‹ Le spectre de Chatillon (volume 3)Chapitre 2 sur 13 · DE CHAT1LL0N O · texte numérisé non relu

DE CHAT1LL0N O

Après la mort de Denise, il avait été pris d'une fièvre chaude à laquelle avait succédé bientôt un marasme de la nature la plus inquiétante. Il ne sortait plus, refusait toute espèce de distractions ; il n'était plus que l'ombre de lui-même.

Aussi ne fut-on pas étonné quand le bruit se répandit que le père et le fils allaient quitter Châtillon; ils devaient, disait-on, se rendre à Paris, et de Ta ils partiraient pour l'Allemagne, où l'air natal produirait peut-être une révolution favorable dans la sauté du jeune marquis.

En effet, un matin, le duc et Ernest montaient en chaise de poste dans la cour de l'abbaye. M. Godard et Jacquet lui-

G ll sriicnu;

même, le chapeau a la main, les accompagnaient d'un air respectueux, tandis que les ouvriers, groupés autour de la voiture, témoignaient parleur contenance de leur vive sympathie pour les voyageurs.

Le duc adressa en passant quelques mots affectueux à ceux qu'ils connaissait, salua froidement Jacquet, donna une poignée de main a Godard qu'Ernest embrassa cordialement, et la voilure partit avec rapidité.

Cependant , après avoir traversé le bourg, le postillon dut mettre ses chevaux au pas pour monter la pente raide

DEj^CIiATlLLON 7

que formait la route au pied des ruines.

Alors Ernest, se penchant a la portière, se mit a contempler une dernière fois les tours.

— Ce ne sont plus que des pierres, ditil comme s'il se parlait a lui-même ; l'âme qui depuis des siècles animait cette noble demeure est remontée au ciel. Tout est fini pour Châlillon... Le château, la famille, le nom, tout doit crouler, tout doit s'éteindre dans l'oubli.

Le duc posa doucement la main sur

l'épaule du jeune rêveur, et lui dit avec bonté :

— Que parlez- vous de crouler, Ernest?

ces tours sont solides encore et elles pourront braver longtemps les vents et les orages. Quant a notre famille, pourquoi finirait-elle sitôt? N'a-l-il pas poussé de la vieille souche un rejeton sain et plein de sève qui ne peut manquer bientôt de reprendre sa vigueur? Allons , Ernest , chassez de votre esprit ces fâcheuses idées. Je croyais que vous saviez maintenant a quoi vous en tenir sur l'ancienne légende, imaginée sans doute par quelque moine oisif. En se perpétuant d'âge en âge, elle a donné aux amis de notre famille la pensée de nous sauver par des moyens bi-

ni: ciiATii.LON 9

zarres. Vous en avez vu de vos yeux un frappant exemple.

— Mon excellent père, ne discutons pas sur ce sujet, répliqua tristement le marquis: nous ne nous entendrions pas...

Quant à la famille de Châtillon, je vous le répèle, elle doit finir avec moi.

— Que dites-vous, Ernest? vous pensez...

— Mon père, rappelez-vous vos opinions sur la décadence prochaine, inévitable de la noblesse française ; a quoi bon prolonger une situation qui n'a plus sa raison d'être dans la société nouvelle?.

10 J.E SI'ECTUI

D'ailleurs, je l'ai promis a une morte, je ne me marierai jamais.

A son retour en France, Ernest de Châtillon était chevalier de l'ordre de Malte, qui existe encore, comme on le sait, dans certains états allemands.

11 survécut peu de temps à son père, qui mourut vers la fin de la Restauration, et la famille de Giiâtillon devait s'éteindre avec eux.

Toutefois on voyait naguère, dans le faubourg Saint-Germain, un personnage fort orgueilleux qui prenait le nom et le titre de Chàtillon.

DE CIIA.T1LL0N 1 !

"Il avait une épaule contrefaite, ce qu'on attribuait a quelque accident de jeunesse.

En revanche, il jouissait d'une fortune considérable, il avait de beaux chevaux, une bonne table, un nombreux domestique, et nul n'avait jamais songé a contester qu'il descendît authentiquement de Bernard le Gaucher , comme il le prétendait.

Page 1