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Le visage du capitaine Otait aussi livi-le... ( Page 87.
« COMME UN LINCEUL QUI s'ENTR OUVRE ! »
La navigation de YHalbrane ne cessait de s'opérer avec l'aide du courant et du vent. En quinze jours, si ils persistaient. la dis-
tance qui sépare l'île du Prince-Edouard de celle de Tristan d'Acunha, — deux mille trois cents milles environ, — serait franchie, et, comme l'avait annoncé le bosseman, il n'aurait pas été nécessaire de changer une seule fois les amures. L'invariable brise du sud-est bien établie, quelquefois au grand frais, n'exigeait qu'une diminution des voiles hautes.
Du reste, le capitaine Len Guy laissait à Jem West le soin de manœuvrer, et l'audacieux porte-toile, — que l'on me passe cette expression — ne se décidait à prendre des ris qu'à l'instant où la mâture menaçait de venir en bas. Mais je ne craignais rien, et il n'y avait aucune avarie à redouter avec un tel marin. Il avait trop l'œil à son affaire.
« Notre lieutenant n'a pas son pareil, me dit un jour Hurliguerly, et il mériterait de commander un vaisseau amiral!
— En effet, ai-je répondu, Jem West me paraît être un véritable homme de mer.
— Et aussi, quelle goélette, notre Halbrane ! Félicitez-vous, monsieur Jeorling, et félicitêz-moi puisque j'ai pu amener le capitaine Len Guy à changer d'avis à votre sujet!
— Si c'est vous qui avez obtenu ce résultat, bosseman, je vous en remercie.
— Et il y a de quoi, car il hésitait diantrement, notre capitaine, malgré les instances du compère Atkins! Mais je suis parvenu à fui faire entendre raison. . .
— Je ne l'oublierai pas, bosseman, je ne l'oublierai pas, puisque, grâce à votre intervention, au lieu de me morfondre aux Kerguelen, je ne tarderai pas à être en vue de Tristan d'Acunha...
— Dans quelques jours-, monsieur Jeorling. Voyez-vous, d'après ce que j'ai ouï dire, on s'occupe maintenant en Angleterre et en Amérique de bateaux qui ont une machine dans le ventre, et des roues dont ils se servent comme un canard de ses pattes!... C'est bien, et l'on saura ce que ça vaut à l'usage. M'est avis, pourtant, que jamais ces bateaux-là ne pourront lutter avec une belle frégate
de soixante, filant au plus près par fraîche brise! Le Vent, monsieur Jeorling, même quand il faut le pincer à cinq quarts, cela suffît et un marin' n'a pas besoin d&roulettes à sa coque ! »
Je n'avais point à contrarier les idées du bosseman relativement à l'emploi de la vapeur en navigation. On en était encore aux tâtonnements, et riiélice n'avait pas remplacé les aubes. Quant à l'avenir, qui eût pu le prévoir?. . .
Et, en ce moment* il me revint à la mémoire que la Jane — cette Jane dont le capitaine Len Guy m'avait parlé comme si elle eût existé, comme s'il l'eût vue de ses propres yeux, — s'était rendue, précisément en quinze jours, de l'île du Prince-Edouard à Tristan d'Àcunha, Il est vrai, Edgar Poe disposait à son gré des vents et de la mer.
Au surplus, pendant la quinzaine qui suivit, le capitaine Len Guy ne m'entretint plus d'Arthur Pym. Il ne semblait même pas qu'il m'eût jamais rien dit des aventures de ce héros des mers australes. S'il avait espéré, d'ailleurs, me convaincre de leur authenticité, il aurait fait preuve de médiocre intelligence. Je le répète, comment un homme de bon sens aurait-il consenti à discuter sérieusement sur cette matière? A moins d'avoir perdu la raison, d'être tout au moins un monomane sur ce cas spécial, comme Tétait Len Guy, personne — je le répète pour la dixième fois, —personne ne pouvait voir autre chose qu'une œuvre d'imagination dans le récit d'Edgar Poe.
Qu'on y songe ! D'après ledit récit, une goélette anglaise se serait avancée jusqu'au quatre-vingt-quatrième degré, de latitude sud, et ce voyage n'aurait pas pris l'importance d'un grand lait géographique?... Arthur Pym, revenu des profondeurs de ■ l'Antarctide, n'eût pas été mis au-dessus des Cook, des Weddell, des Biscoe?.., A lui comme à Dirk Peters, les deux passagers de la Jane, qui se seraient même élevés au-dessus dudit parallèle, on n'aurait pas rendu des honneurs publics?... Et que penser de cette mer libre découverte par eux... de cette vitesse extraordinaire des courants qui les entraînaient vers le pôle... de la température anormale de ces
eaux, chauffées en dessous, que la main ne pouvait supporter... de ce rideau de vapeurs tendu à l'horizon... de cette cataracte gazeuse, qui s'entr'ouvre, et derrière laquelle apparaissent des figures de grandeur surhumaine?...
Et puis, sans parler de ces invraisemblances, comment Arthur Pym et le métis étaient revenus de si loin, comment leur embarcation tsalalienne les avait ramenés par delà le cercle polaire, comment, en fin de compte, ils furent recueillis et rapatriés, j'eusse été curieux de le savoir. Avec un fragile canot à pagaies, franchir une vingtaine de degrés, repasser la banquise, gagner les terres les plus proches, comment le journal d'Arthur Pym n'a-t-'il pas mentionné les incidents de ce retour?... Mais, dira-t-on, Arthur Pym est mort avant d'avoir pu livrer les derniers chapitres de son récit... Soit! Est-il donc vraisemblable qu'il n'en ait dit mot à l'éditeur du Southern Literary Messenger?... Et pourquoi Dirk Peters, qui, pendant plusieurs années, aurait résidé dans l'Illinois, se serait-il tu sur le dénouement de ces aventures?... Est-ce qu'il aurait eu quelque intérêt à ne point parler?...
Ilest vrai, le capitaine Len Guy, à l'entendre, s'était rendu à Vandalia, où, disait le roman, demeurait ce Dirk Peters, et il ne l'avait point rencontré... Je le crois bien! Comme Arthur Pym, il n'avait existé, je le répète, que dans la troublante imagination du poète américain... Et, on en conviendra, cela né témoigne-t-iï pas de l'extraordinaire puissance de ce génie, puisqu'il a pu imposer à quelques esprits comme réel ce qui n'était que fictif?...
Toutefois, je le comprenais, j'eusse été mal venu à discuter de nouveau avec le capitaine Len Guy, obsédé par cette idée fixe, et à reprendre une argumentation qui n'aurait pu le convaincre. Plus sombre, plus renfermé, il ne paraissait jamais sur le pont de la goélette à moins que cela ne lût nécessaire. Et alors ses regards parcouraient obstinément l'horizon méridional, qu'ils cherchaient à percer...
Et, peut-être, croyait-il voir cette nappe de vapeurs, zébrée de
larges fentes , et les hauteurs du ciel épaissies d'impénétrables ténèbres, et dos éclats lumineux jaillissant des profondeurs laiteuses de la mer, et le géant blanc lui montrant la route à travers les gouffres de la cataracte...
Singulier monomane, que notre capitaine! Heureusement, surtout autre sujet que celui-ci, son intelligence gardait sa lucidité. Quant à ses qualités de marin, elles restaient intactes, et les craintes que j'avais pu concevoir ne menaçaient pas de se réaliser.
Je dois le dire, ce qui me paraissait plus intéressant, c'était de découvrir la raison pour laquelle le capitaine Len Guy portait tant d'intérêt aux prétendus naufragés de la Jane. Même en tenant pour véridique le récit d'Arthur Pym, en admettant que la goélette anglaise eût traversé ces infranchissables parages, à quoi bon de si inutiles regrets? Que quelques-uns des matelots de la Jane, son chef ou ses officiers eussent survécu à l'explosion et à l'engloutissement provoqué par les naturels de l'île Tsalal, pouvait-on raisonnablement espérer qu'ils fussent encore vivants? Il y avait onze ans que les faits se seraient passés, d'après les dates indiquées par Arthur Pym, et dès lors, en admettant que ces malheureux eussent échappé aux insulaires, . comment auraient- ils subvenu à leurs besoins dans de telles conditions, et ne devaient-ils pas avoir péri jusqu'au dernier?...
Allons! voici que je me mets à discuter sérieusement de semblables hypothèses, bien qu'elles ne reposent sur aucun fondement? Un peu plus, j'allais croire à l'existence d'Arthur Pym. de Dirk Peters, de leurs compagnons, de la Jane perdue derrière les banquises de la mer australe? Est-ce que la folie du capitaine Len Guy m'aurait gagné? Et, de fait, tout à l'heure, est-ce que je ne me suis pas surpris à établir une comparaison entre la route qu'avait suivie la Jane en remontant vers l'ouest et celle que suivait YHalbrane en ralliant les parages de Tristan d'Acunha?... ■
Nous étions au 3 septembre. Si aucun retard ne se produisait, — et il n'aurait pu provenir que d'un incident de mer, — notre goélette
qu'une roche, car elles sont un jour ici, un autre là-bas, et comment les parer?..» »
- Hurliguerly venait de s'approcher.
- « Qu'en pensez-vous, bosseman? » lui demandai-je, lorsqu'il se fut accoudé près de moi.
Hurliguerly regarda avec attention; et comme la goélette, servie par une fraîche brise, gagnait rapidement vers la masse, il devenait plus facile de se prononcer.
« A mon avis, monsieur Jeorling, répliqua le bosseman, ce que. nous voyons-la n'est ni un souffleur, ni une épave, mais tout simplement un glaçon...
— Un glaçon?... m'écriai-je.
— Hurliguerly ne se trompe pas. affirma Jem West. Il s'agit bien d'un glaçon, un morceau d'ice-berg que les courants ont entraîné... .''"'-
— Comment, ai-je repris, entraîné jusqu'au quarante -cinquième parallèle?....
— Cela se voit, monsieur, répondit le lieutenant, et les glaces remontent parfois jusque par le travers du Cap, à en croire un navigateur français, le capitaine Blosseville, qui en aurait rencontré à cette hauteur en 1828.
— Alors celui-là ne peut tarder à se fondre?... déclarai -je, assez étonné que le lieutenant West m'eût honoré d'une aussi longue réponse.
— Il doit même s'être dissous en grande partie, affirma le lieutenant, et ce que nous voyons est ' certainement ce qui reste d'une montagne de glace qui devait peser des millions de tonnes. »
Le capitaine Len Guy venait de sortir du rouf. Lorsqu'il aperçut le groupe de matelots rangés autour de Jem West, il se dirigea vers l'avant. ' ' - '
Après quelques mots échangés à voix basse, le lieutenant lui passa sa longue-vue.
Len Guy la braqua sur l'objet flottant dont la goélette s'était
rapprochée d'un mille environ, et, après l'avoir observé près d'une
minute :
cr C'est un glaçon, dit-il, et il est heureux qu'il se dissolve. L'Halbrwne aurait pu se faire de graves avaries en se .jetant dessus pendant la nuit.,, »
Je fus frappé du soin que le capitaine Len Guy mettait à son observation. Il semblait que ses regards ne pussent quitter l'oculaire de la longue-vue, devenu, pour ainsi dire, la pupille de son œil. Il demeurait immobile, comme s'il eût été cloué au pont. Insensible au roulis et au tangage, les deux bras rigides, grâce à sa grande habitude, il maintenait imperturbablement le glaçon dans le champ de l'objectif. Son visage hâlé présentait çà et là des plaques hectiques, des taches de pâleur, et de ses lèvres s'échappaient de vagues paroles.
Quelques minutes s'écoulèrent." L'Haîbrane, sous rapide allure, était sur le point de dépasser le glaçon en dérive.
« Laissez porter d'un quart, » dit le capitaine Len Guy, sans abaisser sa longue-vue.
Je devinai ce qui se passait dans l'esprit de cet homme sous l'obsession d'une idée fixe. Ce morceau de glace, arraché de la banquise australe, venait de ces parages où sa pensée l'entraînait sans cesse. Il voulait le voir de plus près... peut-être l'accoster... peut-être en recueillir quelque débris...
Cependant, sur l'ordre transmis par Jem West, le bosseman avait légèrement fait mollir les écoutes, et la goélette, arrivant d'un quart, se dirigea vers le glaçon. Nous n'en fûmes bientôt qu'à deux encablures, et je pus l'examiner.
Ainsi que cela avait été remarqué, la tumescence centrale fondait de toutes parts. Des filets liquides s'égouttaient le long de ses parois. Au mois de septembre de cette année si précoce, le soleil possédait assez de force pour provoquer la dissolution, l'activer, la précipiter même.
Assurément, avant la fin de la journée, il ne resterait plus rien de
ce glaçon, entraîné par les courants jusqu'à la hauteur du quarantecinquième parallèle.
Le capitaine Len Guy l'observait toujours, et sans qu'il eût besoin de recourir à sa longue-vue. On commençait même à distinguer un corps étranger qui, peu à peu, se dégageait à mesure que s'opérai t la fusion, — une forme, de couleur noirâtre, étendue sur la couche blanche.
Et quelle fut notre surprise, mêlée d'horreur, lorsqu'on vit un bras apparaître, puis une jambe, puis un torse, puis une tête, non point en état de nudité, mais recouverts de vêtements sombres...
Un instant, je crus même que ces membres remuaient... que ces mains se tendaient vers nous...
L'équipage ne put retenir un cri.
Non! ce corps ne s'agitait pas, mais il glissait doucement sur la surface glacée...
Je regardai le capitaine Len Guy. Son visage était aussi livide que celui de ce cadavre, venu en dérive des lointaines latitudes de la
zone australe!
Ce qu'il y avait à faire, on le fît à l'instant pour recueillir ce malheureux, — et qui sait si quelque souffle ne l'animait pas encore!... Dans tous les cas, ses poches contenaient peut-être quelque document qui permettrait d'établir son identité!... Puis, en les accompagnant d'une dernière prière, on abandonnerait ces restes humains aux profondeurs de l'Océan, ce cimetière des marins morts
à la mer!...
Le canot fut descendu. Le bosseman y prit place avec les matelots Gratian et Francis, placés chacun à un des avirons. Par la disposition contrariée de sa voilure, ses focs et sa trinquette traversés, sa brigantine bordée à bloc, Jem West avait cassé Terre de la goélette, presque immobile, s'élevant ou s'abaissant sur les longues lames.
Je suivais des yeux le canot, qui accosta la marge latérale du glaçon rongée par les eaux.
Hurliguerly prit pied à un endroit qui présentait encore quelque résistance. Gratian débarqua après lui, tandis que Francis maintenait le canot par la chaîne du grappin.
Tous deux rampèrent alors jusqu'au cadavre, le tirèrent l'un par les jambes, l'autre par les bras, et rembarquèrent.
En quelques coups d'avirons, le hosseman eut rejoint la goélette.
Le cadavre, congelé de la tête aux pieds, fut déposé "à l'emplanture du niât de misaine.
Aussitôt le capitaine Len Guy alla vers lui et le considéra longuement, comme s'il eût cherché à le reconnaître, ■
Ce corps était celui d'un marin, vêtu d'une grossière étoffe, pantalon de laine, vareuse rapiécetée, chemise d'épais molleton, ceinture entourant deux fois sa taille. Nul doute que sa mort remontât à plusieurs mois déjà, — peu après, probablement, que cet infortuné eût été entraîné par la dérive...
L'homme que nous avions ramené à bord ne devait pas avoir plus d'une quarantaine d'années, bien que ses cheveux fussent grisonnants. Sa maigreur était effrayante, — un squelette dont l'ossature saillait sous la peau. Il avait dû' subir les affreuses tortures de la faim, pendant ce trajet d'au moins vingt degrés depuis le cercle polaire antarctique.
Le capitaine Len Guy venait de relever les cheveux de ce cadavre, conservé par le froid. Il lui redressa la tête, il chercha son regard sous les paupières collées l'une à l'autre, et enfin ce nom lui échappa avec un déchirement de sanglot :
« Patterson.,. Patterson!
— Patterson?... ;» m'écriai -je.
Et il me sembla que ce nom, si commun qu'il fût, tenait par quelque lien à ma mémoire!... Quand l'avais-je entendu prononcer, — ou bien ne l'avais-je pas lu quelque part?...
Alors le capitaine Len Guy, debout, parcourut lentement l'horizon des yeux, comme s'il allait donner l'ordre de mettre le cap au sud...
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En ce moment, sur un mot de Jem West, le bosseman plongea sa main dans les poches du. cadavre. Il en retira un couteau, un bout de fil de caret, une boîte à tabac vide, puis un carnet de cuir, muni d'un
crayon métallique.
Le capitaine Len Guy se retourna, et, au moment où Hurliguerly
tendait le carnet à James West :
« Donne, » dit-il.
Quelques feuillets étaient couverts d'une écriture que l'humidité avait presque entièrement effacée. Mais la dernière page portait des mots déchiffrables encore, et peut-on imaginer de quelle émotion je fus saisi, lorsque j'entendis le capitaine Len Guy lire d'une voix tremblante :
La Jane... île Tsalal... par quatre-vingt-trois... Là... depuisonze ans... Capitaine... cinq matelots survivants... Qu'on se hâte de les secourir... »
Et, sous ces lignes, un nom... une signature... le nom de Patterson...
Patterson!... Je me souvins alors!... C'était le second de la Jane... le second de cette goélette qui avait recueilli Arthur Pym et Dirk Peters sur l'épave du Grampus... la Janey conduite jusqu'à cette latitude de l'île Tsalal... la Jane attaquée par les insulaires et anéantie par l'explosion ! . . .
Tout cela était donc vrai!... Edgar Poe avait donc fait œuvre d'historien, non de romancier!... Il avait donc eu communication du journal d'Arthur Gordon Pym!... Des relations , directes s'étaient donc établies entre eux!... Arthur Pym existait ou plutôt il avait existe... lui... un être réel!... Et il était mort — d'une mort soudaine et déplorable, dans des circonstances non révélées, avant qu'il eût comploté le récit de son extraordinaire voyage!... Et jusqu'à quel parallèle s'était-il élevé en quittant l'île Tsalal avec son compagnon Dirk.Pctcrs, et comment tous deux avaient-ils pu être rapatriés en Amérique?...
