‹ Le spectre de Chatillon (volume 2)Chapitre 2 sur 2 · LA FÉLONIE · texte numérisé non relu

LA FÉLONIE

La veillée du baron

Dans une vaste chambre du château de Châtillon , un vieux moine , a crâne chauve, portant le costume de l'ordre de Saint-Benoît, achevait de lire, d'une voix traînante et monotone , la légende naïve

qui sert de prologue a cette histoire. Il était nuit, et quatre torches de cire jaune, dont la flamme oscillait sans cesse aux courants d'air qui se formaient dans cette immense pièce, répandaient une lumière insuffisante ; on distinguait à peine les poutres peintes et sculptées du plafond, les trophées de chasse et les panoplies qui décoraient les murailles. Au fond de la chambre s'élevait un grand lit dont le ciel, en chêne sculpté, était soutenu par des colonnes. Les autres meubles consistaient en dressoirs garnis de vaisselle d'argent, en bahuts, en tables massives, en fauteuils armoriés, luxe grandiose et sombre du moyen-âge. Au pied du lit, un , prie-Dieu d'ébène, sur lequel était posé un crucifix d'Or, attestait la piété pro-

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fonde de ces temps reculés. Au dehors oa entendait par intervalles les cris de veille des sentinelles postées sur les remparts, et de rares coups de canon qui semblaient dirigés contre le château lui-même.

Le vieux moine, qui faisait la lecture à haute voix, avait pris place devant une lourde table carrée, sur laquelle était le manuscrit de parchemin aux feuilles jaunies. Il tressaillait quand les cris des gardes éclataient au milieu du silence, et il se taisait tout a coup, fléchissant les épaules, quand le canon retentissait dans la campagne voisine. Mais bientôt il reprenait sa tâche sur le signe impatient d'un personnage qui, assis de l'autre côté de la table , dans une espèce de

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cathedra à dossier élevé, l'écoutait atleativement.

Ce personnage , si brusque et si impérieux, de manières , avait passé depuis longtemps déjà l'âge moyen de la vie.

Son visage mâle, au teint bistre, était sillonné de rides. Une expression d'iaquiélude et de réflexion ajoutait en ce moment au caractère altier de cette rude physionomie. Sa moustache et ses cheveux étaient entièrement blancs; néanmoins sa taille haute et droite , ses membres musculeux, témoignaient qu'il ne ressentait pas encore les atteintes de la .vieillesse. Un chaperon de velours couvrait sa tète, et il portait une longue robe fourrée de menu-vair. Ses armoiries étaient brodées sur sa poitrine, selon

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l'usage de la noblesse d'alors , et à cet écu, écartelé de fleurs de lis d'or, on reconnaissait facilemeiil dans ce \ieux chevalier , le baron de Châtillon , seigneur du manoir.

Comme nous l'avons dit, il avait écouté avec une extrême attention la légende de son aieul Bernard le Gaucher, malgré les fréquentes interruptions du lecteur. De temps en temps il prenait sur la table un flacon d'argent qui contenait de l'hypocras , et il en remplissait jusqu'au bord deux gobelets de même métal. Chaque fois le moine mouillait a peine ses lèvres; mais le sire de Châtillon ne manquait jamais de vider sa coupe, soit qu'il cherchât dans ce vin fortement épicé des consolations contre une peine secrète, soit

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que ces libations fréquentes dussent stimuler le travail de sa pensée. Il avait absorbé une quantité notable de celte capiteuse boisson sans en paraître troublé, quand enOn la léi^^ende finit, à la vive satisfaction du religieux , dont la voix chevrotante était peu à peu devenue inintelligible.

Tandis que le pauvre moine essuyait son front baigné de sueur et reprenait haleine, le châtelain, demeura pensif. Enfin, il demanda brusquement :

— Par la Croix-Dieu ! révérend père Bénédict, croyez-vous que cette histoire soit bien vraie?

• — Pouvez-vous en douter , monseigneur? N'a-t^elle pas été écrite, comme il est dit dans lé texte, par un moine du

couvent de Sainle-Épine, la maison religieuse dont je suis un humble profès?

— Je savais bien, répliqua le baron avec quelque ironie, que l'auteur de la légende était un moine; je l'avais reconnu à réloge qu'il fait de la générosité du sire Gaucher, mon honorable trisaïeul el fon^ dateur de votre maison... Donnez aui gens d'église et vous êtes sûr qu'ils vous glorifieront dans leurs parchemins; ils vous sanctifieront même au besoin , et c'est ce qui me met en défiance... Mais voyons, père Bénédict, croyez-vous sur votre foi et votre pnrt du paradis, que rame de Bernard le Gaucher puisse re*venir jamais pour protéger ses descendants?

I^ solennité du serment exigé parut

découcerter un peu le père Béuédicl; néanmoins il répondit :

— Je ne sais, monseigneur, si le ciel voudra faire ce miracle en faveur de la noble famille de Châtillon; mais je sais bien qu'il a le pouvoir de le faire et d'en faire de mille fois plus étonnants encore. Ensuite, considérez, je vous prie, que votre aïeul, d'illustre mémoire, avait grandement mérité du ciel et que Dieu n'a pu laisser un tel service sans récompense; considérez que la parole du vénérable patriarche, qui de son vivant avait déjà le don des miracles, ne saurait être vaine; considérez enfin que le sage Bernard est mort en odeur de sainteté, et voyez si toutes ces circonstances ne suffisent pas pour donner confiance dans les promesses

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du patriarche. Ayez donc bon courage, mon (ils, et peut-être votre aïeul obtiendra-t-il de la puissance divine de venir à votre secours dans vos dangers. »

Mais le chevalier ne parut partager que médiocrement l'espoir du bon religieux; il s'agita sur son siège et passa plusieurs fois la main sur son front d'un air d'angoisse.

— Dieu y ait part ! révérend père, dit-il enfin; mais je ne puis compter sur un pareil miracle!

— Et pourquoi cela, mon fils?

— Pourquoi!... parce que la famille de Châtillon ne fut jamais en si grand péril, et que, si mon aïeul devait me venir en aide, il serait venu déjà.

— Monseigneur, répliqua le père Bé-

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nédict timidement, il ne vous appartient, non plus qu'à aucune créature mortelle, d'assigner a Dieu le jour et l'heure de sa miséricorde.

— Non, il ne viendra pas ! reprit le baron dont la voix rude s'altéra et dont les traits se crispèrent; sinon qu'attendrait-il encore? Les miens et moi, ne sommes-nous pas assez abaissés? Ne sommes-nous pas menacés de la ruine, du déshonneur, d'une mort horrible et flétrissante ? Si demain ceux qui assiègent ce château venaient a le prendre, mes biens seraient confisqués, mon manoir serait rasé, mon écu brisé par la main du bourreau ; mon fils et moi nous serions dégradés de la chevalerie et nous aurions la tête tranchée,.. Dites, père Bénédict,

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n'y a-t-il pas Ta de quoi faire sortir les morls du tombeau, s'ils eu peuvent sortir? Morbleu ! convenez donc que toutes vos histoires couchées en écriture sur le parchemin sont des contes pour amuser les enfants, et ne venez pas en fatiguer les oreilles des chevaliers !

En même temps il frappa la table de

son poing fermé, tandis qu'il détournait

la tête pour cacher deux grosses larmes

' qui roulaient sur ses joues bronzées. Le

père Bénédicl ne songeait plus à défendre

la véracité des rédacteurs de la légende ;

son maître venait de laisser échapper des

paroles qui éveillaient en lui de lugubres

pensées. Chapelain du château depuis un

. grand nombre d'années, il avait vécu dans

l'intimité la plus étroite avec la famille de

Châtillon; il en connaissait tous les secrets ; les malheurs qui menaçaient cette noble maison le touchaient comme les siens propres. En voyant les larmes du baron, il ne put retenir les siennes, et tous les deux gardèrent un moment le silence.

— Ah! monseii'nour, dit enfin le religieux avec un grand soupir, vous avez écouté de bien méchants conseils le jour oîi vous avez quitté le service du roi Charles de France, pour venir en l'obéissance du roi d'Angleterre, qui vous abandonne dans celte nécessité !

— Vous avez raison, père Bénédict; et pourtant, plus j'y songe, plus il me semble que je ne pouvais agir différemment.

Écoutez, révérend père, vous êtes un ser-

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viteur fidèle, vous êtes mon confesseur et je puis parler avec vous k cœur ouvert... Quand le roi Charles septième vint en Berry, en 1429, il était pauvre et abandonné de tous les siens ; on l'appelait par dérision le roi de Bourges, et sa cause semblait perdue. Cependant lorsqu'il se présenta devant mon manoir, accompagné seulement d'une dizaine de lances, je l'accueillis comme mon seif^neur lige et mon souverain ; ma personne, mes proches et mon avoir furent mis a ses pieds. Je l'hébergeai lui et ses gens pendant plusieurs jours; il coucha dans ce mien lit que vous voyez la, et je lui fis hommage pour mon fief en présence de tous mes parents, mes soudoyers et mes vassaux. Pendant quinze ans j'ai tenu mon

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serment iavec religion; pendant quinze ans j'ai guerroyé presque nuit et jour pour Charles septième. J'ai assisté a la prise de plus de quarante villes et forteresses ; j'ai souleau pour lui cinq sièges, dont deux dans ce château que j'ai su conserver a son obéissance malgré des nuées d'enne* mis. A ce dur service, mon corps a été criblé de blessures, mes cheveux ont blanchi. Comment ai-je été récompensé de tant de fatigues et de dangers? Quand j'ai voulu réclamer les grosses sommes qui m'élaienl dues, tant pour la solde des soudoyers que pour mes avances personnelles, on m'a toujours répondu que le trésor était vide. Tandis que certains capitaine favoris étaient comblés de biens et d'honneurs, on me refusait tout, h moi

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(il

qui avais lant contribué de ma fortune et de mon bras aux succès de Charles. Indigné de cette ingratitude, je fis écrire au roi les lettres les plus pressantes, elles restèrent sans réponses ; je voulus le voir pour lui remontrer son injustice, je n'obtins de lui que des promesses vagues qui ne se sont jamais réalisées... Par Notre- Dame ! bon père Bénédict, n'y avait-il pas là de quoi perdre patience?

— Monseigneur, j'ai entendu dire que les griefs dont vous vous plaignez ne devaient pas être imputés au roi lui-même, mais bien a des mauvaises gens dont il est entouré.

— Cela est vrai, mon révérend père; l'indolent Charles se laisse dominer par ses favoris ou ses maîtresses, et il ne sait

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ni reconnaître ni défendre ses amis véritables. L'auleur de tous mes maux est sans aucun doute le comte de Giialjannes, dans lequel le roi met une aveui-le conliance. Nous eûmes jadis, Chabannes et moi, une querelle assez frivole lorsque Charles fut s:. 'ré a Reims, eu présence de la Pucclle, et depuis ce temps le comte m'a voué une haine sans bornes. C'est lui qui a toujours empêché son maître de faire droit à mes doléances et qui l'a excité contre moi... Mais laissez-moi poursuivre mon propos. Pendant que j'étais exaspéré des injustices du roi, mon fils bien-aimé, Gauthier de Châtillon, s'énamoura de Marguerite ïalbot, qu'il avait Yue a la passe d'armes de Bordeaux, oîi Gauthier fut vainqueur du tournoi. C'était

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une alliance aussi belle et aussi haute que je pusse la souhaiter. Marguerite ïalbot, nièce de lord Talbol, le plus grand capitaine de l'armée anglaise, est alliée à plusieurs maisons royales ; de plus elle est belle, sage et hardie comme il convient à la femme d'un chevalier. Gauthier l'idolâtrait et Marguerite ne le repoussait pas ; toutefois lord Taibot ne voulut jamais entendre a ce que sa nièce épousât un Français. Il consentait au mariage, à la condition seulement que le fort de Ghâ-» tilion recevrait une garnison anglaise et que nous viendrions, mon fils et moi, en l'obéissance du roi d'Angleterre. Nous refusâmes d'abord ; mais je voyais Gauthier languir et se dessécher; dans les combats, dans les chevauchées, dans les joutes, il

cherchait la mort et c'est miracle qu'il ait échappé aux dangers qu'il bravait a plaisir. Cet étal de choses me désolait. Gauthier est mon fils unique et jamais père n'eut fils plus beau, plus noble et plus vaillant. D'un autre côté, je fis réflexion que l'ingratitude du roi de France à mon égard me dégageait de mes serments; que je ne pouvais être tenu par un contrat que l'on violait ouvertement envers moi. Enfin, j'étais presque ruiné par la guerre que je soutenais depuis tant d'années avec mes seules ressources, et celte alliance allait relever ma fortune... Que vous dirai-je, bon père? 31on fils épousa solennellement Marguerite a Bordeaux, en présence' de lord Talbol et de Ipute la chevalerie anglaise.

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Ea cet endroit de son récit, il sembla que le baron ne piit plus tenir en place. Il se mit a se promener dans la chambre d'un pas rapide et irrégulier. Après un moment de silence, il revint se jeter sur son siège.

— Je vous le dis, moine, reprit-il d'une voix rauque, avec toute votre science de clerc et toute votre subtilité de langue, vous ne me prouverez jamais que j'aie pu, que j'aie dû agir autrement... Vous savez père Bénédict, continua-l-il d'un Ion plus calme, après une courte pause, ce qui s'est ensuivi de ce mariage. Le roi de France, en apprenant ce qu'il appelle ma félonie, est entré dans une violente colère, que mes ennemis et notamment ce double traître de Chabannes , n'ont

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pas manqué d'altiser. Bailleurs la possession de mon cliâleau , silué sur les marches du Berri et du Poitou, est de la plus haute importance. Aussi Charles estil venu en personne pour m'assiéger avec nombreuse compagnie, avec des engins de guerre et des canons, et il s'est logé labas a Sainte-Épine, oîi vos religieux, qui doivent tout aux bienfaits de ma famille, lui font fête et prient sans doute pour le succès de ses armes. Il a chargé Chabannes de la conduite du siège et Chabannes s'en acquitte a merveille, comme vous pouvez voir, car il ne nous laisse de repos ni le jour ni la nuit... Heureusement mon brave Gauthier, qui me sert de lieutenant, me supplée d'une manière merveilleuse pour prolonger la résistance,

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tandis que sa geii lillc cl courageuse femme excite nos gens a bien faire par ses paroles et par son exemple. Marguerite est pour nos blessés comme une providence, et vous ne trouveriez pas un archer au château qui n'affronlât dix fois la mort pour lui plaire. Aussi tenons -nous en échec depuis plus de deux semaines le roi de France et toute son armée.

— Il est vrai, monseigneur, vous vous êtes héroïquement défendu, reprit le chapelain en hochant la tête; cependant le château ne saurait encore tenir longtemps, faute de provisions.

— Et ce n'est pas encore Ta, révérend père, le plus grand de mes soucis, dit le baron d'un ton sombre; ce qui me désespère surtout, c'est que probablement je

n'ai plus a compter sur des secours du dehors. Un messager a bien été dépêché à lord ïalbot, en Guyenne; mais comme nous n'en recevons aucune nouvelle, nous avons lieu de croire que ce messager a péri en chemin et que le capitaine anglais ignore encore nos dangers.

D'ailleurs, les connût-il, il se trouve en ce moment si loin de nous, qu'il ne pourrait arriver à temps pour nous dégager.

Ces nouvelles, dont on avait fait mystère, comme on peut croire, a la garnison du fort, consternèrent le chapelain.

Il reprit d'une voix un peu tremblante: — Eh bien alors, moi^seigneur, pourquoi n'essayez-vous pas encore une fois de vous accorder avec le roi ? Je sais que

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VOUS lui avez déjà envoyé un liéraiilt et que vous n'avez pas reçu de réponse salisfaisanle; mais peut-être qu'une nouvelle tentative réussirait mieux.

Le baron de Châtillon devint plus sombre encore.

— Père Dénédict, repril-il, personne ici, excepté non fils et iiiui, n'a su loulo la vérité sur ce message... On ne voulait pas d'abord laisser pénétrer Saint- Épine, mon hérault, auprès du roi, mais Saint-Épine fut si fidèle et si sa^e serviteur, qu'il parvint enfin jusqu'h Charles. Celui-ci le reçut avec une grande hauteur et une extrême dureté de paroles. Il lui dit que ni mon fils ni moi ne devions rien attendre de sa clémence ; que nous étions traîtres et félons ; qu'il entrerait dans le

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fort par la brèche et qu'il nous ferait couper la léle après nous avoir dégradés de la noblesse et de la chevalerie. Après ces terribles menaces, il congédia mon hérault en l'avertissant que si j'étais assez hardi pour lui envoyer un second messager, il le ferait pendre haut et court sans vouloir l'entendre. Vous voyez donc, père Bénédict, que je ne peux suivre votre conseil. Le serviteur dévoué qui se chargerait de cette mission y laisserait certainement la vie ; d'ailleurs Ghabannes, qui a le commandement de l'armée, ne permettrait à personne d'approcher du roi.

Le père Bénédict ne trouvait pas un mot a répondre; il n'avait su qu'imparfaitement jusqu'à ce moment la gravité de la

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silualion , et lesaveuK complets du baron le frappaient de terreur. H laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura comme anéanti. Bientôt le chevalier se leva.

— Vous ne douterez plas maintenant, reprit-il , que toute celte histoire de mon aïeul Bernard le Gaucher ne soit une invention de quelque clerc oisif, car jamais le nom de Châtillon n'a été si près de périr. Mais si, dans l'embarras où je suis, je ne dois pas compter sur une intervention divine, je m'accommoderais volontiers d'une intervention diabolique, pourvu qu'elle fiit favorable.... Je vous prie donc, père Bénédict, de monter avec Dioi sur la plate-forme de la tour. La nuit est belle et vous pourrez consulter les astres, dont les influences m'ont été bien

contraires depuis quelque temps! Peut être serons-nous plus heureux cette nuit.

Le moine, en effet, s'occupait d'astrologie judiciaire k laquelle on croyait généralement a cette époque. Le baron avait eu souvent recours aux connaissances de son chapelain dans cette science problématique ; il avait même fait disposer sur la plate-forme du donjon une sorte d'observatoire oïl Bénédict pouvait suivre avec facilité le cours silencieux des étoiles. Sa demande n'avait donc rien qui pût surprendre ou offenser le père; cependant Bénédict rougit légèrement et répondit avec une impatience à peine contenue :

— Je vous ai déjà dit bien des fois, monseigneur, que l'astrologie était science divine et non pas diabolique. Ce n'est pas le

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malin esprit, mais Dieu, qui gouverne les inondes et les univers. Si donc la situation des astres me permet de tirer des pronostics sur les événements futurs, c'est par la volonté de Dieu, qui ^ mis une corrélation précise entre les corps célestes et la destinée des mortels. Ainsi vous avez mal pensé en attribuant k l'ennemi du genre humain....

— Eh! révérend père, interrompit le baron avec un farouche désespoir, qu'importe tout cela? Que celte science vienne de Dieu ou du diable, qui s'en inquiète, si elle dit vrai? Tenez, ajouta-t-il d'un air d'égarement, si Satan lui-même se présentait tout a coup devant moi, et me proposait de sauver mon nom et ma race,

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j'accepterais son secours, fùl-ce au prix de mon âme !

A peine achevait-il ce blasphème que le ciel sembla vouloir l'en punir. Un bruit formidable relenlit au dehors , et une fenêtre qui donnait sur la campagne vola en éclats. Un boulet de grosse dimension passa entre le seigneur de Chàtillon et le chapelain, et alla se loger dans la muraille, a l'autre extrémité de la chambre, en faisant rejaillir des débris de pierre et de bois dans toutes les directions. Les torches s'éteignirent; le faucon favori du baron , qui dormait sur son billot, lit entendre un iilapissement sauvaireen battant des ailes ; les armes, suspendues en trophées, croulèrent avec un sinistre fracas.

Au milieu de ce désordre , le sire de Chàtillon restait silencieux; mais le chapelain poussa des cris déchirants qui jetèrent l'alarme dans le château.

Les présages.

Aux cris du père Bénédict, des pages, varlels et hommes d'armes accoururent avec des flambeaux. Le bris de la fenêtre, ces appels de détresse tirent supposer que le châtelain venait d'être tué ou tout au

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moins gravement blessé. En un instant la chambre fut pleine de gens et de lumières. On trouva le moine étendu par terre.

Quant au baron de Cbâtillon, il était debout et immobile , fort interdit en apparence, mais sain et sauf.

Ce vieux ci robuste guerrier, en effet, avait trop l'iiabilude de voir la mort de près, ses nerfs étaient trop endurcis contre les émotions de la surprise pour que le passage d'un boulet de canon a quelques pas de lui pût lui causer un grand saisissement. Mais il était superstitieux, et la coïncidence de cet événement avec le vœu sacrilège que lui avait arraché le désespoir le frappait de stupeur.

Parmi ceux qui accouraient de toutes les parties du château se trouvait un jeune

chevalier de haute miae, a l'air noble et mâle. Celait messire Gauthier, le fils unique du baron. H élait couvert de son heaume et de sa cotte de mailles; ses éperons d'or résonnaient sur les dalles dans sa course précipitée. Pendant qu'il faisait sa ronde pour s'assurer de la vigilance des sentinelles, il avait entendu dire qu'un accident venait d'arriver dans la chambre d'honneur, et il s'était empressé de s'y rendre.

D'abord il n'aperçut pas le baron au milieu des gens qui l'entouraient, et il demanda d'une voix altérée :

^-Ou est monseigneur? mon père est-il blessé?

Le son de sa voix parut rappeler a lui-

même le sire de Châtillon, qui s'avança Yers Gauthier en souriant :

— Non, non, grâce a Notre-Dame, beau fils, dit-il d'un ton affectueux ; mais ce pauvre père Bénédict....

— Je je crois que je n'ai pas été touché , balbutia le chapelain , qui s'était relevé cl se tâlait d'un air d'inquiétude ; mais je craignais pour la vie de notre cher •^t bien aimé seigneur.

Quoi qu'en dît le bon religieux, ses terreurs pour lui-même n'avaient pas été complètement étrangères à ses cris de détresse. On eut l'air de le croire ; mais quelques sourires sceptiques effleurèrent des bouches moqueuses.

—Beau cher père, dit Gauthier en pressant contre ses lèvres la main du baron, je

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remercie Noire-Dame qui vous a sauvé, et si nous parvenons a faire lever ce maudit siège, j'enverrai à Sainte-Epine une lampe d'argent aussi lourde que le boulet dont vous avez été préservé.... Mais comment lés gens du roi ont -ils pu diriger une bombarde précisément contre cette fenêtre?

— Rien n'est habile comme la haine, moti Gis Gauthier, pour lancer un carreau , un boulet ou une sagette. Je gagerais que c'est Chabannes lui-niême qui a pointé ce canon... Mais que faites- vous là, fainéants? poursuivit- il en se lourtiant vers ceux, qui l'entouraient ; ne dcvriezvous pas être a vos postes sur les remparts ? Aussi bien il peut être dangereux de rester ici, car les ennemis doivent voir

toutes ces torches par la lenétre brisée, et s'il leur plaisait de rajuster la bombarde, ils pourraient jouer aux quilles avec les moules de vos bonnets.

Des pages s'élancèrent aussitôt pour étendre d'épaisses draperies devant la fenêtre, et priver ainsi l'ennemi de son but. 11 était douteux que les lourds et incommodes canons sans alTijt dont on se servait alors pussent être pointés une seconde fois avec autant de précision que la première. Nous n'affirmerions pas cependant que la menace du baron n'eut été pour quelque chose dans l'empressement des écuyers et des varlets k quitter la chambre d'honneur. Gomme ils sortaient en désordre, on entendit crier dans une galerie voisine : — Voici madame!... Place a madame!

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La foule bariolée s'einprcssa de se ranger; Marguerite Talbot, épouse de Gauthier, accourut si vite que les deux femmes qui raccompagnaient, des flambeaux a la main, avaient peine li la suivre.

Cette jeune dame, qui pouvait être considérée comme la cause première des malheurs dont la famille de Ghâtillon était menacée, méritait bien, par sa beauté et ses mérites extraordinaires, qu'on bravât pour elles les plus terribles dangers. C'était une blonde et mignonne Anglaise, dont les traits fins, le front blanc et pur, l'œil caressant et langoureux, contrastaient avec sa force d'âme toute virile. Au moment où l'alarme avait retenti dans le château, elle se préparait sans doute à se livrer au repos. Les cheveux en désordre,

à demi velue, elle s'enveioppait d'une mante qu'une de ses femmes avait jeté rapidement sur elle; ses pieds délicats étaient nus dans ses mules de velours.

Elle était si belle ainsi qu'un murmure d'admiration, a peine tempéré par le respect, s'éleva sur son passap^e.

Pour elle, indifférente a ces hommages, elle s'arrêta haletante sur le seuil de la chambre. A la vue du baron et de Gauthier, un vif incarnat reparut sur son visage :

— Intacts tous les deux.! s'écria-t-elle avec un élan de l'âme; merci, ma sainte patronne!... Ah! cher père! et vous, mon Gauthier, que je suis aise de vous retrouver !

