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Le spectre de l'annexion

Le Star est repris de sa fièvre quarte à l'état aigu. Dans son eau chemar du "périlï germanique", il en est rendu, suivant l'expression pittoresque de lia Gazette, a voir une torpille aile mande dans chaque saucisson de Francfort.

Il y a quelques jours, relançant un lugubre professeur d'Oxford, il prédisait la dispersion des flottes anglaises, l'Allemagne triomphante, l' empire britannique anéanti. Puis, dans un dernier spasme et avec des accents imités d'Homère et d'Ezéchiel, il évoquait la vision des maux qui fondront sur le Canada le jour où "le trident de Neptune (!!) passera des mains de l'Angleterre à celles derAllemagne." Du reste, relisons cette tirade:

L'Empire britannique sera rompu en fragments.

La France sera forcée de marcher aux ordres de Berlin.

L'Europe sera dominée par un despote.

Les Etats-Unis verront la doctrine Monroe et leur autorité sur le Canal de Panama menacées par une puissance qui pourra commander toutes les armées de l'Europe et opposer à la flotte américaine trois dreadnoughts contre un.

Les Américains n'auront pas d" 'otage" comme le Canada pour obliger la plus grande puissance maritime du monde à respecter leur désirs.

Le Canada sera réduit à ses seules ressources.

Le capital britannique sera dissipé et cessera d'alimenter si généreusement nos entreprises.

Si nous restons indépendants, ce sera aux mêmes conditions dont jouit Cuba.

Si nous ne nous gouvernons pas comme Washington croit que nous devons le faire, nous serons bénévolement assimilés par l'Union américaine.

Nous paierons, comme contribution à la flotte américaine, plus que ce qui, donné aujourd'hui à la flotte anglaise, suffirait à nous sauver.

Nous perdrons notre drapeau nos institutions, notre système de gouvernement, notre régime judiciaire, NOTRE POUVOIR D'ABRITER LA LANGUE FRANÇAISE ET LA RE- LIGION CATHOLIQUE, nos industries, notre progression indépendante, notre nom, notre place dans l'histoire. (1).

Ne sentez-vous pas vos cheveux se dresser, votre chair frémir, votre âme défaillir comme aux approches du martyre? N'éprouvez-vous quelque chose des angoisses qui ont dû terroriser les passagers du Titanic lorsqu'ils ont vu la dernière chaloupe s'éloigner, le léviathan s'enfoncer dans le gouffre, le flot glacé les étouffer dans son étreinte implacable?

Entreprendre de discuter avec le Star serait peine perdue. La froide logique n'a aucune prise sur les prophètes, vrais ou faux, ni sur les hystériques: les uns voient, les autres écument; ils n'entendent ni ne raisonnent. Cependant, même chez les hallucinés, il y a des moments lucides, des échappées d'une rare clairvoyance. Ainsi, cet aveu indirect que le Canada est un otage qui sert aux Etats-Unis à imposer leurs désirs à l'Angleterre. Toute l'histoire des relations anglo-américaines établit la vérité de cette théorie, dont le Canada a subi les conséquences, depuis l'abandon du Maine jusqu'au sacrifice des frontières de l'Alaska, en passant par la libre navigation du Saint-Laurent et l'accès à nos pêcheries côtières. Cette histoire n'est pas nouvelle, et tous les Canadiens la connaissent ou devraient la connaître; mais il est intéressant d'en noter la trace non douteuse dans les colonnes du Star, au moment même où le journal jaune adjure le peuple canadien de se saigner aux quatre

(1) Voir le "Star" du mardi, 9 juillet 1912: "Is there a German mena-

membres afin de fortifier la puissance navale de la Grande-Bretagne. A quoi bon ce sacrifice, si la marine anglaise est impuissante à nous protéger contre la domination des Américains? Car c'est cette domination que l'école jingo-impérialiste nous présente toujours comme la conséquence de l'affaiblissement de la puissance anglaise et du triomphe de l'Allemagne. Dans ses crises les plus aiguës, alors qu'il va jusqu'à la vision de ila flotte allemande maîtresse de toutes les mers et arrachant aux Etats-Unis la souveraineté du canal de Panama, le Star lui-même n'a pas encore déliré jusqu'au point de voir l'Allemagne entreprenant lr conquête diu sol canadien, sa flotte fût-elle vraiment trois fois su péri eu à la flotte aimiéiriioaine.

C'est évidemment au "spectre de l'annexion" que l'on se prépare à avoir recours pour effrayer les petits enfants du Canada et les jeter dans les bras de l'impérialisme à outrance. Et c'est là-dessus qu'il est bon de s'arrêter un instant et de raisonner, tandis qu'il en est encore temps, non pas avec les malades déjà pris de peur, ni avec les énergumènes ou les farceurs qui s'efforcent de créer la panique, mais avec les gens de bon sens qui se sont préservés jusqu'ici de la contagion.

Dans tous les pays, il y a des épouvantails qui ne ratent jamais leur effet, pourvu que les exploiteurs qui s'en servent les fassent manoeuvrer au moment opportun. Combien de ministères ont été renversés, en France, sous la monarchie de juillet, par les tirades contre "la perfide Albion." Le spectre de l'anti-cléricalisme, donné par Bismarck à la troisième république, a servi pendant quarante ans; et il n'est pas encore tout-à-fait passé de mode. Il a fait plus de mal à La France et plus de bien à l'Allemagne que l'annexion de l'Alsace-Lorraine et le paiement des cinq milliards.

En Angleterre, la peur de l'invasion française durait encore soixantedix ans après la disparition du camp de Boulogne, après Trafalgar, après Waterloo. Elle a inspiré, en partie, l'attitude du gouvernement britannique pendant la guerre franco-prussienne. La peur d'une descente russe aux Indes explique seule les bévues diplomatiques de l'Angleterre en Asie — y compris la plus lourde: l'alliance anglo-japonaise.

Les deux périls les plus redoutables qui menacent l'Angleterre aujourd'hui sont le réveil des Asiatiques et la prépondérance de l'Allemagne en Europe. Or, ces deux périls, l'Angleterre, hypnotisée pendant un siècle par la "peur française" et la "peur russe", les a préparés de longue main, savamment, patiemment; et aujourd'hui que le résultat dépasse ses espérances, une troisième "peur", née des deux autres, la saisit à la vue du danger qu'elle a créé. Et ceux-là même qui ont le plus travaillé à faire naître et grandir ce danger, les jingos-impéfrialistes anglar accroissent, alimentent et exploitent cette panique au profit de leurs calculs de parti ou de leurs intérêts sordides.

Nos jingos canadiens ont compris qu'ici la "panique allemande" ne suffirait pas. Ils y ont déjà ajouté la "nécessité de sauver la France"; mais même manipulée dans une boutique moins suspecte que cette pauvre Patrie, où tant de vessies desséchées attendent encore leur lumignon, cette grotesque exploitation des préjugés de race ne produirait aucun effet. A moins d'être triplement cuirassé d'ignorance, comme on peut l'être dans certains recoins d'Ontario où l'on entretient sur le peuple

de Québec les notions les plus folles, nul Canadien sensé ne peut ignorer que les Canadiens-français sont aussi séparés de la France, sur le terrain politique et international, que leurs compatriotes anglais peuvent l'être de l'Allemagne et des Etats-Unis. L'argent dépensé pour nous monter ce bateau est aussi gaspillé que le million employé à l'achat du Xiobé; et les sustenteurs de faux patriotisme ne tarderont pas à s'en apercevoir.

