‹ Le spectre de Chatillon (volume 3)Chapitre 5 sur 13 · L0T11OX 1) OU W · texte numérisé non relu

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jours a peu près sûr de le trouver uauguettant daus un salon a la mode, jouant et plaisantant dans un café en renom, ou galopant à cheval sur quelqu'une des routes pittoresques des environs de la ville.

Le père Fournier et M. de Chastagnac se disputaient les curiosités artistiques et les antiquités avec des chances différentes. Fournier, enfant du sol, plein de flair et d'adresse, peu délicat sur les moyens, familier avec tous ses compatriotes, avait sur son adversaire plus riche un avantage marqué. Quand il faisait sa tournée par les rues, enveloppé de sa grande redingote grise, coiffé de son vieux chapeau de Castor, une main posée derrière son dos, et l'autre brandissant un jonc a pomme

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d'ivoire, tout le monde le saluait, le sourire sur les lèvres, ou l'abordait sans façon. 11 entrait dans tous les logis, 11 parlait leur langage à tous ceux qu'il rencontrait. Savait-il qu'une maison recelait un objet de prix, que le propriétaire, pour une raison ou pour une autre, refusait de troquer ou de vendre, il rôdait sans cesse a l'entour, épiant une occasion favorable pour en faire sa proie. Cette occasion trouvée, il se plaçait, comme par hasard, sur le passage du récalcitrant, combattait en riant ses scrupules, employait des arguments tirés de la condition, des idées, des habitudes personnelles de son interlocuteur; il le cajolait, le raillait, et finissait presque toujours par en arriver a ses tins avant même que M. de Chastagnac

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eût eu connaissance du trésor convoité.

L'antiquaire-gentilhomme, en effet, au lieu de courir après l'occasion comme son concurrent, l'attendait majestueusement chez lui, et il l'attendait parfois en vain. Si, par hasard, un artisan ou un petit bourgeois, poussé par le désir de conclure un marché avantageux, se décidait a venir offrir un camée, une médaille à M. de Chastagnac, il devait se résigner a un cérémonial qui effarouchait son sansfaçon plébéien. D'abord il fallait sonnera la grille extérieure, car on n'entrait pas dans cette opulente demeure comme chez le premier venu. Un domestique en livrée, après avoir ouvert, demandait le nom du visiteur, l'introduisait dans un vaste cahi-

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net tout rempli de choses précieuses, oii le vieux maître du logis, l'air grave et froid, en habit et en culotte noirs, les cheveux poudrés, quittait silencieusement ses paperasses, aûn d'examiner l'objet proposé. Le pauvre vendeur, ébloui par ce luxe, déconcerté par cet appareil, eût souvent bien voulu être dehors, et, pour s'indemniser de sa frayeur, finissait par demander vingt ou trente fois la valeur de ce qu'il apportait. M. de Chastagnac, naturellement, n'acceptait pas de pareilles conditions, et le vendeur s'enfuyait pour aller livrer le même objet au père Fournier à la moitié du prix réel.

D'ailleurs, Fournier, toujours actif, toujours en mouvement, semblait taillé

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toul exprès pour le métier de fureteur. A celte époque, un certain nombre de médailles romaines circulaient à Limoges comme menue monnaie. Le bonhomme avait la patience de passer chaque jour chez les marchands de tabac et chez les petits débitants; il examinait les sous de rebut qu'on avait reçus par mégarde, et il obtenait d'échanger ceux qui lui plaisaient contre des sous de bon aloi. Or, ces monnaies, dont les marchands se trouvaient heureux de se débarrasser ainsi, étaient souvent un grand bronze de Néron, une Agrippine, une alloauion de Titus, un triomplie de ïrajan, objets véritablement précieux qui ornaient ensuite la collection de l'amateur. Si une fouille avait lieu dans un coin écarlé<le la vieille ville, on voyait

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infailliblement le père Fournier arriver en se dandinant dès le premier coup de pioche. Il ne perdait pas les ouvriers de vue tant que durait l'ouvrage; il causait et riait avec eux; si quelqu'un faisait une trouvaille, Fournier était là. De la sorte, il avait toujours le premier choix dans les découvertes, et il ne laissait aller a son rival que les choses qu'il dédaignait ou dont on exigeait décidément un prix trop élevé pour lui. Mais ce dernier cas se présentait rarement, car il était assez habile, comme nous l'avons vu, pour obtenir la préférence a prix inférieur, et on disait proverbialement dans la ville « que les gros sous du père Fournier valaient plus que les écus de M. de Chastagnac. »

Cependant les deux antiquaires se

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voyaient assez fréquemment, et une sor(e d'intimité semblait exister entre eux. Ils faisaient partie, l'un et l'autre, de la Société des Arts, et ils ne manquaient jamais d'assister à ses réunions hebdomadaires.

Un curieux ne venait pas visiter le cabinet de l'un sans que l'autre ne jugeât à propos de l'accompagner chez son confrère. De plus, ils avaient opéré plusieurs fois des échanges a leur satisfaction mutuelle, et ils avaient l'air de se rendre de temps en temps de bons offices. Les choses allaient même si loin que certaines fortes têtes pronostiquaient la réunion future des deux cabinets par le mariage de M. Victor de Ghastagnac avec mademoiselle Rose Fournier. On avait remarqué, en effet, que M. Victor s'arrêtail bien souvent a la petite

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maison du faubourg. On savait qu'il ne manquait jamais de se rendre aux bals du préfet ou du receveur général quand il était sûr d'y rencontrer mademoiselle Rose; on avait constaté qu'alors il ne la quittait pas de la soirée, accaparant a son profit les valses et les contredanses de la belle jeune fille. Il n'en fallait pas tant pour que l'on considérât le mariage, nonseulement comme probable mais encore comme positif et prochain.

Mais, en dépit de tous ces bruits, nous devons dire, qu'au fond, les deux antiquaires ne s'aimaient pas ; nous assurerons même qu'ils s'exécraient. Sous des formes calmes et froides couvait une rancune qui devail faire explosion tôt ou lard.

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Le vieux gentilhomme ne voyait pas sans une indignation secrète l'activité besogneuse de son rival, et sa fierté patricienne se révoltait contre cette concurrence avec un petit bourgeois avide et grossier. Si par hasard, dans les réunions d'antiquaires, le pauvre Fournier laissait échapper une bévue, ce qui justifiait son manque d'éducation première, M. de Chastagnac se hâtait de la relever avec une urbanité perfide , et d'accabler son confrère des sarcasmes les plus polis en apparence, mais les plus outrageants en réalité.

Fournier ne comprenait pas toujours la portée de ces plaisanteries, mais il en devinait l'intention, et il cherchait à s'en venger par tous les moyens en son pouvoir. Incapable de lutter de paroles avec

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M, de Chastagnac, il redoublait Je ruses pour se procurer de nouvelles merveilles qui devaient exciter au plus haut point l'envie de son adversaire. Cette lutte durait déjà depuis longtemps , et si jusqu'alors elle n'avait pas amené une rupture éclatante, c'était que peut-être les deux savants éprouvaient le besoin de ne pas trop s'éloigner l'un de l'autre, afin de s'épier, de reconnaître mutuellement leurs côtés faibles, de se combattre plus énergiquement et de se vaincre avec plus d'honneur quand le moment serait venu.

Tel était donc l'état des choses au mois de septembre de l'année 1817. Le jour où commencent les événements de ce récit, mademoiselle Rose Fournier se trouvait

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seule dans la petite maison du faubourg, el elle se montrait par intervalles a une fenêtre du premier étage que l'on savait être le cabinet de son père. Après être restée quelques minutes au balcon, elle disparaissait derrière le rideau blanc qui couvrait la fenêtre , pour revenir bientôt prendre sa première place. Quelle était la cause de ce petit manège? Mademoiselle Rose soupçonnait-elle que sa simple robe d'indienne lui seyait à ravir, et que les belles nattes de ses cheveux noirs se détachaient merveilleusement sur le fond blanc du rideau? Mais à quoi bon cette coquetterie? 11 ne passait dans le faubourg que des blanchisseuses aux pieds nus, fort indifférentes a la beauté de leur voisine. Peut-être aussi la jeune fille admi-

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rait-elle le tableau pittoresque dont ou jouissait de celte fenêtre, et vraiment, si elle eût eu le goût de son père pour les souvenirs historiques, ce spectacle n'eût pu manquer de l'intéresser.