Elle baisa la main du baron, puis elle

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jeta autour du cou de son mari ses beaux bras nus que meurtrissait le corselet de fer du chevalier. Gauthier lui rendit avec passion ses caresses.

— Personne n'a péri, belle-fille, répliqua le baron avec une gaîté affectée; personne n'a péri, je vous assure, sauf peut-être ce pauvre vieux Ballhasar, mon faucon favori... Mais, Mort-Dieu! ajouta-t-il aussitôt, je crois que Ballhasar, comme nous tous, a eu plus de peur que de mal. Le voila remonté tranquillement sur son billot; seulement son chaperon et son plumet rouge me semblent un peu posés de travers... Sur ma foi de chrétien! je suis ravi que Ballhasar se soit tiré d'affaire; c'est le dernier oiseau qui me

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reste de feu Geoffroi, mon bon et fidèle fauconnier.

Il s'approcha de Balthasar et se mit à siffloter comme on faisait pour exciter les faucons en chasse. L'oiseau poussa de petits cris de plaisirs en agitant les ^résillons d'argent suspendus a ses pieds.

Com()létement rassuré sur le compte de son favori, le baron revint vers son fils et sa fille. Marguerite, toute tremblante, se soutenait à peine; il l'obligea de s'asseoir.

— Or, ça! dame, dit-il d'un ton un peu grondeur, vous, si hardie et vaillante jusqu'ici, allez-vous devenir couarde et poltronne comme une bourgeoise? Faire tant

de bruit pour un boulet de bombarde !

J'aurais cru (jue vous ne le cédiez en cou-

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raju^e a aucune femme, pas même à celle fameuse pucelle Jeanne, dont il est ,si grand renom!

Marguerite s'assura d'un regard que tous les écuyers et les pages étaient sortis; il ne restait plus dans la chambre que les deux suivantes qui se tenaient près de la porte, et le père Béncdict, qui essayait de se remettre de son émotion en vidant un gobelet d'hypocras.

— Ah! cher sire et excellent père, ditelle en donnant un libre cours a ses larmes, comment pourrais-je conserver mon courage quand je vous vois, vous et mon bien-aimé Gauthier, en si grand péril a cause de moi? il me faut sans cesse, a chaque heure de jour et de nuit, trembler pour lui el pour vous... Oh ! malheureuse,

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malheureuse que je suis, de causer de tels méchefs a ceux que tant j'aime et je révère! Pardonnez-moi, cher sire... Ne cessez pas de m'aimer, mon Gauthier...

Oh! si je pouvais prendre tous les maux pour moi!... Mais j'ai beau prier, faire des vœux aux saints les plus puissants, je ne vois aucun moyen, aucun espoir de sortir de ces mortels embarras ! »

Gauthier la regardait avec tendresse. « Ce n'est pas moi qu'il faut plaindre, gentille Marguerite, reprit-il ; j'ai eu tant de bonheur et tant de joie auprès de vous, ma douce mie, que je ne saurais les payer assez cher. Mais quand je songe que vous si douce et si charmante... »

Il n'acheva pas et se détourna brusquement. Le baron frappa du pied :

« Maiigrobleuî beau-fils, dit-il avec une dureté exagérée, peut-être à dessein, que signifient toutes ces lamentations?

El vous, dame, n'étcs-vous pas fille, sœur et femme de chevalier ? Au pis, que risquons-nous, Gauthier et moi? D'être tués dans notre armure en combattant avec vaillance? La belle affaire, ma foi ! Depuis quarante ans je m'expose chaque jour à de pareils dangers, et à la garde de Dieu! Vous êtes jeune, fille Marguerite ; vous n'êtes pas encore habituée a ces idées comme était ma défunte dame, Isabeau de Rocheforl, la mère de Gauthier. Quand je partais avec ma compagnie pour chevaucher en terre ennemie , ou pour écheler une forteresse, elle était aussi tranquille que s'il se fut agi de voler un

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héron sur la rivière ou d'aller entendre la messe au nioutier de Sainte-Épine; et quand je revenais, après avoir donné et reçu force horions, elle me disait tant seulement : « Bonjour, cher sire; m'ap- ») portez-vous du butin? » Voila comme doit être la femme d'un chevalier... Mais, par le chef de saint Martial! laissons ces bagatelles. Les Français, et ce maudit Chabannes qui les commande, ne nous tiennent pas encore ; le château est fort, nous avons bonne garnison; nous résisterons bien jusqu'à ce que nous soyons secourus par lord Talbol , votre honoré oncle, qui doit savoir maintenant combien nous sommes empêchés... »

Marguerite regarda tour h tour Gauthier et le baron comme pour s'assurer si

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elle devait croire a ces paroles d'espérance. Mais Gauthier avait les yeux baissés, et elle ne vit dans ceux du baron qu'une expression d'indulgence et de bonté pour ses faiblesses.

— Gela est-il bien vrai ? dit-elle avec un air de doute ; ne me trompez-vous pas ? Oh! si je pouvais croire que d'un moment à l'autre nous allons voir paraître mon bel oncle avec sa vaillante armée, pour nous délivrer et pour chasser devant lui ces impitoyables Français?... Mais pourquoi cet espoir ne se réaliserait-il pas? ajouta la jeune femme qui, suivant l'usage des personnes passionnées, passait d'un sentiment a l'autre avec une extrême facilité; cet événement ne serait-il pas tout simple et tout naturel ? Tenez, cher père,

os LE SPECTUE

je veux vous conter un rêve que j'ai eu la nuit dernière, et qui me paraît une manifestation d'en haut.

— II me semblait que je me promenais, sur ma petite haquenée blanche, dans les

vertes prairies du Derbyshire où je suis

« née. Un beau soleil éclairait la campagne, et j'étais bien joyeuse, et mes grands lévriers bondissaient autour de moi, faisant entendre des jappements de plaisir. Voija que tout a coup je vis venir à moi de tous les points de l'horizon des hou^mes a figures sauvages, poussant des cris barbares ; ils avaient le kilt et le plaid des gens des hautes terres; comme les higlanders, ils étaient arméa du dirk et de la clajmore. Je voulais fuir, mais de quelque côté que mon cheval tournât ses

Oli CUATILLON 09

pas, j'apercevais les figures sauvages, j'entendais les cris féroces, et le cercle se rétrécissait continuellement autour de moi. Folle de terreur, je joignis les mains et je levai les j^eux au ciel pour l'implorer. Alors je vis descendre de la voûte azurée un ange vêtu de blanc, avec de grandes ailes d'or, tel qu'on ùous représente l'archange Michel; il tenait a la main une lance de feu et glissait dans l'espace avec la rapidité d'une étoile filante. En un instant il fut près de moi ; et comme les higlanders allaient m'atteindre, il dirigea contre eux sa lance enflammée. Aussitôt tous ces personnages farouches furent dispersés, et je me réveillai frémissante et baignée de sueur... Dites-moi, cher sire, et vous, Gauthier, ce rêve ne prouve-t-il

ii)0 LE SPECTIIE

pas que Dieu , au moment où nous y compterons le moins, va nous envoyer un protecteur qui nous délivrera de nos ennemis?

A celte époque , on croyait généralement que les songes avaient une signification prophétique; il n'était donc pas étonnant que le récit de Marguerite eût rendu pensifs Gauthier et son père, d'autant moins qu'ils se trouvaient dans ces situations cruelles où l'on se rattache au plus frivole espoir. Cependant le baron ne tarda pas a relever la tête, et il dit de ce ton d'affectueuse indulgence qu'il prenait avec sa belle-fille.

— Oui, sans doute, dame Marguerite, nous serons secourus; votre songe le prouve clairement, 'l'oulefois ce bel ar-

DE CnATILlnOrs' iOl

change à la lance de feu ne ressemble-t-il pas à quelque niuf!;'uet chevalier de France ou d'Angleterre que vous auriez vu dans un tournoi ? Hein ! vous rougissez?... Il ne faut pas vous offenser des plaisanteries d'un vieil homme de guerre tel que moi, ma fille... Mais allons! Gauthier, ramenez cette jolie songeuse dans sa chambre, et tâchez de chasser les mauvaises pensées dont elle est obsédée. Vous n'avez pas besoin de faire de nouvelles rondes pour cette nuit; je n'ai pas sommeil el je vi- * silerai les postes en personne.

Gauthier voulait refuser et épargner au sire de Ghàtillon cette pénible surveillance; mais le baron ne souffrait pas la contradiction.

— Si je suis votre \tv\'C, dit-il, jo suis

aussi votre seigneur et le commandant de cette forteresse; retirez-vous donc dans votre -appartement, je vous l'ordonne, et laissez-moi le soin du service pour cette nuit. Aussi bien, le père Bénédict et moi, nous avions fait le projet d'aller consulter les astres là-haut sur la grande tour, et si notre révérend chapelain est remis de sa frayeur...

— Je suis à vos ordres, monseigneur, dil le moine en s'approchant humblement; il est près de minuit, et c'est l'heure oîi l'influence des astres est surtout puissante.

— A merveille donc!... Bonsoir, Gauthier; bonne nuit, mignonne! et surtout ne rêvez pas trop des galants rhevahers de la terre ou du ciel; sinon, morbleu!

DE CUATH-LON 103

nous nous fàclierous, je vous en uverlisl

Le chevalier se mit à rire le premier de sa plaisanterie; puis il tendit la main a son fils, baisa Mariçuerite sur le front, et les jeunes époux, précédés des femmes qui portaient les torches, s'éloignèrent avec une évidente satisfaction d'être un moment réunis.

Quand le baron se retrouva seul avec le chapelain, ses traits changèrent subitement d'expression.

— Pauvre chère enfant! dil-il avec tristesse, il faut bien la tromper puisque la vérité la tuerait... Gauthier l'idolâtre et elle est bien digne de celle tendresse ; jamais plus gracieuse dame n'a été l'ornement d'un manoir.

104 I.E sPECTnii

— Monseigneur, dit le chapelain en hochant la tête, Hélène la Troyenne était aussi, à ce qu'assurent les anciens poètes, une fort belle créature ; et cependant pour elle on a fait la guerre de Troie ; pour elle une grande ville a été détruite, après dix ans de siège , et un peuple a été exterminé.

Le baron de Chàtillon ne connaissait ni Hélène, ni la guerre de Troie, ni les poètes classiques dont parlait le révérend père; aussi ne répondit-il pas a celte observation pédantesque , et, prenant un flambeau sur la table, il invita le moine a le suivre.

Ils sortirent de la chambre et s'engagèrent dans un de ces interminables escaliers tournants, étroits, humides, percés

DE CIIATILI.ON i05

de meurtrières, qui étaient alors en usage. Après avoir gravi une centaine de marches au moins, ils alleignirent la plateforme de la maîtresse tour du château, appelée tour du donjon.

De la on dominait non -seulement les vastes constructions de la forteresse, mais encore tout le pays d'alenlour. La nuit élail tiède et claire; la lune dans son plein répandait sur les objets une lumière douce qui permettail de distinguer leurs formes et leurs couleurs. Aussi le baron et son astrologue, avant d'examiner le ciel , promenèrent-ils un moment leurs regards sur la terre.

Comme nous l'avons dit, le château était construit au sommet d'une colline escarpée; a droilo et à gauche, quelques

106 LE SPECTUJi:

collines moins hautes étaient couvertes de bois , de vignobles et de vergers. Cependant, en face de Châtillon, l'œil s'égarait sur une plaine verte et plantureuse que traversait, comme un ruban d'argent, une belle rivière aux capricieux détours. Non loin de la rivière apparaissait un grand bâtiment gothique , avec un clocher élancé ; c'était le prieuré de Saint-Épine, où Charles VJl logeait en ce moment.

L'armée assiégeante était cantonnée en partie dans le bourg de Châtillon, situé au pied de la colline , en partie sur les coteaux voisins, où l'on entrevoyait vaguement des pavillons de toile et des bulles de branchages. Sans doute bien des yeux étaient encore ouverts dans ce vaste espace et bien des hommes erraient

DE CHATILLO^^ 107

invisibles en méditant des projets homicides; mais tout paraissait calme; sauf quatre ou cinq feux de bivouac qui s'éteignaient derrière les arbres, on ne voyait aucune trace de l'activité tiumaine. Les bombardiers qui avaient, a grands renforts de bras, traîne un canon sur la hauteur en face du manoir, las d'exercer leur adresse sur des murailles de douze pieds d'épaisseur, ou satisfaits d'avoir di- Tis^é contre la fenêtre du baron le coup qui avait failli être si fatal au châtelain, laissaient maintenant reposer leur instrument de mort. Le silence de la nuit n'était plus troublé, à longs intervalles, que par les cris des sentinelles qui se répétaient de distance en dislance sur les remparts. Le cbâteau lui même avait une appa-

rence de grandeur et de solidité qui devait rassurer ses défenseurs. Il formait un assemblage de bâtiments massifs, protégé par de grosses tours que reliaient entre elles des murs crénelés. Au centre s'élevait le donjon où le baron et Bénédict se trouvaient en ce moment ; le clocher de la chapelle atteignait à peine la moitié de cette construction colossale, flanquée de tourelles et de poivrières. L'escarpement de la colline rendait la forteresse inaccessible sur trois côtés ; du côté opposé au village seulement la pente paraissait d'un facile accès. Aussi toutes les ressources de l'art militaire a cette époque avaient-elles été mises en usage pour fortifier cet endroit. Une double muraille , un double fossé, une barbacane ou corps de garde

Dis CliATlLLOIi i09

extérieur, des palissades, des chausselra|)pes, rien n'avait été omis pour tenir en écliec les assaillants. Les fossés manquaient d'eau , mais ils étaient creusés dans un roc trop dur pour qu'on piît miner les remparts. D'ailleurs la garnison, se sentant inexpugnable sur les autres points, se portait tout entière sur celui-ci, et, comme elle était nombreuse, elle n'avait pas eu de peine jusqu'à ce jour à repousser les troupes royales.

Le 'jhapelain ne donna qu'une attention distraite à ces détails ; mais le baron de Châlillon parut contempler avec satisfaction ce spectacle de sa puissance. Après avoir scruté lentement toutes les parties du château, il murmura en soupirant:

no LE Si'liCTKE

— Ah ! si j'avais pour trois mois de vivres !

Enfin il s'avança vers un créneau où le père Bënédict avait établi son observatoire. Une lunette à pivot et deux ou trois instruments assez grossiers , destinés a prendre la hauteur des astres, formaient tout l'appareil de l'astrologue. Celui-ci s'était déjà mis à l'œuvre, et dirigeait son télescope vers la portion de la voûte céleste qu'il désirait explorer.

— Eh bien î père BénédicI, demanda le baron avec impatience, que dites-vous de l'aspect du ciel cette nuit ?

— En vérité, monseigneur, je m'y perds, répondit le moine après un moment d'observation. L'astredominant m'est inconnu, et je ne me souviens pas de l'avoir vu sur

DE CHATILLON il!

les planisphères célestes ; il appartient sans doute a celte classe d'étoiles que nous nommons informes, parce qu'elles ne font partie d'aucune constellation ; mais, par la manière dont il est placé, sa prépondérance sur voire étoile est décisive au moment oîi je vous parle.

— Et vous ne pouvez vous assurer, mon révérend père, si celle influence est favorable ou défavorable ?

~ Elle est favorable ; cependant....

— Par la mordieu! interrompit le baron avec élonnemenl en se penchant a l'échancrure d'un créneau, que se passe-t-il donc dans la chapelle?

Le père Bénédict regarda distraitement de ce côté et demeura frappé de surprise. Une grande lumière apparaissait dansl'in-

i I -2 LE SPECTRE

térieurde l'é^iisp.el les verrières coloriées resplendissaient de mille feux. En même temps un chant mélodieux, des sons d'orgues, des voix suaves montèrent vaguement vers les deux observateurs, au milieu du calme profond de la nuit.

— Père Bénédict, demanda le baron, qui donc avez-vous chargé de chanter l'office a pareille heure ?

— En vérité, monseigneur, balbulia le chapelain, j'ignore.... Ce soir, après V Angélus^ j'ai fermé moi-même l'église*, et j'en ai encore la clef dans ma poche.

— 11 y a pourtant du monde là-bas e(... écoutez !

Ils prêtèrent de nouveau Toreille. Les sons s'affaiblissaient de manière à se confondre avec le frémissement de la brise

DE CUATILLO 115

dans les giroflées et les pariétaires qui croissaient sur la vieille tour ; mais la grande lumière ne diminuait pas. On eût ditd'un embrasement intérieur; les figures de saints, peintes sur les vitraux, semblaient s'agiter sous leurs auréoles d'or, dans leurs robes de pourpre et de lapis.

— Ceci est merveilleux! dit le baron. Dieu voudrait-il réellement punir mes blasphèmes de cette nuit?

— C'est moi plutôt, dit le père Bénédict

d'une voix tremblante, qui aurai excité la

colère des puissances célestes en me livrant

aux pratiques de l'astrologie judiciaire.

Ces pratiques, s'il faut l'avouer, ont élc

réprouvées par plusieurs conciles, bien

que notre saint-père le pape ne les ait pas

défendues. J'ai péché par orgueil et par 1 ^ s

1 14 LE SPECTUE

présomption en voulant pénétrer les impénétrables décrets de la Providence....

Mon Dieu, pardonnez - moi , Confiteor..,. mea culpâ.... Je me soumettrai a toutes les pénitences que mon supérieur ecclésiastique voudra m'infliger.

Le vieux moine se frappait la poitrine en versant d'abondantes larmes. Le baron de Cbâtillon se rapprocha de lui :

— Père Bénédict, reprit-il d'une voix ferme, que ce soit miracle ou magie, œuvre de Dieu, des hommes ou de Satan, je veux savoir ce qui se passe dans la chapelle.... Venez avec moi.

— Monseigneur, je vous prie de réfléchir. Ni vous ni moi, peut-être nous ne sommes en état de grâce ; ne serait-ce pas tenter Dieu ? Si encore j'avais mon étole...

UE CUATILLON H 5

— Allons! dit le sire de Cliâtilloa d'un ton impérieux, relevez-vous et descendons.... je le veux.

Il saisit le chapelain par le bras et l'entraîna précipitamment vers l'escalier où il avait laissé son flambeau ; puis ils se mirent à descendre les marclies d'un pas rapide, et ils ne tardèrent pas a se trouver dans une vaste cour a l'extrémité de laquelle s'élevait l'église. Pendant le trajet, ils ne rencontrèrent personne, cette partie centrale du château n'étant l'objet d'aucune surveillance. Les jambes du père Bénédict fléchissaient sous lui. Le baroo, au contraire, accélérait sa marche avec une vivacité fébrile. Au moment d'atteindre la porte de l'église, il tira la dague

qu'il portait k sa ceinture et dit laconiquemen t au père :

— Ouvrez.

Bénédict prit la clé, mais il essaya vainement de l'introduire dans la serrure ; il fallut que son maître se chargeât de ce soin. Enfin, la porte céda, et, tournant sur ses gonds , laissa voir l'intérieur de la chapelle.

Tous les cierges étaient allumés ; de là provenait la brillante clarté qui se répandait au dehors ; mais l'église était vide et il y régnait un morne silence, bien qu'on y respirât une odeur d'encens fraîchement brûlé. Le père Bénédict tomba sur ses genoux, sans franchir le seuil ; le baron, sa barette d'une main, par respect pour ce lieu consacré, et sa dague de l'autre, pé-

DE CHATILLOX 117

netra seul dans la chapelle et s'avança vers le chœur, où il venait d'apercevoir un homme agenouillé, le front appuyé contre terre.

Le Fauconnier.

Le baron, comme on peut le croire, était fort troublé; mais il vivait a une époque où le courage était réputé la première des vertus, et dès sa plus tendre enfance il avait appris a réprimer tout

120 Li: SPECTRE

sentiment indigne d'un noble clievalier.

Aussi, quoique sa poitrine fût oppressée, s'avança-t-il sans hésitation vers le sanctuaire, dont, comme nous l'avons dit, tous les cierges étaient allumés.

Au bruit de ses pas, le personnage agenouillé devant l'hôtel se souleva lentement et se tint au bas des degrés comme pour l'attendre.

L'inconnu paraissait avoir à peu près l'âge du baron, bien qu'il n'en eût pas la vigueur mâle, l'imposante fierté. Son corps, au contraire, était maigre et osseux, son visage pâle et austère. En revanche, son regard brillait d'un éclat extraordinaire; le fluide puissant que dardait cette prunelle ardente brûlait comme le feu ; on eût dit de l'esprit divin rayon-

1>E CIIATILLON ' i2l

nant a travers une enveloppe mortelle.

Son costume consistait en une robe et en une pèlerine de bure parsemée de coquilles; un long chapelet était attaché à sa ceinture. Par contraste avec ces vêtements, qui annonçaient qu'ilavait accompli quelque voyage de dévotion, sa main gaucheétait couverte d'un de ces gants de daim gris à larges revers, comme en portaient alors les fauconniers de profession, et une fauconnière de velours était suspendue sur son dos par un baudrier brodé aux armes de Châtillon.

A peine le baron eut-il envisagé ce personnage mystérieux, que tous les autres sentiments firent place dans son esprit a une grande surprise.

— Geoffroi! mon fidèle Geoffroi, s'écria-t-il, te voilà donc revenu?

Celui qu'il appelait Geoffroi ne répondit pas, mais lui montra l'autel d'une main, tandis que de l'autre il lui faisait signe de s'agenouiller. Le sire de Châtillon obéit machinalement. Après avoir balbutié une courte prière, il se releva et voulut parler ; mais l'homme de la chapelle parut croire que le lieu n'était pas propre a une conversation profane, et il s'achemina d'un pas grave vers la porte de l'église. Le baron le suivit, subjugué par une autorité dont il ne pouvait se rendre compte. Quand ils furent dans la cour, l'inconnu dit d'une voix vibrante :

— Sire de Châtillon, mon seigneur et mon maître, je vous salue.

DE CIIATILLO» 125

— Geoffroiî le fauconnier Geoffroi!

s'écria le père Bénédict a son tour, en examinant le nouveau venu à la clarté de la lune. Grand Dieu! les morts sortentils du tombeau?

— Que mon pauvre Geoffroi soit encore vivant, dit le baron d'un ton cordial, cela ne peut être l'objet d'un doute, puisque le voilà... Mais comment se trouve-t-il au château? Comment a-t-il pu y pénétrer quand nous sommes si soigneusement bloques? Comment n'ai-je pas été prévenu de son retour? C'est la ce qui bouleverse ma raison.

Le fauconnier ne répondait pas, et un sourire de dédain mélancolique effleurait ses lèvres.

— Parlez, Geoffroi, reprit le chapelain.

qui ne pouvait encore bannir toute pensée d'une intervention surnaturelle. Est-ce bien vous qui nous revenez après plus de dix années d'absence ? Cependant Archibald, récujer de monseigneur, qui avait fait en votre compagnie le pèlerinage de Saint-Jacques en Galice, nous a cent fois assuré que^vous vous étiez noyé sous ses yeux, au passage d'une rivière en Espagne, et j'ai dû di1*e un grand nombre de messes pour le repos de votre âme.

— En effet, continua le baron, Archibald affirmait t'avoir vu mourir, mon gentil fauconnier; et chaque fois qu'il parlait de toi, ses yeux se remplissaient de larmes... Parquet miracle donc es-tu réchappé?

— Celui qui tient le sort des; boiumet

UB CUATILLOrt liS

dans sa main, répliqua Geoffroi de sa voix pénétrante, peut aussi facilenaent sauver que perdre. 11 sait préserver ceux qu'il lui plaît de l'eau, du feu, des armes meurtrières... Un souffle de sa bouche suffît pour éteindre ou rallumer le flambeau d'une vie humaine.

Le chapelain ne disait rien; mais il conservait des doutes que l'œil scrutateur du fauconnier sut découvrir au fond de sa pensée.

— Pcre Bénédict, reprit Geoffroi, voulez-vous savoir les dernières paroles que je prononçai en vous quittant, il y a dix ans? Vous veniez de m'annoncer que vous consulteriez les astres pour savoir de mes nouvelles, et je vous répondis : « Mon

i^ft LE SPECTRE

père, laissez les astres en repos et priez pour moi !

— Cela est vrai, cela est vrai ! s'écria le moine, et pourtant...

— Eh! mordieu! interrompit le baron, il n'est pas besoin de tous ces signes pour reconnaître mon fauconnier Geofîroi, il ne faut que le regarder : sa personne n'a pas subi le moindre changement ; ses traits n'ont pas vieilli pendant ces dix années qui cependant doivent avoir été rudes pour lui... Tu auras été prisonnier des Espagnols ou des Anglais, fauconnier, et tu viens seulement de recouvrer ta liberté : n'est-ce pas cela? Mais, encore une fois, comment as-iu pénétré dans le château?