Non; pour amener le peuple canadien au degré voulu de panique et d'affolement, il faudra recourir encore une fois au démon familier, à notre hobby national, au fantôme toujours efficace de l'ogre américain. Il avait merveilleusement servi contre les rouges de 1854; il a aidé puissamment à faire accepter la Confédération; il a ruiné la campagne de l'union commerciale; il a produit son plein effet dans la dernière lutte contre la réciprocité. Il a opéré pour le mal et pour le bien du pays; parce que, comme toutes les causes de panique nationale, il agit sur la crainte instinctive d'un danger réel et permanent. Utilisé à propos, par de véritables hommes d'Etat — tels Macdonald et Blake en 1891 — il a détourné le peuple d'expériences dangereuses. Exploité à outrance par des démagogues, comme l'an dernier, contre la réciprocité, et cette année, pour la marine et le militarisme, il finira par produire le contraire de l'effet qu'on en attend.

Si l'on veut sincèrement préserver le Canada de l'absorption par les Etats-Unis, il importe de ne pas exagérer le péril, d'en rechercher les causes réelles et permanentes au lieu d'en inventer d'imaginaires, et d'adopter les moyens efficaces de détourner le danger.

Or, c'est tout le contraire que les jingos impérialistes ont fait dans la lutte contre la réciprocité et qu'ils se préparent à répéter pour la marine.

A propos de la réciprocité, ilsont grossi démesurément les menaces d'annexion politique; ils en ont faussé les causes et la portée. On objectera peut-être que le succès a merveilleusement répondu à leurs efforts. Oui, en apparence; mais il est certaines victoires dont il faut attendre le lendemain avant de décider ce qu'elles valent. Les élections provinciales du Québec et davantage celles de la Saskatchewan démontrent la force inattendue des contre-courants.

Puis dans cette mêlée complexe qu'est une élection générale, après quinze ans d'administration par les mêmes hommes et le même parti, multiples sont les causes du revirement de la faveur populaire. Même en admettant que la tentative de réciprocité ait été la cause principale de la défaite du parti libéral, cela n'implique nullement que le peuple canadien, même celui d'Ontario, ait voté contre le traité à cause du danser de il'abisoirptioin politique, et surtout qu'il' se soit laissé dominer principalement par la terreur que les politiciens et les journalistes torys ont cherché à lui insuffler à haute dose et à jets continus. La maladresse et l'irréflexion qui avaient marqué la conduite du ministère Laurier dans ses négociations avec le gouvernement américain; l'affolement produit chez les libéraux par la défaite de Drummond-Arthabaska; le regain d'ardeur et de confiance chez les conservateurs, que la campagne et la victoire nationalistes avaient fait surgir des tombeaux où ils gisaient depulis si longtemps; la violence deis convoitises réveillées, par l'espérance du triomphe et du butin, dans tant d'estomacs réduits depuis

quinze ans à la portion congrue; enfin — et surtout, peut-être — la formidable coalition des intérêts pécuniaires qui se crurent, à tort ou à raison, sérieusement menacés par la convention douanière — voilà autant de causes, sans parler des scandales administratifs, chancres de tous les pouvoirs moribonds, qui ont aidé à la victoire du parti conservateur dans une aussi forte mesure, au moins, que le culte du drapeau britannique et la crainte de l'absorption américaine.

Dams urne lutte pour la marine et l'impérialisme militaire, la plupart des causes qui ont milité contre la réciprocité et le gouvernement Laurier feraient défaut ou même se retourneraient contre le ministère conservateur.

De plus, personne n'a fait le décompte des votes perdus pour les conservateurs, en 1911, par l'exploitation grotesque, écoeurante, du drapeau britannique, et encore moins l'analyse des sentiments de dégoût produits par les appels frénétiques à la religion et au nationalisme des Canadiens-français contre le "spectre de l'annexion." Dans notre province, je le sais pertinemment, votes adverses, abstentions et dégoûts ont été nombreux. Aujourd'hui, ils seraient multiples. Si les ministres et les députés conservateurs de Québec, élus presque tous grâce à la profession fausse ou sincère qu'ils ont faite des principes nationalistes, accieptaienlt de jouer un rôle dans [Ile mélodrame dont le Star et la Patrie sont en train de monter les scènes à effet, s'ils tentaient d'exploiter, au profit d'une marine ou d'une contribution militaire ou navale, les arguments anti-américains du Star ou les appels ultra français de la Patrie, Técoeurement serait intense.

De ce qu'il en résulterait pour ou contre l'un ou l'autre des partis, pour ou contre l'un ou l'autre groupe d'exploiteurs qui se dénoncent mutuellement pour les mêmes crimes, qui exploitent à tour de rôle les mêmes passions, les mêmes préjugés, les mêmes appétits — et qui au fond s'entendent comme larrons en foire, sauf sur un point: le partage des dépouilles que chacun des deux partis veut pour lui seul — peu nous en chaut.

Mais précisément parce que les succès des partis no-us sont indifférents, et que nous restons invinciblement attachés à la défense de nos idées, nous voyons dans l'absorption américaine un danger réel, le plus permanent de ceux qui menacent la pérennité de la confédération canadienne, et nous considérons comme un accroissement de ce danger toute exploitation fausse ou exagérée qu'on en peut faire.

Et afin d'éclairer sur ce point les gens de bonne foi, impérialistes ou autres, qui veulent, comme nous, conserver le lien britannique et l'unité canadienne, tout en préconisant des méthodes et un régime que nous croyons moins efficaces que les nôtres, il est à propos, me semblet-il, de marquer franchement révolution sensible qui s'est opérée dans l'esprit des Canadiens-français sur ce sujet de l'annexion.

Du DEVOIE, 16 juillet 1912.

Pourquoi les Canadiens-Français n'ont plus peur de P annexion

Dans la courte analyse que je veux faire, je n'entends pas exprimer ce que pensent ou ressentent les nationalistes, mais noter aussi impartialement que possible les opinions qui se dessinent chez beaucoup de Canadiens-français, les instincts qui se développent en eux, les tendances qui s'accentuent et, par suite, les conséquences qu'il en faut attendre.

Les Canadiens-français, c'est un fait définitivement acquis à l'histoire, ont été les adversaires les plus fermes et les plus constants de l'annexion aux Etats-Unis. A une époque où ils tenaient dans leurs mains le sort de la colonie, ils ont refusé de se joindre aux rebelles des colonies anglaises; ils ont résisté aux appels de Lafayette et de la France; ils ont versé leur sang pour la défense du drapeau et des institutions britanniques; plus tard, ils ont opposé une résistance invincible à tms les mouvements annexionnistes, à toute politique fiscale ou administrative susceptible de favoriser la force centripète de la grande république américaine.