Je crus que ma tête allait éclater, que je devenais fou, moi qui ac-
çusais le capitaine Len Guy de l'être!... Non! j'avais mal entendu... l'avais mal compris!... Cela n'était que pure extravagance de mon cerveau ! . . .
Etj pourtant, comment récuser ce témoignage trouvé sur le corps du second de la Jane, de ce Patterson, dont le dire si affîrmatif s'appuyait de dates certaines?... Et surtout, comment conserver un doute, après que Jem West, plus calme, fut parvenu à déchiffrer ces autres lambeaux de phrases :
« Entraîné depuis le 3 juin dans le nord de Vîle Tsalal... Là... encore... capitaine William Guy et cinq des hommes de la Jane... Mon glaçon dérive à travers la banquise... nourriture va me manquer... Depuis le 13 juin... épuisé mes dernières ressources... Aujourd'hui... 16 juin... plus rien... »
Ainsi, il y avait près de trois mois que gisait le corps de Patterson à la surface de ce glaçon rencontré sur la route des Kerguelen à Tristan d'Acunha!.., Ah! que n'avions-nous sauvé le second de la Jane!... Il eût pu dire ce qu'on ne savait pas, ce qu'on ne saurait jamais, peut-être, — le secret de cette effrayante aventure!
Enfin, il fallait me rendre à l'évidence* Le capitaine Len Guy, qui connaissait Patterson, venait d'en retrouver le cadavre glacé!... C'était bien lui qui accompagnait le capitaine de la Jane, lorsque,
pendant une relâche, il avait enterré cette bouteille aux Kerguelen, et dans cette bouteille cette lettre à l'authenticité de laquelle je refusais de croire!... Oui!,., depuis onze années, les survivants de la goélette anglaise étaient là-bas, sans espoir d'être jamais recueillis!.».
Alors s'opéra dans mon .esprit surexcité le rapprochement de deux noms, qui allait m' expliquer cet intérêt que portait notre capitaine à tout ce qui rappelait l'affaire Arthur Pym.
Len Guy se retourna vers moi, et, me regardant, ne prononça que ces mots :.
« Y croyez-vous 3 maintenant?,..
— J'y crois... j'y crois! balbutiai-je. Mais le capitaine William Guy de la Jane... . \ - j '' ■ . '■ :
— Et le capitaine Len Guy de VHsilbrane sont frères ! » s'écriat-il d'une voix tonnante, qui fut entendue de tout l'équipage."" r '->
Puis, lorsque nos yeux se reportèrent vers la place où flottait le glaçon, la double influence des rayons solaires et des eaux de cette latitude avait produit son effet," et il n'en restait plus trace à la surface de la mer. ' -• .; ■
TRISTAN DACUNHA
Quatre jours après, VHa.lbra.ne relevait cette curieuse île de Tristan cTAcunha, dont on a pu dire qu'elle est comme la chaudière des mers africaines.
Certes, c'était un fait bien extraordinaire, cette rencontre à plus de cinq cents lieues du cercle antarctique, cette apparition du. cadavre de Patterson! A présent, voici que le capitaine de YHalbrane et son frère le capitaine de la Jane étaient rattachés l'un à l'autre par ce revenant de l'expédition d'Arthur Pym!... Oui! cela doit sembler invraisemblable... Et qu'est-ce donc, pourtant, auprès de ce que j'ai à raconter encore ?. . .
Au surplus, ce qui me paraissait, à moi, aller jusqu'aux limites de l'invraisemblance, c'était que le roman du poète américain fût une réalité. Mon esprit se révolta d'abord.... Je voulus fermer les yeux à l'évidence!...
Finalement, il fallut se rendre, et mes derniers doutes s'ensevelirent avec le corps de Pattcrson dans les profondeurs de l'Océan.
Et, non seulement le capitaine Len Guy s'enchaînait par les liens du sang à cette dramatique et véridique histoire, mais, — comme je Tappris bientôt, — notre maître-voilier s'y reliait aussi. En effet, Martin Holt était le frère de l'un des meilleurs matelots du Grampus, l'un de ceux qui avaient dû périr avant le sauvetage d'Arthur Pym et de Dirk Peters opéré par la Jane.
Ainsi donc, entre le quatre-vingt-troisième et le quatre-vingtquatrième parallèles sud, sept marins anglais, actuellement réduits à six, avaient vécu depuis onze ans sur l'île Tsalal, le capitaine William Guy, le second Patterson et les cinq matelots *de la Jane qui avaient échappé — par quel miracle? — aux indigènes de Klockïtlock ! • . .
Et maintenant, qu'allait faire le capitaine Len Guy?. . PasTombre d'une hésitation à ce sujet, — il ferait tout pour sauver les survivants de la Jane... Il lancerait YHalbrane vers le méridien désigné par Arthur Pym... Il la conduirait jusqu'à l'île Tsalal, indiquée sur ' le carnet dé Patterson.... Son lieutenant Jem West irait ou il lui ordonnerait d'aller... Son équipage ^hésiterait pas à le suivre, et. lacrainte des dangers que comporterait une expédition,, peut-être au
delà des limites assignées aux forces humaines, ne saurait l'arrêter... L'âme de leur capitaine serait en eux... le bras de leur lieutenant dirigerait leurs bras...
Voilà donc pourquoi le capitaine Len Guy refusait d'accepter dés passagers à son bord, pourquoi il m'avait dit que ses itinéraires n'étaient jamais assurés, espérant toujours qu'une occasion s'offrirait à lui de s'aventurer vers la mer glaciale!...
J'ai même lieu de croire que si VHalbrane eût été prête dores et déjà à entreprendre cette campagne, le capitaine Len Guy aurait donné l'ordre de mettre le cap au sud?... Et, d'après les conditions de mon embarquement, je n'eusse pu l'obliger à continuer sa route pour me déposer à Tristan d'Acunha?...
Du reste, la nécessité s'imposait de refaire dé l'eau dans cette île, dont nous n'étions plus éloignés. Là, peut-être, aurait-on la possibilité de mettre là goélette en état de lutter contre les icebergs, d'atteindre la mer libre, puisque libre elle était au delà du quatre-vingt-deuxième parallèle/ de s'engager plus loin que ne l'avaient fait les Cook, les Weddell, les Biscoe, les Kemp, pour tenter enfin ce que tentait alors le lieutenant "Wilkes de la marine américaine.
Eh bien, une fois à Tristan d'Acunha, j'attendrais le passage d'un autre navire. D'ailleurs, lors même que VH&lbrane eût été prête pour une telle expédition, la saison ne lui aurait pas encore permis de franchir le cercle polaire. En effet, la première semaine de septembre n'était pas' achevée, et deux mois au moins devaient s'écouler avant que l'été austral eût rompu la banquise et provoqué la débâcle
des glaces.
Les navigateurs le savaient déjà à cette époque, — c est depuis la mi-novembre jusqu'au commencement de mars que ces audacieuses tentatives peuvent être suivies de quelque succès, La température est ctlors plus supportable, les tempêtes sont moins* fréquentes,' les ice-bergs se détachent de la masse, la barrière se trbiiëj et';urLJour perpétuel bçtïgfie ce lointain" domaine. Il: y avait là des. réglés de
prudence dont VHalbrane ferait sagement de ne point s'écarter. Aussi, en cas que cela fût nécessaire, notre goélette, ayant renouvelé sa provision d'eau aux aiguades de Tristan d'Acunha, approvisionnée de vivres frais, aurait le temps de rallier, soit aux Falklands, soit à la côte américaine, un port mieux outillé, au point de vue des réparations, que ceux de ce groupe isolé sur le désert du Sud- Atlantique.
La grande île, lorsque l'atmosphère est pure, est visible de quatrevingt-cinq à quatre-vingt-dix milles. Ces divers renseignements sur Tristan d'Acunha, je les obtins du bosseman. Comme il l'avait visitée à diverses reprises, il pouvait s'exprimer en connaissance de cause.
Tristan d'Acunha gît au sud de la zone des vents réguliers du sud-ouest. Son climat, doux et humide, comporte une température modérée, qui ne s'abaisse pas au-dessous de vingt-cinq degrés Fahrenheit (environ 4°C. sous zéro) et ne s'élève pas au-dessus de soixante-huit (20° C. sur zéro). Les vents dominants sont ceux de l'ouest et du nord-ouest, et, pendant l'hiver, — août et septembre, — ceux du sud.
L'île fut habitée, dès 1811, par l'Américain Lambert et plusieurs autres de même origine, équipés pour la pêche des mammifères marins. Après eux, vinrent s'y installer des soldats anglais, chargés de surveiller les mers de Sainte-Hélène, et ils ne partirent que postérieurement à la mort de Napoléon en 1821.
Que, quelque trente ou quarante ans plus tard, Tristan d'Acunha ait compté une centaine d'habitants d'un assez beau type, issus d'Européens, d'Américains et de Hollandais du Cap, que la république y ait été établie avec un patriarche pour chef. — celui des pères de famille qui possédait le plus d'enfants, — qu'enfin le groupe ait fini par reconnaître la suzeraineté de la Grande-Bretagne, il n'en était pas encore là en cette année 1839, pendant laquelle VHalbrane se préparait à y relâcher.
Au surplus, je devais bientôt constater, par mes observations per-
sonnelles, que la possession de Tristan d'Acunha ne valait pas d'être disputée. Pourtant, « Terre de vie » avait été son nom au xvie siècle. Si elle jouit d'une flore spéciale, cette flore est uniquement représentée par les fougères, les lycopodes, une graminée piquante, la spartine, qui tapisse la pente inférieure des montagnes. Quant à la aune domestique, les bœufs, les brebis, les pourceaux, composent sa seule richesse et sont l'objet de quelque commerce avec Sainte- Hélène. Il est vrai, pas un reptile, pas un insecte, et les forêts n'abritent qu'une sorte de félin peu dangereux^ — un chatretourné à l'état sauvage.
Le seul arbre que possède l'île est un nerprun de dix-huit à vingt pieds. Du reste, les courants apportent assez de bois flotté pour suffire au chauffage. Je ne devais trouver, en fait de légumes, que des choux, des betteraves, des oignons, des navets,, des citrouilles, et, en fait de fruits, poires, pêches et raisins de médiocre qualité. J'ajoute que l'amateur d'oiseaux serait réduit à ne chasser que la mouette, le pétrel, le pingouin et l'albatros. L'ornithologie de Tristan d'Acunha n'aurait pas d'autre échantillon à lui offiir.
C'est dans la matinée du 5 septembre que fut signalé le haut volcan cle l'île principale, — un massif neigeux de douze cents toises, dont le cratère éteint forme la cuvette d'un petit lac. Le lendemain, en s'approchant, on put distinguer un vaste éboulis d'anciennes laves, disposé comme un champ de moraines.
A cette distance de gigantesques fucus zébraient la surface de la mer, véritable câbles végétaux d'une longueur qui vaiie de six cents à douze cents pieds, et dont la grosseur égale celle d'une barrique.
Je dois mentionner ici que, pendant les trois jours qui avaient suivi la rencontre du glaçon, le capitaine Len Guy ne s'était montré sur le pont que pour prendre- hauteur. Il rentrait dans sa cabine après l'opération terminée, et je n'avais plus eu l'occasion de le revoir, sauf aux heures des repas. D'une taciturnité que l'on peut comparer au mutisme, il n'avait pas été possiêle-de l'en tirer. Jem West lui-même
n'y eût point réussi. Aussi m'étais-je tenu sur une absolue réserve, A mon avis, l'heure viendrait où Len Guy me reparlerait de son frère William, des tentatives qu'il comptait faire pour sauver ses compagnons et lui. Or, je le répète, étant donnée la saison, cette heure n.' était pas arrivée, lorsque la goélette, le 6 septembre, vint jeter l'ancre par dix-huit brasses de profondeur près de la grande île, sur la côte nord-ouest, à Ansiedlung, au fond de Falmouth-bay, — précisément à la place indiquée, dans le récit d'Arthur Pym, pour le mouillage de la Jane,
J'ai dit la grande île, parce que le groupe de Tristan d'Acunha en comprend deux autres de, moindre importance. A une huitaine de lieues dans le sud-ouest, gît l'île Inaccessible, et au sud-est, à cinq lieues de celle-ci, l'île Nightingale. L'ensemble de cet archipel se trouve par 37°5' de latitude méridionale et 13°47de longitude occidentale.
Ces îles sont circulaires. Projetée en plan, Tristan d'Acunha ressemble à une ombrelle déployée d'une circonférence de quinze milles et dont l'armature, rayonnant vers le centre, est figurée par les crêtes régulières qui aboutissent au volcan central.
Ce groupe forme un domaine océanique à peu près indépendant. Il fut découvert par le Portugais qui lui a donné son nom. Après l'exploration des Hollandais en 1643 et celle des Français en 1767 quelques Américains vinrent s'y installer pour la pêche des veaux marins, qui abondent sur ces parages. Enfin des Anglais ne tardèrent pas à leur succéder.
A l'époque où la Jane y avait relâché, un ex-caporal de l'artillerie anglaise, nommé Glass, régnait sur une petite colonie de vingt-six individus, qui commerçaient avec le Cap, n'ayant pour tout bâtiment qu'une goélette de médiocre tonnage. A notre arrivée, ledit Glass comptait bien une cinquantaine de sujets, et, ainsi que l'avait marqué Arthur Pym, « en dehors de tout concours du gouvernement britannique ».
Une mer dont la profondeur est comprise entre douze cents et
quinze cents Jurasses ^ baigne ce groupe, longé par. le courant équatorial qui dévie vers l'ouest. Il est soumis au régime des vents réguliers du sud-ouest. Les tempêtes y sévissent rarement. Pendant l'hiver, les glaces en dérive dépassent souvent son parallèle .d'une dizaine de degrés, mais ne descendent jamais par le travers de Sainte-Hélène, ■ — non plus que les grands souffleurs", peu enclins à rechercher des eaux si chaudes.
Les trois îles, disposées en triangle, sont séparées les unes des autres par diverses passes larges d'une dizaine de milles, aisémentnavigables. Leurs côtes sont franches, et, autour de Tristan d'Acunha, la mer mesure cent brasses de profondeur.
Ce fut avec l'ex-caporal que les relations s'établirent dès l'arrivée àeYHalbrane. Il y mit beaucoup de bienveillance. JemWest, auquel le capitaine Len Guy laissa le soin de remplir les caisses à eau, de s'approvisionner de viande fraîche et de légumes variés, n'eut qu'à se louer de l'obligeance de Glass, qui, d'ailleurs, s'attendait à être payé d'un bon prix et le fut.
Du reste, on reconnut, dès notre arrivée, que VHalbrane ne trouverait pas à Tristan d'Acunha les ressources nécessaires pour se mettre en état d'entreprendre la campagne projetée dans l'océan antarctique. Mais, au point de vue des ressources alimentaires, il est certain que Tristan d'Acunha peut être utilement fréquentée* par les navigateurs. Leurs prédécesseurs ont enrichi ce groupe de toutes les espèces domestiques, moutons, porcs, bœufs, volailles, alors que.le capitaine américain Patten, commandant Vlndustry, n'y avait aperçu que quelques chèvres sauvages vers la fin du dernier siècle. Après lui, le capitaine Colquliouin, du brick américain Betsey, y fit des plantations d'oignons, de pommes de terre et autres sortes de légumes, dont un sol fertile assure la prospérité. C'est du moins ce que raconte Arthur Pym dans son récit, et il n'y a pas lieu de lui refuser créance.
On l'aura remarqué, je parle maintenant du héros d'Edgar Poe comme d'un homme dont je n'ai plus à mettre en doute l'existence*
Aussi m'étonnais-je que le capitaine Len Guy ne m'eût pas de nouveau, interpellé à ce sujet. Il est évident que les renseignements si formels déchiffrés sur le carnet de Patterson n'avaient point été fabriqués pour la circonstance, et j'aurais eu mauvaise grâce à ne pas reconnaître mon erreur.
Au surplus, si quelque hésitation me fût demeurée, un autre et irrécusable témoignage vint s'ajouter aux dires du second .de la
Jane.
Le lendemain du mouillage, j'avais débarqué à Ansiedlung, sur une belle plage de sable noirâtre. Je. fis même cette réflexion qu'une telle plage n'eût point été déplacée à l'île Tsalal, oùse rencontrait cette couleur de deuil, à l'exclusion de la couleur blanche qui causait aux insulaires de si violentes convulsions, suivies de prostration et de stupeur. Mais, en donnant pour certains ces effets extraordinaires, peut-être Arthur Pym avait-il été le jouet de quelque illusion?... D'ailleurs, on saurait à quoi s'en tenir, si YHalbva,ne arrivait jamais en vue de l'île Tsalal. . .
Je rencontrai J'ex-caporal Glass, — un homme vigoureux, bien conservé, de physionomie assez rusée, je dois en convenir, et dont les soixante ans n'avaient point amoindri l'intelligente "vivacité. Indépendamment du commerce avec le Cap et les Falklançls, il faisait un important trafic de peaux de phoques, d'huile d'éléphants, marins, et ses affaires prospéraient.
Comme il paraissait très désireux de bavarder, ce gouverneur nommé.par lui-même et reconnu par la petite colonie, j'entamai sans peine, dès notre première entrevue, une conversation qui devait être intéressante par plus d'un, côté.
«Avez-vous souvent des navires en relâche à Tristan d'Acunha? lui demandai-je.
. — Tout autant qu'il nous en faut, .monsieur, me répondit-il en se frottant les mains derrière le 'dos, — une habitude invétérée, paraît-il.
— Dans la belle saison?... ajoutai-je.
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H QDr13XTENÛEï£-V0US -PAR LE LARGE? » S'ECRIA l'eX-CaPORAL. (Page 1 0 1 - 1
lui
TRISTAN D'ÀCUNHÀ. 101
— Oui... dans la belle saison, si tant est que nous en ayons une mauvaise en ces parages !