Une souris ne pourrait entrer à Ghâtillon sans la permission de ces maudits Frau-

DE CUATILLON i27

çais... Et puis, comment te trouves-lu dans la chapelle? Qu'y faisais-tu? D'où viennent ces chants que nous avons entendus tout à l'heure, le père Bénédict et moi, et qui nous ont si fort étonnés?

Geoffroi restait impassible.

•— Sire de Châtillon, dit-il enfin, ce n'est pas pour parler de moi que je suis ici , mais pour accomplir l'œuvre de votre salut... Ma mission peut être longue et difficile ; j'ai hâte de la commencer.

— Ta mission! mon salut! répéta le baron au comble de l'étonnement. Tu ne peux ignorer, bon fauconnier, dans quels dangers je me trouve en ce moment, et tu parles de me sauver, loi?

— Je l'essayerai du moins, et le Tout-

Puissant m'accordera peut-être la grâce d'y réussir.

— C'est là, messire, une singulière prétention... Mais, j'y songe, pour que tu parles ainsi, tu dois être chargé de quelque message important pour moi... Oui, c'est cela... tu viens de Guyenne, sans doute, et tu m'apportes des nouvelles de lord Talbot, le grand capitaine anglais. Lord Talbot marche-t-il a mon secours? As-tu quelque lettre a me remettre de sa part?... Père Bénédict, ajoula-t-il en se tournant vers le vieux moine, voila sans doute l'événement heureux qui nous était annoncée par les étoiles.

Geoffroi répondit lentement, après une nouvelle pause :

— Je n'arrive pas de Guyenne et je

1)E CHATiLLOr* 1^9

n'apporte pas de lettre de lord Talbot. Mais vous ne devez attendre aucun secours de ce côté. L'armée anglaise a été défaite, il y a cinq jours, dans une grande bataille devant Toulouse ; lord Talbot y a péri avec ses deux fils, et les Anglais sont pour toujours chassés du sol de France.

Le sire de Chàiillon, en entendant ces nouvelles, fut sur le point de tomber a la renverse. *

— Es-tu sûr de ce désastre ? balbutia-t-

il ; et comment le sais-tu ? i^ \{:y)\Â{^l%'^ 7

— Qu'importe? pourvu que le fait soit

certain. Mais ne perdons pas de temps : le

jour et l'heure sont venus ou il faut agir, si

nous ne voulons pas que le nom de Chii-

tillon périsse.

— Et quand tout me manque a la fois, dit le baron avec une sorte de désespoir, quand je suis menacé d'une ruine complète, tu parles de me sauver Que signifie cette sotte plaisanterie?... Fauconnier, crois-tu que l'autorité me manque pour châtier un railleur audacieux ? Croistu donc que nous n'ayons plus ici de fouets,

de chaînes et de prisons? Sang-Dieu 1

malgré tes vêtements de pèlerin et tes chapelets bénis...

Il n'acheva pas et fut ébloui par la flamme qui sortait de. l'œil du fauconnier. Il demeurait interdit et confus, pendant que Geoffroi répondait d'un ton grave :

— Rendons-nous dans votre chambre, et vous ferez appeler auprès de vous les

l>i: CHATILLON 1^)1

personnes de votre famille et de votre alliance... Alors je dirai ce que Dieu m'inspirera.

Et il se mit en marche vers la porte de la grande tour.

Ni le baron de Ghâtillon ni le père Bénédict ne purent jamais se rendre compte, plus tard, de leur facilité k se soumettre aux ordres de cet étrange personnage, la condescendance surtout du fier seigneur fut tenue a miracle. Quoi qu'il en fût, l'un et l'autre se mirent a suivre Geoffroi sans hésitation, machinalement, comme s'ils eussent obéi a quelque irrésistible influence.

On trouva sur les premières marches de l'escalier le flambeau que le sire de Ghâtillon y avait laissé; mais le fauconnier ne

semblait pas en avoir besoin. Tous les détours du château lui étaient familiers, et il marchait d'un pas assuré.

Le trajet jusqu'à la chambre d'honneur se lit dans le plus grand silence. En traversant le vestibule, le baron ordonna brièvement aux pages qui dormaient à moitié sur des bancs de bois, d'aller chercher son lils.

— Et si dame Marguerite, continua-t-il, pouvait l'accompagner, les choses n'en iraient pas plus mal ; car elle est femme de tête et de résolution. Qu'en dis-tu, fauconnier?

Geoffroi inclina la tête en signe d'approbation, et l'on entra dans la chambre. Les torches avaient été rallumées; les traces du boulet de canon avaient été

JJE CHATILLON 135

en parties effacées. Le baron s'approcha de la table, prit un irobelet d'hypocras qu'il vida, et invita Geoffroi et le chapelain à l'imiter. Mais le fauconnier ne parut pas l'avoir entendu et demeura immobile, la tête penchée, les bras croisés sur sa poitrine. Quant au père Bénédict, il était tombé sur un siège, dans l'embrasure d'une fenêtre, ses dents claquaient, et son regard effaré trahissait le désordre de ses pensées.

Le chevalier se promenait h grands pas. Tout à coup il s'arrêta devant le faucon, qui paraissait endormi sur son billot.

— Ami Geoffroi, reprit-il, n'aurais-tu pas une caresse pour mon cher Balthasar, ton élève, le dernier présent que lu me fis, k ton départ pour i'Et?pagne? C'e&t le plus

i54 LE SPECTRE

vaillant et le plus noble oiseau que tu aies affaiié^ bien que, comme nous, il ne soit pas de la première jeunesse, ce pauvre Ballhasar.

Et il passa doucement la main sur le pennage de l'oiseau de proie. Geoffroi ne bougea pas, mais il tourna son regard fixe et brillant vers le faucon. Aussitôt celui-ci parut pris d'un tremblement con^ vulsif ; ses plumes se hérissèrent, ses ailes frémirent, et il s'agita d'un air d'angoisse sur son perchoir.

Le sire de Châtillon se contenta de murmurer :

— Que Dieu nous assiste !

Et il reprit sa promenade,

Bientôt Gauthier et dame Marguerite

DE CHAIILLON 1 55

parurent, précédés par leurs gens qui tenaient des flambeaux, selon l'usage. Gauthier était encore couvert d'une partie de son armure, Marguerite avait réparé le désordre de sa toilette et portait le riche costume des dames de sa condition. Cependant les deux époux avaient les yeuxrpuges, comme s'ils eussent récemment versé des larmes, circonstance que les malheurs présents expliquaient sulTisamment.

— Beau cher père, demanda Gauthier avec agitation, on m'annonce qu'un messager est arrivé... Mais comment aurait-il pu traverser les lignes ennemies? Ce serait un véritable prodige.

— Vous ne savez pas dire si vrai, beau fils, répliqua le baron ; mais approchez, il s'agit de choses sérieuses Approchez

156 LE 3PECTRE

aussi, dame, et préparez-vous à entendre de tristes nouvelles.

Marguerite pâlit, mais elle n'osa faire aucune question. Gauthier chercha le messager du regard avec avidité.

— Geoffroi ! s'écria-t-il au comble de rétonnement en le reconnaissant; est-il possible? Nous avons cru si longtemps...

Mais sois le bien-venu, fauconnier, je n'oublierai pas que c'est toi qui m'as donné les premières leçons dans l'art de l'équilation et dans le noble déduit de la chasse a l'oiseau,.. Un heureux temps, Geoffroi, quand nous chevauchions dans les prairies voisines de la rivière, a la poursuite du héron et du butor !

— Les temps sont bien changés, sire

Gauthier, dit le faucoDnier d'un ton sombre.

Lejeune chevalier demeura glacé de cet accueil ; Marguerite se rapprocha de lui, toute tremblante.

— Gauthier, murmura-t-elle d'une voix étouffée, vous connaissez donc cet homme ? il m'épouvante !

Cependant Geoffroi , d'un air d'autorité qui contrastait avec son humble condition, avait fait signe à Gauthier de Chàtillon et à Marguerite de s'asseoir. Pour lui, il se tourna vers les pages et les suivantes groupés devant la porte :

— Que tout le monde s'éloigne, commanda-t-il, et que nul ne soit assez hardi pour essayer d'enlendre ce qui va se dire ici!

138 LE SPECTUE

A peine avait- il parlé, que les gens de service s'enfuyaient comme une volée d'oiseaux effarouchés. Le père Bénédict se leva pour sortir aussi :

— Restez, mon révérend père, dit le fauconnier; bien qu'on puisse vous reprocher votre goût pour une science profane, vous êtes un homme juste, craignant Dieu, et un ami sûr de la famille de Châtillon. Votre place est donc ici, parmi ceux qui doivent le plus désirer que son honneur soit sans tache.

Le chapelain vint s'asseoir modestement, un peu rassuré par ces paroles bienveillantes. Après un moment de silence, le fauconnier reprit :

— Sire baron, veuillez apprendre à

DE CUATILLON 150

Yolre fils et à votre fille les nouvelles que je viens de vous apporter.

Le chevalier obéit et raconta comment la mort de lord Talbot et la défaite de l'armée anglaise leur enlevaient l'espoir d'être secourus désormais. Marguerite poussa des cris déchirants.

— Lord Talbot, mon parent, mon second père ! s'écria-t-elle ; le plus loyal et le plus brave chevalier de la chrétienté ! Oh I maudit soit le jour oîi cette gloire de ma famille et de mon pays s'est éteinte... honte et malheur sur celui qui a répandu ce généreux sang!

Les sanglots la sufToquèreut, Le baron et Gauthier eux-mêmes ne purent retenir leurs larmes. Le capitaine Talbot, que l'on surnommait alors V Achille de l'Aiiglitcne,

avait mérité l'admiration et le respect de tous les partis; seul, depuis vingt ans, il tenait sérieusement en échec la fortune de Charles Vil. Les deux chevaliers, qui avaient vécu dans l'intimité du noble capitaine anglais, devaient naturellement sympathiser avec la douleur de leur femme et de leur fille.

Cependant le fauconnier Geoffroi les observait en fronçant le sourcil.

— Qui donc pleurez-vous, mes seigneurs de Châtillon ? demanda-t-il avec une amère ironie; pourquoi cette douleur, quand le plus redoutable ennemi de la France vient de succomber dans le combat? Que cette jeune dame étrangère pleure et se lamente, soit! qu'importent les pleurs et les gémissements d'une

femme? Mais vous, pourquoi ce deuil et celte consternation ? N'êtes-vous pas les descendants de Bernard le Gaucher, le serviteur et l'ami du roi saint Louis?

N'êtes-vous pas les fils de ce valeureux. Guillaume de Châlillon, qui mourut a la bataille de Crécy en défendant la bannière de Philippe de Valois? N'êles-vous pas les fils d'Archambaud de Chàlillon, qui périt d'un coup, de hache destiné au roi Jean devant Poitiers ? N'était-ce pas votre père, baron de Chàlillon, qui tomba mort dans les champs d'Azincourt? Oîi suis-je donc? Pour qui tient ce fort du loyal Gaucher? Quels sont ces ennemis qui vous assiègent, quel est ce roi dont vous craignez tant la colère?... Honte et malheur sur vous, sires de Chàlillon ! ces

i42 LE SPECTRE

ennemis sont des Français; ce roi, c'est votre souverain, le roi de France! vous vous êtes vendus pour une femme... et Dieu va vous punir par une mort ignominieuse d'avoir trahi votre prince, votre patrie et votre serment.

— Insolent varlet! s'écria le baron en se redressant furieux.

Gauthier porta la main a sa dague.

— Si vous osez proférer dentelles vilenies, s'écria- t-il en rugissant, je vous clouerai la langue dans la bouche avec mon poignard.

Le fauconnier ne répondit a. ces menaces que par un sourire de dédain. Le vieux Châtillon reprit impérieusement :

— Qui donc êtes-vous a votre tour pour nous parler ainsi? Devons-nous voir en

DR CUATILLON 145

VOUS, comme on Tassnre, l'esprit de notre aïeul Bernard, ou bien un démon évoqué par un blasphème inconsidéré, ou tout simplement un serviteur mal avisé qui prétend faire la leçon à ses maîtres?

— Ce (|ue je suis en effet, sire baron, je vais vous le dire : Je suis Vhonneur de la famille! Je viens défendre ce nom que vous avez reçu illustre et pur de vos ancêtres, et que vous deviez transmettre illustre et pur a vos descendants. Un grand nom est un précieux dépôt que chaque génération doit soigneusement garder. Votre fils et vous, vous avez failli a ce devoir ; je viens protéger le trésor que le ciel, dans sa colère, a laissé tomber dans vos coupables mains.

Un nouveau silence régna dans la

chambre. Enfm le baron dit d'un ton farouche :

— S'il est des sortilèges et des enchantements capables de désarmer un roi irrité et de nous tirer des inextricables difficultés où nous sommes engagés, il serait temps de les employer... un pouvoir surnaturel semblerait à peine suffire h celte tâche !

— Je n'ai que le pouvoir d'un homme, reprit Geoffroi, avec un profond soupir ; mais si vous êtes tous pénétrés du sentiment de v©s fautes et disposés aux plus pénibles sacrifices, peut-être parviendrons-nous a sauver dans ce désastre ce qu'il importe le plus de sauver, l'honneur des Châtillon !

DE CIIATILLOIV iiiS

— Eh! sans tant de paroles, que faut-il faire pour cela?

— Il n'y a pas deux droits chemins, sire baron ; la guerre que vous soutenez contre voire souverain est injuste et sacrilège; il faut donc, avant tout, que vous melliez bas les armes ; puis nous tenterons de fléchir la colère du roi.

Le baron poussa un éclat de rire.

■ — Par saint Georges! s'écria-t-il, voila un plan bien imaginé... AIi ! beau fiuconnier, je le prenais jiisqu'ic-i pour quelque chose de plus qu'un homme, mais tu n'as pas même la vulgaire prudence d'un vassal ! Ignores-tu que mon fils et moi, après nous être rendus et nous être lâchement humiliés, comme lu le demandes, nous n'en

i46 LE SPECTRE

serions pas moins dégradés et misa mort aussitôt prir ton magnanime Charles ?

— Faites votre devoir, mes seigneurs, et laissez le reste entre les mains de Dieu, dit le fauconnier d'un ton rigide; si cependant vous ne pouvez comprendre le langage du devoir, je vous parlerai celui de !a politique liumaine... Le roi est impatient de quitter le siège de ce château, car de grands intérêts l'appellent en Guyenne, oîi sa présence d ut achever la conquête du royaume de ses pères; mais il ne veut pas se départir d'ici avant d'avoir soumis cette forteresse rebelle. Si donc vous pouviez lui envoyer un homme sûr avec vos pleins pouvoirs, j'ai la certitude qu'on obtiendrait de lui des concessions importantes.

bli CIIATILLON '47

— Ah! ah! tressage et très expérimenté fauconnier, en es-tu là? je le croyais mieux instruit des difficultés et des dang^ers de ma position... Ne sais-tu pas que cet odieux capitaine d'écorcheurs, le comte de Ghabannes, ne laisserait pas mon messager arriver jusqu'au roi?

— Cependant, monseigneur, je me ferais fort, moi, de sortir du château par une issue secrète, ignorée de tous, même de vous, et de pénétrer dans le couvent de Sainte-Épine, sans que personne songeât à m'arrêter.

— Une issue secrète, connue de toi! dit le baron avec un sourire railleur ; je commence a voir clair dans certaines jongleries qui m'avaient trompé d'abord...

lit^ LE SPECTRE

mais allons jusqu'au bout... quelles conditions me conseillerais-tu de proposer?

— ■ Votre langage doit être humble et vos prélentions doivent être modestes, comme il convient a des rebelles et a des vaincus... Le château et tout ce qu'il contient seraient rendus incontinent; en revanche, on supplierait le roi d'accorder la vie sauve b la garnison et d'épargner aux sires de Châtillon la peine de la dégradation qu'ils ont encourues par leur félonie.

— Parlez avec plus de mesure fauconnier, ou, par le ciel! fussiez-vous l'archange Michel en personne... Ainsi donc, poursuivit le châtelain en se calmant avec effort, je devrais d'abord me résigner a la perte de mes domaines que Charles dis-

DE CHATILLON l^iD

Iribucrait a ses favoris, de mon l)eau et solide château qu'il ferait jeter bas, et j'obtiendrais pour toute compensation que l'écu de ma famille ne fut pas traîné a la queue d'un cheval et brisé par la main du bourreau... C'est fort bien; mais tu ne me dis pas, ami fiuiconnier, ce que nous deviendrions, Gauthier et moi, dans cette affaire, -et si notre vie serait garantie ?

— Votre vie appartient au roi; mais vous mourriez avec votre chaîne d'or et vos éperons... si toutefois on ne parvenait pas à vous épargner ce sort affreux en vous donnant les moyens de fuir.

— Et ces moyens, nous les donnerais-tu?

150 LE SPECTltE

— Peut-être, avec la permission de Dieu.

— Toutefois, tu ne peux, rien affirmer; grand merci... mais en voila bien assez... Que pensez-vous, mon fils Gauthier, des propositions de notre bien-aimé et féal conseiller ?

— Par mon saint patron! s'écria le jeune et fougueux chevalier, j'admire votre patience! ce vassal a-t-il perdu la raison, et nous croit-il tombes si bas que nous puissions nous soumettre a de telles indignités? Pour ma part, mon père, sauf le respect que je vous dois, je préférerais mille fois ouvrir la poterne et charger l'ennemi, jusqu'à ce qu'enfin, je fusse écrasé par le nombre.

DE ClIATILLON 151

Marguerite lui jela les bras autour du cou.

— Ne dites pas cela, mon cher seigneur ! s'ëcriat-clle ; que deviendrais-je si je vous perdais, maintenant que je suis seule au monde? Je vous en conjure, ne repoussez pas légèrement les conseils de cet homme, bien qu'il y ait en lui je ne sais quoi d'incompréhensible. La vérité de plusieurs de ses paroles m'a frappée. Il n'a que trop raison... je suis la cause première des effroyables maux qui vont fondre sur vous!

Gauthier essaya de la calmer par de douces paroles, tandis que le baron disait avec ironie :

— Paix ! paix! jeune dame... ce Geoffroi n'est décidément pas sorcier, ni prophète,

i^2 LE SPECTRK

et je sais mainteDant quel cas nous devons faire de ses paroles... Mais vous , père Bénédict, coutinua-l-il en s'adressant au chapelain, que pensez-vous des be?les propositions de ce fauconnier ?

~ Monseigneur, répondit le moine timidement, j'ai toujours désapprouvé, vous vous en souvenez, cette mauvaise rébellion, et je vous ai toujours conseillé d'implorer la clémence...

— Taisez-vous, moine imbécille, interrompit le sir de Gbâtillon, qui ne se contint plus et se leva impétueusement; je ne souffrirai pas plus longtemps qu'on me brave dans cette bonne forteresse dont je suis le seigneur et nîaître. Me croit-on devenu fou pour que je prête l'oreille à de pareils discours?... Par les cornes de Bel-

DE ClIATILLON 153

zéhut! tant qu'il y aura une tour debout dans ce château et un homme d'armes pour la défendre, je ne saurai me résigner a des bassesses. Qu'on ne m'en parle plus, ou, mort-Dieu! on verra de quoi je suis capable !

11 frappait du pied avec violence. Les éclats de cette voix irritée intimidèrent Gauthier lui-même; seul, Geoffroi conserva son calme intrépide.

— Sire baron, dit il, votre aveuglement et votre colère font pitié... vous êtes comme un homme qui se dirige à grands pas vers un abîme sans fond, et qui nie le danger parce qu'une touffe d'herbes sauvages rui cache encore le précipice... Oh! je vous en conjure, ouvrez les yeux, et n'avancez pas plus avant dans celle

154 LE 61>FXTRE

voie de perdition ; reconnaissez vos fautes, pendant qu'il en est temps encore. Je vous en supplie au nom de vos ancêtres, au nom de Dieu qui vous voit, au nom de votre salut éternel, ne vous obstinez pas dans votre péché et dans votre orgueil !

Le vieux chevalier fît un geste menaçant.

— Mais de grâce, cher père, demanda Gauthier à son tour en se levant, quel est donc ce ridicule prêcheur? Ce ne peut être Geoffroi, notre bon serviteur, si humble et si soumis a nos volontés; Geoffroi est mort depuis longtemps, nous en avons la preuve... sans doute une ressemblance nous abuse ; d'ailleurs, comment se trouve-t-il ici? d'où vient-il? de quel droit ose-t-il élever la voix en votre présence?

1)E CUATILLON i55

Le baron se prit à rire avec une sorte de colère.

— Gauthier, beau fils, répondit-il, votre seigneur et père commence h radoter sans doute, car ce soir il s'est laissé berner comme un vieil oison... Imaginez que des sornettes découvertes par mon chapelain dans un vieux parchemin, puis je ne sais quel fratras d'astrologie, d'étoiles favorables et de constellations, m'avaient troublé la cervelle; certaines jongleries de ce soi-disant Geotîroi, jongleries dont le père Bénédict est complice, peut-être, ont achevé de me faire perdre la raison. Je croyais bonnement que ce coquin était envoyé d'en haut pour nous tirer du danger, et ceci explique ma singulière condescendance envers lui. Mais je vois clair

dans son fail maintenant; il s'est gli^isé ici par un passage secret qu'il aura découvert au temps oii il habitait le château, et il nous a frappés d'effroi avec de sinistres nouvelles, qui sont fausses, peutêtre. Il y a la-dessous, je le gage, une intrigue de mes ennemis, une trahison de mes serviteurs. Mais si j'ai été dupe d'abord, je ne le serai pas longtemps!

Il porta un sifflet d'argent a sa bouche et en tira des sons aigus ; un écu} er paj-ut.

— Appelez x\rchibald, dit le baron, et qu'il vienne ici avec deux hommes d'armes.

L'écuyer sortit aussitôt.

— Par tous les saints du paradis! cher seigneur, dit dame Marguerite, songez a

ce (jue vous allez faire... ce vassal nous a fort alïligés, et cependaul je me porterais garant qu'il n'est pas un imposteur.

— Et moi, s'écria le père Bénédict avec plus de fermeté qu'on n'en devait attendre de son caractère timoré, j'affirme qu'il a parlé en honnête homme et en bon chrélien. Quant aux soupçons dont je suis personnellement l'objet...

— Paix! moine, interrompit la vieux Châtillon en fureur, et n'augmentez pas ces soupçons par de maladroites dénégatioiii... Vous, dame Marguerite, ne vous mêlez pas de ceci, je vous eu prie. Triple démon! ni femme, ni prêtre ne m'empêchera de faire ce que j'ai résolu.

Eu ce moment un vieil écujer entra

suivi de deux hommes couverts de jaques de mailles, le casque en tête.

— Prenez ce vassal, dit le baron durement , et conduisez -le a la tour de l'Hermite.

Archibald et les deux archers s'approchèrent pour obéir. Mais a peine Archibald eut-il envisagé le fauconnier, qu'il devint blanc comme un suaire, et qu'il recula d'un pas en s'écriant d'une voix éclatante :

— Geoffroi ! mon pauvre Geoffroi que j'ai vu mourir.... Mon Dieu! protégezmoi !

Et il tomba sans mouvement, la face contre terre.

— Et lui aussi ! dit le baron avec dépit ; l'imbécille se laisse abuserparcette étrange ressemblance.... Eh bien, vous, continua-

DE CHATILLON iS9

t-il en s'adressant aux hommes d'armes, qu'altendez-vous donc pour exécuter mes ordres ?

Le sort d'ArcIiihald paraissait avoir intimidé les deux autres, et d'ailleurs ils subissaient l'influence quasi surnaturelle du fauconnier. Comme ils hésitaient, Geoffroi leur dit avec un sourire mélancolique :

— Ne craif-nez rien de moi , et obéissez à votre maître, car voire présence ne tardera pas à être nécessaire ailleurs.

Au même instant de grands cris s'élevèrent du dehors ; les trompettes sonnèrent, et la voix formidable du canon troubla le silence de la nuit.

— Alarme! alarme! criait-on dans les cours et les corridors du manoir, l'ennemi attaque les barrières.

160 LE spi'XTiu:

— Aux muraiHes! tout le monde aux murailles! s'écria le baron d'une voix tonnante; Gauthier, reconduisez votre dame chez elle, puis vous viendrez me joindre sur les remparts.... Par la barbe de Satan ! les ennemis vont être bien reçus!

Le jeune chevalier de Chatillon entraîna sa femme, sans écouter ses réclamations, tandis que le baron jetait sur ses épaules un lé^er haubert, et faisait agrafer son heaume par un page. Tous les autres écuycrs et varlels étaient sortis en désordre pour aller repousser i'altaque ; seuls les deux hommes d'armes chargés de conduire Geoifroi k la tour restaient immobiles, ne sachant s'ils devaient courir aux remparts ou accomplir la mission dont ils étaient chargés.

— Quoi ! manants, êtes- vous encore là ? dit le châtelain avec impatience; emmenez votre prisonnier, et gardez qu'ilne s'échappe.