Mais ils commencent à douter de l'utilité de leurs efforts; et surtout iJis se demandent ce que leur ont valu deur fidélité constante à la couronne d'Angleterre et leur dévouement inlassable à l'unité canadienne. Ils cherchent en vain les preuves de lia (neconnattissance de leurs compatriotes d'origine anglaise, qui ont pourtant travaillé moins longtemps et moins durement qu'eux à l'édification de la patrie commune dont ils réclament aujourd'hui la plus grosse part.

On a grand tort, dans les milieux impérialistes et, plus généralement, dans le Canada anglais, de prendre le peuple canadien-français pour une population ignorante, naïve, facile à conduire par les préjugés ou le sentiment. Faciles à conduire, les Canadiens-français le sont, trop peut-être. Mais ils ont, comme tous les doux qui se fâchent, des puissances de colère qu'il est plus difficile d'apaiser que de prévenir. Ils sont aussi très observateurs. D'esprit plus ouvert et plus cultivé que leurs compatriotes anglais, vivant au Canada et en Amérique depuis plusieurs générations, et surtout possédant l'énorme avantage des deux langues, qui fait à peu près totalement défaut aux Anglo-Canadiens, ils savent ce qui se passe au-delà des frontières de leur province beaucoup plus exactement que les Anglo-Canadiens, — même ceux qui habitent Montréal ou Québec, — ne connaissent les conditions, les sentiments et les opinions du peuple de Québec.

Doués d'une forte dose de bonne humeur et de seins commun, les Franco-Canadiens haussent les épaules lorsqu'ils lisent lies insanités qu'on débite ,suir leur compte dams les journaux anglais du Canada, dans les parlements, dans les synodes et les chaires d'églises protestantes, dans les loges orangilstes et jusque sur le dos des haridelles au poil plus ou moins bllanic qui persistent à célébrer, chaque année, la gloire de Guillaume d'Orange et la victoire de la Boyine, pourtant fort étrangères au Canada, à son histoire, à sa constitution, à ses besoins actuels.

Mais s'il se moque des mots, le Canadien-français prend plus au sérieux les lois, les actes administratifs et surtout l'ensemble des faits,, des usages, des coutumes qu'on veut lui faire subir.

Or où en est-il, cent quarante ans après sa défense de Québec contre Arnold et Montgomery, cent ans après la bataille de Châteauguay, soixante-dix ans après les injustices de l'Acte d'Union de 1841? Et surtout où en est-il quarante-cinq ans après l'inauguration du régime fédératif qu'on lui a fait accepter comme le remède à tous ses maux, comme la solution du problème des races — ce rcfïime que son auteur principal, sir John A. Macdonald, définissait, après un quart de siècle, comme celui de "l'égalité absolue" dans le partage des droits des deux races: droits "des langues, des religions, des propriétés et des personnes?"

Il en est à se faire dire qu'en loi et en l'ait, ses droits sont confinés à la province de Québec, comme ceux des sauvages dans leurs réserves. Sa langue, l'un des deux idiomes officiels du pays, est exclue de l'enseignement donné dans la plupart des écoles publiques auxquelles il apporte l'appoint de ses contributions; et l'on menace de restreindre encore davantage la maigre part qui est faite à cet enseignement dans ses propres écoles de l'Ontario.

On qualifie de révolutionnaires et de démagogiques les efforts inouïs qu'il lui faut tenter pour faire reconnaître un usage partiel de cette même langue dans tous les services publics organisés par les parlements de son pays et subventionnés par le trésor dans lequel il verse sa part d'impôts.

Il faut s'abuser étrangement sur la crédulité des Canadiens-français pour oser imprimer, en l'an de grâce 1912, comme le Star le faisait il y a quelques jours et comme tant d'autres l'ont dit et écrit: "Absorbés dans l'Union américaine, nous perdrions .. .notre droit de donner asile à la langue française et à la religion catholique."

Déjà, à propos de réciprocité, on a fait valoir cet argument absurde. 11 est temps qu'on le sache: les Canadiens-français ne mordent pas à cet appât. Ils observent attentivement, je l'ai noté, ce qui se passe dans le Canada anglais. Ils connaissent également les conditions où se trouvent leurs compatriotes émigrés aux Etats-Unis.

Longtemps, ils ont cru, avec raison, que leur langue, leur religion, ou plutôt leur organisation religieuse, et leurs traditions nationales étaient mieux sauvegardées au Canada qu'aux Etats-Unis. Cette conviction s'affaiblit rapidement.

L'hostilité, la malveillance ou le mépris que les Américains manifestaient autrefois contre eux, décroissent dans la proportion où lss mêmes sentiments désobligeants grandissent dans le Canada anglais.

Pour La religion, quelle différence existe, à l'égard des catholiques, entre la constitution et les lois américaines et Ha constitution et les. lois des provinces anglaises du Canada?

Dans la vie sociale, dans les journaux, dans les nfoeurs générales, les catholiques ne sont pas moins respectés aux Etats-Unis que dans les provinces les plus éclairées de la Confédération; et dans nul Etat, ils ne reçoivent la bottée annuelle d'injures et de calomnies odieuses et ridicules que leur déversent sur la tête les pontifes démodés de l'orangisme canadien. Nulle part, aux Etats-Unis, les Canadiens-français ne s'en-

tendent continuellement traiter d'ignorants, de demi-sauvages, de "priest ridden population". Ils ne sont pas accusés périodiquement de conspirer avec la "hiérarchie" et le Pape de Rome pour empiéter sur la liberté des citoyens américains et saper ou violer la constitution et les lois. Et pourtant, les évêques et les catholiques américakis n'ont jamais rendu à la république les services incalculables que l'épiscopat et Le peuple canadiens-français ont rendus à l'Angteterre et à la Confédération canadienne.

Sans doute, les Franco-Américains, ceux de la Nouvelle Angleterre surtout, ont eu à subir de rudes assauts dans certains diocèses de la Nouvelle Angleterre; et leurs misères de cette nature ne sont pas finies. Mais ce sont là des questions d'économie interne de l'Eglise, qui n'ont aucun rapport avec la constitution, le drapeau ou la nationalité au sens politique du mot. Et la preuve, c'est que les Acadiens ont connu et connaissent encore les mêmes misères, que les Canadiens-français de certains diocèses d'Ontario subissent aujourd'hui les mêmes assauts.

Il y a toutefois une distinction à faire: aux Etats-Unis, la population protestante et les pouvoirs publics restent indifférents et laissent évêques et fidèles régler leurs disputes en famille. Au Canada, les loges orangistes et les politiciens démagogues font chorus et tendent la main aux évêques assimilateurs pour les aider dans leur oeuvre de persécution ou de tracasseries.

