‹ Le spectre de ChatillonChapitre 13 sur 20 · S0 LE SPECTRE · texte numérisé non relu

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— Je n'ai rien vu; vous vous serez trompé. Qui pourrait venir a pareille heure dans ces tristes lieux? Mais il se fait tard, mon fils, et il est temps de partir. ^' -....,..* ,/,

Ils s'acheminèrent vers la porte de la chapelle. Ernest regardait à droite et à gauche; mais l'apparition ne se renouvela

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Comme les deux Rosemberg suivaient un étroit sentier pour sortir du labyrinthe compliqué formé par les décombres, le père reprit d'un air pensif :

— Je sais maintenant à qui notre oncle

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le marquis doit cette sépulture chrétienne dans la chapelle de Châlillon. C'est encore la, sans doute, une bonne action de madame Blanchard, la veuve de mon fidèle régisseur. Pauvre madame Blanchard ! elle doit être**te vieille ! Mais nous allons descendre au bourg par l'ancien chemin beaucoup plus commode que celui que nous avons suivi pour venir, et nous passerons devant la ferme de la Censé, qu'habite maintenant madame Blanchard; pourquoi ne nous y arrêterions-nous pas quelques instants?

— Très volontiers, mon père, j'ai une grande impatience de connaître cette digne femme.

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— Et de plus, Ernest, vous verrez la propriété qui, avec ces ruines, est tout ce qui nous reste des biens de nos ancêtres.

— 11 nous reste autre chose, mon père, dit Ernest avec vivacité; il nous reste notre nom, ce beau nom de Châtillon que je peux apprécier maintenant a toute sa valeur. Né en Allemagne, je connaissais seulement notre famille par les récits de mon excellente mère, si douce et si modeste, par les rares explications que vous me donniez, et toujours avec réserve.

Mais, en présence de cet imposant débris de la grandeur de nos aïeux, mon orgueil se révolte, et je ne saurais plus supporter ce nom obscur sous lequel vous avez

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voulu cacherjusqu'ici le duc el le marquis de Cbàtilloo.

— Ce nom obscur, ce nom de l'exil, est aussi le nôtre, mon fils, dit le duc, qu'on a reconnu sans doute depuis longtemps; et si vous le quitliea pour un autre plus brillant, êtes-vous bien siir que vous gagneriez au change ?... Tenez, Ernest, nous avons tout le temps d'arriver à la Censé avant la nuit; reposons-nous donc ici un moment et nous causerons un peu de nos projets, et wc-u^*. V

Les voyageurs (suite) .

On était sorti de la cour d'honneur malgré les broussailles, et on se trouvait a l'endroit où commençait autrefois la grande avenue qui traversait la forêt.

Mais, comme nous l'avons dit, la forêt et

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l'avenue n'existaient plus; a leur place on apercevait des champs bien cultivés, de beaux pâturages. Au pied de la colline que couronnait l'ancien château, s'élevait une ferme importante. De magnifiques troupeaux de bœufs et de moutons rentraient a rétable en agitant leurs cloches fêlées; les moissonneurs, montés sur leurs chariots , faisaient entendre des chants joyeux ; les chiens aboyaient, les toits fumaient; et ce mouvement, ce bruit, ce bien-être, contrastaient avec le silence et la désolation qui régnaient un peu plus haut, dans les ruines.

Les voyageurs s'assirent sur des pierres moussues, et contemplèrent le tableau

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paisible qu'ils avaient maintenant sous les yeux. Ernest, ou plutôt le marquis de Châlillon attendait respectueusement qu'il plût a son père de prendre la parole.

Voyant que le duc se taisait, il dit avec timidité :

— Je crains de vous avoir offensé, mon père ; et cependant serais-je donc coupable si je revendiquais mon droit de représenter une des familles les plus illustres et les plus pures de la noblesse française ?

^- C'est précisément, mon fils, reprit ï& vieux duc en soupirant, parce qu'elle est illustre et pure, parce qu'elle a laissé par^ tout les souvenirs de sa grandeur et de sgs

générosité, qu'il devient impossible pour nous de porter ce nom... 11 serait un fardeau trop lourd pour nos épaules et nous écraserait.

— Et pourquoi cela, je vous prie ? demanda Ernest dont l'œil bleu s'animait. >h<^*v.

