OU
LE TEMPS COMMENCE A VOUS PARAITRE LONG, MQNSfEUR JEÛBLlNG? » ( l^gC ,3)
LES ILES KERGUELEN
le monde... Il faudra bien s'arrêter un jour ou l'autre... prendre racine...
— Eh! eh! quand on a pris racine, répliqua l'Américain en clignant de l'œil, on finit par pousser des branches !
— Très juste! maître Atkins. Toutefois comme je n'ai plus de famille, il est très probable que je. clôturerai la lignée de mes ancêtres ! Ce n'est pas à quarante ans que la fantaisie me viendra de pousser des branches, ainsi que vous l'avez fait, mon cher hôtelier,* car vous êtes un arbre, vous, et un bel arbre...
'- — Un chêne, ■ — et même un chêne-vert, si vous le voulez bien, monsieur Jeorling. .
— Et vous avez eu raison d'obéir aux lois de la nature! Or, si la nature nous a donné des jambes pour marcher...
— Elle nous a donné aussi de quoi nous asseoir ! répartit en riant d'un bon gros rire Fenimore Atkins. C'est pourquoi je suis confortablement assis à Christmas-Harbour. Ma commère Betsey m'a gratifié d'une dizaine d'enfants, qui me gratifieront de petits-enfants à leur tour, lesquels me grimperont aux mollets comme de jeunes chats...
— Vous ne retournerez jamais au pays natal?...
— Qu'y ferais-je, monsieur Jeorling, et qu'y aurais-je fait?... De la misère!... Au contraire, ici, dans ces Iles de la Désolation, où je n'ai jamais eu l'occasion de me désoler, l'aisance est venue pour moi et les miens.
— Sans doute, maître Atkins, et je vous en félicite, puisque vous êtes heureux... Toutefois il n'est pas impossible que le désir vous attrape un jour...
— De me déplanter, monsieur Jeorling!... Allons donc!... Un chêne, vous ai-je dit. et- essayez donc de déplanter un chêne, lorsqu'il s'est enraciné jusqu'à mi-tronc dans la silice des Kerguelen ! »
Il faisait plaisir à entendre, ce digne Américain, si complètement acclimaté sur cet archipel, si vigoureusement trempé dans les rudes intempéries de son climat. Il vivait là, avec sa famille, comme les
pingouins dans leurs rookerys, — lamère, une vaillante matrone, les file, tous solides, en florissante santé, ignorant les angines ou les dilatations de l'estomac. Les affaires marchaient/Le Cormoran- Vert, convenablement achalandé, avait la pratique de tous les navires,' baleiniers et autres, qui relâchaient aux Kerguelen. Il les fournissait de suifs, de graisses, de goudron, de brai, d'épices, de sucre, de thé, de conserves, de wisky, de gin, de brandevin. On eût vainement cherché une seconde auberge à Christmas-Harbour. Quant aux fils de Fenimore Atkins, ils étaient charpentiers, voiliers, pêcheurs, et chassaient les amphibies au fond de toutes les passes durant la saison chaude. C'étaient de braves gens, qui avaient, sans tant d'ambages, obéi à leur destinée..,
ce Enfin, maître Atkins, pour conclure, déclarai-je, je suis enchanté d'être venu aux Kerguelen, et j'en emporterai un bon souvenir...' Pourtant, je ne serais pas fâché de reprendre la mer...
— Allons, monsieur Jeorling, un peu de patience! me dit ce philosophe. 11 ne faut jamais désirer ni hâter l'heure d'une séparation. N'oubliez pas, d'ailleurs, que les beaux jours ne tarderont pas à revenir... Dans cinq ou six semaines...
— En attendant, me suis-je écrié, les monts et les plaines, les roches et les grèves, sont couverts d'une épaisse couche de neige, et le soleil n'a pas la. force de dissoudre les brumes de l'horizon...
— Par exemple, monsieur Jeorling! On voit déjà percer le gazon sauvage sous la chemise blanche ! . . . Regardez bien. . .
— A la loupe, alors!... Entre nous, Atkins. oseriez-vous prétendre que les glaces n'embâclent pas encore vos baies, en ce mois d'août, qui est le février de notre hémisphère nord?...
— J'en conviens, monsieur Jeorling. Mais, patience, je vous le répète!... L'hiver a été doux, cette année... Les bâtiments vont se montrer au large, dans Test ou dans l'ouest, car la saison dé pêche est prochaine.
— Le ciel vous entende, maître Atkins, et puisse-t-il guider à bon port le navire qui ne saurait tarder.., la goélette Halbrane!,..
LES ILES KERGUELEN. 7
.' — Capitaine Len Guy, répliqua l'aubergiste. C'est un fier "marin, quoique Anglais — il y a cl.es braves gens partout, — et qui s'approvisionne au Cormoran- Vert.
— Vous pensez que VH&lbrane...
..— Sera signalée avant huit jours par le travers du cap François, monsieur Jeorling, ou bien, alors, c'est qu'il n'y aurait plus de capitaine Len Guy, et s'il n'y avait plus de capitaine Len Guy, c'est que VHalbrane aurait sombré sous voiles entre les Kerguelen et le cap de Bonne-Espérance! »
Là-dessus, après un geste superbe, indiquant que pareille éventualité était hors de toute vraisemblance, me quitta maître Fenimorc Àtkins.
Du reste, j'espérais que les prévisions de mon aubergiste ne tarderaient pas à se réaliser, car le temps me durait. A l'en croire, se révélaient déjà les symptômes de la belle-saison — belle pour ces parages s'entend. Que le gisement de l'île principale soit à peu près le même en latitude que celui de Paris en Europe et de Québec au Canada, soit! Mais c'est de l'hémisphère méridional qu'il s'agit, et, on ne l'ignore pas, grâce à l'orbe elliptique que décrit la terre et dont le soleil occupe un des loyers, cet hémisphère est plus froid en hiver que l'hémisphère septentrional, et aussi plus' chaud que lui en été. Ce qui est certain, c'est que la période hivernale est terrible aux Kerguelen à cause des tempêtes, et que la mer s'y prend pendant plusieurs mois, bien que la température n'y soit pas d'une rigueur extraordinaire, — étant en moyenne de deux degrés centigrades pour l'hiver, et de sept pour l'été, comme aux Falklands ou au cap Horn. Il va sans dire que, durant cette période, Christmas-Harbour et les autres ports n'abritent plus un seul bâtiment. A l'époque dont je parle, les steamers étaient rares encore. Quant aux voiliers, soucieux de ne point se laisser bloquer par les glaces, ils allaient chercher les ports de l'Amérique du Sud, à la côte occidentale du Chili, ou ceux de l'Afrique, —plus généralement Cape-Town du cap de Bonne-Espéranec Quelques chaloupes, les unes prises dans les eaux solidifiées,
les autres gîtées sur les grèves et engivrées jusqu'à la pomme de leur mât, c'était tout ce qu'offrait à mes regards la surface de Christ-
mas-Harbour.
Cependant, si les différences de température ne sont pas considérables aux Kerguelen, le climat y est humide et froid. Très fréquemment, surtout d'ans la partie oooidendale; le groupe reçoit Tassaut des bourrasques du nord ou de l'ouest, mêlées de. grêle et de pluies. Vers l'est, le ciel est plus clair, bien que la lumière y. soit à demi voilée, et, de ce côté, la limite des neiges sur les croupes montagneuses se tient à cinquante toises au-dessus de la mer.
Donc, après les deux mois que je venais de passer, dans l'archipel des Kerguelsn, je n'attendais plus cjue l'occasion d'en repartir à bord de la goélette Halbv&ne, dont mon enthousiaste aubergiste ne cessait de me vanter les qualités au double point de vue sociable et maritime.
« Vous ne sauriez trouver mieux! me répétait-il matin et soir. De tous les capitaines au long cours de la marine anglaise, pas un n'ect comparable à mon ami Len Guy, ni pour l'audace, ni pour l'acquit* du métier!.;. S'il se montrait plus causeur, plus communicatif, il serait parfait! »
Aussi avais-je résolu de m'en tenir aux recommandations de maître Atkins. Mon passage serait retenu dès que la goélette aurait mouille à Christmas-Harbour. Après une. relâche de six à sept jours, elle reprendrait la mer, le cap sur Tristan d'Acunha, où elle portait un chargement de minerai d'étain et de cuivre.
Mon projet était de rester quelques semaines de la belle saison dans cette dernière île. De là, je comptais repartir pour le Connecticut. Cependant je n'oubliais pas de réserver la part qui revient au hasard dans les propositions humaines, car il est sage, comme Ta dit Edgar Poe, de toujours « calculer avec l'imprévu, l'inattendu, l'inconcevable, que les faits collatéraux, contingents, fortuits, accidentels, méritent d'obtenir une très large part, et que le hasard doit incessamment être la matière d'un calcul rigoureux. »
LES ILES KERGUELEN
Soudain, l'albatros s'éleva d'une large envergure. (Paye 12.;
Et si je cite notre grand auteur américain, c'est que, quoique je sois un esprit très pratique, d'un caractère très sérieux, d'une nature peu imaginative, je n'en admire pas moins ce génial poète des étrangetés humaines.
Du reste, pour en revenir à Yllalbrane, ou plutôt aux occasions qui me seraient offertes de m'embarquer à Christmas-Harbour, je n'avais à craindre aucune déconvenue. À cette époque, les Kerguelen étaient
annuellement visitées par quantité de navires — au moins cinq cents. La pêche des cétacés donnait de fructueux résultats, et on en jugera par ce fait qu'un éléphant de mer peut fournir une tonne d'huile, c'est-à-dire un rendement égal à celui de mille pingouins. Il est vrai, depuis ces dernières années, les bâtiments ne sont plus qu'une douzaine à rallier cet archipel, tant la destruction abusive des cétacés en a réduit le chiffre.
Donc, aucune inquiétude à concevoir sur les facilités qui me seraient offertes de quitter Christmas-Harbour, quand bien même, YHalbrane manquant à son rendez-vous, le capitaine Len Guy ne viendrait pas serrer la main de son compère Àtkins.
Chaque jour, je me promenais aux environs du port. Le soleil commençait à prendre de la force. Les roches, terrasses ou colonnades volcaniques, se déshabillaient peu à peu de leur blanche toilette d'hiver. Sur les grèves, à l'aplomb des falaises basaltiques, naissait une mousse de couleur vineuse, et, au large, serpentaient des rubans de ces longues algues de cinquante à soixante yards. En plaine, vers le fond de la baie, quelques graminées levaient leur pointe timide ■ — entre autres le phanérogame lyella, qui est d'origine andine, puis ceux que produit la flore de la terre fuégienne, et aussi Tunique arbuste de ce sol, dont j'ai parlé, ce chou gigantesque, si précieux par ses vertus antiscorbutiques.
En ce qui concerne les mammifères terrestres, — car les mammifères marins pullulent dans ces parages, — je n'en avais pas rencontré un seul, non plus que batraciens ou reptiles. Quelques insectes uniquement, — papillons ou autres, — et encore n'ont-ils point d'ailes, pour cette raison que, avant qu'ils pussent s'en servir, les courants atmosphériques les emporteraient à la .surface des lames roulantes de ces mers.
Une ou deux fois, j'avais embarqué sur une de ces chaloupes solides sur lesquelles les pêcheurs affrontent les coups de vent qui battent comme des catapultes les roches des Kerguelen. Avec ces batcaux-là, on pourrait tenter la traversée de Cape-To\vn,.et, at-
LES ILES KERGUELEN. Il
teindre ce port, si on y mettait le temps. Que l'on se rassure, mon intention n'était point de quitter Christmas-Harbour clans ces conditions... Non! « j'espérais » la goélette Halbvane, et la goélette Ilalbrane ne pouvait tarder.
Au cours de ces promenades d'une baie à l'autre, j'avais curieusement saisi les divers aspects de cette côte tourmentée, de cette ossature bizarre, prodigieuse, toute de formation ignée, qui trouait le suaire blanc de l'hiver et laissait passer les membres bleuâtres de son squelette...
Quelle impatience me prenait, parfois, malgré les sages conseils de mon aubergiste, si heureux de son existence dans sa maison de Christmas-Harbour! C'est qu'ils sont rares, en ce monde, ceux que la pratique de la vie a rendus philosophes, D'ailleurs, chez Fenimore Atkins, le système musculaire l'emportait sur le système nerveux. Peut-être aussi possédait-il moins d'intelligence que d'instinct. Ces gens-là sont mieux armés contre les à-coups de la vie, et il est possible, en somme, que leurs chances de rencontrer le bonheur ici-bas soient plus sérieuses.
« Et VHalbrane?... lui redisais-je chaque matin.
— "L'Halbràne, monsieur Jeorling?... me répondait-il d'un ton affirmatif. Bien sûr, elle arrivera aujourd'hui, et si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera demain!... Il y aura certainement un jour, n'est-ce pas, qui sera la veille de celui où le pavillon du capitaine Len Guy se déploiera à l'ouvert de Christmas-Harbour! »
Assurément, afin d'accroître le champ de vue, je n'aurais eu qu'à faire l'ascension du Table-Mount. Pour une altitude de douze cents pieds, on obtient un rayon de trente-quatre à trente-cinq milles, et, même à travers la brume, peut-être la goélette serait-elle aperçue vingt-quatre heures plus tôt? Maïs gravir cette montagne, dont la neige boursouflait encore les flancs jusqu'à sa cime, un fou seul y aurait pu songer.
En courant les grèves, il m'arrivait de mettre en fuite nombre d'amphibies, qui plongeaient sous les eaux nouvelles. Les pingouins,
impassibles et lourds, ne décampaient point à mon approche. N'était l'air stupide qui les caractérise, on serait tenté de leur adresser la parole, à la condition de parler leur langue criarde et assourdissante. Quant aux pétrels noirs, aux puffins noirs et blancs, aux grèbes, aux sternes, aux macreuses,* ils fuyaient à tire d'aile. ■ ■ . '
Un jour, il me fut donné d'assister au départ d'un albatros, que les pingouins saluèrent de leurs meilleures croasseries, — comme, un ami qui, sans doute, les abandonnait pour toujours. Ces puissants volateurs peuvent fournir des étapes de deux cents lieuesr sans prendre un moment de repos, et avec une telle rapidité, qu'ils franchissent de longs espaces en quelques .heures." . ' \
Cet albatros, immobile sur une haute roche, à l'extrémité de ;la baie de Christmas-Harbour, regardait la mer dont 'le 'ressac brisait avec violence sur les écueils.
Soudain, l'oiseau s'éleva d'une large envergure, les pattes repliées, la tête longuement allongée comme une guibre de navire, jetant son cri. aigu, et, quelques instants après, réduit à un point noir au milieu des hautes zones, il disparaissait derrière le rideau brumeux du sud, ,
LA GOÉLETTE HALBRANE.
Les avis étaient partagés... [ Page i 0. )
LA GOELETTE HALBRANE.
Trois cents tonnes de jauge, une mâture inclinée qui lui permet de pincer le, vent, très rapide sous l'allure du plus près, une surface
vélique comprenant — au mât de misaine, misaine-goélette, fortune, hunier et perroquet, — au grand mât, brigantine et flèche, — à l'avant, trinquette, grand et petit foc, — tel était le schooner attendu à Christmas-Harbour, telle est la goélette Halbrane.
A bord, il y avait un capitaine, un mat ou lieutenant, un bosseman ou maître d'équipage, un coy ou cuisinier, de plus, huit matelots. — au total, douze hommes, ce qui est suffisant pour la manœuvre. Solidement construit, membrure et bordage chevilles en cuivre, largement voilé, les façons d'arrière assez dégagées, ce bâtiment, très marin, très maniable, approprié à la navigation entre les quarantième et soixantième parallèles sud, faisait honneur aux chantiers de Birkenhead.
Ces renseignements m'avaient été donnés par maître Atkins, et avec quel accompagnement d'éloges!
Le capitaine Len Guy, de Liverpool, était, pour les trois cinquièmes, propriétaire de Vlialbrane qu'il commandait depuis six années environ. Il trafiquait dans les mers méridionales de l'Afrique et de l'Amérique, allant d'îles en îles et d'un continent à l'autre. Si sa goélette ne possédait qu'une douzaine d'hommes, c'est qu'elle se consacrait uniquement au commerce. Pour la chasse des amphibies, phoques et veaux marins, il eût fallu un équipage plus nombreux avec les engins, harpons, foënes, lignes, exigés pour ces rudes opérations. J'ajoute qu'au milieu de ces parages peu sûrs, fréquentés à cette époque par clés pirates, et aux approches des îles qui doivent être tenues en défiance, une agression n'eût pas pris VHalbrane au dépourvu : quatre pierriers, une suffisante quantité de boulets et de paquets de mitraille, une soute aux poudres convenablement garnie, des fusils, des pistolets, des carabines accrochés aux râteliers, enfin des filets de bastingage, cela garantissait sa sécurité. En outre, les hommes de quart ne dormaient jamais que d'un œil. Naviguer sur ces mers, sans avoir pris ces précautions, aurait été de rare imprudence. * . -
Ce matin-là, 7 août, encore couché, à demi-somiheillant, je fus tiré
LA GOÉLETTE HALBRANE. 15
de mon lit par la grosse voix de l'aubergiste et par les coups de poing dont il ébranlait ma porte.
