TROISIEME PARTIE
Lft FAILLITE
Les voyageur».
La tempête révolutionnaire se déchaîna sur la France, et les mauvais jours commencèrent pour la famille de Châlillon comme pour toute la noblesse française.
Au moment où la crise se déclara, celle m ij
famille se composait de trois membres principaux. C'étaient d'abord le chef de la maison , Jean IV, duc de Ghâtillon et de Montconlour, lieutenant du roi et gouverneur de la province de Bresse ; puis ses deux oncles Charles et Philippe de Châtillon, alors très âgés l'un et l'autre. Charles de Châtillon, qu'on appelait simplement le coadjuieiir, parce qu'il était coadjuteur de l'archevêque de Bourges, ne voulut jamais émigrer. Dépouillé de tous ses bénéfices ecclésiastiques, il vivait fort modestement a Paris, prétendant qu'il était trop vieux pour faire un voyage en pays étranger, quand il fut dénoncé par ua domestique. Le pauvre vieillard, traduit devant le tribunal révolutionnaire, fut exécuté avec un grand nombre d'autres personnes
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de condition , au milieu desquelles son nom resta confondu et oublié.
La fin de Philippe de Châlillon, son frère, qu'on appelait le marquis^ fut moins obscure et moins pacifique. Le marquis de Châtillon, ancien aide-de-camp du maréchal de Saxe, avait la froide intrépidité d'un militaire. Gomme son frère, ir ne voulut pas émigrer , mais pour un autre motif; chasseur passionné, il habitait, au moment de la Révolution, le château de son neveu, et, en l'absence du duc, il prenait soin que le gibier ne se multipliât pas trop dans la forêt de Châtillon. Tout occupé de chevreuils et de sangliers , il ne s'aperçut pas du terrible orage qui se for*
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mail autour de lui. Jusqu'au dernier moment il nia le péril, afin de n'avoir ni a le prévenir ni même à y penser. Enfin pourtant, un jour que, la trompe au cou et un fouet a la main, il allait partir pour la chasse, une bande déguenillée, poussant des cris féroces^ envahit la cour tout a coup. Le marquis ne fit que rire d'abord, et voulut écarter les assaillants du manche de son fouet; aussitôt des piques et des sabres furent levés sur lui ; on lui tira même un coup de fusil qui ne l'atteignit pas. Transporté de colère, il arracha une carabine des mains de son piqueur; un homme tomba. Alors commença une sanglante mêlée; le marquis, soutenu par quelques gens dévoués, et notamment par Blanchard, le régisseur, se battit comme
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un liou contre les irisurg(»s ; mais la victoire dut rester au nombre. Le marquis et le fidèle Blanchard lurent tués, et leurs têtes, coupées, fifrurèrent au bout d'une pique. Les domestiques s'enfuirent ou se cachèrent, et le soir même, a la suite du pillage, le château neuf devenait la proie des flammes.
Mais ce fut seulement plus lard que le duc de Châlillon apprit la dévastation de sa demeure héréditaire et la mort tragique de ses deux oncles. Comme nous l'avons dit, au commencement de la Révolution, il était gouverneur de la Bresse. 11 avait épousé une jeune et charmante dame de race germani(|ue, venue en France k la
suite de la reine Antoinette, et que cette reine aimait beaucoup. La duchesse était peu fortunée mais de grande naissance, d'une beauté merveilleuse et du plus aimable caractère. Aussi cette union avaitelle toujours été heureuse, bien que les deux époux vécussent habituellement séparés. M. de Châtillon résidait à Bourg, tandis que sa femme remplissait à Versailles un poste de confiance auprès de la reine. C'était b peine si chaque année le duc et la duchesse se réunissaient pendant quelques semaines , et ces trop courtes réunions ne faisaient qu'aviver leur tendresse mutuelle.