En face de la maison, de l'autre côté de la voie publique, serpentait la Vienne, aima vicnna, disent les anciennes poésies. Un pont de pierre étroit et incommode, au milieu duquel s'élevait une croix, reliait les masures éparses du faubourg aux noires constructions de bois qui formaient autrefois la cité de Limoges. A droite, les chantiers du Naveix marquaient la place où Edouard, le prince Noir, avait fait jadis pratiquer une brèche aux murailles, cl était entré dans la ville avec

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toute sa chevalerie, pour présider au massacre de trente mille pauvres habitants qui ne se défendaient plus et imploraient sa merci. Un peu plus loin, sur des coteaux a pic, on apercevait, au milieu des édifices modernes du séminaire diocésain, les ruines sombres de l'abbaye de la Règle, qui avait été habitée par Pépin-le-Bref. Tout proche de ces ruines, sur les hauteurs où Valérie, la fille d'un proconsul romain, avait subi le martyre, se dressait la belle cathédrale de Saint-Étienne avec son élégante tour tronquée, entièrement isolée de la nef gothique. A l'extrémité de cette ligne de constructions imposantes descendaient d'étage en étage jusqu'au bord de la rivière les vastes terrasses des jardins de l'évèché, où Balzac a placé la

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scène d'un de ses plus admirables romans. Des massifs d'arbres verts, jetés ça et là. égayaient cet amas de vieux bâtiments posés en amphithéâtre, et un brillant soleil d'automne les inondait de lumière.

Mais, sans doute, Rose était blasée sur l'attrait de ce tableau qu'elle voyait tous les jours, car elle se bornait à scruter du regard la roule solitaire qui passait devant la maison. Enfin le galop d'un cheval résonna sur le pont, et bientôt un cavalier parut à l'extrémité du faubourg. Un sourire effleura les lèvres de mademoiselle Fournier, et elle voulut se réfugier derrière le rideau. Mais, se ravisant, elle demeura paisiblement a son poste et attendit.

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Rose, en effet, n'avait pas tout à fait la timidité un peu farouche de certaines jeunes filles de province. Habituée déjà depuis longtemps a faire les honneurs de la maison paternelle, elle avait pris insensiblement l'assurance, réservée mais digne, d'une jeune femme, et elle ne s'effrayait pas de ce qui peut-être eût alarmé l'excessive modestie d'une enfant élevée par une mère rigoriste.

En quelques secondes, le cavalier fut près d'elle. C'était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, mis avec goût, au visage souriant, a la taille svelte, bien serrée dans une courte redingote de velours vert foncé. Il arrêta son cheval devant la fenêtre, et salua gracieusement mademoiselle Rose.

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— Vous allez aujourd'hui bien lard a la promenade, monsieur Victor! lui ditelle avec gaîté.

— Ah ! mademoiselle, répondit le cavalier en s'inclinant, voulez^vous donc me rendre fier en me donnant a croire que vous vous en êtes aperçue?

Rose rougit un peu.

— J'attends mon père qui est a la ville, dit-elle, et, ne le voyant pas venir... Eh bien! monsieur de Chastagnac, irez-vous ce soir au bal de madame de Saint-Fargeaud?

— Et vous, mademoiselle?

— Impossible. La pauvre Nanette, ma

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bonne vieille gouvernante, est gravement malade; je ne saurais la quitter.

— Alors je n'irai pas chez madame de Saint-Fa rgeàud.

— Et pourtant, reprit Rose avec malice, vous y trouveriez probablement celte belle madame Grandville, avec laquelle vous avez tant causé l'autre soir a la préfecture !

Le jeune Chastagnac regarda d'un air embarrassé autour de lui, puis il répondit :

— C'est mal, mademoiselle, c'est bien mal ; vous abusez de ce que je ne puis vous dire ici... Mais nous nous reverrons, j'espère, et j'aurai ma revanche.

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Rose sourit, puis tout à coup désigna du doigt quatre ou cinq personnes qui venaient d'apparaître sur le pont.

— Allons, reprit-elle, nous aurons ici tout a l'heure une séance académique.

Voici mon père qui nous arrive avec plusieurs de ces messieurs de la Société des Arts, et, si je ne me trompe, M. de Chastagnac est avec eux.

— En êtes-vous sûre ? répliqua Victor avec une sorte d'inquiétude ; de quoi s'agitil donc?

— Vous verrez qu'ils auront un morceau de pierre, un pot cassé, un vieux liard rongé de rouille h examiner tous ensemble. Mon excellent père a fait certainement

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une trouvaille, car il est d'une gaîté folle depuis hier au soir.

— Alors le mien sera d'une humeur massacrante, dit le jeune Chastagnac d'un ton jovial qui dissimulait imparfaitement un malaise croissant; aussi je m'enfuis... Ils n'auraient qu'a me prendre pour arbitre, comme le jour où ils discutèrent si longtemps sur une lettre de je ne sais quelle inscription ; l'un y voyait un N et l'autre y voyait un O ; moi, je n'y voyais rien du tout.

— Sauvez-vous donc, si vous ne voulez pas être dans le même embarras.

Les antiquaires ne se trouvaient pas à plus de cinquante pas de la maison. Il sembla qu'alors une crainte sérieuse em-

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péchât Victor de prolonger cet entretien auquel il eût pris tant de plaisir ; il salua rapidement de la main, et partit au galop.

Peu d'instants après, le père Fournier et les antiquaires qu'il avait amenés chez lui étaient réunis dans son cabinet. Cette pièce, spacieuse pourtant, était tellement encombrée de choses hétérogènes qu'on pouvait a peine s'y mouvoir. Les tables, les fauteuils, les consoles, œuvres d'art eux-mêmes, pliaient sous le poids de mille objets divers. Les livres rares et les manuscrits formaient des monceaux poudreux. Les murailles disparaissaient complètement sous les tableaux, les armures, les émaux, les panneaux sculptés. Les médailles seules remplissaient un vaste dres-

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soir. Des vitrines, disposées autour de la pièce, contenaient une immense quantité de débris provenant de fouilles : éperons gaulois, crosses d'abbés et d'évèques, anneaux de chevaliers romains, armes mauresques ; et chacun de ces trésors était accompagné d'une étiquette indiquant le lieu et la date de sa découverte. Les vases étrusques, les coupes de bronze antique, les urnes de verre enlevées aux tombeaux druidiques, étaient disséminés sur les meubles. Les portes elles-mêmes ne pouvaient tourner sur leurs gonds sans faire cliqueter les plats de faïence, les fragments de mosaïques et de tuiles romaines qu'on y avait fixés, a défaut d'autre place.

Au milieu de ce tohu-bohu, Fournier

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avait eu quelque difficulté à trouver des sièges pour les assistants. 11 y était parvenu cependant, mais à la condition que lui-même restât debout. Tout en allant et venant, il faisait passer sous les yeux de ses hôtes les raretés qu'il avait acquises depuis peu et qu'ils ne connaissaient pas encore. Mais évidemment il cherchait par ces menus détails à exciter leur curiosité sur le véritable motif de la réunion ; a sa mine sournoise, il était facile de reconnaître qu'il s'amusait de l'impatience de ses amis, et qu'il prenait plaisir à préparer longuement son effet.

Parmi ces visiteurs se trouvaient M. de Chastagnac, le père de Victor, et M. Joubert, savant distingué, qui était en même

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temps président de la Société des Arts. Ces deux messieurs ne tardèrent pas a remarquer le manège du maître de maison, et M. de Chastagnac saisit avec empressement cette occasion de dauber son confrère détesté.

— Je ne puis croire, dit-il d'un ton aigre-doux, que monsieur Fournier ait dérangé de leurs occupations tant de personnes honorables, et les ait fait venir de si loin , uniquement pour leur montrer des bagatelles. Monsieur Fournier a trop de tact et de savoir-vivre pour avoir commis une telle inconvenance.

— Au fait, Fournier, dit le président

avec bonhomie, vous jouez avec nous

comme le chat avec la souris. Vous nous v +

o() l'otuon n'oi».

avez annoncé une communication de la plus haute importance, et vous nous exhibez des colifichets. Voyons quelle est cette communication que vous nous promettez ?

Auriez-vous, par hasard, découvert l'explication de cette formule sub asciâ qu'on rencontre sur beaucoup de tombeaux romains et qui est demeurée intraduisible jusqu'ici.

.*-* Vous n'y pensez pas, Joubert, dit M. de Chastagnac avec un sourire de dédain ; vous oubliez toujours que notre cher collègue ne sait pas le latin, ou du moins qu'il en sait seulement quelques mots par routine.

— Ce n'est pas cela, reprit un des autres assistants; Fournier, je le i,rage, aura

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trouvé, dans de vieux manuscrits patois, l'origine de ce bas-relief de pierre, que nous appelons la chiche, et que je suppose être un monument relatif à Waïfer, duc d'Aquitaine.

— Non, non, dit un troisième, il s'agit plutôt des lions de granit qui décorent l'entrée de notre église de Saint-Michel, et que j'ai prouvé, je crois, clairement avoir été consacrés au culte d'Horus.

Fournier était resté insensible aux observations malveillantes de M. de Chastagnac, qui d'ordinaire échauffait sa bile, et il se frottait les mains.

— Messieurs, dit-il majestueusement, je laisse a dos savants comme vous ces hautes

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découvertes, et je me borne a recueillir des matériaux que de plus habiles mettront en œuvre plus tard. La vérité est que je viens de me procurer une médaille qui, je l'espère, méritera vos suffrages.

— Une médaille ! répéta M. de Chastagnac en haussant les épaules ; encore un quinaire de billon que vous tenez sans doute de la marchande de tabac de la rue du Clocher !