Veut-on parler d'instruction publique, d'enseignement religieux à l'école, d'écoles séparées? En quoi la situation des Canadiens-français et des catholiques aux Etats-Unis diffère-t-elle sensiblement de celle des Canadiens-français et des catholiques des provinces anglaises du Canada où les écoles séparées n'existent pas ou n'existent plus? En ceci seulement qu'aux Etats-Unis, les Canadiens-français et les catholiques n'avaient aucuns droits particuliers, tandis qu'au Canada on leur a enlevé ceux qu'ils possédaient; et pourtant ces droits étaient garantis par les lois, par les promesses les plus solennelles des hommes d'Etat et,, ce qui aurait dû compter davantage, par la dette de reconnaissance que la Couronne d'Angleterre et les Anglo-Canadiens avaient contractée envers eux.

Dans l'Ontario, la seule province où l'on n'a pu encore détruire La base des garanties constitutionnelles de l'enseignement catholique, les Canadiens-français, comme les autres catholiques, subissent des assauts violents iet répétés dirigés contre leurs écoles confessionnelles, et l'on menace maintenant de soumettre renseignement de leur langue maternelle à un régime odieux dont l'équivalent ne se trouve que dans la Pologne prussienne.

Et ceci nous amène à la question des langues. Il faut être mauvais plaisant ou singulièrement aveugle pour venir parler aujourd'hui de l'abri (shelter) que la langue française trouve au Canada et qu'elle perdrait par l'annexion aux Etats-Unis. L'emploi légal du français existait au Manitoba et dans les Territoires du Nord-Ouest. Il a été supprimé avec la complicité du parlement canadien. Dans aucune des provinces anglaises du Canada, la langue française ne jouit aujourd'hui du moindre privilège légal et ne trouve un asile plus large et plus hospitalier que dans la république américaine. Dans plusieurs de ces provinces, et notamment dans la plus importante, l'Ontario, cette langue, la plus par-

faite des temps modernes, la langue de la diplomatie et de la science pure, dont la connaissance est nécessaire à tout homme cultivé, cette langue se heurte à des préjugés, des haines, une hostilité, une ignorance à la fois odieuse et grotesque, dont on ne trouverait aucune trace dans les Etats les plus sauvages de la république américaine — là où la loi de Lynch et le brigandage régnent en maître. Les hebdomadaires du Nouveau Mexique et de l'Oklahoma rougiraient d'imprimer les insanités qui se débitent à ce sujet dans certains quotidiens d'Ontario.

"Mais, répliquera-t-on, la langue française n'en reste pas moins l'un des idiomes officiels du parlement fédérai. Jamais vous ne conserveriez ce privilège sous l'empire de la constitution américaine." Croiton vraiment que ce privilège paraîtra longtemps d'un prix inestimable aux Canadiens-français, s'il se réduit à la traduction de lois indigestes, de rapports officiels et des élucubrations de nos parlementaires?

Grâce à l'ignorance incroyable des hommes d'Etat, des magistrats, des avocats, et des fonctionnaires anglo-canadiens — sauf une partie de ceux qui habitent la province de Québec — l'usage de la langue française est presque disparu de nos débats parlementaires, de la Cour Suprême, de la Cour de l'échiquier et de la Commission des chemins de fer.

Mais ce qui est plus caractéristique encore, c'est l'hostilité ou l'apathie de la plupart des Anglo-Canadiens de tonte catégorie contre le parler d'un quart de leurs compatriotes, de la plus ancienne population du pays, de celle qui a fait le plus de sacrifices pour le maintien de l'unité canadienne et la conservation des droits de la Couronne d'Angleterre en Amérique.

La seule université Harvard, aux Etats-Unis, fait plus pour la haute culture française que toutes les universités anglo-canadiennes — McGill excepté, bien entendu. On entend plus souvent et mieux causer en français dans les cercles cultivés de Boston, de New-York, de Washington, non-seulement qu'à Toronto, mais même que dans les milieux anglais de Montréal, lia ciinquième ville française du monde, aiu coeur même de cette province de Québec où la minorité a nglo -protestante jouit de la situation la ip lus avantageuse que jamais miinoritié religieuse ou nati maie ait obtenue.

Et ceci m'amène à lia situation parti cuillère de Québec, à la "réserve" où les Canadienis-français vivent aussi libres que Iles Irequois de Saint- Régis oiu de Caughnawaga.

17 juillet, 1912.

TU

La Province de Québec et ses "privilèges"

La situation constitutionnelle de Québec ne diffère nullement de celle des autres provinces de la Confédération. Son autonomie, l'autorité de sa législature, la juridiction de ses tribunaux sont exactement celles des autres provinces de l'Est et de la Colombie Anglaise — sauf que la minorité anglo-protestante y possède certaines garanties additionnelles dont la minorité française des autres provinces est privée, ou dont elle a été dépouillée. Tels les articles relatifs à l'emploi de la langue angolaise à la législature, dans les plaidoiries, etc. La minorité française possédait les mêmes droits au Manitoba et au Nord-Ouest, mais le parlement canadien les a supprimés ou laissés disparaître, sous prétexte que les Canadienis-français y sont moins nombreux que les Mormons et les Galiciens. Je me demande ce qui arriverait le jour où les Juifs étant devenus plus nombreux dans le Québec que les Anglo-Saxons — éventualité fort possible — la législature de Québec substituait le yiddish à l'anglais comme seconde langue officielle de la province? Tel aussi cet autre article de la constitution qui interdit à la législature de Québec, de modifier à sa guise les limites ou le nombre des douze circonscriptions électorales communément désignées sous l'appellation de "comtés anglais."

La majorité française pourrait, à bon droit, voir dans ces textes l'indice d'une méfiance injurieuse et d'autant plus injustifiable que seule, dans toute la confédération, elle n'a jamais tenté de diminuer d'un iota la somme des droits et des privilèges de la minorité. Mais précisément parce qu'ils n'ont jamais songé à traiter les autres autrement qu'ils voudraient eux-mêmes être traités, les Canadiens-français ne récriminent nullement contre ces garanties. C'est même leur principal titre de gloire qu'en aucune occasion la minorité anglo-protestante n'a été obligée d'invoquer la protection des lois, soit dans les cours de justice, soit au tribunal suprême de l'opinion publique.

Parlons maintenant de la situation particulière des Canadiens-français dans leur "réserve" de Québec. Les trafiquants en loyalisme et les prédicants de l'impérialisme ne se font pas faute de nous rappeler, avec plus d'insistance que de délicatesse et d'exactitude historique, les "privilèges extraordinaires" dont nous jouissons et que, du reste, nous avons conquis par un siècle de luttes* opiniâtres et mérités par une fidélité constante à l'Angleterre. C'est principalement au sujet de nos privilèges de Québec que les exploitants du "spectre de l'annexion" ne manquent jamais de s'écrier: "Voilà tout ce que vous perdriez si l'Allemagne était victorieuse de l'Angleterre et par conséquent le Canada dévoré par l'ogre américain."

Ecartons pour l'instant le débat sur ces deux points : la victoire probable de l'Allemagne et l'annexion du Canada aux Etats-Unis, comme conséquence inévitable de cette victoire. Bornons-nous à poser aux montreurs de fantômes cette simple question:

Si le Canada était annexé à la République américaine, et que la province de Québec devint l'un des Etats-Unis, lequel des droits, privilèges, usages, coutumes, lois, codes,. chartes, qui existent aujourd'hui dans cette province, serait abrogé, amoindri ou modifié en quoi que ce soit?