« Monsieur Jeorling, êtes-vous l'éveillé?...
— Sans doute, maître Atkins, et comment ne le serait-on pas avec tout ce tapage! — Qu'y a-t-il?...
— Un navire à six milles au large dans le nord-est, et le cap sur Christmas!...
— Serait-ce Yllâlbrane?... m'écriai-je en rejetant vivement mes couvertures.
— Nous le saurons dans quelques heures, monsieur Jeorling, En tout cas, voilà le premier bateau de l'année, et il n'est que juste de lui faire bon accueil. »
Je m'habillai en un tour de main et rejoignis Fenimore Atkins sur le quai, à r endroit où l'horizon se présentait aux regards sous un angle très ouvert, entre les deux pointes de la baie de Christmas-
Harbour.
Le temps était assez clair, le large dégagé des dernières brumes, la mer tranquille sous petite brise. Le ciel, d'ailleurs, grâce aux vents réguliers, est plus lumineux de ce côté des Kerguelen qu'à l'opposé, . Une vingtaine d'habitants — pêcheurs pour la plupart — entouraient maître Atkins, lequel était sans contredit le personnage le plus considérable et le plus considéré de l'archipel, — en conséquence
le plus écouté.
Le vent favorisait alors l'entrée de la baie. Mais, la marée étant basse, le navire signalé — un schooner — évoluait sans hâte sous ses basses voiles, attendant le plein du flot.
Le groupe discutait, et, très impatient, je suivais la discussion sans m'y mêler. Les avis étaient partagés £t appuyés avec un égal
entêtement. ' ■■ ...... . ->*-
Je dois l'avouer, — et cela me chagrinait, — la majorité tenait contre l'opinion que ce schooner fût la goélette Halbrane. Deux ou trois seulement se déclaraient pour l'affirmative, et, aveç^ eux, le maître .du Cormoran- Ver t.
« C'est 17JaZ&?-an<3/ répétait-il. Le capitaine Len Guy ne pas arriver le premier aux Kerguelen... allons donc!... C'est lui, et j en suis aussi certain que s'il étaitlà, sa main dans la mienne, et traitant de cent piculs de pommes de terre pour renouveler sa provision !
— Vous avez de la brume dans les paupières, monsieur Atkins!
répliqua l'un des pêcheurs.
— Pas tant que toi dans le cerveau! répondit aigrement l'aubergiste.
— Ce bâtiment-là n'a pas la coupe d'un anglais, déclara un autre. Avec son avant effilé et sa tonture accusée, je le croirais de construction américaine.
— Non... c'est un anglais, répartit M. Atkins, et je serais capable de dire de quels chantiers il est sorti... oui... les chantiers de Birkenhead à Liverpool, d'où Vllalbrane a été lancée!
— Point! affirma un vieux marin. Ce schooner-là a été mis sur tains à Baltimore, chez Nipper et Strohge, et ce sont les eaux de la Chesapeake qui ont étrenné sa quille.
— Dis donc les eaux de la Mersey, abominable nigaud! répliqua maître Atkins. Tiens, essuie tes lunettes, et regarde un peu le pavillon qui monte à sa corne.
— Anglais ! )> s'écria tout le groupe.
Et, en effet, le pavillon du Royaume-Uni venait de déployer son étamine rouge, frappée à l'angle du yacht britannique.
Plus de doute, c'était bien un navire anglais qui se dirigeait vers la passe de Christmas-Harbour. Mais, ce point établi, il ne s'en suivait pas nécessairement que ce fût la goélette du capitaine Len Guy.
Deux heures après, cela n'aurait pu faire l'objet d'un débat. Avant midi, VH&lbrane avait pris son mouillage par quatre brasses au milieu de Christmas-Harbour,
- Grande démonstration: — gestes et paroles — de maître Atkins à l'égard du capitaine de YHalbrane, qui me parut être moins expansif.
Un homme de quarante-cinq ans, complexion sanguine, membrure
LA GOÉLETTE HALBRANE. il
solide comme celle .de sa goélette, tête forte, chevelure déjà grisonnante, yeux noirs dont la prunelle brillait avec des ardeurs de braise sous des sourcils épais, teint hâlé, lèvres serrées qui découvraient une denture fortement emplantée dans des mâchoires puissantes, menton prolongé par la barbiche en gros poils roux, bras et jambes de toute vigueur, tel m'apparut le capitaine Len Guy. Physionomie non pas dure, plutôt impassible, celle d'un individu très renfermé, qui ne livre pas volontiers ses secrets, — ainsi que cela me fut raconté le jour môme par quelqu'un de mieux informé. que maître Atkins, bien que mon hôtelier se prétendît grand ami du capitaine. La vérité est que personne ne pouvait se flatter d'avoir pénétré cette nature assez rébarbative.
Autant mentionner tout de suite que l'individu auquel j'ai fait allusion était le bosseman de YHsLlbvsLne, un nommé Hurliguerly, natif cle l'ile de Wight, quarante-quatre ans, moyenne taille, trapu, vigoureux, les bras écartés du corps, les jambes arquées, la tête en boule sur un cou de taureau, la poitrine large à contenir deux paires -de poumons, — et je me demandai s'il ne les possédait pas, tant il dépensait d'air dans l'acte de la respiration, — toujours soufflant, toujours parlant, l'œil goguenard, la mine rieuse, avec un réseau de rides sous les yeux, produites par l'incessante contraction du grand zygomatique. Notons une boucle — une seule — qui pendait au lobe de son oreille gauche. Quel contraste avec le commandant de la goélette, et comment deux êtres si dissemblables parvenaient-ils à s'entendre! Ils s'entendaient pourtant, puisque, depuis une quinzaine d'années, ils avaient navigué ensemble, — d'abord sur le brick Power, qui avait été remplacé par le schooner Halbrane, six ans avant le début de cette histoire.
Hurliguerly, dès- son arrivée, apprit par Fenimore Àtkins que; si le capitaine Len Guy y consentait, je prendrais passage à son bord. Aussi fut-ce sans présentation ni préparation que le bosseman. s'approcha de moi dans l'après-midi. Il connaissait déjà mon nom et m'accosta en ces termes :
« Monsieur Jeorling, je vous salue.
— Je vous salue de même, mon ami, répondis-je. Que me voulezvous?...
— Vous offrir mes services...
— Vos services?... A quel propos?...
A propos de l'intention que vous avez d'embarquer sur YHslI-
brane...
— Qui êtes-vous?...
— Le bosseman Hurliguerly, ainsi dénommé et porté sur l'état nominatif de l'équipage, et, en outre, le fidèle compagnon du capitaine Len Guy, qui l'écoute volontiers, bien qu'il ait la réputation de n'écouter personne, »
La pensée me vint alors que je ferais bien d'utiliser un homme si prompt à obliger, lequel ne paraissait pas le moins du monde douter de son influence sur le capitaine Len Guy.
Te répondis donc :
« Eh bien, mon ami, causons, si vos fonctions ne vous réclament pas en ce moment...
— J'ai deux heures devant moi, monsieur Jeorling. D'ailleurs, peu de travail aujourd'hui. Demain, quelques marchandises à débarquer, quelques provisions à renouveler... Tout cela, c'est temps de repos pour l'équipage... Si vous êtes libre... comme je le suis... »
Et, ce disant, il agitait sa main vers le fond du port dans une direction qui lui était familière.
ce Ne sommes-nous pas bien ici pour causer?... observai-je en le retenant.
— Causer, monsieur Jeorling, causer debout... et le gosier sec... lorsqu'il est si facile de s'asseoir dans un coin du Cormoran-Vert, devant deux tasses de thé au vrisky...
— Je né bois point, bosseman.
— Soit... je boirai pour nous deux. Oh! ne croyez pas que vous ayez affaire à un ivrogne!... Non!... Jamais plus qu'il ne faut, mais autant qu'il faut ! »
LA GOÉLETTE HALBRANE. 19
Je suivis ce marin évidemment habitué à nager clans les eaux des cabarets. Et, tandis que maître Àtkins s'occupait, sur-le pont de la goélette, à débattre ses prix d'achats et de ventes, nous primes place dans la grande salle de son auberge. Tout d'abord, je disaubosseman:
« C'est précisément sur Àtkins que je comptais pour me mettre en rapport avec le capitaine Len Guy, car il le connaît très particulièrement... si je ne me trompe...
— Peuh! fît Hurliguerly. Fenimore Atkins est un brave homme, et il a l'estime du capitaine. En somme, il ne me vaut pas!... Laissezmoi me démarcher, monsieur Jeorling...
— Est-ce donc une affaire si difficile à traiter, bosseman, et n'y a-t-il pas une cabine de libre à bord de YHalbrane ?... La plus petite me conviendra, et je paierai...
— Très bien, monsieur Jeorling ! Il y a une cabine, en abord du rouf, qui n'a jamais servi à personne, et puisque vous ne regardez pas à vider votre poche, si cela est nécessaire... Toutefois, — entre nous, — il convient d'être plus malin que vous ne le pensez et que ne l'est mon vieil Atkins pour décider le capitaine Len Guy à prendre un passager!... Oui! ce n'est pas trop de toute la malice du bon garçon qui est en train de boire à votre santé, en regrettant que vous ne lui rendiez pas la pareille ! »
Et de quel dardement de l'œil droit, tandis qu'il fermait l'œil gauche, Hurliguerly accompagna cette déclaration! Il semblait que toute la vivacité que possédaient ses deux yeux eût passé à travers la prunelle d'un seul! Inutile d'ajouter que la queue de cette belle phrase se noya dans un verre de wisky, dont le bosseman n'en était pas à apprécier l'excellence, puisque le Cormoran-Vert ne se fournissait qu'à la cambuse de YHëilbrane.
Puis, ce diable d'homme tira de sa veste une pipe noire et courte, la bourra, la couronna d'un capuchon de tabac, l'alluma, après l'avoir fortement implantée dans l'interstice de deux molaires au coin de sa bouche, et il s'entourbillonna d'une telle fumée, comme un steame en pleine chauffe, que sa tête disparaissait derrière un nuage grisâtre
« Monsieur Hurliguerly?... clis-je.
— Monsieur Jeorling\..
— Pourquoi votre capitaine répugnerait-il à m'accepter?..,
— Parce que ce n'est pas clans ses idées de prendre des passagers à son bord, et jlisquMci.il a toujours .refusé les propositions de ce
genre.
— ■ Quelle raison, je vous le demande...
Eh! parce qu'il veut n'être point embarrassé dans ses allures,
aller où il lui plaît, rebrousser chemin pour peu que cela lui convienne, au nord ou au sud, au couchant ou au levant, sans en donner de motifs à personne! Ces mers du sud, il ne les quitte jamais, monsieur Jeorling, et. voilà belles années que nous les courons ensemble entre l'Australie à l'est et l'Amérique à l'ouest, allant d'Hobart-Town aux Kerguelen, à Tristan d'Acunha, aux Falklands, ne relâchant que le temps de vendre notre cargaison, quelquefois pointant jusqu'à la mer antarctique. Dans ces conditions, vous le comprenez, un passager pourrait être gênant, et, d'ailleurs, lequel voudrait embarquer sur YHcLlbrane, puisqu'elle n'aime pas à taquiner la brise, et va un peu où le vent la pousse ! - »
: Je me demandai si le bosseman ne cherchait point à faire de sa goélette un bâtiment mystérieux, naviguant au hasard, ne s'arrêtant guère eh ses relâches, une sorte de navire errant des hautes latitudes, sous le commandement d'un capitaine fantasmatique. Quoi qu'il en soit, je lui dis :
« Enfin VHalbrane va quitter les Kerguelen dans quatre ou cinq jours?... * ■ .
— Sûr.,.
— Et, cette fois, elle mettra le cap à l'ouest pour gagner Tristan d'Acunha?..,
- — Probable.
— Eh bien, bosseman, cette probabilité me suffira, et, puisque vous m'offrez vos bons offices, décidez le capitaine Len Guy à m'accepter comme passager...
c'est comme si c'était fait! « (PageSL)
LA GOÉLETTE HALBRANE. 21
— C'est comme si c'était fait!
— A merveille, Hurliguerly, et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir.
— Eh! monsieur Jeorling, répliqua ce singulier maître d'équipage, en secouant la tête comme s'il fût sorti de l'eau, je n'ai jamais à me repentir de rien, et je sais bien qu'en vous rendant service, je ne m'en repentirai point. Maintenant, si vous le permettez, je vais prendre congé de vous, sans même attendre le retour de l'ami Atkins, et regagner mon bord, »
Après avoir vidé d'un coup son dernier verre de wisky — je crus que le verre allait disparaître dans le gosier avec la liqueur, — Hurliguerly m'adressa un sourire de protection. Puis, son gros torse se balançant sur le double arc de ses jambes, empanaché de l'acre fumée qui s'échappait du fourneau de sa pipe, il sortit et laissa porter au nord-est du Cormoran-Vert.
Devant la table, je restai sous l'empire de réflexions assez contradictoires. Au vrai, qu'était ce capitaine Len Guy? Maître Atkins me l'avait donné comme un bon marin doublé d'un brave homme. Qu'il fût l'un et l'autre, rien ne m'autorisait à en douter, original toutefois, d'après ce que venait de me dire le bosseman, Jamais, je l'avoue, il ne m'était venu à l'esprit que la proposition d'embarquer sur Vlictlbrane pût soulever quelque difficulté, du moment que j'entendais ne point regarder au prix, et me contenter de la vie du bord. Quelle raison le capitaine Len Guy aurait-il de m' opposer un refus?... Était-il admissible qu'il ne voulût pas se lier par un engagement, ni être obligé de se rendre à tel endroit, si, au cours de sa navigation, il lui venait la fantaisie d'aller à tel autre?... Ou bien, avait-il des motifs particuliers pour se défier d'un étranger, eu égard à son genre de navigation?... Faisait-il donc la contrebande ou la traite, — commerce encore très exercé à cette époque dans les mers du sud?... Explication plausible après tout, bien que mon digne aubergiste répondît de VHalbrane et de son capitaine. Honnête navire, honnête commandant, Fenimore Atkins se portait. garant de l'un et de l'au-
tre!... C'était bien quelque chose, s'il ne s'illusionnait pas sur leur compte à tous deux!... En somme, il ne connaissait le capitaine Len Guy que pour le voir, une fois Tan, relâcher aux Kerguelen, où il ne se livrait qu'à des opérations régulières, lesquelles ne pouvaient laisser prise à aucune suspicion...
D'autre part, je me demandais si, dans le but de donner plus d'importance à ses offres de service, le bosseman n'avait pas cherché à se faire valoir... Peut-être le capitaine Len Guy serait-il très satisfait, très heureux d'avoir à son bord un passager aussi accommodant que j'avais la prétention do l'être, et qui ne regarderait pas au prix du passage?...
Une heure plus tard, je rencontrai l'aubergiste sur le port et je lo mis au courant.
■ « Ah! ce satané Hurliguerly, s'écria-t-il, toujours le même!... A
' l'en croire, le capitaine Len Guy ne se moucherait pas sans le consulter!... Voyez- vous, c'est un drôle d'homme, ce bosseman, monsieur Jeorling, pas méchant, pas bête, mais tireur de dollars ou de guinées en diable!... Si vous tombez entre ses mains, gare à A^otre bourse!... Boutonnez votre poche ou votre gousset, et ne vous laissez
, pas attraper!
— Merci du conseil, Atkins. Dites-moi, vous avez déjà causé avec le capitaine Len Guy?... Lui avez- vous parlé?...
— Pas encore, monsieur Jeorling... Nous avons le temps... L'Haïbrane ne fait que d'arriver et n'a pas même évité sur son ancre au jusant...
— Soit, mais... vous le comprenez... je désire être fixé le plus tôt possible...
— Un peu de patience !
— J'ai hâte de savoir à quoi m'en tenir...
— Eh! il n'y arien à craindre, monsieur Jeorling!... Les choses iront toutes seules!... D'ailleurs, à défaut de YHalbrane, vous ne seriez point embarrassé... Avec la saison de pêche, Christmas- Ilarbour comptera bientôt plus de navires qu'il n'y a de maisons
LA GOÉLETTE HALBRANE. 23
autour du Cormoran- Vert!... Rapportez-vous-en à moi... Je me charge de votre embarquement ! »
Dans tout cela, rien que des mots, le bosseman d'un côté, maître Atkins de l'autre. Aussi, malgré leurs belles promesses, je résolus de m'adresser directement au capitaine Len Guy, si peu abordable qu'il fût, et de l'entretenir de mon projet, dès que je le rencontrerais seul.