Les deux archers saisirent Geoffroi chacun par un bras et allaient l'entraîner; mais le fauconnier leur fit entendre qu'il voulait dire encore quelques paroles :

— Insensé, reprit-il en se tournant vers le baron, tu laisses passer le temps que Dieu t'accorde pour te repentir.... mais souviens-toi qui si, d'ici a trois jours, en comptant de l'heure oîi je me suis montré à toi, tu n'as pas effacé ton péché, tu seras irrévocablement condamné.

En même temps il suivit les gardes sans

résistance.

Le baron demeura interdit el comme I 11

lOïi LE SPECTRE DE CHATTLLON

ébranlé par la solennité de ces paroles. Le père Bénédict vint se jeter à ses pieds.

— Monseigneur, dit-il, je vous en conjure, épargnez cet homme juste, si toutefois ce n'est qu'un homme; souvenezvous...

— Laissez-moi, dit le baron durement :

c'est vous, avec vos vieilles histoires, vos folies d'astres et d'étoiles, qui m'avez mis en tête ces décevantes chimères dont la ruine me cause tant d'ennuis... Mais je m'assurerai bientôt s'il ne me reste pas encore des traîtres à punir.

Puis il s'élança hors de la chambre, et on entendit retentir son cri de guerre au milieu du bruit toujours croissant du combat.

La Dame Châtelaine,

L'alerte ne fui pas de longue durée ; ce n'étail qu'une de ces escarmouches que les assiég^eanls engageaient souvent la nuit pour s'assurer si les gens du château étaient sur leurs gardes. Les trouvant tout

prêts pour la résistance, ils n'avaient pas lardé a se retirer. Aux premières lueurs du jour, le calme le plus profond régnait dans le château et dans le camp.

Tout faisait présumer qu'après cette alarme, l'attaque ne se renouvellerait pas de si tôt; aussi, sauf la garde ordinaire, la plupart des défenseurs de Gbâtillon étaient-ils allés se livrer au repos. Le baron et Gauthier, épuisés eux-mêmes par une nuit de veille et de combats, étaient rentrés dans leur appartement, laissant le commandement du château a un vieux capitaine anglais dont ils connaissaient la vigilance et l'intrépidité.

Cependant Marguerite ne dormait pas ; retirée dans son oratoire, petite pièce sombre et voûtée, où personne ne pouvait pé-

DlC CIIATILLOM 1C5

uélrcr sans y être appelé, elle s'enlrelenaii confidenliellcment avec le père Bénédicl. La noble dame, assise sur un siép^e en tapisserie, aux armes de sa famille, écoulait attentivement le moine qui, debout devant elle, la tête couverte de son capuchon, lui racontait quelles circonstances extraordinaires avaient marqué l'arrivée du fauconnier. Quand ce récit fut fini, Marguerite se signa.

— Et vous dites, mon père, reprit-elle avec émotion, que l'écuyer Archibald a parfaitement reconnu son ancien camarade?

— Parfaitement, dame; le fauconnier est en tout semblable a ce qu'il était au moment de sa mort, il y a dix ans ; ce sont les mêmes traits, le luème costume ; si

bien que le pauvre Archibald, en l'apercevant, est tombé a la renverse, et ce matin encore il a l'esprit tout troublé de cette inconcevable résurrection.

Marguerite réfléchit un moment. Elle reprit bientôt d'une voix sourde :

— Ainsi donc, mon père, vous croyez que Geoiîroi est un.... être surnaturel?

— Comment ne pas se rendre a tant de preuves? Vous-même, dame, n'avez-vous pas été avertie de sa venue par un songe prophétique? Quant a moi, bien que j'ose a peine parler de cette circonstance, j'ai aperçu la nuit dernière, dans le ciel, des signes miraculeux....

— Parlez-moi nettement, bon père, interrompit Marguerite avec agitation ; pensez-vous que ce Geoffroi soit vraiment

Dli CIIATILLON 107

rame de Bernard le Gaucher qui revient, selon les promesses de la légende, pour proléger ses descendants en péril ?

Le moine hésitait à répondre.

— Ma fille, dit-il enfin , qui pourrait se prononcer avec certitude sur un pareil sujet? et pourtant, à mon avis (Dieu me pardonne si je dis mal!), c'est bien le chef de l'illustre maison de Châtillon qui nous est apparu sous la figure du fauconnier Geoffroi.

Et l'un et l'autre se signèrent de nouveau.

— Bon père, reprit la jeune Anglaise, toute pensive, dans le pays où je suis née, de pareilles apparitions ne sont ni inconnues ni rares. La plupart des grandes familles d'Angleterre ou d'Ecosse ont ainsi

j{)8 LE SPECTRE

quelque ^énie familier, laiilôt bon, tau lot méchant, qui intervient dans leurs affaires. La maison d'York a son Bhan-Geist, la maison de Douglas son esprit noir^ et la plupart des familles milésiennes , en Irlande, ont leur bamhie ; il n'y aurait donc rien d'étonnant que la famille de Cliâtillon eût aussi son protecteur dans le monde invisible. Mais en Angleterre, ces êtres mystérieux jouissent d'un pouvoir bien supérieur à celui des hommes, et il n'en est pas ainsi de l'esprit de Châtillon, puisqu'il a pu se laisser enfermer par un de ses descendants.

— Dame, souvenez-vous a quelles conditions, d'après la légende, le saint patriarche de Jérusalem accorda la demande de Bernard le Gaucher. Le chef de la mai-

DE CUATILLON 1G9

son de Chàlillon ne peut employer que des moyens humains pour opérer le salut de sa famille. Une autre circonstance m'a frappé. La nuit dernière, quand on l'em^ mena prisonnier, Geoffroi dit h monseigneur que s'il laissait passer trois jours et trois nuits sans se repentir, la soumission viendrait ensuite trop tard pour être efficace; or, n'oubliez pas que, précisément, l'ombre de Bernard le Gaucher ne doit pas, a chacune de ses visites sur terre, rester plus de trois jours parmi les hommes.

— Vous auriez donc , reprit-elle , la confiance la plus aveugle dans les promesses et les conseils de cet être merveilleux?

— Oui, sur ma foi de chrétien ! car il

4T0 LE SPKCTKL

est bon, sage, pieux, et il ne peut venir que du ciel.

Marguerite se promena dans la chambre d'un air égaré.

— Sainte Vierge ! s'écria-t-elle en élevant les mains au-dessus de sa tête, soyezmoi en aide et inspirez-moi.

Elle s'agenouilla devant une niche pratiquée dans l'épaisseur de la muraille et éclairée par une petite lampe. Cette niche contenait un de ces reliquaires d'or émaillé, en forme de bahut, appelés alors coffri lemovicenses^ parce qu'ils se fabriquaient a Limoges. Celui-ci renfermait des reliques dans lesquelles la jeune châtelaine avait une grande dévotion, et elle demeura longtemps prosternée. Enfin elle se leva.

— Dieu le veut ! reprit-elle avec résolution. Révérend père, vous connaissez la tour de l'Ermite, où le soi-disant fauconnier a été enfermé? vous allez m'y conduire sur-le-champ.

— Dame, prenez garde; monseigneur et messire Gauthier ont défendu, sous les peines les plus sévères, d'approcher de la prison.

— Cette défense ne peut être ni pour vous ni pour moi, mon père. Et cependant, si Gauthier savait... Mon Dieu ! mon Dieu! que dira-t-jl? Il s'irritera contre moi, il me haïra peut-(^tre 1

Elle versa quelques larmes ; mais bientôt elle surmonta sa faiblesse et essuya ses yeux ; puis, après avoir invité le moine

172 LU Sl'ECTUE

a l'ai tendre, elle entra sur la pointe du pied dans une pièce voisine.

Au bout d'un instant elle reparut. Son visage était plus blanc que la fourrure d'hermine qui ornait sa robe, et elle cachait, dans l'escarcelle brodée suspendue a sa ceinture, un objet de petit volume que le chapelain ne put reconnaître.

— Il dort, dit-elle d'une voix à peine

distincte; partons Il faut que tout soit

fini avant son réveil, ou je ne répondrai pas de moi.

Ils parcoururent un labyrinthe compliqué de passages et de corridors pour se rendre à la tour de l'Ermite. Sauf quelques gens de service, qui les saluaient respectueusement, ils ne rencontraient ni gardes ni sentinelles. Le père Béiiédict

D£ CIIATILLON 17^

voulut profiter de celle solitude pour demander quelques explications à dame Marguerite; mais elle continuait d'avan.

cer avec rapidité et elle ne répondait pas aux questions du vieux moine, comme si le projet qu'elle avait en tête l'eût ellemême frappée de lerreur.

Ils arrivèrent ainsi devant une porte basse, d'aspect lugubre, que gardait un bomme armé d'une lance. A la vue de la dame de Châtillon, la sentinelle lui fit le salut militaire, mais parut vouloir s'opposer a son passage. Marguerite lui dit quelques mots bas et lui montra un objet qu'elle lira de son escarcelle. L'bomme d'armes s'inclina respectueusement et s'empressa d'ouvrir la prison.

C'était un cachot voûté, noir et Iiu-

414 LK SPECTUE

mide, sans meubles d'aucune espèce. Une meurtrière en forme de croix, percée à la retombée de la voûte, laissait seule pénétrer un peu d'air et de lumière dans ce triste lieu. Quand les yeux de Marguerite et du père Bénédict se furent habitués a l'obscurité, les visiteurs aperçurent le fauconnier Geoffroi assis par terre daus l'altitude de la méditation.

Le prisonnier se leva et s'avança vers Marguerite.

— Dame, dit-il de sa voix pénétrante, soyez la bien-venue, car je vous attendais.

— Quoi ! répliqua la jeune femme toute frémissante, vous saviez déjà...

— Je sais que vous avez conçu un généreux et hardi projet C'est par vous

que la maison de Ghâlillon a été conduite

bien près de sa ruine; vous voulez que par vous elle soit relevée, dussiez-vous mourir à la peine !

Cette ouverture sembla vaincre les irrésolutions de Marguerite Talbot.

— Eh bien, oui, dit-elle, je crois en vous, être inconcevable ; je crois en vous jusqu'à remettre absolument entre vos mains la destinée de ma maison et la mienne.

Le fauconnier sourit doucement; mais il ne répondit pas.

— En ce qui me regarde, reprit Marguerite, je dois oublier que je suis née Anglaise, pour suivre la fortune de ma nouvelle famille. La mort de mon oncle bienaimé (ici ses jeux se remplirent de larmes) a rompu les liens qui m'attachaient encore

il() IM SPECTRE

au sol natal. Désormais aucun préjugé cfe nation ne me sépare plus de la France, et j'obéirai sans regret a ceux qui ont droit à l'obéissance des seigneurs de Châtillon. Je suis donc prête a invoquer la clémence du prince justement irrité qui assiège ce château, et j'emploierai tous mes efforts pour détourner sa colère de ceux que j'aime. Bien plus, comme mon père et mon cher Gauthier refusent, par orgueil et par obstination, de faire ce qu'il faut pour être sauvés, je prétends les sauver en dépit d'eux-mêmes.

--Pour Dieu! dame Marguerite, dit le père Bénédict alarmé, quel est donc votre projet?

- — Ne m'avez-vous pas assuré, révérend père, que vous aviez confiance entière

DE CIIATIF.LON 117

dans celui qui est devant nous ? Je veux donc remettre entre ses mains notre honneur et notre existence, sûre que ce dépôt ne saurait être mieux placé... Fauconnier Geoiîroi, ou quel que soit votre titre et votre nom, j'ai le pouvoir de vous rendre la liberté et de livrer au roi le château de Gliâtillon. Consentez-vous a vous charger du message dont vous parliez la nuit dernière ?

— r Par grâce, madame, interrompit Bénédict, je vous prie de réfléchir...

Geoffroi attacha sur lui un regard sévère.

— Laissez-la parler, dit-il avec un peu de colère; elle est mieux inspirée par sa foi naïve que par votre prudence.

Alors la dame de Ghâlillon exposa ra-

178 LE SPECTUK

pidement le plan qu'elle avait conçu. Le capitaine Davidson, vieux chev^flier anglais, qui jouissait dans la i>'arnison d'une grande autorité, était entièrement a sa dévotion ; les hommes d'armes anglais, chargés comme étant les plus aguerris, de garder les avant-postes et les barrières, obéiraient aveuglément à Marguerite. Il lui serait donc facile de rémettre la forteresse entre les mains des Français, pourvu que le baron et Gauthier ne vinssent pas se jeter k la traverse.

— J'imagine, bon fauconnier, poursuivit-elle, que vous avez le pouvoir de sortir du château et d'y rentrer sans être vu de personne?

-— En effet, dame; que l'on me conduise a la chapelle et avant une heure

Wfe tJIIATlLI.ON il'-J

d'ici je serai en présence du roi Charles, au couvent de Sainte-Epine.

— Je ne vous demande pas, fauconnier, comment vous accomplirez ce prodijçe ; il suffit de dire que j'y crois et qu'il me confirme dans mon espoir... Quant aux conditions à faire pour la reddition de la place, ce sont celles que vous avez crues possil)les... Mais vous vous souviendrez, vous , que vous avez promis de sauver la vie de mon père et de mon époux, ajoutât-elle avec plus de véhémence ; oh ! vous les sauverez pronieltez-le moi?

— Dame, répondit Geolfroi tristement, je ne veux pas vous tromper. Je m'efforcerai de préserver les seigneurs de Châtillon du sort affreux qu'ils ont mérité ; mais je dois l'avouer, mes projets sont

faiblesetpérissables comme toutes les combinaisons humaines; nul ne peut savoir ce que la Providence a décidé de ces chevaliers ingrats qui ne se sont pas encore puriflés par le repentir!

Marguerite soupira.

— 11 faut me contenter de celte réponse, reprit-elle, puisque aussi bien, en laissant aux événements leur marche inévitable, aucun espoi r ne nous reste de sauver l'honneur et la vie de ces personnes chères... Mais c'est assez ; ce que nous devons faire, messire, nous devons le faire a l'instant. Vous allez partir, et je vous conjure de vous hâter... Mais comme le roi pourrait douter de votre parole, voici les enseignes de monseigneur que vous montrerez au besoin.

DE ClIATlLLON 18!

En même temps, elle lui remit l'objet qu'elle avait cacbé dans l'aumônière suspendue a sa ceinture: c'était un lourd anneau d'or, garni de deux chatons; l'un représentant les armoiries de Châtillon, était le sceau de la baronnie ; l'autre, plus petit, servait de signature au noble che- \alier qui, selon l'usage du temps, ne savait pas écrire. Ce double cachet constituait ce qu'on appelait alors les enseignes du sire de Châtillon, et son empreinte apposée sur les actes, leur donnait une complète authenticité.

— Le seigneur mon père, dit Marguerite d'une voix altérée, avait confié son anneau à Gauthier, et pendant le sommeil de mon mari, j'ai pris sur la table... ah! fauconnier, fauconniei, comme je serais

1o2 LE SPECTRE

coupable si vous ne pouviez pas les sauver l'un et l'autre!

On s'entenflil encore sur divers points de détails, et tout étant convenu, la jeune dame poussa elle-même la lourde porte de la prison avec une vigueur féiirile. La sentinelle était toujours a son poste , appuyée sur sa lance.

— Retirez-vous dans votre quartier, lui dit Marguerite, nous pouvons être attaqués de nouveau, et il faut que vous soyez frais et dispos pour faire votre devoir sur les murailles.

Le soudoyer n'hésita pas a obéir; il tombait de fatigue et de sommeil; d'ailleurs, comment résister à la dame du château qui venait de lui montrer les insignes si connus de la puissance seigneuriale?

DE CIIATILLON 185

II sç relira donc sans déûancc et disparut à rexlrémilc d'un corridor obscur.

Aussitôt on se mit en marctie pour gagner la chapelle qui, du reste, n'était pas éloignée. La moindre circonstance , la rencontre d'un page du baron, une porte clo^e, un cri inconsidéré, pouvait compromettre le succès de l'entreprise. Heureusementon ne rencontra personne dans le trajet et on atteignit sans encombre la chapelle. Marguerite allait entrer quand GeolTroi l'arrêta:

— G'^st ^ssez, dame, dit-il avec douceur; nul ne doit me suivre ici. Retournez donc pour accomplir votre noble et hardi projet. Le danger s'éloigne des autres, mais il grandit incessamment pour vous...

184 LE SrEGTIlE

Courage pourtant ! et mettez votre confiance en Dieu!

11 lui adressa un sourire plein d'ineffable espérance, et entra dans l'église dont il referma la porte sur lui.

Marguerite et le chapelain écoutèrent, mais ils n'entendirent rien.

— Il est parti, dit la jeune femme, et nous, ne perdons pas de temps... Père Bénédict, le sire de Ghâtillon et son fils peuvent se réveiller d'un moment a l'autre ; il ne faut pas qu'ils descendent sur les remparts avant l'heure convenue ou tout serait perdu... Pour moi, je vais aller trouver le capitaine Davidson et ses gens; peut-être aussi devrais-je mettre dans notre confidence l'écuyer Archibald , qui a le commandement des vasseaux de la ba-

DE CUATILLON 185

ronnie; Archibald est plein de dévoùnieiit pour ses maîtres, et il me sera facile de lui faire entendre raison. Une fois libre de ces soins importants, je retournerai auprès de Gauthier, et ma tâche sera de le retenir. De votre côté, chargez-vous du baron. Installez- vous dans son antichambre, et dès qu'il s'éveillera, tenezvous près de lui. Ne le quittez pour aucun motif jusqu'à ce que l'heure soit passée; occupez-le comme vous pourrez, parlezlui des hauts faits de sa famille, expliquezlui les mystères de votre astrologie, dont il est si curieux ; enûn tâchez, par tous les moyens possibles, qu'il ne sorte pas de son appartement...

— Dame, s'écria le pauvre moine, qu'exigez-vous de moi? Je n'aurai jamais

1SG LE srEcrnE

la force et le courage de remplir cette mission... Monseigneur est déjà fort irrité contre moi; je ne saurais supporter le poids de sa colère. Les pensées me manguerqnt, ma • voix s'arrêtera dans ma gorge, mop trouble me trahira...

--7 II Iq fai|t, mon père, dussiez-vous mourir a la peine ! Le jour est venu où tous ceux qui ont contracté des obligations envers la famille de Châlillon, tous ççux qui l'aiment, tous ceux qui ne veulent pgs yoir s'éteindre son illustre nom doivent s'exposer pour elle... Depuis près de deux siècles le couvent auquel vous appartenez reçoit les bienfaits des sire^ de Châlillon; vous-même, depuis bientôt trente ans vous êtes leur commensal et leur ami; sachez acquitter la dette de vos

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frères et la vôtre, sachez donner votre vie pour eux au moment du danger !

En même temps, l'enthousiaste châtelaine le quitta pour aller conférer avec les gens de guerre de son plan audacieux, et Bénédict resta seul, en proie a des hésitations et à des terreurs inexprimables.

Le Roi.

Nous allons maintenant introduire le lecteur dans le monastère de Sainte-Épine, où le roi s'était logé pendant le siège de Ghâlillon. Ce couvent, situé a un mille environ du ctiàleau, dans une situation

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riante, était un bel édiGce gothique dont les agrandissements successifs attestaient l'opulence toujours croissante. L'église était un peu exiguë, et la bibliothèque assez pauvre ; en revanche les cloîtres étaient magnifiques, les caves et les celliers pouvaient contenir les dîmes de toute la récolte du pays, a trois lieues à la ronde. D'ailleurs celte maison religieuse, protégée contre les pillards qui infestaient le pays par le voisinage d'une puissante forteresse, n'avait aucunement souffert dans la sanglante période qui allait se clore, et tout y respirait l'abondance, le bien-être et la paix.

Tandis que les événements que nous venons de raconter se passaient dans lé châleau assiégé, l'hôle illustre du prieuré

DE tUATiLLON i91

de Sainle-Ëpine achevait son repas du malin dans sa chambre a coucher. Cette pièëe toute lambrissée en chêne, était l'ancienne salle du chapitre. Soit que le prieur n'eut pas trouvé sa propre chambre digne d'être oiTerle au roi de France, soit que le bon religie'ax, qui sans doute avait ses habitudes, n'eût pas jugé à propos de se déranger, on avait transporté à la haie dans cette salle un lit et quelques meubles pour le royal voyageur. Les meubles ne paraissaient pas somptueux, et le lit, quoique lit monacal,- ne payait pas de mine ; mais sur ce point Charles Vli ne se montrait pas dilficile. « Jamais, comme dit Anquetil, cour ne fut plus ambulante que la sienne, « el jamais aussi roi ne fut plus nomade que lui. Depuis vingt-cinq

ans qu'il régnait, peut-être n'avait-il pas passé quinze jourg consécutifs dans le même lieu. Habitué, dans ses continuelles expéditions militaires, à prendre les gîtes comme il les trouvait, il ne s'en inquiétait guère plus que ne fit un de ses successeurs, Henri IV, qui, comme lui, dut reconquérir son royaume a la pointe de l'épée.

Néanmoins, dans la matinée dont nous parlons, Charles-le- Victorieux paraissait triste et ennuyé. 11 mangeait du bout des dents, sans s'inquiéter des invitations réitérées du père prieur qui, debout derrière son siège, croyait devoir lui faire les honneurs du repas. Quoique naturellement affable et poli, il écoutait a peine les seigneurs qui l'entouraient, et dont la con-

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versalion avait pour but de le distraire. Enfin il se trouvait évidemment dans un de ces moments où, soit malaise physique, soit contrariété morale, les princes ne sont pas bons a approcher.

Charles Vil avait alors quarante-huit ans environ, et a cet âge, encore peu avancé, il offrait l'aspect d'un vieillard. Il était maigre et pâle; sa barbe grisonnait et son front était dégarni de cheveux ; ses traits étirés, son visage sillonné de rides, trahissaient a la fois et l'abus des plaisirs et des souffrances intérieures. C'est qu'en effet, outre les fatigues et les dangers qu'il lui fallait braver chaque jour pour expulser les Anglais du royaume, les chagrins ne lui manquaient pas. Les intrigues et les exigences de ses favoris le désolaient

sans cesse; il y avait peu de teoips qu'il avait perdu sa chère A^nès Sorel, « que tant il aimait, > et les faciles amours qui avait remplacé celui-là n'en effaçaient pas le souvenir. Enfin et surtout les complots de son fils Louis, qui s'était retiré dans ses apanages en Dauphiné, l'aflUgeaient mortellement, bien qu'il parlât rarement de ce fils rebelle. Toutes ces causes avaient contribué a lui donner une vieillesse précoce, et le succès constant de ses armes, depuis quelques années , n'était pas une compensation suffisante a ses peines secrètes.

Du reste, Charles essayait de dissimuler par le luxe extérieur les ravages que le chagrin et l'âge avaient fails dans sa personne. Autant Louis XI, son succès-

seur, étail mesquin, sordide même dans ses vêlements, autant Charles se montrait magnifique. Malgré l'heure matinale, ses cheveux et sa barbe étaient déjà dans le plus grand ordre et soigneusement parfumés. Il portait une de ces grandes robes qu'il avait inventées, dit-on , contrairement a la mode suivie du temps de son père Charles VI, pour dissimuler ses jambes trop courtes. Cette robe était en splendide brocart d'or, a grandes fleurs de velours. Le collier de la Toison-d'Or, que le duc de Bourgogne, Jean-le-Bon, venait d'instituer, brillait sur sa poitrine. Dans ce riche costume, il avait un air majestueux qui commandait le respect.

Les seigneurs et les chevaliers qui assistaient ce jour-la au déjeûner du

i9G LE SPECTRE

roi, ne pouvaient s'expliquer son humeur sombre, et se communiquaient à voix basse leurs suppositions à ce sujet.

— Aurait-on reçu depuis peu quelque nouvelle du Dauphiné? demanda un vieux courtisan a un oCTicier du service intime.

— Non pas que je sache, messire ; aucun message n'est arrivé depuis celui du comte de Dunois qui est venu apporter la nouvelle de la défaite de Talbot.

— Alors il faut qu'une dame rebelle...

L'officier mit un doigt sur sa bouche,

comme pour rappeler le danger d'un pareil sujet de conversation. On se lut, mais des regards et des sourires furent échangés ; on s'était compris.

Cependant le repas finit, et selon l'usage du temps, deux pages parurent avec-

DE CIIATILLON 197

un aiguière d'or et un linge pour que le roi put se laver les mains. Celte cérémonie terminée, Charles se leva et congédia les assistants. Il retint seulement près de lui un seigneur à mine hautaine, couvert d'une armure complète, qu'il avait entretenu plus particulièrement que les autres pendant le repas. Ce seigneur était Antoine de Chabannes, comte de Dammarlin, grand maîtrede France. Avant de s'attachera la cause royale, Chabannes avait été capitaine d'une bande de ces pillards féroces qu'on appelait alors des Écorcheurs, et il lui était resté de son ancien métier un air dur et farouche qui ne prévenait pas en sa faveur.

