez jamais a personne la place oîi vous m'aurez mis, mais recommandez à ceux qui sortiront de vous d'être braves, fidèles k leur roi et bons chrétiens.

Archambaud jura de se conformer aux instructions de son père , comme en effet

il s'y conforma , si bien qu'on ne sut jamais oîi avaient été déposés les restes mortels de Bernard le Gaucher, premier baron de Chastillon. Mais d'aucuns croient que le bon chevalier, par grâce spéciale et protection divine, doit reparaître parmi les vivants par trois fois différentes, afin de protéger sa descendance, ainsi que le lui a promis le saint patriarche de Jérusalem. Les canons de l'Église ne s'opposent pas a cette croyance; et comme le dit le texte sacré : « Qui pourrait mettre des bornes a la puissance divine? Quis queat poteniiœ divinœ imponere mêlas ? » Inclinons-nous donc devant les volontés mystérieuses de la Providence, et sachons l'admirer dans tous ses décrets.

Ainsi soit-il.

{Ici finit la légende du bon chevalier Bernard le Gaucher, composée avec soin sur les manuscrits conservés dans le charlrier du monastère de Sainte - Épine - en - Chastillon Puiez Dieu pour celui qui l'écrivit!)

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