M. de Chalillon, plein de dévoiimcnt
pour la cause monarchique, luttait avec énergie dans son gouvernement contre les passions révolutionnaires, et ne songeait pas a quitter la France, quand un soir une chaise de poste s'arrêta devant son hôtel ; une femme en descendit : c'était la duchesse, qui arrivait en toute hâte de Paris. Elle était alors enceinte de plusieurs mois, et ce voyage précipité, en pareille circonstance, devait avoir les causes les plus graves. En effet, elle portait. dans la doublure de sa robe des lettres adressées par la reine a ses beaux-frères le comte de Provence et le comte d'Artois, alors à Coblentz. Le duc et la duchesse de Châtillon avaient l'ordre exprès de remettre ces lettres en personne. M. de Châtillon ne connut pas d'abord la vérité sur cette
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mission; il ne soupçonna pas que la reine, voyant sa jeune darae d'honneur incapable de supporter, dans l'état où elle se trouvait, de terribles émotions, avait voulu les sauver, elle et son mari, en les obligeant a émigrer. Les lettres étaient par elles-mêmes insignifiantes; mais le duc crut sincèrement qu'il s'agissait de quelque grande entreprise dont dépendait le salut de la famille royale. La moindre hésitation dans ce cas lui eût semblé une trahison ; il partit donc la nuit même avec sa femme, et ils se hâtèrent de franchir la frontière de Suisse.
Ils ne revinrent pas en France, comme on peut le croire, et pendant toute la pé-
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riode révolutionnaire on n'entendit plus parler d'eux. Leurs biens furent déclarés propriété nationale et mis en vente. Les terres, les fermes, les forêts furent adjugées a vil prix, et payées en assignats, suivant l'usage. Cependant, vers 1801, le château ou plutôt les ruines du château de Ciiâtillon n'avaient pas encore trouvé d'acquéreur. On se souvient, en effet, que le bâtiment neuf avait été incendié ; quant aux vieilles tours, elles étaient, depuis bien des années déjk, complètement inhabitables. Les spéculateurs de la bande noire calculèrent que la démolition de ces constructions gothiques coûterait le double de ce que vaudraient les matériaux dans un pays où la pierre n'est ni rare ni chère ; la balance établie entre les dé-
bourses et les bénéfices probables, chacun avait cru prudent de s'abstenir. C'était a cette circonstance que les habitants du bourg voisin devaient de voir toujours ces nobles débris dominer d'une manière pittoresque leurs paisibles habitations.
Ou fut donc fort surpris à Châtillon quand on sut que le duc revendiquait la propriété de ces ruines, et que le gouvernement d'alors était disposé a les lui rendre. En effet, la restitution se fit à la grande hilarité de certains railleurs, qui trouvaient la libéralité de l'État assez peu coûteuse. Toutefois, le nom des anciens seigneurs venait de retentir de nouveau dans le pays, et cet événement donna lieu
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à un de ces traits de désintéressement qui furent beaucoup plus communs qu'on ne pense à cette époque.
Nous savons déjà comment le régisseur Blanchard était mort courageusement à côté du marquis de Châtillon. La veuve de ce brave homme, lors de la vente des biens de la famille, avait acheté du prix des modestes économies de son mari une ferme assez importante, située à une petite distance du château. Le marché était avantageux ; cette ferme valait huit ou dix fois ce qu'elle avait coûté, et la veuve qui la faisait valoir avec le secours de son fils, excellent agriculteur, en tirait le meilleur parti. Cependant, aussitôt que l'on eut des
nouvelles certaines du duc de Chàlillon, la bonne femnie s'empressa d'écrire a son ancien maître, toujours réfugié à l'étranger. Elle exposait avec simplicité que l'achat de la ferme n'avait eu d'autre but que de conserver ce domaine au légitime propriétaire ; qu'en conséquence le duc de Châtillon pourrait en reprendre possession quand il voudrait. La réponse ne tarda guère ; le duc acceptait cette restitution, non sans adresser les plus grands éloges a la veuve de son ancien régisseur. Un banquier de la ville voisine était chargé de rembourser la somme avancée en échange des titres de propriété. L'affaire fut arrangée ainsi; mais comme madame Blanchard et sa famille allaient quitter la ferme, arriva du fond de l'Aile-
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magne une lettre directe de M. de Ghâtillon, qui priait madame Blanchard, dans les termes les plus afTectueux, de rester chargée de l'exploitation, moyennant un loyer modique. La veuve, à son tour, accepta cette proposition, et depuis ce temps elle avait continué a gérer la ferme avec autant de zèle que de probité.
