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Le spectre de Chatillon

La maréchale avait envoyé un domestique s'informer des événements survenus au passage du bac ; elle avait appris ainsi que personne n'avait péri, et que son

(ils, dont elle ignorait du reste le rôle m 1

ouvrir: ii était seul dans la salle de la bibliothèque.

Cette salle avait une forme ronde comme la tour, et elle recevait une lumière insuffisante par deux étroites fenêtres. Des rayons vermoulus supportaient des livres couverts de moisissures et de poudre séculaire. Des armoires, jadis vitrées, étaient pleines de papiers ; au centre de la bibliothèque une grande table était à demeure. Tout cela présentai t l'aspect le plus sombre et le plus refrogné.

Le vieux notaire parut un peu interdit de celte visite inattendue; cependant il s'em-

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pressa d'avancer un grand fauteuil de bois sculpté.

— Monsieur Claudin, demanda la maréchale avec élonnement en regardant autour d'elle, n'y a-t-il personne avec vous? Tout à l'heure j'avais cru entendre causer?

— Ah! ah! ah! répondit le légiste avec un rire forcé, vous avez pu penser... La vérité, madame la maréchale, est que je lisais tout haut ce livre de droit. C'est une chose honteuse qu'U iiion âge je n'aie pu encore m'habituer a lire bas.

La maréchale n'attachait aucune imporlaûce k son observation ; et , impatiente

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d'en venir a l'objet de sa visite, elle demanda :

— Eh bien ! mon ami, avez-vous trouvé quelque chose.

Le visage du notaire s'épanouit.

— Ma chère et noble maîtresse, répliqua Claudin, j'ai de l'espoir... il existe, quoique vous en disiez, un bon génie qui protège votre famille, et il nous a mis sur la voie des découvertes... Examinez ceci.

11 étala sur la table un parchemin couvert d'écriture gothique, dont plusieurs passages élaienl marqués au crayon.

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— Grand Dieu! s'écria la duchesse, serait-ce Ja fameuse quittance...

^' ^- Malheureusement non , madame , mais ce parchemin nous la fera peut-être retrouver.

Puis s'apercevant que la maréchale tournait et retournait le litre barhouillé de caractères illisibles et presque effacés :

— Cette pièce, reprit-il, est le testament authentique de ce duc Adhémar 111, qui, d'après la tradition, aurait payé le capital de la detle réclamée. Or, le lesta-

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ment contient une clause qui est pour nous du plus haut intérêt.

Il mit ses lunettes sur son nez, et se guidant avec le bout de son doigt, il déchiffra péniblement les mots suivants :

€ ... Item. Seront également remis a mou fils aîné Roger, les titres, papiers et quittances concernant l'administration de mes fiefs et terres pendant mon vivant, lesquels titres, papiers et quittances se trouvent en siirelé dans la crouste de Châtillon.if

Le notaire, en épelant ce texte, avait un air radieux et triomphant ; la maréchale^

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au contraire, semblait perdre l'espoir qu'elle avait conçu d'abord.

— Je ne comprends rien a ce vieux langage, dit-elle en soupirant, et je ne vois pas ce qui peut tant vous réjouir^là-dedans.

Claudin continuait a sourire :

— Un mot d'explication suffira, mon excellente maîtresse, pour que vous partagiez ma confiance. Le duc Adhomar était un homme soigneux, qui mettait un ordre extrême dans ses affaires; or, il n'existe aujourd'hui dans nos archives aucun acte de lui, vente, contrat ou titres

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d'où l'on peut croire que ces pièces sont restées dans un lieu secret oii il les avait cachées. Ma supposition est d'autant plus probable que le duc Adhémar n'aimait pas les moines, et que par suite de ses contestations avec ceux de Sainle-Épine, il les avait en grande défiance. Il est donc naturel de croire qu'il avait déposé ces papiers dans un lieu secret pour les mettre à l'abri de ces avides religieux. Ce lieu secret est sans doute ce qu'il appelle la crouste de Châtillon, et ni son fils Roger, ni leurs descendants n'auront songé à retirer les titres de cette cachette, qu'on aura fini par oublier. Si donc je parvenais à découvrir la crouste de Châtillon, j'ai la certitude que je retrouverais la quittance dont nous avons besoin.

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La maréchale l'écoulait avec une extrême attention.

— Oui, oui, vous êtes certainement sur la trace de la vérité, reprit- elle après un moment de réflexion ; mais comment n'avez-vous pas remarqué plus tôt la pièce importante qui nous fournit de pareils indices?

