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LES POLITICIENS

Dans cette oeuvre de désintégration nationale: — violation du pacte fédéral et dégradation de l'esprit public — quelle est notre part de responsabilité, à nous, Canadiens-français?

Sur le premier point, nous avons surtout péché, et lourdement péché, par complicité et par omission. Complicité active de nos politiciens et de nos journalistes, complicité passive du peuple. Omission chez les uns et chez l'autre des résistances nécessaires, des devoirs positifs, des efforts désintéressés. Dans chacune des spoliations commises au détriment de la minorité catholique ou des groupes canadiensfrançais des provinces anglaises, dans chacun des crimes nationaux dont j'ai dressé l'acte d'accusation, on retrouve la complicité de nos représentants, de nos publicistes et, ce qui est plus grave encore, de la masse de notre population, qui, par apathie, par timidité ou plus encore par un fol aveuglement de parti, a bénévolement absous les trahisons multiples de ses chefs.

Et ces fautes, nous ne les avons pas commises seulement sous l'action dissolvante des faveurs du pouvoir, qui n'atteignent qu'un nombre infime d'individus; nous n'avons pas failli dans des circonstances exceptionnelles, sous un régime particulier, ou séduits par le charme endormeur, le prestige et l'éloquence d'un seul homme.

Nous les avons commises, ces fautes, et nous les avons répétées constamment, depuis trente ans, sous tous les régimes, au profit de tous les partis, sous la tutelle de tous les chefs.

La preuve que l'aveuglement de parti est bien la cause principale de ces défaillances, c'est qu'à chaque nouvelle chute, le groupe d'oppositionnistes canadiens-français, quel qu'il soit, accuse violemment les hommes au pouvoir de lâcheté, de forfaiture, de trahison; puis, son tour venu, il commet des actes identiques ou s'en rend complice, et il n'offre d'autre défense que le rappel des crimes de ses adversaires, redevenus, par nécessité et par tactique, les hypocrites dénonciateurs des vices qu'ils pratiquaient hier et qu'ils reprendront demain. Ce n'est plus la lutte du bien contre le mal, ni même l'effort en haut contre la descente aux bas-fonds. C'est l'ignoble dispute des mêmes turpitudes au même niveau de cynique lâcheté: ils barbotent tous dans le même cloaque.

"J'ai volé, j'ai menti, j'ai trahi, c'est vrai; mais toi aussi, tu as trahi, tu as menti, tu as volé; et plus souvent, et plus que moi. Et le jour où tu en auras la chance, tu recommenceras."

Et ce qui est plus particulièrement dégoûtant, c'est que dans chacune des attaques dirigées contre les points stratégiques de notre situation nationale, ce sont les représentants les plus en vedette du peuple canadien-français qui se chargent de montrer le chemin à l'ennemi et de glorifier sinon de préparer la trahison et la défaite.

Drumont et les antisémites soutiennent que pour comprendre les auto-da^fés de Juifs en Espagne, il suffit de relire l'histoire des guerres contre les Maures. Dans chaque ville assiégée, prétendent-ils, il se trouvait toujours quelque Juif prêt à ouvrir une poterne à l'armée sarrazine.

Notre amour-propre national ne peut malheureusement évoquer le Juif de l'histoire ou de la légende pour expliquer nos défaites. A chaque place livrée ou abandonnée, la trahison fut consommée par quelqu'un des nôtres et la capitulation signée par nos propres chefs et presque toujours, hélas, facilement acceptée par l'armée et par le peuple. Le chemin du déshonneur national a conduit aux honneurs publics la plupart de ceux qui l'ont suivi, tandis que ceux qui ont voulu persévérer dans la voie du devoir et de la fidélité au drapeau n'y ont récolté que ronces et épines.

Ce rôle odieux semble si naturel qu'à toutes les époques de crises et de luttes, ce sont des Canadiens-français qui acceptent, — que dis-je? qui s'offrent aux chefs de parti pour accomplir cette besogne.

Au cours des douze années que j'ai passées au parlement d'Ottawa, je ne me rappelle qu'une seule séance où le débat fut entièrement conduit par des députés canadiens-français, où les mandataires et les "défenseurs" naturels du peuple canadien-français désertèrent la tabagie, la buvette et les salles de jeu pour écouter et applaudir leurs collègues. Ce fut le jour où la Chambre des Communes supprima le dernier vestige des droits de la langue française dans les provinces de l'Ouest. Et la plupart des députés canadiens-français qui prirent la parole ce jour-là, parlèrent pour justifier la spoliation; et les applaudissements les plus nourris et les plus chaleureux qui saluèrent la trahison, pire que la défaite, ce furent des mains françaises qui les battirent. Ce fut un Canadien-français qui invoqua, contre ses propres compatriotes, la maxime brutale dont Bismarck réservait l'application aux ennemis de son pays, et qui affirma sans rougir que les Canadiens-français ont perdu tous leurs droits à l'ouest du lac Supérieur, parce que les Mormons et les Galiciens les ont dépassés en nombre. Et cela fut applaudi comme le reste, et peut-être plus que le reste.

Celui-là est devenu l'un des chefs de la nation, et la plupart de ceux qui parlèrent dans le même sens ont décroché des situations fort importantes dans la vie publique ou la magistrature.

Je ne précise pas davantage et je ne cite pas d'autres exemples, car ce n'est ni un procès de personnes que je veux faire ni une querelle de parti que je cherche. Qu'on relise nos annales politiques depuis trente ans, qu'on étudie plus particulièrement les périodes et les circonstances, où les termes du pacte fédéral ont été remis en question, où le principe de l'égalité des droits des deux races a été assailli, où la situation des minorités catholiques ou françaises a été entamée, et l'on verra se reproduire avec une intensité croissante, sous tous les régimes et dans les

deux partis à tour de rôle, ces mêmes manifestations ignobles de dépravation nationale, ce même besoin de trahison et de lâcheté.

Pour justifier leur avachissement, nos politiciens contemporains ont démarqué l'histoire et dénaturé la pensée, l'oeuvre et les tactiques des grands hommes du passé. Le souvenir de Papineau, de sa fière et noble intransigeance, pesait trop lourdement sur eux: ils ont entrepris de salir sa mémoire et d'amoindrir son oeuvre. Puis, par une évocation sacrilège, ils ont osé chercher un abri sous le nom et la mémoire de ses deux successeurs — comme s'il pouvait y avoir parité d'origine et de nature entre leur lâcheté et l'inébranlable fermeté de Lafontaine, entre leur veulerie et la combativité, déjà moralement inférieure, de Cartier!

Je ne veux pas jeter d'eau froide sur l'ardeur de ceux qui parlent d'élever un monument à la mémoire de cet homme d'Etat; mais je suis parfois tenté de leur dire: Avant de fixer les traits physiques de Cartier dans la pierre et le bronze, commémoration d'un mort par des choses inanimées, faites donc revivre dans l'âme du peuple et de ses chefs son inlassable énergie et sa magnifique combativité.

24 juillet, 1912.

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