— Je vous en félicite, monsieur Glass. Mais ce qui est regrettable, c'est que Tristan d'Acunha n'ait pas un seul port, et quand un navire est obligé de mouiller au large...
— Au large, monsieur?... Qu'entendez- vous par le large? s'écria l'ex-caporal avec une animation qui indiquait un grand fond d'amourpropre.
— J'entends, monsieur Glass, que si vous possédiez des quais de débarquement...
— Et à quoi bon, monsieur, lorsque la nature nous a dessiné une baie comme celle-ci, où l'on est à l'abri des rafales, et lorsqu'il est facile d'accoster le nez contre les roches!... Non! Tristan n'a point de port, et Tristan peut s'en passer! »
Pourquoi aurais-je contrarié ce brave homme? Il était fier de son île comme le prince cle Monaco a le droit d'être fier de sa principauté minuscule...
Je n'insistai point, et nous causâmes de choses et d'autres. Il m'offrit d'organiser une excursion au milieu des forêts épaisses qui montent jusqu'à mi-flanc du cône central.
Je le remerciai et m'excusai de ne point accepter son offre. Je saurais bien employer les heures de la relâche à quelques études minéralogiques. D'ailleurs, Y Halbrane devait déraper dès que son ravitaillement serait achevé.
« Il est singulièrement pressé, votre capitaine! me dit le gouverneur Glass.
— Vous trouvez?...
— Et si pressé que son lieutenant ne parle même pas de m' acheter des peaux ou de l'huile. . .
— Nous n'avons besoin que de vivres frais et d'eau douce, monsieur Glass.
— Eh bien, monsieur, répondit le gouverneur un peu dépité, ce que FHaZ&rane n'emportera pas, d'autres navires remporteront!... »
Puis, reprenant :
« Et où va votre goélette en nous quittant?... - — Aux Falklands, afin de se réparer.
— Vous, monsieur... vous n'êtes que passager, je suppose!...
— Comme vous le dites, monsieur Glass. et j'avais même -l'intention de séjourner à Tristan d'Acunha pendant quelques semaines... J'ai dû modifier ce projet...
— Je le regrette, monsieur, je le regrette! déclara le gouver. neur. Nous aurions été heureux de vous offrir l'hospitalité, eh attendant l'arrivée d'un autre navire...
— - Hospitalité qui m'eût été très précieuse, rôpondis-je. Malheureusement, je ne pourrai profiter... »
En effet, ma résolution définitive était prise de ne point quitter la goélette. Dès que sa relâche serait terminée, elle mettrait le cap sur les Falklands, où s'effectueraient les préparatifs nécessités par une expédition dans les mers antarctiques. J'irais donc jusqu'aux Falklands, où je trouverais, sans éprouver trop de retard, L m'embarquer pour l'Amérique, et, assurément,- le capitaine Len Guy ne refuserait point de m'y conduire.
Et alors, r ex-caporal de me dire, en manifestant quelque contrariété :
« Au fait, je n'ai pas vu la couleur de ses cheveux ni le teint de son visage, à votre capitaine...
— Je ne pense pas que son intention soit de venir à terre, monsieur Glass.
— Est-ce qu'il est malade?,..
— Pas que je sache! Mais peu- vous importe, puisqu'il s'est fait remplacer par son lieutenant. . .
— Oh! guère causeur, celui-là!... Deux mots qu'on lui arrache de temps en temps!... Par bonheur, les piastres sortent plus facilement de sa bourse que les paroles de sa bouche!
— C'est l'important, monsieur Glass.
— Comme vous dites, monsieur?...
— Monsieur Jeorling, du Connecticut.
— Bon,., voici que je sais votre nom... tandis que j'en suis encore à savoir celui du capitaine de YHalbranc...
— Il se nomme Guy... Len Guy...
— Un Anglais?...
— Oui... un Anglais.
— Il aurait bien pu se déranger pour rendre visite à un compatriote, monsieur Jeorling!... Mais... attendez donc... j'ai déjà eu des relations avec un capitaine de ce nom... Guy... Guy...
— William Guy?... demandai-je.
— Précisément... William Guy...
— Lequel commandait la Jane ?...
— La Jane, en effet. -
— Une goélette anglaise venue en relâche à Tristan d'Acunha, il y a onze ans?...
— Onze ans, monsieur Jeorling. Il y en avait déjà sept que j'étais installé sur Tile, où m'avait trouvé le capitaine Jeffrey, du Berwick de Londres, en . l'année 1824. Je me rappelle ce William Guy/., comme si je le voyais... un brave homme, très ouvert, lui, et auquel je livrai un chargement de peaux de phoques. Il avait l'air d'un gentleman... un peu fier... de bonne nature.
— Et la Jane?... interrogeai-je.
■ — Je la vois encore, à la place même où est mouillée VHalbr&ne... au fond de la baie... un joli bâtiment de cent quatre-vingts tonnes... avec un avant effilé. . . effilé. . . Elle avait Liverpool pour port d'attache. . .
— Oui... cela est vrai... tout cela est vrai! répétai-je.
— Et la Jane çontinue-t-elle à naviguer, monsieur Jeorling?...
— Non, monsieur Glass.
— Est-ce qu'elle aurait péri?...
— Le fait n'est que trop certain, et la plus grande partie de son équipage a disparu avec elle !
— Me direz-voùs comment ce malheur est arrivé, monsieur Jeorling?...
— Volontiers, monsieur Glass. Partie de Tristan d'Acunha, la Jane fit voile vers le gisement des îles Auroras et autres, que William Guy espérait reconnaître d'après les renseignements. . . •
— Qui venaient de moi-même, monsieur Jeorling! répliqua l'excaporaL Eli bien... ces autres îles... puis-je savoir si la Jane les a découvertes?...
— Non, pas plus que les Auroras, bien que William Guy fût resté pendant plusieurs semaines sur ces parages, courant de Test à l'ouest, et ayant toujours une vigie en tête de mât...
— Il faut donc que ce gisement lui ait échappé, monsieur Jeorling, car, à en croire plusieurs baleiniers qui ne peuvent être suspects, ces iles existent, et il était même question de leur donner mon nom...
— Ce qui eût été justice, répondis-je avec politesse.
— Et si on n'arrive pas à les découvrir un jour, ce sera vraiment fâcheux, ajouta le gouverneur d'un ton qui dénotait une bonne dose de vanité.
— C'est alors, repris-je, que le capitaine William Guy voulut réaliser Un projet mûri depuis longtemps déjà, et auquel le poussait un certain passager qui se trouvait à bord de la Jane...
— Arthur Gordon Pym, s'écria Glass, et son compagnon un certain Dirk Peters... qui avaient été tous deux recueillis en mer par la goélette...
— Vous les avez connus, monsieur Glass?... demandai-je vivement.
— Si je les ai connus, monsieur Jeorling!... Oh! c'était un personnage singulier, cet Arthur Pym, toujours avide de se lancer dans les aventures, — un audacieux Américain. .. capable de partir pour la lune!... Il n'y serait point allé, par hasard?...
— Non, monsieur Glass, mais, pendant son voyage, la goélette de William Guy, paraît-il, a franchi le cercle polaire, elle a dépassé la banquise, elle s'est avancée plus loin que ne l'avait fait aucun navire avant elle...
— Voilà une campagne prodigieuse! s'écria Glass.
— Par malheur, répondis-je, la Jane n'est jamais revenue...
— Ainsi, monsieur Jeorling, Arthur Pym et Dirk Peters, — une sorte de métis indien d'une force terrible, capable de résister à six hommes, auraient péri?...
— Non, monsieur Glass, "Arthur Pym et DirkPeters ont échappé à la catastrophe dont la plupart de hommes de la Jane furent les victimes. Ils sont même revenus en Amérique.., de quelle façon, je l'ignore. Depuis son retour, Arthur Pym est mort dans je ne sais quelles circonstances. Quant au métis, après avoir habité l'IUinois, il est parti un jour sans prévenir personne, et sa trace n'a pu être retrouvée.
— Et William Guy ?... » demanda M. Glass.
Je racontai comment le cadavre de Patterson, le second de la Jane, venait d'être recueilli sur un glaçon, et j'ajoutai que tout portait à croire que le capitaine de la Jane et cinq de ses compagnons étaient encore vivants sur une île des régions australes, à moins de sept degrés du pôle.
« Ah ! monsieur Jeorling, s'écria Glass, puisse-t-on sauver un jour William Guy et ses matelots, qui m'ont paru être de braves gens!
— C'est ce que YHalbrane va certainement tenter, dès qu'elle aura été remise en état, car son capitaine Len Guy est le propre frère de William Guy...
— Pas possible, monsieur Jeorling! s'écria M. Glass. Eh bien, quoique je ne connaisse pas le capitaine Len Guy, j'ose affirmer que les deux frères ne se ressemblent point, — du moins dans la façon dont ils £e sont comportés envers le gouverneur de Tristan d'Acunha! »
Je vis que l'ex-caporal était très mortifié de l'indifférence de Le-n Guy, qui ne lui avait pas même rendu visite. Que l'on y songe, le souverain de cette île indépendante, dont le pouvoir s'étendait jusqu'aux deux îles voisines, Inaccessible et Nightingale ! Mais il se
consolait, sans doute, à la pensée de vendre sa marchandise vingtcinq pour cent plus cher qu'elle ne valait.
Ce qui est certain, c'est que le capitaine Len Guy ne manifesta à aucun instant l'intention de débarquer. Cela était d'autant plus singulier qu'il ne devait pas ignorer que la Jane avait relâché sur cette côte nord-ouest de Tristan d'Àcunha, avant de partir pour les mers australes. Et de se mettre en relation avec le dernier Européen qui eût serré la main de son frère, cela paraissait assez indiqué...
Néanmoins, Jem West et ses hommes furent seuls à descendre à terre. Là,J c'est avec la plus grande hâte qu'ils s'occupèrent de décharger le minerai d'étain et de cuivre qui formait la cargaison de la goélette, et, ensuite, d'embarquer des provisions, de remplir les caisses à eau, etc. ; .. , : .
Tout lé. temps, le capitaine Len Guy demeura à bord, sans même monter sur le pont, et, par le châssis vitré de sa cabine, je le voyais incessamment courbé sur sa table.
Des cartes étaient . déployées, des livres étaient ouverts.. Il n'y avait pas à douter que' ces cartes fussent celles des régions australes, et ces livres, ceux qui racontaient. les voyages des précurseurs de la Jane dans ces mystérieuses régions de l'Antarctide.
Sur cette table s'étalait aussi un volume, cent fois lu et relu! La plupart de ses pages étaient cornées, dont les marges portaient de multiples notes au crayon... Et, sur la couverture, brillait ce titre comme s'il eût été imprimé en lettres de feu : Aventures d'Arthur Gordon Py m.
« Sa présence vous eût été bien utile... » (Page 117.)
Le 8 septembre, dans la soirée, j'avais pris congé de Son Excellence le gouverneur général de l'archipel de Tristan d'Acunha, —
c'est le titre officiel que se donnait ce brave Glass, ex-caporal d'artillerie britannique. Le lendemain, avant le lever du jour, VHalbrane mit à la voile.
Il va sans dire que j'avais obtenu du capitaine Len Guy de rester son passager jusqu'aux îles Falklands. C'était une traversée de deux mille milles, qui n'exigerait qu'une quinzaine de jours, pour peu qu'elle fût favorisée comme notre navigation venait de l'être entre les Kerguelen et Tristan d'Acunha. Le capitaine Len Guy n'avait point même paru surpris de ma demande : on eût dit qu'il l'attendait. Mais, ce à quoi je m'attendais de mon côté, c'était .qu'il reprît la question Arthur Pym, dont il affectait de ne pas me reparler depuis que l'infortuné Patterson lui avait donné raison contre moi relativement au livre d'Edgar Poe.
Cependant, bien qu'il ne l'eût pas essayé jusqu'alors, peut-être se réservait-il de le faire en temps et lieu. Au surplus, cela ne pouvait en aucune façofi influer sur ses projets ultérieurs, et il était résolu à conduire VHalbrane dans les lointains parages où avait péri la Jane. •
Après avoir contourné Herald-Point, les quelques maisonnettes d'Ansiedlung disparurent derrière l'extrémité de Falmouth-Bay. Le cap au sud-ouest, une belle brise de Test permit alors de porter bon plein.
Pendant la matinée, la baie Elephanten, Hardy-Rock, West-Point, Cotton-Bay et le promontoire de Daley furent successivement laissés en arrière. Toutefois, il ne fallut pas moins de la journée entière pour perdre de vue le volcan de Tristan d'Acunha, d'une altitude de huit mille pieds, et dont les ombres du soir voilèrent enfin le faîte neigeux.
Au cours de cette semaine, la navigation s'accomplit dans des conditions très heureuses, et si elle se maintenait, le mois de septembre ne s'achèverait pas avant que nous eussions connaissance des premières hauteurs du groupe des Falklands. Cette traversée devait nous ramener notablement au sud, la goélette devant des-
cendre du trente-huitième parallèle jusqu'au cinquante-cinquième degré de latitude.
Or, puisque le capitaine Len Guy a l'intention de s'engager dans les profondeurs antarctiques, il est utile, je crois, indispensable même, de rappeler sommairement les tentatives faites pour atteindre le pôle sud, ou tout au moins le vaste continent dont il se pourrait qu'il fût le point central. Il m'est d'autant plus aisé de résumer ces voyages, que le capitaine Len Guy avait mis à ma disposition des livres où ils sont racontés avec une grande abondance de détails — et aussi l'oeuvre entière d'Edgar Poe, ces Histoires extraordinaires, que, sous l'influence de ces événements étranges, je relisais en proie à une véritable passion.
Il va de soi que si Arthur Pym a cru, lui aussi, devoir citer les principales découvertes des premiers navigateurs, il a dû s'arrêter à celles qui étaient antérieures à 1828. Or, comme j'écris douze ans après lui, il m'incombe de dire ce qu'avaient fait ses successeurs jusqu'au présent voyage de rffaZb?*ane, 1839-1840.
La zone qui, géographiquement, peut être comprise sous la dénomination générale d'Antarctide, semble être circonscrite par le soixantième parallèle austral.
En 1772, la Résolution, capitaine Cook, et VAdventure, capitaine Furneaux, rencontrèrent les glaces sur le cinquante-huitième degré, étendues du nord-ouest au sud-est. En se glissant, non sans de très sérieux dangers, à travers un labyrinthe d'énormes blocs, ces deux navires atteignirent, à la mi-décembre, le soixante-quatrième parallèle, franchirent le cercle polaire en janvier, et furent arrêtés devant des masses de huit à vingt pieds d'épaisseur, par 67° 15' de latitude, ■ — ce qui est, à quelques minutes près, la limite du cercle antarctique { .
L'année suivante, au mois de novembre, la tentative fut reprise par le capitaine Cook. Cette fois, profitant d'un fort courant, bravant
L Soit 6G°32'3'V
les brouillards, les rafales efc un froid très rigoureux encore, il dépassa d'un demi-degré environ le soixante-dixième parallèle, et vit sa route définitivement barrée par d'infranchissables packs, glaçons de deux cent cinquante à trois cents pieds qui se touchaient par leurs bords, et que dominaient de monstrueux ice-bergs, entre 71° 10' de latitude et 106°54' de longitude ouest.
Le hardi capitaine anglais ne devait pas pénétrer plus avant au milieu des mers de l'Antarctide,
Trente ans après lui, en 1803, l'expédition russe des capitaines Krusenstern et Lisiansky, repoussée par les vents de sud, ne put s'élever au delà de 59°52' de latitude par 70° 15' de longitude ouest, bien que le voyage fût fait en mars et qu'aucune glace n'eût fermé le passage.
En 1818, William Smith, puis Barnesfield découvrirent les South- Shetlands; Botwell, en 1820, reconnut les South-Orkneys \ Palmer et autres chasseurs de phoques aperçurent les terres de la Trinité, mais ne s'aventurèrent pas plus loin.
En 1819, le Vostok et le Mirni, de la marine russe, sous les ordres du capitaine Bellingshausen et du lieutenant Lazarew, après avoir pris connaissance de l'île Georgia, et contourné la terre de Sandwich, s'avancèrent de six cents milles au sud jusqu'au soixante-dixième parallèle. Une seconde tentative, par 160° de longitude est, ne leur permit pas de s'avancer plus près du pôle. Toutefois, ils relevèrent les îles de Pierre Ier et d'Alexandre Ier, qui rejoignent peut-être la terre signalée par l'Américain Palmer.
Ce fut en 1822, que le capitaine James Weddell, de la marine anglaise, atteignit, si son récit n'est point exagéré, par 74° 15' de latitude, une mer dégagée de glaces — ce qui lui a fait nier l'existence d'un continent polaire. Je ferai remarquer, d'ailleurs, que la route dé ce navigateur est celle que, six ans après lui, devait suivre la Jane d'Arthur Pym.
En 1823, l'Américain, Benjamin Morrell, sur la goélette Wash, entreprit, au mois de mars, une première campagne qui le porta par 69° 15' de latitude, puis par 70° 14', à la surface d une mer libre, avec
la température de l'air à quarante-sept degrés Fahrenheit (8° 33 C. sur zéro ) et celle de l'eau à quarante-quatre degrés (6°67 C. sur zéro), — observations qui concordent manifestement avec celles faites à bord de la Jane dans les parages de l'île Tsalal. Si les provisions ne lui eussent pas manqué, le capitaine Morrell affirme qu'il aurait atteint, sinon le pôle austral, du moins le quatre-vingt-cinquième parallèle. En 1829 et 1830, une seconde expédition sur Y Antarctique le conduisit par 116° de longitude, sans rencontrer d'obstacles jusqu'à 70°30/, et il découvrit la terre Sud-Groënland.
Précisément à l'époque où Arthur Pym et William Guy remontaient plus avant que leurs devanciers, les Anglais Foster et Kenclal, chargés par l'Amirauté de déterminer la figure de la Terre au moyen des oscillations du pendule en différents lieux, ne dépassèrent pas 64° 45' de latitude méridionale.