L'occasion ne s'offrit que le lendemain. Jusque-là, j'avais flâné le long du quai, examinant le schooner, un navire de construction remarquable et de grande solidité. Et c'est une qualité indispensable dans ces mers où les glaces dérivent parfois au delà du cinquantième parallèle.
C'était l'après-midi. Lorsque je m'approchai du capitaine Len Guy, je compris qu'il aurait préféré m'éviter.
A Ghristmas-Harbour, il va de soi que cette petite population de pêcheurs ne se renouvelle guère. Peut-être, sur les bâtiments, assez nombreux à cette époque, je le répète, quelques Kergueléens prennent-ils du service pour remplacer des absents ou des disparus. Au fond, cette population ne se modifie pas, et le capitaine Len Guy devait la connaître individu par individu.
Dans quelques semaines, il eût pu s'y tromper, alors que toute la flottille aurait versé son personnel sur les quais où régnerait une animation peu habituelle, qui finirait avec la saison. Mais, à cette date, en ce mois d'août, YHalbrane, profitant d'un hiver dont la douceur avait été véritablement exceptionnelle, était seule au milieu.
du port.
Il était donc impossible que le capitaine Len Guy n'eût pas deviné en moi un étranger, lors morne que le bosseman et l'aubergiste n'eussent pas encore fait de démarche à mon sujst.
Or, son attitude ne pouvait siguLler que ceci : ou ma proposition lui avait été communiquée, et il n'entendait pas y donner suite, — ou ni Hurliguerly ni Atkins ne lui avaient parlé depuis la veille. Dans ce dernier cas, s'il s'éloignait de moi, c'est qu'il obéissait à sa nature
peu communicative, c'est qu'il ne lui convenait pas d'entrer en relation avec un inconnu.
Cependant l'impatience me saisit. Si ce hérisson me refusait, eh bien! j'en serais pour un refus. L'obliger à me prendre à son bord malgré lui, je nen avais pas la prétention. Je n'étais même pas son compatriote. D'ailleurs, aucun consul ni agent américain ne résidait aux Kerguelen, près duquel j'aurais pu me plaindre. Avant tout, il importait que je fusse fixé, et. si je me heurtais à un non ! du capitaine Len Guy, j'en serais quitte pour attendre l'arrivée d'un autre navire plus complaisant. — ce qui ne me retarderait que de deux ou trois semaines.
Au moment où j'allais l'accoster, le lieutenant du bord vint rejoindre son capitaine. Celui-ci profita de l'occasion pour s'éloigner, et, faisant signe à l'officier de le suivre, il contourna le fond du port et' disparut à l'angle d'une roche, en remontant la baie sur sa rive septentrionale.
» Au diable! pensai-je. J'ai tout lieu de croire qu'il me sera difficile d'arriver à mes fins ! Mais ce n'est que partie remise. Demain, dans la matinée, j'irai à bord de YHalbvane. Qu'il le veuille ou qu'il ne le veuille pas. il faudra bien que ce Len Guy m'entende, et qu'il me réponde oui ou non ! »
D'ailleurs, il se pouvait que, vers l'heure du dîner, le capitaine Len
Guy vînt au Cormoran-Vert, où, d'habitude, les marins déjeunaient
et dînaient durant les relâches. Après quelques mois de mer, on
.aime à varier un menu généralement réduit au biscuit et à la viande
salée.
La santé l'exige même, et tandis que des vivres frais sont mis à la disposition des équipages, les officiers se trouvent mieux de manger à l'auberge. Je ne doutais pas que mon ami Atkins fût préparé à recevoir convenablement le capitaine, le lieutenant et aussi le bosseman de la goélette.
J'attendis donc, je ne me mis à table que fort tard. J'en fus pour une déception.
LA GOÉLETTE HALBRANE. 25
Non! ni le capitaine Len Guy ni personne du bord ne vinrent honorer de leur présence le Cormoran- Ver t. Je dus dîner seul, comme je le faisais chaque jour depuis deux- mois déjà, car, on se le figure aisément, les clients de maître Atkins ne se renouvelaient guère pendant la mauvaise saison.
Le repas terminé, vers sept heures et demie, la. nuit faite, j'allai me promener sur le port, du côté des maisons.
Le quai était désert. Les fenêtres de l'auberge donnaient un peu de clarté. De l'équipage de YH&lbTime, pas un homme à terre. Les canots avaient rallié, et, au bout de leur bosse, se balançaient dans le clapotis de la mer montante.
C'était, vraiment, comme un poste de caserne, ce schooner, où Ton consignait les matelots dès le coucher du soleil. Cette mesure devait singulièrement contrarier ce bavard et ce buveur d'Hurliguerly, trop enclin, je le supposais, à courir d'un cabaret à l'autre, au cours des relâches. Je ne l'aperçus pas plus que son capitaine aux alentours du Cormoran-Vert.
Je restai jusqu'à neuf heures, faisant les cent pas par le travers de la goélette. Graduellement la masse du navire s'était assombrie. Les eaux de la baie ne reflétaient plus qu'un tire-bouchon de lumière, celle du fanal de l'avant, suspendu à Tétai de misaine.
Je revins à l'auberge, où je trouvai Fenimore Àtkins fumant sa pipe près de la porte.
« Atkins, lui clis-je, il paraît que le capitaine Len Guy n'aime point à fréquenter votre auberge?...
— 11 y vient quelquefois le dimanche, et' c'est aujourd'hui samedi,
monsieur Jeorling. . .
— Vous ne lui avez pas parlé?...
— Si... me répondit mon hôtelier, d'un ton qui dénotait un visible
embarras.
— Vous lui avez annoncé qu'une personne de votre connaissance
désirait s'embarquer sur THalbrane ?..;
— Oui.
— Et qu'a-t-il répondu ?..,
— Pas comme je l'aurais voulu ni comme vous le désirez, monsieur Jeorling...
— Il refuse?...
— À peu près, si c'est un refus que de m'avoir dit : « Àtkïns5 ma goélette n'est pas faite pour recevoir des passagers... Je n'en ai jamais pris, et ne compte point en jamais prendre. »
Un changement singulier s'opéra dans l'attitude du capitaine. ( Page 31.)
Je dormis mal. A plusieurs reprises, je « rêvai que je rêvais ». Or, — c'est une observation d'Edgar Poe, — quand on soupçonne que l'on rêve, on se réveille presque aussitôt.
Je me réveillai donc, et toujours très monté contre ce capitaine Len Guy. L'idée de m'embarquer sur VHalbrme, à son départ des Kerguelen, était enracinée dans ma tête. Maître Atkins n'avait cessé de me vanter ce navire, invariablement le premier de Tannée à rallier Christmas-Harbour. Comptant les jours, comptant les heures, que de fois je m'étais vu à bord de cette goélette, au large de l'archipel, cap à l'ouest, en direction sur la côte américaine ! Mon aubergiste ne mettait pas en doute la complaisance du capitaine Len Guy, qui serait d'accord avec son intérêt. On ne voit guère un navire de commerce refuser un passager, lorsque cela ne doit pas le contraindre à modifier son itinéraire, et s'il peut retirer un bon prix du passage. Qui aurait cru cela?v.
Aussi, grosse colère que je sentais couver en moi contre ce peu complaisant personnage. Ma bile s'échauffait, mes nerfs se tendaient. Un obstacle venait de surgir sur ma route, et devant lequel je me cabrais.
Ce fut une mauvaise nuit d'indignation fiévreuse, et le calme ne me revint qu'au lever du jour.
Au surplus, j'avais résolu de m' expliquer avec le capitaine Len Guy, sur son déplorable procédé. Peut-être n'obtiendrais-je rien, mais, du moins, j'aurais dit ce que j'avais sur le cœur.
Maître Atkins avait parlé pour recevoir la réponse que Ton sait. Quant à cet obligeant Hurliguerly, si pressé de m'offrir son influence et ses services, s'était-il hasardé à tenir sa promesse?... Je ne savais, ne l'ayant point rencontré. En tout cas, il n avait pu être plus heureux que l'hôtelier du Cormoran-Vert.
Je sortis vers huit heures du matin. Il faisait un temps de chien, comme disent les Français, — ou pour employer une 'expression plus juste, —un chien de temps. De la pluie, mêlée de neige, une bourrasque tombant de l'ouest par-dessus les montagnes du fond, des nuages dégringolant des basses zones, une avalanche d'air et d'eau. Que le capitaine Len Guy fût descendu à terre pour se tremper jusqu'aux os dans les rafales, ce n'était point à supposer.
En effet, personne sur le quai. Quelques barques de pêche avaient quitté le port avant la tourmente, et, sans cloute, s'étaient mises à l'abri au fond des criques que ni la mer ni le vent ne pouvaient battre. Quant à me rendre à bord de YHalbrane, je n'aurais pu le faire sans héler une de ses embarcations, et le bosseman n'eût pas pris sur lui de me l'envoyer.
« D'ailleurs, pensai-je, sur le pont de sa goélette, le capitaine est chez lui, et, pour ce que je compte lui répondre s'il s'obstine dans son inqualifiable refus, mieux vaut un terrain neutre. Je vais le guetter de ma fenêtre, et, si son canot le met à quai, il ne parviendra pas à m' éviter cette fois. »
De retour au Cormoran-Vert, je me postai derrière ma vitre ruisselante dont j'essuyai la buée, ne m'inquiétant guère de la bourrasque qui s'engouffrait à travers la cheminée et chassait les cendres de l'âtre.
J'attendis, nerveux, impatient, rongeant mon frein, dans un état d'irritation croissante.
Deux heures s'écoulèrent. Et, ainsi que cela arrive fréquemment grâce à l'instabilité des vents des Kerguelen, ce fut le temps qui se calma avant nioi.
Vers onze heures, les hauts nuages de Test prirent le dessus, et la tourmente alla s'épuiser à l'opposé des montagnes.
J'ouvris ma fenêtre, • -
En ce moment, une des embarcations de YHalbr&ne se prépara à larguer sa bosse. Un matelot y descendit, arma deux avirons en couple, tandis qu'un homme s'asseyait, à l'arrière, sans tenir les tireveilles du gouvernail. Du reste, une cinquantaine de toises entre le schooner et le quai, pas davantage. Le canot accosta. L'homme sauta à terre.
C'était le capitaine Len Guy. «
En quelques secondes, j'eus franchi le seuil de l'auberge, et je m'arrêtai devant le capitaine, très empêché, quoi qu'il en eût, de parer l'abordage. '
« Monsieur... » lui dis-je, d'un ton sec et froid — froid comme le temps depuis que les vents, soufflaient de Test.
Le capitaine Len Guy me regarda fixement, et je fus frappé de la tristesse de ses yeux d'un noir d'encre. Puis, la voix basse, les paroles à peine chuchotées :
« Vous êtes étranger?..- me demanda-t-il...
— Étranger aux Kerguelen... oui, répondis-jo.
— De nationalité anglaise?.,.
— Non... américaine? »
Il me salua d'un geste bref, et je lui rendis le même salut.
ce Monsieur, repris-je, j'ai lieu de croire que maître Atkins, du Cormoran-Vert, vous a touché quelques mots d'une proposition à mon sujet. Cette proposition, ce me semble, méritait un accueil favorable de la part d'un...
— La proposition d'embarquer sur ma goélette?... répondit le capitaine Len Guy.
— Précisément.
— Je regrette, monsieur, de n'avoir pu donner suite à cette demande.,.
— Me direz- vous pourquoi?...
— Parce que je n'ai pas l'habitude d'avoir des passagers à mon bord, — première raison..
■ — Et la seconde, capitaine?...
— Parce que l'itinéraire de l'Havane n'est jamais arrêté d'avance. Elle part pour un port et va à un autre, suivant que j'y trouve mon avantage. Apprenez, monsieur, que je ne suis point au service d'un armateur. La goélette m'appartient en grande partie, et je n'ai d'ordre à recevoir de personne pour ses traversées.
— Alors il ne dépend que de vous, monsieur, de m'accorder passage...
— Soit, mais je ne puis vous répondre que par un refus — à mon extrême regret.
— Peut être changerez-vous d'avis, capitaine, lorsque vous saurez
" que peu m'importe la destination de votre goélette... Il n'est pas déraisonnable de supposer qu'elle ira quelque part...
— Quelque part, en effet... »
Et, à ce moment, il me sembla que le capitaine Len Guy jetait un long i-egard vers l'horizon du sud.
« Eh bien, monsieur, repris-je, aller ici ou là m'est presque indifférent... Ce que je désirais avant tout, c'était de quitter les Kerguelen ' par la plus prochaine occasion qui me serait offerte... » - Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et demeura pensif, sans chercher à me fausser compagnie.
« Vous me faites l'honneur dem'écouter,monsieur?... demandai-je d'un ton assez vif.
— Oui, monsieur.
— J'ajouterai donc que, sauf erreur, et si l'itinéraire de votre goélette n'a pas été modifié, vous aviez l'intention de partir de Clïristmas- Harbour pour Tristan d'Acunha...
— Peut-être à Tristan d'Acunha... peut-être au Cap... peut-être... aux Falklands.,. peut-être ailleurs,.*
— Eh bien, capitaine Guy, c'est précisément ailleurs où je désire aller! » répliquai-je ironiquement, en faisant effort pour contenir mon irritation.
Alors un changement singulier s'opéra dans l'attitude du capitaine Len Guy. Sa voix s'altéra, devint plus dure, plus cassante. En termes nets et précis, il me fit comprendre que toute insistance était inutile, que notre entretien avait déjà trop duré, que le temps le pressait, que ses affaires l'appelaient au bureau du port... enfin que nous nous étions dit, et de très suffisante façon, tout ce que nous pouvions avoir à nous dire,..
J'avais étendu le bras pour le retenir — le saisir. serait un mot plus juste, — et la conversation, mal commencée, risquait de plus mal finir, lorsque ce bizarre personnage se retourna vers moi, et d'un ton adouci, il s'exprima de la sorte :
« Croyez bien, monsieur, qu'il m'en coûte de n'être point en état
de vous satisfaire, et de montrer peu d'obligeance envers un Américain. Mais je ne saurais modifier ma conduite. Au cours de la navigation de YHalbvane, il peut survenir tel ou tel incident imprévu qui rendrait gênante la présence d'un passager... même aussi accommodant que vous l'êtes... Go serait m'exposer à ne pouvoir profiter do chances que je recherche...
— Je vous ai dit, capitaine, et je vous le répète, que si mon intention est de retourner en Amérique, au Connecticut, il m'est indifférent que ce soit en trois mois ou en six, par un chemin plutôt que par un autre, — et dût votre goélette s'enfoncer au milieu des mers antarctiques...
— Les mers antarctiques ! » s'écria le capitaine Len Guy d'une voix interrogatrice, tandis que son regard me fouillait le cœur comme s'il eût été armé d'une pointe. ■■ :
«Pourquoi parlez-vous des mers antarctiques?... reprit-il en me saisissant la main.
— Mais comme je vous aurais parlé des mers boréales..» du pôle nord aussi bien que du pôle sud, .. »
Le capitaine Len Guy ne répondit pas, et je crus voir une larme glisser de ses yeux. Puis, se rejetant dans un autre ordre d'idées, désireux découper court à quelque cuisant souvenir, évoqué par ma réponse :
« Ce pôle sud, dit-il, qui oserait s'aventurer...
— L'atteindre est difficile... et cela serait sans utilité, répliquai-je. 11 se rencontre pourtant des caractères assez aventureux pour se lancer dans de telles entreprises.
— Oui... aventureux !... murmura le capitaine Len Guy.
— Et, tenez, repris-je, voici que les États-Unis font encore une tentative avec la division de Charles Wilkes, le Vancouver, le Peacock, le Porpoise, le Flying-Fish et plusieurs conserves...
— Les États-Unis, monsieur Jeorling?... Vous affirmez qu'une expédition est envoyée par le gouvernement fédéral dans les mers australes?.-.. ■ ......
Le bosseman vint serrer la main du l'aubergine. ( Page io. )
— Le fait est certain, et, l'année dernière, avant mon départ d'Amérique, j'apprenais que cette division venait de prendre la mer. Il y a un an de cela, et il est fort possible que l'audacieux Wilkes ait poussé ses reconnaissances plus loin que les autres découvreurs ne l'avaient fait avant lui. »
Le capitaine Len Guy était redevenu silencieux, et il ne sortit de cette inexplicable préoccupation que pour dire ;
« Dans tous les cas, si Wilkes parvient à franchir le cercle polaire, puis la banquise, il est douteux qu'il dépasse de plus hautes latitudes
que...