— Je la connais, madame, depuis quelques heures seulement ; elle m'a été indiquée par une personne dévouée, dont je vous révélerai plus tard les hons offices. .. J"ai voulu sa\oir ce que signifiait ce mot crousie dans le vieux langage ; les glossaires le traduisent par wiue.possage 50M-

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terrain, caveau. Mais j'ai vainement scruté l'ancien château, je ne puis découvrir ce que le testament désigne sous le nom de cr ouste de Châtillon.

— Cherchez encore, mon bon Claudin, reprit la duchesse en se levant ; je vous en conjure, ne vous découragez pas. Parcourez toute la maison; sondez chaque pierre, chaque solive. Oh! Claudin, Claudin, pourquoi restez-vous ici enfermé avec de vieux livres, quand de votre activité peut dépendre l'existence de notre famille?

Claudin sourit fînemeiil.

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— Rassurez-vous, madame, reprit-il a demi-voi\; quelqu'un de plus actif et de salace que moi a voulu se charger de ces recherches.

— Qui donc?

— Vous le connaîtrez plus tard ; seulement, je vous le répète, je suis plein d'espérance.

« —X Vous devenez mystérieux, Claudin, reprit la maréchale, mais a votre aise ; il faut que je retourne au salon. Je vous supplie de poursuivre vos investigations sans relâche. Vous savez que le bruit s'est déjà répandu que le procès était perdu?

— Oui, oui, je le sais ;maisje ne compte pas moins...

Il s'interrompit tout à coup.

Pendant cette conversation, Claudin et la maréchale étaient descendus dans la cour; de la on dominait le bourg de Châtillon et le chemin sinueux qui conduisait a l'abbaye. Or, dans ce chemin, sur la pente de la colline, s'avançaient deui hommes vêtus de noir, à volumineuses perruques, des papiers sous le bras. Derrière eui marchaient à pas comptés quatre frère lais, portant la robe noire et le scapulaire blanc des bénédictins réformés par Bernard de Clervaux; c'était le costume des religieux de Sainte-Épine. Tout

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ce monde se dirigeait vers la p^rande porte du château.

— Si nous pouvions encore douter de la perle du procès, reprit Glaudin en fronçant le sourcil, voilk qui devrait lever nos doutes. Ces dcu\ coquins en petit collet Yont nous donner du 01 a retordre... L'un est maître Michaud, le procureur de l'abbaye, le plus rusé chicaneur qui ait jamais feuilleté un livre de droit, et l'autre m'a tout l'air de ce chenapan de Gamusard, son huissier. ..

~ Un procureur! un huissier! Bon Dieu! Glaudin, que peuvent-ils nous vouloir?

— Hs nous lp (liront, madame... Avec votre permission, je vais vous aider a les recevoir. A tout hasard il faut les ménager jusqu'à ce que nous sachions positivement ce qui les amène ici.

— Marchons vite, mon cher Claudin, mon fils est rentré sans doute au château, et vous connaissez son caractère impétueux; s'il venait a rencontrer ces gens tout serait perdu.

— Tâchons d'éviter ce péril, ma noble maîtresse, car nos emhnrras sont déjà bien assez grands.

En ce moment ils entraient dans le sa-

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Ion aux deux cheininées, où un doiiieslique venait d'introduire les Jiommes de loi ; les moines étaient restés en bas, dans le vestibule. Le procureur Michaud, debout au milieu de cette immense pièce, paraissait fort embarrassé de sa personne. H se confondait en révérences devant mademoiselle de Laferté-Ghampfort qui, retirée dans son embrasure de fenêtre, le regardait d'un petit air impertinent par dessus l'épaule. Camusard, placé derrière le procureur, imitait avec gaucherie tous les mouvements de son chef de file.

Michaud avait une mine confite et béate

un regard oblique, un ton mielleux [qui

ne promettait rien de bon ; c'était le lém 2

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gisle de ruelles greffé sur l'homme d'église de bas étage. L'huissier, coquin subalterne , reproduisait le même type , mais à un degré encore plus infime et plus ignoble. A la vue de la maréchale, Michaud s'inclina si bas qu'on eût cru qu'il voulait heurter la terre avec son front jauni. Madame de Ghâtillon salua de la main.

~ Qu'y a-t-il, messieurs? demandât-elle en dissimulant son trouble sous Tas-

surance de la grande dame.

— Nous venons, madame la maréchale, dit humblement le procureur, vous présenter les salutations du révérendissime

père abbé et du saint chapitre de l'abbaye de Sainte-Épine.

— Ah ! ah! dit la duchesse avec un sourire ironique, voila bien longtemps que les civilités sont interrompues entre le château et l'abbaye, et sans vous offenser, bonhomme, vous ne me semblez pas , votre compagnon et vous, les messagers les plus convenables qu'on eût pu choisir pour les renouveler... Mais, prenez un Siège, maître Michaud, car c'est, je crois, ainsi qu'on vous appelle; et votre... ami peut s'asseoir également, si cela lui plaît.