En 1830, John Biscoc, commandant le Tuba et le Lîvely, appartenant aux frères Enderby, fut chargé d'explorer les régions australes en chassant la baleine et le phoque. En janvier 1831, il coupa le soixantième parallèle, atteignit 68° 51', par 10° de longitude est, s'arrêta devant d'infranchissables glaces, découvrit, par 65°57/ de latitude et 45° de longitude est, une terre considérable à laquelle il donna le nom d'Enderby, et qu'il ne put accoster. En 1832, une seconde campagne ne lui permit pas de franchir le soixante-sixième degré de plus de vingt-sept minutes. Il trouva cependant et dénomma l'île Adélaïde, en avant d'une terre haute et continue qui fut appelée Terre de Graham. De cette campagne, la Société royale géographique de Londres tira la conclusion qu'entre le quarante-septième et le soixante-neuvième degré de longitude est, se prolongeait un continent parle soixante-sixième et le soixante-septième degré de latitude. Toutefois, Arthur Pym a eu raison de soutenir que cette conclusion ne saurait être rationnelle, puisque Weddell avait navigué à travers ces prétendues terres, et que la Jane avait suivi cette direction, bien au delà du soixante-quatorzième parallèle.
En 1835, le lieutenant anglais Kemp quitta les Kerguelen. Après
avoir relevé des apparences de terre, par 70° de longitude est, il rejoignit le soixante-sixième degré, reconnut une côte qui probablement se rattachait à la terre d'Enderby, et ne poussa pas plus loin sa pointe vers le sud.
-.Enfin, au début de cette année 1839, le capitaine Balleny, sur le ■navire Elisabeth-Scott, le 7 février, dépassait 67° 7' dé latitude par 104° 25' de longitude ouest, et découvrait le chapelet d'îles qui porte son nom; puis, en mars, par 65° 10' de latitude et 116° 10' de longitude est, il relevait la terre à laquelle on donna le nom de Sabrina. Ce marin, un simple baleinier, — cela je l'appris plus tard, — avait ainsi "ajouté des indications précises qui, tout au moins en cette partie de l'océan austral, laissaient pressentir l'existence d'un continent polaire.
Enfin, comme je l'ai marqué déjà au commencement de ce récit. alors -que VHalbvane méditait une tentative qui devait l'entraîner plus loin que les navigateurs pendant la période de 1772 à 1839, le lieutenant Charles Wilkès de la marine des. États-Unis, commandant une division "de quatre bâtiments, le Vincennes,-le Peacock, le Potpoisè, le Flying-Fish et plusieurs conserves, cherchait à se frayer passage vers le pôle par la longitude orientale du cent-deuxième degré. Bref, à cette époque, il restait encore à découvrir près de cinq millions de milles carrés de l'Antarctide.
Telles sont les campagnes qui ont précédé dans les mers australes celle de la goélette YHalbrane sous les ordres du capitaine Len Guy. En résumé, les plus audacieux de ces découvreurs, ou les plus favorisés, si Ton veut, n'avaient dépassé, — Kemp que le soixantesixième parallèle, Balleny que le soixante-septième, Biscoe que le soixante-huitième, Bellingshausen et Morrell que le soixante-dixième, Cookque le soixante et onzième, Weddell que le soixante-quatorzième... Et c'était au delà du quatre-vingt-troisième, à près de cinq cent cinquante milles plus loin ^qiT-il fallait aller au secours des survivants delà Jane!...
Je dois l'avouer, depuis la rencontre du glaçon de Patterson-, si
GOOK VIT SA ROUTE DÉFINITIVEMENT BÀftHÉE. ( Page 110.)
homme pratique que je fusse et de tempérament si pou Imaginatif, je me sentais étrangement surexcité. Une nervosité singulière ne me laissait- plus aucun repos. J'étais hanté par ces figures d'Arthur Pym et de ses compagnons abandonnés au milieu des déserts de l'Antarctide. En moi s'ébauchait le désir de prendre part à la campagne projetée par le capitaine Len Guy. J'y songeais sans cesse. En somme, rien ne me rappelait en Amérique. Que mon absence se prolongeât de six mois ou d'un an, peu importait; Il est vrai, restait à obtenir l'assentiment du commandant de YHalbreme.. Après tout,, pourquoi se refuserait-il à me garder comme passager?... Est-ce que, de me prouver « matériellement » qu'il avait eu raison contre moi, de m'entraîner sur le théâtre d'une catastrophe que j'avais considérée comme fictive, de me montrer les débris de la Jane à Tsalal, de me débarquer sur cette île dont j'avais nié l'existence, de me placer en présence de son frère William, enfin, de me mettre face à face avec Féclatante vérité, est-ce que cela ne serait pas une satisfaction bien humaine?...
Cependant je me réservais d'attendre, avant d'arrêter une résolution définitive, que l'occasion se fût présentée de parler au capitaine Len Guy.
Il n'y avait pas lieu de se presser, d'ailleurs. Après un temps à souhait pendant les dix jours qui suivirent notre départ de Tristan d'Âcunha, survinrent vingt-quatre heures de calme. Puis la brise hâla le sud. ' lu Halbra/ne y marchant au plus près, dut réduire sa voilure, car il ventait grand frais. Impossible de compter, désormais, sur la centaine de milles que nous couvrions en moyenne d'un lever de soleil à l'autre. De ce fait, la durée de la traversée allait s'allonger au moins du double, et encore ne fallait-il pas attraper une de ces tempêtes qui obligent un navire à prendre la cape pour faire tête au vent où à fuir vent arrière.
Par bonheur, - — et j'ai pu le constater, — la goélette tenait admirablement la mer. Rien à craindre pour sa solide mâture, même quand elle portait, toute la toile. Du reste, si audacieux qu'il fût, et
manœuvrier de premier ordre, le lieutenant fit prendre des ris, toutes les fois que la violence des rafales risquait de compromettre son navire. Il n'y avait point à redouter quelque imprudence ou quelque inhabileté de Jem West.
Du 22 septembre au 3 octobre, pendant douze jours, on fit évidemment peu de route. La dérive fut si sensible vers la côte américaine que, sans un courant qui, la dressant en dessous, maintint la goélette contre le vent, nous aurions probablement eu connaissance des terres de la Patagonie.
Durant cette période de mauvais temps, je cherchai vainement l'occasion de m'entretenir seul à seul avec le capitaine Len Guy. En dehors des repas, il restait confiné dans sa cabine, laissant, comme d'habitude, la direction du navire à son lieutenant, et ne paraissantsur le pont que pour faire le point, lorsque le soleil se montrait au milieu d'une éclaircie. J'ajoute que Jem West était admirablement secondé par son équipage, le bosseman en tête, et il eût été difficile de rencontrer une dizaine d'hommes plus habiles, plus hardis, plus
résolus.
Dans la matinée du 4 octobre, l'état du ciel et de la mer se modifia d'une manière assez marquée. Le vent calmit, la grosse lame tomba peu à peu, et, le lendemain, la brise accusait une tendance à s'établir au nord-ouest.
Nous ne pouvions espérer un changement plus heureux. Les ris furent largués, et les hautes voiles hissées, hunier, perroquet, flèche, bien que le vent commençât à fraîchir. S'il tenait bon, la vigie, avant une dizaine de jours, signalerait les premières hauteurs des Falklands.
Du 5 au 10 octobre, la brise souffla avec la constance et la régularité d'un alizé. Il n'y eut ni à raidir ni à mollir une seule écoute. Bien que sa force eût diminué graduellement, sa direction ne cessa pas d'être favorable.
L'occasion que je cherchais de pressentir le capitaine Len Guy se présenta l'après-midi du 11. Ce fut lui-même qui me la fournit en m'interpellant dans les circonstances suivantes.
J'étais assis sous le vent du rouf, en abord de la coursive, lorsque le capitaine Len Guy sortit de sa cabine, tourna ses regards vers l'arrière, et prit place près de moi.
Évidemment, il désirait me parler, et de quoi, si ce n'est de ce qui l'absorbait tout entier. Aussi, d'une voix moins chuchotante que d'ordinaire, débuta-t-il en disant :
« Je n'ai pas encore eu le plaisir de causer avec vous, monsieur Jeorling, depuis notre départ de Tristan d'Acuhha...
— Je l'ai regretté, capitaine, répondis-je, en demeurant sur la réserve, de façon à le voir venir.
— Je vous prie de m'excuser, reprit-il. Tant de préoccupations me tourmentent!... Un plan de campagne à organiser.-., ne rien laisser à l'imprévu.. -Je vous prie de ne pas m'en vouloir...
— Je ne vous en veux pas, croyez-le bien...
— C'est entendu, monsieur Jeorling, et, aujourd'hui que je vous connais, que j'ai pu vous apprécier, je me félicite de vous avoir comme passager jusqu'à notre arrivée aux Falklands.
— Je suis fort reconnaissant, capitaine, de ce que vous avez fait pour moi, et cela m'encourage à... »
Le moment me semblait propice pour émettre ma proposition, lorsque le capitaine Len Guy m'interrompit.
« Eh bien, monsieur Jeorling, me demanda-t-il, êtes-vous maintenant fixé sur la réalité du voyage de la Jane, et considérez-vous toujours le livre d'Edgar Poe comme une œuvre de pure imagination?..,
— Non, capitaine.
, — Vous ne mettez plus en doute qu'Arthur Pym et Dirk Peters aient existé, ni que William Guy, mon frère, et cinq de ses compagnons soient vivants...
— Il faudrait que je fusse le plus incrédule des hommes, et je ne fais qu'un vœu : c'est que le ciel vous favorise et assure le salut des naufragés de la Jane/
— J'y emploierai tout mon zèle, monsieur Jeorling, et, par le Dieu puissant, j'y réussirai!
— Je l'espère, capitaine... j'en ai même la certitude... et si vous
consentez...
— Est-ce que vous n'avez pas eu l'occasion de parler de tout cela avec un certain Glass, cet ex-caporal anglais qui se prétend le gouverneur de Tristan d'Acunha?... s'informa le capitaine Len Guy, sans me laisser achever.
— En effet, répliquai-je, et ce que m'a dit cet homme n'a pas peu contribué à changer mes doutes en certitudes...
— - Ah! il vous a affirmé?...
— Oui. .. et se souvient parfaitement d'avoir vu la Jane, lorsqu'elle était en relâche, il y a onze ans...
— La Jane... mon frère?...
— Je tiens de lui qu'il a connu personnellement le capitaine William Guy...
— Et il a trafiqué avec la Jane?...
— ■ Oui... comme il vient de trafiquer &veGYHalbrane.„
— Elle était mouillée dans cette baie?...
— Au même endroit que votre goélette, capitaine.
— Et... Arthur Pym... Dirk Peters?...
— Il avait eu avec eux des rapports fréquents.
— A-t-il demandé ce qu'ils étaient devenus?...
— Sans doute, et je lui ai appris la mort d'Arthur Pym, qu'il considérait comme un audacieux... un téméraire... capable des plus aventureuses folies...
— Dites un fou et un fou dangereux, monsieur Jeoiiing. N'est-ce pas lui qui a entraîné mon malheureux frère dans cette funeste campagne?...
— Il y a, en effet, lieu de le croire d'après son récit...
— Et de ne jamais l'oublier! ajouta vivement le capitaine Len Guy.
— Ce Glass, repris-je, avait aussi connu le second de la Jane..., Patterson...
— C'était un excellent marin, monsieur Jeorling, un cœur chaud...
d'un courage à toute épreuve!... Patterson n'avait que des amis... 11 était dévoué corps et âme à mon frère...
— Comme- Je m West l'est pour vous, capitaine...
— Ah ! pourquoi faut-il que nous ayons retrouvé le malheureux Patterson mort sur ce glaçon... mort depuis plusieurs semaines déjà!...
— Sa présence vous eût été bien utile pour vos futures recherches, observai-je.
— Oui, monsieur Jeorling, dit le capitaine Len Guy. Glass sait-il où sont actuellement les naufragés de la Jane?....
— Je le lui ai appris, capitaine, ainsi que tout ce que vous avez résolu de faire pour les sauver! »
Je crus inutile d'ajouter que Glass avait été très surpris de ne pas avoir reçu la visite du capitaine Len Guy, que l'ex-caporal, confit dans sa prétentieuse vanité, attendait oette visite, et qu'il ne pensait pas que ce fût à lui, gouverneur de Tristan d'Acunha, de commencer.
D'ailleurs, changeant alors le cours de la conversation, le capitaine Len Guy me dit ;
ce Je voulais -vous demander, monsieur Jeorling, si vous pense:: que tout soit exact dans le journal d'Arthur Pym, qui a été publié par Edgar Poe...
— Il y a, je crois, nombre de réserves à faire, répondis-je, — étant donné la singularité du héros de ces aventures, — tout au moins sur 1 etrangeté de certains phénomènes qu'il signale dans ces parages au delà de l'île Tsalal. Et, précisément, en ce qui concerne William Guy et plusieurs de ses compagnons, vous voyez qu'Arthur Pym s'est à coup sûr trompé en affirmant qu'ils avaient péri dansl'éboulement de la colline de Klock-Klock...
— Oh! il ne l'affirme pas, monsieur Jeorling! répliqua le capitaine Len Guy, Il dit simplement que, lorsque Dirk Péters et lui eurent atteint l'ouverture à travers laquelle ils pouvaient apercevoir la campagne environnante, le secret du tremblement de terre
artificiel leur fut révélé. Or, comme la paroi de la colline avait été précipitée dans le fond du ravin, le sort de mon frère et de vingthuit de ses hommes ne pouvait plus être l'objet d'un doute dans son esprit. C'est pour ce motif qu'il fut conduit à penser que Dirk Peters et lui étaient les seuls hommes blancs restés sur l'île Tsalal... Il ne dit que cela... rien déplus !... Ce n'étaient que des suppositions... très admissibles, vous en conviendrez... de simples suppositions...
— Je le reconnais, capitaine.
— Mais nous avons, maintenant, grâce au carnet de Patterson, la certitude que mon frère et cinq de ses compagnons avaient échappé à cet écrasement préparé par les naturels...
— C'est l'évidence -même, capitaine. Quant à ce que sont devenus les survivants de la J&ne, s'ils ont été repris par les indigènes de Tsalal dont ils seraient encore les prisonniers, ou s'ils sont libres, les notes de Patterson n'en disent rien, ni des circonstances dans lesquelles lui-même a, été entraîné loin d'eux...
— Cela... nous Je saurons, monsieur Jeorling... Oui! nous le saurons... L'essentiel, c'est que nous ayons assurance que mon frère et six de ses matelots étaient vivants, il y a moins de quatre mois, sur une partie quelconque de l'île Tsalal. Il ne s'agit plus à présent d'un roman signé Edgar Poe, mais d'un récit véridique signé Patterson...
— Capitaine, dis-je alors, voulez-vous que je sois des vôtres jusqu'à la fin de cette campagne de YHalbrane à travers les mers antarctiques?... »
Le capitaine Len Guy me regarda, —d'un regard pénétrant comme une lame effilée. Il ne parut point autrement surpris de la proposition que je venais de lui faire — qu'il attendait peut-être — et il ne prononça que ce seul mot :
« Volontiers! »
Plusieurs coutures furent ctoupées. (Page 12.V )
Formez un rectangle long de soixante-cinq lieues de Test à l'ouest, large de quarante du nord au sud, enfermez-y deux grandes îles
et une centaine d'îlots entre 60° 10' et 64° 36' de longitude occidentale, et, 51° et 52° 45' de latitude méridionale, — vous aurez le groupe géographiquement dénommé Iles Falklands ou Malouines, à trois cents milles du détroit de Magellan, et qui forme comme le poste avancé des deux grands océans Atlantique et Pacifique.
En 1592, c'est John Davis qui découvrit cet archipel, c'est le pirate Hawkins qui le visita en 1593, c'est Strong qui le baptisa en 1689, — tous Anglais,
Près d'un siècle plus tard, les Français, expulsés de leurs établissements du Canada, cherchèrent à fonder, dans ledit archipel, une colonie de ravitaillement pour les navires du Pacifique. Or? comme la plupart étaient des corsaires de Saint-Malo, ils baptisèrent ces îles du nom de Malouines qu'elles portent avec celui de Falklands. Leur compatriote Bougainville vint poser les premières assises de la colonie en 1763. amenant vingt-sept individus, — dont cinq femmes, — . et, dix mois après, les colons étaient au nombre de cent cinquante,
Cette prospérité ne manqua pas de provoquer les réclamations de la Grande-Bretagne. L'Amirauté expédia le T&mar et le Daup/iin, sous les ordres du commandant Byron. En 1766, à la fin d'une campagne dans le détroit de Magellan, les Anglais mirent le cap sur les Falklands, se contentèrent de reconnaître à l'ouest l'île de Port- Egmont, et continuèrent leur voyage vers les mers du sud.
La coloniejxançaise ne devait pas réussir, et, d'ailleurs, les Espagnols firent valoir leurs droits en vertu d'une concession papale antérieure. Aussi" le gouvernement de Louis XV se décida-t-il à reconnaître ces droits, moyennant indemnité pécuniaire, et Bougainville, en 1767, vint remettre les iles Falklands aux représentants du roi d'Espagne.
Tous ces échanges, ces ce passes »■ de main en main, amenèrent ce résultat inévitable en matière d'entreprises coloniales : c'est que les Espagnols furent chassés par les Anglais. Donc, depuis 1833, ces étonnants accapareurs sont les maîtres des Falklands.
Or, il y avait six ans que le groupe comptait parmi les possessions britanniques de l'Atlantique méridional, lorsque notre goélette rallia Port-Egmont, à la date du 16 octobre.
Les deux grandes îles, selon la position qu'elles occupent Tune par rapport à l'autre, se nomment East-Falkland ou Soledad, et West- Falkland. C'est au nord de la seconde que s'ouvre Port-Ëgmont.