— Eh bien, comte, demanda le roi languissammeut dès qu'ils furent seuls, ou

en est ce maudit siège que Dieu confonde? Votre attaque de la nuit dernière n'a pas réussi, ce me semble; combien de temps resterons-nous encore devant cette malheureuse bicoque dont je ferais volontiers part a Satan ?

— Amen de tout mon cœur, sire, répondit Chabannes ; mais il n'y a pas moyen de surprendre ce damné baron. Il sait qu'il y va de sa tête, et il ne dort que d'un œil... Mais nous l'aurons, sire, je vous garantis que nous l'aurons!

— Amen à mon tour, mais quand?

— Aucun moyen de donner Tassaut avant qu'on ait ouvert une bonne brèche au murailles. Or, les engigneurs (1) qui sont eu train de creuser la mine, ne croient

fi ) liiî'énieurs

DE CIIATILLON 199

pas, en raison de la dureté du roc, pouvoir pratiquer une brèche convenable avant quinze jours d'ici.

— Quinze jours? dit le roi avec une vive expression de dépit, par saint Denis I nous perdrons la raison et la patience. Nous n'aimons pas à séjourner longtemps au même lieu : et puis, cette résidence dans un couvent de moines rigoristes ne nous agrée pas. On ne saurait recevoir la visite d'une gentille dame ou d'une joyeux ménestrel, sans que la sainte congrégation ne crie a la profanation et au scandale. D'un autre côté, vous savez combien notre présence serait nécessaire en Guyenne ; Dunois m'écrit que noire arrivée pourrait seule couper court aux velléités de résistance de certains seigneurs

turbulents... Quinze jours! par sainle Geneviève! nous n'aurons jamais le courage d'altendre jusque-la.

— Dans ce cas, sire, pourquoi n'allezvous pas oii vous appellent les intérêts de votre couronne et ne me laissez-vous pas ici avec une centaine de lances et les deux bombardes? Je vous rendrais bon comple du fort et de ce qui est dedans!

— Oui, oui, dit le roi en hochant la tête, je sais, Chabannes, que vous haïssez le baron et qu'on peut s'en rapporter à vous pour la satisfaction de votre haine... Mais, moi aussi, j'ai juré de me venger de ces traîtres, et je veux en avoir raison, dussé-je mourir d'ennui devant cette masure !

Les traits pâles du roi s'étaient légère-

DE CIIATILLON 201

ment colorés au souvenir de ses griefs contre le sire de Châlillon. Dammarlinse rapprocha et dit d'un ton confldentiel en souriant :

— Je croyais, sire, qu'en dépit du rigorisme des bons pères. Votre Majesté avait trouvé quelques distractions dans ce pays... Vous auriez bien mauvaise opinion de ma Yigilance, si vous pensiez que j'ignore vos visites nocturnes là-bas dans une maison du bourg de Châtillon. On m'a parlé d'une litière fermée qui était arrivée récemment de Poitiers, sous l'escorte de deux archers de la garde écossaise, et qui s'était arrêtée devant ce logis. Depuis ce temps, on a vu plusieurs fois le soir Votre Majesté se glisser, seule et sans suile, vers la maison dont Ventrée est close a

202 LK SriiCTUE

tous les gens de l'armée; et la nuit dernière encore...

Cette fois Charles devint cramoisi. Bien que par faiblesse de caractère et par nécessité il tolérât habituellemeni la familiarité de ses favoris, un éclair d'indignation brilla dans ses yeux.

— Silence! comte, s'écria-t-il ; par la croix de saint Lô ! il n'appartient a personne d'épier ainsi nos actions !

Chabannes rougit a son tour.

— Sire, dit-il avec une humilité un peu hautaine, Votre Majesté ne m'a pas compris sans doute... Loin de moi la pensée de contrôler vilainement les paroles ou les actes de mon souverain. Si j'ai été assez hardi pour remarquer ses visites secrètes à la maison du bourg, c'est que

dans ma vive sollicitude pour sa sûreté, je redoutais des entreprises coupables...

— Eh! que pouvons-nous craindre?

morbleu ! nOus ne sommes pas une jeune fille, et il nous est bien permis de nous promener le soir, dans notre camp, sans traîner toujours derrière nous des archers et des gens d'armes?

— Sire, votre vie est aussi précieuse a la France qu'à vos serviteurs particuliers ; et si votre courage vous fait braver le danger, notre devoir h nous est de protéger Votre Majesté en dépit d'elle-même, il pourrait, en effet, se trouver sur votre chemin des gens que votre mort arrangerait assez pour les décider à plonger la France dans le deuil.

Le roi le regarda fixement.

'10 i LE SPECTRE

— Parlez clairement, comte de Dammartin, dil-11 avec fermeté; que craignezvous et qui craignez-vous?

— Au risque de vous déplaire, je dois répondre sans hésiter à de pareilles questions... Eh bien, sire, il se trouve dans cette armée certains aventuriers que je crois capable de tout. Aucun crime ne les arrêterait si le crime devait leur rapporter le moindre profit, et V^otre Majesté sait, commemoi, que l'argent peut aisément venir du Dauphiné au lieu où nous sommes...

— Taisez-vous ! s'écria le roi avec énergie ; comte, c'est trop d'insolence !... sortez.

Et il se mit a se promener avec un trouble inexprimable.

Chabannes, au contraire, restait iinmo-

DE CHATILLON * iUÔ

bile, les bras croisés sur sa poitrine d'un aird'obslinalion.

Pour comprendre cetle scène, il faut se souvenir que Chabannes était l'ennenu personnel du dauphin, depuis le jour où Louis avait voulu le faire entrer dans un complot contre son père. Chabannes avait tout révélé au roi, d'où étSt résulté une rupture complète entre le père et le fils. A partir de cette époque, le dauphin, retiré dans son apanage, menaçait le comte de ses vengeances, et l'on sait combien plus tnrd Chabannes eut de peine à se soustraire a la terrible animosilé de Louis XI. Le roi, après quelques tours dans la chambre , parut dompter les sentiments tumultueux qui remplissaient son âme.

— Chabannes, dit-il d'un ton triste, tu

es sans pilié pour un malheureux père.". Mais je te pardonne, car ton affection pour moi et ta mauvaise opinion d'une autre personne te font croire des choses monstrueuses et impossibles. Toutefois n'y reviens pas ou je te jure...

— Sire !

— Tais-toi... ^brisons la, je le veux... Et surtout ne t'avise pas d'épier mes actions... En vérité, continua le pauvre roi d'un air d'accablement, nos serviteurs ont tant d'amitié pour nous qu'ils veulent nous tenir en tutelle.

11 y eut |un moment de silence pénible.

— Me voilk encore 'plus morose que tout à l'heure, dit Charles avec une sorte de désespoir; ehî morbleu, conlinua-t-il en se redressant brusquement, j'userai de

DE CUATILLON -07

la seule distraction qui me soit laissée... Je veux voir si ces gens de Cbâlillon sont aussi valeureux que vous le dites, comte; nous allons, pour passer le temps, aller escarmoucheraux barrières... Dites h mon service de venir m'armer sur-le-champ.

— Quoi !sire, vous voulez vous-même!...

Oh ! ce sera une grande joie pour votre noblesse de vous voir a cheval el revêtu de votre armure !

Il appela l'otTicier des pages et lui transmit l'ordre qu'il avait reçu. A la nouvelle que le roi allait en personne assaillir le fort, tout fut en émoi dans le prieuré et bientôt dans le camp. Charles VII, en effet, malgré le surnom de Victorieux qu'on lui donne, prenait rarement part aux innombrables combats dont son règne est

rempli. 11 était naturellement très brave et quand une fois il avait mis l'épée a la main, il ne le cédait a aucun de ses capitaines en vaillance et en énergie ; mais habituellement son indolence le tenait éloigné des batailles que ses lieutenants gagnaient pour lui, et c'était seulement par boutades qu'il combattait en personne.

Sa résolution était donc presque un événement pourl'armée. Ses pages arrivèrent avec empressement, portant chacun une pièce de la brillante armure du roi; mais au moment oîi l'on allait l'en revêtir, le capitaine de la garde écossaise entra dans la salle.

— Sire, dit-il, un envoyé de ces gens de Châtillon demande à être admis en présence de Votre Majesté.

DE CH\TILÏ,OxX "200

— Ah ! ah ! viendraient-ils enfin a merci ? s'écria Charles avec une satisfaction évidente.

Et il repoussa les gentilshommes qui voulaient l'armer.

— Un envoyé de Châtillon ! s'écria Chabannes pâle de rage; qui l'a laissé passer? Je saurai bien qui a transgressé mes ordres exprès !

— Comte, dit le roi sévèrement, vous oubliez, je crois, devant qui vous êtes?

— Eh! sire, Votre Majesté n'avait-elle pas annoncé qu'elle ferait pendre tout messager venant de Chàlillon? demanda Chabannes avec un peu de confusion.

~- Oui, a moins que ce messager n'apportât la soumission complète du château 1 li

2i0 LE SPECTRE

rebelle. C'est peut-être cette soumission qu'on apporte ; qui sait ?

Ghabannes se mordit les lèvres. Le roi se retourna vers le capitaine écossais :

— Qu'il entre, dit-il.

L'ofiûcier disparut. Ghabannes, qui connaissait la faiblesse de caractère de son maître, se rapprocha de lui.

— Sire, dit-il, pour Dieu! souvenezvous combien ces maudits Ghâtillon vous ont cruellement offensé, et prenez garde de vous laisser émouvoir par leurs prières. Tout acte de clémence serait une faute et vous devez a la majesté du trône de venger sans pitié vos injures...

— Et lés vôtres en même temps, n'est-il pas vrai, comte? dit le roi avec un peu de

dédain; mais restez près de moi et vous verrez si je fléchis.

En ce mcment le fauconnier Geoffroi fut introduit par le capitaine de la garde écossaise. Son sac de velours avait disparu; sa robe noire de pèlerin faisait ressortir la blancheur de sa barbe et de ses cheveux. Il avait la tête nue et ses traits vénérables exprimaient une douce sérénité. 11 se dirigea lentement vers le roi et s'agenouilla, les yeux, baissés, attendant en silence qu'on lui adressât la parole.

L'influence inexplicable exercée par cet homme extraordinaire sur tous ceux qui l'approchaient ne manqua pas d'agir sur les assistants. LecomtedeDammartin, qui se tenait derrière le roi, parut perdre un peu de sa raideur hautaine. Charles

lui-même éprouva un sentiment de contrainte qui lui était inconnu. Au lieu de recevoir le messager du baron avec des paroles insultantes, il se mit à l'examiner avec curiosité.

— Vassal, dit-il enfin sans l'engager a se relever, qui es-tu ? et que nous veux-tu?

— Mon très redouté sire et souverain seigneur, répondit Geoffroi, je viens au nom de ceux de Châtillon vous supplier humblement de les recevoir en vos bonnes grâces.

— Fort bien ; mais comment pouvonsnous savoir si nous devons avoir créance en toi ?

Geoffroi tira de son sein l'anneau que lui avait remis Marguerile Talbol.

DE CIIATILLON ':2l5

Chabannes le prit pour le présenter au roi.

— Nous ne pouvons connaître toutes les armoiries de notre royaume, dit Charles avec impatience ; qu'est-ce ceci?... Appelez un héraut.

— C'est inutile; dit le comte qui avait rapidement examiné le cachet; je reconnais les enseignes du sire de Châtillon.

— En ce cas, parle, vassal, dit le roi : dois-je entendre que ton maître, après avoir si traîtreusement résisté a nos armes, s'est enfin décidé a rendre le château pour que nous en fassions a notre fantaisie?

— Sire, aujourd'hui mémo, a l'heure

2i4 LÉ SPECTRE

de nône (1), le château et tout ce qu'il contient \iendra en Yotre obéissance, si vous le voulez.

— Notre-Dame! si je le veux! s'écria Charles en laissant éclater sa joie; mais voyons... tu parais avoir quelques conditions a me proposer, l'ami. Explique-toi donc, puisqu'il faut que tu accomplisses ta mission. \

— Cher sire et noble roi, dit Geoffroi en s'inclinant plus bas encore, il n'appartient pas a des sujets de dicter des conditions a leur souverain, a des coupables de discuter avec leur juge. Mais je suis chargé de vous représenter en toute soumission que les vassaux de la baronnie et les gens d'armes anglais qui défendent

(1 Heure de midi

1)E CIIATILI.O' 215

les murs de Châlillon ne peuvent vous avoir offensé, puisqu'ils n'ont fait qu'obéir à leur seigneur. En conséquence ils vous supplient a mains jointes de les laisser aller la vie sauve, avec leurs armes, aussitôt que le fort vous aura été rendu.

— Je crois que nous pouvons accorder cela, répondit le roi en se tournant v ers Chabannes; qu'en dites-vous, comte? La garnison ne peut être responsable des fautes de ses chefs et nous lui accorderons merci.

Chabannes haussa les épaules avec insouciance.

— ^ C'est convenu, dit le roi ; les vassaux de la baronnie pourront tranquillement retourner dans leurs maisons, et les gens d'armes anglais seront libres de

2î6 LE SPECTRE

s'embarquer pour l'Angleterre... Est-ce tout?

— Non, sire; Votre Majesté est clémente et magnanime; aussi oserai-je maintenant implorer sa compassion pour les vrais coupables, je veux dire le baron de Chàtillon et son noble fils.

— Ne me parlez pas de ces traîtres, dit le roi avec emportement; les sires de Cbâtillon sont des félons qui, après m'avoir juré foi et bonimage, ce sont honteusement tournés Anglais. lis ont couru sus a mes hommes, pillé mes biens, versé le sang des Français; ils ont souillé leur blason et manqué a leur honneur... Ils seront punis d'une mort infâme. Ce n'est pas nous, c'est la religion, c'est la justice, c'est la France qui les condamne!

DE CIIATILLON 217

— A la bonne heure ! murmura Chabannes, qui avait craint que son maître ne mollît dans ce moment décisif.

Cependant le messager ne paraissait nullement déconcerté parce transport de la colère royale; il sembla même qu'il relevât imperceptiblement la tête.

— Sire, reprit-il avec une grande modestie, je vous supplie de me pardonner, si j'ose élever des plaintes contre un aussi puissant prince que Votre Majesté ; cependant je dois a la vérité de vous rappeler que vos serviteurs et vos conseillers ont peut-être aussi quelques torts envers mon seigneur de Châtillon... Mondit seigneur n'a-t-il pas combattu loyalement pendant près de vingt ans pour votre cause, au péril de son héritage et de sa vie? N'a-t-il

218 LK SPKCTRE

pas versé son sang en mille rencontres ? N'a-t-il pas été criblé de blessures au service de Votre Majesté? Et quand après avoir blanchi dans les batailles, après avoir employé ses vassaux et son épargne à soutenir la guerre contre l'Anglais, il est venu réclamer ce qui lui était légitimement dû, n'a-t-il pas été repoussé avec dures paroles et outrages, par quoi il a pu tomber dans le désespoir et se laisser aller à la rébellion?

Le roi demeura interdit.

— Tu es hardi, vassal! dit- il avec embarras ; mais il pourrait bien y avoir quelque fondement, je l'avoué, à tes plaintes audacieuses. J'ai souvenir qu'en effet certains de mes serviteurs n'en agirent pas fort généreusement envers ton

DE CIIATILLON 210

maître, et on retrouverait peut-être sans peine ceux qui firent repousser ses justes demandes !

En môme temps, il jeta un regard oblique sur Chabannes, dont le sourcil se fronça.

— Sire, dit le comte impétueusement, Voire Majesté sait mieux que personne dans quelle pénurie s'est longtemps trouvé et se trouve encore le trésor royal. Votre argentier ne peut souvent satisfaire aux réclamations des capitaines qui guerroient contre l'Anglais ; il faut que la noblesse et la cbevalerie sachent se résigner au malheur des temps. Oîi en serionsnous, bon Dieu! si tous les gens d'armes a qui esl dû un arrière de solde, tous les seigneurs qui se sont ruinés pour dé-

2i0 LE SPECTRE

fendre la cause de leur souverain, se croyaient en droit de passer a l'ennemi?

— C'est vrai , reprit le faible Charles en se tournant vers Geoffroi ; par notre saint patron ! nous ne renions pas nos dettes, et nous nous en souviendrons certainement dans des temps plus tranquilles... Mais il suffît, l'ami; tu n'obtiendras

rien pour tes déloyaux, seigneurs Ils

ont mal agi, ils en porteront la peine.

— Eh bien ! sire, reprit Geoffroi avec un accent et un geste dont rien ne saurait rendre l'irrésistible pouvoir, puisqu'ils sont condamnés , puisque votre inexorable justice veut qu'ils meurent, du moins

ne les déshonorez pas Sire, nos griefs

contre vos conseillers ne nous excusent pas, mais ils expliquent notre faute et la

DE CUATILLC»' '2'21

rendent plus digne d'indulgence. D'ailleurs, l'amour d'une femme a été la cause de ce funeste entraînement, et Votre Majesté sait mieux que personne, peut-être, que la femme est cause de tout bien et de tout mal en ce monde ! Enfin, songez que cet écusson que vous allez briser, ce nom que vous allez flétrir, ce sont les armes et le nom de vaillants et loyaux chevaliers qui, pendant deux siècles ont versé leur sang pour vos augustes ancêtres ! Ce sont les armes et le nom de Bernard le Gauche", l'ami de votre aïeul saint Louis, les armes et le nom d'Archibald III de Châtillon, le compagnon d'armes de Duguesclin ! Oh ! je vous en conjure, pour la faute d'un seul, ne notez pas d'infamie cette longue suite de serviteurs fidèles, n'effacez pas

cette longue liste de bons et signalés services 0 mon maître et mon roi, soyez

miséricordieux , comme vous voudrez que Dieu le soit pour vous quand vous comparaîtrez devant lui !

Il s'était redressé insensiblement , et quoique toujours agenouillé, i\ regardait en face le roi et le conseiller. Ce regard, voilé jusqu'ici, avait ce rayonnement miraculeux dont si peu de personnes pouvaient soutenir l'éclat. Charles se détourna un peu, et dit a Ciiabannes d'une voix émue :

— Il a raison, sur ma foi ! et ce vassal a bien parlé pour sa cause... Ces Châtillon étaient de braves gens, et nous aurons égard a leurs anciens services.

Puis s'adressant a Geoffroi :

— Je t'accorde ta demande. L'écii de tes maîtres ne sera pas déshonoré, leurs noms ne seront pas effacés du livre de la noblesse, ils mourront avec leur ceinture et leurs éperons... Mais il est bien entendu que les gens de Châtillou, en quittant le fort, nous les livreront pieds et poings liés pour en faire a notre volonté?

• — Sire, répliqua Geoffroi, je supplie Votre Majesté de considérer que les vassaux et soudoyers de Chàtillon n'oseraient lever la main sur leurs seigneurs, dont ils ont mangé le pain ; ce serait donner un mauvais exemple d'exiger d'eux pareille chose contre leur droit et leur conscience. C'est a Votre Majesté d'exercer sa justice comme elle le pourra contre ceux qui

l'onl offensée. Quant aux sire de Châtillon, vous ne devez pas être surpris qu'après avoir baissé les armes et renoncé a leur rébellion, ils s'efforcent autant qu'il sera en eux de se soustraire a votre vengeance... La fourmi elle-même, si faible et humble qu'elle soit, cherche a éviter la mort!

Le roi avait été louché, plus qu'il ne voulait le paraître, des doléances du fauconnier.

— Je comprends, dit-il avec un sourire; tes bons compagnons de seigneurs comptent bien s'échapper a la faveur du désordre qui accompagnera la prise de possession. Mais nous y veillerons, et voici le comte de Dammartin qui se chargera volontiers de cette besogne; il n'y

DE CBATILLON '225

aura ni déguisements ni issues secrètes qui puissent le tromper.

Chabannes ne répondit que par un sourire sinistre. Alors Geoffroi se releva, et on convint des mesures a prendre pour que Châtillon tombât aux mains des Français k l'heure indignée. Sous prétexte qu'une partie de la garnison ne serait pas prévenue de la reddition de la place, les troupes assiégeantes devaient envahir rapidement les fortifications dès que la poterne leur aurait été ouverte. Elles devaient surtout se tenir prêtes, quand on verrait un drapeau blanc lloller au sommet d'une tour.

— Je conclus de toutes ces précautions, dit le roi, qui ne pouvait dissimuler sa joie, que vous ne vous entendez pas bien la-

2i6 LE SPECTRE

haut ; c'est bon, nous serons sur nos i^ardes... Sou^^ez seulement a tenir vos promesses, comme nous tiendrons les nôtres.

Et maintenant, vassal, je te dois cetle justice que tu as bien servi ton maître... Qui es-tu ?

— Rien, presque rien, sire. Un faible instrument dont Dieu veut peut-être se servir pour accomplir une œuvre de salut .. Mais il faut que je retourne au château... Que le ciel accorde k Votre Majesté de longs jours et de grandes prospérités!

En même temps, il s'inclina profondément, et sortit d'un pas rapide. Après le départ de GeofTroi, le roi rêva un moment.

— C'est un homme incompréhensible, dit-il enfin ; il y a dans sa voix, dans son

I»K C11ATILL0>( '2-7

^^este, dans son reprard , quelque chose d'inoxplicahlc. En vérité, nous qui ne passons pas pour timide, nous éprouvions en sa présence un embarras, un malaise...

— Aussi Votre Majesté n'a-t-elle rien refusé de ce que demandait ce beau parleur d'écuyer, dit Ghabannes d'un ton bourru.

— Bah! n'avons-nous pas le principal, le château d'abord, puis la vie de ces félons chevaliers? Que pouvions-nous exiger de plus?... Enfin, poursuivit Charles, en se frottant les mains, nous allons quitter ce maudit pays où nous éprouvons tant d'ennui! Oui, par le ciel! nous partirons dès demain, car ce soir il nous faudra dire adieu a certaine personne... Eh bien ! en attendant, nous prendrons plaisir h faire

218 Li: Sl'KCTRE

noire entrée dans ce fort de Châtillon, à cheval et la lance au poin^... Vous entendez, messires?

Tout le monde s'inclina; le comte, voyant la îjonne humeur du roi, s'approcha d'un air patelin :

— Votre Majesté, demanda-t-il, n'a pas dit encore a qui elle donnait ce beau fief de Châtillon?

— Nous n'avons rien décidé sur ce point, répliqua Charles distraitement.

— En ce cas, sire, poursuivit Chabannes, vous voudrez bien, je l'espère, avoir égard aux grandes pertes que j'ai faites ces derniers temps, et vous daignerez m'accorder cette baronnie en compensation des maux que j'ai soufferts.

Malgré le respect de la forme, le courti-

DE CIIATILLO:* 220

San avait un ton d'assurance qui semblait ne pas admettre la possibilité d'un refus. Mais l'indolent Cbarles, par un caprice, n'était pas disposé à céder cette fois.

— Comte, dit-il sèchement, vous n'avez pas enlevé le château de force puisqu'il est venu a composition, et vous n'avez aucun droit sur lui. D'ailleurs nous vous avons rendu assez riche, ce nous semble, en terres et en châteaux. Ce n'est pas vous qui avez trouvé la bourse de notre argentier à sec pour payer vossoudoyers et vos garnisons, ce n'est pas vous qui avez été forcé de vous faire Anglais pour vivre... Laissons cela; nous aviserons plus tard...

D'ailleurs, continua le roi dont la gaîlé reprenait le dessus, il ne faut pas donner ce qu'on ne tient pas encore; ces sires de

Ghâtillon doivent avoir machiné quelque ruse pour s'évader, et l'homme qui était la tout a l'heure me parait très capable de les- y aider, si tu n'y mets ordre, mon pauvre Chabannes!

— Oh! pour cela, je l'en défie, dit le comte en s'abandonnant aune colère dont la cause n'était pas impénétrable; par la mort Dieu! je prendrai mes mesures de si près que pas une créature humaine ne sortira du manoir sans que j'aie signé son passe-port.

— A votre aise, comte, dit le roi, mais il n'y a pas loin d'ici à l'heure de none et ayez soin que tout soit prêt au moment où le signal se montrera sur la tour.

Dammartin salua et sortit la rage dans le cœur.

DE CIIATILLO.N 231

— Il m'a refusé, murmura-t-il en serrant les poiugs; auquel de ses favoris réserve-t-il ce riche présent? Ce sera donc pour rien que j'aurai si longtemps bataillé contre cet insolent baron? Un autre profilera de ses dépouilles î

Il était sorti du prieuré et marchait a grands pas vers le camp.