Les assistants sourirent. Fournier, un peu déconcerté, s'empressa de répondre:

— La médaille que je vais vous montrer n'est pas en billon, mais en or; je ne la liens pas d'une marchande de tabac, mais de M. l'abbé Robertin , qui l'a rapportée de

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Rome, oîi elle a été trouvée dans les Catacombes.

— L'abbé Roberlin est donc de retour?

s'écria Chastagnac. C'est impossible, car je l'eusse vu déjà. L'abbé, lors de son départ pour Rome, m'avait solennellement promis de rechercher des médailles pour moi, pour moi seul, et un pareil manque de parole de la part d'un ecclésiastique, d'un grand-vicaire de ce diocèse, me semblerait tout a fait incroyable.

Ce fut au père Fournier de sourire finement.

L'abbé Robertin est de retour depuis hier matin; on m'avait appris a l'évêché son arrivée prochaine, et je l'attendais a la descente de la diligence. Quoiqu'il fût

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cruellement fatigué, je l'accompagnai chez lui, et nous causâmes. 11 ne rapportait qu'une médaille, el il consentit à l'échanger avec moi contre un bréviaire manuscrit qu'il désirait depuis longtemps, et qui provenait de l'ancienne abbaye de Saint- Martial.

— Je comprends, dit Chastagnac dont les yeux brillaient de colère: ce sont la de vos procédés ordinaires, monsieur Fournier. Vous vous êtes attaché a l'abbé Robertin quand, épuisé de fatigue, il n'avait pas toute la présence d'esprit nécessaire pour vous répondre comme il devait, et vous avez fini, à force d'importunités, par le décider a une action mauvaise. Je ne vous félicite pas de ce nouveau triomphe,

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monsieur Fournier, et nos collègues ici présents apprécieront sa moralité.

— Monsieur, répliqua Fournier d'un ton rogue, quoique je ne sois pas noble, je suis homme d'honneur. Je suis incapable d'employer des moyens...

M. Joubert, le président de la Société, s'empressa d'intervenir.

— Eh! messieurs, dit-il; pouvez- vous ainsi vous quereller sans savoir pourquoi? Voyous, Fournier, ne nous faites pas languir davantage, et montrez -nous enfin cette merveille que vous avez obtenue d'une manière ou d'une autre... Quelque bagatelle! ajouta-t-il en se penchant à l'oreille de Chastagnac.

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Celui-ci s'efforça de se calmer; mais cette fois sa patience était a bout, et, malgré son pouvoir sur lui-même, il avait peine a se contenir dans de justes bornes envers un adversaire déloyal. Quant à Fournier, il avait déjà repris sa sérénité ; il sentait sa vengeance prête.

Il alla chercher dans une vitrine un étui de chagrin qui paraissait contenir des objets de grand prix, et il revint lentement dans le cercle formé par les assistants. Mais avant d'ouvrir l'étui, il crut devoir porter au comble l'impatience générale.

— Messieurs, dit-il en pesant chacune ûe ses paroles* quelqu'un de vous a-t-il ja-

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mais va une monnaie d'or de l'empereur Olhon, l'un des douze Césars?

— Belle demande! répliqua le président; on ne connaît qu'un Othon d'or, qui se trouve a la bibliothèque royale de Paris.

— Fort bien ; et vous pouvez sans doute me dire quel est le revers de cette pièce unique au monde?

— En effet, car je l'ai examinée plusieurs fois; c'est un génie ailé, porlantfun flambeau, aveclesdeux lettres S. C, selon l'usage... |Mais pourquoi cesjqueslionsf, Fournier?

*- Ainsi donc, reprit l'antiquaire, vous

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n'avez jamais vu d'Oihon d'or ayant une trique tre au revers?

( Disons en passant qu'une triquêlre est une figure emblématique représentant trois cuisses réunies ; elle est assez commune sur les médailles consulaires et impériales, mais les numismates modernes n'ont pu jusqu'ici, que nous sachions, en trouver une explication raisonnable.)

— Si une pareille médaille existait, reprit Joubert, ce serait un trésor inestimable, et qui mettrait en rumeurle monde savant.

— Eh bien, messieurs! s'écria Fournier avec explosion, cette médaille existe, celte médaille est a moi ! Je tiens de l'abbé Ro-

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bertin un Othon d'or, frappé a fleur de coin, avec une triquêlre sur le revers. Je complète ainsi ma collection des douze Césars en or, à laquelle j'ai travaillé toute

ma vie. L'un d'entre vous m'avait délié de remplir jamais la douzième case de mon médailler ; elle est remplie !

En même temps, il ouvrit brusquement la boite qu'il tenait à la main, et montra douze pièce d'or, de grandeur inégale, qui brillaient sur le velours rouge deFélui.

Des ci is d'admiration retentirent; les mains se tendirent pour juger de la réalité du trésor annoncé; en moins d'une seconde toutes les lunettes se trouvèrent installées sur les nez de leur propriétaire. Seul, M. de Chastagnac restait immobile

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et muet; mais il était d'une pâleur livide ; là tête lui tournait; il avait le vertige. Il laissa un moment ses confrères s'extasier; puis, étendant convulsivement la main a son tour, il dit d'un ton saccadé, comme s'il se rattachait a une dernière espérance.

— Donnez , donnez ; elle doit être fausse.. . sans aucun doute elle estfausse !... Les juifs de Rome ont une habileté étonnante pour contrefaire les médailles rares!

On se récria, tandis que Fournier, sûr de lui-même, présentait en riant la médaille a son rival. Chastagnac la prit et se mit a l'examiner, mais sa main tremblait; un nuage passait devant ses yeux. De pâle qu'il était tout à l'heure, son visage devenait cramoisi. Comme le vieux gentil*»

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homme était corpulent de constitution pléthorique, on pouvait craindre l'apoplexie.

M. Joubert s'aperçut de ce trouble extr j^dïnaire et il en fut alarmé.

— Mon cher Chasiagnac, dit-il en lui retirant doucement l'Othon d'or, que les doigts affaiblis de l'antiquaire allaient laisser échapper, vous ne me paraissez pas bien... Vous n'êtes pas habitué à la marche, et cette promenade au soleil aura causé sans doute votre malaise. Descendons au jardin, le grand air vous remettra. Messieurs, continuez, nous vous rejoindrons dans un instant... Aussi bien je veux avoir l'avis de Chastagnac sur la pierre tumulairedont Fournier a fait récemment l'acquisition.

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11 prit Je bras du vioux. gentilhomme qui ne résista pas, et l'entraîna doucement dehors. Chastagnac chancelait, et sans le secours de son ami, il n'aurait pu ni se sou tenir ni marcher. Cependant, quanù ils passèrent devant Fournier, celui-ci, impitoyable dans sa victoire, se contenta de dire en ricanant :

— Allez, messieurs, ne vous gênez pas ce ne sera rien ; je vous garantis que ce ne sera rien.

En ce moment la passion du faiseur de collection rendait cet homme, si doux et si bon d'ordinaire, cruel jusqu'à la férocité.

Le rendez-vous.

Le jardin dans lequel venaient de descendre fies deux antiquaires ne méritait guère ce nom, si, \mr jardin, suivant la définition du dictionnaire, on entend « un

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liou oii l'on cultive des plantes. » En effet, excepté une étroite plate-bande située près de la maison et contenant quelques fleurs et du persil ; excepté* un pied de vigne qui formait un cabinet de verdure dans un angle de l'enclos, et deux ou trois arbres fruitiers rabougris, on ne cultivait absolument rien dans le jardin du pè»

Fournier. En revanche, le sol était couvert de pierres frustes ou sculptées, brisées ou entières, de toutes formes et de toutes dimensions. Il y avait des cipes funéraires avec le D. M. ( Dits Munibus) en usage sur les tombeaux romains, des dalles de marbre encadrées d'inscriptions gothiques, des chapiteaux grecs, des statues mutilées, des bas-reliefs écornés aux figures grimaçantes. Toutes les pierres curieuses que

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l'on trouvait dans les fouilles ou qui provenaient de la démolition des monastères de la ville, Fournier les achetait et les faisait trrat*sx>rter chez lui. Elles étaient si nombreuses que les herbes sauvages pouvaient a peine produire leurs tiges vigoureuses dans l'intervalle qui les séparait. \)n eût dit d'un cimetière dévasté par des barbares. Autour de l'enclos s'élevait un petit mur en mauvais état, par-dessus lequel on apercevait une campagne acccidentée et verdoyante, parsemée de maisons de plaisance.

M. Joubert et M. de Chastagnac s'engagèrent au milieu de ce chaos. Ils se taisaient, et Ghastagnac, l'œil hagard, la poitrine oppressée, se laissait 'conduire

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comme un enfant. Ils atteignirent enfin le berceau de verdure dont le feuillage épais devait les déroberaux regards. Des grappes de raisins murs, oubliées pa'-/es i enfants du voisinage, qui souvent visitaient le^ardin, pendaient encore à la voûte en treillage. Dans cet endroit écarté, où mademoiselle Fournier venait parfois travailler pendant la chaleur du jour, une dalle, sur laquelle était dessinée en creux une figure crossée et mîtrée, servait de table ; un pilastre renversé servait de banc.