Lorsque YHalbmne fut mouillée au fond de ce port, le capitaine Len Guy donna congé à tout l'équipage pour une douzaine d'heures." Dès le lendemain, on commencerait la besogne par une visite minutieuse et indispensable de la coque et du gréement, en vue d'une navigation prolongée à travers les mers antarctiques.
Le capitaine Len Guy descendit aussitôt à terre, afin de conférer avec le gouverneur du groupe, — dont la nomination appartient à la Reine, — au sujet d'un prompt ravitaillement de la goélette. Il entendait ne point regarder à la dépense, car d'une économie faite mal à propos peut dépendre l'insuccès d'une si difficile campagne. Prêt, d'ailleurs, à l'aider de ma bourse, — je ne le lui laissai pas ignorer, — je comptais m' associer pour une part dans les frais de cette expédition.
Et, en effet, l'étais pris maintenant... pris par le prodigieux imprévu, le bizarre enchaînement de tous ces faits. Il me semblait, comme si j'eusse été le héros du Domaine cVAvnheim, « qu'un voyage » aux mers du sud convient à tout être auquel l'isolement complet, » la réclusion absolue, la difficulté d'entrer et de sortir seraient le » charme des charmes! » A force de lire ces œuvres fantastiques d'Edgar Poe, voilà où l'en étais arrivé!... Et puis, il s'agissait de porter secours à des malheureux, et j'eusse été enchanté de contribuer personnellement à leur salut. . .
Si le capitaine Len Guy débarqua ce jour-là, Jem West, suivant son habitude, ne quitta point le bord. Tandis que l'équipage se reposait, le second ne s'accordait aucun repos, et c'est à visiter la cale qu'il s'occupa jusqu'au soir. .-■'*■■.
Pour moi, je ne voulus débarquer que le. lendemain. Durant la
relâche, j'aurais tout le temps d'explorer les alentours de Port- Egmont et de m'y livrer à des recherches relatives à la minéralogie et à la géologie de l'île.
Il y avait donc là, pour ce causeur d'Hurliguerly, une excellente occasion de renouer conversation avec moi, et il ne négligea point d'en .profiter.
« Mes très sincères et très vifs compliments, monsieur Jeorling, me dit-il en m'accostant.
— Et a quel propos, bosseman?...
— A propos de ce que j'ai appris, c'èst-à-dire que vous alliez nous suivre jusqu'au fin fond des mers antarctiques?..»
— Oh!... pas si loin, j'imagine, et il ne s'agit point de dépasser le quatre-vingt-quatrième parallèle. . .
— Que sait-on ! répondit le bosseman. Dans tous les cas, VlialbrB.ne va gagner plus de degrés en latitude qu'elle n'a de garcettes de ris à sa brigantine ou d'enfléchurcs à ses haubans?..,
— Nous le verrons bien !
— Et cela ne vous effraie pas, monsieur Jeorling?...
— En aucune façon.
, — Nous, pas davantage, croyez-le bien! affirma Hurliguerly. Hé! hé!... vous voyez que notre capitaine, s'il n'est pas' causeur, a du bon!... Il n'est que de savoir le prendre!,.. Après vous avoir donné jusqu'à Tristan d'Acunha le passage qu'il vous refusait d'abord, voici qu'il vous l'accorde jusqu'au pôle...
— Il n'est pas question du pôle, bosseman!
— Bon ! on finira bien par l'atteindre un jour ! . . .
— La chose n'est point faite. D'ailleurs, à mon avis, cela n'est pas de grand intérêt, et je n'ai pas l'ambition de le conquérir ! . . . Dans tous' les cas, c'est uniquement à l'île Tsalal.,.
< — A Vile Tsalal... entendu! répliqua Hurliguerly. Néanmoins, reconnaissez que notre capitaine ne s'en est pas moins montré fort accommodant à votre égard...
— Aussi lui en suis-je très obligé, bosseman — et à vous, me
hâtai-je d'ajouter, puisque c'est à votre influence que je dois d'avoir fait cette traversée. . .
— Et celle que vous allez faire encore...
— Je n'en doute pas, bosseman. »
Il était possible que Hurliguerly — un brave homme au fond, et je le vis bien par la suite, — eût senti une pointe d'ironie ."dans ma réponse. Toutefois, il n'en laissa rien paraître, résolu à continuer envers moi son rôle de protecteur. Du reste, sa conversation ne pouvait que m' être profitable, car il connaissait les Falklands comme toutes ces îles du Sud- Atlantique qu'il visitait depuis tant d'années.
Il en résulta que j'étais suffisamment préparé et documenté, lorsque, le lendemain, le canot qui me transportait à terre vint accoster ce rivage, dont l'épais matelas d'herbes semble posé là pour amortir le choc des embarcations.
A cette époque, les Falklands n'étaient pas utilisées comme elles l'ont été depuis. C'est, plus tard, à la Soledad, que l'on a découvert le port Stanley — ce port que le géographe français Elisée Reclus a traité « d'idéal ». Abrité qu'il est sur toutes les aires du compas, il pourrait . contenir les flottes de la Grande-Bretagne. C'était sur la côte nord de West-Falkland ou Falkland proprement dite, que YHalbrane était allée chercher Port-Egmont.
Eh bien, si, depuis deux mois, j'eusse navigué, un bandeau <tux .yeux, sans avoir le sentiment de la direction suivie par la goélette, au cas que l'on m'eût demandé, dès les premières heures de cette relâche : Êtes-vous aux Falklands ou en Norvège ?. . . ma réponse aurait témoigné de quelque embarras.
Assurément, devant ces côtes découpées en criques profondes, devant ces montagnes escarpées aux flancs à pic, devant ces falaises où s'étagent les roches grisâtres, l'hésitation est permise. Il n'y a pas jusqu'à ce climat maritime, exempt des grands écarts de la chaleur et du froid, qui ne soit commun aux deux pays. En outre, les pluies fréquentes du ciel Scandinave sont versées avec la même abondance parle ciel magellanique. Puis, ce sont des brouillards intenses
au printemps et à l'automne, des vents d une telle violence qu'ils arrachent les légumes des potagers.
Il est vrai, quelques promenades m'eussent suffi pour reconnaître que l'Equateur me séparait toujours des parages de l'Europe septentrionale.
En effet, aux environs de Port-Egmont, que j'explorai pendant les premiers jours, que me fut-il donné d'observer? Rien que les indices d'une végétation maladive, nulle part arborescente. Çà et là ne poussaient que de rares arbustes, au lieu de ces admirables sapinières des montagnes norvégiennes, — tels lebolax, une sorte de glaïeul, étroit comme un jonc de six à sept pieds, qui distille une gomme aromatique, des valérianes, des bomarées, des usnées, des fétuques, des cénomyces, des azorelles, des cytises rampants, des bionies, des stipas, des calcéolaires, des hépathiques, des violettes, des vinaigrettes, et des plants de ce céleri rouge et blanc, si bienfaisant contre les affections scorbutiques. Puis, à la surface d'un sol tourbeux, qui fléchit et se relève sous le pied, s'étendait un tapis bariolé de mousses, de sphaignes, d'againes, de lichens... Non! ce n'était pas cette contrée attrayante, où retentissent les échos des sagas, ce n'était pas ce poétique domaine d'Odin, des Erses et des Valkyries !
Sur les eaux profondes du détroit de Falkland, qui sépare les deux principales îles, s'étalaient d'extraordinaires végétations aquatiques, ces baudeux, que soutient un chapelet de petites ampoules gonflées d'air, et qui appartiennent uniquement à la flore falklandaise.
Reconnaissons aussi que les baies de cet archipel, où les baleines se raréfiaient déjà, étaient fréquentées par d'autres mammifères marins de taille énorme, — des phoques otaries à crinière de chèvre, longs de vingt-cinq pieds sur une vingtaine de circonférence, et, par bandes, des éléphants, loups ou lions de mer, de proportions non moins gigantesques. On ne saurait se figurer la violence des cris que poussent ces amphibies, — particulièrement les femelles et les jeunes. C'est à croire que des troupeaux de bœufs mugissent sur ces
plages. La capture , ou tout au moins l'abatage de ces animaux/ n'offre ni difficultés ni périls. Les pêcheurs les tuent d'un coup de bâton lorsqu'ils sont blottis sous le sable des grèves.
Voilà donc les particularités qui différencient la Scandinavie des Falklands, sans parler du nombre infini d'oiseaux qui se levaient à mon approche, des outardes, des cormorans, des grèbes, des cygnes à tête noire., et surtout ces tribus de manchots ou de pingouins, dont on massacre annuellement plusieurs centaines de mille.
Et, un jour, tandis que l'air était rempli de braiements à vous rendre sourd, comme je demandais à un vieux marin de Port-Egmont :
« Est-ce qu'il y a des ânes dans les environs ?...
— Monsieur, me répondit-il, ce ne sont point des ânes que vous entendez, ce sont des pingouins... »
Soitj mais les ânes eux-mêmes s'y tromperaient à entendre braire ces stupides volatiles !
Pendant les journées des 17, 18 et 19 octobre, Jem West fit procéder à un1 examen très attentif de la coque. Il fut constaté qu'elle n'avait aucunement souffert. L'étrave parut assez solide pour briser les jeunes glaces aux abords de la banquise. On fit à l'étambot plusieurs réparations confortatives, de manière à assurer le jeu du gouvernail sans qu'il risquât d'être démonté par les chocs. La goélette étant gîtée sur tribord et sur bâbord, plusieurs coutures furent étoupées et brayées très soigneusement. Ainsi que la plupart des navires destinés à naviguer dans les mers froides, YHalbr&ne n'était point doublée en cuivre, — ce qui est préférable, lorsqu'on doit frôler des ice-fields dont les arêtes aiguës détériorent facilement un carénage. On remplaça un certain nombre des gournables qui liaient le bordé à la membrure, et, sous la direction de Hardie, notre maître-calfat, les maillets « chantèrent » avec un ensemble et une sonorité de bon augure.
Dans l'après-midi du 20, en compagnie de ce vieux marin dont j'ai parlé, : — un brave homme très sensible à l'appât d une piastre arro-
sée d'un verre de gin, — je poussai plus avant ma promenade à l'ouest de la baie. Cette île de West-Palkland .dépassé en étendue- sa voisine la Soledad, et possède un autre port, à l'extrémité de la pointe méridionale de Byron's-Sound, — trop éloigné pour que je pusse m'y
rendre.
Je ne saurais, — même approximativement, — évaluer la population de cet archipel. Peut-être ne comptait-il alors que deux à trois centaines d'individus, Anglais la plupart, puis quelques Indiens, Portugais, Espagnols, Gauchos des Pampas argentines, Fuégiens de la Terre de Feu. D'autre part, c'était par milliers et milliers de têtes qu'il fallait chiffrer les représentants de la race ovine disséminés à sa surface. Plus de cinq cent mille moutons fournissent, chaque année, pour plus de quatre cent mille dollars de laine. On élève, aussi sur ces îles des bœufs dont la taille semble s'être accrue, alors qu'elle diminuait chez les autres quadrupèdes, chevaux, porcs, .lapins, — tous, d'ailleurs, vivant à l'état sauvage. Quant au chien-renard, d'une espèce particulière à la faune falklandaise, il est seul à rappeler dans ce pays la gent carnassière.
Ce n'est pas sans raison que ce groupe a été qualifié de « ferme. à -bestiaux ». Quels inépuisables pâturages, quelle abondance de cette herbe savoureuse, le tussock, que la nature réserve, aux animaux avec une prodigalité inépuisable! L'Australie, si riche sous ce rapport, n'offre pas une table mieux servie à ses convives des espèces ovine et bovine.
Les Palklands doivent donc être recherchées, lorsqu'il s'agit du ravitaillement, des navires. Ce groupe est, à coup sûr, d'une réelle importance pour les navigateurs, ceux qui se dirigent vers le détroit de Magellan comme ceux qui vont pêcher . dans le voisinage , des terres polaires.
Les. travaux de la coque terminés, le lieutenant s'occupa de:Ia mâture et du gréement avec l'aide de notre maître-voilier Martin Holt, . très, entendu à ce genre de travail.
« Monsieur Jeorling, me dit, ce jour-là, — 21 octobre, +- le capi-
taine Len Guy, vous le voyez, rien ne sera négligé pour assurer le succès de notre campagne. Tout ce qui était à prévoir est prévu. Et si YHalbrane doit périr en quelque catastrophe, c'est qu'il n'appartient pas à des êtres humains d'aller contre les desseins de
Dieu!
— Je vous le répète, j'ai bon espoir, capitaine, ai-je répondu. Votre goélette et votre équipage méritent toute confiance.
— Vous avez raison, monsieur Jeorling, et nous serons dans dé bonnes conditions pour pénétrer à travers les glaces. J'ignore ce que la vapeur donnera un jour; mais je doute que des bâtiments, avec leurs roues encombrantes et fragiles, puissent valoir un voilier pour la navigation australe... Et puis, il y aura toujours la nécessité de refaire du charbon... Non! il est -plus sage d'être à bord d'un navire qui gouverne bien, de se servir du vent qui, après tout, est utilisable sur les trois cinquièmes du compas, de se fier à la voilure, d'une goélette qui peut porter à près de cinq quarts...
— Je suis de votre avis, capitaine, et au point de vue marin, jamais on ne trouverait un meilleur navire!... Mais, dans le cas où la campagne se prolongerait, peut-être les vivres... :
— Nous en emporterons pour deux ans, monsieur Jeoiiing, et ils seront de bonne qualité. Port-Egmont a pu nous fournir tout ce qui nous était nécessaire... . .
— Une autre question, si vous permettez?..,
— Laquelle?*.*
— N'aurez-vous pas besoin d'un équipage plus nombreux à bord de YHalbr&ne?... Si ses hommes sont en nombre suffisant pour la manœuvrer, peut-être y aura-t-il lieu d'attaquer ou de se défendre dans ces parages delà mer antarctique?... N'oublions pas que, d'après le récit d'Arthur Pym, les indigènes de l'île Tsalal se comptaient par milliers... Et si votre frère William Guy, si ses compagnons sont prisonniers...
— J'espère, monsieur Jeorling, que VHalbrane sera mieux protégée par notre artillerie que la Jane ne Ta été avec la sienne. A dire
vrai, l'équipage actuel, je le sais, ne saurait suffire pour une expédition de ce genre. Aussi me suis-je préoccupé de recruter un supplément de matelots ...
— Sera-ce difficile ?....
— Oui et non, car j'ai la promesse du gouverneur de m'aider à
ce recrutement.
J'estime, capitaine, qu'il faudra s'attacher ces recrues par une
haute paie.,.
— Une paie double, monsieur Jeorling, telle qu'elle le sera, d'ailleurs, pour tout l'équipage.
— Vous le savez, capitaine, ie suis disposé... je désire même contribuer aux frais de cette campagne... Veuillez me considérer comme votre associé.,.
— Tout cela s'arrangera, monsieur Jeorling, et je vous suis fort reconnaissant. L'essentiel, c'est que notre armement se complète à court délai. Il faut que dans huit jours nous soyons prêts pour l'appareillage. » . . .
La nouvelle que la goélette devait faire route à travers les mers de l'Antarctide avait produit une certaine sensation dans les Falklands, à Port-Egmont comme aux divers ports de la Soledad. Il s'y trouvait, à cette époque, nombre de marins inoccupés, — de ceux qui attendent le passage des baleiniers pour offrir leurs services, bien rétribués d'habitude. S'il ne se fût agi que d'une campagne de pêche sur les limites du cercle polaire, entre les parages des Sandwich et de la Nouvelle-Géorgie, le capitaine Len Guy n'aurait eu que l'embarras du choix. Mais, de s'enfoncer au delà de la banquise, de pénétrer plus avant qu'aucun autre navigateur n'y avait réussi jusqu'alors, et bien que ce fût dans le but d'aller au secours de naufragés, cela pouvait donner à réfléchir, faire hésiter la plupart. Il fallait être de ces anciens marins de YHa,lbra,ne pour ne point s'inquiéter des dangers d'une pareille navigation, et consentir à suivre leur chef aussi loin qu'il lui plairait d'aller.
En réalité, il n'était question de rien moins que de tripler l'équipage
« Voulez-vous de moi.' » (Page UI.j
de la goélette. En comptant le capitaine, le lieutenant, le bosseman, le cuisinier et moi, nous étions treize à bord. Or, de trente-deux à trente-quatre hommes, ce ne serait point trop, et il ne faut pas oublier qu'ils étaient trente-huit sur la Jane.
Il est vrai, de s'adjoindre le double des matelots qui formaient actuellement l'équipage, cala ne laissait pas de causer certaine appréhension. Ces marins des Falklands, à la disposition des baleiniers en
flff
relâche, offraient-ils toutes les garanties désirables? Si, d'en introduire quatre ou cinq à bord d'un navire dont le personnel est déjà élevé, ne comporte pas de graves inconvénients, il n'en serait pas ainsi en ce qui concernait la goélette.
Cependant le capitaine Len Guy espérait qu'il n'aurait point à se repentir de ses choix, du moment que les autorités de l'archipel y prêtaient les mains.
Le gouverneur déploya un véritable zèle en cette affaire, à laquelle il s'intéressait de tout cœur.
Au surplus, grâce à la haute paye qui fut promise, les demandes affluèrent.
Aussi, la veille du départ, fixé au 27 octobre, l'équipage était-il au complet.
Il est inutile de faire connaître chacun des nouveaux embarqués par leur nom et par leurs qualités individuelles. On les verra, on les jugera à l'œuvre. Il y en avait de bons, il y en avait de mauvais.
La vérité est qu'il eût été impossible de trouver mieux — ou moins mal, comme on voudra.
Je me bornerai donc à noter que, parmi ces recrues, on comptait six hommes d'origine anglaise, — et parmi eux un certain Hearne, de Glasgow.
