‹ Le spectre de Chatillon (volume 3)Chapitre 13 sur 13 · LA FILLE DE L'HORLOGER · texte numérisé non relu

LA FILLE DE L'HORLOGER

folles et chimériques espérances ; et l'on eût été fort surpris d'entendre ces deux pauvres couturières, dans leur taudis enfumé, parler noblesse, carrosses, salin, velours et diamants.

Cette intime causerie remplit le reste de la journée. Le comte de Benthemi n'avait pas reparu. A l'heure du coucher du soleil , les deux iemmes quittèrent leur ouvrage. Pendant que madame WoU's'oc-

cupait du souper de la famille, Julia descendit dans le jardinet, pour s'abandonner librement a ses agréables illusions.

Ce jardin, où l'horloger cultivait quelques fleurs conjointement avec le millet et le chenevis destinés à la nourriture de ses oiseaux, était entouré d'une haie de troènes et d'aubépines peu élevée. Dans un enfoncement de la maison, ^ous la fenêtre de maître Wolf, se trouvait la fameuse volière dont les habitants saluaient en ce moment les approches du soir par un redoublement de cris et de chants mélodieux.

Julia, toute songeuse, s'était retirée

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sous un berceau de vigne qui la cachait entièrement. Elle était la depuis quelques instanls , quand il lui sembla voir une forme humaine se glisser derrière la haie que bordait un petit chemin peu fréquenté.

Cependant elle croyait s'être trompée, quand on écarta les branchages avec précaution , et un homme sauta lestement dans le jardin. D'un coup d'ceil Julia reconnut la tournure svelte, le visage pâle et poétique du comte de Bentheim.

La jeune fille poussa un cri et se leva. Le comte courut a elle et lui saisit la main

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qu'il porta chaleureusement a ses lèvres :

— Mademoiselle, dit-il, je vous en conjure, n'appelez pas... Quoique les apparences soient contre moi, mes intentions sont droites, et si j'ai des torts, je suis prêt à les réparer par toutes les voies légitimes. C'est la malheureuse obstination de votre père qui m'a réduit a employer de pareils moyens pour pénétrer chez vous.

Julia essayait vainement de dégager sa main, que l'on retenait avec force.

— Monsieur, balbutiait-elle avec confusion, U. ne m'appartient paa d'écouler,,;

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— Oh! de #râce, ne m'enviez pas cette occasion que Dieu me donne ! Votre père cause la-bas sous les tilleuls avec un jeune ouvrier et ne saurait rentrer de sitôt... Mademoiselle, vous êtes bonne autant que belle, je le sais ; vous aurez pitié de mon impatience extrême, vous ne me repousserez pas.

La voix du comte était vibrante. Il avait la tête nue, et l'on pouvait voir ses beaux cheveux blonds flottant a la brise du soir, son front inspiré, ses yeux brillant du feu de la passion. Julia, éperdue, se taisait. En ce moment, madame Wolf parut; elle avait entendu le cri poussé par sa fille, et elle accourait en dissimulant de son mieux un tablier qui portail des traces un peu

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trop visibles de ses dernières occupations. M. de Benlheim ne s'alarma pas de sa présence.

— Ne m'accusez pas sans m'entendre, madame, dit-il en saluant d'un air respectueux, et peut-être n'aurai-je pas trop de peine a vous mettre dans mes intérêts. Vainement ai-je employé tous les prétextes, fait les offres les plus séduisantes, pour obtenir l'entrée de votre demeure, M. Wolf a été inexorable. Cependant je ne puis renoncer a contempler le trésor dont il est si jaloux ; ce trésor occupe toutes mes pensées le jour, il remplit tous mes rêves la nuit; pour l'obtenir je ne reculerais devant aucun sacrifice... Madame Wolf et vous surtout, mademoiselle, permettez-

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moi d'espérer que vous ne me serez pas défavorables , que vous presserez votre mari, votre père, de condescendre au plus cher de mes désirs !

La bonne femme était ravie.

Julia, dans l'excès de son ^émotion, chancelait comme si elle allait s'évanouir.

— Monsieur le coin le, dit madame Wolf d'une voix tremblante, c'est sans doute un grand honneur pour notre famille... Mon mari se montre parfois opiniâtre, je l'avoue; mais il ne sera'pas assez stupide...

11 finira par entendre raison, je vous l'assure.

— Jamais ! s'écria quelqu'un derrière elle d'un ton résolu.

Et maître Wolf, que le bruit de cette conversation avait attiré, entra dans le jardin à son tour, suivi de Fritz. En reconnaissant le maître du logis, le comte de Bentheim manifesta un certain maiaise, et les deux femmes perdirent contenance.

— Que faites-vous ici ? leur dit l'horloger d'un ton irrité, et de quoi vous mêlezvous ?... Quant à vous, monsieur le comte, avez-vous bien esé vous glisser, comme

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un voleur, dans la maison d'un pauvre homme? Est-ce là une conduite digne d'un personnage tel que Votre Excellence? Sortez donc sur-le-champ de chez moi, ou sinon...