Cette question, les Canadiens-français n'avaient jamais songé à se la poser tant qu'ils avaient pu continuer à croire que le Canada était vraiment leur patrie, à laquelle ils devaient tous leurs efforts et où ils pouvaient réclamer leur part de tous le s bénéfices. Mais depuis quelquesannées, on leur prêche un patriotisme nouveau, on veut leur imposer de nouvelles pratiques et un rite inusité. On s'efforce de leur faire consentir des sacrifices extraordinaires pour l'empire et de les envoûter dans une immense combinaison de forces navales et militaires dont la direction politique et stratégique restera forcément entre les mains d'un gouvernement et d'un parlement soumis à la seule volonté du peuple du Royaume-Uni. Par ailleurs, une longue série d'échecs et d'humiliations,, qui ne semble pas près de finir, les a forcés de reconnaître qu'en dehors de leur "réserve" de Québec, ils ne possèdent ni plus ni moins de privilèges qu'aux Etats-Unis et qu'ils sont même traités avec infiniment moins d'égards par leurs "frères" anglo-canadiens que leurs compatriotes émigrés aux Etats-Unis par les descendants des "Bostonnais", l'ennemi séculaire contre qui ils défendirent l'intégrité du sol canadien et l'honneur du drapeau britannique. On leur clame sur tous les tons: "Versez votre sang pour l'Empire et vos deniers dans le trésor impérial, aidez-nous à défendre la neutralité de la Belgique, à sauver la France et à écraser l'Allemagne, endurez même sans mot dire toutes les humiliations dams l'Ontario et l'Ouest; car tout cela, c'est le prix très modique des "privilèges extraordinaires" dont vous jouissez, et surtout du plus glorieux de tous, celui d'être citoyens du plus grand empire du monde,, le seul sur lequel le soleil ne se couche jamais! Si vous refusez d'adorer nos dieux, vous tomberez dans la géhenne éternelle, l'abominable république américaine, là où il n'y aura pour vous que pleurs. et grincements de dents!" ^

Mais le Canadien-français n'est guère porté à changer de religion ou de parti. Très croyant, il n'est pas du tout superstitieux et ne se laisse pas facilement apeurer par les histoires de revenants. Il y a beau temps qu'il ne croit plus au loup-garou. Et lorsqu'on lui fait un charivari, il lâche le chien de garde et court au poulailler et à la laiterie avant de faire des exorcismes.

Né Normand, le Canadien ne conclut pas un marché sans savoir ce qu'il donne et ce qu'il reçoit. Il ne mord pas aux belles phrases des maquignons et des revendeurs de clinquant.

A force d'entendre vanter les beautés de l'empire britannique et dénoncer les iniquités de la république américaine, il s'habitue à faire des comparaisons. Et dans ce travail d'observation, il cède peu à peu au sentiment instinctif qui porte tout esprit indépendant à se rebiffer contre les cultes qu'on cherche à lui imposer et à regarder avec plus d'intérêt les personnes et les objets qu'on veut lui faire prendre en horreur.

La question que je posais, il y a un instant, aux impérialistes outranciers, revient naturellement à l'esprit du Canadien-français chaque fois qu'il subit un nouvel assaut. Il cherche une réponse dans le domaine des lois et dans celui des faits; et que trouve-t-il?

Un seul article de la constitution américaine touche à ce qu'il regarde comme son patrimoine national: c'est le premier des articles additionnels, qui décrète que "le Congrès ne peut faire aucune loi relative à l'établissement d'une religion, ni en interdire le libre exercice. . ."

Ceci n'est guère propre à le terroriser. Car, outre que l'Eglise catholique n'est nullement "établile" dans le Québec, au sens où l'entendaient lies auteurs de Ta constitution américaine, ce texte ne vise que le Congrès et ne touche nullement aux pouvoirs des Etats.

Quant à l'enseignement de la religion ou d'une langue quelconque à l'école, et aux lois scolaires en général, ainsi qu'à l'emploi des idiomes dans les législatures ou les tribunaux d'Etat, la constitution est muette sur tous ces points. Par conséquent, en vertu du Xe article additionnel, ils restent soumis à la juridiction exclusive des Etats.

En fait, par l'opération de cet article X, la province de Québec et sa législature jouiraient dans l'union américaine d'une autonomie beaucoup plus étendue que sous l'empire de la constitution canadienne.

Je me résume.

L'horreur séculaire du Canadien-français pour l'annexion est presque totalement disparue; il a cessé d'y voir le pire danger pour sa foi et sa nationalité. Il constate que la confédération canadienne n'a guère tenu les promesses d'égalité, de partage équitable des privilèges et des charges que ses auteurs lui annonçaient. Et surtout il est forcé de reconnaître que la reconnaissance et même le simple esprit de justice n'étouffent pas ses compatriotes anglo-canadiens. En somme, il se demande s'il n'a pas fait un marché de dupes.

"Mais, dira-t-on, c'est un véritable plaidoyer en faveur de l'annexion que vous faites — ou tout au moins une thèse pour démontrer que les Canadiens-français sont prêts à l'accepter."

Ce n'est ni l'un ni l'autre.

J'écarte mes sentiments personnels qui, pour plusieurs motifs, restent plus britanniques et moins américains que ceux de la majorité de mes compatriotes anglais ou français. J'ai tout simplement fait la synthèse d'opinions éparses, d'observations accidentelles, d'impressions intermittentes, recueiillies, depuis quelques années, dans des milieux très divers. Les sentiments qui s'en dégagent n'ont pas encore de cohésion. Ils ne constituent ni une mentalité constante ni un courant continu d'opinions. Mais ils se coordonnent et tendent, comme les molécules d'un corps gazeux soumis à l'action de la pompe foulante, à se solidifier sous les coups de piston que les Canadiens-français reçoivent de l'impérialisme à outrance et du loyalisme exalté, sous les coups de matraque qu'on leur prodigue dans plusieurs des provinces anglaises, et aussi par l'effet des efforts stupides qui tendent à les refouler dans leur "réserve" de Québec. Il dépend entièrement de la clairvoyance et du bon vouloir de la majorité anglo-canadienne d'accélérer, de retarder ou d'arrêter cette évolution.

Ai-je besoin d'indiquer ce qui arriverait si les assimiiateurs atteignaient leur but, dans l'Eglise ou dans l'Etat?

