LE REVE ET LA REALITE
La réalité n'a jamais valu le rêve, jamais î Je ne prétends pas émettre une idée nouvelle disant cela; je constate la chose, voilà tout. % On rêve d'une chose, et cette chose qu'on rêve, on la voit à tra-vers un prisme qui a nom "illu- . sion". Quand le rêve s'est réalisé, on est tenté de se demander ; "Et puis, après ?"
Jean Bahr avait rêvé voir le Rocher aux Oiseaux habité, durant l'été; il avait rêvé voir des maisons bâties sur, le bord de la mer; il avait rêvé bien des prospérités pour les habitants de l'île, c'est-à-dire, pour lui, pour Pierre Dupas et pour Marielle. L'intention de Jean
n'était pas de demeurer toujours sur le Rocher aux Oiseaux; 11 s'était dit qu'il y resterait le temps nécessaire pour accumuler une certaine aisance, puis il partirait. . . accompagné de Marielle... Pierre Dupas suivrait sa fille, et, l'on irait vivre, soit à Québec, soit à Montréal, au milieu de ses semblables.
Eh ! bien, on sait à quoi s'en tenir sur le succès des plans du jeune homme. . . et il aurait dû être heureux; hélas, il ne l'était pas !
C'était un dimanche. Il était cinq heures du soir. Jean Bahr, assis seul, au "Gîte", Léo couché à ses pieds et Toute-Blanche pelottonnée sur ses genoux, se disait qu'il était le plus malheureux des hommes... Jean n'allait plus souper régulièrement au "Manoir-Roux.
D'abord, durant la'semaine, il était occupé au magasin, jusqu'à assez tard dans la soirée, et puis — il faut bien l'avouer — Jean était devenu un tant soit peu taciturne. Ce soir, plus que jamais, il déplorait l'idée qu'il avait eue d'attirer des étrangers sur le Rocher aux Oiseaux, et son coeur se serrait en songeant au danger qu'il courait de voir un étranger (Maurice Leroy par exemple) lui enlever l'affection de celle qu'il aimait, en secret, depuis si longtemps.
Tout à coup, quelqu'un frappa à la porte du "Gîte" et entra : c'était Pierre Dupas.
- — Oh ! M. Dupas ! s'écria Jean, allant au-devant de son visiteur. Vous êtes le très bienvenu !
— Je viens vous chercher, Jean, dit Pierre Dupas. Pourquoi ne venez-vous plus veiller et souper au "Manoir-Roux"? Cela me surprend et me peine; cela peine aussi Marielle.
— Mademoiselle Marielle... murmura Jean.
— Oui... MarieJJe ne comprend rien à votre conduite. Jean, elle se demande, et je me demande aussi, si nous vous aurions froissé, d'une manière ou d'une autre...
— Oh non! Certes, non, M. Dupas! s'écria le jeune homme. Je suis tellement occupé maintenant que. . .
— Pas le dimanche: Pas le dimanche! interrompit le père de Marielle. Ecoutez, Jean, mon garçon, je comprends, je crois, vos "raisons pour vous éloigner ainsi du "Manoir-Roux"... : Vous avez tort, cependant, et. ..
— M. Dupas, dit Jean, vous l'avez deviné I depuis longtemps, sans doute j'aime Mlle Marielle... je l'aime follement!... Par délica- ? tesse, la trouvant trop jeune et trop innocente I pour lui parler d'amour, je me suis tu... Un I autre a été moins délicat que moi et... il m'a 1 coupé l'herbe sous les pieds. . . Maurice Leroy... I
— Vous vous trompez. Jean, vous vous trom- ] pez ! Maurice Leroy n'est qu'un ami de Ma- j rielle; voilà tout. Ce garçon est musicien, etl tous deux. Marielle et lui, s'amusent à prati- ] quer le violon et le piano ensemble.
— M. Dupas, demanda Jean, /tout à coup, me permettez-vous de dire à Mlle Marielle que je l'aime et d'essayer de connaître ses sentiments envers moi ?
Pierre Dupas fut quelques instants sans répondre.
— Jean, répondit-il enfin, si j'hésite, ce h^est pas parce que je n'ai pas confiance en vous; il n'y a personne au monde à qui je confierais avec plus de sûreté l'avenir de ma fille chérie... Mais. Marielle me semble si jeune encore. . .
et il est naturel qu'un père hésite sur le seuil d'une nouvelle vie pour son unique enfant, son seul trésor sur terr,e n'est-ce pas ?
— Je comprends ! Je comprends ! murmura Jean.
— Cependant... oui, Jean, je consens à pe que vous parliez à Marielle, et, quoique lachère petite n'ait pu lire encore dans son coeur, je crois pouvoir vous affirmer qu'elle vous aime.
• — Merci ! Merci, M. Dupas, pour ces bonnes paroles ! s'écria. Jean, les larmes aux yeux. Je lui parlerai!... bientôt... Pas ce soir, mais demain, peut-être... Encore et encore merci!
— Allons, maintenant ! Partons pour le "Manoir-Roux" ! dit Pierre Dupas. Il nous faudrait subir un discours de Nounou, si nous arrivions en retard, ajouta-t-il, en riant.
Marielle tendit les deux mains à Jean quand il arriva au "Manoir-Roux", et une grande joie brilla dans ses yeux. Jean pressa les mains que la jeune fille lui abandonnait, tandis que le coeur du jeune homme débordait de bonheur.
— C'est une visite rare que la vôtre ! s'exclama Marielle.
— J'expliquais à M. Dupas que je suis toujours si occupé maintenant, Mlle Marielle; mais je serai libre tous les dimanches maintenant et, si vous le voulez bien, je serai heureux de venir souper et veiller au "Manoir-Roux" . . . comme jadis.
Vers les huit heures arrivèrent Messieurs Lçroy, père et fils, puis Mlle Dulac et sa nièce Anastasie. On causa, on fit de la musique et on s'amusa bien. Cependant, Jean, repris de doutes, observait Marielle et Maurice Leroy ... Malgré lui, il fronçait îes sourcils quand il les vjj^ait, penchés, tous deux sur quelque morceau de musique, qu'ils essayaient de déchiffrer ensemble.
Les amabilités et minauderies d'Anastasie Dulac n'étaient pas de nature à consoler Jean ! Anastasie, quoiqu'elle affectât des airs d'ingénue, ne devait plus» voir ses trente ans; de plus, elle avait subi "des ans l'irréparable outrage", et Jean sentait le rouge de la colère lui monter au visage en voyant qu'on avait l'air de trouver qu'il était de son devoir (à lui, Jean) de faire la cour à Anastasie, puisque Marielle était occupée avec Maurice Leroy.
Mlle Anastasie fut priée de chanter et comme elle avait apporté des chansons, pour le cas où on la demanderait, Jean se vit obligé de tourner les pages de la musique de cette demoiselle, tandis qu'elle chantait, tout en regardant ce pauvre Jean d'un oeil langoureux :