CHAPITRE VII QUAND GEMIT LE SPECTRE
Dix jours se sont écoulés. Le bateau était retourné à son port d'hivernage depuis huit jours et Marielle était encore sur l'île. Certes, la tentation avait été forte de partir pour Montréal, afin de passer l'hiver avec sa tante Solange, et si son père se fut décidé à l'accompagner, avec quel bonheur elle fût partie ! . . . Non qu'elle n'aimait pas son île la charmante enfant; mais la lettre de sa tante lui avait fait entrevoir d'autres horizons... Tante Solange aurait donné des réceptions, des bals peut-être, pour sa nièce la jeune débutante... il y aurait eu aussi des soirées passées au théâtre à entendre et voir interpréter les oeuvres des grands maîtres... Marielle avait lu et rêvé de ces choses ; qui devait être la réalité ! . . .
Marielle n'avait jamais connu d'autre vie que celle qu'elle menait sur le Rocher aux Oiseaux. Sa mère était morte, alors qu'elle avait deux ans. Après la mort de Mme Dupas, Pierre Dupas, presque découragé, avait quitté la ville de Québec, emmenant avec lui sa petite Marielle et leur servante Nounou, puis il était venu s'installer 'sur cette île, qu'il n'avait plus quittée.
Marielle écrivit à sa tante. Solange, la remer. ciant de son invitation et lui disant qu'elle ne pouvait se décider de laisser son père seul sur le Rocher aux Oiseaux, pour tout un hiver. Cette lettre coûta quelques larmes à la jeune insulaire, mais vite elle se consola ~: elle restait avec son père chéri. . . puis elle avait ses livres et son piano pour lui aider à passer agréablement son temps...
La vie reprit donc, paisible — ■ un peu monotonne même — sur l'île, après le départ définitif du bateau; car, avec le retour du bateau à son port d'attache, l'hiver, le long hiver, qui les isolait du reste du monde, commençait pour eux.
Une surprise attendait Pierre Dupas, quand 11 revint à la maison, ce soir-là, huit jours après le départ du bateau. C'était sa fête, et Marielle avait fait servir le souper dans son boudoir. Un véritable festin avait été préparé : des poulets rôtis, des pommes de terre à la ' crème, de la gelée aux pommettes, des tartes aux groseilles et aux cerises, puis du café noir et du fromage.
Pierre Dupas entra dans la maison par la porte de la cuisine, comme c'était son habitude,1 mais la pièce était déserte à son arrivée; même la table n'était pas encore mise, quoiqu'il fut près de six heures, heure à laquelle oh soupait, d'ordinaire. Il se dirigea donc vers la salle, dont il ouvrit la porte, et, en entrant, il aperçut la table mise avec grande cérémonie, puis des guirlandes de fleurs — en papier — un peu partout... Alors, il se rappela, tout à coup, que c'était sa fête ... Sa Marielle chérie n'avait pas voulu laisser passer cette occasion sans lui faire une pletite surprise.
— Père chéri ! s'écria la jeune fille, accourant au-devant de Pierre Dupas. Bonne fête, pèr^ ! Bonne fête !
— Marielle ! Chère, chère petite ! murmura Pierre Dupas. Je ne me souvenais plus que c'était aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance : tandis que* toi, mon ange. . .
— Moi, père chéri, j'ai la mémoire du coeur ! dit la charmante enfant. Je s^ais même votre âge exactement; vous avez, aujourd'hui, quarante-quatre ans ...
— Oui, Marielle, j'ai quarante-quatre ans aujourd'hui, en effet ... Je ne suis déjà plus jeune !
— A quarante-quatre ans, vous n'êtes déjà plus jeune, dites-vous ! . . . 0 père, vous voulez rire ! . . . Mais, venez vous asseoir et présider
| au festin que Nounou a préparé pour vous !
— Sans compter q'c'est Mlle Marielle qui a > fait l'café noir, intervint Nounou, quoique,
comme j'ie lui disais : dans l'temps que j'restais avec feu mon défunt oncle qui est mort,
% j'iui préparais toujours son café moi-même et .il le' trouvait bon, excellent, toujours... Mais, Mlle Marielle tenait à faire l'café elle-même, et j'n'ai pas voulu la contredire, car la chère
■|i petite y tenait tant ! . Et puis, avec ça, M.
■V Dupas, j'me permets d'vous faire mes voeux d'fête et d'vous souhaiter une bonne santé et bien du bonheur/.. Il ne faut jamais laisser passer-un anniversaire sans faire de bons souhaits, car ça porte malchance, pour sûr!... Mon oncle, feu l'défunt qui est mort, insistait pour qu'on le fêtât réguligsement, sur la barge,
dont il était capitaine, et comme sa fête tombait juste le jour d'ia Saint Jean-Baptiste...
— Nounou, interrompit Marielle, sois donc assez bonne de servir le souper; papa se meurt de faim, je sais.
— Je vais manger avec grand appétit sur une table si bien servie et au milieu de toutes ces belles décorations ! dit Pierre Dupas, en désignant les guirlandes de fleurs. Est-ce toi, Marielle, qui as fait toutes ces belles fleurs ?
— Oui, père, répondit la jeune fille, en riant d'un rire satisfait. Ah ! je vous ai joué un bon tour, n'est-ce-pas ? ajouta-t-elle, en préparant cette fête ? . . . Avouez que vous ne vous y attendiez pas le moins du monde !
— Jé ne m'y attendais certainement pas, ma chérie, répondit Pierre Dupas. Comme je te le disais, tout-à-l'heure, je ne me souvenais pas que c'était ma fête, et tu m'as certainement causé un grande et très agréable surprise, chère bien-aimée !
Après le souper, Marielle dit à son père :
— Si vous aimez, père, je vais vous chanter quelque chose que j'ai composé moi-même, paroles et musique, l'autre jour... exprès pour vous . . . pour votre fête, s'entend.
— Quelque chose que tu as composé toimême, ma toute chérie ! s'écria Pierre Dupas. Mais, oui, bien sûr, j'écouterai avec un immense plaisir ! . . . Nounou ! appela-t-il. Viens ici !
Quand Nounou fut arrivée dans la salle, il lui dit :
— Nounou, Marielle a composé une chanson... elle l'a composée elle-même, tu comprends, paroles, musique et tout..., Elle va nous la chanter !
Pierre était fier de sa fille !
— J'ai intitulé ma chanson: "J'aurais voulu cueillir" dit Marielle, en se plaçant devant son piano. *
Elle joua une gaie ritournelle, puis elle chanta :