— Que ses prédécesseurs Bellingshausen, Forster, Kendall, Biscoe, Morrell, Ke'mp, Belleny... répondis-je.
— Et que... ajouta le capitaine Lcn Guy.
— De qui voulez-vous parler?.., demandai-je.
— Vous êtes originaire du Connecticut, monsieur?... dit brusquement le capitaine Len Guy.
— Du Connecticut.
— Et plus spécialement?...
— D1 Hartford.
— Connaissez-vous l'île Nantucket?...
— Je l'ai visitée à plusieurs reprises.
— Vous le savez, je pense, dit le capitaine Len Guy en me regardant, les yeux dansvles yeux, c'est là que votre .romancier Edgar Poe a fait naître son héros, Arthur Gordon Pym... '
— En effet,. répondis-jer — cela me revient à la mémoire, — le début de ce roman est placé à l'île Nantucket.
— Vous dites... 'ce roman?... C'est bien le mot dont vous vous êtes servi?...
— Sans cloute, capitaine...
— Oui... et vous parlez comme tout le monde!.. Mais, pardon, monsieur, je ne puis attendre plus longtemps... Je regrette... très sincèrement de ne pouvoir vous rendre ce service... Ne croyez pas que la réflexion puisse modifier mes idées relativement à votre proposition... D'ailleurs, vous n'aurez que quelques jours à attendre... La saison va s'ouvrir... Les navires de commerce, les baleiniers relâcheront à Christmas-Harbour, et il vous sera loisible d'embarquer sur l'un d'eux... avec la certitude d'aller là où vos convenances vous appellent... Je regrette, monsieur, je regrette, vivement... et vous donne bien le salut! »
Sur ces derniers mots, le capitaine Len Guy se retira, et l'entretien
finit tout autrement que je ne le supposais... je veux dire d'une façon polie quoique formelle.
Comme il ne sert à rien de, s'entêter contre l'impossible, j'abandonnai l'espoir de naviguer à bord de YHalbrane, tout en gardant rancune à son maudit commandant. Et pourquoi ne l'avouerai-jepas? Ma curiosité était éveillée. Je sentais un mystère au fond de cette âme de marin, et il m'aurait plu de le pénétrer. Lé tour imprévu de notre conversation, ce nom d'Arthur Pym prononcé d'une façon si inopinée, les interrogations sur l'île Nantucket, l'effet produit par cette nouvelle qu'une campagne à travers les mers australes se poursuivait alors sous le commandement de Wilkes, cette affirmation que le navigateur américain ne s'avancerait pas plus avant dans le sud que... De qui donc avait voulu parler le capitaine Len Guy?,., Tout cela était matière- à réflexions pour un esprit aussi positif que le mien...
Ce jour-là, maître Atkins voulut savoir si le capitaine Len Guy s'était montré de meilleure composition... Avais-je obtenu l'autorisation d'occuper une des cabines de la goélette?... Je dus avouer à mon hôtelier que je n'avais pas été plus heureux que lui dans mes négociations... Cela ne laissa pas de le surprendre. Il ne comprenait rien aux refus du capitaine, à son entêtement... Il ne le reconnaissait plus... D'où provenait ce changement?... Et, — ce qui le touchait d'une façon plus directe, < — c'est que. par contradiction avec ce qui se faisait pendant les relâches, le Cormoran- Vert n'avait été fréquenté ni des hommes de YHalbr&ne ni de leur officier. Il semblait que l'équipage obéissait à un ordre. Deux ou trois fois seulement, le bosseman vint s'installer dans la salle de l'auberge, et ce fut tout. De là, gros désappointement de maître Atkins.
En ce qui concerne Hurliguerly, après s'être si imprudemment avancé, je compris qu'il ne tenait plus à" continuer avec moi des relations à tout le moins inutiles. Avait-il tenté d'ébranler son chef, je ne saurais le dire, et, en somme, il en eût été, à coup sûr, pour son insistance.
Pendant les trois jours qui suivirent, 10, 11 et 12 août, les travaux de ravitaillement et de réparation furent poussés à bord de la goélette. On voyait l'équipage allant et venant sur le pont, — les matelots visiter la mâture, changer les manoeuvres courantes, raidir les haubans et galhaubans qui avaient molli pendant la dernière traversée; repeindre les hauts et les bastingages détériorés sous les paquets de mer, réenverguer des voiles neuves, raccommoder les vieilles dont on pourrait encore se servir par beau temps, calfater ça et là les coutures du bordé et du pont à grands coups de maillet.
Ce travail s'accomplissait avec régularité, sans ces cris, ces interpellations, ces querelles, trop ordinaires parmi les marins au mouillage. UHalbr&ne devait être bien commandée, son équipage très tenu, très discipliné, silencieux même. Peut-être le bosseman contrastait^il avec ses camarades, car il m'avait paru porté à rire, à plaisanter, à bavarder surtout, — à. moins qu'il ne fût démangé de la langue que lorsqu'il descendait à terre.
Enfin, on apprit que le départ de la goélette était fixé au 15 août, et, la veille, je n'avais pas encore lieu de penser que le capitaine Len. Guy fût revenu sur son refus si catégorique.
Du reste, je n'y songeais guère, ayant pris mon parti de ce contretemps. Toute envie de récriminer m'était passée. Je n'eusse pas permis à maître Atkins de tenter une autre démarche. Lorsque le capitaine Len Guy et moi. nous nous rencontrions sur le quai, c'était comme des gens qui ne se connaissent même pas, qui ne se sont* jamais vus. Il passait d'un côté, moi de l'autre. Je dois observer, cependant, qu'une ou deux fois, quelque hésitation se manifesta dans son attitude.,. Il semblait qu'il voulût mradresser la parole... qu'il y fût poussé par un secret instinct... Il ne lavait point fait, et je n'étais pas un homme à provoquer une explication nouvelle... Au surplus, — j'en fus informé le jour même, — Fenimore Atkins. contre ma formelle défense, avait sollicité le' capitaine Len Guy à mon sujet sans rien obtenir. C'était une affaire « classée », comme on dit, et pourtant tel n'était pas l'avis du bosseman...
En effet, Hurliguerly, interpellé par l'hôtelier du Cormoran-Vert, contestait que la partie fût définitivement perdue.
« Il est très possible, répétait-il, que le capitaine n'ait pas lâché son dernier mot! »
Mais s'appuyer sur les dires de ce hâbleur, c'eût été introduire un terme faux dans une équation, et, je l'affirme, le prochain départ du schooner m'était indifférent. Je ne songeais plus qu'à guetter l'apparition de quelque autre navire au large.
« Encore une semaine ou deux, me répétait mon aubergiste, et vous serez plus heureux, monsieur Jeorling, que vous ne l'avez été avec le capitaine Len Guy. Il s'en trouvera plus d'un qui ne demandera pas mieux...
— Sans doute, Atkins, mais n'oubliez pas que la plupart des bâtiments à destination de la pêche aux Kerguelen, y séjournent pendant cinq ou six mois, et si je dois attendre de tels délais pour reprendre la mer...
— Pas tous, monsieur Jeorling. pas tous ! ... Il en est qui ne font quo touchera Christmas-Harbour... Une bonne occasion se présentera, et vous n'aurez point à vous repentir d'avoir manqué votre embarquement sur VH&lbr&ne... »
' Je ne sais si j'aurai à m'en repentir ou non, mais, — ce qui est certain, — c'est qu'il était écrit là-haut que je quitterais les Kerguelen comme passager de la goélette, et qu'elle allait m'entraîner dans la plus extraordinaire des aventures dont les annales maritimes devaient retentir à cette époque.
Dans la soirée du .14 août, vers sept heures et demie, lorsque la nuit enveloppait déjà l'île, je flânais, après mon dîner, sur le quai au nord de la baie. Le temps était sec, le ciel pointillé d'étoiles, l'air vif, le froid piquant. En ces conditions, ma promenade ne pouvait se prolonger.
Donc, une demi-heure plus tard, je me dirigeais vers le Cormoran-Vert, lorsqu'un individu me croisa, hésita, revint sur ses pas et s'arrêta. . - •
L'obscurité était assez profonde pour qu'il ne me fût pas aisé de le reconnaître. Mais,, à sa voix, -à son chuchotement caractéristique, pas d'erreur possible. Le capitaine Len Guy était devant moi.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, c'est demain que YHalbrane doit mettre à la voile... demain matin... avec le jusant...
r— A quoi bon me le faire savoir, répliquai-je, puisque vous refu-
— Monsieur... j'ai réfléchi, et si vous n'avez pas changé d'idée, trouvez-vous à bord à sept heures...
— Ma foi, capitaine, répondis-je, je ne m'attendais guère à ce revirement de votre part...
— J'ai réfléchi, je vous le répète, et j'ajoute que YHalbvane fera directement route sur Tristan d'Acunha, — ce qui vous convient... je suppose?...
— C'est au mieux, capitaine. Demain matin, à sept heures, je serai à bord...
— Où votre cabine est préparée*
— Quant au prix du passage... dis-je.
— Nous le réglerons plus tard, répliqua le capitaine Len Guy, et h votre satisfaction. A demain donc...
— A demain. »
Mon bras s'était tendu vers cet homme bizarre pour sceller notre engagement. Sans doute, l'obscurité l'empêcha de voir ce geste, car il n'y répondit pas, et, s'éloignant d'un pas rapide, il rejoignit son canot, qui le ramena en quelques coups d'aviron.
Très surpris, je l'étais, et maître Atkins le fut au même degré que moi, lorsque, de retour clans la salle du Cormoran-Vert, je l'eus mis au courant.
« Allons, me répondit-il, ce vieux renard d'Hurliguerly avait décidément raison!... Cela n'empêche pas que son diable de capitaine ne soit plus capricieux qu'une fille mal élevée!... Pourvu qu'il ne change pas d'idée au moment de partir ! »
Hypothèse inadmissible, ot, en y réfléchissant, je pensai que cette
façon d'agir ne comportait ni fantaisie ni caprice. Si le capitaine Len Guy était revenu sur son refus, c'est qu'il avait un intérêt quelconque à ce que je fusse son passager. A mon avis, ce revirement devait tenir à ce que je lui avais dit relativement au Connecticut et à l'île Nantucket. Maintenant, en quoi cela pouvait-il l'intéresser, je laissais à l'avenir le soin de me l'apprendre.
Mes préparatifs furent rapidement terminés. Je suis, d'ailleurs, de ces voyageurs pratiques qui ne s'encombrent jamais de bagages, et feraient le tour du monde une sacoche au côté et Une valise à la main. Le plus gros de mon matériel consistait en ces vêtements fourrés, dont l'indispensabilité s'impose à quiconque navigue à travers les hautes latitudes. Lorsque l'on parcourt l'Atlantique méridional, c'est le moins que de telles précautions soient prises par prudence.
Le lendemain, 15, avant le lever du jour, je fis mes adieux au brave et digne Atkins. Je n'avais eu qu'à me louer des attentions et de l'obligeance de mon compatriote, exilé sur ces îles de la Désolation, où les siens et lui vivaient heureux en somme. Le serviable aubergiste parut très sensible aux remerciements que je lui adressai. Ayant souci de mon intérêt, il avait hâte de me savoir à bord, craignant toujours — c'est l'expression dont il se servit — que le capitaine Len Guy eût « changé ses amures » depuis la veille. Il me le répéta même avec insistance, et m'avoua que, pendant la nuit, il s'était mis plusieurs fois à sa fenêtre, afin de s'assurer que ÎHalbrane était toujours à son mouillage au milieu de Christmas-Harbour. Il ne fut délivré de ses inquiétudes — que je ne partageais aucunement, — qu'à l'heure où l'aube commença de poindre.
Maître Atkins voulut m'accompagner à bord, afin de prendre congé du capitaine Len Guy et du bosseman. Un canot attendait au quai, et il nous transporta tous les deux à l' échelle de la goélette, déjà évitée de jusant.
La première personne que je rencontrai sur le pont fut Hurliguerly. Il me lança un coup d-ceil de triomphe. C'était aussi clair que s'il m'eût dit :
« Hein! vous le voyez!... Notre difficultueux capitaine a fini par vous accepter... Et à qui devez- vous cela, si ce n'est à ce brave homme de bosseman, qui vous a servi de son mieux et n'a point surfait son
influence?... »
Était-ce la vérité ?. . . J'avais de fortes raisons pour ne pas l'admettre sans grande réserve. Peu importait, après tout. UHalbra/ne allait lever l'ancre et j'étais à bord.
Le capitaine Len Guy se montra presque aussitôt sur le pont. Ce dont je ne songeai point à in étonner autrement, c'est qu'il ne parut même pas remarquer ma présence.
Les préparatifs de l'appareillage étaient commencés/ voiles retirées de leurs étuis, manoeuvres prêtes, drisses et écoutes parées. Le lieutenant, à l'avant, surveillait le virage du cabestan, et l'ancre ne tarderait pas de venir à pic.
Maître Atkins s'approcha alors du capitaine Len Guy et, d'une voix
cnoraçeante :
ce A l'année prochaine! dit-il. ;
— ' S'il plaît à Dieu, monsieur Atkins ! »
Leurs mains se pressèrent. Puis le bosseman vint à son tour vigoureusement serrer celle de l'aubergiste du Cormoran-Vert, que le canot ramena à quai..
A huit heures, dès .que le jusant fut bien établi, YHalbmne éventa ses basses voiles, prit les amures à bâbord, évolua pour redescendre la baie de Christmas-Harbour sous une petite brise de nord, et, une fois au large, mit le cap au nord-ouest.
Avec les dernières heures de l'après-midi disparurent les cimes blanches du Table-Mount et de l'Havergal, sommets aigus, qui s'élèvent, l'un à deux, l'autre à trois mille pieds au-dessus du niveau de .la mer.
DES ILES KERGUELEN A L'ILE DU PRINCE-EDOUARD. Al
Jem West était né sur mer. ( Page 13. )
DES ILES KERGUELEN A L'iLE DU PRINCE-EDOUARD
Jamais, peut-être, traversée n'offrit un début plus heureux! Et, par une chance inespérée, au lieu que l'incompréhensible refus du
capitaine Len Guy m'eût laissé, pour quelques semaines .encore, à Christmas-llarbour, voici qu'une jolie brise m'entraînait loin de ce groupe, vent sous vergue, sur une mer à peine clapotante, avec une vitesse de huit à neuf milles à l'heure.
L'intérieur de Vllalbmne répondait à son extérieur» Tenue parfaite, propreté minutieuse de galiote hollandaise, dans le rouf comme dans le poste de l'équipage.
À l'avant du rouf, à bâbord, se trouvait la cabine du capitaine Len Guy, lequel, par un châssis vitré qui se rabattait, pouvait surveiller le pont et, au besoin, transmettre ses ordres aux hommes de quart, postés entre le grand mât et le mât de misaine. A tribord, disposition identique pour la cabine du lieutenant. Toutes deux possédaient un cadre étroit, une armoire de médiocre capacité, un fauteuil paillé, une table fixée au plancher, une lampe de roulis suspendue au-dessus, divers instruments nautiques, baromètre, thermomètre à mercure, sextant, montre marine renfermée dans la sciure de sa boîte de chêne, et qui n'en sortait qu'au moment où le capitaine se disposait à prendre hauteur.*
Deux autres cabines étaient ménagées à: l'arrière du rouf, dont la partie médiane servait de carré, avec la table à manger entre des bancs de bois à dossiers mobiles
L'une de ces cabines avait été préparée pour .me recevoir. Elle était éclairée par deux châssis qui s'ouvraient l'un sur la coursive latérale au rouf, 1 autre sur l'arrière. En cet endroit, l'homme de barre se tenait debout devant la roue du gouvernail, au-dessus de laquelle passait le gui de la brigantine, lequel se prolongeait de plu- < sieurs pieds au delà du couronnement, — ce qui rendait la goélette très ardente.
Ma cabine mesurait huit pieds sur cinq. Habitué aux nécessités de la navigation, il ne m'en fallait pas davantage comme espace, — ni comme mobilier : une table, une armoire, un fauteuil canné, une toilette sur pied de fer, un cadre dont le maigre matelas aurait sans doute provoqué quelques récriminations chez un passager., moins
accommodant. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une traversée relativement courte, puisque Vlialbrane me débarquerait à Tristan. d'Aauïiha, J'entrai donc en possession de cette cabine que je ne devais pas occuper plus de quatre à cinq semaines.
Sur l'avant du mât de misaine, assez rapproché du centre, — ce qui allongeait le bordé de la trinquette, — était amarrée la cuisine par des saisines solides. Au delà s'ouvrait le capot, double de grosse toile cirée, Par une échelle il donnait accès au poste de l'équipage et à l'entrepont. Par mauvais temps, on rabaissait hermétiquement ce capot, et le poste était à l'abri des paquets de mer qui se brisaient contre les joues du navire.