Cinq étaient d'origine américaine (États-Unis), et huit de nationalité plus douteuse, — les uns appartenant à la population hollandaise,- les autres mi-Espagnols et mi-Fuégiens de la Terre de Feu. Le plus jeune avait dix-neuf ans, le plus âgé en avait quarante-quatre. La plupart n'étaient point étrangers au métier de marin, ayant déjà navigué, soit au commerce, soit à la pêche des baleines, phoques et autres ampïiibies des parages antarctiques. L'engagement des autres n'avait eu pour but que d'accroître le personnel défensif de la goélette.
Cela faisait donc un total de dix-neuf recrues, enrôlées pour la durée de la campagne, qui ne pouvait être déterminée d'avance, mais
qui ne devait pas le£ entraîner au delà de l'île Tsalal. Quant aux gages, ils étaient tels qu'aucun de ces matelots n'en avait jamais eu même la moitié au cours de leur navigation antérieure.
Tout compte fait, sans parler de moi, l'équipage, compris le capitaine et le lieutenant de YHalbrane, se montait à trente et un hommes, — plus un trente-deuxième sur lequel il convient d'attirer l'atten-
tion d'une façon spéciale.
La veille du départ, le capitaine Len Guy fut accosté, à l'angle du port, par un individu, — assurément un marin, — ce qui se reconnaissait à ses vêtements, à sa démarche, à son langage.
Cet individu, d'une voix rude et peu compréhensible, dit ;
« Capitaine... j'ai à vous faire une proposition...
— Laquelle?...
— Comprenez-moi... Àvez-vous encore une place à bord?.,.
— Pour un matelot?...
■ — Pour un matelot.
— Oui et non, répliqua le capitaine Len Guy.
— Est-ce oui?... demanda l'homme.
— C'est oui, si celui qui se propose me convient.
— Voulez-vous de moi?,..
— Tu es marin?...
■ — J'ai navigué pendant vingt-cinq ans.
— Où?...
— Dans les mers du sud.
— Loin?...
— Oui... comprenez-moi... loin.
— Ton âge?...
* — Quarante-quatre ans...
— Et tu es à Port-Egmont?...
— Depuis trois années... vienne le prochain Christmas.
— Comptais-tu embarquer à bord d'un baleinier de passage?.,.
— Non.
■ — Alors que faisais-tu ici?,..
— Rien.,, et je ne songeais plus à naviguer...
— Alors pourquoi .t' embarquer?
— Une idée... La nouvelle de l'expédition que va faire votre goélette s'est répandue... Je désire... oui je désire en faire partie... avec votre aveu, s'entend!
— Tu es connu à Port-Egmont?...
— Connu... et jamais je n'ai encouru aucun reproche depuis que
j'y suis-
— Soit, répondit le capitaine Len Guy. Je -demanderai des renseignements...
— Demandez, capitaine, et si vous dites oui, mon sac sera ce
soir à bord.
— Comment t'appelles-tu?...
— Hun t.
— Et tu es?...
— Américain. »
Ce Hunt était un homme de petite taille, le teint fortement hâle, d'une coloration de brique, la peau jaunâtre comme celle d'un Indien, le torse énorme, la tête volumineuse, les jambes très arquées. Ses membres attestaient une vigueur exceptionnelle, — les bras surtout que terminaient des mains d'une largeur!... Sa chevelure grisonnait, semblable à une sorte de fourrure, poil en dehors. .
Ce qui imprimait à la physionomie de cet individu ufr caractère particulier, — cela ne prévenait guère en sa faveur, — c'était la superacuité du regard de ses petits yeux, sa bouche presque sans lèvres, fendue d'une oreille à l'autre, et dont les dents longues, à l'émail intact, n'avaient jamais été attaquées du scorbut, si commun chez les marins des hautes latitudes.
Il y avait trois ans que Hunt habitait les Falklands, d'abord un des ports de la Soledad, à la baie des Français, puis, en dernier lieu, Port-Egmont. Peu communicatif, il vivait seul, d une pension de retraite, — à quel titre, on l'ignorait.. N'étant à la charge ni de lun ni de l'autre, il s'occupait de pêche, et ce métier aurait suffi à lui
assurer l'existence, soit qu'il se fût nourri de son produit, soit qu'il en eût fait le commerce.
Les renseignements que rapporta le capitaine Len Guy sur le compte de Hunt ne pouvaient être que très incomplets, sauf en ce qui concernait sa conduite depuis qu'il résidait à Port-Egmont. Cet homme ne se battait pas, il ne buvait pas, on ne le voyait point avec un coup de trop, et maintes fois, il avait donné des preuves d'une force herculéenne. Quant à son passé, on ne savait, mais certainement c'était celui d'un marin. Il en avait dit là-dessus au capitaine Len Guy plus qu'il n'en eût jamais dit à personne. Pour le reste, silence obstiné, aussi bien sur la famille à laquelle il appartenait, que sur le lieu précis de sa naissance. Peu importait, d'ailleurs, si l'on pouvait tirer de bons services de ce matelot.
En somme, renseignements recueillis, il ne résulta rien qui fût
dénature à faire repousser la proposition de Hunt. Au vrai, il était
' à désirer que les autres recrues de Port-Egmont n'eussent point
mérité plus de reproches. Hunt obtint donc une réponse favorable,
et, dès le soir, il s'installa à bord.
Tout était prêt pour le départ. ISHalbrane avait embarqué deux années de vivres, viande préparée au demi-sel, légumes de diverses sortes, quantité de vinaigrettes, de céleris et de cochléarias, propres à prévenir ou à combattre les affections scorbutiques. La cale renfermait des fûts de brandevin, de wisky, de bière, de gin, de vin, destinés à la consommation quotidienne, et un large approvisionnement de farines et de biscuits, achetés aux magasins du port.
Ajoutons qu'en fait de munitions, poudre, boulets, balles pour fusils et pierriers avaient été fournis par ordre du gouverneur. Le capitaine Len Guy s'était même procuré les filets d'abordage d'un navire qui avait récemment fait côte sur les roches en dehors de la baie.
Le 27, au matin, en présence des autorités de l'archipel, les préparatifs de l'appareillage s'achevèrent avec une remarquable célérité. On échangea les derniers souhaits et les derniers adieux. Puis, l'ancre remonta du fond, et la goélette prit de Terre.
Le vent soufflait du nord-ouest; en petite brise, et, sous ses hautes et basses voiles, VHalbrane se dirigea vers les passes. Une fois au large, elle mit le cap à Test, afin de doubler la pointe de Tamar-Hart, à l'extrémité du détroit qui sépare les deux îles. Dans l'après-midi, la Soledad fut contournée et laissée sur bâbord. Enfin, le soir venu, les caps Dolphin et Pembroke disparurent derrière les brumes de l'horizon.
La campagne était commencée. À Dieu seul appartenait de savoir si le succès attendait ces hommes courageux, qu'un sentiment d'humanité poussait vers les plus effrayantes régions de l'Antarctide ]
Hunt valait trois hommes à lui seul ( Page 141. )
C'est du groupe des Falklands que le Tuba et le Livehj, sous le commandement du capitaine Biscoe, étaient partis le 27 sep-
tembre 1830, en ralliant la terre des Sandwich, dont, le 1er janvier suivant, ils doublaient la pointe septentrionale. Il est vrai, six semaines après, le Lively venait malheureusement se perdre sur les Falklands, et, — il fallait l'espérer, — tel n'était pas le sort réserve
h notre goélette.
Le capitaine Len Guy partait donc du même point que Biscoe, qui avait employé cinq semaines pour gagner les Sandwich. Mais, dès les premiers jours, très contrarié par les glaces au delà du cercle polaire, le navigateur anglais avait dû se déhaler vers le sud-est jusqu'au quarante-cinquième degré de longitude orientale. C'est même à cette circonstance que fut due la découverte de la Terre Enderby.
Cet itinéraire, le capitaine Len Guy le montra sur sa carte à Jem West et "à moi, ajoutant •:
« Ce n'est point, d'ailleurs, sur les traces de Biscoe que nous devons nous lancer, mais sur celles de Weddell, dont le voyage à la zone australe se fît en 1822 avec le Beaufoy et la Jane..-. La Jane!... un nom prédestiné, monsieur Jeorling! Mais cette Jane de Biscoe fut plus heureuse que celle de mon frère, et ne se perdit pas au delà de la banquise*,
1. C'est également aux Falklands, en 1838, que Dumont d'Urville, commandant V Astrolabe, donnait rendez-vous à sa conserve la Zélée, pour le cas où les deux corvettes seraient séparées, soit par le mauvais temps, soit par les glaces, — et précisément à la baie Soledad. Cette expédition de 1837, 1838, 1839, 1840, au cours d-une navigation des plus périlleuses, amena le. relèvement de cent vingt milles de côtes
■inconnues entre les soixante-troisième et soixante-quatrième parallèles sud, et entre les cinquante-huitième et soixante-deuxième méridiens à l'ouest de Paris sous les dénominations de Terres de Louis-Philippe et de Joinville.De l'expédition de 1840, conduite, en janvier, à l'extrémité opposée du continent polaire, — si tant est qu'il y ait un continent polaire, — résulta, entre 63° 3' sud et 132° 21' de longitude ouest, la découverte de la Terre Adélie, puis, entre 64° 30' sud et 129° 54' de longitude est, celle de la côte Glarie. Mais, à l'époque où iLquittait les Falklands, M. Jeorling ne pouvait avoir connaissance de ces faits géographiques d'une si grande importance. Nous ajouterons que depuis cette époque, quelques autres tentatives furent faites pour atteindre les hautes latitudes de la'mer antarctique. 11 y a lieu de citer, en dehors de James PLoss,un jeune marin norvégien, M. Borchgrevinch, qui s'éleva plus haut que ne l'avait fait le navigateur anglais, puis lé voyage du capitaine Larsen, commandant
, la baleinière norvégienne Jason, lequel, en 1893, trouva la mer libre au sud des terres de Joinville et de Louis-Philippe, et s'avança jusqu'au delà du soixante-huitième parallèle, j/v.
— Allons de l'avant, capitaine, répondis-je, et si nous ne suivons pag Biscoe, suivons Weddell. Simple pêcheur de phoques, cet audacieux marin a pu s'élever vers le pôle plus près que ses prédécesseurs, et il nous indique la direction à prendre...
— Et nous la prendrons, monsieur Jeorling. D'ailleurs, si nous n'éprouvons aucun retard, si YH&lbvane rencontrait la banquise vers la mi-décembre, ce serait arriver trop tôt. En effet, les premiers jours de février étaient déjà écoulés, lorsque Weddell atteignit le soixantedouzième parallèle, et, alors, comme il Ta dit, « pas une parcelle de glace n'était visible ». Puis, le 20 février, il arrêtait, par soixantequatorze degrés trente-six minutes, sa pointe extrême vers le sud. Aucun navire n'est allé au delà, — aucun, sauf la Jane, qui n'est pas revenue... Il existe donc de ce côté, dans les terres antarctiques, une profonde entaille entre les trentième et quarantième méridiens, puisque, après Weddell, William Guy a pu s'approcher à moins de sept degrés du pôle austral ».
Conformément à son habitude, Jem West écoutait sans parler. Il mesurait du regard les espaces que le capitaine Len Guy renfermait entre les pointes de son compas. Toujours l'homme qui reçoit un ordre, l'exécute et ne le discute jamais, il irait où on lui commanderait d'aller.
« Capitaine, ai-je repris, votre intention, sans doute, est de vous conformer à l'itinéraire de la Jane?...
— Aussi exactement que possible.
— Eh bien, votre frère William s'est dirigé au sud de Tristan d'Àcunha pour chercher le gisement des îles Aurora qu'il n'a pas trouvé, pas plus que celui de ces îles auxquelles l'ex-caporal-gouvcrneur Glass eût été si fier de donner son nom. C'est alors qu'il a voulu mettre à exécution le projet, dont Arthur Pym l'avait fréquemment entretenu, et c'est entre le quarante et unième et le quarante-deuxième degré de longitude qu'il a coupé le cercle polaire, à la date du 1er janvier...
— Je le sais, répliqua le capitaine Len Guy, et c'est ce que fera
.VH&lbrsLne afin d'atteindre l'îlot Bennet, puis l'île Tsalal... Et le Ciel permette que, comme la Jane, comme les navires de Weddell, elle . rencontre devant elle la mer libre !
— Si les glaces l'encombrent encore, à l'époque où notre goélette sera sur la limite delà banquise, dis-je, nous n'aurons qu'à attendre au
-large...
— C'est bien mon intention, monsieur Jeorling, et il est préférable d'être en avance. La banquise, c'est une muraille dans laquelle une porte s'ouvre soudain et se referme aussitôt... Il faut être là... prêt à passer... et sans s'inquiéter du retour! »
Du retour, il n'était personne qui y songeât !
Forward! » en avant! eût été le seul cri qui se fût échappé de toutes les bouches!
Jem West fît alors cette réflexion :
« Grâce aux renseignements contenus dans le récit d'Arthur Pym, nous n'aurons pas à regretter l'absence de son compagnon Dirk Peters !
— Et c'est fort heureux, répondit le capitaine Len Guy, puisque je n'ai pu retrouver le métis, qui avait disparu de l'Illinois. Les indications fournies par le journal d'Arthur Pym, sur le gisement de l'île Tsalal, doivent nous suffire...
— A moins qu'il ne soit nécessaire de pousser les recherches au delà du quatre-vingt-quatrième degré... fis-je observer.
— Et pourquoi le faudrait-il, monsieur Jeorling, du moment que les naufragés de la Jane n'ont pas quitté l'île Tsalal... Est-ce que ce n'est pas écrit en toutes lettres dans les notes de Patterson?... »
Enfin, bien que Dirk Peters ne fût pas à bord, — personne n'en doutait, — YHalbrane saurait atteindre son but. Mais qu'elle n'oublie pas de mettre en pratique les trois vertus théologales du marin : vigilance, audace, persévérance!
Me voici donc lancé dans les aléas d'une aventure qui, selon toute probabilité, dépasserait en imprévu mes voyages antérieurs. Qui aurait cru cela de moi?... Mais j'étais saisi dans un engrenage qui me
lirait vers l'inconnu, cet inconnu des contrées polaires, cet inconnu, dont tant d'intrépides pionniers avaient en vain tenté de pénétrer les secrets!..» Et, cette fois, qui sait si le sphinx des régions antarctiques ne parlerait pas pour la première fois à des oreilles humaines?...
Je n'oubliais pas cependant qu'il s'agissait uniquement d'une œuvre d'humanité. La tâche que s'imposait YHalbmne, c'était de recueillir le capitaine William Guy et ses cinq compagnons. C'était pour les retrouver que notre goélette allait suivre l'itinéraire de la Ja?^e. Et cela fait, YHslbvâne n'aurait qu'à regagner les mers de l'ancien continent, puisqu'il n'y avait plus à rechercher ni Arthur Pym ni Dirk Peters, revenus, on ne sait comment, mais revenus de leur extraordinaire voyage!...
Pendant les premiers jours, l'équipage nouveau a dû se mettre au courant du service, et les anciens, — braves gens, en vérité, — lui ont facilité la besogne. Bien que le capitaine Len Guy n'ait pas.eu un grand choix, il semble avoir eu la main assez heureuse. Ces matelots, de nationalités différentes, montrent du zèle et de la bonne volonté. Ils savaient, d'ailleurs, que le lieutenant ne plaisantait pas. Hurliguerly leur avait fait entendre que Jem West casserait la tête à quiconque ne marcherait pas droit. Son chef lui laissait toute latitude à cet égard.
<( Une latitude, ajoutait-il, qui s'obtient en prenant la hauteur de l'œil avec le poing fermé! »
A cette manière d'avertir les intéressés, je reconnaissais bien là mon bosseman !
Les nouveaux se le tinrent donc pour dit, et il n'y eut pas lieu d'en punir aucun. Quant à ce Hunt, s'il apportait dans ses fonctions la docilité d'un vrai marin, il se tenait toujours à l'écart, ne parlant à personne, et il couchait même sur le pont, en quelque coin, sans vouloir occuper sa place dans le poste de l'équipage.
La température était encore froide. Les hommes avaient gardé les vareuses et chemises de laine, les caleçons de même étoffe, les pantalons de gros drap, la capote imperméable à capuchon en épaisse
toile peinte, très propre à garantir contre la neige, la pluie et les coups
de mer.
L'intention du capitaine Len Guy était de prendre les îles Sandwich pour point de départ vers le sud, après avoir eu connaissance de la Nouvelle-Géorgie, située à huit cents milles des Falklands. La goélette se trouverait alors en longitude sur la route de la Jane, et elle n'aurait qu'à la remonter pour pénétrer jusqu'au quatrevingt-quatrième parallèle.
Cette navigation nous amena.; le 2 novembre, sur le gisement que certains navigateurs ont assigné aux îles. Aurora, par 53° 15' de latitude et 47° 33' de longitude occidentale.
Eh bien, malgré les affirmations ■ — suspectes .à mon avis — des capitaines de Y Aurora, en 1762, du San Miguel, en 1769, du Pe&rl, en 1779, du Prinicus et du Dolorès, en J790, de YAtrevida,} en 1794, qui donnèrent le relèvement des trois îles du groupe, nous n'avons pas aperçu un indice de terre sur tout l'esj)ace. parcouru. Ainsi en avait-il été lors des recherches de Weddell, en 1820, et de William Guy en 1827.
Ajoutons qu'il en fut de même des prétendues îles du vaniteux Glass. Nous n'en avons pas reconnu un seul petit îlot sur la position indiquée, bien que le service des vigies eût été fait avec soin. Il est donc à craindre que Son Excellence le gouverneur de Tristan d'Acunha ne voie jamais figurer son nom dans la nomenclature géographique.
On était alors au 6 novembre. Le temps continuait à être favorable. Cette traversée promettait de s'opérer plus brièvement que celle de la Jane, Nous n'avions pas à nous hâter, d'ailleurs. Ainsi que je l'ai fait observer, notre goélette arriverait avant que les portes de la banquise fussent ouvertes.
Pendant deux jours, YHalbrane essuya plusieurs grains qui obligèrent Jem West à haler bas : hunier, perroquet, flèche et grand foc. Débarrassée de ses hautes voiles, elle se comporta remarquablement, mouillant à peine, tant elle s'élevait avec aisance à la -lame.