Les deux amis prirent place sur ce siège peu douillet, mais ils ne se hâtèrent point de parler. Le président de la Société des Arls semblait attendre que son compagnon fui assez remis de sa dernière secousse

pour le consoler avec espoir de succès. Enfin, voyant que Chastagnae respirait plus librement, il lui prit la main et lui dit avec cordialité:

— Est-il possible, mon ami, que vous soyez bouleversé a ce point pour une chose de valeur purement idéale? vous avez trop d'autres avantages sur Fournier pour lui envier la possession de ce petit morceau de métal. En vérité, cela devient de l'enfantillage!

Le vieux gentilhomme conservait son altitude sombre et pensive.

— Joubert, répondit-il enfin d'une voix sourde et qui trahissait encore de l'égarement, mon parti est pris; je défendrai

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mon terrain contre ce brocanteur 6 honte. Quoi que vous en disiez, la médaille, qui devait (n'appartenir, qui m'a été indignement soustraite, a un prix considérable, et toutes les grandes collections de l'Europe se la disputeraient à l'envi. Aussi cette fois ne céderai-je pas sans combat ; je revendiquerai mon droit.

Votre droit, mon pauvre Chastagnac ?

Réfléchissez, de grâce ! Quel droit pouvezvous invoquer, je vous prie? L'abbé Robertin vous avait fait une promesse, ditesvous, en partant pour Rome; mais s'il ne veut ou ne peut tenir cette promesse, quel recours exercerez-vous contre lui?

— Évidemment, l'abbé Robertin a été trompé par les indignes manœuvres de

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Fournier. Ce marché présente tous les caractères d'une surprise. La médaille vaut cent fois le prix du manuscrit donné en échange ; il y a dol, captation, lésion positive. Je verrai l'abbé, je lui rappellerai son engagement d'honneur, je le déciderai a revenir sur ce troc où il a joué le rôle de dupe. Et quand il sera rentré en possession de l'Othon d'or, je le lui achèterai à sa valeur réelle, a tout prix, dussé-je pour cela vendre jusqu'à mon dernier morceau de terre.

— Bon ! c'est un procès que vous voulez entamer. L'abbé Robertin pourra-t-il se prêter à vos désirs ? Un homme pieux et considéré tel que lui, osera-t-il demander devant un tribunal la résiliation d'un

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marché auquel il a librement consenti?

Ne l'espérez pas; l'abbé est timide, hon~ nète et bon ; il regrettera sa faiblesse, il déplorera sa facilité ; mais vous n'obtiendrez jamais de lui *ju'il provoque du scandale à propos de celte affaire, et d'ailleurs ses supérieurs ecclésiastiques ne le lui permettraient pas.

— Eh bien ! alors, s'écria Chastaguac avec énergie, s'il ne me resie pas d'autres ressources, je protesterai hautement contre les odieux procédés de M. Fournier; je lui dirai, en présence de toute notre Société, que l'acte dont il s'est rendu coupable équivaut a une spoliation, a un vol; je lui ferai enfin une insulte publique, et, s'il s'en offense, comme je l'espère, je ne

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lui refuserai pas l'honneur déjouer sa vie contre la mienne !... cela se peut, aujourd'hui que tous les rangs sont confondus.

Et il frappait de son poing fermé la dalle qui servait de table. Sa physionomie avait pris une animation extraordinaire; ses yeux, fatigués par l'étude, dardaient une flamme ardente. Joubert éprouvait un mélange d'élonnement et de pitié.

— Un duel avec le père Fournier ! reprit-il, pour Dieu! mon ami, songez -y donc ! Fournier n'a jamais touché d'autres armes que les épées à coquille et les poignards de merci conservés dans sa collection. Il n'accepterait pas un duel qui, par lui-même, serait une folie et vous couvrirait l'un et l'autre de ridicule. Voyons,

12 l'otiion d'or

Chastagnac, soyez raisonnable, revenez a vous. N'êtes-vous plus cet homme sensé, judicieux, que nous considérions comme un modèle d'urbanité ? Ayez la force de résister à l'entraînement du premier moment, ne prenez pas conseil de votre dépit, et certainement, après réflexion, vous verrez les choses sous un meilleur jour.

— Ne me parlez pas de réflexions, Joubert; j'ai montré jusqu'ici trop de ménagements pour ce manant, qui a tout juste l'habileté d'un maquignon ou d'un marchand de bestiaux... La mesure est comblée, et je dois me souvenir enfin que je suis gentilhomme. Non, cette fois je ne me laisserai pas berner, je revendiquerai cette médaille, cette rareté précieuse qui m'ap-

par lient... IJ me la faut, je la veux, je l'aurai !

M. Joubert fit un geste de découragement. Comment combattre cette obstination aveugle, si fermement exprimée? Cependant, après une courte méditation, il se tourna vers son ami et lui dit avec une sorte de timidité :

— Voyons, Chastagnac, n'a vez-vous jamais pensé qu'il existait peut-être un moyen d'avoir en votre possession, nonseulement l'Othon d'or, mais encore toute la riche collection du père Fournier?

— Un moyen ! dit l'antiquaire avec une surprise extrême ; je ne vous comprends pas.

74 l'otiion b'àR

— Vraiment? En ce cas, n'en parlons plus.

Et M. Joubert regarda d'un autre côté.

— Expliquez-vous , de grâce , reprit Chastagnac tout intrigué.

— Mon ami, demanda le président avec un air bien joué d'indifférence, avez-vous remarqué tout à l'heure ce cavalier qui causait par la fenêtre avec mademoiselle Rose Fournier, et qui s'est enfui a notre approche ?

— Mais, si je ne me trompe, c'était mon fils.

— Ah ! vous laviez reconnu?... Savezvous aussi que M. Victor de Chastagnac

l'othos I> OR ~i$

vient assez souvent de ce côté, el qu'où a remarqué ses assiduités auprès de mademoiselle Rose ?

Un sourire de mépris passa sur les lèvres décolorées du vieux gentilhomme.

— Je le sais, et j'ai déjà réprimandé Victor a ce sujet... Mais tout cela est sans importance.

— Cependant, on aûirme en certain lieu que M. Victor de Chastagnac aime mademoiselle Rose Fournier, qui est loin de l'accueillir mal ; nous en avons eu tout à l'heure un exemple.

L'antiquaire se redressa.

— Monsieur, dit-il, je vois avec chagrin

76 l'otiicw d'or

que vous vous fassiez l'écho de ces bruits absurdes.

— Allons î ne vous fâchez pas, Chastagnac ; ce n'est pas moi qui crois cela, ce sont les oisifs qui le croient. Et puis, vraiment, comme je vous le disais, ne seraitce pas un moyen de réunir plus tard les deux plus belles collections d'antiquités?...

— Assez sur ce point, monsieur Joubert ; il n'a jamais été question entre mon fils et moi d'un pareil projet ; mais Victor n'a pu regarder cette demoiselle autrement que les jeunes gens d'un certain monde regardent tel ou tel minois chiffonné des faubourgs. Quant à moi, poursuivit-il avec une rudesse farouche en étendant le bras, si je croyais ma main

l'otuon d'or T7

capable de signer jamais un tel contrat de mariage, je me la couperais a l'instant !

— Eh bien ! voyez un peu ce que «'est que les commérages de nos villes de province! dit M. Joubert simplement.

El il se mit a chantonner entre ses dents. M. de Chastagnac était loin de paraître aussi tranquille ; ses sourcils se fronçaient, ses dents se serraient. 11 demanda tout à à coup :

— Pensez-vous, mon ami, queFournier ait conçu secrètement un semblable projet en engageant contre moi cette lutte irritante qui dure depuis tant d'années?

Croyez-vous qu'en effet ses manœuvres

7S l'othon i»'uk

aicnl eu pour but de m'amener à des sacrifices que je ue ferai jamais ?

— Hum! répliqua le président en hochant la tête, le père Fournier est bien madré sous son air bonhomme. Mais décidément, non, Chastagnac; cette combinaison me paraît au-dessus de la portée de son esprit.

11 y eut un nouveau silence. M. de Chastagnac était retombé dans de profondes rêveries, la tête penchée sur sa poitrine, qui sait quelles idées l'occupaient en ce moment? Qui sait si l'instinct de l'antiquaire n'était pas aux prises avec l'orgueil du gentilhomme, et si, dans son ardent désir de posséder la médaille convoitée, il n'habituait pas insensiblement son esprit

i/OTHON D'OR 79

à la pensée de celle alliance qui l'avait révolté tout d'abord? Quoi qu'il en fût, M. Joubert allait proposer de retourner à la maison, quand une circonstance inattendue vint les mettre en éveil.