Lord Elgin écrivait à lord Grey, en 1848:

"Je suis parfaitement convaincu de l'inopportunité de tous ces efforts qui tendent à dénationaliser les Français. Généralement, ces tentatives produisent un résultat contraire à celui qu'on en attend, car elles raniment le feu

des* préjugés et des animosités nationales. Mais supposons qu'elles réussissent, quel sera le résultat? VOUS POUVEZ PEUT-ETRE, PAR DES PROCEDES DE CE GENRE, "AMERICANISER" LES HABITANTS FRANÇAIS DE LA PROVINCE; MAIS, SOYEZ-EN CERTAIN, VOUS NE LES "ANGLICISE- REZ" JAMAIS. Faites-leur sentir, au contraire, que leur religion, leurs moeurs, leurs traditions, leurs préjugés mêmes, sont plus respectés ici que dans toute autre portion de ce vaste continent — et alors qui osera affirmer que la dernière main qui soutiendra le drapeau anglais sur le sol d'Amérique ne sera pas celle d'un Canadien- français1? (1)

Ces paroles du plus remarquable des gouverneurs du Canada, avant la Confédération, restent éternellement vraies. Elles sont peut-être encore plus vraies aujourd'hui qu'il y a soixante ans; — comme cette riposte d'un Ecossais tory de Montréal à lord Durham — "Milord, Canada must be English, euen if it should cease to be British" — reste l'expression d'opinion la plus sincère de cette catégorie d'Anglo-Canadiens chez qui le fanatisme de race domine le patriotisme et l'attachement au drapeau, à la constitution et à la couronne.

Il nous reste à examiner dans quelle mesure et sous quelle forme se présente le danger réel de l'absorption américaine, ainsi que le moyen le plus efficace de l'éviter.

(1) "Letters and Journal of James, VlIIth Ear] of Elgin,,; edited by Thomas Walrond, C. B., London, John Murray, 1873.

18 juillet, 1912.

Le danger réel. — L'américanisation morale des Anglo- Canadiens.

Quel que soilt l'avenir, prochain ou lointain, lie. Canadien-français est essentiellement canadien. Il reste même profondément britannique ■ — au moins par habitude, par instinct ou par raison, sinon par un sentiment plus ardent que, du reste, son alssoicijé angloi-canadien ne s'est guère préoccupé d'entretenir.

A ce double titre, il est prêt à de nouveaux sacrifices pour maintenir l'unité et l'indépendance du Canada et le lien qui l'unit à l'Angleterre, et par conséquent pour détourner tout danger d'absorption du Canada par les Etats-Unis. Mais à cela, il met deux conditions, qu'il croit essenti elles à l'objet désiré. La première, c'est que les intérêts du Canada priment tout, même l'avantage de l'Angleterre; la seconde, c'est que le peuple anglo-canadien fasse aussi sa part de sacrifices à la cause commune, qu'il cesse de le considérer comme le paria de la confédération, et qu'il accepte enfin de le traiter comme un collaborateur, un associé et un frère.

Pour tout dire, l'attitude de certains Anglo-Canadiens l'étonné et lui fait parfois douter de la sincérité de leur patriotisme et de la pureté de leur amour pour la mère-patrie. Il ne peut réconcilier leurs démonstrations tonitruantes de loyalisme avec leur aveuglement stupéfiant en face des dangers réels qui menacent l'unité de la confédération, et moins encore avec leur persistance à laisser croître ie péril et même à l'accélérer.

Il comprend difficilement que la manière la plus efficace de contribuer à la grandeur et à la sécurité de l'empire soit d'aller guerroyer sur toutes lies mers du globe, avant d'avoir adopté les mesures les plus élémentaires pour assurer la défense du territoire canadien, surtout lorsqu'il recueille à chaque page de l'histoire et jusque dans les aveux des impérialistes le témoignage éclatant que la flotte anglaise est impuissante à protéger le Canada contre la seule nation réellement capable de le conquérir: les Etats-Unis.

Il lui semble absurde que le Canada puisse et doive "sauver" l'Angleterre et la France, préserver la neutralité de la Belgique, anéantir la flotte allemande dans la mer du Nord, tenir l'Autriche et l'Italie en respect dans la Méditerranée, quand il lui reste tant à faire pour mettre sa propre demeure en ordre, et qu'il lui faudrait consacrer des années d'efforts intenses et dépenser des sommes fabuleuses pour compléter, sur son propre territoire, les oeuvres essentielles dont l'Angleterre est pourvue depuis des siècles.

Il ne prétend pas imposer sa manière de voir; mais il croit avoir le droit de formuler et de soutenir ses opinions sur toute matière qui intéresse le Canada, sans s'entendre taxer d'incivisme, lui, le plus ancien et le plus éprouvé des Canadiens. Il pense même pouvoir légitimement rester fidèle à une politique considéirée pendant un siècle, par les hommes d'Etat de la Grande-Bretagne, comme la seule efficace pour main-

tenir l'unité politique de l'Empire et en assurer la sécurité matérielle, sans se faire continuellement accuser de lâcheté, de sédition et d'ingratitude par des gens gui ont fait moins que lui pour conserver le Canada à l'Angleterre.

Mais ce qui l'étonné par-dessus tout et commence à jeter dans son esprit des doutes sérieux sur la sincérité de la plupart des Canadiens qui font étalage d'un loyalisme farouche et d'impérialisme intégral, c'est d'observer le contraste frappant qui marque leurs professions de foi impérialistes et leur attitude sur les questions vitales du Canada.

"Sauvons le drapeau et la constitution!" s'ècirienit les j frigos.

Volontiers, népond-iil, mais avant de défendre l'un et l'autre contre les 'ennemis de D'extérieur qui ne les ont pas encore attaqués, il est plus pressant de les préserver des ennemis de l'intérieur qui déchirent le drapeau et violent la constitution.

C'est beau, le culte du drapeau et de la constitution, mais ce qui vaut mieux encore, c'est le respect des principes, des traditions, du droit, dont le drapeau n'est que l'emblème, et la constitution la formule.

Il l'a toujours défendu, le drapeau; il l'a toujours respectée, la constitution. Peuvent-ils en dire autant, ceux-là qui font du drapeau, signe de ralliement, un objet d'inimitiés nationales, le signal de l'assaut de la force contre le droit, l'étendard de la domination brutale de la majorité sur la minorité? Peuvent-ils se rendre le même témoignage, ceux qui ne cessent de torturer et de rétrécir la lettre des lois afin d'en mieux violer l'esprit?

"Préservons-nous de la conquête américaine, conséquence de la prépondérance allemande!"

Que ne commencez-vous par vous garder contre la contagion universelle des idées, des moeurs et de la mentalité américaines qui marquent déjà toutes les manifestations de votre vie familiale, intellectuelle et sociale? C'est là une annexion morale, prélude de l'absorption politique, et autrement redoutable que les catastrophes que prophétisent les derviches hurleurs de l'impérialisme.

Mais tâtez-vous donc!

Américains, vous l'êtes déjà par la langue, par la prononciation nasillarde ,par l'argot familier, par le costume, par les habitudes de tous les jours, par la littérature yankee qui inonde vos foyers et vos clubs, par votre journalisme jaune, par les formules vantardes et solennelles, par le patriotisme tapageur et intolérant, par le culte de l'or, du clinquant et des titres.

Américains, vous l'êtes précisément par ce qui nous divise le plus: par votre système, servilement imité du modèle américain, d'écoles dites "nationales", où, faisant passer vos enfants sous le laminoir de l'uniformité, vous les formez, ou plutôt, vous les déformez à la parfaite image des petits Yankees — tandis que nous, nous restons fidèles au vieux principe britannique du respect à la liberté de conscience des pères de famille, j

Dans toutes ces sphères, les Canadiens-français ont résisté à la contagion, grâce à leur langue, ce parler français, le meilleur des préser-

vatifs nationaux, celui-là même dont plusieurs des vôtres veulent si follement priver le Canada.