Maintenant donc que les anciens seigneurs du pays avaient recouvré une petite portion de leur héritage, on pouvait raisonnablement espérer leur retour dans leur province originaire. Les temps étaient devenus plus calmes ; la noblesse n'avait rien a redouter en France que la pauvreté, et déjà bon nombre d'émigrés étaient rentrés dans leur patrie, oii le gouvernement
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du premier consul leur promettait protection et sécurité. Cependant la famille de Châtillon ne se pressait pas de profiter de ces avantages. On parlait vaguement d'une maladie grave dont la duchesse avait été prise, et qui l'empêchait de voyager ; or, le duc avait pour sa femme une si grande affection qu'il n'eût voulu pour rien au monde se séparer d'elle. On disait aussi que M. de Châtillon, ruiné par la Révolution, ne se souciait pas de reparaître avec une humble fortune dans le pays où son nom avait brillé de tant d'éclat. Mais tous ces bruits étaient confus, souvent contradictoires , et rien de réel ne semblait devoir les confirmer.
Tel était donc l'état des choses vers l'an
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1810, quand, par une journée d'été, une petite carriole, conduite par un voiturier dont le nom s'étalait en gros caractères rouges sur la caisse jaune du véhicule, montait lentement la route poudreuse qui conduisait a Châtillon. Dans celle voiture, peu différente d'un coucou de nos jours (s'il en existe encore), se trouvaient deux voyageurs dont le costume annonçait des étrangers. Le plus âgé était un homme de soixante ans environ , aux traits nobles et réguliers, dont le sourire doux et placide prenait pourtant, a certains moments, un caractère d'ironie mélancolique. Ses manières, d'une distinction suprême, inspiraient le respect sans repousser la bienveillance, et sa tristesse paisible résultait peut-être de grands chagrins supportés
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avec une pieuse résignation. 11 portait un ebapeau a cornes ; ses cheveux étaient poudrés, bien que la mode de la poudre et des cbapeaux à bords relevés commençât a paraître un peu surannée. Le reste de son costume consistait en une longue redingote de coupe ancienne, en culotte de velours noir et en bas de soie qui faisaient ressortir la rondeur de ses jambes bien modelées, qu'on appelle aujourd'hui jambes d'ancien régime.
L'autre voyageur, jeune homme d'une vingtaine d'années, paraissait être le fils du premier. Mince, élancé, blond, il présentait réchaniilîon le plus gracieux du tyi>e germanique. Sa figure fraîche et
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blanche avait une expression de rêverie ; son œil bleu clair, limpide et profond, s'animait parfois jusqu'à lancer des flammes. Il était vêtu d'une polonaise de v^'lours, serrée a la taille, d'un pantalon collant couleur chamois ; des bottes a la hongroise lui montaient jusqu'aux genoux. Dans cet équipage il ressemblait k quelque élégant étudiant de l'Université d'iéna ou de Gœttingue.
Les rapports les plus affectueux et les plus tendres semblaient régner entre eux, quoique nuancés de respect de la part du jeune homme. Pendant le voyage leur conversation avait été assez vive : le fils faisait sans cesse des questions au\([nolles
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le père répondait avec une patience inaltérable. Quoique l'un et l'autre parlât français sans aucun accent, ils s'entretenaient le plus souvent en allemand, sans doute pour dérouter la curiosité du conducteur, qui, assis sur le devant de la voiture, recueillait avec avidité chaque mot dans ses grandes oreilles béantes. Mais plus on avançait, plus l'entretien devenait languissant, et bientôt il s'éteignit tout à fait, comme si chacun des interlocuteurs eiit cédé a quelque puissante émotion intérieure.
Au moment où la voiture atteignit le sommet du coteau qu'elle venait de gravir avec tant de peine, un vaste panorama
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s'offrit aux yeux des voyageurs. C'était d'abord la vallée pittoresque et bien cultivée que traversait la rivière ; la forêt avait disparu, sauf quelques bouquets de bois éparpillés au milieu de prairies récemment fauchées et de champs de blë miir. L'ancien moulin banal s'était transformé en fabrique, dont les eaux de l'écluse mettaient en mouvement les rouages compliqués. La chapelle de l'abbaye de Sainte -Épine et une partie de cloîtres avaient été détruites pendant la Révolution ; il ne restait plus de ces vastes constructions qu'un corps de logis servant de magasin à l'usine, et ce vieux débris gothique, badigeonné a l'eau de chaux, tranchait par sa blancheur avec la verdure foncéedes plantations environnantes. Plus
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près des voyageurs, au fond de la vallée, s'étalait le bourg de CliâlilloD, dont les maisons proprettes, aux toits rouges, aux volets verts, annonçaient l'existence d'une bourgeoisie nombreuse et aisée. Sur la gauche, au sommet d'un mamelon aride, se dressaient les vieilles tours, les murs ébréchés , les pignons lézardés et croulants de l'ancien château fort de Cbâtillon.