On n'a pas oublié qu'ils se trouvaient dans un cabinet de verdure, dont le feuillage épais les dérobait entièrement a la vue. Gomme ils restaient immobiles et muets, ils entendirent un pas léger à quelque distance, et, regardant à travers les pampres, ils virent mademoiselle Rose Fournier, se glisser furtivement dans le jardin. Elle avait un air inquiet et mystérieux ; son frais visage trahissait en ce moment une émotion inaccoutumée. Elle marchait avec rapidité, et une de ses mains,

80 l'otiion d'or

couverte de son petit tablier de soie, semblait cacher quelque chose. Craignant d'être aperçue, elle retournait fréquemment la tête; mais elle ne regarda pas une seule fois vers le cabinet de verdure, et toute son attention se fixait sur la maison d'où s'élevait par intervalles la voix un peu bruyante du vieux Fournier.

Elle passa si près de Chastagnac et de Joubert, qu'ils purent entendre le frôlement de sa robe contre les pierres sculptées qui bordaient sa route, et elle gagna l'angle opposé du jardin, en face d'une brèche pratiquée par le temps au mur de clôture. Là, elle s'arrêta, jeta de nouveau un coup d'œil vers la maison ; puis, tirant de sa poche une lettre et un autre objet

l'othon d'or 81

plus lourd, elle les cacha sous un trouçon de statue. Alors, elle se releva vivement et, comme effrayée de ce qu'elle venait de faire, prit sa course vers la maison sans oser se retourner, et disparut en bondissant.

Les deux amis n'avaient pas perdu le moindre détail de cette petite scène, et les traits de M. de Chaslagnac reflétaient une joie étrange.

— Avez-vous vu, Jouberl? demanda-t-il avec un mauvais sourire.

— Parfaitement, Chaslagnac.

— Et que pensez-vous de cela?

— Je pense... je pense que ce pauvre

82 l \vrno\ i>'op.

Fournier a une fille passablement délurée.

— N'est-ce pas? Mais il faut nous assurer si nos conjectures sont fondées.

Et il se dirigeait vers le fragment de statue ; Joubert le retint d'un air sérieux :

— Mon ami, lui dit-il, songez-vous à ce que vous allez faire? De quel droit chercheriez-vous à pénétrer les secrets de cet enfant?

Ghastagnac nei'écouiaitpas; il s'avança résolument, et, soulevant la statue , il aperçut une lettre et une clé. La lettre n'était pas cachetée : il l'ouvrit; elle était ainsi courue :

l'othon d'or 85

« Ce soir, à minuit. Voici la clé de la » maison, du côté du jardin. Ne manquez » pas ; c'est très important; on vous atlend » avec une grande impatience. »

Ce billet ne portait pas de signature, mais il était facile de reconnaître l'écriture de Rose Fournier, qui copiait habituellement les rapports scientiûques de son père. Chasiagnac souriait toujours.

— Eh bien ! comprenez-vous? demandat-il.

— A peu près, répliqua le président avec une grimace significative ; un inconnu va venir par-dessus le mur chercher cette lettre et cette clé. Croyez donc aux airs innocents des petites filles!

84 l'othon d'où

— Comme il est heureuxquej'aio insisté pour connaître le fond des choses! reprit Chastagnac. S'il faut l'avouer, mon cher Joubert, vos insinuations de tout à l'heure m'avaient mis martel en tête, et peut-être, dans l'avenir, aurais-je été assez faible pour consentir... Cette découverte me paraît une grâce de la Providence.

— Doucement ! Chastagnac, ne nous pressons pas tant ! mon ami, vous ignorez encore à quel fortuné mortel cette lettre est destinée ; si pourtant elle était à l'adresse de certain beau cavalier qui caracole en ce moment dans le faubourg.

Cette supposition lit réfléchir Chastagnac; cependant elle ne l'attrista pas. Que Victor ou tout autre fut le destinataire de

l'othon d'or 8*

ce billet, le vieil antiquaire ne se sentait pas moins vengé de son ennemi. Mais il n'eut garde d'exprimer ce sentiment, et il reprit bientôt:

— Vos suppositions ne sont pas justes, mon cher Joubert. J'ai la certitude que mon jeune vaurien n'eût pu mener une intrigue a ce point sans que j'en fusse averti ; car, a vous parler franchement, j'ai quelqu'un qui me rend compte secrètement de toutes ses actions. Si donc Victor venait a s'éprendre de mademoiselle Fournier d'une manière sérieuse, j'ai a cette heure un moyen sûr de le guérir.

— Prenez garde a ce que vous direz, Chastagnac, et n'allez pas, sans une absolue nécessité, compromettre la réputation

8G l'othon d'ou

de cette pauvre fille... Mais que faire maintenant? Si, connaissant cette intrigue, nous n'essayions pas de la traverser, n'en deviendrions-nous pas les complices aux.

yeux de notre conscience ?

— Nous n'avons pas a nous mêler de cette affaire; pour moi, je vais remettre ces objets à la place où je les ai trouvés, et Fournier veillera comme il l'entendra sur son égrillarde donzelle.

— Fi ! Chastagnac, pouvez-vous parler ainsi? Votre dépit contre ce malheureux père vous a troublé la cervelle. Je vous dis que nous devons mettre tout en œuvre pour préserver celte jeune folle des suites de son imprudence.

L OïHO>T DOll 87

— Mais comment ? Irez-vous conter l'aventure à Fournier? Il est emporté, violent ; ce sera un vacarme horrible.

— Aussi ne lui révélerai-je la vérité que dans le cas où j'y serais rigoureusement forcé; fiez-vous a moi. Je garde ce papier, qui ne doit pas parvenir a sa destination. Tout à l'heure, pendant que vous causerez avec le père et nos autres messieurs, je verrai cette coupable enfant, je lui remettrai sa lettre, je lui ferai une verte semonce. On ne peut être bien pervertie à sou âge ; j'espère lui inspirer un salutaire repentir de sa faute.

~- Comme vous voudrez, Joubert; mais cette clé, qu'en fcrez-vous?

88 l'othon d'or

— Laissons la où elle est ; mademoiselle Fournierla reprendra tout a l'heure, quand nous aurons causé ensemble.

Chastagnac, sans observation nouvelle, remit en place le fragment de statue. Cependant, a la réflexion, M. Joubert, dont les intentions étaient bonnes , parut craindre que la découverte de cette clé, dans un lieu convenu d'avance, ne fût pour le destinataire un indice suffisant. 11 allait donc se raviser quand plusieurs voix, parmi lesquelles dominait l'organe un peu discordant du père Fournier, se firent entendre. Il leva les yeux et aperçut Fournier et les autres qui venaient les trouver au jardin. M. Joubert n'eut plus qu'une pensée.

l'otiion d'or 80

— De grâce, Chastagnac, dit-il à son compagnon a voix basse, malgré votre irritation contre ce pauvre diable, n'abusez pas du secret que vous veaez de découvrir. Rien n'excuserait une parole imprudente de votre part, et je vous crois trop de loyauté pour la prononcer quoi qu'il arrive.

Celle recommandation chaleureuse pouvait ne pas être inutile. Chastagnac, en effet, si morne et si abattu peu d'instants auparavant, avait repris toute sa force, toute sa vivacité; une expression de triomphe rayonnait sur son visage. Aussi, en dépit du signe rassurant qu'il avait fait à Joubert, celui-ci attendait-il avecanxiété Ce qui allait se passer.

00 j/otîion n'on

Fournier se dirigea en ricanant vers M. Joubert et vers M. de Chastagnae.

— Eh bien ! monsieur, demanda-t-il a ce dernier avec sa bonhomie railleuse, cela va mieux, a ce que je vois? J'étais bien sûr que ce malaise passerait bientôt... Quelque chose d'indigeste qui vous aura tourné sur l'estomac... Mais vous voici frais et rose comme une jeune fille.

— Et je n'en ai pas la conscience plus tranquille que certaines jeunes filles ! répliqua Chastagnae d'un ton qui fit trembler le président de la société des Arts. Mais parlons raison, Fournier, poursuivitil d'un ton plus ouvert. Tout a l'heure, rétonnement, le chagrin, peut-être mon indignation en voyant la préférence que

l'othon d'or 01

vous avait accordée sur moi l'abbé Ro~ bertin, m'avait cruellement troublé l'esprit. Maintenant je suis plus calme, et je regrette de ne pas avoir fait tout d'abord appel a votre délicatesse, comme je le fais a cette heure, en présence de nos collègues. Vous avez trop d'honneur, sans doule, pour vous prévaloir d'une concession arrachée par surprise, pour vouloir retenir un objet précieux qui m'était destiné, et qui, je puis le dire, m'appartenait déjà. D'un autre côté, il ne serait pas juste que vous ne tirassiez aucun avantage de la position que vous devez a la condescendance de l'abbe Roberlin.

Écoutez donc les propositions conciliantes que j'ai a vous adresser.

Ha rement, jamais peut-être, M. de Chas-

1)2 l'otiion d'or

lagnac n'avait parlé au père Fournier sur ce ton caressant. G'était un véritable « soyons amis, Cinna, » et tous les assistants conçurent l'espérance d'une bonne harmonie prochaine. Mais Fournier, quoique chatouillé agréablement par les flatteries du fier gentilhomme, semblait être sur ses gardes.