— Parce que nous sommes pauvres, mon fils, et que nous entrons dans un siècle matérialiste où rien ne saurait compenser le défaut de fortune. Nous sommes une grandeur tombée, une gloire éteinte; comme ceS; ruines, nous sommes un monument croulant et irréparable d'une puissance passée. Vous parlez du seigneur de Châtillon ; où est-il? où sont les honneurs

qui l'attendent quand il revient, après tant d'années d'absence, dans ses domaines?

où est son costume éclatant avec ses ordres et ses cordons? où est sa voiture a six chevaux? où sont ses vassaux, ses paysans, ses gardes, pour tirer des coups de fusil a son arrivée; ses laquais en ■^<-^ livrée pour faire la haie sur son passade, les jeunes filles vêtues de blanc pour lui offrir des bouquets, le bailli pour le complimenter, le majordome pour lui présenter le vin d'honneur? où sont ses écuries dans lesquelles quarante chevaux 'attendaient son caprice? où sont ses meutes et ses piqueurs? Regardez autour de vous, Ernest; tout est mort, tout s'est effacé comme un rcve... Il n'y a ici que dévastation, solitude, silence funèbre, et deux

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voyageurs, deux passants inconnus, un vieillard brisé par le malheur et un enfant sans expérience, qui s'arrêtent un moment pour comparer la splendeur d'autrefois et la misère présente !

Ernest baissa la tête et demeura pensif.

— Eh bien, mon père, dit-il après une pause, qu'est -il besoin de cet attirail étranger? Ne saurions-nous vivre dans la médiocrité? Notre abaissement actuel n'a rien de déshonorant; il est l'effet d'événements supérieurs et de la méchanceté des hommes. Qui serait assez injuste pour nous reprocher notre chute imméritée,

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notre pauvreté relative supportée avec courage?

— Vous ne savez guère, Ernest, ce que vous demandez et à quoi vous voulez vous exposer! Je suppose que, malgré votre caractère bouillant, vous puissiez rester indifférent aux clignements d'yeux, aux ricanements étouffés, aux mots insultants que vous remarquerez sur votre passage.

Je suppose que vous puissiez demeurer impassible quand vous entendrez dire autour de vous : « Voyez -vous ce noble » ruiné ; c'est le descendant des sei- > gneurs qui possédaient tout le pays ! » Oui, je vous crois trop fier, Ernest, pour

relever de pareils outrages, bien que leur

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retour fréquent puisse exaspérer à la fin l'âme la plus stoïque et la mieux trempée. Mais ce n'est pas tout ; un duc de Châtillon, pour ses anciens vassaux, ne peut être un bourgeois économe, et la charité la plus lar^e est traditionnelle dans sa famille. Aussitôt que la nouvelle de notre retour sera répandue dans le canton, toutes les misères, toutes les souffrances accourront à nous comme vers un refuge ; on nous rappellera qu'autrefois nos pères faisaient relever les chaumières incendiées, nourrissaient les familles obérées par une mauvaise année, accordaient des pensions aux vieillards infirmes et dotaient les filles pauvres. Et quand des mains tremblantes se tendront vers nous, quand des voix suppliantes nous implo-

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reront, aurons-nous le courage de tourner le dos, et de rappeler à ces malheureux comment ils se sont élevés contre nous et les nôtres au jour de leur, colère? Enfin si, émus de* pitié, nous laissons tomber dans la main du mendiant une aumône proportionnée à l'état de noire fortune actuelle, n'est-il pas a craindre que la parcimonie de cette aumône ne semble une odieuse dérision? Non, mon fils, un duc de Châlillon doit être magnifique dans ses dons, fastueux dans ses aumônes, lors même que l'or dont il est prodigue serait sa dernière ressource ; et s'il veut être mesquin, ménager, avare,^pourquoi prendrait-il le nom et le titre de duc de Châlillon?

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Ernest élail dig^ne de comprendre ces sen limants, et il gardait le silence.

— Mon fils, continua le duc comme entraîné par ses pensées, nous ne sommes pas les seuls dont le cataclysme social, commencé il y a vingt ans, ait changé la raison d'être ; toute la vieille noblesse française subira désormais les conséquences inévitables de ce fatal bouleversement. En l'absence de lois protectrices, devenues impossibles dans la société moderne, elle se débattra misérablement contre des nécessités fatales. Un jour viendra sûrement, tôt ou tard, où tout gentilhomme devra renier le titre et le nom de

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son père, car il>^ seraient une gène dans la îuUe (le la vie, et plus qu'une gêne, peut-être un ridicule... Voyez-vous un baron commis chez un bancjuier, et un duc clerc de procureur?... La Révolution a voulu anéantir brusquement la noblesse, elle n'y est pas parvenue ; mais la noblesse n'est pas moins condamnée à traîner une existence chancelante jusqu'à ce qu'elle meure sans bruit. Elle disparaîtra comme ces grands fleuves qui, après un cours de plusieurs centaines de lieues, se divisent en mille bras fangeux avant d'arriver à l'Océan, et se perdent inconnus dans de vastes marais oîi l'œil ne saurait les suivre.

Ces réflexions, exprimées par le repré-

senlant d'une illustre famille, en présence des ruines de son cliâteau héréditaire, avaient le caractère solennel d'une prophétie. Le duc resta quelques moments encore plonp^é dans ses méditations, puis, se tournant vers son fils, il reprit avec son sourire bienveillant :

— Voyons, Ernest, ne vous suffît-il pas de savoir que vous êtes le descendant et l'héritier des seigneurs de Chàtillon, de vous sentir dignes d'eux? Ne cédez-vous pas à un sentiment de puérile vanité en voulant vous parer de ce nom dont l'illustration n'est pas de votre fait?