A l'occasion de ces manœuvres, le nouvel équipage fit preuve d'adresse, — ce qui lui valut les félicitations du bosseman. Hurliguerly dut constater que Hunt, si gauchement bâti qu'il fût, valait trois hommes à lui seul.
« Une fameuse recrue!... me dit-il.
— En effet, répondis-je, et elle est arrivée tout juste à la dernière heure.
— Tout juste, monsieur Jeorling!... Mais quelle tête il vous a. ce Hunt!
— J'ai souvent rencontré des Américains de ce genre dans la région du Far- West, répondis-je. et je ne serais pas surpris que celui-ci eût du sang indien dans les veines!
— Boni fit le bosseman, il y a de nos compatriotes qui le valent dans le Lancashire ou le comté de Kent!
— Je vous crois volontiers, bosseman... entre autres... vous, j'imasrine ! , . .
— Eh!... on vaut ce qu'on vaut, monsieur Jeorling!
— Causez-vous quelquefois avec Hunt?... demandai-je.
— Peu. monsieur Jeorling. Et que tirer d'un marsouin qui se tient à l'écart et ne dit mot à personne?... Pourtant, ce n'est pas faute de bouche!... Jamais je n'en ai vu de pareille!... Elle va de tribord à bâbord, comme le grand panneau de l'avant... Si, avec pareil outil, Hunt est gêné pour fabriquer des phrases!,.. Et ses mains!... Avez-vous vu ses mains?... Se défier, monsieur Jeorling, s'il voulait serrer les vôtres!... Je suis sûr que vous y laisseriez cinq doigts sur dix!...
— Heureusement, bosseman, Hunt ne parait pas querelleur... Tout indique en lui un homme tranquille, qui ne cherche pas à abuser de sa force.
— Non... excepté quand il pèse sur une drisse, monsieur Jeorling. Vrai Dieu!... J'ai toujours peur que la poulie vienne en bas et la vergue avec ! »
Ledit Hunt. à le bien considérer, était un être bizarre, qui me-
ritait d'attirer l'attention. Lorsqu'il s'accotait contre les montants du e-uindeau, ou debout à l'arrière, sa main posée sur les poignées de la roue du gouvernail, je le dévisageais non sans une réelle curiosité.
D'autre part, il me semblait que ses regards honoraient les miens d une certaine insistance. Il ne devait pas ignorer ma qualité de passager à bord de la goélette, et dans quelles conditions je m'étais associé aux risques de cette campagne. Quant à penser qu'il voulût atteindre un autre but que nous, au delà de l'île Tsalal, après que nous aurions sauvé les naufragés de la 'Ja,ne, cela n'était guère admissible. Le capitaine Len Guy, d'ailleurs, ne cessait de le répéter :
« Notre mission, c'est de sauver nos compatriotes! L'île Tsalal est le seul point qui nous attire, et puissions-nous ne pas engager notre navire au delà ! »
Le 10 novembre, vers deux heures de l'après-midi, un cri de la vi°*ie se fît entendre :
« Terre par tribord devant!... »
Une bonne observation avait donné 55° 7' de latitude et 41° 13' de loneïtude ouest.
Cette terre ne pouvait être que l'ile Saint-Pierre, — de ses noms britanniques, Géorgie- Australe, Nouvelle- Géorgie. Ile du Roi- George, — qui; par son gisement, appartient aux régions circumpolaires.
Dès 1675, avant Cook, elle fut découverte par le Français Barbe, Mais, sans tenir- compte de ce qu'il n'était plus que le second en date, le célèbre navigateur anglais lui imposa la série des noms qu'elle porte aujourd'hui.
La goélette prit direction sur cette île dont les hauteurs neigeuses, — des masses formidables de roches anciennes, gneiss et schiste argileux. — montent à douze cents toises à travers les brouillards jaunâtres de l'espace.
Le capitaine Len Guy avait l'intention de relâcher vingt-quatre
heures dans la haie Royale, afin de renouveler sa provision d'eau, car les caisses s'échauffent facilement à fond de cale. Plus tard, lorsque YHalbrane naviguerait au milieu des glaces, l'eau douce serait à discrétion.
Pendant l'après-midi, la goélette douhla le cap Buller, au nord de nie, laissa la baie Possession et la baie Cumberland par tribord, et vint attaquer la baie Royale, évoluant entre les débris tombes du glacier de Ross. A six heures du soir, l'ancre fut envoyée par six brasses de fond, et, comme la nuit approchait, on remit le débarquement au lendemain.
La Nouvelle- Géorgie mesure, en longueur, une quarantaine de lieues sur une vingtaine en largeur. Située à cinq cents lieues du détroit de Magellan, elle appartient au domaine des Falklands. L'administration britannique n'y est représentée par personne, puisque l'île n'est point habitée, bien qu'elle soit habitable, au moins pendant la saison d'été.
Le lendemain, alors que les hommes partaient à la recherche d'une aîguade, j'allai me promener seul aux alentours de la baie Royale. Ces lieux étaient déserts, car nous n'étions pas à l'époque où les pêcheurs s'occupent de chasser le phoque, et il s'en fallait d'un bon mois. Exposée à l'action directe du courant polaire antarctique, la Nouvelle-Géorgie est volontiers fréquentée par les mammifères marins. J'en vis plusieurs troupes s'ébattre sur les grèves, le long des roches, jusqu'au fond des grottes du littoral. Des smalas de pingouins, immobiles en rangées interminables, protestaient .par leurs braiements contre cet envahissement d'un intrus — - c'est moi que je veux dire. .
A la surface des eaux et des sables volaient des nuées d'alouettes, dont le chant évoquait dans mon esprit le souvenir de pays plus favorisés de la nature. Il est heureux que ces oiseaux n'aient pas besoin de branches pour nicher, puisqu'il n'existe pas un arbre sur tout le sol de la Nouvelle-Géorgie. Çà et là végètent quelques phanérogames, des mousses à demi décolorées, et surtout cette herbe
si abondante, ce tussock, qui tapisse les pentes jusqu'à la hauteur de cent cinquante toises, et dont la récolte suffirait a nourrir de nombreux troupeaux.
Le 12 novembre, VHalbrane appareilla sous ses basses voiles. Après avoir doublé la pointe Charlotte à l'extrémité de la baie Royale, elle mit'le cap au sud-sud-est, clans la direction des îles Sandwich, situées à quatre cents milles de là.
Jusqu'ici nous n'avions rencontré aucune glace flottante. Cela tenait à ce que le soleil de l'été ne les avait pas détachées, soit de la banquise, soit des terres australes. Plus tard, le courant les entraînerait à la -hauteur clc ce* cinquantième parallèle qui, dans l'hémisphère septentrional, est celui de Paris ou de Québec. - Le ciel, dont la pureté commençait à s'altérer, menaçait de se charger vers le levant. Un vent froid, mêlé de pluie et de grenasses, •soufflait avec une certaine, force. Comme il nous favorisait, il 'n'y eut pas lieu de se plaindre. On en fut quitte pour s'abriter plus étroitement sous le capuchon 'descapotes. .;.-■•■
-Caqu'il y'avàit'de gênant, c'étaient les larges bancs de brumes, qui masquaient fréquemment l'horizon. Toutefois, puisque ces parages ne présentaient: aucun : danger et ;qu'il n'y avait point à redouter là rencontre de packs bu d'ice-bergs en dérive, YHalbrsLne, sans 'grandes préoccupations, put continuer sa route 'au sud-est vers le gisement des Sandwich. . ■ .' . ■* - ' '■-■-.;- •
■ Au milieu de. ces brouillards passaient des bandes d'oiseaux au cri strident, au voLplané' contre le Vent, et remuant à' peine leurs ailes, des pétrels, des' plongeons, des alcyons, des sternes, des albatros, qui fuyaient du côté de la terre comme pour nous en indiquer le chemin. ■' ■; - ' :' -*:. - ... -' ' :- ■■ * -. -
Ce furent. sans cloute ces épaisses brumailles qui empêchèrent le capitaine L'en Guy de relever dans le sud-ouest, entre la Nouvelle- Géorgie et les Sandwich, cette :île Traversey découverte par Bellingshausen, ainsi que les quatre petites îlesWelley, Polker, Prince's Island et Christmas, dont rAméricain James Brown du schooner Paci-
RIEN N'ATTESTAIT LE PASSAGE D'UN ÊTRE HUMAIN* (Page i47.j
fie avait, d'après Fanning, reconnu la position. L'essentiel, d'ailleurs, était de ne point se jeter sur leurs accores, lorsque la vue ne s'étendait qu'à deux ou trois encablures.
Aussi la surveillance fut-elle sévèrement établie abord, et les vigies observaient-elles le- large, dès qu'une subite éclaircie permettait au champ de vision de s'agrandir.
Dans la nuit du 14 au 15: de vagues lueurs vacillantes illuminèrent l'espace vers l'ouest. Le capitaine Len Guy pensa que ces lueurs devaient provenir d'un volcan, — peut-être celui de l'île Traversey3 dont le- cratère est souvent couronné de flammes.
Comme l'oreille ne put saisir aucune de ces longues détonations qui accompagnent les éruptions volcaniques, nous en conclûmes qite la ffoélette se tenait à une distance rassurante des écueils de cette île.
Il n'y eut donc pas lieu de modifier la route, et le cap fut maintenu sur les Sandwich.
La pluie cessa dans la matinée du 16, et le vent liai a d'un quart le nord-ouest. II. n'y avait qu'à s'en réjouir, puisque les brouillards ne tardèrent pas à se dissiper.
A ce moment, le matelot Stern. qui était en observation sur les barres, crut apercevoir un grand troïs-mâts dont le phare de voilure se dessinait vers le nord-est. A notre vif regret, ce bâtiment disparut avant qu'il eût été possible de reconnaître sa nationalité. Peut-être était-ce un des navires de l'expédition Wilkes. ou quelque baleinier qui se rendait sur les lieux de pêche, car les souffleurs se montraient en assez grand nombre. .
Le 17 novembre, dès dix heures du matin, la goélette releva l'archipel auquel Cook avait d'abord donné le nom de Southern- Thulé, la terre la plus méridionale qui eût été d 'couverte à cette époque et qu'il baptisa ensuile Terre des Sandwich, nom que ce groupe d'îles a gardé sur les cartes géographiques et qu'il portait déjà en 1830. lorsque Biscoe s en éloigna afin de chercher dans Test le passage du pôle.
Bien d'autres navigateurs, depuis lors, ont visité les Sandwich, et les pêcheurs chassent les baleines, les cachalots, les phoques aux abords de leurs parages.
En 1820, le capitaine Morrell y avait atterri clans l'espoir de trouver du bois de chauffage dont il manquait- Fort heureusement, le capitaine Len Guy ne s'y arrêta point dans ce but. Il en eût été pour sa peine, le climat de ces îles ne permettant pas à l'arborescence de s'y développer.
Si la goélette venait relâcher aux Sandwich durant quarante-huit heures, c'est qu'il était prudent de visiter toutes ces îles des régions australes rencontrées sur notre itinéraire. Un document, un indice, une empreinte, pouvaient s'y trouver. Patterson ayant été entraîné sur un glaçon, cela n'avait-il pu arriver à l'un ou l'autre' de ses compagnons?...
Il convenait donc de ne rien négliger, puisque le temps ne pressait pas. Après la Nouvelle -Géorgie, YHalbrane irait aux Sandwich. Après les Sandwich, elle irait aux New-South-Orkneys, puis, après le cercle polaire, elle porterait droit sur la banquise.
On put débarquer le jour même, à l'abri des roches de l'ile Bristol, au fond d'une sorte de petit port naturel de la côte orientale.
Cet archipel, situé par 59° de latitude et 30° de longitude occidentale, se compose de plusieurs îles dont les principales sont Bristol et Thulé. Nombre d'autres ne méritent que la qualification plus modeste d'ilôts.
Ce fut à Jem West que revint la mission de se rendre à Thulé, à bord du grand canot, afin d'en explorer les points abordables, tandis que le capitaine Len Guy et moi nous descendions sur les grèves de Bristol.
En somme, quel pays désolé, n'ayant pour habitants que les tristes oiseaux des espèces antarctiques ! La rare végétation est celle de la Nouvelle-Géorgie. Mousses et lichens recouvrent la nudité d'un sol improductif. En arrière des plages s'élèvent quelques maigres pins à
« Cela vaut du poulet, monsieur Jeorlmg. » ( Page 13L}
Six jours après son appareillage, la goélette, cap au sud-ouest, toujours favorisée par le temps, arrivait en vue du groupe des New- South-Orkneys.
Deux iles principales le composent : à l'ouest, la plus étendue, l'île Coronation, dont la cime géante ne se dresse pas à moins de deux mille cinq cents pieds; à Test, l'île Laurie, terminée par le cap Dundas projeté vers le couchant. Autour émergent des îles moindres, Saddle, Powell, et nombre d'îlots en pains de sucre. Enfin, dans l'ouest, gisent l'île Inaccessible et l'île du Désespoir, ainsi baptisées, sans doute, parce qu'un navigateur n'avait pu accoster l'une et avait désespéré d'atteindre l'autre.
Cet archipel fut découvert conjointement par l'Américain Palmer et l'Anglais Botwel, 1821-1822. Traversé par le soixante et unième parallèle, il est compris entre le quarante-quatrième et le quaranteseptième méridien.
En s'approchant, VHalbra,ne nous permit d'observer, du côté nord, des masses convulsionnées, des mornes abrupts, "dont les pentes, plus particulièrement à l'île Coronation, s'adoucissaient en descendant vers le. littoral. Au pied s'entassaient de monstrueuses glaces dans un pêle-mêle .formidable, lesquelles, avant deux mois, iraient en dérive vers les eaux tempérées.
Ce serait alors la saison où les baleiniers apparaîtraient pour s'adonner à la pêche des souffleurs, tandis que quelques-uns de leurs hommes resteraient sur ces îles afin d'y poursuivre les phoques et les éléphants de mer.
Oh! qu'elles sont les bien nommées, ces terres de deuil et de irimas, lorsque leur linceul d'hiver n'est pas encore troué par les premiers rayons de l'été austral !
Désireux de ne point s'engager à travers le détroit, encombré de récifs et de glaçons, qui sépare le groupe en deux lots distincts, le capitaine Len Guy rallia d'abord l'extrémité sud-est de l'île Laurie, où il passa la journée du 24; puis, après l'avoir contournée par le cap Dundas, il rangea la côte méridionale de l'île Coronation, près de laquelle la goélette stationna le 25. Le résultat de nos recherches fut nul en ce qui concernait les marins de la Jane.
Si, en 1822, — au mois de septembre, il est vrai, — Weddell,
une hauteur considérable sur le flanc de collines décharnées, d'où des masses pierreuses s'éboulent parfois avec un fracas retentissant. Partout, l'affreuse solitude. Rien n'attestait le passage d'un être humain ni la présence de naufragés sur cette île Bristol. Les excursions que nous avons faites ce jour-là et le lendemain ne donnèrent aucun résultat.
Il en fut de même en ce qui concerne l'exploration du lieutenant West à Thuléj dont il avait inutilement longé la côte si effroyablement déchiquetée. Quelques coups de canon, tirés par notre goélette, n'eurent d'autre effet que de chasser au loin des bandes de pétrels et de sternes, et d'effaroucher les stupides manchots rangés sur le littoral.
En me promenant avec le capitaine Len Guy, je fus amené à lui dire :
« Vous n'ignorez pas, sans doute, quelle fut l'opinion de Cook au sujet du groupe des Sandwich, lorsqu'il l'eut découvert. Tout d'abord, il crut avoir mis le pied sur un continent. A. son avis, c'était de là que se détachaient les montagnes de glace que la dérive entraîne hors de la mer antarctique. Il reconnut plus tard que les Sandwich ne formaient qu'un archipel. Toutefois, son opinion relative à l'existence d'un continent polaire plus au sud n'en est pas moins formelle.
— Je le sais, monsieur Jeorling, répondit le capitaine Len Guy, mais si ce continent existe, il faut en conclure qu'il présente une large échancrure — celle par laquelle Weddell et mon frère ont pu pénétrer à six ans de distance. Que notre grand navigateur n'ait pas
. eu la chance de découvrir ce passage, puisqu'il s'est arrêté au soixante et onzième parallèle, soit! D'autres l'ont fait après lui, d'autres vont le iaire...
. — Et nous serons de ceux-là, capitaine...
— Oui... avec l'aide de Dieu! Si Cook n'a pas craint d'affirmer que personne ne se hasarderait jamais plus loin que lui, et que les terres, s'il en existait, ne seraient jamais recomiues3 l'avenir prouvera
qu'il s'est trompé... Elles l'ont été jusqu'au delà du quatre-vingttroisième degré de latitude...
— Et qui sait, dis-je, peut-être plus loin, par cet extraordinaire Arthur Pym...
■ — Peut-être, monsieur Jeorling. Il est vrai, nous n'avons pas à nous préoccuper d'Arthur Pym, puisque Dirk Peters et lui sont revenus en Amérique...
— Mais... s'ils ne fussent pas revenus...
— J'estime que nous n'avons pas à envisager celte éventualité, » répondit simplement le capitaine Len Guy.
dans l'intention de se procurer des phoques à fourrure sur ce groupe, perdit son temps et ses peines, c'est que l'hiver était encore trop rigoureux. LSH&lbrane, cette fois, aurait pu faire pleine cargaison de ces amphibies.
Les volatiles occupaient îles et îlots par milliers. Sans parler des pingouins, sur ces roches tapissées d'une couche de fientes, il y avait un grand nombre de ces pigeons blancs dont j'avais déjà vu quelques échantillons. Ce sont des échassiers, non des palmipèdes, au bec conique peu allongé, aux paupières cerclées de rouge, et on les abat sans se donner grand mal.
