CHAPITRE V
UNE VIPERE
Nous l'avons dit déjà> mais nous aimons à le répéter : on était heureux au "Manoir-Roux" depuis la naissance de Bébé Guy et, sans doute, ce bonheur eut été durable, n'eut été la présence d'une vipère à face humaine ayant nom Louise Vallier.
Le lendemain, alors que Mme Dupas se préparait à sortir, Louise entra dans la chambre de sa mère, et s'intallant dans un fauteuil, elle dit avec un de ses rires sots :
— ■ C'était bien touchant la scène qui s'est passée ici, hier soir. . . Le renoncement de Marielle (renoncement forcé, il est vrai), m'a beaucoup^amusée.
— Que parles-tu de la scène d'hier soir, Louise ? demanda Mme Dupas. Tu n'étais pas présente, que je sache !
— Vous pensez bien que je n'étais pas loin, hein ! L'air mystérieux qu'avait affecte Mlle Solange concernant cette entrevue m'intriguait fort... Penchée sur la rampe de l'escalier, j'ai tout entendu.
— Je m'en vanterais, à ta place; c'est si digne ce que tu as fait ! s'écria Mme Dupas.
— Ah ! bah ! dit Louise en haussant les épaules. Cette pauvre Marielle ! ajouta-elle, en
éclatant de riri . Elle b été plus sotte que je la pensais M'a voir renoncé à la moitié de ses espérances pour son petit frère Guy !
— C'est plus que tu en aurais fait toi-même, je présume ! Toi, Louise, tu n'aurais pas agi ainsi que MarieJle, je suppose ?
— Pas moi ! s'écria Louise.
— Louise, dit Mme Dupas, tu n'aimes pas ton petit frère... Tous affolent de Bébé Guy, dans cette maison et même sur toute l'île. Toi, jamais tu ne le caresses... que dis-je ?... tu ne ta» pas plus de cas de cet enfant que s'il n'existait pas... Pourtant...
— M'ère, répondit Louise, je n'aime pas les enfants, vous le savez, et je ne suis pas une hypocrite, moi ! Marielle sait cacher ses sentiments"; elle agit et parle toujours pour la galerie. Vous pensez qu'elle aime ce bébé?... Eh î bien, vous vous trompez ! Observez-là sans qu'elle s'en doute et vous vous apercevrez bien vite de ce qui se passe dans son coeur... Je hais les hypocrites, et Marielle en est une... Ce qu'elle doit haïr ce petit depuis hier soir cette pauvre Marielle.
— C'est ridicule ce que tu dis là, Louise ! Si Marielle eut haï mon fils aurait-elle conseati à se dépouiller de la moitié de sa fortune à venir, en sa faveur ?
— Ne vous ai-je pas dit que Marielle parle et agit toujours pour la galerie?... Que vouliezvous qu'elle fit,- hier soir?... N'était-elle pas, en quelque sorti, poussée au pied du mur ?. . . C'était le temps ou jamais de jouer le rôle du désintéressement et du dévouement, alors qu'elle était en présence de son fiancé, de son père, de sa belle-mère et de sa tante Solange ...
— Louise, dit Mme Dupas, je crois vraiment que tu es un peu folle !
— C'est bon ! C'est bon ! Moi, ça me fait rien que Marielle aime ou haïsse cet enfant. Je vous avertis de ce qui se passe ; voilà tout. Je le répète* Marielle hait Bébé Guy; à vous d'avoir l'oeil ouvert !
Ce disant, Louise Vallier quitta la chambre de sa mère, contente de ce qu'elle venait de faire; elle en était sûre; elle avait semé le doute dans le coeur de la mère de Guy.
Marielle, dans la salle d'entrée du "Manoir- Roux", penchée sur le berceau contenant Bébé Guy, chantait une naïve petite berceuse, qu'elle avait composée la veille, exprès pour son petit frère :