Ce fut cette portion du tableau qui, tout d'abord, attira l'attention des voyageurs. Au moment où le sombre squelette du château se dessina sur le ciel en lignes grandioses, le plus âgé des deux sortit de sa mélancolie sereine. Il tressaillit ; une espèce de frisson parcourut ses membres. 4*^ -^^"«-^^ f>t«4A^'«.
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Il saisit une main de son fils et Ja serra fortement dans la sienne; puis, étendant l'autre bras vers les ruines, il dit d'une voix altérée : ' " " -^ ^ ^
— Ernest, voici Chàtillon! -^«^ Mri^U^^^
— Chàtillon ! Chàtillon ! répéta le jeune homme en se penchant hors de la voiture.
Ils se turent de nouveau ; mais leurs regards ardents demeuraient invariablement attachés sur le même point, et leurs mains continuaient a se serrer avec un^ VlgUôuf éigniflcative. ^'^ ^ ^xa^K^
Cependant le voiturier, à qui le silence pesait et qui d'ailleurs n'était pas fâché de connaître un peu mieux^ ces voyageurs, crut le moment favorable pour entamer la conversation. Voyant le père et le fils absorbés par la contemplation des ruines, il dit d'une voix enrouée : ^<^ ^f /t^*v^
— Ah ! ah ! vous rei>ardez ces masures de la-liaut? De fameuses pierres tout de même! Je me suis laissé dire qu'il demeurait la, dans l'ancien temps, des gaillards de nobles qui menaient joyeuse vie... ça n'avait que la peine de naître. Mais la ré^ volution est venue et les ci-devant ont dû Ja damer... Dame! chacun son tour, comme dit l'autre.
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Et il se mil à rire en lançant un coup de fouet aux maigres liaridelles qui traînaient la carriole.
Le visage du jeune voyageur s'étail empourpré d'indignation ; mais un sourire de son compagnon suffit pour le calmer, ils échangèrent quelques mots en allemand; puis le père dit au voituricr :
— Arrêtez-nous ici, monsieur; nous avons l'intention de visiter ces ruines pitloresques, et nous nous rendrons a»^Md * au bourg de Cliâlillon. Pour vous, alJez nous attendre a l'auberge des i\.\mvs du ducy où vous déposerez nos bagages et où .
VOUS nous ferez préparer des chambres et un souper.
— L'auberge des Armes du duc^ répéta le conducteur en cherchant dans sa mémoire; je ne connais pas cela... Mais attendez, je crois que vous voulez parler de l'auberge du père Bonivet. Un finaud, le père Bonivet, et qui a de quoi ! Autrefois son auberge s'appelait au Bon patriote^ et maintenant elle s'appelle au Grand vainqueur. Mais je me souviens qu'en effet, sous l'ancien régime, la maison s'appelait les Armes du duc. Ainsi donc, c'est au Grand vainqueur que je vais faire préparer le logement de ces messieuis?
•^ k Vmb^t^B de M, Bonlvêl, qmï quf
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soit le nom actuel de celle maison, el vous annoncerez l'arrivée de MM. de Rosemberg'.
En parlant ainsi le père et le fils avaient mis pied à terre et s'éloignaient rapidement. Le voiturier les suivit un moment des yeux.
— Rosemberg ! i^rommela-t-il ; c'est un nom étranger. Je me doutais bien qu'il y avait un de a côté de leur nom ! Ces aristocrates, on a beau faire, il en reste toujours. Maist^tDBil! ne faut rien dire, noire temps est passé... 11 reviendra peut-êlre^ bah!
Il fouetta ses rosses poussives et la carriole disparut bientôt dans un nuage de poussière.
Cependant les deux voyageurs qui se donnaient le nom de Rosemberg avaient pris un sentier âpre et tortueux qui conduisait au sommet de la montagne. Ernest marchait le premier avec une ardeur fiévreuse, oubliant que son père, moins robuste et moins alerte, avait peine a le suivre. Bientôt il s'en aperçut et revint tout confus vers M. de Rosemberg, a qui il offrit le bras en murmurant :
— Pardonnez-moi, mon excellent père, c'est Châtillon !... Châlillon!...