— Je vous remercie de la bonne opinion que vous avez de moi, reprit-il froidement; mais si vous comptez que je pourrais consentir à échanger mon Othon d'or contre autre chose, je dois vous dire sans aller plus loin...

— Écoutez-moi , Fournier. Vous ne savez pas de quel prix je serais disposé, dans ma folie, à payer la possession de

• l'othon d'ok 95

cette médaille... Tenez, vous avez admiré bien souvent chez moi cet ouvrage d'orfèvrerie, en filigrane d'or, enrichi d'émaux byzantins et de pierres précieuses, qui, dit-on avait été donné à l'abbaye de Grammont par Henri II d'Angleterre, fondateur de cette abbaye. C'est l'objet le plus précieux de ma collection ; il m'a coûté une somme considérable, et le Louvre luimême désire ce merveilleux morceau, qui est à la fois un monument historique et un chef-d'œuvre de l'art au moyen-âge. Eh bien ! Fournier, je vous le donnerai pour votre Othon d'or.

L'offre était magnifique, et la galerie comptait que cette proposition allait être acceptée; mais Fournier n'hésita pas une seconde.

94 l'othotn i>'oii

— Impossible! dit-il. Une médaille unique!... frappée à Heur de coin !

— Ce n'est pas tout, poursuivit M. de Chasta^nac avec empressement; je vous donnerai mes deux grands médaillons d'émail, peints par Léonard Limousin; ce sont les portraits d'Henri II de France et de Diane de Poitiers, de grandeur naturelle; tous les savants, tous les artistes qui visitent mon cabinet assurent que Léonard n'a jamais rien exécuté de plus beau.

— Je ne dis pas le contraire ; mais mort Othon d'or, avec une triquêtre au revers.

— Je pourrais vous offrir en outre...

L OTHON }> OR !b

— lenez, monsieur de Chastagnac?

interrompit Fournier résolument, restonsen Ta, je vous prie; vous n'aurez pas ma médaille. Je vois bien que vous êtes buté pour l'avoir, mais je me suis bmê pour la garder; vous savez comme nous sommes nous autres amateurs : nous avons des le tes de fer.

Chastagnac prit un ton suppliant :

— Fournier, dit-il, songez a la détestable opinion que nos amis ici présents vont avoir de vous; songez au tort que vous fera dans la ville le récit de vos déloyales menées. Allons, fixez vous-même le prix que vous mettez à cette médaille, et je vous jure...

06 l'othon n'oit

— Je ne fixerai aucun prix, car encore une fois, je ne veux pas la vendre. Elle est a moi, bien à moi; si quelqu'un croit devoir m'en disputer la possession, qu'il ressaye! En deux mots, monsieur de Chastagnac, cette médaille, comme tout ce que je possède, sera la dot de ma fille, et j'ai résolu que ce magnifique Othon d'or servirait de pièce de mariage à Rose, le jour où elle changera de nom pardevant un prêtre et un notaire.

Chastagnac vit dans ces paroles une allusion aux projets secrets qu'il avait déjà supposés à son rival, et il ne douta plus que ces projets' n'existassent en réalité. Cette pensée réveilla toute ses passions tumultueuses.

L OTHON D OR Jl

— Ce serait trop cherl dit-il brusquement.

— Chastagnac! murmura M. Joubert d'un ton de reproche.

— Je veux dire, reprit l'antiquaire en souriant avec effort, qu'un vieux barbon tel que moi n'aurait plus de chances d'être agréé par une jeune demoiselle.

— On peut se faire représenter par un fondé de pouvoirs! dit quelqu'un avec malice.

Chastagnac n'eut pas l'air d'avoir entendu cette observation.

— Messieurs, diMl aux assistants avec un calme forcé, vous connaissez notre

L O TH0X D OR

différend, vous en serez juges. Mais il se fait lard, et if est grand temps de nous retirer. Laissons notre cher collègue avec son Oihon d'or; cette compagnie ne peut lui manquer de lui plaire. Quelqu'un de vous, messieurs, retourne-t-il à la ville?

H salua, et les autres se hâtèrent de prendre congé. Seul, Joubert resta en arrière pour causer avec le père Fournier. Jusqu'à ce moment, le président avait tremblé que M. de Chastagnac ne laissât échapper une parole imprudente. Débarrassé de cette inquiétude, il dit a Fournier, pendant qu'ils s'avançaient à pas lents vers la maison :

— Ah ! cher ami, ne pourrais-je, avant de partir, saluer voire charmante Fille ?

L OTHOK 1>'0I\ 99

Pourquoi n'esl-elle pas venue nous montrer aujourd'hui son gracieux minois?

— Ma fille? répliqua le bonhomme avec une expression chagrine ; vous me faites penser que la chère enfant doit être fort empêchée; mais cette maudite médaille me rendra complètement fou. Vous savez que la pauvre vieille Nanette, la gouvernante qui a élevé ma Rose avec tant de soin, est gravement malade; sans doute elle aura éprouvé tout à l'heure une nouvelle crise , car je viens d'entendre le docteur monter précipitamment l'escalier.

Il faut que j'aille les rejoindre. Rose se désole peut-être; elle aime tant sa bonne Nanette!

— El cependant, répliqua Joubert eu

iOO l'othon d'or

pinçant les lèvres, mademoiselle Rose avait l'esprit assez libre, il y a quelques instants, pour causer par la fenêtre avec certain jeune homme.

— Ah! ah! vous avez donc aussi remarqué cela? dit Fournieren riant; mais il n'y a pas la de mystère. M. Victor de Chastagnac est fort poli, ce que, entre nous, mon cher président, je ne saurais dire de quelqu'un qui le touche de près. Rose est la modestie même, et honni soit qui mal y pense !

— Fort bien, monsieur Fournier; mais n'oubliez pas qu'en pareille matière le devoir d'un père est une excessive prudence. Enfin, ne pourrais-je voir mademoiselle Rose?

— Gela me semble difficile, à moins

LOTHON D'OR 101

que vous ne consentiez a venir avec moi dans la chambre de la malade. Mais, bon Dieu ! qu'avez-vous donc de si pressé à dire à ma fille?

— Moi? rien ; je voudrais seulement lui demander un patron de broderie qu'elle avait promis à ma nièce.

Fournier ne brillait pas habituellement par la pénétration. Cependant, l'air embarrassé de Joubert et la futilité du prétexte invoqué lui donnèrent des soupçons.

— Ce n'est pas cela, dit-il en le regardant fixement ; vous ne vous occuperiez pas de ces colifichets. Allons, mon cher président, apprenez-moi ce que vous voulez a Rose, et je vous promets de m'acquilter exactement de votre commission.

102 l'othon d'ok

— C'est inutile ; je verrai mademoiselle Fourniercesoir... demain... un autre jour. En vérité, je n'avais d'autre désir que d'entendre un moment son joli babil; ce sera pour une autre fois... Adieu, Fournier, jet rappelez-moi au souvenir de ma petite amie.

En même temps, il doubla le pas en s'efforçant de dissimuler son malaise. Devant la maison, il trouva M. de Chastagnac, qui, laissant partir les autres visiteurs, s'était arrêté comme pour attendre son ami, et regardait autour de lui d'un air pensif. Joubert lui prit le bras, et ils sortirent ensemble. Quand ils furent dans -le faubourg, Joubert dit avec une sorte de colère contre lui-même :

— Je suis, Chaslagnac, le plus grand

l'oti!<w n'on **»

maladroit de l'univers entier! Non-seulement je n'ai pu voir la demoiselle, mais encore j'ai réussi, je le crains, à exciter la défiance du père. Le fait est que la sécurité de ce pauvre Fournier, la profonde hypocrisie de cette sournoise, m'ont enlevé toute ma présence d'esprit. Mais je ne crois pas qu'il i ait danser à remettre jusqu'à demain l'explication que je veux avoir avec mademoiselle Rose. Nous tenons la lettre, et c'est le principal ; la clé sans la lettre est comme une drogue qui n'est pas accompagnée de la manière de ,'en servir. Nous pouvons donc dormir tranquilles.

Qu'en pensez-vous, Chastagnac?

L'antiquaire, absorbé par ses réflexions,

ne parut pas avoir entendu cette question.

404 l'otuon d'or

Joubert allait poursuivre, quand ils furent rejoints par un personnage affairé qui se dirigeait a grands pas vers la ville ; c'était le docteur. Celui-ci salua les deux amis, et il allait passer quand Joubert l'arrêta.

— Vous revenez aussi de la maison Fournier, monsieur Sicard, lui demandat-il; comment va la malade?

— Très mal, mes chers messieurs, reprit le docteur avec volubilité; les crises se multiplient, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'une de ces crises emportât la pauvre Nanette d'un instant à l'autre.