Par malheur, dans le domaine de la vie nationale, où nous vivons côte à côte, mais où vous nous dominez par le nombre et par la langue, vous nous américanisez avec vous.

19 juillet, 1912.

L'américanisation de notre vie nationale. — Péril de Y immigration. — L'Ouest contre l'Est

"Conservons les institutions britanniques," dites-vous. — D'accord; mais tant vaut l'esprit, tant valent les lois. Et l'esprit qui anime les institutions d'un pays et en détermine le caractère, c'est dans les moeurs publiques et dans la mentalité des hommes d'Etat, des politiciens et des publicistes, qu'il se forme et prend sa nature et ses tendances.

Dans la forme même, nos institutions ne sont déjà qu'à moitié britanniques. Notre régime fédératif est imité de la constitution américaine.

Mais c'est par l'esprit surtout que notre vie nationale s'est transformée le plus profondément et devient de plus en plus une simple réplique de la civilisation américaine — avec cette différence qu'aux Etats- Unis, l'a reforme de radministratiion et des moeurs publiques a déjà fait des progrès marqués, tandis qu'au Canada la dégradation augmente.

Américains, nous le sommes par la tyrannie des organisations de parti, par l'abus effroyable du patronage, par l'influence des corporations et des boss, par la vénalité de nos politiciens, par le log-rolling et le lobbying qui infestent nos parlements, par le boodlage qui domine nos corps publics — fédéral, provinciaux et municipaux — par la disparition rapide du code de l'honneur dans les affaires, dans le commerce, dans l'exercice des professions libérales.

Il y a déjà quelques années, un fonctionnaire supérieur de l'une de nos principales compagnies de chemins de fer déclarait, dans une réunion intime, que de tous les parlements auxquels il avait affaire en Amérique, celui d'Ottawa était le plus dispendieux! Je doute que les prix aient baissé depuis que cette parole a été prononcée.

Nous touchons au moment où, comme aux Etats-Unis il y a quinze ou vingt ans, il sera interdit à tout homme qui tient à son honneur et à sa réputation d'aspirer aux fonctions représentatives, d"abord parce qu'à moins d'être puissamment riche ,il ne pourra satisfaire les appétits de la foule sans accepter des secours déshonorants, et ensuite parce qu'il ne voudra pas être confondu avec la bande des politiciens tarés.

Et dans l'ordre économique et social, où en sommes-nous?

L'organisation du travail canadien est pratiquement entre les mains des unions américaines. Le capital américain envahit nos industries, s'empare de nos forêts, de nos forces hydrauliques et de nos terres. L'épargne de nos banques alimente la spéculation américaine; et, aux époques de crise, le commerce canadien en souffre fortement. Une portion notable de nos voies ferrées ne sont que les annexes — adjuncts — des chemins de fer américains.

Sans doute, il n'est pas possible d'empêcher complètement cotte pénétration économique; et personne ne nie que le Canada y trouve des avantages matériels considérables. Mais l'unité nationale prime, à nos

yeux, la richesse matérielle; et du moins pourrait-on tenter quelque effort pour atténuer les conséquences les plus dangereuses de cette conquête.

A plusieurs reprises, les "démagogues" nationalistes ont appelé l'attention des pouvoirs publics sur ce péril. Les hommes d'Etat ont ri et haussé les épaules. Quelques-uns des plus ardents patriotes d'aujourd'hui ont même fait, avec les envahisseurs, de fort jolies affaires. Ils sont nombreux ces loyalistes à tous crins qui ne rêvent que guerre et carnage pour l'Angleterre, mais qui sont toujours prêts à vendre le patrimoine national, pourvu qu'ils touchent leur commission.

Aussi quand ils se tordent de douleur à la pensée du péril que courrait notre unité nationale, si nous vendions quelques balles de foin aux Américains; ou encore lorsqu'ils nous adjurent d'aller torpiller les vaisseaux allemands pour "sauver nos institutions", c'est à notre tour de hausser les épaules et de rire.

"Conservons notre caractère national!" Nous en sommes. Mais comment pouvons-nous croire à la sincérité ou à la lucidité de ceux qui voient démesurément les dangers qui peuvent nous venir de la mer Noire, de la Méditerranée ou de la mer du Nord, et qui s'obstinent à ne pas apercevoir le péril qui grandit en pleine terre canadienne et s'étend du Lac Supérieur aux Montagnes Rocheuses?

Les mêmes gens qui veulent nous entraîner dans toutes les guerres de l'empire ont favorisé ou accepté tacitement cette politique criminelle d'immigration qui est en train de faire du Manitoba, de l'Alberta et de la Saskatehewan un pays étranger aux anciennes provinces par sa population, ses moeurs, ses traditions, ses aspirations, ses exigences, ses idées politiques et sociales, accentuant ainsi de l'apport formidable de forces humaines hétérogènes, les différences profondes de climat, de sol et de production qui rendaient déjà si difficile l'unité de l'Ouest et de l'Est. Et quand nous avons voulu aider à l'oeuvre d'unification en enrayant ce mouvement, en parsemant ces territoires d'îlots détachés de la vieille terre de Québec, en y reproduisant autant que possible les conditions traditionnelles et fondamentales de la Confédération, en opposant à la langue, aux moeurs et aux traditions américaines le rempart de la langue, des moeurs et. des traditions françaises, quel accueil avonsnous reçu?

On nous a opposé toutes sortes d'entraves et de tracasseries; on a plus favorisé l'importation des Galiciens, des Doukobors, des Scandinaves, des Mormons, des Américains que celle des Canadiens-français et des Européens de langue française que nous aurions facilement assimilés. Un sous-ministre de l'Intérieur a pu, sans encourir le moindre blâme, aller réclamer en Angleterre l'écume des prisons et des workhouses et tendre les bras aux débris humains ramassés par l'Armée du Salut et la Church Armij, afin, disait-il carrément, de préserver le Canada du danger de la francisation (to be frenchified) . . Les compagnies de paquebots et de chemins de fer, subventionnées par le trésor fédéral, où l'on reçoit pourtant les contributions des Canadiens-français comme celles des autres contribuables, transportent à Winnipeg les immigrants des slums de Liverpool à meilleur marché que les fils des fermiers de Québec et des autres provinces de l'Est!

En quelques années, on a enlevé aux Canadiens-français de l'Ouest leurs écoles, l'usage officiel de leur langue et tout ce qui aurait pu contribuer à les attirer dans ce domaine national, payé, pour un tiers, de leurs deniers. Et lorsqu'ils ont réclamé, s'appuyant sur la constitution et sur les promesses solennelles des hommes d'Etat les plus émitnents de la Confédération, on leur a répondu brutalemenlt: "Vous êtes moins nombreux que nous, et même que les Mormons! Du reste, c'est ici pays anglais: si vous n'êtes pas contents, restez dans votre "réserve" ou prenez la route de l'exill!" Dans l'Ontario, oin déwoince r accroissement de leur nombre comme un péril national. "Nous ne voulons pas, disait naguère un missionnaire correspondant du Globe, d'une France de Louis XIV!!" Cet apôtre préfère sans doute les Siciliens et leurs couteaux, les Juifs de Pologne et les Syriens.