— Allons ! dit-il, je ne me donne pas pour battu... Le roi ne sait pas résister quand on demande avec instance... L'important maintenant est de ne pas laisser fuir ces damnés sires de Chàlillon , et dussé-je démolir le château sur leurs tètes, puisqu'aussi bien il n'est pas à moi... IVous verrons! nous verrons! J'aurais dû faire suivre ce pèlerin ; il n'est pas sorti par la

poterne, car nos gens Toussent certainement arrêté et ils l'eussent conduit devant moi, suivant mes ordres. Sans doute le château a quelque passage souterrain ou croiite par lequel on peut entrer et sortir secrètement comme autrefois dans les châteaux du sire de Passac.

Il s'approcha d'une des sentinelles qui formaient un vaste cordon autour de la place assiégée et lui demanda si elle n'avait pas vu passer un personnage qu'il dépeignit minutieusement. La sentinelle l'avait vu en effet, mais au lieu de se diriger vers le château, il était descendu vers le bourg de Ghâtillon.

— Il suffit, murmura Chabannes en continuant sa roule; nous établirons une

DE CUATILLO.N 233

rigoureuse surveillance de ce côté et ils seront bien fins s'ils m'échappent... Ce serait un déshonneur pour moi !

La catastrophe.

Cependant Marguerite profilait de l'absence du baron et de Gauthier pour préparer la prochaine reddition de la place. Elle allait de poste en poste, prenant a part les hommes d'armes qu'elle connais-

2" 6 LE SECTPUE

sait et dont elle avait éprouvé le dévoûment. Une pareille conduite n'avait alors rien de choquant; a Celte époque de guerres sanglantes et continuelles, les dames châtelaines n'étaient pas tenues a la réserve qui est aujourd'hui l'apanage de leur sexe. Dans leurs manoirs elles se mêlaient hardiment aux vassaux et aux soldats dont elles excitaient le courage avant le combat, dont elles pansaientellesmêmes les blessures après l'action. Nous savons déjà que la courageuse Marguerite Talbot ne négligeait aucun de ces devoirs; aussi était-elle adorée de tous les défenseurs de Châtillon ; et bien peu parmi eux, surtout parmi ses compatriotes anglais, eussent pu résister à un mot, a un sourire de sa bouche charmante.

un CUATILLON ^57

Après s'être ainsi assurée de plusieurs bas ofTiciers dont elle connaissait l'influence sur leurs camarades, Marguerite monta sur le rempart. La elle trouva les deux chefs principaux de la garnison, ceux, qu'elle devait absolument se concilier, sous peine de voir avorter tous ses projets. L'un était le capitaine Davidson, dur et farouche soudard, a l'intelligence passablement obtuse. Comme nous l'avons dit, il était chargé avec ses Anglais de la garde de la barbacane et des autres ouvrages extérieurs. Armé de toutes pièces, il écoutait, appuyé sur sa pesante et longue épée, les iûstructions de Marguerite; pas un muscle de son visage bronzé, sillonné de cicatrices, ne trahissait sa résolution future. L'autre chef, vieillard a figure douce

t38 LE SPECTRE

et paisible, commandait les vassaux de la baronnie auxquels on avait confié la défense des murailles; il n'avait pour armes défensives qu'un casque cie fer et un •jaque de mailles; il tenait un arc à la main afin d'être prêt a répoudre aux attaques de l'ennemi. C'était Archibald, le premier écuyer du baron, celui-là même qui avait été frappé d'une si grande terreur, la veille, à la vue de son ancien compagnon le fauconnier, La proposition de la dame châtelaine paraissait l'embarrasser mortellement. Son visage, pâle encore de l'énjotion de la nuit précédente, exprimait une vive anxiété.

Quand Marguerite eut cessé de parler, les deux hommes d'armes se turent un moment.

DE CnATILLON 250

— Cornebœuf ! dil enfin l'Anglais d'une voix rauquc, je ne comprends rien a tout ceci... Mais il est clair que nous ne pouvons tenir longtemps à cause du manque de vivres, et si l'on nous accorde bonne composition, nos braves yeomen retourneront volontiers dans la joyeuse Angleterre. D'ailleurs, dame, je ne connais que vous dans ce manoir; je suis né sur les terres de votre honoré père et j'étais son homme lige. Aussi quoique vous ordon* niez, j'obéirai aveuglément... et au diable le reste.

— C'est à merveille, capitaine Davidson, répliqua Marguerite avec un léger sourire; je n'attendais pas moins de vous. Soyez donc prêt, dès que le signal paraîtra sur la tour, a ouvrir la barbacane aux Fran-

240 LE SPIXTRE

çais... Et vous, Archibald, continua-t-elle en se tournant vers Téouyer, puis-je aussi compter sur votre obéissance ?

Le pauvre Archibald passa douloureusement la main sur son front.

— Dame, dit-il enfin, je vous aime et vous respecte autant que faire se peut. Mais en vérité, depuis bientôt soixante ans que j'habite ce château, je n'y vis jamais rien de pareil a ce que j'y vois depuis quelques heures... Des gens qui ont péri sous mes yeux il y a plus de dix ans, me sont apparus cette nuit avec un corps palpable, aussi robustes et aussi dispos que si l'âge et la mort ne les eussent jamais touchés. Je ne sais ce qu'annoncent de semblables signes ; mais voici qu'au milieu des grands périls qui menacent mes sei-

DK CBATILLO^ -il

gneurs légitimes, on m'ordonne de livrer le fort aux plus terribles ennemis du nom de Châlilion ; et qui m'apporte cet ordre? une dame noble, et sage, et bonne, je le sais, mais toute jeune encore et d'une origine étrangère...

— Insolent! prélendriez-vous...

— Je ne prétends rien, dame, dit le vieil écuyer qui s'enhardissait à mesure qu'il parlait ; mais quand il s'agit de l'honneur et de la vie de mes maîtres, il m'est bien permis de consulter ma conscience, surtout au moment où les morts sortent de leur tombe pour nous donner des avertissements. Monseigneur le baron m'aconûé le poste où je suis ; monseigneur doit m'en relever. Il est là, dans sa chambre du donjon; qu'il dise un mot, qu'il fasse un

M-i LE SPECTRE

signe, et je me souiueltrai humblemont a ses volontés... Mais lui, lui seul a le droit de me donner un pareil ordre , sinon je me croirais traître et parjure de l'exécuter.

Cette obstination inattendue consternait autant qu'elle irritait la fière Marguerite. Cependant elle reprit avec douceur :

— Je loue vos scrupules, bon Archibald; mais ne vous ai-je pas dit qu'il s'agissait justement de préserver vos maîtres de l'effroyable danger qui les menace ?croyezvous que moi, la fille de l'un et l'épouse de l'autre, je puisse méditer une trabison ?,.. Écoutez, Arcbibald, poursuivitelle en baiseant la voix, vous avez élé frappé de la préseuce inattendue, presque miraculeuse du fauconnier Geoffroi ; et ce

DE CHATILLO' 245

n'est pas sansraison, car ce personnage ne paraît pas soumis aux. lois ordinaires de ce inonde. Mais sa venue n'annonce rien de funeste a la famille de Gliâtiilon ; tout fait supposer au contraire qu'il a reçu de Dieu mission de la sauver. Or c'est lui qui nous ordonne de rendre le château, et si, comme j'ai lieu de le penser, le prétendu Geotrroi n'est autre chose que l'àme du pieux Bernard le Gaucher, le fondateur de la famille...

— Serait-il vrai ? balbutia l'écuj^er.

Mais comme Marguerite allait donner

des explications, une de ses suivantes, grande et svelle Anglaise, aux cheveux d'un blond ardent, accourut sur le rempart.

— Dame, dit-elle d'une voix haletante.

messire Gauthier est debout et il se fait armer pour aller visiter les postes.

— Il suffit, Betty, répliqua Marguerite fort troublée par l'imminence de ce nouveau péril ; remontez a ma chambre et dites à mon cher Gauthier...

Mais la pétulante camériste ne pouvait plus entendre sa maîtresse ; craignant d'être aperçue a travers les créneaux par quelque archer peu galant qui eût trouvé plaisant de la saluer d'une flèche, elle s'était hâtée de s'enfuir avec toute l'agilité de ses longues jambes. Marguerite elle-même comprenait la nécessité d'aller sans retard rejoindre son mari dont la présence eût dérangé tous ses plans.

— Archibald, reprit-elle avec une sorte de désespoir, il faut que vous nielliez en

DE CIIATILLON -45

moi une confiance absolue, car le temps me manque pour essayer de vous convaincre. Sachez-le seulement, votre résistance à mes désirs peut causer les plus grands malheurs, l'extermination de la famille de Chàtillon peut-être... Si ce désastre arrivait par votre faute, vous auriez aenrépondredans cette vie etdans l'autre. Adieu.

En même temps elle s'éloigna d'un pas rapide, laissant le pauvre écuyer dans un état de trouble et d'anxiété dont il serait impossible de donner une idée.

La dame de Châtillon s'empressa de regagner la partie du château qu'elle habitait. Comme elle parcourait une vieille et sombre galerie ornée de trophées d'armes, une de ces panoplies parut se dé-»

2iC LE SPECTUE

tacher de la muraille et vint se placer sur SOD passaiçe. Elle eut peine a retenir un cri de frayeur ; mais elle se remit aussitôt en reconnaissant le fauconnier Geoffroi qui avait remplacé sa robe de pèlerin par une armure complète et un casque a visière.

— Dame , lui dit-il, ma mission est remplie ; j'ai vu le roi Charles, et il accepte vos conditions.

— Grâces vous soient rendues, protecteur généreux d'une maison chancelante!

dit Marguerite avec égarement; mais je n'ose espérer de pouvoir mener a bien mon audacieux projet; plus le moment approche, plus les difficultés et les périls se mulliplient autour de moi... Venez a

DE CHATILLO:< ^247

mon secours , car les forces m'abandonnent.

Geoffroi ne répondit que par un sourire d'encouragement; mais comme un bruit de pas s'élevait a l'extrémité de la galerie, il fit signe a Marguerite pour lui recommander le silence; puis il alla se ranger de nouveau parmi les panoplies avec lesquelles il se confondait dans l'ombre.

C'était encore la grande Betty qui accourait au-devant de sa maîtresse.

— Dame, dit-elle, messire Gauthier n'a pu vous attendre. Il vient de se rendre auprès de monseigneur le baron, et vous le trouverez sans doute dans la chambre d'honneur.

— J'y cours, dit Marguerite éperdue.

Cependant, Betty, ma fille, écoule-moi....

Tu vas monter sur la tour du nord, et tu te hâteras de faire flot 1er au sommet un drapeau blanc. N'y manque pas, sur ta vie! va vite... si tu m'aimes!

Et Marguerite se dirigea vers la chambre d'honneur. La camériste, surprise de l'étrangeté de cet ordre, suivait sa maîtresse du regard, et ne se pressait pas d'obéir, quand les armures de la galerie s'entrechoquèrent d'une manière sinistre.

Aussitôt la pauvre fille, qui avait toutes les superstitions de son temps et de son pays, poussa un cri de terreur et partit avec la légèreté d'Â.talante.

La dame deChâtillon,en approchant de la chambre de son beau-père, entendit la voix forte du baron qui se mêlait à la voix non moins sonore de Gauthier. Elle s'ar-

rêla pour respirer dans l'aiilichambre alors déserte.

— De par les f,Ti(Tes de Lucifer! disait le baron d'un ton moitié plaisant moitié fâché, ce mien château-la semble être depuis ce malin le manoir des Sept-Dormants. On y dort a qui mieux mieux, comme si nous n'avions pas cinq cents bonnes lances et la bannière royale devant nos pauvres murailles.... Et quand je m'éveille enfin pour songer a mes affaires, voici un fainéant de moine qui vient me rompre la tête avec une justification dont je m'inquicte peu , au sujet de reproches que j'ai déjà oubliés. Je veux couper court au sermon, alors il se met a me parler de spectres, d'apparitions, d'influences de planètes, que sais-je? puis de théologiCg

250 LE SPiiCTUE

puis d'art militaire, puis de fauconnerie, tantôt en latin, tantôt en anglais, voire en notre patois poitevin.,.. Je ne sais pas comment je ne me suis pas rendormi jusqu'au jugement dernier.

Une personne qui se trouvait dans la chambre essaya de s'excuser.

— Allons, allons! interrompit le baron, n'en parlons plus. Ce n'est pas votre faute, révérend père, si j'ai bu hier au soir un f,^obeIet d'h} pocras de plus qu'il ne fallait ; telle est sans doute la véritable cause de ce long sommeil.... Mais vous, Gauthier, n'auriez-vous pas dû, en voyant votre père s'oublier sur le duvet, vous assurer si nos coquins faisaient bonne garde ?

— Par ma foi de chevalier! cher père, vous me voyez tout confus. Si a votre ré-

bJi: CHATILLO^ 251

veil vous avez dû entendre les sermons du révérend père, moi j'ai élé assourdi des sornettes d'une drôlcsse a longues jambes, qui rendrait des points pour la volubililé de sa langue à tous les prédicateurs de la chrétienté... Mais ce qu'il y a de plus honteux, c'est que, pendant noire sommeil, ma belle et vaillante Marguerite visitait les postes et réconfortait nos gens.

— En vérité, Gauthier, depuis celle fameuse pucelle que les Anglais brûlèrent a Rouen, les femmes nous donnent des leçons décourage.... Mais si nous montions d'abord sur le donjon pour voir l'ordonnance de ces Français; qu'en dites-vous, beau fils? Ils ont peut-être exécuté de nouveaux travaux depuis bier au soir.

2o2 Lj: SPiCTUE

— Comme il vous plaira, cher seigneur el père; j'attends voire bon plaisir.

— Tète-Dieu! ces coquins de pages ne finissent pas de m'armer ! liola ! Jean , ne saurais-tu acheverde lacer mon heaume?... Pourquoi m'a-t-on mis cette cuirasse de Milan, au lieu de mon léger haubert?... c'est a cause des flèches qui pleuvent sur le rempart, dites-vous? Bon, bon... pourquoi crier comme des corneilles ? Donnezmoi ma dague el mon épée.... C'est fini, grâce a mon saint patron.... Et mainfenanl, mon fils Gauthier, nous pouvons partir.

La dame entendit résonner les éperons d'or, aucun relard n'était plus possible ; aussi, surmontant son émotion, s'élançat-elle dans la chambre,

DE CUATiLLON |255

Le père et le fils étaient armés de toutes pièces, la visière levée. Trois ou quatre pages affairés mettaient en place les vêtements que leur maître venait de quitter. Dans un coin, le pauvre Bénédict semblait épuisé de fatigue ; son visage rouge et boufTi , son front baigné de sueur témoignaient des efforts inouïs qu'il avait dû faire, selon les instructions de la châtelaine, pour occuper un peu de temps l'irascible baron.

. Les deux chevaliers accueillirent Marguerite avec affection, tandis que Bénédict levait les mains au ciel d'un air de soulagement.

'— Ah ! dame , dit Gauthier avec un accent de reproche en la baisant au front, était-ce bien à vous de profiter de mon

sommeil pour monter sur les remparts, au risque de recevoir une flèche ou un carreau ? est-ce ainsi , chère Marguerite, que vous tenez compte de ma tendresse?

— Morbleu ! dit le baron avec un gros rire , un de ces matins dame Marguerite endossera notre harnois de guerre et ira inspecter les gens d'armes, tandis que Gauthier et moi nous nous pavanerons sur les balcons en grandes jupes et en coiffes montantes.... Toutefois, belle fille, c'est notre tour d'aller voir Comment les choses se passent la-bas, et vous nous pardonnerez de vous quitter si vite.

— A quoi bon, mes chers seigneurs? dit Marguerite en affectant de la gaîté. Pas une sagette n'a été tirée contre les gardes des murailles ; nous n'avons pas entendu

DE CHATILLOX 253

un seul coup de bombarde, et l'on n'aperçoit pas un ennemi à portée du trait.

— C'est vrai, dit Gauthier, qui avait passé son bras couvert d'acier autour de la taille svelle de sa femme; jamais Ces Français n'ont été aussi sages (JOë ce matin!

— Et voila justement ce qui me met en défiance, dit le baron en hochant la tête; ce silence ne présage rien de bon ; il doit se machiner quelque chose... Je vais donc monter sur le donjon, et si tout est en règle, je rendrai visite h cerlain prisonnier que je veux enfin connaître à fond. Vous pouvez rester ici avec votre mignonne, mon fils Gauthier, ajouta-t-il en souriant; vous êtes encore à cet âge où Vénus passe

"250 LE SPliCTRE

avant Bellone, coraiiie dirait notre savant chapelain.

— Non pas, mou père, je vous suis, dit Gauthier.

Il embrassa de nouveau Marguerite et voulut la congédier.

— Non pas, reprit-elle avec une mutinerie joyeuse, je vous accompagnerai.

— Venez donc, belle fille, dit le baron. Et il lui prit la main.

— Quoi ! ma chère, vous tremblez?

— Cest la fraîcheur du matin, balbutiat-elte.

Puis, en passant près du vieux moine qui la regardait d'un air elfaré, elle lui dit bien bas :

0 A tout hasard, mon père, priez pour moi. »

DE CIIATILLOX Util

Et elle suivit les deux chevaliers qui montaient l'escalier du donjon. La tête lui tournait, son cœur battait avec violence, elle avait le vertige. Heureusement, le père et le fils, qui s'entretenaient des événements de la veille, ne remarquèrent pas son émotion.

Enfin on atteignit la plate-forme de la tour, d'oïl l'on dominait tout le pays,à plusieurs lieues à la ronde. Un magnifique soleil éclairait maintenant celte riante campagne que nous avons entrevue à la clarté de la lune. La rivière brillait comme un ruban d'argent entre ses rives d'un vert d'émeraude; les forêts, les hauteurs voisines, étaient enveloppées de ce brouillard transparent qui caractérise les chaudes journées d'été. Une chose pourtant

1 il

frappait dans ce piantiireux paysage ; quoiqu'on fût dans la saison favorable, les champs n'étalaient pas aux regards ces moissons d'un jaune d'or qui attestent le travail du laboureur et promettent l'abondance ; iiien des arbres avaient été coupés par le pied, les chevaux avaient foulé en plus d'un endroit l'herbe des prairies.

Parmi ces habitations éparpillées dans la plaine, les unes étaient privées de leur toit, d'autres k demi consumées par l'incendie; aucune cheminée ne lançait au ciel ces joyeux flocons dé fumée qui annoncent un intérieur paisible et une famille heureuse. C'est qu'en effet la guerre avait étendu la ses ravages. Ni ce soleil éblouissant, ni la vigueur de la végétation, ni cette belle rivièreaux eaux fécondantes,

nepoiivaienl effacer en liorcnicnt les traces de la mccliancelé des hommes.

Mais ce ne fut pas d'abord vers la terre que se tournèrent les yeux des deux chevaliers. Au sommet d'une tour voisine flottait un drapeau blanc dont la présence en ce lieu les étonna fort.

— Ventre de loup ! qu'est-ceci ? demanda le baron dont les sourcils se froncèrent. Que signifie cette loque blanche en pareil endroit?

Marguerite tressaillit de joie.

— Merci, Betty, bonne fille! pensa- 1elle en poussant un soupir de soulagement.

— En effet, dit Ga^ithicr non moins surpris que son père, on dirait d'un signai!

~ Bah! bah! reprit Marguerite en affec-

lant l'indifférence, vous verrez que quelqu'une des laveuses du château aura rais la ce drap pour sécher. A moins qu'un page espiègle...

— Si je savais qu'un page eût commis une semblable sottise, interrompit Gauthier, je le ferais fouetter jusqu'au sang... Mais par le ciel, mon père ! continua-t-il en désignant la plaine du geste, voici qui n'est plus une espièglerie... Regardez! les Français viennent a nous et c'est une attaque sérieuse qui se prépare.

— Bon ! bon ! crojez-vous que je ne le voie pas ? dit le baron d'un ton bref en se penchant entre deux créneaux.

Marguerite s'avança palpitante à son tour.

Un mouvement extraordinaire s'opérait

en effet parmi les assiégeanls. On voyait les archers se ranger en bataille devant les pavillons de loile et de feuillage qui formaient le camp; les bombardiers, placés sur une hauteur en face du donjon , s'occupaient de charger et de pointer leurs canons sans affût. Du côté du village qu'habitaient les hommes d'armes et les chefs de l'armée, l'agitation était plus remarquable encore. Des lanciers galopaient sur leurs chevaux bardés de fer pour rejoindre les pennons de leurs capitaines. Dans cette foule animée, les seigneurs se reconnaissaient à leurs armes plus brillantes, a leurs panaches flottants et aux. couronnes dorées qui surmontaient leurs casques. De la prodigieuse hauteur où l'on se trouvait, on ne pouvait entendre nette-

-6i LE SPKCTRE

ment les hennissements des chenaux et le son de la Irompetle ; mais il était évident que l'armée des Français tout entière était sur pied et se préparait à quelque grand éyénement. En même temps, on apercevait du côté du prieuré de Sainte-Épine, à travers les arbres verts de Tavenue, une petite Iroupe de cavaliers, éclatanle d'or et d'étoffes précieuses, qui se dirigeait en belle ordonnance vers la gros de l'armée assiégeante. En tête s'avançait seul, monté sur un cheval fougueux, fleur de coursier^ coïume dit Froissart, un personnage majestueux qui portait sur ses armes un manteau bleu h fleurs de lis d'or. Dans le groupe qui le suivait, on distinguait vingt pp tpepie bannières de diverses couleurs que surmonlail l'étendart royal de France.

DE ClIATILLON 2(}7)

— Que Noire-Dame nous protège! dit Gautliier; nous allons être attaqués par le roi en personne. Mon cher seigneur, il est temps (le descendre, car je crois que nous aurons une rude journée.

— Rien ne presse, mon flls, répondit le baron d'un air pensif; ils n'entreront pas dansée bon château comme on entre dans l'église a l'heure de la messe, peut-être I En vérité, je ne sais ce qui se passe, mais tout cela n'a pas l'aspect d'une attaque régulière... Je crains quelque machination, quelque piège, et il nous importe de surveiller leurs mouvements afin de deviner leurs projets.

L'un et l'autre se turent pour se livrer avec plus d'aitention h cet important examen.

264 LE SPtCTUE

— Oui, c'est bien le roi lui-même qui marche contre nous! reprit enfin le baron de plus en plus sombre ; c'est la première fois depuis le commencement de ce siège ; jusqu'ici nous n'avions eu affaire qu'a ce misérable capitaine d'écorcheurs, cet orgueilleux Chabannes que je hais plus que la mort... Ah! Gauthier, Gauthier! poursuivit-il d'une voix altérée en détournant

la tête, qui m'eût dit, il y a seulement trois années, que cet étendart royal que j'ai suivi si longtemps, que j'ai défendu tant de fois au prix de mon sang, se lèverait un jour contre moi !

Gauthier éprouvait sans doute des sentiments analogues, car il ne répondit a l'observation de son père que par un sou-

DE CIIATILLOX 2C5

pir. Mais les rcgrcls du baron ne furent pas de longue durée.

— Maugrebleu ! a quoi pensent donc labas ces idiots? s'écria-t-il en fureur; voici les archers français a portée du trait, et il n'y a pas un homme aux barrières, pas un homme sur les remparts pour les repousser!... Ce maudit capitaine anglais serait-il subitement devenu sourd et aveugle? Je jure Dieu que je le ferai pendre aux créneaux comme un chien...

Puis, se penchant vers la cour, il s'écria d'une voix tonnante :

— Aux armes! Ghâlillonî aux armes!

c'est l'ennemi !

— Aux armes! répéta Gauthier avec non moins d'énergie.

IVlais leurs voix furent couvertes par un

-00 LK SPKCIIIE

effroyable vacarme qui s'éleva des avantposles. C'étaient des sons de trompettes et de clairons, mille clameurs confuses parmi lesquelles on distinguait les cris suivants :

— Montjoie Saint -Denis!... ville gagnée!... Damartin a la rescousse!

Aussitôt les barrières furent inondées d'arcbers français, et la bannière -baronniale qui s'élevait sur la barbacane fut brusquement abattue.

— Trahison ! s'écria le baron ; ce misérable Anglais nous a vendus.... La première enceinte es^au pouvoir des troupes royales.... A moi, Gauthier! c'est maintenant qu'il faut mourir avec ton père, pour défendre ton honneur et ton héritage!

— Descendons, mon père, nous n'avons que trop tardé !

DE CUATILLOX 2G7

Et tous les deux s'élancèrent vers la porte (le l'escalier. Marguerite éperdue ^int se jeter au-devant d'eux.

-^ Monseiiçneur! Gaulhiei'.... restez, de grâce! s'écria-t-elle; vous n'avez rien à craindre.... par pitié pour vous-n)êmes, ne me quittez pas!

Elle était si belle dans son désespoir, que son mari s'arrêta pour l'embrasser une dernière fois. Mais le baron dit avec une brusque impatience :

— Gauthier de Châtillon , est-ce le moment de s'inquiéter des larmes d'une femme?

Le jeune chevalier écarta Alarguerite , et rejoignit son père qui essayait d'ouvrir la porte do l'escalier; mais celte porte, sans qu'on sût comment , se trouvail ter-

268 Liù SPECTRE

mée en dedans. Le baron fit entendre un eflrojable blasphème.