(Une prise de tabac, monsieur Joubert, je vous prie!) Cette bonne vieille femme a du chagrin, et cela nuit a l'effet de mes remèdes ; que peuvent les secours de la

l'othon d'or 10j

science contre le chagrin? La malade est pourtant admirablement soignée ; mademoiselle Rose ne la quitte presque pas ; c'est un ange que cette enfant. Mais voici l'heure^de mes consultations ; adieu, messieurs ; mes respects.

Et le docteur Sicard se mit à monter rapidement le faubourg.

— Vous avez entendu ? reprit Joubert en s'adressant à Chastagnac, toujours rêveur et muet ; la gouvernante est au plus mal, et Y ange, comme dit le docteur, ne peut être encore assez déchu pour donner un rendez-vous d'amour a côté d'une mourante... Il n'y a donc pas de péril en la demeure, et demain il sera temps encore de débiter mon sermon.

Chastagnac ne répondit pas davantage,

106 l'otïion d'or

el les deux amis arrivèrent à l'entrée de la ville sans avoir repris leur entretien. Tout à coup, Joubert, qui avait employé le temps à méditer le sermon destiné a émouvoir ma demoiselle Rose, regarda son compagnon :

— Quoi ! Chastagnac, dit-il avec impatience, est-ce que vous pensez encore à, cette satanée médaille du père Fournier ?

— Moi? oui... non... je ne sais pas, répliqua le vieux gentilhomme, comme au sortir d'un rêve.

— Revenez a vous, morbleu ! Pouvezvous envier ce misérable bonheur a un homme si cruellement éprouvé dans se$ affections de famille?

LOTIION DOR 107

Chastagnac laissa échapper un geste farouche.

— Tenez , Joubert , dit-il d'une voix, sourde, ne parlez pas de lui, ne prononcez pas son nom, ou vous me feriez perdre la raison I... Je le hais tellement que celte haine m'épouvante moi-même!

L'accusation.

Le lendemain matin, M. de Chastagnac se trouvait seul dans son cabinet de travail, au premier étage du somptueux hôtel qu'il occupait sur le boulevart de la ville. Ce cabinet, décoré avec un goût parfait,

\ 10 l'othon d'oii

ne présentait pas le pêle-mêle effroyable qui régnait chez Fournier. La collection, beaucoup moins nombreuse que la première, se composait d'objets plus précieux encore par le fini du travail et par la matière que par leur antiquité ; c'étaient des châsses d'or, des ornements d'église, des coupes d'argent admirablement ciselées, des camées, des vases d'agate et de porphyre, toutes choses d'une valeur trop élevée pour que Fournier eût pu les disputer à son opulent rival. Ces curiosités étaient enfermées dans des armoires vitrées que surmontaient des statuettes de bronze grecques ou romaines. Une de ces armoires était réservée aux manuscrits sur vélin et sur parchemin; on avait relégué les livres ordinaires dans une pièce voisine

l'otiion d'où 111

qui servait de bibliothèque. Quelques tableaux de maîtres complétaient ce musée, qui trahissait dans son propriétaire un de ces gourmets de la science pour lesquels la qualité est toujours préférable a la quantité.

Cependant, au milieu de ces richesses, M. de Chaslagnac semblait en ce moment fort peu digne d'envie. Il est impossible d'imaginer quels ravages affreux une seule nuit avait faits sur son visage. Depuis la veille, il avait vieilli de dix ans. Ses yeux s'étaient subitement cernés, ses joues s'étaient creusées ; son teint avait pris des couleurs blêmes et terreuses. Le désordre de ses vêlements ajoutait a l'impression pénible que devait produire son aspect.

Le vieux gentilhomme, toujours si pro-

1 1 2 l'otuon d'or

prêt, si rigide sur sa mise, était encore en robe de chambre, malgré l'heure avancée; ses cheveux, d'ordinaire soigneusement poudrés, retombaient flasques et décolorés sur ses tempes amaigries. Assis devant une table chargée de livres, il demeurait dans une état d'accablement et de torpeur ((n'interrompaient parfois des soubresauts convulsifs.

Cet état de souffrance durait depuis longtemps déjà, quand l'antiquaire atteignit le cordon de soie suspendu à portée de sa main et l'agita faiblement. Un vieux domestique en livrée parut aussitôt.

— Pierre, demanda M. de Chastagnac d'une voix éteinte, est-il venu quelqu'un ?

— Personne, monsieur ; est-ce que monsieur attend des visites aujourd'hui ?

l'othon d'or 1 15

— Moi ? non... Et Victor, où est-il ?

— Il est sorti pour aller déjeûner chez le comte de Laroche avec d'autres jeunes gens.

— Tu me l'enverras dès qu'il sera de retour... C'est bien, Pierre.

Malgré ce congé, Pierre ne s'en allait pas.

— Hein ! que veux-tu encore ? demanda M. de Chastagnac, avec impatience ; que fais-tu là ?

— Monsieur serait-il malade? je ne l'ai jamais vu si pâle.

— Allons donc! je ne me suis jamais mieux porté.

— Monsieur aura mal dormi peut-être.

N'est-il pas descendu dans le jardin la nuit dernière? J'avais cru entendre claquer

\\<l lOthon d'or

une porte, et je voulais nie lever pour aller voir de quoi il s'agissait.

— Ah ça ! es-lu fou ? reprit le maître avec un rire lugubre; moi! me lever la nuit pour aller me promener dans un jardin, au mois de septembre?... Ah ! ah ! ah! la plaisante chose !

Cette gaîté maladive ne paraissait pas rassurer beaucoup le digne serviteur. Il répondit pourtant:

— Je suis content de voir monsieur de si bonne humeur ce malin. Quant a cette porte, il faut que ce soit M. Victor qui...

— En finiras-tu avec ta maudite porte?

Je te défends de parler a qui que ce soit de tes sotlesimaginations.Entend£-iu, Pierre?

je te le défends!... Et maintenant, vieux rabâcheur, ajouta-l-il d'un ton plus doux,

l'otho.n d'or 115

va -l'en à Ion ouvrage et envoie-moi Victor aussitôt qu'il sera rentré.

Pierre ne semblait pas suffisamment convaincu par les explications de son maître; toul?fois il ne répliqua rien et se retira en branlant sa tète chauve.

Resté seul de nouveau, M. de Chastagnac allait retomber dans ses réflexions, mais il parvint à les chasser par un effort de volonté.

— Allons ! allons ! se dit- il à lui-même avec assurance, je deviens faible comme un enfant! Que puis-je craindre? Je suis sûr que toutira bien... L'important maintenant, est de savoir si rattachement de Victor pour celle fille est un sentiment sérieux ou bien une de ces amourettes passagères comme il y en a tant dans la

iiii l'othon d'or

vie d'un jeune et beau garçon tel que lui. Je l'avais conjuré de discontinuer ses assiduités auprès d'elle, et il n'a pas tenu compte de mes instances; mais, d'un autre côté, le voila, ce matin, qui fait joyeuse partie avec ses camarades de plaisir, et un sentiment ne saurait être bien profond chez un homme si léger... Encore une fois soyons calme, et j'ai la certitude...

Uu coup de sonnette retentit a la grille extérieure, et Ghastagnac tressaillit en dépit de lui-même. Ce coup de sonnette n'étaitpas lent et réservé comme à l'ordinaire, mais hardi, saccadé, presque brutal.

Bientôt des voix et des pas s'élevèrent dans la cour, puis dans le sonore escalier de pierre. Enfin la porte du cabinet s'ouvrit, et Pierre parut (oui effaré; mais avant

i/OTiiors d'or 117

qu'il eût eu le temps d'annoncer le visiteur celui-ci se précipita dans le cabinet avec impétuosité : c'était le père Fournier.

Le bonhomme était rouge, frémissant, hors d'haleine. Une grande précipitation semblait avoir présidé à sa toilette, et le nœud de sa cravate blanche avait tourné sur son épaule sans qu'il y prît garde. Il écarta brusquement le domestique, et entra, le chapeau sur la tète, la menace à la bouche.

De son côté, M. de Cbastagnac se leva. Son maintien s'était subitement affermi, son buste s'était redressé ; il demeurait froid, calme, presque souriant. Il y avait tant de noblessse et de dignité dans sa personne, que Fournier eut honte de ses procédés ; il s'arrêta court au milieu de la

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salle, ôta son chapeau et balbutia sans bien savoir ce qu'il disait :

— Ah! monsieur de Chaslagnac, vous ne vous attendiez pas a me voir ce malin?

— Franchement non, monsieur Fourmer. Et puis-je connaître le motif...

— Vous allez le connaître, monsieur, quand vous aurez renvoyé votre domestique.

Pierre sortit sur un signe de son maître. Alors Chaslagnac désigna un siège à Fournier en face du sien, s'assit lui-même et aitendit avec gravité l'explication promise.

Fournier avait pris place, mais son embarras semblait s'accroître a mesure que le moment décisif approchait. Il croisait et

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décroisait ses jambes, tortillait son chapeau; la sueur ruisselait sur son front.

— J'attends, monsieur, lui dit Chaslagnac avec un calme parfait.