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Enfiii ils pénétrèrent par une brèche de la muraille dans l'enceinte des ruines, et ils purent les contempler de près avec tous leurs navranis détails. Rien autour d'eux ne pouvait troubler leurs méditations. Ces lieux étaient déserts. On n'entendait d'autre bruit que les croassements des corbeaux voltigeant autour des tourelles aux ap[)roches du soir. Le ciel, sombre et nébuleux, semblait s'associer lui-même au pieux recueillement de ces voyageurs qui tenaient sans doute à ces débris par un lien inçi)nnu. ^'^ ^
Us firent quelques pas au milieu des pierres sculptées qui jonchaient le sol. L'un et l'autre avait le chapeau à la main,
comme dans une église. M. de Rosemberg dit à son fils :
— Eh bien! Ernest, comprenez-vous pourquoi je n'ai jamais voulu que votre mère vît la lugubre dévastation de cette belle demeure qu'elle aimait tant autrefois? Son âme se fût brisée de douleur!
Ernest soupira et leva les yeux au ciel.
Ils poursuivirent leur promenade, et M. de Rosemberg voulut expliquer a Ernest la destination première de ces constructions délabrées. Il lui nomma
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lui fit remarquer surtout le donjon, dont les voûtes intérieures s'étaient effondrées, de sorte qu'on apercevait le ciel à travers ses étroites fenêtres, mais qui conservait encore son air de fruste solidité. Il le conduisit de même au milieu des débris du château neuf. De ce côté, les ruines avaient un caractère plus récent et par conséquent plus triste; le temps n'avait pas jeté son manteau sur ces informes décombres. A travers les pierres calcinées, on distinguait encore des fragments de poutres et môme de meubles carbonisés. La grille de fer, chef-d'œuvre de serrurerie, qui fermait autrefois la cour d'honneur, avait disparu ; la cour elle-même offrait une inextricable forêt de ronces et de chardons. Cependant M. de llosemberg.
avec une étonnante sûreté de mémoire, retraça le plan primitif de cet immense édifice, en décrivit les splendeurs et les merveilles, et il termina en disant d'une voix très émue :
— Et puis, mon cher Ernest, c'était là que je suis né. ; -^(^/iam^ ^x^»*«^ ^^^
Le jeune homme écoutait avec une attention religieuse. Voyant son père s'attendrir, il l'embrassa en silence. Au bout dé quelques secondes, Rosemberg reprit ion calme habituel :
— Nous ne devons pas oublier un de-
voir imporlani ; nos ancêtres reposent ici, cl, depuis l)ien des années , personne n'est venu s'ai^enouiller sur leurs tombes! Ernest, allons a la chdi^e\\e^t>%cc^jC(A.<Ar^ e^-<y.
Ils se dirigèrent en eiïet vers l'église; mais Ih encore que de changements! Lé clocher avait été renversé; la voiite s'était écroulée, et par le portail sans porte on pouvait voir le sanctuaire profané, les piliers rongés par la pluie, les statues de marbre sans têtes et sans bras, le sol vert de mousse et souillé par la fiente des oiseaux de proie. / /"^^ ^^^ r^/*^M^/r* .
Un autre chagrin les attendait dans l'intérieur. Les tombeaux que contenait
régiise, selon l'ancieM usage, avaient été violés en 93, ei l'on avait déplacé les pierres tumulaires. Cependant M. de Rosemberg reconnut plusieurs larges dalles sur lesquelles étaient gravées des figures d'évêques et de chevaliers avec des légendes en caractères gottiiques; il apprit rapidement à son fils de quels illustres personnages elles avaient recouvert les cendres, et ils s'agenouillèrent pendant quelques instants.
Ces devoirs remplis, ils se disposaient a se retirer, quand ils remarquèrent, dans un angle obscur de la chapelle, un monument de simple apparence que M. de Kosemberg ne se souvenait pas d'avoir vu
DE CHATILLON i'if}
jadis a cette place. Ce tombeau, ouvrage de mains inhabiles, paraissait contenir encore les restes du mort dont il devait rappeler la mémoire. Il consistait en une pierre sculptée qui n'avait pas été destinée dans l'origine a cet usage. Une petite croix de fer la surmontait ; mais ce qu'il y avait de plus étrange, cette sépulture, au milieu de la dévastation des autres, semblait soigneusement entretenue ; aucune herbe parasite, aucun décembre ne la déshonorait; une couronne de bleuets, toute fraîche encore, était posée sur la croix et des bouquets de fleurs champêtres jonchaient la tablette de pierre.
— Qu'est ceci? dit iM. de Roseml)eri(
il Vi