— Trahison ! répéta-t-il en grinçant des dents ; nous sommes entourés de traîtres ! Qui a pu fermer celte porte ?

— Mais.... le vent peut-êlre ! balbutia là pauvre Marguerite.

Le père et le fils ne i'écoutaient plus ; ils revinrent aux créneaux, et, se penchant sur le parapet, ils crièrent de toute leur force :

— A nous! vassaux et soudoyers de Châtillon, à nous!

Leurs voix se perdirent dans le vague de l'air, et le tumulte épouvantable qui régnait dans les fortifications empêcha de les entendre. D'ailleurs ils furent bien-

DE CBATILLON 269

tôt frappés de stupeur à la vue du drame qui se déroulait au-dessous d'eux.

Les Français se trouvaient maîtres maintenant de la barbacane ou corpsde-garde avancé et des ouvrages extérieurs ; toutefois un fossé profond les séparait encore de la place, et le pont levis demeurait obstinément levé. Les assaillants paraissaient sommer avec menaces les défenseurs de la seconde enceinte de leur livrer passage; mais personne, comme nous l'avons dit, ne se montrait sur les remparts. Seulement, à l'entrée de la voûte qui conduisait au pont-levis, un homme demeurait debout et immobile :

c'était Archibald.

— Le mal pourrait se réparer encore si nous étions libres, dit le baron ; je ne de-

270 LE SPKCTKE

manderais qu'un instant pour débusquer les Français du poste que leur a livré la trahison.... Tiens ferme, mon vieil Archibald ! cria-t-il comme si l'unique défenseur du château eût pu l'entendre. Tiens ferme.... nous venons.

El il courut de nouveau vers la porte de l'escalier, oubliant peut-être qu'aucune force humaine n'eût pu l'ébranler sans de longs et pénibles travau'x. Gauthier restait en observation sur le parapet, tandis que Marguerite murmurait à l'écart :

— Malheur ! malheur ! le dévoûment de ce serviteur imbécille va tout perdre !.. Ma sainte patronne, protégez-nous !

En ce moment il se passa une chose étrange , et dont Marguerite seule put comprendre la cause. Gomme Archibald

continuail de garder l'entrée de la voûte dont la herse était baissée, un personnage, couvert d'une armure de couleur sombre, s'avança vers le vieil écuyer et lui dit quelques mots. Cependant Arctiibald restait immobile, d'un air opiniâtre, quand tout h coup l'inconnu leva sa visière. Aussitôt l'écuyer parut être pris de vertige ; il tourna deux ou trois fois sur lui-même et s'enfonça en courant dans l'obscurité de la voûte 5 tandis que l'inconnu revenait tranquillement sur ses pas. Une minute après, la herse était levée, on entendait le pont tomber avec fracas, et les Français se précipitaient tumultueusement dans la première cour.

■^ Plus d'espoir ! s'écria Gauthier en se couvrant les yeux, le château est à eux.

— Tu mens, de par tous les démons de l'enfer! tu mens! s'écria le sire de Châtillon, qui bondit de nouveau vers le parapet. '

11 n'eut besoin que d'un coup d'œil pour s'assurer du fait. Vassaux et soudoyers de la baronnie avaient entièrement disparu, et s'étaient retirés dans leurs quartiers, afin sans doute de ne pas se trouver, pendant le premier moment d'exaltation, sur lie chemin des vainqueurs. En revanche, la foule des Français s'accroissait continuellement ; archers, chevaliers, hommes d'armes franchissaient le pont en désordre, et déjà on apercevait devant la porte principale le brillant cortège du roi, qui se disposait à faire son entrée dans la place.

DE CIIATILLON "275

Le baron eut un élan de désespoir navrant.

— Gloire de mes pères, dit-il en étendant le bras vers le ciel, beau nom de Châtillon, puissance de mes nobles ancêtres, adieu!... le ciell'a voulu !

Et de grosses larmes roulèrent sur ses joues livides. Gauthier, non moins ému, le prit dans ses bras :

— Mon seigneur et mon père , s'écriat-il, dans notre chute une consolation nous reste, c'est que la trahison seule a pu nous vaincre.... Voyez, les lâches! pas un arc ne s'est tendu, pas une épée ne s'est tirée pour nous défendre.

— Tu as; raison, Gauthier, dit le baron en serrant les poings, oui, la trahison seule pouvait triompher de nous. Oh !

pour connaître le nom de l'infârae créature qui nous a vendus, je donnerais mes chances de paradis !

— Frappez-la donc, monseigneur, frappez-la, Gauthier, dit une voix douce et vibrante, car elle est en votre pouvoir.

Les deux chevaliers se retournèrent j ils virent Marguerite a genoux, le front baissé.

— A quoi pensez-vous , chère dame? dit Gauthier en courant pour la relever ; revenez a vous, ma bien-aimée, je suis encore Ta pour vous protéger!

— La frayeur vous a-t-elle rendue folle? reprit le baron durement.

— Laissez-moi, Gauthier, dit Marguerite qui maintenant semblait retrouver tout .

son coiiraf^e; monseiiicneiir, vous pouvez encore vous venger.... c'est moi qui ai livré Gfiâtillon au roi de France.

Et elle exposa rapidement comment elle avait exécuté son projet.

En écoutant ce récit, le père et le fils étaient en proie a la plus violente colère. CeperiViant, a regarder la belle jeune femme ainsi prosternée, l'œil de Gauthier perdit un ^eu de son expression menaçante; celui du baron, au contraire, élincelail comme l'œil fauve d'un lion irrité.

— As-tu fait cela? mauvaise et traîtresse femme, s'écria le châtelain c|^ns le délire de la rage. Eh bien, que ton ami le spectre vienne te sauver s'il le peut, car tu vas mourir.

Et il tira sa dague. Marguerite attendit

le coup fatal en recommandant son âme a Dieu.

Mais la vue de ce fer suspendu sur la tête de son épouse chérie, changea brusquement Gauthier. Sa fureur tomba tout à coup, et il vint se jeter entre son père et Marguerite, en s'écriant :

— Ne la touchez pas... elle est ma femme.

— Quoi donc! serais- tu complice de son crime ? Tu ne la sauveras pas.

— Je la défendrai.

Et Gauthier tira son épée.

— Mon père!... mon cher seigneur!...

s'écria la pauvre Marguerite hors d'ellemême, en se traînant a leurs pieds.

Mais on ne l'écoutait pas.

— Misérable ! dit le baron à Gauthier, oses-tu menacer ton père?

DE CHATILLON iLll

Ils se mesurèrent du regard, prêts k en venir aux mains.

— Voila les effets de la rébellion, dit une voix pénétrante derrière eux; sire de Châlillon, vous vous êles révolté contre votre maître, et maintenant Dieu suscite contre vous vos serviteurs, vos filles et vos fils!

Les deux Châlillon se retournèrent aussitôt. La porte, si longtemps fermée venait de s'ouvrir, et Geoffroi s'avança lentement sur la plate-forme de la tour. Sa présence fit rentrer Gauthier en luimême; il laissa tomber son épée et se couvrit le visage avec confusion. En reconnaissant le fauconnier, le baron, au contraire, fut pris d'une véritable frénésie :

— Homme ou démon, rugit-il, c'est toi qui as tout conduit I

Et il le frappa violemment avec la dague qu il tenait k la main ; mais la dague se brisa comme du verre sur la cuirasse de Geoffroi.

— Sire de Ghâtillon, dit le Fauconnier sans s'émouvoir, réservez vos armes pour vous défendre contre vos ennemis, qui sont nombreux et redoutables... et si vous ne voulez lomber entre leurs mains, hâtezvous de me suivre.

Il leur montra du geste ce qui se passait au-dessous d'eux. Le roi Charles VU faisait en ce moment son entrée au château. On vo\ ait les panaches et les bannières s'incliner devant lui ; les Irompeltes sonnaient haut el clair; les soudojers et

DE CIlATILLOiy 279

les vassaux de la baronnie, mêlés aux Français, poussaient de joyeuses acclamations; les casques polis, frappés par les rayons du soleil, renvoyaient des éclairs éblouissants. Mais tandis que la cour d'honneur servait de théâtre a cette scène triomphale, on remarquait dans une cour latérale un chevalier a pied, accompagné d'une douzaine d'àrchers à figures sini^ très, qui semblait chercher quelqu'un ou quelque chose dans ce vaste manoir. Les Châlillon reconnurent en frémissant leur mortel ennemi, le comte de Chabannes.

Geoffroi savait que ce tableau en dirait plus que des paroles, si éloquentes qu'elles fussent. Aussi, après avoir laissé au père et au fils le temps de comprendre la grau-

deur du péril, il se dirigea vers la porte de l'escalier.

On prétend que les animaux les plus féroces, se voyant pris au piège, perdent leurs instincts sauvages, et qu'une espèce d'iiébétement remplace leur fureur habituelle. 11 en fut ainsi du baron , quand les premiers transports furent passés; il s'approcha de Geoffroi presque avec timidité, et demanda en balbutiant :

— Vous pouvez donc encore nous sauver?

— Dieu le peut... l'homme doit le tenter... Partons!

Le vieux chevalier allait le suivre, quand il sentit qu'on le retenait doucement; il se retourna; son Hls et Marguerite étaient

DE CIIATlLLOr* 281

agenouillés, le visage inondé de larmes.

— Mon père, dit Gauthier, grâce pour moi... grâce pour elle... si nous devons mourir, que nous ne mourions pas du moins chargés de votre haine et de votre malédiction I

— Que tout soit oublié... que tout soit oublié ! répéta le baron précipitamment ; je ne suis pas moins coupable que vous, peut-être... Mais que parlez-vous de mourir? cette jeune femme peut nous quitter, elle trouvera protection dans ce château; quant a nous, mon fils, nous allons nous confier a ce bon fauconnier qui nous sauvera... N'avez-vous pas entendu qu'il promettait de nous sauver?

— Et moi, monseigneur, dit Marguerite avec chaleur, je vous supplie de me per-

282 LE Si'KCTlŒ

mettre de rester avec vous. Mon Gauthier, par pitié ne me repoussez pas... Je suis la cause de vos mallieurs, laissez-moi partager votre sort, quel qu'il puisse être I

Les deux Ghâtillon regardèrent le fauconnier, comme pour lui demander ce qu'il pensait de cette proposition., Geoffroi se contenta de sourire avec indulgence; cependant Gauthier voulait résister, mais la jeune femme se suspendit a son cou et étouffa ses objections dans un baiser.

On se mit a descendre l'obscure et interminable escalier du donjon. Plusieurs fois, pendant le trajet, on entendit les bruyantes acclamations qui partaient de la cour. Au moment où l'on passa devant une porte intérieure, elle était ébranlée par des coups violents.

IKK cuatillon '285

— Messire de Ghabaïuies voudrait nous couper la retraite, dit paisiblement Geoffroi ; mais la porte est solide et elle résistera jusqu'à ce que nous ayons ^agné la chapelle.

— Marchons! marchons plus vite! dit le baron.

Le baron avait peur; cet homme audacieux, qui avait bravé la mort en cent combats, qui avait osé résister au?v armes de son puissant souverain, tremblait a la pensée de Chabannes et de cette poignée de bourreaux qui le cherchaient.

Quand on arriva dans la cour de la chapelle, les coups devinrent plus distincts; la porte semblait devoir Iléchir à chaque instant : les lugitifs crurent même entendre de l'autre côté la voix de Cha-

bannes qui animait ses satellites. Ils hâtèrent le pas et entrèrent dans l'église.

11 y régnait le calme le plus profond; on eût dit que les passions humaines n'osaient faire entendre leurs clameurs désordonnées dans ce lieu sanctifié. Les bruits du dehors n'arrivaient que comme un faible murmure sous les sombres arceaux gothiques; la lampe qui brûlait nuit et jour devant l'autel, semblait être un signe d'espérance pour ceux qui venaient chercher un refuge dans la maison du Seigneur.

— Est-ce la, bon fauconnier, l'asile que vous nous avez promis? demanda le baron de Châtillon avec inquiétude; au temps où nous vivons, le droit d'asile des

couvents et des églises n*est pas très respecté ; je doute queCliabannes et ses écorclieurs nous laissent ici en paix.

Geoffroi, sans répondre, prit sur l'autel un cierge qu'il alluma ; puis, se dirigeant vers un gros pilier engagé dans la muraille, il toucha un ressort secret. Aussitôt une large dalle, si soigneusement ajustée, qu'aucune fente n'apparaissait au dehors, tourna sur elle-même et laissa voir un escalier.

— Sire de Châtillon, dit le fauconnier, puisque les vivants vous repoussent, les morts vous offrent un refuge.

Le vieux chevalier, d'abord surpris , entra résolument dans le souterrain ; Marguerite, au moment de le suivre, parut hésiter.

— Ma bien-aimée, dit Gauthier avec empressement, si cette lugubre retraite vous inspire de l'effroi, restez ici... vous n'avez rien a craindre dans cette église ; vous êtes sous la sauvesiarde du roi Charles. Vous pourrez vous retirer dans un couvent, et si Dieu nous faisait la grâce d'échapper a la mort...

— Gauthier, interrompit vivement la jeune femme, je vous ai dit que je partagerais votre sort, quel qu'il fut; mon partî est pris, nous vivrons ou nous mourrons ensemble. . . Seulement, je vous Tavouerai, je suis mortellement inquiète au sujet de mes pauvres suivantes, que j'ai laissées lahaut dans ce château envahi par les gens de guerre.

— Rassurez-vous, ma fille, dit Geoffroi

avec bienveillance, le père Bénédict, le chapelain, s'est engagé h les protéger, et grâce au crédit du prieur de son couvent qui accompagne le roi, il aura l'autorité suffisante pour cela.

Marguerite le remercia d'un signe de tête et se glissa dans le souterrain.

On descendit une trentaine de marches taillées dans le roc. Sans doute ce lieu recevait de l'air par quelque ouverture cachée, car on y respirait facilement, et il n'y régnait pas l'odeur méphitique, nauséabonde des cavaux de ce genre. Bientôt on atteignit une espèce de petite chapelle, qui devait se trouver à peu près sous le chœur de l'église du château. L'aspect en était simple, fruste, presque grossier. La voûte, sans ornements avait pour soutiens

de lourds piliers ménaiçés dans la masse; au centre de ce réduit déforme circulaire, s'élevait un tombeau de pierre auquel on montait par une double marche. Ce tombeau était fruste comme tout le reste ; cependant, sur la dalle qui le fermait, on voyaitcouchée une statue de pierre blanche représentant un chevalier armé de toutes pièces, son écu et son épée posés sur sa poitrine. Aucune inscription ne trahissait le nom du personnage qui reposait dans ce monument; mais les armes de Châtillon, encore très visibles sur l'écu, annonçaient que le tombeau renfermait un membre de cette noble famille.

Le silence morne qui régnait dans ce lieu, la faible lueur que projetait le cierge et qui détachait la statue blanche sur un

fond noir, les dangers de la situation, tout contribuait à inspirer une terreur religieuse aux assistants. Ils regardaient , timides et muets ce mausolée dont aucun d'eux n'avait jamais soupçonné l'existence. — Sire de Châtillon, dit Geofîroi d'un ton qui résonna d'une manière funèbre sous cette voûte sépulcrale, vous voyez le tombeau de Bernard le Gaucher, premier seigneur de Châtillon, le chef de votre race. C'est votre aïeul qui vous offre un asile, à vous et a vos enfants, quand proscrits, persécutés, en butte à la haine et a la colère des hommes, vous êtes obligés de fuir la lumière du jour. Ce caveau contient maintenant toute l'histoire d'une illustre famille... le commencement et la fin .. un simple et glorieux tombeau d'une

^21)0 LE SPECTUE

part, de l'autre des chevaliers avilis, sans honneur et sans puissance!

Les deux Châlillon se courbèrent devant cette expression énergique d'une réprobation méritée. 11 leur semblait que cette vi)ix sorlail du tombeau , que c'était leur sage aïeul lui-même qui leur reprochait leurs fautes. Ils tombèrent à genoux et versèrent d'abondantes larmes.

~ Vaillant Bernard, disait le baron avec sa rudesse habituelle, pardonne- .moi. .. J'ai méconnu les traditions de loyauté que tu voulais perpétuer dans ton lignage; mais tu sais quelle fut mon excuse, et tu vois comment j'en suis puni. Pardonne-moi d'avoir souillé ton nom, d'avoir perdu en un jour les biens, les dignités que loi et tes descendants

VOUS aviez lé^'iés à vos héritiers... Et si quelqu'un doit porter la peine de ces méfaits, épargne ces pauvres enfants, l'espoir de l'avenir; que la colère retomlje sur moi seul.

— Mon père, mon père! s'écria Gauthier avec désespoir, pouvez-vous parler ainsi? c'est moi qui suis coupable; c'est mon fatal amoi^r...

— Non, c'est moi qui ai tout fait ; interrompit Marguerite qui s'était agenouillée derrière eux; âme de Châtillon, c'est moi, misérable étrangère, qui ai mérité ta vengeance !

Geolîroi écoutait attentivement ces deux fiers chevaliers et celle pauvre femme s'olTrant comme victimes expiatrices au mânes du chef de leur famille, invisible

2)5 LE SPKCTRE

mais terrible juge du tombeau. Sa voix s'était adoucie considérablement quand il leur dit, après un moment de silence :

— Dame, et vous messires, relevez-vous.

Dieu est miséricordieux, et Bernard vous tiendra compte de votre repentir... Courage donc 1 et mettez votre conliance dans celui qui élève les humbles et abaisse les superbes.

Le baron et ses enfants parurent grandement soulagés par ces consolantes paroles. Ils s'embrassèrent avec effusion, comme pour effacer tout souvenir de haine et établir entre eux une ligue contre le malheur. Le vieux chevalier se tourna vers le fauconnier lui-même :

— Geoffroi, dit-il , hier, quand j'étais puissant, je me suis montré cruel envers

DE CllàTlI.LO?î 293

VOUS. J'aurais dû écouter vos conseils ou tout au moins traiter avec indulgence un homme juste qui croyait me dire la vérité. Ami fauconnier, si toutefois vous êtes bien l'ami de mon enfance , me pardonnezvous?

— Sire baron, répliqua Geoffroi avec sérénité, puissent ceux qui vous persécutent vous pardonner aussi sincèrement que moi... mais, ajouta-t-il aussitôt d'un ton différent, il est des limites aux forces humaines, et tant d'émotions ont dû vous épuiser; reposez-vous, je vous en conjure.

Ils obéirent et vinrent se grouper sur les marches du tombeau. Us demeurèrent silencieux, domptés par la fatigue et la souffrance. Le baron était plongé dans

une sombre méditalionj la lêle cachée dans ses mains, tandis que Marguerite s'appuyait mourante sur l'épaule de son mari. Geoffroi,soit qu'il craignît de troubler leurs épanchements, soit qu'il voulut prier en liberté , s'était retiré de l'autre côté du monument étonne le voyait plus. Ce repos profond , en laissant aux passions le temps de se rasseoir, fit grand bien aux deux chevaliers. Marguerite, épuisée, s'endormit paisiblement dans les bras de Gauthier. Après une longue pause, le baron demanda :

— Sire fauconnier, ne sortirons-nous pas bientôt d'ici?

— Il ne faut pas y songer de sitôt, répondit-on ; vous ne pourriez mettre le pied hors de ce caveau sans rencontrer des en-

DE CIIATILLON 205

nemis acharnés à votre perte... Je saurai reconnaître quand le moment sera venu.

— Soit, bon GeofTroi... Mais je désire bien ardemment savoir ce que font la-haut ceux qui se sont emparés de mon manoir.

— Il n'est pas difficile de le deviner : les Français pillent le château et Chabannes vous cherche pour vous tuer.

Le baron poussa un sourd gémissement et retomba dans ses rêveries.

Plusieurs heures s'écoulèrent. Gauthier avait fini par s'endormir lui-même a côté de Marguerite. Seul, grâce à son organisation de fer, le seigneur de Cliâtillon résistait sans faiblir a toutes les épreuves. Il continuait a rêver, quand tout îi coup u\\ fracas sourd mais épouvantable retentit au dessus de sa tête. Le bruit semblait ve-

296 LE spECTUi:

nir de la surface du sol et ressemblait au grondement du tonnerre. Le baron tressaillit.

— Bon fauconnier, demanda-t-il avec terreur, de grâce, qu'est-ce ceci?

— Le pillage est fini, répondit une voix qui semblait sortir du tombeau ; Chabannes fait sauter les tours et les murailles du fort, espérant vous écraser sous les débris.

— Mon château! la noble et glorieuse habitation de mes ancêtres ! s'écria le vieux Châtillon, dont cette nouvelle réveilla les passions tumultueuses; oh! maudit soit l'implacable ennemi...

" Paix! interrompit la voix; humilieloi devant la main qui te frappe, homme superbe, et ne maudis personne.

DE CUATILLO.N 207

Le baron se lut. Le bruit majestueux et terrible se renouvelait à longs intervalles, et chaque fois la voûte de la chapelle souterraine tremblait comme si elle eût dû s'abîmer.

— Bon fauconnier, dit enGn le sire de Châlillon, les projets cruels de mon persécuteur ne pourraient-ils seréaliser,et n'estil pas a craindre que nous soyions écrasés sous les débris du château de mes pères?

— Dieu y pourvoira, mon fils I répondit la voix d'un ton solennel.

Le guel-à pens.

Les malheureux enfermés dans la chapelle souterraine de Châlillon n'avaient aucun moyen de mesurer le temps, mais il leur semblait qu'une journée entière se fût écoulée depuis qu'ils étaieut outrés

500 LE SPiXTllE

dans ce lugubre lieu. Le bruit redoutable des écroulements avait cessé; sans doute la nuit avait interrompu l'œuvre de la dévastation du manoir.Les deux chevaliers et Marguerite formaient toujours un groupe plein de tristesse sur les marches du tombeau. Le baron se tenait seul a l'écart, dans une attitude d'accablement; a peine si, a longs intervalles, le cliquetis de son armure trahissait un faible mouvement.

La jeune femme ne dormait plus, mais elle était en proie a une fièvre ardente qui par moments lui arrachait des paroles entrecoupées. Le cierge qui éclairait le caveau tirait a sa fin.

Tout a coup Geoffroi sortit de l'angle obscur où il s'était retiré.

DE CUATILLON 7)01

— Allons, sus ! dit-il de sa voix sonore, • partons... L'heure est venue.

Ils se levèrent avec empressement, même la pauvre Marguerite, qui suppléait par son courage a l'anéantissement de ses forces physiques. Cependant aucun d'eux n'osa demander a leur protecteur où il voulait les conduire; ils subissaient passivement sa bizarre influence. Geoffroi prit le flambeau, mais avant de se mettre en marche, il dit d'un ton solennel :

— Enfants de Châlillon, saluez la dernière demeure de votre aïeul, et quoi qu'il arrive de vous, n'oubliez jamais les quelques heures que vous venez de passer auprès de ce tombeau !

Puis, au lieu de se diriger vers l'escalier qui conduisait a l'église du château, il

502 LR srECTUi!:

s'avança vers l'autre extrémité du souterrain. Là, derrière un pilier qui la masquait en partie, se trouvait une entrée basse, taillée dans le roc, et un escalier semblable au premier, qui paraissait s'enfoncer dans les entrailles de la terre.

En effet, la descente fut longue, et Geoffroi dut s'arrêter fréquemment pour laisser a ceux qu'il guidait le temps de reprendre haleine. Quand, après une dernière station, ils atteignirent enfin une galerie plane et droite, ils purent calculer que cet escalier avait au moins deux fois plus de degrés que celui de la grande tour de Châtillon, renommée cependant pour son élévation prodigieuse. En cet endroit, leur marche devint plus prompte et moins pénible ; il semblait aussi que l'air fût plus

DE CHATILLO:»" * 7)05

frais, plus respirable. Au bout de la galerie, un nouvel escalier se présenta; mais celui-là ne fut pas long à gravir. Il se composait seulement de quelques marches et une large dalle le fermait brusquement.

— Nous sommes arrivés, dit Geoffroi en rompant le silence qu'il avait gardé pendant le trajet; prudence, maintenant, car vous allez être entourés de dangers!

— Un mot seulement, bon fauconnier, reprit le baron ; comment connaissez-vous si bien ce passage secret, quand moi, seigneur de Châtillon, jeu'enai jamais soupçonné l'existence?

GcoITroi n'eut pas l'air de l'avoir entendu et poussa la dalle qui s'ouvrit avec facilité comme une liap()e. Il s'empressa

de sortir; dès que ses compagnons eurent franchi la dernière marche, il referma la dalle et éteignit son flambeau dont l'éclat pouvait les trahir.