Les huit hommes de l'équipage avaient nom Martin Holt, maître voilier; Hardie, maître calfat; Rogers, Drap, Francis, Gratian, Burry, Stern, matelots de vingt-cinq à trente-cinq ans d'âge, tous Anglais des côtes de la Manche et du canal Saint-Georges, tous très entendus à leur métier, tous remarquablement disciplinés sous une main de fer.
J'ai à le noter dès le début : l'homme, d'une énergie exceptionnelle, auquel ils obéissaient sur un mot, sur un geste, ce n'était pas le capitaine de YHalbrane, c'était le second officier, le lieutenant Jem West, à cette époque dans sa trente-deuxième année.
Je n'ai jamais rencontré, au cours de mes voyages à travers les océans, un caractère de pareille trempe. Jem West était né sur mer, n'ayant vécu, pendant son enfance, qu'à bord d'une gabare, dont son père était le patron et sur laquelle vivait toute la famille. A aucune époque de son existence, il n'avait respiré d'autre air que l'air salin de la Manche, de l'Atlantique ou du Pacifique. Durant les relâches, il ne débarquait que pour les nécessités de son service, fût-ce à l'État ou au commerce. S'agissait-il de quitter un navire pour un autre,, il y portait son sac de toile, et n'en bougeait plus. Marin dans lame, ce métier était toute sa vie. Lorsqu'il ne naviguait pas au réel, il naviguait à l'imaginaire. Après avoir été mousse, novice, •matelot, il devint -quartier-maître,, puis maître, puis lieutenant, et
maintenant il remplissait les fonctions de second de VHalbr&ne, sous le commandement du capitaine Len Guy.
Jem West n'avait même pas l'ambition d'arriver plus haut; il ne cherchait pas à faire fortune ; il ne s'occupait ni d'acheter ni de vendre une cargaison. L'arrimer, oui, parce que l'arrimage est de première considération pour qu'un bâtiment porte bien sa toile. Quant aux détails de la navigation, de la science maritime, l'installation du grée-^ ment, l'utilisation de l'énergie vélique, la manoeuvre sous toutes les allures, les appareillages, les mouillages, la lutte contre les éléments, les observations de longitude et de latitude, .bref tout ce qui concerne cet admirable engin qu'est le navire à voile, Jem West s'y entendait comme pas un.
Voici maintenant le lieutenant au physique ; taille moyenne, plutôt maigre, tout nerfs et tout muscles, membres vigoureux, d'une agilité de gymnaste, un regard de marin d'une extraordinaire portée et d'une pénétration surprenante, la figure hâlée, les cheveux drus et courts, les joues et le menton imberbes, les traits réguliers, la physionomie dénotant l'énergie, l'audace et la force physique à leur maximum de- tension.
Jem West parlait peu, — seulement lorsqu'on l'interrogeait. Il donnait ses ordres d'une voix claire, en mots nets, ne les répétant pas, de manière à être compris du premier coup, — et on le comprenait.
J'appelle l'attention sur ce type d'officier de la marine marchande, qui était dévoué corps et âme au capitaine Len Guy comme à la goélette Halbreme* Il semblait qu'il fût un des organes essentiels de- son navire, que. cet assemblage de bois, de fer, de toile, .de .cuivre, de -chanvre, tînt de lui sa puissance vitale, qu'il y eût identification complète entre l'un construit par l'homme, et l'autre créé par Dieu. Et si VHaXbrane avait un cœur, c'était clans la poitrine de Jem West qu'il battait.
... Je compléterai les renseignements sur le personnel, en citant le cuisinier du bord, — un nègre de la cote d'Afrique, nommé Endi-
cott, âgé d'une trentaine d'années, et qui remplissait depuis huit ans les fonctions de coy ou de coq sous les ordres du capitaine Len Guy. Le bosseman et lui s'entendaient à merveille et causaient le plus souvent ensemble en vrais camarades. Il faut dire que Hurliguerly se prétendait possesseur de merveilleuses recettes culinaires dont Endicott essayait quelquefois, sans jamais attirer r attention des indifférents convives du carré.
UHalbrane était partie dans d'excellentes conditions. Il faisait un froid vif , car, sous le quarante-huitième parallèle sud, au mois d'août, c'est encore l'hiver qui enveloppe cette portion du Pacifique. Mais la mer était belle, la brise très franchement établie à Test-sud-est. Si ce temps durait, — ce qui était à prévoir et à souhaiter, — nous n'aurions pas à changer une seule fois nos amures, et seulement à mollir les écoutes en douceur, pour nous élever jusqu'au travers de Tristan d'Acunha.
La vie à bord était très régulière, très simple, et — ce qui est acceptable en mer, — d'une monotonie non dépourvue de charme. La navigation, c'est le repos dans le mouvement, le bercement dans le rêve, et je ne me plaignais pas de mon isolement. Peut-être ma curiosité eût-elle demandé à se satisfaire sur un seul point ; pourquoi le capitaine Len Guy était- il revenu sur son premier refus à mon égard?. . . Interroger là-dessus le lieutenant eût été peine perdue. D'ailleurs, connaissait-il les secrets de son chef?... Cela ne relevait pas directement de son service, et, je l'ai marqué, il ne s'occupait de rien en dehors de ses fonctions. Et puis, des réponses monosyllabiques de Jem West qu'aurais-je pu tirer?... Entre nous, pendant les deux repas du matin et le repas du soir, il ne s'échangeait pas dix paroles. Je dois avouer, toutefois, que je surprenais souvent le regard du capitaine Len Guy obstinément fixé sur ma personne, comme s'il avait le désir de m'interroger. Il semblait qu'il eût quelque chose a apprendre de moi, tandis que c'était moi, au contraire, qui avais quelque chose a apprendre de lui. La vérité est que l'on restait muet de part et d'autre.
Au surplus, si j'eusse été démangé de causerie, il aurait suffi de m adresser au bosseman. Toujours prêt à moudre des phrases, celui-là! Mais qu'aurait-il pu me dire de nature à m'intéresser ? J'ajouterai qu'il ne manquait jamais de me souhaiter le bonjour et le bonsoir avec une invariable prolixité. Puis... étais-je" content de la vie du bord?... La cuisine nie convenait-elle?... Voulais-je qu'il recommandât certains plats de sa façon à ce moricaud d'Endicott?...
« Je vous remercie, Hurliguerly, lui rëpondis-je un jour. L'ordinaire me suffit... Il est très acceptable... et je n'étais pas mieux traité chez votre ami du Cormoran-Vert,
— Ah! ce diable d'Atkins!... Un brave homme au fond... . — C'est bien mon avis.
— Conçoit-on, monsieur Jeorling, que lui, un Américain, ait consenti à se reléguer aux Kerguelen avec sa famille?... .
— Et pourquoi pas?...
— Et qu'il s'y trouve heureux ! . . .
— : Ce n'est point déjà tant sot. bosseman !
■ — Bon ! si Atkins me proposait de changer avec lui, il serait le mal venu, car je me flatte d'avoir une vie agréable!
— Mes compliments, Hurliguerly!
. — Eh! savez-vous bien, monsieur Jeorling, que d'avoir mis son sac à bord d'un navire comme VHalbrane, c'est une chance qui ne se rencontre pas deux fois dans l'existence !... Notre capitaine ne parle pas beaucoup , c'est vrai, notre lieutenant use encore moins sa langue...
— Je m'en suis aperçu, déclarai-je.
— N'importe! monsieur Jeorling, ce sont deux fiers marins, je vous en donne l'assurance! Vous les regretterez, quand vous débarquerez à Tristan...
— Je suis heureux de vous l'entendre dire, bosseman.
— Et remarquez que cela ne. tardera guère avec cette brise du sudest par la hanche et une nier qui ne lève que lorsque cachalots et baleines veulent bien la secouer en dessous! Vous le verrez,
monsieur Jeorling, nous ne dépenserons pas dix jours à dévorer les treize cents milles qui séparent les Kerguelen des îles du Prince- Edouard, ni quinze pour les deux mille trois cents qui séparent ces dernières de Tristan d'Acunha !
— Inutile de se prononcer, bosseman. Il faut que le temps persiste, et qui veut mentir n'a qu'à prédire le temps... C'est un dicton de marin, bon à connaître ! »
Quoi qu'il en soit, le. temps persista. Aussi, le 18 août, dans l'aprèsmidi, la vigie signalait-elle, tribord devant, les montagnes du groupe Crozet, par 42° 59' de latitude sud et 48° de longitude est, dont la hauteur est comprise entre six cents et sept cents toises au-dessus du niveau de la mer.
Le lendemain, on laissa sur bâbord les îles Possession et Schveine, fréquentées seulement pendant la saison de pêche. Pour uniques habitants, à cette époque, rien que des oiseaux, des troupes de pingouins, des bandes de ces chionis dont le vol imite celui du pigeon, et que, pour ce motif , les baleiniers ont nommé ce white-pigeons ». A travers les capricieuses criques du mont Crozet s'épanchait le trop plein des glaciers en épaisses nappes, lentes et rugueuses, et pendant quelques heures encore je pus apercevoir ses contours. Puis tout se réduisit à une dernière blancheur, tracée à la ligne d'horizon sur laquelle s'arrondissaient de neigeuses coupoles du groupe.
L'approche d'une terre est un incident maritime qui a toujours son intérêt. L'idée me vint que le capitaine L.en Guy aurait eu là l'occasion de rompre le silence vis-à-vis de son passager... Il ne le fit point.
Si les pronostics du bosseman se réalisaient, trois jours ne s'écouleraient pas sans que les pics de l'île Marion et de l'île du Prince-Édouard.ius'sent relevés dans le nord-ouest. On ne devait pas y relâcher, d'ailleurs. C'était aux aîguades de Tristan d'Acunha que VHalbrane renouvellerait sa provision d'eau.
: Je pensais donc queUa monotonie de notre traversée ne serait interrompue' par aucun incident de mer où autre. -Or, dans la matinée
du 20, Jem West étant de quart, après la première observation d'angle
horaire, le capitaine Len Guy, à mon extrême surprise, monta sur lo pont, suivit une des coursives latérales au rouf, et vint se poster à l'arrière, devant l'habitacle, dont il regarda le cadran, plutôt par liabitude que par nécessité.
Assis près du couronnement, avais-je été seulement aperçu du capitaine?... Je n aurais pu le dire, et il est certain que ma présence n'attira point son attention.
J'étais, pour ma part, très résolu à ne pas plus m'occuper de lui qu'il ne s'occupait de moi, et je restai accoudé contre la lisse.
Le capitaine Len Guy fit quelques pas, se. pencha au-dessus du bastingage, observa le long sillage traînant à l'arrière, qui ressemblait à un ruban de dentelle blanche étroit et plat, tant les fines façons de la goélette se dérobaient rapidement à la résistance des eaux.
En cet endroit, on ne pouvait alors être entendu que d'une seule personne, — l'homme de barre, le matelot Stem, qui, la main sur les poignées de la roue, maintenait VHalbrane contre les capricieuses embardées que provoque l'allure du grand largue.
Il parait, toutefois, que, de cela, le capitaine Len Guy ne s'inquiétait guère, car il s'approcha de moi et, de sa voix toujours chuchotante, me dit :
« Monsieur... j'aurais à vous parler..;
— Je suis prêt à vous entendre, capitaine.
— Je ne l'ai pas fait jusqu'à aujourd'hui... étant d'un naturel peu causeur... je l'avoue... Et puis... auriez-vous pris intérêt à ma conversation?...
— Vous avez tort d'en douter, répliquai-je, et votre conversation
ne peut qu'être des plus intéressantes. » -
Je pense qu'il ne vit rien d'ironique dans cette réponse, — ou, du moins, il ne le témoigna pas. -
« Je vous écoute, » ajoutai-je. -
Le capitaine Len. Guy sembla hésiter, ; montrant; l'attitude d'un homme qui, sur le point de -parler,, se demande; s'il ne ferait pas mieux de se taire. - . . ^ . ... . . ' , ,
ce Monsieur Jeorling, demanda- t-il, avez-vous cherché à savoir pour quelle raison j'avais changé d'avis au sujet de votre embarquement?...
— J'ai cherché, en effet, et je n'ai pas trouvé, capitaine. Peut-être, en votre qualité d'Anglais... n'ayant point affaire à un compatriote... ne téniez-vous pas...
- ■ — Monsieur Jeorling, c'est précisément parce que vous êtes américain que je me suis décidé, en fin de compte, à vous offrir passage sur YHalbvane...
— Parce que je suis américain?... répondis-je assez surpris de l'aveu.
— Et aussi... parce que vous êtes du Connecticut...
— J'avoue ne pas encore comprendre...
— Vous aurez compris si j'ajoute que, dans ma pensée, puisque vous étiez du Connecticut, puisque vous aviez visité l'île' Nantucket, il était possible que vous eussiez connu la famille d'Arthur Gordon
Pym...
— Ce héros dont notre romancier Edgar Poe a raconté les surprenantes aventures?...
— Lui-même, monsieur, — récit qu'il a fait d'après le manuscrit où étaient relatés les détails de cet extraordinaire et désastreuxvoyage à travers la mer antarctique ! »
Je crus rêver à entendre le capitaine Len Guy parler de la sorte !.,. Comment... il croyait à l'existence d'un manuscrit d'Arthur Pym?... Mais le roman d'Edgar Poe était-il autre chose qu'une fiction, une œuvre d'imagination du plus prodigieux de nos écrivains d'Amérique?... Et voici qu'un homme de bon sens admettait cette fiction comme une réalité...
Je demeurai sans répondre, me demandant in petto à qui j'avais
affaire.
« Vous avez entendu ma question?... reprit le capitaine Len Guy
en insistant.
— Oui... sans doute... capitaine... sans doute... et je ne sais si j'ai
bien saisi...
— Je va'.s la répéter en termes plus clairs, monsieur Jeorling, car je désire une réponse formelle.
— Je serais heureux de vous satisfaire.
— Je vous demande donc si, au Connecticut, vous avez connu personnellement la famille Pym, qui habitait l'île Nantucket, et était alliée à l'un des plus honorables attorneys de l'État. Le père d'Arthur- Pym, fournisseur de la marine, passait pour être l'un des principaux négociants de l'île. C'est son fils qui a été lancé dans les aventures dont Edgar Poe a recueilli de sa propre bouche l'étrange enchaînement.
— Et il aurait pu être plus étrange encore, capitaine, puisque toute cette histoire est sortie de la puissante imagination de notre grand poète... C'est de pure invention...
— De pure invention !-... »
Et, en prononçant ces trois mots, le capitaine Len Guy, haussant par trois fois les épaules, fît de chaque syllabe la note d'une gamme ascendante.
« Ainsi; reprit-il, vous ne croyez pas, monsieur Jeorling...
— Ni moi ni personne n'y croit, capitaine Guy, et vous êtes le premier que j'aurai entendu soutenir qu'il ne s'agit pas d'un simple roman...
— Écoutez-moi donc, monsieur Jeorling, car, si ce « roman », — comme vous le qualifiez, — n'a paru que Tannée dernière, il n'en est pas moins une réalité. Si onze ans se sont écoulés depuis les faits qu'il rapporte, ils n'en sont pas moins vrais, et on attend toujours le mot d'une énigme, qui ne sera jamais révélé peut-être.!... »
Décidément, il était fou, le capitaine Len Guy, et sous l'influence d'une crise qui produisait le déséquilibrement de ses facultés mentales!... Par bonheur, s'il avait perdu la raison, Jem West ne serait pas gêné de le remplacer dans le commandement de la goélette ! Je n'avais, au surplus, qu'à l'écouter, et, comme je connaissais le roman d'Edgar Poe pour l'avoir lu et relu, j'étais curieux de savoir ce qu'allait en dire le capitaine.
« Et maintenant, monsieur Jeorling, — reprit-il d'un ton plus accentué, avec un tremblement de la voix qui dénotait une certaine irritation nerveuse, — il est possible que vous n'ayez pas connu la famille Pym, que vous ne l'ayez rencontrée ni à Hartford ni à Nantucket...
— Ni ailleurs, réponçlis-je.
— Soit! mais gardez-vous d'affirmer que cette famille n'a pas existé, qu'Arthur Gordon Pym n'est qu'un personnage fictif, que son voyage n'est qu'un voyage imaginaire!... Oui!... gardez-vous de cela comme de nier les dogmes de notre sainte religion!... Est-ce qu'un homme — fût-ce votre Edgar Poe, — eût été capable d'inventer, de créer ?... »
A la violence croissante du capitaine Len Guy, je compris la nécessité de respecter sa monomanie et d'accepter ses dires sans discussion.