Et après tout cela, l'on s'étonne que le Canadien-français ne tressaille plus lorsqu'on lui parle "d'unité canadienne", "d'institutions britanniques", de "culte du drapeau"?

Dans l'intérêt même de leur cause, le Star, la Patrie et toute la troupe enrôlée dans ta croisade impérialiste n'ont qu'une chose à faire: c'est d'entreprendre une campagne en règle dont le but serait de rétablir la Confédération sur ses bases, de faire rendre aux Canadiens-français les droits dont on les a spoliés dans la moitié des provinces du Canada, de détruire les haines idiotes qui menacent sans cesse de les réduire à la situation 1 égaille des Peaux-rouges, et enfin de combattre énergique m eut le virus de raméiricani,sme qui empoisonne lie Gauada tout entier et particulièrement le Canada anglais.

A cette seule condition feront-ils croire à leur sincérité et obtiendront-ils des résultats durables. Autrement, les gens de bon sens arriveront à la conclusion que, de tous ces champions de l'impérialisme, les uns sont victimes d'un snobisme de parvenus titrés ou alléchés par l'appât des décorations, et que les autres, obéissant à des mobiles plus sordides encore, subissent la domination des fonds secrets qui alimentent leur caisse, ou possèdent, comme certains membres du Conseil de l'amirauté, des Intérêts dans les fabriques d'engins de guerre.

Dans cette série d'articles, on trouvera peut-être que j'ai fait le procès de mes compatriotes anglo-canadiens, ou plutôt celui d'une catégorie de leurs hommes publics et de leurs journalistes. En bonne justice, il me reste à montrer notre part de responsabilités, à nous, Canadiensfrançais, dans l'oeuvre de détérioration nationale que j'ai esquissée. Elle est lourde.

20 juillet, 1912.

Dans une série d'articles parus la semaine dernière, je me suis efforcé d'ouvrir les yeux de mes compatriotes d'origine anglaise sur les dangers principaux qui menacent au Canada l'unité nationale et les institutions britanniques. Ces dangers, on peut les ramener à deux catégories: violation du pacte fédéral au détriment des Canadiens-français;— conquête morale du Canada, et particulièrement du Canada anglais, par l'américanisme et la dégradation de l'esprit public qui en est la suite.

Certaines feuilles, entretenues par le patronage libéral, affectent de se scandaliser de mon franc parler. Elles jettent des cris d'horreur en présence d'une telle aberration, d'un aussi total oubli des convenances patriotiques. Ces pudeurs étaient moins farouches, le jour où l'homme, incontestablement remarquable, dont elles viennent de célébrer l'apothéose, Honoré Mercier, acceptait de prendre la direction d'une campagne en faveur de l'indépendance du Canada, prélude de l'annexion aux Etats-Unis, — laquelle campagne était subventionnée par un syndicat de capitalistes de New-York.

D'autres vierges, sages par nécessité, fidèles à leur système de très habile travestissement, ont donné beaucoup de relief et de notoriété à tous les passages de ces articles propres à créer chez leurs lecteurs anglais l'impression que les nationalistes ont des tendances annexionnistes. Naturellement, elles ont supprimé tout ce qui démontre la nature et la portée véritables de cette étude, c'est-à-dire l'analyse franche et loyale d'un état d'esprit, le signalement d'un danger réel et surtout l'indication des moyens propres à détourner le péril.

Des élucubrations et des calomnies du Star, il n'y a pas à s'étonner. J'ai crevé son ballon, le gaz qui en sort est abondant, il siffle, il explose et il sent mauvais.

Dans ce qui équivaudrait à six colonnes de notre journal, il prouve hier soir, — sans nommer, bien entendu, ni le Devoir, ni son directeur — que le dépit seul me fait chercher une revanche dans la trahison, que je mets "le couteau sur la gorge de mon pays," et que je m'efforce de pousser mes compatriotes vers l'union politique avec les Etats-Unis, afin de venger mes "désappointements", mes ambitions déçues.

Outre que le journal jaune serait fort en peine d'indiquer un seul de ces désappointements, n'est-ce pas la merveille de la mauvaise foi, de la fureur aveugle jusqu'à l'aberration, que cette tentative de transformer en plaidoyer pro-annexionniste une série d'articles écrits particulièrement pour prévenir le péril de l'américanisme?

..."a deliberate effort to dazzle and hypnotise and juggle his followers into a fatal indifférence toward our Annexation by the United States" .. ."H e deliberately endeavours to popularise Annexation in this Province" .. ."this deliberate and persistent attempt to popularise Annexation". . . (1)

Tel est le hoquet qui revient presque à chaque seconde au cours de cette crise épileptique, tel est le résumé que donne le journal jaune d'un travail fait, selon les paroles mêmes de l'auteur, "parce que nous voyons dans l'absorption américaine un danger réel, le plus permanent

(1) Nous substituons l'orthographe anglaise, qui est la nôtre, à l'épellation américaine en usage au Star.

de ceux qui menacent la pérennité de ta confédération canadienne, et nous considérons comme un accroissement de ce danger toute exploitalion fausse ou exagérée qu'on en peut faire." (1)

C'est précisément cela qui a mis le Star en fureur. Nous avons prouvé que lui et son école sont, avec les assimilateurs, les agents les plus sûrs de l'annexion. Nous avons démontré que pour servir leurs fins, ils rattachent le danger de l'annexion aux flottes allemandes, tandis qu'ils ne font aucun effort pour rechercher au Canada les symptômes manifestes du mal et combattre ses causes véritables.

Le principal coupable se retourne avec rage contre nous et cherche à nous empoisonner avec le venin dont son propre sang est infecté.

Du reste, je le répète, le cas du Star est tout pathologique. Et jusqu'à preuve du contraire, je préfère garder cette opinion plus charitable que la sienne à mon endroit. Autrement, je serais forcé de voir dans son article d'hier, un rare exemple de basse perfidie et de cynique exploitation de la bonne foi et de l'ignorance de ses lecteurs — je pourrais presque ajouter, si l'hyperbole yankee m'était aussi familière qu'au journal jaunie: "One of the most cijnical exhibitions of the recklesness to which a disappointed ambition leads, WHICH ANY NATION HAS EVEH SEEN". On reconnaît bien là le superlatif yankee si connu: the best in the world, the most abominable in the world, etc., etc.

Peu importe, habitués de vieille date à ces procédés, convaincus que la vérité triomphe toujours, à la longue, de la perfidie et du mensonge, même les plus savants et les mieux déguisés, nous poursuivrons nos recherches, notre travail et nos combats.

(1) Voir le Devoir du mardi, 16 'juillet 1912. 24 juillet, 1912.

J\ DESINTEGRATION NATIONALE

Notre part de responsabilité

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