Fournier parut enfin recouvrer la parole.

— Je n'irai pas par quatre chemins, dit-il; vous le savez, je suis tout franc et tout rond. Je vous demanderai donc si, hier, quand vous êtes venu chez moi, vous n'auriez pas emporté par mégarde...

— Quoi donc, monsieur?

— Mon Othon d'or, ma précieuse médaille avec une triquêtre au revers! s'écria Fournier tout d'une haleine.

Chaslagnac se taisait, comme si Félonnement l'eut disputé a l'indignation dan» son esprit.

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— La distraction dont vous parlez, monsieur reprit-il enfin avec ironie, serait un peu forte, et si je n'écoutais que ma juste susceptibilité... Mais laissez-moi vous rappeler que, lorsque je fus pris hier chez vous d'une indisposition subite, la médaille se trouvait dans vos mains, et que depuis ce moment je n'ai eu l'occasion ni de la toucher ni même de la voir.

— Eh bien ! donc, reprit Fournier hors de lui, si vous ne l'avez pas emportée par mégarde... vous me l'avez volée!... oui, volée la nuit dernière, dans mon cabinet, en franchissant les murs, en ouvrant je ne sais comment les portes de la maison, en brisant le fermoir de mon étui!... Vous n'avez pris que mon Olhon d'or au milieu

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des autres médailles... Mais c'est vous! c'est vous! Osez donc jurer devant Dieu que ce n'est pas vous!

Il s'était penché vers Chaslagnac, et le regardait dans les yeux avec une telle énergie, une telle fixité, que le vieux gentilhomme recula son siège d'un air d'effroi. Mais, se remettant aussitôt, il se leva et étendit la main vers la porte :

— Sortez, monsieur, dit-il avec dignité ; sortez a l'instant de chez moi. Je ne dois pas tolérer de pareilles insolences.

Fournier ne bougea pas et prit sa tête dans ses mains avec une sorte de désespoir :

— Voyons, voyons', expliquons-nous tranquillement, si c'est possible, reprit-il; rasseyez-vous, Chaslaguac, et écoulez-

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moi... Je ne veux pas de bruil, pas d'éclat, mais il me faut mon Olhon d'or! Vous avez été jusqu'ici l'homme le plus honorable que je connusse , j'en conviens ; mais, nous autres amateurs, nous sommes exposés a des tentations singulières.

Alors on s'exalte, la tête se monte, on devient fou ! C'est ce qui vous est arrivé sans doute la nuit dernière. Vous vous êtes introduit chez moi, j'ignore par quels moyens, et vous m'avez dérobé mon trésor... Mon Dieu! je comprends tout cela; ce n'est pas un vol ordinaire; c'est le résultat d'un amour excessif pour la science. Aussi suis-je fort disposé à étouffer celte affaire. Rendez-moi ma médaille, et personne au monde n'apprendra ce qui s'est passé. Ma tille elle-même ne sait rien

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encore de mes soupçons, je n'en ai parlé à qui que ce soit. Je vous promets de garder sur tout cela le secret le plus inviolable, mais rendez-moi mon Othon d'or, Chastagnac, rendez-le moi!

Le gentilhomme, toujours debout, avait écoulé froidement ces supplications.

— Monsieur, dit-il d'un ton sec, je n'ai rien à répoudre à ces inculpations, et je ne dois pas souffrir qu'on vienne ainsi ni'outrager chez moi!... Sortez donc, je vous le répète, car si, par malheur, mon fils ou même quelqu'un de mes domestiques vous entendait, mon autorité pourrait être impuissante a vous protéger.

— Ah ! c'est ainsi? dit le père Fournior en se levant indigné. Je viens à vous avec confiance, comme un bon et indulgent

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collègue, je vous excuse, je vous pardonne, a la seule condition que vous me resliluerez l'objet dérobé, et vous vous obstinez a nier, vous prenez de grands airs, vous voulez me chasser de chez vous... Pensezvous me donner le change en jouant ainsi la dignité ? C'est vous qui avez ma médaille, je le sais, j'en suis sûr : ce ne peut être que vous. Enfin, je ne prétends pas rester ici contre votre volonté ; je vais sortir, mais pour aller porter ma plainte a la justice. Voyons, réfléchissez encore ; bientôt peut-être il ne sera plus temps : voulez-vous me rendre mon Othon d'or ?

— Puisque M. Fournier va déposer une plainte en justice, les magistrats et les agents de la force publique pourront venir ici opérer une perquisition, Si alors on

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trouve chez moi l'objet qu'il a perdu, il sera saus doute eu droit de le réclamer ; jusque-là...

Voulez-vous dire que vous avez détruit la médaille, que vous l'avez brisée, fondue, jetée dans la rivière, pout-être ? bégaya Fournier avec une douleur mêlée d'épouvante; ce serait une infamie! Mais voila comme nous sommes, nous autres faiseurs de collections ; nous anéantirions des chefs-d'œuvre plutôt que de les laisser tomber en la possession d'un confrère dont nous sommes jaloux! Cependant , vous, monsieur de Chastagnac, vous si savant, vous qui connaissiez l'importance de cette pièce pour la science historique, vous n'avez pu commettre un tel acte de barbarie.de vandalisme!... Oh! dites-moi,

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dites-moi que vous n'avez pas anéanti ce bel Othon d'or... avec une triquèlre au revers?

M. de Chasiagnac frappa du pied avec impatience.

— Monsieur, dit-il, finissons une sotte comédie qui me lasse. Vos menaces ne m'inquiètent pas. Toutefois, je vous donnerai un bon avis. Avant de faire un esclandre au sujet de la perte d'une médaille, vous eussiez dû réûéchir aux suites qu'un éclat de celte'nature pourrait avoir pour votre famille et pour vous.

— Pour ma famille ! que voulez-vous dire, monsieur?

— Rien. Mais avant de m'accuser d'une chose aussi monstrueuse, monsieur ïourniereul été sage de s'assurer d'abord s'il

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ne pouvait s introduire chez Lui des personnes sur lesquelles ses soupçons eussent dû se porter de préférence.

— Je ne reçois pas d'étrangers, et je ne puis comprendre...

— Moi, monsieur, je ne dois pas m'expliquer davantage : mais vous êtes prévenu, et ne vous en prenez qu'à vous-même des malheurs qui pourront résulter de votre imprudence.

Le père Fournier restait tout interdit par ces mystérieuses insinuations.

— Bah! dit-il, on veut m'effrayer avec de grands mots qui n'ont pas de sens. Je ne crains rien, moi! que pourrais-je craindre? Ces menaces me détermineront a faire plulôt ce que je voulais faire, voilà tout.. Monsieur, poursuivit-il, je suis

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venu à vous el vous m'avez repoussé; j'ai parlé avec modération el vous m'avez in* suite; pour la dernière fois, êles-vous prêt a me restituer ce que vous m'avez pris?

M. de Chastagnac répondit seulement par un regard hautain et méprisant.

— Il suffît, répliqua Fournier, nous nous reverrons bientôt, je pense.

Et il sortit d'un pas ferme.

M. de Chastagnac l'écouta s'éloigner ; dès que le bruit eût cessé au dehors, ses traits se détendirent subitement, il tomba comme a la renverse dans son fauteuil, e}, couvrant son visage de ses deux mains, il resta si complètement immobile que tout sentiment semblait l'avoir abandonné.

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Une voix timide et affectueuse tira M. de Chastagnac de cet état de prostration.

— Monsieur! disait - on, mon cher maître !

Pierre, debout devant lui, l'examinait avec inquiétude. M. de Chastagnac sourit, et se redressant avec un calme apparent.

— On peut venir, dit-il; hâte-toi de m'habiller.

Le domestique, un peu rassuré, se mit en devoir d'obéir. Pendant la toilette, quelques paroles seulement furent échangées entre le maîlre et le serviteur. Gomme la besogne touchait à sa fin, on sonna de nouveau a la grille. Sans bien se rendre compte pourquoi, Pierre courut au-devant du visiteur, qu'un autre valet venait d'introduire dans la maison. Il revint aussitôt.

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— Monsieur, dit-il, c'est un agent de police qui vous apporte une lettre de la part du procureur du roi.

— Faites entrer, répliqua M. de Ghastagnac en reprenant sa place.

Un homme, revêtu de l'uniforme gris que portaient alors les sergents de ville, parut à l'entrée du salon, où il s'arrêta en saluant jusqu'à terre. La lettre qu'il remit n'avait pas les grandes dimensions, la grossière enveloppe, les larges timbres d'une missive officielle; c'était un billet plié d'une manière amicale et mondaine, avec un cachet de cire au chiffre particulier de celui qui l'avait écrit.

M. de Chastagnac remarqua ces signes, qui pouvaient, dans les circonstances ac-

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tuelles, avoir une certaine valeur. Il brisa lentement l'enveloppe et lut :

« Je prie monsieur de Chastagnac de » vouloir bien passer a mon cabinet pour » affaires qui le concernent.

» Le procureur du roi,

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