« A présent, monsieur, affirma-t-il, retenez bien les faits que je vais préciser... Ils sont probants, et il n'y a pas à discuter des faits. Vous en tirerez les conséquences qu'il vous plaira... Je l'espère, vous ne me ferez pas regretter d'avoir accepté votre passage à bord- de
Yllalbrane ! »
J'étais averti, bien averti, et fis un signe d'acquiescement. Des faits... des faits sortis d'une cervelle à demi détraquée?... Cela promettait d'être curieux.
« Lorsque le récit d'Edgard Poe parut en 1838, je me trouvais à New-York, reprit le capitaine Len Guy. Immédiatement, je partis pour Baltimore où demeurait la famille de l'écrivain, dont le grandpère avait servi comme quartier-maître général pendant la guerre de l'Indépendance. Vous admettez, je suppose, l'existence de la famille Poe, si vous niez celle de la famille Pym ?... »
Je restai muet, préférant ne plus interrompre les divagations de mon interlocuteur.
« Je m'enquis, continua-t-il, de certains détails relatifs à Edgar Poe... On m'enseigna sa demeure... Je me présentai chez lui...
Première déception : il avait quitté l'Amérique à cette époque, et je
ne pus le voir.., »
La pensée me vint que cela était fâcheux, car, étant donnée la merveilleuse aptitude que possédait Edgar Poe pour l'étude des divers genres de folie, il eût trouvé dans notre capitaine un type des plus
réussis !
« Par malheur, poursuivit le capitaine Len Guy, si je n'avais pu rencontrer Edgar Poe, il m'était impossible d'en référer à Arthur Gordon Pym... Ce hardi pionnier des terres antarctiques était mort. Ainsi que l'avait déclaré le poète américain, \a la fin du récit de ses aventures, cette mort était déjà connue du public, grâce aux communications de la presse quotidienne. »
Ce que disait le capitaine Len Guy était vrai ; mais, d'accord avec tous les lecteurs du roman, je pensais que cette déclaration n'était qu'un artifice du romancier. A mon avis, ne pouvant ou n'osant dénouer une si extraordinaire œuvre d'imagination, l'auteur donnait à entendre que les trois derniers chapitres ne lui avaient pas été livrés par Arthur Pym, lequel avait. terminé son existence dans des circonstances soudaines et déplorables, "qu'il ne faisait, d'ailleurs, pas connaître.
« Donc, continua le capitaine Len Guy, Edgar Poe étant absent, Arthur Pym étant mort, je n'avais plus qu'une chose à faire : retrouver l'homme qui avait été le compagnon de voyage d'Arthur Pym, ce Dirk Peters qui l'avait suivi jusqu'au dernier rideau des hautes latitudes, et d'où tous deux étaient revenus... comment?... on l'ignore!... Arthur Pym et Dirk Peters avaient-ils effectué leur retour ensemble?... Le récit ne s'expliquait pas à cet égard, et il y avait là, comme en maint endroit, des points obscurs. Toutefois, Edgar Poe déclarait que Dirk Peters serait en mesure de fournir quelques renseignements relatifs aux chapicres non communiqués, qu'il résidait dans rillinois. Je partis aussitôt pour Tlllinois... j'arrivai à Springfîeld... je m'informai de cet homme, qui était un métis d'origine indienne... Il habitait la bourgade de Vandaiia... Je m'y rendis...
Alors le capitaine Lcn Guy se rapprocha. (Page :>('■. )
— Et il n'y était pas?..» ne pus-je me retenir de répondre en souriant.
— Seconde déception : il n'y était pas, ou plutôt, il n'y était plus, monsieur Jeorling. Depuis un certain nombre d'années déjà, ce Dirk Peters avait quitté l'Illinois et même les Etats-Unis pour aller... on ne sait où. Mais j'ai causé, à Vandalia, avec des gens qui bavaient connu, chez lesquels il demeurait en dernier lieu, auxquels il avait
raconté ses aventures — sans jamais s'être expliqué sur leur dénouement dont il est seul maintenant à posséder le secret ! »
Comment... ce Dirk Peters avait existé... existait encore?... Je fus sur le point de me laisser prendre aux. déclarations si affirmatives du commandant de VHalbmne!... Oui! un instant de plus, je m'emballais à mon tour!...
Voilà donc quelle absurde histoire occupait le cerveau du capitaine Len Guy, à quel état de détraquement intellectuel il en était arrivé ! . . .
Il se figurait avoir fait ce voyage en Illinois, avoir vu, à Vandalia, les gens qui avaient connu Dirk Peters!... Que ce personnage eût disparu, je le crois bien, puisqu'il n'avait jamais existé... que dans le cerveau du romancier !
Cependant, je ne voulus point contrarier le capitaine Len Guy? ni provoquer un redoublement de la crise.
Aussi eus-je l'air d'ajouter foi à tout ce qu'il déclarait, même quand il ajouta :
« Vous n'ignorez pas, monsieur Jeorling, que, clans le récit, il est question d'une bouteille, renfermant une lettre cachetée, que le capitaine de la goélette sur laquelle Arthur Pym était embarqué avait déposée au pied de l'un des pics des Kerguelen?... '
— Cela est raconté, en effet... répondis-je.
— Eh bien, à l'un de mes derniers voyages, j'ai recherché la place où devait être cette bouteille... je l'y ai trouvée ainsi que la lettre... et cette lettre disait que le capitaine et son passager Arthur Pym feraient tous leurs efforts pour atteindre les "extrêmes limites de la mer antarctique... »
— Vous avez trouvé cette bouteille ?. , . demandai-je assez vivement.
— Oui.
— Et la lettre... qu'elle contenait?...
— Oui. »
Je regardai le capitaine Len Guy... lien était positivement, comme certains monomanes, à croire à ses propres inventions. Je fus sur le
point de lui répliquer: Voyons cette lettre... mais je me ravisai... N'était-il pas capable de l'avoir écrite lui-même?...
Et alors je répondis :
« Il est vraiment regrettable, capitaine, que vous n'ayez pu rencontrer Dirk Peters à Vandalia!... Il vous aurait appris, du moins, dans quelles conditions Arthur Pym et lui étaient revenus de si loin... Souvenez-vous... à l'avant-dernier chapitre... tous deux sont là... Leur canot est devant le rideau de brumes blanches... Il se précipite dans le gouffre de la cataracte... au moment où se dresse une figure humaine voilée... Puis, il n'y a plu? rien... rien que deux lignes de points suspensifs...
— Effectivement, monsieur, il est très fâcheux que je n'aie pu mettre la main sur Dirk Peters!... C'eût été intéressant d'apprendre quel avait été le dénouement de ces aventures! Mais, à mon avis, il m'aurait peut-être paru plus intéressant d'être fixé sur le sort des autres...
— Les autres ?... m'écriai-je un peu malgré moi. De qui voulezvous parler?...
— Du capitaine et de l'équipage de la goélette anglaise qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters, après l'épouvantable naufrage du Grampus, et qui les conduisit à travers l'océan polaire jusqu'à l'île Tsalal...
— Monsieur Len Guy, fîs-je observer, comme si je ne mettais plus en doute la réalité du roman d'Edgar Poe; est-ce que ces hommes n'avaient pas tous péri, les uns lors.de l'attaque de la goélette,, les autres dans un éboulement artificiel provoqué par les indigènes de Tsalal ?. . .
— Qui sait, monsieur Jeorling, répliqua le capitaine Len Guy d'une voix altérée par l'émotion, qui sait si quelques-uns de ces malheureux n'ont pas survécu, soit au massacre, soit à l'éboulement, si un ou plusieurs n'ont pu échapper aux indigènes?...
— Dans tous les cas, répliquai-je,. il serait difficile d'admettre que ceux qui auraient survécu fussent encore vivants...
— Et pourquoi?...
— Parce que les faits dont nous parlons se seraient passés il y a
plus de onze ans..,
— Monsieur, répondit le capitaine Len Guy, puisque Arthur Pym et Dirk Peters ont pu s'avancer au delà Ae l'île Tsalal plus loin que le quatre-vingt-troisième parallèle, puisqu'ils ont trouvé le moyen de vivre au milieu de ces contrées antarctiques, pourquoi leurs compagnons, s'ils ne sont pas tombés sous les coups des indigènes, s'ils ont été assez heureux pour gagner les îles voisines entrevues au cours du voyage... pourquoi ces infortunés, mes compatriotes, ne seraient-ils pas parvenus à y vivre?... Pourquoi quelques-uns n'attendraient-ils pas encore leur délivrance?...
— Votre pitié vous égare, capitaine, répondis-je en essayant de le calmer. Il serait impossible,.,
— Impossible, monsieur!... Et si un fait se produisait, si un témoignage irrécusable sollicitait le monde civilisé, si Ton découvrait une preuve matérielle de l'existence de ces malheureux, abandonnés aux confins de la terre, à qui parlerait d'aller à leur secours, oserait-on crier : Impossible? »
Et, en ce moment, — ce qui m'évita de luirépondre, car il ne m'aurait pas entendu, — le capitaine Len Guy, dont la poitrine était gonflée de sanglots, se tourna vers le sud, comme s'il eût essayé d'en percer du regard les lointains horizons.
En somme, je me demandais à quelle circonstance de sa vie le capitaine Len Guy devait d'être tombé dans un tel trouble mental.
Etait-ce par un sentiment d'humanité, poussé jusqu'à la folie, qu'il ■s'intéressait à des naufragés qui n'avaient jamais fait naufrage..; pour cette bonne raison qu'ils n'avaient jamais existé ?.. .
Alors le capitaine Len Guy se rapprocha, me posa la main sur l'épaule, et me chuchota à l'oreille :
« Non, monsieur Jeorling, non, le dernier mot n'est pas dit sur ce qui concerne l'équipage de la Jane !. . . »
Et il se retira.
La Jane, c'était, clans le roman d'Edgar Poe, le nom de la goélette qui avait recueilli Arthur Pym et DirkPeters sur les débris du Grampusy et, pour la première fois, le capitaine Len Guy venait de le prononcer au terme de cet entretien.
« Au fait, pensai-je alors, c,e nom de Guy, c'était aussi celui du capitaine de la Jane... un navire de nationalité anglaise comme lui!... Eh bien, qu'est-ce que cela prouve, et quelle conséquence en prétendrait-on tirer?... Le capitaine de la Jane n'a jamais vécu que clans l'imagination d'Edgar Poe, tandis que le capitaine de l'Haïbrane est vivant... bien vivant... Tous deux n'ont de commun que ce nom de Guy très répandu dans la Grande-Bretagne. Mais, j'y songe, c'est, sans doute, la similitude des noms qui aura troublé la carvelle de notre malheureux capitaine!... Il se sera figuré qu'il appartenait à la famille du commandant de la Jane!... Oui! voilà ce qui l'a conduit où il en est, et pourquoi il s'apitoie sur le sort de naufragés imaginaires! »
Il eût été intéressant de savoir si Jem West était au courant de cette situation, si son chef lui avait jamais parlé de ces « folies » dont il venait de m'entretenir. Or .c'était là une question délicate , puisqu'elle touchait à l'état mental du capitaine Len Guy. D'ailleurs, avec le lieutenant, toute conversation ne laissait pas d'être difficile, et, en outre, sur ce sujet, elle présentait certains dangers...
1 Je me réservai donc. Après tout, ne devais-je pas débarquer à Tristan d'Acunha, et ma traversée à bord de la goélette n'allait-elle pas finir dans quelques jours?... Mais, en vérité, que je dusse me rencontrer un jour avec un homme qui tînt pour des réalités les fictions du roman d'Edgar Poe, jamais je ne me serais attendu h pareille chose!
Le surlendemain, 22 août, dès les naissantes blancheurs de l'aube, ayant laissé à bâbord l'île Marion et le volcan que son extrémité méridionale dresse à une altitude de quatre mille pieds, on aperçut les premiers linéaments de l'île du Prince-Edouard, par 46°53' de lati-
tude sud, et 37°46' de longitude est. Cette île nous resta sur tribord; puis, à< douze heures de là, ses dernières hauteurs. s'effacèrent dans les brumes du soir.
Le lendemain, VH&lbrane mit le cap en direction du nord-ouest, vers le parallèle le plus septentrional de l'hémisphère sud qu'elle devait atteindre au cours de cette campagne.
Arthur Pym ne tarda pas à apparaître. ( Page 00.)
Voici, très succinctement, l'analyse du célèbre ouvrage de notre
romancier américain, qui avait été publié à Richmond sous ce titre :
Aventures d'Arthur Gordon Pym.
Il est indispensable que je le résume en ce chapitre. On Terra s'il y avait lieu de douter que les aventures de ce héros de roman fussent imaginaires. Et, d'ailleurs, parmi les nombreux lecteurs de cet ouvrage; en est-il un seul qui ait jamais cru à sa réalité, - — si ce n'est le capitaine Len Guy?...
Edgar Poe a mis le récit dans la bouche de son principal personnage. Dès la préface du livre, Arthur Pym raconte qu'au retour de son voyage aux mers antarctiques, il rencontra, parmi les gentlemen de la Virginie qui prenaient intérêt aux découvertes géographiques, Edgar Poe, alors éditeur du Southern Literary Mes-' senger, à Richmond. À Pentendre, Edgar Poe aurait reçu de lui l'autorisation de publier dans son journal, « sous le manteau de la fiction », la première partie de ses aventures. Cette publication aj^ant été favorablement accueillie du public, un volume suivit, qui comprenait la totalité du voyage et qui fat lancé sous la signature d'Edgar Poe.
Ainsi qu'il ressortait de mon entretien avec le capitaine Len Guy, Arthur Gordon Pym naquit à Nantucket, où il fréquenta l'école de Ncw-Bedford jusqu'à l'âge de seize ans.
Ayant quitté cette école pour l'Académie de M. E. Ronald, ce fut là qu'il se lia avec le fils d'un capitaine de navire, Auguste. Barnard, de deux ans plus âgé que lui. Ce jeune homme avait déjà accompagné son père sur un baleinier dans les mers du sud, et ne cessait d'enflammer l'imagination d'Arthur Pym par le narré de sa campagne maritime.
C'est donc de cette intimité des deux jeunes gens que seraient nés l'irrésistible vocation d'Arthur Pym pour les voyages aventureux, et cet instinct qui l'attirait plus spécialement vers les hautes zones de l'Antarctide.
..: La première équipée. d'Auguste Barnard et d'Arthur Pym, ce fut
une excursion à bord d'un petit sloop, VAriel, canot à demi ponte, qui appartenait à la famille du dernier. Un soir, tous deux très gris, par un temps assez froid du mois d'octobre, ils s'embarquèrent furtivement, hissèrent le foc, la grande voile, et, portant plein, s'élancèrent vers le large, avec une brise fraîche du sud-ouest.
Survint une violente tempête, alors qu'aidé du jusant, VAriel avait déjà perdu la terre de vue. Les deux imprudents étaient toujours ivres. Personne à la barre, pas un ris dans la toile. Aussi, sous le coup de furieuses rafales, la mâture du canot fut-elle emportée. Puis, un peu plus tard, apparut un grand navire qui passa sur VAriel, comme VAriel aurait passé sur une plume flottante.
A la suite de cette collision, Arthur Pym donne les plus précis détails sur le sauvetage de son compagnon et de lui, — sauvetage qui fut opéré dans des conditions très difficiles. Enfin, grâce au second du Pingouin,' de New-London, qui arriva sur le lieu de la catastrophe, les deux camarades furent recueillis à moitié morts et ramenés à Nantucket.
Que cette aventure ait les caractères de la véracité, que même elle soit vraie, je n'y contredis point. C'était une habile préparation aux chapitres qui allaient suivre. Également, dans ceux-ci et jusqu'au jour où Arthur Pym franchit le cercle polaire, le récit peut, à la rigueur, être tenu pour véridique. Il s'opère là une succession de faits dont l'admissibilité n'est point en désaccord avec la vraisemblance. Mais, au delà du cercle polaire, au-dessus de la banquise australe, c'est tout autre chose, et, si l'auteur n'a pas fait œuvre de pure imagination, je veux être... Continuons.
Cette première aventure n'avait point refroidi les deux jeunes gens. Arthur Pym s'enthousiasmait de plus en plus aux histoires de mer que lui racontait Auguste Barnard, bien qu'il ait soupçonné, depuis, qu'elles étaient « pleines d'exagération ».
Huit mois après l'affaire de VAriel, —juin 1827, — le brick Gravijms fut équipé, par la maison Lloyd et Vredenburg, pour la pêche de la baleine dans les mers du sud. Ce n'était qu'une vieille carcasse,
mal réparée, ce brick, dont M. Barnard, le père d'Auguste, eut le commandement. Son fils, qui devait l'accompagner dans ce voyage, engagea vivement Arthur Pym à le suivre. Celui-ci n'eût pas mieux demandé; mais sa famille, sa mère surtout, ne se fussent jamais décidées à le laisser partir.