— Mon père, dit le jeune homme avec

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dignité, j'ose affirmer que je n'ai pas obéi, en vous adressant cette demande, à un sentiment dont je puisse rougir. Mes ancêtres ont mené dans ce pays une grande et somptueuse existence. Pourquoi ne nous y montrerions-nous pas à notre tour nobles et forts dans l'adversité, supérieurs à la mauvaise fortune?... Mais je me soumets a vos volontés, mon excellent père ; vous êtes plus sage et plus expérimenté que moi... Un mot pourtant encore. Nous possédons cette belle ferme, qui paraît d'un important produit; vous rapportez d'Allemagne une somme assez considérable, provenant de la vente de quelques biens de ma mère; avec ces ressources ne saurions-nous tenir ici un rang convenable, même en faisant une large part aux

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pauvres, selon les traditions de notre famille?

Le duc sourit encore, et posant sa main sur l'épaule de son fils, il dit avec indulgence :

— Ernest, il ne m'est pas permis de vous laisser d'illusions dangereuses; je vous parlerai donc par chiffres, dussé-je effaroucher votre poésie germanique. Cette ferme, dont je dois la restitution au désintéressement de madame Blanchard, est le plus net de notre fortune. Savez-vous quel en est le revenu? Trois mille livres environ ; c'était la somme que je donnais chaque mois a votre mère pour sa toilette, au

temps de notre opulence. Quant aux valeurs que j'apporte, elles consistent en une soixantaine de mille livres qui, placées au taux actuel de l'argent, peuvent produire encore trois mille' livres ; c'est donc en tout six mille livres de rente qu'il nous reste. Là-bas, dans ces maisons blanches du bourg de Châtillon, vous pourriez trouver des industries vulgaires qui rapportent annuellement bien davantage!

Quoique le jeune marquis n'eût pas une idée bien nette de la valeur de l'argent, une véritable consternation se peignit sur son visage; mais bientôt, honteux de cette impression, il reprit avec fermeté :

— Soit, mon père, nous nous résigne-

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rons à une existence modeste. C'est pour vous seulement que je crains les privations; pour vous, habitué a l'abondance et a la grandeur... Oui, oui, nous nous résignerons ; nous resterons MM. de Rosemberg. Vous serez encore aux yeux des gens de ce pays l'homme d'affaires et le fondé de pouvoirs du duc de Ghâtillon.

Mais ne craignez-vous pas d'être reconnu?

— Non, mon fils; je vous ai dit que je venais rarement a Ghâtillon dans ma jeunesse, et les malheurs m'ont bien changé depuis vingt ans... D'ailleurs, on oublie si vite!... Mais je vous remercie, mon Ernest, de votre condescendance à mes désirs. C'est un sacrifice, je le sais, pour un

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jeune homme fier tel que vous... Mais ce sacrifice Je l'espère, ne sera pas de longue durée ; bientôt peut-être nous reprendrons sans inconvénient notre nom et notre titre héréditaires !

— Serait-il possible? demanda le jeune marquis de Ghâtillon avec empressement.

Quel événement pourra donc chanj^er votre détermination ?

— J'attendrai, mon enfant, que nous ayons acquis une fortune suffisante pour soutenir notre rang.

— Ainsi donc, mon père, vous avez l'espoir que plus tard...

— Je vous dirai tout, Ernest. Si éloignés que soient de vos idées uies projets actuels, il faut que vous les connaissiez, et votre esprit droit ne peut manquer de les approuver.

Il se tut un moment, comme s'il eût cherché un moyen de faire un aveu difficile. Enfin il étendit la main vers la vallée oîi commençait a se répandre une vapeur bleuâtre.

— Voyez-vous la-bas, reprit-il, un vaste bâtiment blanc qui s'élève a quelque distance de la rivière ? C'est tout ce qu'il reste de la vieille abbaye de Sainte-Épine, fondée par Bernard le Gaucher, le chef de

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noire race. Ce bâtiment, ainsi que le moulin, appartient aujourd'tiui a M. Jacquet, homme plein d'expérience dans les affaires, et dont j'ai pu apprécier par moimême la probité. Il a établi à l'abbaye une x^'^" papeterie qui donne déjk les plus beaux résultats, et qui, soutenue par des capitaux plus considérables, est susceptible de prendre une extension immense. J'ai vu M. Jacquet a Paris, où il me connaissait seulement comme représentant du duc de Châtilion ; il m'a prouvé par les raisonnements et les calculs les plus positifs, que son usine, exploitée avec des fonds suffisants, pouvait produire des bénéfices énormes en très peu d'années. J'ai pris des

informations; ces assertions se sont trouvées exactes de tous [)oinls. Que vous di-

du^

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