En même temps, elle prit place majestueusement sur son grand fauteuil ar-

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murié, derrière lequel Claudin demeura debout. Michaud s'établit sur un tabouret fort bas a quelques pas d'elle, tandis que l'huissier se dissimulait de son mieux dans un angle de la salle, a portée du procureur. Celui-ci ne sachant trop comment entamer la conversation , la maréchale reprit :

— Vous m'apportez les compliments du père abbé et des moines de Sainte-Épine, maître Michaud ; je voudrais voir dans cet acte de déférence la preuve que vos patrons souhaitent autant que moi le rétablissement des bons rapports entre nous!

Ah! maître Michaud, ces moines n'auraient pas dû oublier quelles obligations ils ont

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coiitraclées envers la seigneurie de Ghàtiiion, pendant bien des siècles!

— Ils ne l'oublient pas, madame la maréchale, répondit le procureur d'un ton hypocrite, leur cœur est, j'ose le dire, pénétré de gratitude, quoique cette gratitude ne puisse aller jusqu'à leur faire abandonner des prétentions légitimes. Aussi s'associeraient-ils sans aucun doute k vos vœux, s'ils n'avaient la certitude que toute, votre noble famille ne les partage pas.

— Que voulez-vous dire, monsieur ?

— Je prie madame la maréchale de ne

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pas s'irriter coutre moi; je ne suis qu'un humble instrument de la volonté de Dieu, un serviteur indigne de M. l'abbé de Sainte- Épine. . . Cependant je ne puis vous cacher, madame, que la sainte communauté a reçu aujourd'hui même, d'une personne qui vous touche de près, une injure qui contredit singulièrement vos bienveillantes intentions.

— Une injure, monsieur! et qui donc, je vous prie, aurait osé manquer de respect aux religieux de Sainte-Épine?

- Quelqu'un , madame la maréchale, qui leur a montré souvent, Dieu le lui

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pardonne! bien du mauvais vouloir.

M. le duc de Châtillon lui-même.

Et Michaud raconta comment un courrier, chargé pour le père abbé d'un message important, avait été arrêté sur la voie publique par le duc et son domestique Sans-Quartier; comment cet homme avait été renversé, maltraité et privé de son cheval ; comment enfin il était arrivé à Sainte-Épine dans le plus piteux état.

La maréchale baissait tristement la tète; Claudin n'était moins consterné, mais pour une cause différente; il soupçonnait de quel message devait être porteur le courrier de l'abbaye.

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— Si encore, poursuivit le procureur eu levant les jeux au ciel, M. de Châtillon avait eu quelque motif honorable pour excuser de pareils excès, notre sainte communauté eût pu dévorer cet outrage ; mais le but de ces actes de violence était luimême un scandale. M. le duc avait besoin du cheval de notre messager pour courir après une femme perdue que les exempts venaient d'arrêter en vertu des ordres du roi.

La maréchale poussa un gémissement, et Cécile qui, a demi cachée par les amples rideaux de la fenêtre, avait été oubliée des principaux ^ acteurs de cette scène, répondit par un profond soupir.

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— Maîlre Michaud, demanda madame de Châtillon d'une voix, altérée, èles-vous bien sûr que les choses se soient passées ainsi?

— Le doute n'est pas possible, madame; un de nos pères, qui revenait à l'abbaye par la route de Tours, a vu de loin comment M. de Châtillon, aidé de son domestique, mettait en déroute les gens du roi, et comment il délivrait cette femme impure. Il a même échangé quelques mots avec les exempts, dont l'un paraissait être fort maltraité.

La pauvre mère se couvrit le visage.

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— Mon Dieu! miirmura-l-elle, m'avezvous assez éprouvée!

Après une courte pause, le procureur reprit :

— Je déplore vivement, madame, de déchirer ainsi votre cœur maternel ; mais à qui nous plaindre, sinon a vous, des insultes que nous recevons du chef de la famille? Cependant ne croyez-vous pas que ces insultes piiissent être pour quelque chose dans la conduite future des révérends pères envers la noble maison de Châtillon. Ils sont humbles de cœur et miséricordieux; ils m'ont expressément recommandé de vous accorder toutes les

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faveurs qui pourront se concilier avec mon devoir.

— Que voulez-vous dire? demanda la maréchale i dont une nouvelle et poignante angoisse venait étreindre le cœur au milieu de ses autres angoisses; de quoi s'agit-il donc ?

— Nous y voici, pensa Glaudin.

Micbaud toussa d'un air de malaise.

— Madame , balbutia-t-il les yeux baissés, vous né pouvez avoir oublié l'ancierine créatice que le monastère s'est vu dans la nécessité de faire valoir contre

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