Cela n'était pas pour arrêter un garçon entreprenant, peu soucieux de se soumettre aux volontés paternelles. Les instances d'Auguste lui brûlaient le cerveau. Aussi résolut-il d'embarquer secrètement sur le Grampus, car M. Barnarcl ne l'aurait point autorisé à braver la défense de sa famille. "Se disant invité par un ami à passer quelques jours dans sa maison de New-Bedfort, il prit congé de ses parents et se mit en route. Quarante-huit heures avant le départ du brick, s'étant glissé à bord, il occupait une cachette qui lui avait été préparée par Auguste à l'insu de son père comme de tout l'équipage.
La cabine d'Auguste Barnard communiquait par une trappe avec la cale du Gh^amjous, encombrée de barils, de balles, des mille objets d'une cargaison. C'est par cette trappe qu'Arthur Pym avait gagné sa cachette, — une simple caisse dont une des parois glissait latéralement. Cette caisse contenait un matelas, des couvertures, une cruche d'eau, et, en fait de vivres, biscuits, saucissons, quartier de mouton rôti, quelques bouteilles de cordiaux et de liqueurs, — de quoi écrire aussi. Arthur Pym, muni d'une lanterne, d'une provision de bougies et de phosphore, resta trois jours et trois nuits dans sa cachette. Auguste Barnard ne put venir le visiter qu'au moment où le Grampus allait appareiller.
- Une heure après, Arthur Pym commença à sentir le roulis et le tangage du brick. Mal à son aise au fond de cette caisse étroite, il en sortit, et, se guidant dans l'obscurité au moyen d'une corde tendue, à travers la cale, jusqu'à la trappe de la cabine de son camarade, il parvint à se débrouiller au milieu de ce chaos. Puis, ayant regagné -sa caisse, il mangea et s'endormit.
Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'Auguste Barnard eût reparu. Ou il n'avait pas pu redescendre dans la calle, ou il ne l'avait pas
osé, craignant de trahir -la présence d'Arthur Pym, et ne pensant pas que le moment fût venu de tout avouer à M. Barnard.
Arthur Pym, cependant, en cette atmosphère chaude et viciée, commençait à souffrir. Des cauchemars intenses troublaient son cerveau. Il se sentait délirer. En vain cherchait-il, à travers l'encombrement de la cale, quelque endroit où il aurait pu respirer- plus à Taise. Ce fut dans un de ces cauchemars qu'il crut se voir entre les griffes d'un lion des Tropiques, et, au paroxysme de l'épouvante, il allait se trahir par des cris, lorsqu'il perdit connaissance.
La vérité est qu'il ne rêvait pas. Ce n'était point un lion qu'Arthur Pym sentait *sur sa poitrine, c'était un jeune chien, blanc, de poil, Tigre, son terre-neuve, qui avait été introduit à bord par Auguste Barnard. sans avoir été aperçu de personne, — circonstance assez invraisemblable, il faut en convenir. En ce moment, le fidèle animal, qui avait pu rejoindre son maître, lui léchait le visage et les mains avec toutes les marques d'une joie extravagante.
Le prisonnier avait donc un compagnon. Par malheur, pendant son évanouissement, ledit compagnon avait bu l'eau de la cruche, et, lorsque Arthur Pym voulut se désaltérer, elle n'en contenait plus une seule goutte. Sa lanterne éteinte, — car l' évanouissement avait duré plusieurs jours, -— ne trouvant plus ni le phosphore ni les bougies, il résolut de reprendre contact avec Auguste Barnard. Sorti de sa cachette, la corde le conduisit vers la trappe, bien qu'il fût d'une extrême faiblesse par suffocation et inanition. Mais, au cours de son trajet, une des caisses de la cale, déséquilibrée par le roulis, vint à tomber et lui ferma tout passage. Que d'efforts il employa à franchir cet obstacle, et, en pure perte, puisque, parvenu à la trappe, placée sous la cabine d'Auguste Barnard, il ne put la soulever. En effet, avec son couteau introduit à travers l'un des joints, il sentit qu'une pesante masse de fer reposait sur la trappe, comme si l'on avait voulu la condamner. Aussi dut-il renoncer à son projet, et, se traînant à peine, retourner vers la caisse, où il tomba épuisé, tandis que Tigre le couvrait de ses caresses. .
:. Le maître et le chien mouraient de soif, et, lorsque Arthur Pym étendait sa main, il trouvait Tigre couché sur le dos, ses pattes en l'air, avec une légère érection du poil. Ce lut, en le tâtant de la sorte, que sa main rencontra une ficelle nouée autour du corps du chien, A cette ficelle était attachée une bande de papier, précisément sous l'épaule gauche de l'animal.
Arthur Pym se sentait au dernier degré de la faiblesse. Sa -vie intellectuelle était presque anéantie. Cependant, 'après plusieurs tentatives infructueuses pour se procurer de la lumière, il parvint à frotter le papier d'un peu de phosphore, et. alors, — on ne saurait.se figurer, quels minutieux détails se succèdent dans ce récit d'Edgar Poe, — ces mots effrayants apparurent... les sept derniers mots d'une phrase, qu'une légère lueur éclaira pendant un quart de seconde : ... sang.., restez caché.,, votre vie en dépend...
Que l'on imagine la situation d'Arthur Pym, à fond de cale', entre les parois de cette caisse, sans lumière, sans eau, n'ayant plus que d'ardentes liqueurs pour étancher sa soif!... Et cette recommandation, qui lui arrivait, de rester caché, précédée du mot sang, — ce mot suprême, ce roi des mots, si riche de mystère, de souffrance, de terreur ! ... Y a-t-il donc eu lutte à bord du Grampus ?. . . Le brick a-t-il été attaqué par des pirates?... Est-ce une révolte de l'équipage?... Depuis combien. de temps dure cet état de choses?...
On pourrait croire que, dans l'effroyable de cette situation, le prodigieux poète a épuisé les ressources de ses facultés Imaginatives?... II n'en est rien... Sa génialité débordante l'a entraîné plus loin encore!.,.
En effet, voici qu'Arthur Pym, étendu sur son matelas, en proie à une sorte de léthargie, entend. un sifflement singulier, un souffle continu... C'est Tigre qui halète... c'est Tigre dont les yeux étincellent au milieu de l'ombre... c'est Tigre dont les dents grincent... c'est Tigre qui est enragé...
Au comble de l'épouvante, Arthur Pym reprit assez de force pour échapper aux morsures de l'animal qui s'étaiïprécipité sur lui.
Des bandes d'oiseaux gigautesqucs... [ Page 7s.
Après s'être enveloppé d'une couverture que déchirèrent les crocs blancs du chien, il s'élança hors de la caisse dont la porte se referma sur Tigre, qui se débattait entre les panneaux...
Arthur Pym parvint à se glisser à travers l'arrimage de la cale. La tête lui tournant alors, il tomba contre une malle, tandis que son couteau lui échappait de la main.
Au moment où il allait peut-être exhaler son dernier soupir, il en-
tendit prononcer son nom... Une bouteille d'eau, portée à sa bouche, se vidait entre ses lèvres... Il revenait à la vie, après avoir aspiré longuement, d'une haleine, cette boisson exquise, — volupté la plus
parfaite de toutes...
A quelques instants de là, en un coin de la cale, aux clartés d'une lanterne sourde, Auguste Barnard faisait à son camarade le récit de ce qui s'était passé à bord depuis le départ du brick.
Jusqu'ici, je le répète, cette histoire est admissible; mais nous ne sommes pas encore aux événements dont « l'extraordinaireté » défie toute vraisemblance.
L'équipage du Grampus se montait à trente-six hommes, compris Barnard père et fils. Après que le brick eut mis à la voile, le 20 juin, plusieurs tentatives avaient été faites par Auguste Barnard pour rejoindre Arthur Pym dans sa cachette, — tentatives vaines. A trois ou quatre jours de là, une révolte éclatait à bord. C'était le maîtrecoq qui la dirigeait, — un nègre comme- notre Endicott de VHalbr&ne, lequel, je me hâte de le dire, n'est pas homme à jamais se rebeller.
De nombreux incidents sont rapj)ortés dans le roman, massacres qui coûtèrent la vie à la plupart des matelots restés fidèles au capitaine Barnard, puis, par le travers des Bermudes, abandon, dans une des petites baleinières, dudit capitaine et de quatre hommes, dont on ne devait plus avoir aucune nouvelle.
Auguste Barnard n'eût point été épargné, sans l'intervention du maître-cordier du Gr&mjms, Dirk Peters, un métis de la tribu des Upsarokas, fils d'un marchand de pelleteries et d'une Indienne des Montagnes-Noires, — celui-là même que le capitaine Len Guy avait eu .la prétention de retrouver dans Flllinois...
Le Gramjms fit route au sud-ouest, sous le commandement du second, dont l'intention était de se livrer à la piraterie en courant les mers du sud,
A la suite de ces événements, Auguste Barnard aurait bien voulu rejoindre Arthur Pym. Mais on l'avait enfermé dans la chambre de
l'équipage, les fers aux pieds et aux mains, et le maître-coq lui affirma qu'il n'en sortirait que « quand le brick ne serait plus un brick ». Cependant, quelques jours après, Auguste Barnard parvint à se délivrer de ses menottes, à découper la mince cloison qui le séparait delà cale, et, suivi de Tigre, il essaya d'arriver jusqu'à la cachette de son camarade. S'il ne put y réussir, le chien, par bonheur, avait « senti » Arthur Pym, ce qui donna à Auguste Barnard l'idée d'attacher au cou de Tigre un billet contenant ces mots : « Je griffonne ceci avec du sang... restez caché... votre vie en dépend... »
Ce billet, on le sait, Arthur Pym l'avait reçu. Ce fut alors que, mourant de faim et de soif, il se glissa dans la cale, où le bruit du couteau, qui lui échappa des mains, attira l'attention de son camarade, lequel put enfin arriver jusqu'à lui.
Après avoir raconté ces choses à Arthur Pym, Auguste Barnard ajouta que la division régnait parmi les révoltés. Les uns voulaient conduire le Grampus vers les îles du Cap-Vert; les autres, — et Dirk Peters se prononçait dans ce sens, — étaient décidés à faire voile vers les îles du Pacifique.
Quant au chien Tigre que son maître avait cru enragé, il ne l'était pas. C'était une soif dévorante qui l'avait mis en cet état de surexcitation, et, finalement, peut-être aurait-il été atteint d'hydrophobic, si Auguste Barnard ne l'avait ramené au gaillard d'avant.
Vient alors une importante digression sur l'arrimage des marchandises dans les navires de commerce, — arrimage d'où dépend en grande partie la sécurité du bord. Or, celui du Grampus ayant été très négligemment établi, le matériel se déplaçant à chaque oscillation, Arthur Pym ne pouvait sans danger demeurer dans la cale. Heureusement, avec l'aide d'Auguste Barnard, il parvint à gagner un coin de l'entrepont, près du poste de l'équipage.
Cependant le métis ne cessait de témoigner grande amitié au fils du capitaine Barnard. Au.si ce dernier se demandait-il si Ton ne pourrait compter sur le maître-cor dier pour essayer de reprendre possession du navire ? .. .
Treize jours s'étaient écoulés depuis le départ de Nantucket, lorsque, le 4 juillet, une violenté discussion éclata entre les révoltés, à propos d'un petit brick signalé au large, que les uns voulaient poursuivre, les autres laisser échapper. Il s'ensuivit la mort d'un matelot appartenant au parti du maître-coq, auquel s'était rallié Dirk Peters, — parti opposé à celui du second.
Il n'y avait plus que treize hommes à bord, en comptant Arthur
Pym.
Ce fut dans ces circonstances qu'une effroyable tempête vint bouleverser ces parages. Le Grampus, horriblement secoué, faisait de l'eau par ses coutures. Il fallut constamment manœuvrer la pompe et même appliquer une voile sous l'avant de la coque pour éviter de remplir.
Cette tempête prit fin le 9 juillet, et, ce jour-là, Dirk Peters ayant manifesté l'intention de se débarrasser du second, Auguste Barnard l'assura de son. concours, sans lui révéler, toutefois, la présence d'Arthur Pym à bord.
Le lendemain, un des matelots fidèles au maître-coq, le nommé Rogers, mourut dans des spasmes, et l'on ne mit pas en doute que le second l'eût empoisonné. Le maître-coq ne comptait plus alors que quatre- hommes, — dont Dirk Peters. Le second en avait cinq, et probablement finirait par l'emporter sur l'autre parti.
Il n'y avait pas une heure à perdre. Aussi le métis ayant déclaré à Auguste Barnard que le moment était venu d'agir, celui-ci lui apprit alors tout ce qui concernait. Arthur Pym.
Or, tandis que tous deux s'entretenaient des moyens à employer pour rentrer en possession du navire, une irrésistible rafale le coucha sur le flanc. Le Gr&mpus ne se releva pas sans avoir embarqué une énorme masse d'eau; puis il parvint à prendre la cape sous la misaine au bas ris.
L'occasion parut favorable pour commencer ia lutte, bien que les révoltés eussent fait la -paix entre eux. Et,' pourtant, le poste ne contenait que trois hommes, Dirk Peters, Auguste Barnard et Arthur
Pym, alors que la chambre en renfermait neuf. Seul, le maître-cordier possédait deux pistolets et un couteau marin. De là, nécessité d'agir avec prudence.
Arthur Pym, dont les révoltés ne pouvaient soupçonner la présence à bord, eut alors l'idée d'une supercherie qui avait quelque chance de réussir. Comme le cadavre du matelot empoisonné gisait encore sur le pont, il se dit que si, ayant revêtu ses habits, il apparaissait au milieu de ces matelots superstitieux, peut-être l'épouvante les mettrait-elle à la merci de Dirk Peters...
Il faisait nuit noire, lorsque le métis se dirigea vers l'arrière. Doué d'une force prodigieuse, il se précipita sur l'homme de barre et, d'un seul coup, l'envoya par-dessus le bastingage.
Auguste Barnard et Arthur Pym le rejoignirent aussitôt, tous deux armés d'une bringuebale de pompe. Laissant Dirk Peters à la place du timonier, Arthur Pym, déguisé de manière à avoir L'apparence du mort, et son camarade allèrent se poster près du capot d'échelle de la chambre. Le second, le maître-coq, tous étaient là, les uns dormant, les autres buvant ou causant, pistolets et fusils à portée de leur main.
La tempête faisait rage et il était impossible de se tenir debout sur le pont.
A ce moment, le second donna ordre d'aller chercher Auguste Barnard et Dirk Peters, — ordre qui fut transmis à l'homme de barre, lequel n'était autre que le maître-cordïer. Celui-ci et le fils Barnard descendirent dans la chambre, où Arthur Pym ne tarda pas à apparaître.
L'effet de cette apparition fut prodigieux. Épouvanté à la vue du matelot ressuscité, le second se releva, battit l'air des mains, et retomba raide mort. Alors Dirk Peters se précipita sur les autres, secondé d'Auguste Barnard, d'Arthur Pym et du chien Tigre. En quelques instants, tous furent assommés ou étranglés, — sauf le matelot Richard Parker auquel on fit grâce de la vie.
Et maintenant, au plus fort de la tourmente, ils n'étaient plus que quatre hommes pour diriger le brick, qui fatiguait horriblement avec
sept pieds d'eau dans sa cale. Il fallut couper le grand mât, et, le matin venu, abattre le mât de misaine. Journée épouvantable et nuit plus épouvantable encore! Si Dirk Peters et ses trois compagnons ne se fussent solidement attachés aux débris du guindeau, ils auraient été emportés par un coup de mer qui enfonça les écou-
tilles du Gramjms.
Suit alors, dans le roman, la minutieuse série d'incidents que devait engendrer cette situation, depuis le 14 juillet jusqu'au 7 août : pêche aux vivres dans la cale noyée d'eau; arrivée d'un brick mystérieux, qui, chargé de cadavres, empeste l'atmosphère et passe, comme un énorme cercueil, au gré d'un vent de mort; tortures de la faim et de la soif; impossibilité de parvenir à la soute aux provisions; tirage à la courte-paille où le sort décide que Richard Parker sera sacrifié pour sauver la vie aux trois autres; mort de ce malheureux frappé par Dirk Peters... dévoré... Enfin, quelques aliments, un jambon, une jarre d'olives sont retirés de la cale,, puis une petite tortue... Sous le déplacement de sa cargaison, le Grampus donne une gîte de plus en plus prononcée... Par l'effroyable chaleur qui embrase ces parages, les tortures de la soif arrivent au dernier degré de ce qu'un homme peut souffrir... Auguste Barnard meurt le lor août... Le brick chavire dans la nuit du 3 au 4... Arthur Pym et le métis, réfugiés sur la carène renversée, en sont réduits à se nourrir des cyrrhopodes dont la coque est couverte, au milieu des bandes de requins qui les guettent... Finalement paraît la goélette Jane, de Liverpool, capitaine William Guy, alors que les naufragés du Gvampus n'avaient pas dérivé de moins de vingt-cinq degrés vers le sud...