Ils se trouvaient dans un vieux bâtiment qui avait l'aspect d'une grange. Quelques poignées de paille étaient encore jetées dans un coin ; du reste on n*y voyait aucune espèce de meubles. Une fenêtre gothique, assez élevée, laissait pénétrer les pâles rayons de la lune a travers ses vitres brisées. Quelques éclats de voix venant du dehors annonçaient que des êtres humains se trouvaient dans le voisinage.

Malgré les recommandations du guide, le baron ne put modérer sa curiosité.

— Par Dieu! où sommes-nous donc?

demanda-t-il.

DE CIIATILLON 505

— Dans le bour^ de Châtillon. Ce bâtiment, qui fait partie de la maison de votre collecteur, sert à contenir habituellement les redevances en blés et en fourrages de vos vassaux... Mais silence! car il y a près d'ici des personnages qui seraient fort mal intentionnés pour vous.

— Il doit être facile de sortir de ce logis reprit le baron ; à la faveur de la nuit nous pourrions aisément gagner la campagne, et nous nous réfugierions chez quelque vassal fidèle.

— Il ne faut pas songer a ce moyen ; répliqua le fauconnier; le roi et les troupes royales ne partiront que demain. Si vous parveniez a tromper la vigilance des sentinelles que le sire de Dammarlin a dii poster autour du manoir, vous ne pour-

riez faire dix pas dans le pays sans rencontrer des g^ens de guerre dont vous n'auriez rien à attendre de bon. Croyez moi et ne bougez d'ici. Cette salle n'est pas fréquentée; il est douteux que les gens de Chabannes nous cherchent de ce côté, d'autant moins qu'ils sont ivres de vin et fatigués de pillage. Reposez-vous donc, et comptez sur moi pour achever votre salut quand le moment sera venu... En attendant j'ai prévenu vos besoins; mangez et buvez, afin de recouvrer des forces et d'accomplir les volontés de Dieu.

Il alla chercher dans un coin de la salle un pain et un pot de vin qu'il posa devant les chevaliers, a la clarté de la lune. Ce secours arrivait bien h propos; depuis

(lix-hiiil liciires ni le pore ni le fils n'avaienl pris aucune nourriture; ils élaient exténués de soif et de faim. Marguerite elle-même avala quelque^ gouttes de vin qui la ranimèrent. Mais quand les Cliâlil- Ions engagèrent Geoffroi a les imiler, il répondit seulement par un sourire, et s'éloigna de quelques pas, comme pour leur laisser la liberté de satisfaire leur appétit.

Pendant qu'ils achevaient ce repas frugal, le bruit de voix qu'ils avaient entendu déjà devint plus distinct; on eût dit d'une conversation animée ou même d'une querelle dans le voisinage de la grange.

Geoffroi ouvrit douc(7meut une porte basse, et se glissa dans une petite cour remplie d'orties et d'autres mauvaises herbes. Au

bout de quelques instants, il revint et engagea les deux chevaliers a le suivre avec précaution. Marguerite voulait les accompagner ; mais le fauconnier lui dit que son père et son mari ne seraient absents qu'un moment et elle consentit a se reposer en attendant leur retour.

Le baron et Gauthier ^traversèrent la cour a pas lents. Leurs chaussures d'acier eussent produit un cliquetis dangereux sur le sol battu, si les herbes parasites n'en eussent amorti le bruit. Toutefois, ils prenaient soin que les pièces de leur armure ne pussent s'entrechoquer; ils ne parlaient plus et retenaient leur haleine.

Ces précautions n'étaient pas inutiles.

De l'autre côté de la cour s'élevait une

DE CIIATILLON 30J

construction délabrée qui semblait avoir été l'habitation du collecteur des redevances; au rez-de-chaussée de ce bâtiment, par une fenêtre entr'ouverte, on voyait une pièce enfumée, éclairée par une torche de résine, où buvaient et causaient dix ou douze hommes a moitié ivres. Ils a\'aient tous des morions de fer et des jaques de mailles, avec des dagues a la ceinture; contre la muraille étaient appuyées leurs grandes épées et leurs écus. C'était a peu près le costume des hommes d'armes de France; mais rien ne saurait rendre l'expression féroce de leurs figures barbues. La plupart portaient sur leur visage des balafres et des cicatrices, et leur chef était borgne. Ils appartenaient à différentes nations; cependant ils par-

510 tE Sl'KCTUE

laient un mauvais français au moyen duquel ils pouvaienl à la rigueur s'entendre. Ces gens étaient assis autour d'une table crasseuse chargée de pots et de gobelets; devant chaque homme on remarquait plusieurs pièces d'or que le borgne était en train de leur dislril)uer; mais sans doute on ne trouvait pas la répartition équitable ou suffisante, car elle suscitait de bruyantes réclamations, et la plupart des réclamants ser.iblaifint tout disposés a appuyer leurs protestations avec leurs poignards.

— Saprement terteîfle ! disait un Allemand d'un ton nasillard, je te dis, Riquet le Borgne, que tu nous fais tort au moins de moitié. Six -florins d'or a chacun de nous pour une pareille besogne! Il n'y a

DE CUATILLON 3H

pas de quoi acheter assez de vin et de bière pour se laver la conscience après le coup.

— Eii! corpo di Daclw^ dit un Italien, mon confesseur me demandera plus que cela pour me donner l'absolution... car poveretto! l'absolution est bien chère par le temps qui court !

— Oui, oui, Goddam ! s'écria un Anglais en frappant sur la table ; ce maudit borgne nous triche, et je veux être pendu (comme je le serai certainement tôt ou tard), s'il nous donne seulement le quart de ce qu'il a reçu. Six florins pour mettre à l'ombre un... personnage de cette importance! Mais nous devrions recevoir chacun autant de pièces d'or qu'il a de cheveux sur la Icte; un mari qui voudrait

se débarrasser d'un valant de sa femme payerait plus généreusement des braves comme nous!

Riquet le Borgne écoutait en ricanant ces doléances.

— Allons, mes chers compagnons, répondit-il d'un ton patelin avec un accent gascon des plus prononcés; les temps sont durs, l'argent est rare, et, s'il faut le dire, celui qui nous emploie n'est pas fort généreux. D'ailleurs ne sais-je pas bien, mes jolis mignons du diable, que pour la moitié de cette somme chacun de vous étranglerait son père, sa mère et ses enfants, s'il les connaissait?... Sandis ! il ne faut pas être des juifs sans conscience ; six florins pour un coup de dague, c'est un prix magnifique; et d'ailleurs je compte-

DL CHATILLO.N 3 13

rai pareille somme a chacun de vous quand la l5eso^ne sera faite... Mais cornment sera- t-elle faite cette besogne? voilk la grande question. Tenez , mes chers petits gibiers de potence, je vais vous proposer quelque chose : celui qui portera le plus beau coup recevra quatre florins d'or, outre la part convenue... Hein ! j'espère que je suis accommodant ! Et par ma foi de gentilhomme ! je rognerai cet argent sur ma propre part. Mais il faut se montrer bon vivant, et'ne pas gruger ceux qui vous donnent de l'ouvrage, car cela gâterait le métier.

Cette proposition parut adoucir un peu les esprits, chacun se promellant bien de gagner la prime accordée au meilleur

51 4 LE SPLOTIIE

coup. Cependant l'Italien paraiss.ait moins satisfait que les autres :

— Vous direz ce que vous voudrez, reprit-il, on n'a pas d'eau a boire dans un pareil marché... Et puis, santa MadonaJ où nous réfugierons-nous quand nous aurons gagné notre argent? Tout I0 pays maintenant appartient au roi. Dès que l'affaire sera connue, on nous poursuivra sans relâche, et nous serons écartelés avant le temps de réciter un Pater.

— Bah! bah! mes agneaux, répliqua le borgne en clignant son œil unique ; on vous protégera mieux que vous ne pensez....Si vous étiez serrés de trop près,sauvez-vous dans les domaines de M. le dauphin du Viennois, et je vous garantis que vous y trouverez un asile !

DE CUATILLON 315

*- Un asile? oui, dans la Icrre, ou bien au bout d'une corde, dit rAllemand avec un sourire sinistre. Du diable si j irais confier mon*col a ce médiant seigneur qui commande là-bas, eussions-nous travaillé dix fois pour lui, comme on veut le donner a croire! J'étais près de lui à la terrible bataille de Saint-Jacques, où le sang coulait comme de l'eau, eh bien ! il riait lui, il se frottait les mains, il flairait l'odeur du carnage, et il regardait lés corps morts comme un loup qui jeûne depuis huit jours en temps de neige.... Non, non, je ne me réfugierai pas en Dauphiné, à moins que je ne sois las de la vie.

— Ah! çà, compagnons, demanda l'Anglais, est-ce que vérilablemeni M le dauphin du Viennois....

516 LE Sl'ECTUE

— Paix! paix! interrompit Piiquet le Borgne avec fermeté ; si l'un de vous, sandis! prononce encore ce nom, je l'étranglerai avec la corde d'un arc. Vous verrez que vos bavardages finiront par attirer ici monseigneur de Chabannes, qui, je ne sais pourquoi, est encore sur pied.... Nous nous sommes bien connus autrefois, M. de Chabannes et moi, quand il était capitaine d'écorcheurs ; je portais la lance dans sa compagnie, et il n'y avait pas de bon coup sans moi... Mais laissons cela; il est temps d'aller nous mettre en embuscade dans le chemin creux qui mène au couvenL Celui que nous attendons ne peut manquer d'y passer bientôt, quand il sortira de chez sa belle, et je suis surpris que le Bascot de Montravers, qui est eu senti-

DE CHA.TILLON 317

nelle à la porte, ne nous ait pas encore donné l'alarme.

Tous se levèrent alors en chancelant, et les deux chevaliers se rejetèrent vivement en arrière pour ne pas être aperçus . Comme ces gens allaient sortir, on entendit le Borgne qui disait :

— Ah! ça, compagnons, il faut avoir Tœil sûr et la main ferme. N'allez pas besogner couardement parce qu'il s'agit d'un personnage de cette volée ; traitez-le comme s'il n'avait dans les veines que le bourbier rouge d'un manant ou d'un chétif vassal...-. Et puis n'oubliez pas qu'il peut être cuirassé sous ses habits, et prenez garde de briser vos dagues contre sa poitrine; frappez au col et au visage, on voit mieux ce qu'on fait... Maintenant parlons;

518 LK SPKCTRE

et cap de saint (IrktoUl si l'un de vous s'avise de desserrer les dents jusqu'à ce que tout soit venu k bien, je promets de lui arracher la langue pour en régaler les chiens du village!

Aussitôt la torche s'éteignit et les brigands quittèrent la maison en silence.

Les deux Châlillon demeuraient stupéfaits , sans oser bouger. Après une pause, pour laisser aux scélérats le temps de s'éloigner, Geoffroi se rapprocha du père et du (ils :

— Messeigneurs, demanda-t-il a voix basse, avez-vous compris de quoi il s'agissait?

— D'une méchante action sûrement, répliqua le baron ; d'un guet-k-pens, d'un assassinat peut-être. ^

— Vous avez deviné. Mais savez-vous quelle est la personne qu'on veut assassiner?

— Ce doit être un puissant personnage.

— C'est Charles septième, Voi de France. Les deux chevaliers tressaillirent.

— Le roi! reprit le baron, vous voulez vous gausser de nous sans doute, bon fauconnier? Comment le roi courrail-il les champs, seul et a pied, h pareille heure de nuit?

— Rien n'est plus vrai pourtant ; le roi est en ce moment dans une maison du bourg de Châlillon, non loin d'ici. Songez à ses goûts de galanterie si funestes h sa gloire, et vous vous expliquerez comment il peut se trouver en pareil lieu. Tout h l'heure il va retourner au prieuré, et il

prendra la roule où ces gens doivent l'attendre. Ils sont déterminés, ils ont le mot de passe de l'armée, ce qui leur permet d'aller et de venir sans être inquiétés; selon toute apparence, leur entreprise réussira.... Ainsi Dieu veut peut-être, monseigneur, punir le roi de son inexorable sévérité envers vous et votre race !

Le visage du fauconnier était dans l'ombre, et on ne pouvait voir l'expression de ses traits pendant qu'il parlait ainsi.

— Eh ! qu'importent moi et ma race ? dit le baron avec chaleur ; que sommes-nous tous quand il s'agit d'une aussi grande existence? Meurent moi et ma race plutôt qu'un pareil crime s'accomplisse ï . . . Parlezmoi, Gauthier, mon fils, laisserons-nous le roi , notre seigneur légitime, que nous

avons tant ofîensé, tomber sous les coups de ces coquins?

— Par la croix ! cher sire, s'écria Gauthier avec non moins d'ardeur, nous allons, si vous le voulez , charger celte ribaudaille, et, avec l'aide de Notre-Dame, nous en viendrons bien a bout!

— Prenez garde, messeigneurs, reprit Geoffroi; ces gens sont au moins une douzaine, aguerris, bien armés , et, malgré votre courage, vous pourriez ne pas vous trouver les plus forts. D'ailleurs cette lutte fera du bruit; les hommes du comte de Chabannes, qui baltent l'estrade autour de nous, accourront; vos intentions pourront être méconnues, môme du roi.... et ce beau mouvement aura peut-être pour résultat de précipiter la catastrophe que

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nous cherchons a éviter au prix de tant d'eJTorts !

— Soit donc, dit le baron; car j'ai honte déjà de me cacher sous lerre, dans les ténèbres, comme une bête de proie. Je remplirai mon devoir envers mon souverain ; et si je péris à la peine, Dieu, qui sait tout, me récompensera dans l'autre vie.

— Bien dit, cher père, ajouta Gauthier; aiusi ferai-je comme vous.

Geoffroi se taisait; cependant il reprit bientôt :

— Messei|çneurs, songez aux torts de notre sire le roi envers vous, et aux grands dommages dont il est cause a votre endroit. Vos biens sont perdus, vos vassaux ruinés et dispersés; quant à ce noble manoir de vos ancélres, dont vous étiez si

justement fiers, regardez ce qu'il est de-

venu

El il étendait le bras vers le sommet des rociiers qui dominaient le bourg. On pouvait voir, h la blanche lueur de la lune, les bâtiments grandioses du château se dessiner vivement sur le ciel bleuâtre. Mais l'œil desdeux chevaliers,habitué kla symétrie de ces magnifiques constructions, reconnut bien vite les funestes changements qui s'étaient opérés depuis quelques heures. Plusieurs tours avaient disparu; la ligne majestueuse de murs crénelés présentait de larges échancrures. Cependant le donjon, la chapelle et quelques autres bâtiments de moindre importance étaient encore intacts; mais sans doute le temps avait manqué aux démolisseurs, 'secondés

5i4 LE SPECTRi:

par l'action terrible de la poudre, pour les renverser, et, selon toute apparence, le soleil du lendemain devait voir leur destruction complète.

On peut se faire une idée de ce qu'un tel tableau avait de douloureux pour les sires de Châtillon. Des larmes coulèrent sur les joues de Gauthier; quant au baron, il se détourna brusquement :

— Fauconnier, dit-il d'un ton farouche, j'avais cru jusqu'ici que lu venais de Dieu, mais je commence à croire maintenant que tu viens du diable. Pourquoi me tenter ainsi ? un aïeul du roi Charles avait donné ces biens à l'un de mes aïeux pour le récompenser de ses bons services ; le roi Charles me les retire pour me punir de mes méfaits; me convient-il de me

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plaindre?... Mais je ne veux plus penser a cela. Une occasion se présente de racheter mes torts envers mon souverain ; je ne la laisserai pas échapper. Plus nous sommes tombés bas, moins nous devons craindre d'exposer notre vie dans une pareille entreprise... Mon fils Gauthier, etesvous prêt?

— Je vous suis, mon père, et de bon cœur.

GeofTroi laissait éclater sur son visage une joie pure et sereine.

— Que Dieu soit béni î dit-il à haute voix : Châtillon, ton sang est encore généreux, quoique trop ardent peut-être !... Cette race d'hommes justes et vaillants ne peut être condamnée.

Puis, se tournant vers les chevaliers ;

— Vous avez bien subi l'épreuve, continua-t-il d'un ton affectueux, et je crois maintenant que le cliâtiinentdu ciel, en épurant votre âme, vous a rendus meilleurs. Je ne m'oppose pas a ce que vous risquiez votre vie dans cette périlleuse entreprise ; j'ignore si elle pourra tourner a votre prolit ou a votre confusion ; mais dussiez-vous y périr, ce sera une mort grande et digne de vous!... Venez donc, cbers seigneurs, et hâtons-nous, car le temps presse.

On rentra dans la grange; Gauthier, en retrouvant Marguerite qu'il lui fallait kisser seule et sans protection dans cette masure, parut éprouver quelque hésitation La jeune femme, succombant à la

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fièvre et a la fatigue, s'était rendormie sur la paille qui lui servait de couche.

— Le ciel favorise notre dessein, dit Geoffroi a voix basse; les terreurs et les plaintes de cette dame eussent affaibli votre résolution, amolli votre courage... Ne troublons pas son repos et partons... Peut-être serons- nous de retour avant son réveil !

— Mais , messire , balbutia Gauthier avec une émotion à peine contenue, si... si nous ne revenions plus?

— Je reviendrai, moi, et je vous promets de veiller sur elle.

Cette promesse était faite d'un ton d'assurance passablement extraordinaire; cependant Gauthier balançait encore quand son père et Geoffroi l'entraînèrent,

sans même lui permettre de déposer un baiser sur le front de Marguerite.

Ils Sortirent par une porte qui donnait sur la rue principale du bourg. Cette rue était déserte; les constructions abandonnées qui la bordaient projetaient une ombre épaisse sur la voie publique. Les trois hommes se glissèrent avec des précautions infinies le long des maisons.

Arrivés devant une habifation plus apparente que les autres, oii des lumières brillaient aux fenêtres, le fauconnier murmura bien bas :

— 11 n'est pas trop tard... Le roi n'est pas encore sorti.

A quelques pas d'eux, sous un arbre dont le feuillage surplombait la route, se tenait un homme immobile que leur pré-

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sence paraissait inquiéter; ils passèrent sans paraître l'avoir aperçu.

— C'est sans doute une sentinelle? demanda le baron quand ils furent à quelque distance.

— Oui, une sentinelle des assassins...

Il s'agit maintenant de nous poster de manière a pouvoir secourir le roi au premier appel ; venez.

Ils gagnèrent à travers des enclos et des terrains vagues , le chemin latéral qui conduisait, au prieuré; ce chemin, creux et bordé de talus élevés que surmontaient des buissons, paraissait disposé tout exprès pour un guet-à-pens. Il y régnait une obscurité profonde ; le crime semblait devoir s'accomplir aisément, avec toutes les chances possibles d'impunité. Le faucon-

nier, du haut d'un tertre, examina soigneusement les localités environnantes.

— Ils sont là, dit-il enfin, en désignant du doigt la partie la plus déclive du chemin.

11 se glissa presque en rampant parmi les broussailles et ses compagnons rimitèrent.

A la sortie du village se trouvait une chaumière en ruine. Elle eût été bien placée pour une embuscade, car elle dominait la route; mais sans doute les assassins avaient trouvé qu'elle était trop voisine des habitations, où logeaient encore plusieurs compagnies de l'armée française, et ils avaient préféré se poster plus loin. Les deux chevaliers et leur guide ai-

teignirent heureusement ces ruines sans éveiller l'attention.

Ils attendaient depuis quelques-minutes, quand un léger coup de sifflet s'éleva du côte du village; presque aussitôt ils entendirent un pas rapide. On passa comme une ombre devant la chaumière et on s'avança vers le chemin creux-

— Le roi est vêtu d'une robe de brocart et d'un chaperon de velours, ditGeoffroi tout bas; tandis que les autres ont des corselets et des casques de fer ; n'oubliez pas cette remarque.

11 baissa la visière de son heaume et ses compagnons en firent autant; puis tous les trois se précipitèrent a leur tour dans le chemin creux, l'épée à la main.

Malgré l'épaisseur des buissons qui

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bordaient la route, il se trouvait de loin en loin des éclaircles oîi pénétraient les rayons de la lune; aussi les chevaliers voyaient-ils la personne qui les précédait paraître et disparaître tour à tour. Si les assassins avaient eu la patience d'attendre sans changer de place que le roi fût au milieu d'eux, il eût été difficile de le secourir à temps. Mais dans leur affreuse émulation de porter le premier coup, ils se pressèrent trop de se montrer dans un endroit découvert. En les apercevant, Charles s'arrêta et tira une petite épée qui ne le quittait jamais.

— Arrière, croquants, dit-il d'une voix qui ne trahissait aucune frayeur ; vous vous trompez sans doute... je suis le roi.

— C'est vous que nous cherchons, dit une voix rauque.

Et la bande se rua sur lui. Charles soutint courageusement le choc, en brandissant sa petite épée. Mais que pouvait-il contre tant d'ennemis? Comme il allait être entouré, il entendit que l'on disait derrière lui :

— Tenez ferme, sire... nous venons.

Au même instant, trois hommes couverts d'acier se jetèrent entre lui et les ag^resseurs. Ceux-ci toutefois étaient trop acharnés pour reculer devant des adversaires bien inférieurs en nombre, il y eut une lutte courte; pendant que l'un des nouveaux venus couvrait le roi de son corps, les aulres chargeaient les brigands avec une vigueur extraordinaire. Mille

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étincelles jaillissaient de leurs épées; on entendait comme des coups de hache sur les morions. Deux ou trois des brigands tombèrent; les autres commencèrent à lâcher pied.

— Malédiction ! dit enfin l'un d'eux, ce sont des chevaliers !

El il s'enfuit ; le reste de la troupe l'imita. Au bout de quelques secondes, on ne voyait plus sur le champ de bataille que les morts et les blessés. Ni le baron ni son fils ne songèrent à poursuivre les fuyards, de penr qu'eu leur absence le roi ne fût exposé a de nouvelles attaques.

— Par saint Denis! mes compagnons, dit Charles a peine remis de sa surprise, vous êtes arrivés fort à propos et vous avez gaillardement besogné... Mais ne faisons

DE CHATILLO.^ 335

pas de bruil j il iaiporle de connaître ces scéiorals.

Le baron et son fils traînèrent à la lumière deux bandits qui avaient succombé dans le combat ; l'un d'eux, se trouvait être précisément le Gascon borgne, chef de l'expédition. A peine le roi l'eût-il envisagé qu'il poussa un gémissement douloureux :

— Je m'en doutais, dit-il; je sais à qui appartient ce brigand, je sais qui lui a mis

la dague h la main O mon Dieu I de

quel crime suis-je donc coupable pour que vous me punissiez ainsi ?

Il se cacha le visage dans ses mains.

Ses libérateurs n'osaient parler, pleins de respect pour une douleur dont peut-être ils soupçonnaient la cause. Tout a coup

on entendit un galop de chevaux du côté du bourg ; sans doute le cliquetis des épées avait donné l'alarme aux postes voisins et les hommes d'armes arrivaient en toute hâte. Le roi tressaillit et regarda curieusement ses défenseurs ; mais leurs visières étaient baissées.

— Qui êtes-vous? demanda Charles précipitamment ; appartenez-vous h M. de Chabannes?

— Non, sire, répliqua le baron, nous sommes vôtres.

— J'aime mieux cela, dit le roi ; écoutez, nui ne doit jamais soupçonner ce qui vient de se passer ici. Vous ne me connaissez pas, vous ne m'avez pas rencontré, vous ne m'avez pas sauvé de ce guet-à-pens. Si l'on vous interroge , vous répondrez

De CHATiLLO?r 557

qu'une rixe fortuite vous m'entendez!

Souvenez-vous de mes ordres.

Comme le bruit de la cavalerie devenait plus distinct, le roi s'éloignait déi- "' »€ pas être aperçu :♦--** ^^"P '^ ''®^^"* sur ses t***--"

— Un [service tel que le vôtre, mes braves compagnons, ne peut rester sans récompense, reprit-il; venez me voir demain matin au prieuré, avant mon départ, et afin de vous faire reconnaître, vous montrerez ceci.

Il tira de son doigt un anneau d'or et le remit au baron ; puis, après avoir encore une fois recommandé le secret a ses libérateurs, il reprit avec rapidité le chemin du couvent.

De leur côté, Geoffroy et les deux Châtillon se hâtèrent de se jeter dans les plantations voisines pour éviter la cavalerie nui approchait. Ils réussirent dans leur dessein, ^. ., ,^^^^ cachette ils entendirent les exclamations des g.^ d'armes, qui s'étaient arrêtés devant les corps movtg et se perdaient en suppositions sur la cause de cette alerte.

Quand la route fut redevenue libre, ils regagnèrent tout joyeux la grange oîi les attendait Marguerite. Le baron avait pu jeter un coup d'œil sur le bijou qui lui avait été remis en signe de reconnaissance, et il disait à ses compagnons :

— N'est-ce pas un heureux présage que le roi, dans sa précipitation, m'ait préci-

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sèment reudu mou propre cachet? Sans doute que le hasard..

— 11 n'y a pas de hasard, monseigneur, interrompit Geoffroi sévèrement ; rien n'arrive que par la volonté ^^ r^^^

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