— Maître Wolf, dit le robuste coutelier, a qui la figure du beau gentilhomme ne revenait pas du tout, voulez-vous que je vous en débarrasse? D'un revers de main je puis le jeter de l'autre côté de la haie !

— Non, non, Fritz, tenez-vous tranquille. Cependant si Son Excellence ne veut?pas se rendre a mes instances, nous nous verrons dans la nécessité d'en venir

à des extrémités fâcheuses... Parlez, monv 21

sieur, partez sur-le-champ... C'est une indignité !

Mais a toutes ces prières, a toutes ces menaces, M. de Bentheim ne faisait aucune réponse. Les yeux tournés vers la volière, il était complètement absorbé par les bruits divers qui s'élevaient de ce côté. Tout a coup, au milieu du ramage confus des oisillons se détacha une voix claire et sonore qui modula un chant délicieux.

Le comte avait écouté en retenant son haleine; il s'écria transporté :

— C'est lui ! je reconnais ce pinson incomparable que j'avais cru entendre une fois en passant devant celte maison... Et

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cetoiseau c'est la merveille desnierveilles, c'est la rareté la plus précieuse du monde entier ; il chante le double battement du Harlzl (1)

Puis il s'élança impétueusement vers la^ volière.

— Eh bien, eh bien, qu'a-t-il donc? demanda Julia effrayée.

— Mon Dieu ! dit madame Wolf en levant les mains au ciel, le pauvre jeune homme serait-il devenu. fou d'amour?

(1) Des buit mélodies principales reconnues en Save et en Hesse dans le chant du pinsou , celle appelée le doubh battemtnt du Harfz csl la pins rftre et la plus estimée.

Maître Wolf était consterné.

— Allons ! reprit-il avec un soupir, mon secret est éventé maintenant, il n'est plus temps de se fâcher, et il faut tirer le meilleur parti possible de la situation.

Il se dirigea vers la volière, a son tour, et les autres le suivirent. Ils trouvèrent le comte écoutant en extase un fort joli pinson enfermé dans une petite cage dorée.

Wolf, tout fier de son élève, vint mêler son admiration a celle de l'étranger, et se plut à faire remarquer les modulations, les reprises , les variations qui distinguaient le chant de ce roi des pinsons, M. de Beiitheini en perdait la tête, il délirait, il exlravaguail.

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— Mais Wolfj dit-il enfin, jamais je n'ai entendu chanter le double battement du Hartz avec cette netteté et cette vigueur; votre pinson est sans égal. Je reconnais qu'aucun de nies oiseaux ne saurait rivaliser avec lui ; si vous le présentez au concours de Halle, il remportera inévitablement le premier prix.

— Oui, répliqua l'horloger d'un ton dolent ; mais maintenant que son mérite est connu, je ne trouverai plus personne qui veuille tenir des paris contre lui, et ce sera une grande perte pour moi.

— A cela, reprit le comte dont les yeux brillaient de convoitise, il est facile de

trouver uo remède. J'avais le plus ardent désir de posséder cet oiseau avant d'avoir constaté son incomparable supériorité sur tous les pinsons du pays, jugez de ce que

je dois éprouver maintenant Maître

Wolf, il faut que vous me vendiez votre pinson : à combien estimez -vous les bénéfices que vous comptiez faire avec lui au concours de Halle ?

— Mais à cinq ou six cents florins environ.

— Je vous en offre raille, et j'emporte l'oiseau.

— Mille florins!

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— Ai-je dit mille? C'est quinze cents que je veux dire ! et je paye a l'instant.

En même temps M. de Bentheim exhiba son portefeuille rempli de billets de banque.

— Quinze cents florins ! dit Wolf ébloui, ce serait une belle dot pour Julia, et je marierais ces enfants sans retard, afin de n'avoir plus la tète cassée de leurs sottes querelles.

— Marché conclu donc! s'écria le comte tremblant de joie en remettant a Wolf la somme annoncée ; détachez la cage... il est a moi! Pauvre Wolf, continua-t-il hors de lui, vous êtes dupe; un pinson unique!

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le double battement du Hartz ! Vous êtes dupe, vous dis-je... Mais il esta moi, je ne vous le reudrai pas ! Il esta moi ; le double battement du Hartz!... Adieu, adieu! Le double battement du Hartz !

Il s'enfuit, comme un fou, vers la porte du jardin en emportant la cage, et il répétait toujours :

— 11 est a moi ! il est à moi !

Quand il fut loin, la mère et la fille se regardèrent d'un air consterné. La leçon était rude pour l'une et pour l'autre, et l'on put croire un moment que Julia allait fondre en larmes ; mais, par un revire-

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ment subit, elle partit d'un éclat de rire et madame Wolf ne tarda pas à l'imiter.

Fritz et l'horloger ne savaient ce que cela signifiait. Enfin Julia, surmontant son expansive hilarité, s'approcha de son futur et lui dit avec enjouement :

— Aujourd'hui j'ai vraiment été bien méchante, mon pauvre Fritz; mais je ne voulais que vous éprouver et vous avez bien subi l'épreuve. Vous êtes un brave garçon... Maintenant, donnez-moi, je vous prie, votre charmant petit couteau !

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