Évidemment, il ne répugne pas à la raison d'admettre la réalité de ces faits , bien que l'outrance des situations soit portée aux dernières limites, — ce qui ne saurait surprendre sous la plume prestigieuse du poète américain. Mais, à partir de ce moment, on va voir si la moindre vraisemblance est observée dans la succession des incidents qui suivent.
Arthur Pym et Dirk Peters, recueillis à bord de la goélette an-
glaise, furent bien traités. Quinze jours après, remis de leurs souffrances, ils ne s'en souvenaient plus, — « tant la puissance d'oubli est proportionnée à l'énergie du contraste ». Avec des alternatives de beau et de mauvais temps, la Jane arriva Je 13 octobre en vue de l'île du Prince-Edouard, puis aux îles Crozet par une direction opposée à celle de VHalbrane, puis aux îles Kerguelen que je venais de quitter onze jours avant.
Trois semaines furent employées à la chasse des veaux marins dont la goélette fit bonne cargaison. Ce fut pendant cette relâche que le capitaine de la Jane déposa cette bouteille dans laquelle son homonyme de VHalbrane prétendait avoir retrouvé une lettre où William Guy annonçait son intention de visiter les mers australes.
Le 12 novembre, la goélette quitta les Kerguelen et remonta à l'ouest vers Tristan d'Acunha, . ainsi que nous le faisions en ce moment. Elle atteignit l'île quinze jours plus tard, y stationna une semaine, et, à la date du 5 décembre, partit pour reconnaître les Auroras par 53M5' de latitude sud et 47°58' de longitude ouest, — îles introuvables qu'elle ne put trouver.
Le 12 décembre, pointe de la Jane vers le pôle antarctique. Le 26, relèvement des premiers ice-bergs au delà du soixante-treizième degré,. et reconnaissance- de la banquise.
Du 1er au 14 janvier 1828, évolutions -difficiles, passage du cercle polaire au milieu des glaces, puis. doublement de la banquise, et navigation à la surface d'une mer libre, — la fameuse mer libre, découverte par 81° 217 de latitude sud et42° de longitude ouest, la température étant de 47° Fahrenheit (8°33G. sur zéro), et celle de l'eau étant à 34° ( 1° 1 1 C. sur zéro ) .
Edgar Poe, on en conviendra, est là en pleine fantaisie. Jamais navigateur ne s'était élevé à de telles latitudes, — pas même le capitaine James Weddell, de la. marine britannique, qui ne dépassa guère le soixante-quatorzième parallèle, en 1822.
Mais, si cette pointe de la Jane est déjà difficile à admettre,
combien davantage le sont les incidents qui allaient suivre ! Et, ces incidents extraordinaires, Arthur Pym — autrement dit Edgar Poe
les raconte avec une inconsciente naïveté, à laquelle personne ne
pouvait se méprendre. En vérité, il ne doutait pas de s'élever jusqu'au pôle!...
Et d'abord, on ne voit plus un seul ice-berg sur cette mer fantastique. D'innombrables bandes d'oiseaux volent à sa surface, — entre autres un pélican qui est abattu d'un coup de fusil. . . On rencontre sur un glaçon, — il y en avait donc encore? — un ours de l'espèce arctique, et d'une dimension ultra-gigantesque... Enfin la terre est signalée par tribord devant... C'est un îlot d'une lieue de circonférence, auquel fut donné le nom d'îlot Bennet, en Thonneur de l'associé du capitaine dans la propriété de la Jane.
Cet îlot est situé par'82°50' de latitude sud et 42°20' de longitude ouest, dit Arthur Pym dans son journal. J'engage les hydrographes à ne point établir une carte des parages antarctiques sur de si fantaisistes données !
Naturellement, à mesure que la goélette gagnait au sud, la variation de la boussole diminuait, tandis que la température de l'air et de l'eau s'adoucissait, avec un ciel toujours clair et une brise constante de quelques points du nord.
Par malheur, des symptômes de scorbut s'étaient déclarés parmi l'équipage, et peut-être, sans l'insistance d'Arthur Pym, le capitaine William Guy eut-il viré cap pour cap.
Il va de soi que, sous cette latitude et au mois de janvier, on jouissait d'un jour perpétuel, et, en somme, la Jane fit bien de continuer son aventureuse campagne, puisque, le 18 janvier, par 83° 20' de latitude et 43°5' de longitude, une terre fut aperçue.
C'était une île appartenant à un groupe nombreux, éparpillé dans l'ouest.
La goélette s'en* étant rapprochée, mouilla par six brasses. Les embarcations furent armées. Arthur Pym et Dirk Peters descendirent dans l'une d'elles, et elle ne s'arrêta que devant quatre canots, char-
gés d'hommes armés, — des « hommes nouveaux », dit le récit. Nouveaux, en effet, ces indigènes d'un noir de jais, vêtus de la peau d'un animal noir, ayant une instinctive horreur de la « couleur blanche ». Je me demande à quel point devait être portée cette horreur pendant l'hiver?.,. La neige, s'il en tombait, était-elle donc noire, et les glaçons aussi, — s'il s'en formait?... Tout cela, pure imagination!...
Bref, ces insulaires, sans manifester de dispositions hostiles, ne cessaient de crier anamoo-moo et la,ma,-la,ma. Lorsque leurs canots eurent accosté la goélette, le chef Too-Wit obtint de monter à bord avec une vingtaine de ses compagnons. De leur part, ce fut un prodigieux étonnement, car ils prenaient le navire pour une créature vivante dont ils caressaient les agrès, la mâture et les bastingages. Dirigée par eux, entre les récifs, à travers une baie dont le fond était de sable noir, elle jeta l'ancre à un mille delà grève, et le capitaine William Guy, ayant eu soin de retenir des otages à bord, débarqua sur les roches du littoral.
Quelle île, à en croire Arthur Pym, cette île Tsalal ! Les arbres n'y ressemblaient à aucune des espèces des diverses zones de notre globe. Les roches présentaient, dans leur composition, une stratification inconnue des minéralogistes modernes. Sur le lit des rios coulait une substance liquide sans apparence de limpidité, striée de veines distinctes, lesquelles ne se réunissaient point par une cohésion immédiate, quand on les séparait avec la lame d'un couteau!...
Il y eut trois milles à faire pour atteindre Klock-Klock, principale bourgade de l'île. Là, rien que des habitations misérables, uniquement formées de peaux noires ; des animaux domestiques ressemblant au cochon vulgaire, une sorte de mouton à toison noire, des volailles de vingt espèces, des albatros apprivoisés, des canards, des tortues galapagos en grand nombre.
En arrivant à Klock-Klock, le capitaine William Guy et ses compagnons trouvèrent une population qu'Arthur Pym évalue à dix mille âmes, hommes, -femmes, enfants, sinon à craindre, du moins à tenir
à l'écart, tant ils étaient bruyants et démonstratifs. Enfin, après une assez longue halte à la maison de Too-Wit, on revint au rivage, où la biche de mer, — ce mollusque si recherché des -Chinois, — plus abondante qu'en aucune autre portion des régions australes, devait fournir d'énormes cargaisons.
Ce fut à ce propos qu'on essaya de s'entendre avec Too-Wit. Le' capitaine William Guy lui demanda d'autoriser la construction de hangars, où quelques-uns des hommes de la Jane prépareraient la biche de mer, tandis que la goélette continuerait sa route vers le pôle. Too-Wit accepta volontiers cette proposition, et conclut un marché d'après lequel les indigènes prêteraient leur concours pour la récolte du précieux mollusque.
Au bout d'un mois, les aménagements étant achevés, trois hommes furent désignés pour séjourner à Tsalal. Il n'y avait jamais eu lieu de concevoir le plus léger soupçon à l'égard des naturels. Avant de prendre congé, le capitaine William Guy voulut retourner une dernière fois au village de Klock-Klock, après avoir, par prudence, laissé six hommes à bord, les canons chargés, les filets de bastingages en place, l'ancre à pic. Ils devaient s'opposer à toute approche des indigènes.
Too-Wit, escorté d'une centaine de guerriers, se porta au devant des visiteurs. On remonta l'étroite gorge d'un ravin, entre des collines formées de pierre savonneuse, une sorte de stéatite, comme Arthur Pym n'en avait vu nulle part. Il fallut suivre mille sinuosités, le long de talus hauts de soixante à quatre-vingts pieds sur une largeur de quarante.
Le capitaine William Guy et les siens, sans trop de crainte, bien que l'endroit fût propice à une embuscade, marchaient serrés les uns contre les autres.
A droite, un peu en avant, se tenaient Arthur Pym, Dirk Peters et un matelot nommé Allen.
Arrivé devant une fissure qui s'ouvrait dans le flanc de la colline, Arthur Pym eut l'idée d'y pénétrer, afin de cueillir quelques noi-
settes qui pendaient en grappes à des coudriers rabougris. Cela fait, il allait revenir sur ses pas, quand il s'aperçut que le métis et Allen l'avaient accompagné. Tous trois se disposaient à regagner l'entrée de la fissure, lorsqu'une soudaine et violente secousse les renversa. Au même moment, les masses savonneuses de la colline s'effondrèrent, et la pensée leur vint qu'ils allaient être enterrés vivants...
Vivants... tous trois?... Non! Allen avait été si profondément enseveli sous les décombres qu'il ne respirait plus.
En se traînant sur les genoux, en s'ouvrant un chemin au couteau, en maniant leur bowie-knife, Arthur Pym et Dirk Peters parvinrent à atteindre certaines saillies d'argile schisteuse un peu plus résistante, puis une plate-forme naturelle à l'extrémité d'une ravine boisée, au-dessus de laquelle plafonnait une tranche de ciel bleu.
De là, leurs regards purent embrasser toute la contrée environnante.
Un éboulement venait de se produire, — éboulement artificiel, oui! artificiel, qui avait été provoqué par ces indigènes. Le capitaine William Guy et ses vingt-huit compagnons, écrasés sous plus d'un million de tonnes de terre et de pierre, avaient disparu.
Le pays fourmillait d'insulaires, venus des îles voisines, sans doute, et attirés par le désir de piller la Jane. Soixante-dix bateaux à balanciers se dirigeaient alors vers la goélette. Les six hommes restés à bord leur envoyèrent une première bordée mal ajustée, puis une seconde bordée de mitraille et de boulets rames, dont l'effet fut terrible. Néanmoins, la Jane ayant été envahie, puis livrée aux flammes, ses défenseurs furent massacrés. Enfin se produisit une formidable explosion, lorsque les poudres prirent feu, — explosion qui détruisit un millier d'indigènes et en mutila autant, tandis que les autres s'enfuyaient, poussant le cri de tékéli-li!... tékéli-li !
Pendant la semaine suivante, Arthur Pym et Dirk Peters, vivant de noisettes, de chair de butors, de cochléarias., échappèrent aux naturels qui ne soupçonnaient pas leur présence. Ils se trouvaient au fond d'une sorte d'abîme noir, sans issue, creusé dans la stéatite
et une sorte de marne à grains métalliques. En le parcourant, ils descendirent à travers une succession de gouffres. Edgar Poe en donne le croquis suivant leur plan géométral, dont l'ensemble reproduisait un mot de racine arabe, qui signifie « être blanc », et le mot égyptien n$UrPHC, qui signifie « région du sud ».
On le voit, l'auteur américain est ici dans l'invraisemblable poussé jusqu'aux dernières limites. Du reste, non seulement j'avais lu et relu ce roman d'Arthur Gordon Pym, mais je connaissais aussi les autres ouvrages d'Edgar Poe. Je savais ce qu'il fallait penser de ce génie plus sensitif qu'intellectuel. Un de ses critiques n'a-t-il pas dit et eu raison de dire : « L'imagination, chez lui, est la reine des facultés,... une faculté quasi-divine, qui perçoit les rapports intimes et secrets des choses, les correspondances et les analogies... »
Ce qui est certain, c'est que jamais personne n'avait vu dans ces livres autre chose que des œuvres d'imagination!... Comment donc, à moins d'être fou, un homme tel que le capitaine Len Guy avait-il admis la réalité de faits purement irréels?...
Je continue :
Arthur Pym et Dirk Peters ne pouvaient demeurer au milieu de ces abîmes, et, après nombre de tentatives, |ls parvinrent à se laisser glisser sur une des pentes de la colline. Aussitôt cinq sauvages s'élancèrent sur eux. Mais, grâce à leurs pistolets, grâce à IàWigueur extraordinaire du métis, quatre des insulaires furent tues. Le cinquième fut entraîné par les fugitifs, qui gagnèrent une embarcation amarrée au rivage et chargée de trois grosses tortues. Une vingtaine d'insulaires, lancés à leur poursuite, essayèrent vainement de les arrêter. Ils furent repoussés, et le canot, muni de ses pagaies^ prit la mer en se dirigeant vers le sud.
Arthur Pym naviguait alors au delà du quatre-vingt-troisième degré de latitude australe. On était au début de mars, c'est-à-dire à l'approche de l'hiver antarctique. Cinq ou six îles se montraient vers l'ouest, qu'il importait d'éviter par prudence. L'opinion d'Arthur Pym était que la température s'adoucirait graduellement aux approches
du pôle. A l'extrémité de deux pagaies, dressées en abord de l'embarcation, fut installée -une voile faite avec les chemises. lices ensemble de Dirk Peters et de son compagnon, — chemises blanches dont la couleur affecta d'épouvante l'indigène prisonnier, qui répondait au nom de Nu-Nu. Durant huit jours, se continua cette étrange navigation favorisée par une brise douce du nord, avec un jour permanent, sur une mer sans un morceau de glace, et, d'ailleurs, grâce à la température unie, élevée de l'eau, on n'en avait pas aperçu un seul depuis le parallèle de l'îlot Bennet.
C'est alors qu'Arthur Pym et Dirk Peters entrèrent dans une région de nouveauté etd'étonnement. A l'horizon se dressait une large barrière de vapeur grise et légère, empanachée de longues raies lumineuses, telles qu'en projettent les aurores polaires. Un courant de grande force venait en aide à la brise. L'embarcation filait sur une surface liquide excessivement chaude et d'apparence laiteuse, qui semblait être agitée par en dessous. Une cendre blanchâtre vint à tomber, ■ — ce qui redoubla les terreurs de Nu-Nu, dont les lèvres se relevaient sur une denture noire...
Le 9 mars; il y eut redoublement de cette pluie et accroissement de la température de l'eau, que la main ne pouvait même plus supporter. L'immense rideau de vapeur, tendu sur le lointain périmètre de l'horizon méridional, ressemblait à une cataracte sans limites, roulant en silence du haut de quelque immense rempart perdu dans les hauteurs du ciel...
Douze jours après, ce sont les ténèbres qui planent sur ces parages, ténèbres sillonnées par les effluves lumineux s'échappant des profondeurs laiteuses de l'océan antarctique, où venait se fondre l'incessante averse cendreuse.,.
L'embarcation s'approchait de la cataracte avec une impétueuse vélocité, dont la raison n'est point indiquée dans le récit d'Arthur Pym. Parfois la nappe se fendait, laissant apercevoir en arrière un chaos d'images flottantes et indistinctes, secouées par de puissants courants d'air...
Au milieu de cet enténébrement effroyable passaient des bandes d'oiseaux gigantesques, d'une blancheur livide, poussant leur éternel têkéli-li) et c'est alors que le sauvage, aux suprêmes affres de l'épouvante, exhala son dernier soupir.
Et soudain, pris d'une folie de vitesse, le canot se précipite dans les étreintes de la cataracte, où un gouffre s'entr'ouvre comme pour l'y aspirer... Mais voici qu'en travers se dresse une figure humaine voilée, de proportion beaucoup plus vaste que celle d'aucun habitant de la terre... Et la couleur de la peau de l'homme était la blancheur parfaite de la neige...
Tel est ce bizarre roman, : enfanté par le génie ultra-humain du ' plus grand poète du Nouveau-Monde. C'est ainsi qu'il se termine.,, ou plutôt qu'il ne se termine pas. A mon avis, dans l'impuissance d'imaginer un dénouement a de si extraordinaires aventures, on comprend qu'Edgar Poe ait interrompu leur récit par la mort ce soudaine et déplorable de son héros », tout en laissant espérer que si Ton retrouve jamais les deux' ou trois chapitres qui manquent, ils seront livrés au public.