LE PEUPLE
Si encore politiciens et journalistes avaient seuls dégénéré, le mal ne serait qu'à demi inquiétant. La vie politique de tous les pays subit, à des intervalles plus ou moins fréquents et pour un temps plus ou moins long, ces crises morbides. Mais en se corrompant, nos hommes publics et nos partis ont contaminé la nation.
Certes, je le sais, la grande majorité des Canadiens-français ne sont pas encore descendus au degré d'avachissement où gisent ceux qui les représentent ou qui les instruisent. Mais les peuples ont les gouvernants qu'ils méritent. Sans doute, le peuple canadien-français peut invoquer l'excuse de la bonne foi surprise et maintes circonstances atténuantes pour expliquer certaines de ses complicités. La meilleure de ses excuses, c'est que, la plupart du temps, il n'a eu d'autre alternative que de choisir entre deux catégories de farceurs, qui ne diffèrent que par l'étiquette et qui le trompent, le volent et s'en moquent chacun leur tour.
"C'est tous des pareils" — "mordu d'un chien, mordu d'une chienne, c'est tout comme" — telles sont les formules désenchantées qui terminent la plupart des discussions populaires sur les mérites respectifs des politiciens et des partis. Si, au moins, le peuple prononçait ces paroles avec un accent de colère, indice d'une énergie qui s'éveille et s'apprête à châtier tous les coupables; s'il faisait pressentir qu'il appuiera avec persévérance, et non d'un simple coup d'épaule accidentel, les efforts de ceux qui veulent relever le niveau moral de notre vie publique! Mais non, le sentiment qui dicte le plus souvent ces axiomes du bon sens populaire, c'est une sorte de philosophie vécue, presque gaie, faite de résignation chrétienne mal entendue et de fatalisme musulman, sans l'énergie turque.
Qu'on me pardonne le réalisme de la comparaison: l'attitude de notre peuple à l'endroit de ses politiciens ressemble à celle de ces beaux mendiants napolitains, intelligents, sains de corps et d'esprit, vivant de peu, qui se chauffent au soleil sur les rives enchantées de Sorrente, d'Amalfi ou de Castellamare. De temps à autre, s'ils se sentent piqués au vif, ils plongent la main dans leur chemise rouge et écrasent entre le pouce et l'index les plus voraces de leurs parasites. Mais ils ne songent jamais à se nettoyer à fonds et ils regarderaient de travers le conseiller malencontreux qui leur suggérerait de changer de chemise.
Et puis, il faut bien l'avouer, certains des traits des peuples conquis marquent notre tempérament national et se font sentir dans notre action publique. C'est bien un trait de conquis, cette facilité avec laquelle notre peuple apprend la leçon d'asservissement que lui enseignent les politiciens intéressés à lui faire partager la responsabilité de leurs trahisons. C'en est un autre, cette disposition à subir sans protester, et surtout sans résister, toutes les avanies et tous les empiétements. C'en est un troisième, cette puérile revanche de vaines paroles dépensées à dénoncer le péril juif, à maudire les Irlandais, à peindre tout le peuple anglais comme conjuré pour la perte des Canadiens-français, au lieu de
gagner de haute lutte le respect des autres en pratiquant d'abord le respect de soi-même. C'en est un quatrième, cet égoïsme de tribu ou de clocher qui a conduit le peuple de Québec à se désintéresser du sort et des revendications des groupes français épars dans les autres provinces.
Geirtes, eit je l"ai prouvé, le peuple et les politiciens des autres provinces ont maintes fois failli à leur devoir national; ils ont porté de graves et de fréquentes atteintes à la foi jurée et au pacte fédéral. Et je ne suis pas de ceux qui auront à se reprocher de n'avoir pas tenté la résistance sur le terrain même de l'attaque, ni d'avoir réservé pour les discours de la Saint-Jean-Baptiste l'explosion de leur patriotisme indigné. Mais si je crois à la nécessité de dire la vérité, toute la vérité, à nos compatriotes anglo-canadiens, je crois également au devoir de confesser courageusement nos propres fautes.
J'ai fait en raccourci le tableau des principales injustices commises au détriment des nôtres dans le Canada anglais. Je manquerais au plus essentiel de mes devoirs, si je ne disais que le peuple de Québec a été, par sa faiblesse et "par son aveugle complaisance envers les traîtres et les renégats de son sang, le complice de toutes ces injustices.
