FIN DE LA TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE
Rocliefort (Scine-et-Oisc), décembre 18fi4.
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L'assemblée d'antiquaires.
Le goût actuel pour les antiquités ne remonte pas à une date fort éloignée de nous. Ce fut seulement pendant la Restauration qu'un grand nombre d'hommes instruits et laborieux se vouèrent, sur toutes
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les parties du sol français, a l'étude de nos monuments nationaux, et se mirent a recueillir, pieux adorateurs du passé, les débris de l'art au moyen-âge. Jusqu'à ce moment, l'opinion avait été d'une injustice révoltante envers les œuvres de nos pères ; on n'éprouvait qu'indifférence et mépris pour les siècles qui avaient construit les beaux palais de la renaissance, les splendides cathédrales gothiques. Les meubles seul [fiés, les armures damasquinées, les tableaux, les manuscrits, trésors que la révolution avait soustraits négligemment aux ruines des vieux châteaux et des monastères, encombraient les boutiques des brocanteurs. Mais quand le pays, rassasié de gloire, put employer à l'étude les loisirs de la paix, tout changea de lace rapide-
ment; une brillante pléiade d'historiens, de littérateurs et d'artistes venait de révéler à la France la valeur de ces merveilles si dédaignées jusque-là. On se ravisa ; les collections particulières commencèrent a se former, les amateurs d'antiquité pullulèrent. Le mouvement littéraire qui se manifesta vers 1830, et surtout le magnifique ouvrage de Victor Hugo, la Notre-Dame de Paris, achevèrent de populariser les arts du moyen-âge, et l'on sait jusqu'où ce goût, devenu de l'engouement, a été poussé de nos jours ; il n'est pas de parvenu, pas d'enrichi qui ne veuille se passer la fantaisie d'un mobilier gothique avec bahuts, crédences, calhedras massives et grands chenets de fonte figurant des chimères.
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Limoges fut peut-être une des villes de province où celle passion se manifesta le plus tôt et avec le plus d'énergie; c'est qu'en effet peu de localités en France contenaient alors autant de richesses historiques. Ancienne cité gauloise, son territoire était parsemé de pierres-levées, de dolmens, de tumul'i, restes mystérieux des temps druidiques. Capitale de l'Aquitaine sous les Romains, son sol fourmillait de médailles du haut et du bas empires. Ville du moyen-âge, ses nombreux couvents venaient de laisser échapper de leurs chartriers, les manuscrits, les livres, les parchemins précieux. Enfin, patrie des verriers, des émailleurs et des orfèvres renommés, pour lesquels saint Ëloi, cet autre enfant du pays, avait fondé jadis
l'abbaye de Solignac, a quelques lieues de Limoges, elle regorgeait de merveilles produites par ces artistes du passé. Les émaux de Limousin, de Laudin, de Nouhaliher se trouvaient dispersés dans les plus pauvres demeures. Il n'était pas d'ancienne famille qui n'eût conservé de ces reliquaires de cuivre émaillé, souvent ornés de pierreries, qu'on appelait coffri kmovicenses , et qui font aujourd'hui la gloire des plus riches collections.
Mais a l'époque où commence ce récit, c'est-a-dire dans les premières années de la Restauration, c'était à peine si l'on entrevoyait la valeur réelle de ces curiosités, et la spéculation, qui est venue plus lard en dépouiller la contrée, ne les disputait
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pas encore aux amateurs sérieux. Ceux-ci, par défaut de concurrence, achetaient à vil prix des objets dont les vendeurs, fort ignorants d'ordinaire, ne pouvaient apprécier l'importance au point de vue de l'art ou de l'histoire. Tels émaux qui figurent aujourd'hui, soit au Louvre, soit au musée de l'hôtel de Cluny, ont été payés quelques sous h la vente après décès d'un vieux bourgeois limousin. L'auteur de cette histoire se souvient même d'avoir échangé, étant enfant, un superbe livre d'heures manuscrit sur parchemin, orné de dorures et d'enluminures admirables, contre un merle empaillé. Ce manuscrit avait un prix énorme ; le merle valait un franc.
Limoges était donc alors un véritable
Eldorado pour les antiquaires, et un certain nombre d'amateurs s'y disputaient les somptueuses dépouilles des vieux âges ; mais parmi ces intrépides faiseurs de collections, deux seulement avaient acquis de l'importance et s'étaient composé des cabinets dignes d'attention.
Le premier, ancien marchand de fer retiré du commerce avec une modeste aisance, habitait une jolie maison à l'extrémité d'un des faubourgs de la ville, sur le bord de la Vienne ; il s'appelait Michel Fournier, et ou l'appelait familièrement le père Fournier. Resté veuf de bonne heure, il n'avait pour toute famille qu'une fille de vingt-deux ans, jolie, intelligente et bien élevée, qui commandait au logis.
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Le père Fournier, comme on peut croire, n'avait pas reçu l'instruction suffisante pour devenir jamais un savant de premier ordre; car les deux, tiers de sa vie s'étaient passés dans la boutique de ferraille qu'il avait héritée de son père. Aussi le bruit courait-il que ses notions d'histoire étaient parfois embrouillées, et que son écriture péchait volontiers contre l'orthographe. C'était un de ces bourgeois exhalant une forte odeur de terroir, s'exprimanl moitié en patois, moitié en français, selon que l'une ou l'autre langue leur permet de traduire plus énergiquement leur pensée, type qui se perd de nos jours, et dont il serait difficile de donner une idée exacte aux personnes étrangères a la province.
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Cependant le père Fournier avait acquis par la pratique une érudition locale qui ne manquait pas de prix. Personne n'était mieux au courant des vieilles traditions, des vieux usages du Limousin ; personne n'avait plus de sagacité pour déchiffrer une charte écrite dans l'ancien idiome du pays ; personne, surtout, n'avait eu l'art de réunir dans son cabinet plus d'objets intéressants. Aussi les savants voyageurs qui traversaient Limoges ne manquaientils pas de rendre visite au père Fournier, et celui-ci les étounait autant par l'exhibition de ses trésors que par l'étendue de ses connaissances spéciales. Au frottement des illustrations scientifiques, l'antiquaire d'occasion avait acquis une sorte de vernis artistique et littéraire qui pouvait faire
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illusion sur sa profession primitive. 11 avait même publié dans le journal du département des dissertations fort remarquables sur diverses questions d'archéolo* gie. A la vérité, on savait par le directeur du journal que le manuscrit tout entier était de la main de sa fille, mademoiselle Rose Fournier, très capable en effet d'aider son père dans la rédaction de ces ouvrages ; mais le bonhomme expliquait le fait en rappelant que son écriture était a peu près illisible, ce qui était vrai, et il s'en excusait en citant l'exemple de Napoléon, dout chaque billet autographe devait être traduit par un secrétaire. Aussi, grâce a ces travaux, et en dépit de la malveillance, avait-il été nommé membre de la Société des Arts, don l le siège était à Limoges, et