Sans doute, les hommes d'Etat et les journalistes anglo-canadiens ont le devoir de respecter le pacte fédéral, dans le gouvernement de la nation et dans celui de chacune des provinces anglaises, quelles que soient l'attitude du peuple et des politiciens de Québec ou la force numérique de la minorité française des autres provinces, — tout comme nous avons et comme nous pratiquons le dévoir de respecter les droits de la minorité anglo-protestante de Québec, quelque injustice que subissent ailleurs les Canadiens-français. Mais il faut tenir compte de l'esprit, du tempérament, des tendances bonnes et mauvaises des gens avec qui l'on vit et de ceux avec qui l'on traite.
J'ai reproché, avec raison, à nos compatriotes de langue anglaise de nous mal connaître et de ne pas même chercher à nous comprendre. Nous, nous les connaissons mieux, mais nous agissons comme si nous ne les comprenions pas. De crainte de les entendre grogner avant de nous estimer — et un Anglais finit généralement par estimer le plus les gens contre qui il grogne davantage — nous préférons mendier leurs faveurs quitte à mériter leurs mépris.
Qu'on se rappelle la magnifique leçon d'énergie que nous donnait naguère M. Cahan, à propos de la spoliation des droits de la minorité au Kewatin. Plusieurs l'ont trouvée rude: elle était rudement vraie et surtout rudement méritée. (1)
Je n'irai pas jusqu'à dire, avec le vigoureux orateur, que nous pourrions, si nous le voulions, ou que nous devrions, si nous le pouvions, gouverner à notre guise la confédération canadienne.
Mais, j'affirme que nous pouvons et que nous devons, dans la grande association nationale, exercer tous nos droits d'associés, revendiquer tous nos privilèges, comme nous devons accomplir toutes nos obligations. Et l'un de nos premiers droits, comme l'une de nos principales obligations, c'est de faire de la province de Québec et de son influence politique, intellectuelle et sociale le pivot de notre action, le centre de
(1) Voir le Devoir du 11 mars 1912.
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gnes du peuple; il enseignera dans les universités; et on le donnera en exemple à la jeunesse, — modèle du citoyen paisible, du père de famille honorable, du magistrat intègre, de l'homme public sage, pratique et pondéré.
Voilà la source principale de la dégradation des moeurs publiques.
Nous n'avons pas encore appris — ou nous avons désappris depuis longtemps— qu'il ne suffit pas d'avoir une religion cultuelle, de bons principes théoriques et une saine morale individuelle, mais qu'il faut savoir faire l'application de sa foi, de ses principes et de sa morale aux actes de la vie publique comme à ceux de la vie privée — je serais temté de diiire aux actes de la vie publique plus encore qu'à ceux de la vie privée.
Et ce que nous n'avons pas appris non plus — et pourtant, maints épisodes de notre histoire contemporaine nous en ont donné les dures et humiliantes leçons — c'est que notre situation nationale ne se relèvera pas tant que notre vie publique ne se purifiera pas; c'est que les énergies du patriotisme ne s'abreuvent pas dans les mares stagnantes d'une politique corrompue, mesquine, dépourvue de morale et d'idéal; c'est qu'une horde de politiciens véreux ou bornés ne se transforme pas du jour au lendemain en une armée de héros de la défense nationale.
Le remède au mal, on ne saurait donc le trouver sans reprendre à sa source la réfection de l'esprit public, sans restaurer la conscience de notre peuple et surtout celle de ses classes dirigeantes. Et pour y parvenir, il faut commencer le travail au foyer, le poursuivre au collège et à l'université, et l'animer par une forte prédication populaire.
L'un des écrivains les plus remarquables de ce temps-ci, M. Maurice Barrés, a donné à trois de ses oeuvres un sous-titre commun : Roman de l'énergie nationale. Il y fait la psychologie et la synthèse de plusieurs des épisodes les plus avilissants de la politique française et des tendances qui entraînent notre pays d'origine vers la désagrégation nationale; mais il y laisse poindre l'aurore des réveils prochains.
Ne serait-il pas temps qu'un esprit honnête et désintéressé nous rendît le même service et nous aidât à faire notre examen de conscience nationale? Et surtout n'est-il pas urgent qu'on se mette à prêcher partout l'évangile de l'énergie nationalle, à enseigner à tous les Camadilenis^français le catéchisme du devoir public, afin que notre peuple réapprenne à en pratiquer les maximes?
Henri BOURASSA.
26 juillet, 1912.