Quant au règne végétal des New-South-Orkneys, où dominent les schistes quartzeux, et d'origine non volcanique, il est uniquement représenté par des lichens grisâtres et quelques rares fucus, de l'espèce laminaire. En quantité foisonnent des patelles sur les grèves, et, le long des roches, des moules, dont on fit ample provision.
Je dois dire que le bosseman et ses hommes ne laissèrent point échapper cette occasion d'exterminer à coups de bâton plusieurs douzaines de pingouins. En cela, ils n'obéissaient pas à un blâmable instinct de destruction, mais au désir très "légitime de se procurer de la nourriture fraîche.
« Cela. vaut le poulet, monsieur Jeorling, m'affirma Hurliguerly Est-ce que vous n'en avez pas mangé aux Kerguelen?...
— Si, bosseman, mais c'était Atkins qui le préparait.
— Éh bien, ici, c'est Endicott, et vous n'y verrez pas de différence ! »
Et, en effet, dans le carré comme dans le poste de l'équipage, on se régala de ces pingouins, qui témoignaient des talents culinaires de notre maître-coq.
lïHalbrane mit à la voile le 26 novembre, dès six heures du matin, cap au sud. Elle remonta le .quarante-troisième méridien, qu'une bonne observation avait permis d'établir très exactement. C'était celui que Weddell, puis William Guy avaient suivi, et, si la goélette
no s'en écartait. ni à Test ni à l'ouest, elle tomberait inévitablement sur l'île Tsalal. Toutefois, il fallait compter avec les difficultés de la navigation.
Les vents d'est, très fixés, nous favorisaient. La goélette portait sa voilure au complet, même les bonnettes de hunier, le foc volant et les voiles d'étais. Sous cette large envergure, elle filait avec une vitesse qui devait se maintenir entre onze et douze milles. Que cette vitesse continuât, et la traversée serait courte des New-Soutli- Orkneys au cercle polaire.
Au delà, je le sais, il s'agirait de forcer la porte de l'épaisse banquise, — ou, ce qui est plus pratique3 ■ — de découvrir une brèche à travers cette courtine de glace.
Et, comme le capitaine Len Guy et moi nous nous entretenions à ce sujet : .
<r Jusqu'ici 3 dis-je, YHalbr&ne a toujours eu vent sous vergue, et, pour peu que cela persiste, nous devons atteindre la banquise avant la débâcle...
— Peut-être oui... peut-être non... monsieur Jcorling, caria saison est extraordinairement précoce cette année. A l'île Coronation, je l'ai constaté, les blocs se détachaient déjà du littoral, et six semaines plus tôt que d'habitude.
— Heureuse circonstance, capitaine, et il est possible que notre goélette puisse franchir la banquise dès les premières semaines de décembre, alors que la plupart des navires n'y parviennent qu'à la fin de janvier.
— En effet, nous sommés servis par la douceur de la température, répondit le capitaine Len Guy.
— J'ajoute, repris-je, que, lors de sa deuxième expédition, Biscoe n'accosta qu'au milieu de février cette terre que dominent le mont William et le mont Stowerby.sur le soixante-quatrième degré de longitude. Les livres de voyage que vous m'avez communiqués l'attestent...
— D'une façon précise, monsieur Jeorling.
Dès lors, avant un mois, capitaine...
— Avant un mois, j'espère avoir retrouvé, au delà de la banquise, la nier libre, signalée avec tant d'insistance par Weddell et Arthur Pym, et nous n'aurons plus qu'à naviguer dans les conditions ordinaires jusqu'à l'îlot Bennet d'abord, jusqu'à l'île Tsalal ensuite. Sur cette mer largement dégagée, quel obstacle pourrait nous arrêter, ou même nous occasionner des retards?...
— Je n'en prévois aucun, capitaine, dès que nous serons au revers de la banquise. Ce passage, c'est le point difficile, c'est ce qui doit être l'objet de nos constantes préoccupations, et pour peu que les vents d'est tiennent...
— Ils tiendront, monsieur Jeorling, et tous les navigateurs des mers australes ont pu constater, comme je l'ai fait moi-même, la permanence de ces vents. Je sais bien qu'entre le trentième et le soixantième parallèle, les rafales viennent le plus communément de la partie ouest. Mais, au delà, par suite d'un renversement très marqué, les vents opposés prennent le dessus, et, vous ne l'ignorez pas, depuis que nous avons dépassé cette limite, ils soufflent régulièrement dans cette direction,..
— Cela est vrai, et je m'en réjouis, capitaine. D'ailleurs, je l'avoue — et cet aveu ne me gêne en rien, — je commence à devenir superstitieux...
— Et pourquoi ne point l'être, monsieur Jeorling?,.. Qu'y a-t-il do déraisonnable à admettre l'intervention d'une puissance surnaturelle dans les plus ordinaires circonstances de la vie?... Et nous, marins de YHalbrane, nous" serait-il permis d'en douter?... Souvenez-vous donc... cette rencontre de l'infortuné Patterson sur la route de notre goélette... ce glaçon emporté jusqu'aux parages que nous traversions, et qui se dissout presque aussitôt... Réfléchissez, monsieur Jeorling, est-ce "que ces faits ne sont pas d'ordre providentiel?... Je vais plus loin, et j'affirme qu'après avoir tant fait pour nous guider vers nos compatriotes de la Jane, Dieu ne voudra pas nous abandonner...
— Je le pense comme vous, capitaine. Non! son intervention n'est pas niable, et, à mon avis, il- est faux que le hasard joue sur la scène humaine le rôle que des esprits superficiels lui attribuent!... Tous les faits sont rattachés par un lien mystérieux... une chaîne...
— Une chaîne, monsieur Jeorling, dont, en ce qui nous regarde, le premier maillon est le glaçon de Patterson, et dont le dernier sera l'île Tsalal!... Ah! mon frère, mon pauvre frère!... Délaissé là-bas depuis onze ans... avec ses compagnons de misère... sans qu'ils aient même pu conserver l'espoir d'être secourus!... Et Patterson, entraîné loin d'eux... dans quelles conditions, nous l'ignorons, comme ils ignorent ce qu'il est devenu!... Si mon cœur se serre, lorsque je songe à ces catastrophes, du moins ne faiblira-t-il pas, monsieur Jeorling, si ce n'est peut-être au moment où mon frère se jettera dans mes bras!... »
Le capitaine Len Guy était en proie à une émotion si pénétrante, que mes yeux se mouillèrent. Non! je n'aurais pas eu le courage de lui répondre que ce sauvetage comportait bien des malchances! Certes, à n'en point douter, il y a moins de six mois, William Guy et cinq des matelots de la Jane se trouvaient encore à l'île Tsalal, puisque le carnet de Patterson l'affirmait... Mais quelle était leur situation?... Étaient-ils au pouvoir de ces insulaires dont Arthur Pym estimait le nombre à plusieurs milliers, sans parler des habitants des îles situées à l'ouest?-.. Dès lors, ne devions-nous pas attendre du chef de l'île Tsalal, de ce Too-Wit, quelque attaque à laquelle YHalbmne ne résisterait peut-être pas plus que la Jane ?...
Oui!.,, mieux valait s'en rapporter à la Providence! Son intervention s'était déjà manifestée d'une manière éclatante, et cette mission que Dieu nous avait confiée, nous ferions tout ce qu'il est humainement possible de faire pour l'accomplir!
Je dois le mentionner, l'équipage de la goélette, animé des mêmes sentiments, partageait les mêmes espérances, — j'entends les anciens du bord, si dévoués à leur capitaine. Quant aux nouveaux, il se pouvait qu'ils fussent indifférents, ou à peu près, au résultat
de la campagne, du moment qu'ils en rapporteraient les profits assurés par leur engagement.
C'est, du moins, ce que m'affirmait le bosseman, — en exceptant Hunt, toutefois. Il ne semblait point que cet homme eût été poussé à prendre du service par l'appât des gages ou des primes. Ce qui est certain, c'est qu'il n'en parlait pas, et du reste, ne parlait jamais de rien à personne.
« Et j'imagine qu'il n'en pense pas davantage! me dit Hurliguerly. Je suis encore à connaître la couleur de ses paroles!... En fait de ■ conversation, il ne va pas plus de l'avant qu'un navire mouillé sur sa maîtresse ancré !
— S'il ne vous parle pas, bosseman, il ne me parle pas davantage.
— A mon idée, monsieur Jeorling, savez-vous ce qu'il a déjà dû faire, ce particulier?...
— Dites!
— Eh bien, c'est d'être allé loin dans les mers australes... oui.. s loin... bien qu'il soit muet là-dessus comme une carpe dans la friture!... Pourquoi se tait-il, cela le regarde! Mais si ce marsouin-là n'a pas franchi le cercle antarctique et même la banquise d'une bonne dizaine de degrés, je veux que le premier coup de mer m'élingue par-dessus le bord...
— A quoi avez- vous vu cela, bosseman?.,.
— A ses yeux, monsieur Jeorling, à ses yeux!... N'importe à quel moment, que la goélette ait le cap ici ou là, ils sont toujours braqués vers le sud... des yeux qui ne brasillent jamais... fixes comme des feux de position... »
Hurliguerly n'exagérait pas, et je l'avais déjà remarqué. Pour employer une expression d'Edgar Poe, Hunt avait des yeux de faucon étincelants... r
« Lorsqu'il n'est pas de bordée, reprit le bosseman, ce sauvage-là reste tout le temps accoudé sur le bastingage, aussi immobile que muet!... En vérité, sa véritable. place serait au bout de notre étrave, où il servirait de figure de proue à Vliâlbrane!... Une vilaine figure,
par exemple!... Et puis, lorsqu'il est à la barre, monsieur Jeorling, observez-le!... Ses énormes mains en tiennent les poignées comme si elles étaient rivées à la roue!... Lorsque son œil regarde l'habitacle, on dirait que l'aimant du compas l'attire!... Je me vante d'être bon timonier, mais pour être de la force de Hunt, point!... Avec lui, pas un instant l'aiguille ne s'écarte de la ligne de foi, quelque rude que soit l'embardée!... Tenez... la nuit... si la lampe de l'habitacle venait à s'éteindre, je suis sûr que Hunt n'aurait pas besoin de la rallumer!... Rien qu'avec le feu de ses prunelles," il éclairerait le cadran et se maintiendrait en bonne direction! »
Décidément, le bosseman aimait à se rattraper, en ma compagnie, de l'inattention que le capitaine Len Guy ou Jem West prêtaient d'ordinaire à ses interminables bavardages. En somme, si Hurliguerly s'était fait de Hunt une opinion qui paraîtra quelque peu excessive, je dois avouer que l'attitude de ce singulier personnage l'y autorisait. Positivement, il était permis de le ranger dans la catégorie* des êtres semi-fantastiques. Et, pour tout dire, si Edgar Poe l'avait connu, il l'eût pu prendre comme type de l'un de ses plus étranges héros.
Durant plusieurs jours, sans un seul incident, sans que rien vînt en rompre la monotonie, notre navigation se continua dans des conditions excellentes. Avec le vent d'est, bon frais, la goélette obtenait son maximum de vitesse, — ce qu'indiquait un long sillage, plat et régulier, traînant à plusieurs milles en arrière.
D'autre part, la saison printanière progressait. Les baleines commençaient à se montrer en troupe. Sur ces parages, une semaine eût suffi à des bâtiments de fort tonnage pour remplir leurs cuves de la précieuse huile; Aussi, les nouveaux matelots du bord, — surtout les Américains. — ne cachaient-ils point leurs regrets à voir l'indifférence du capitaine en présence detant d'animaux qui valaient leur pesant d'or, et. plus abondants qu'ils ne les eussent jamais aperçus à cette époque de Tannée.
De tout l'équipage, celui qui marquait surtout son désappointement
a la.., la..* c'est lin fits-back... » (Page 157.)
c1 était Hearne; un maître de pêche, que ses compagnons écoutaient volontiers. Avec ses manières brutales, l'audace farouche que révélait toute sa personne, il avait su s'imposer aux autres matelots. Ce sealing-master, âgé de quarante-quatre ans, était de nationalité américaine. Adroit et vigoureux, je me le figurais, lorsque, debout sur sa baleinière à double pointe, il brandissait le harpon, le lançait dans le flanc d'une baleine et lui filait de la corde... Il devait être superbe! Or, étant donnée sa violente passion pour ce métier, je ne m'étonnerais pas que son mécontentement se fît jour à l'occasion.
Somme toute, notre goélette n'était pas armée pour la pêche, et les engins que nécessite cette besogne ne se trouvaient point à bord. Depuis qu'il naviguait avec YHalbvane, le capitaine Len Guy s'était uniquement borné à trafiquer entre les îles méridionales de l'Atlantique et du Pacifique.
Quoi qu'il en soit, la quantité de souffleurs que nous apercevions dans un rayon de quelques encablures devait être considérée comme extraordinaire.
Ce jour-là, vers trois heures de l'après-midi, j'étais venu m'appuyer sur la lisse de V avant, afin de suivre les ébats de plusieurs couples de ces énormes animaux. Hearne.les montrait de la main à ses compagnons, en même temps que de sa bouche s'échappaient ces phrases entrecoupées :
« Là... là... c'est un fin-back... et même, en voici deux... trois... avec leur nageoire dorsale de cinq à six pieds!... Les voyez- vous nager entre deux eaux... tranquillement... sans faire aucun bond!... Ah! si j'avais un harpon, je parie ma tête que je renverrais dans lune des quatre taches jaunâtres qu'ils ont sur le corps!... Mais rien à faire dans cette boîte à trafic... et pas moyen de se dégourdir le bras!... Mille noms du diable! quand on navigue sur ces mers, c'est pour pêcher et non pour... »
Puis, s'interrompant, après un juron de colère :
« Et cette autre baleine!... s'écria-t-il.
— Celle qui vous a une bosse comme un dromadaire?... demanda
:un des malelots.
— Oui... c'est un ïmmp-back, répondit Hearne. Distingues-tu son ventre plissé, et aussi sa longue nageoire dorsale?... Une capture pas commode, ces hump-backs, car ils coulent à de grandes profondeurs, et vous mangent des brassées de ligne!... Vrai! nous mériterions qu'il nous envoie un coup de queue dans le flanc, celui-là, puisque nous ne lui envoyons pas un coup de harpon dans le sien!...
— Attention... attention! » cria le bosseman.
Ce n'était point qu'il y eût à craindre de recevoir ce formidable coup de queue souhaité par le sealing-master. Non ! un énorme souffleur venait d'élonger la goélette, et presque aussitôt, une trombe d'eau infecte s'échappa de ses évents avec un bruit comparable à une lointaine détonation d'artillerie. Tout l'avant fut inondé jusqu'au grand panneau.
« C'est bien fait ! » grogna Hearne en haussant les épaules, tandis que ses compagnons se secouaient en pestant contre les aspergements du hump-back.
En outre de ces deux espèces de cétacés, on apercevait aussi des baleines franches, — les right-whales, — et ce sont celles que Ton rencontre plus communément dans les mers australes. Dépourvues d'ailerons, elles portent une épaisse couche de lard. Les poursuivre n'offre pas de grands dangers. Aussi les baleines franches sont-elles recherchées au milieu de ces eaux antarctiques, où fourmillent par milliards les petits crustacés, — ce qu'on appelle le « manger de la baleine », — dont elles forment leur unique nourriture.
Précisément, à moins de trois encablures de la goélette, flottait une de ces right-whales, mesurant soixante pieds de longueur, c'està-dire de quoi fournir cent barils d'huile. Tel est le rendement de ces monstrueux animaux que trois suffisent à compléter le chargement d'un navire de moyen tonnage.
« Oui!... c'est une baleine franche! s'écriait Hearne. On la reconnaîtraitrien qu'à sonjetgros et court!.., Tenez... celui que vous voyez
là-bas, par bâbord... comme une colonne de fumée... ça vient dune right-whale!... Et tout cela nous passe devant le nez... en pure perte!... Vingt dieux!... ne pas remplir ses cuves, quand on le peut, autant vider des sacs de piastres à la mer!... Capitaine de malheur, qui laisse perdre toute cette marchandise, et quel tort il fait à son équipage...
— Hearne, dit une voix impérieuse, monte dans les barres!... Tu y seras plus à Taise pour compter les baleines ! »
C'était la voix de Jem West.
« Lieutenant...
— Pas de réplique, ou je te tiendrai là-haut jusqu'à demain!... Allons... déhale-toi en double! »
Et. comme il eût été mal venu à résister, le sealing-master obéit sans mot dire. En somme, je le répète, YHa,lbra,ne ne s'est pas engagée sous ces hautes latitudes pour se livrer à la pêche des mammifères marins, et les matelots n'ont point été recrutés aux Falklands comme pêcheurs. Le seul but de notre campagne, on le connaît, et rien ne doit nous en détourner.
La goélette cinglait alors à la surface d'une eau rougeâtre, colorée par des bancs de crustacés, ces sortes de crevettes, qui appartiennent au genre des thysanopodes. On voyait les baleines, nonchalamment couchées sur le flanc, les rassembler avec les barbes de leurs fanons, tendus comme un filet entre les deux mâchoires, et les engloutir par myriades dans leur énorme estomac.
Au total, puisque dans ce mois de novembre, en cette portion de l'Atlantique méridional, il y avait un tel nombre de cétacés de diverses espèces, c'est que, je ne saurais trop le répéter, la saison * était d'une précocité vraiment anormale. Cependant, pas un baleinier ne se montrait sur ces lieux de pêche.
Observons, en passant, que, dès cette première moitié du siècle, les pêcheurs de baleines avaient à peu près abandonné les mers de l'hémisphère boréal, où ne se rencontraient plus que de rares baleinoptères par suite d'une destruction immodérée. Ce sont actuelle-
ment les parages sud de l'Atlantique et du Pacifique que recherchent les Français, les Anglais et les Américains pour cette pêche qui ne pourra plus s'exercer qu'au prix d'extrêmes fatigues. ÏI est même probable que cette industrie, si prospère autrefois, finira par
prendre fin.
Voici ce qu'il y avait lieu de déduire de cet extraordinaire rassemblement de cétacés.
Depuis que le capitaine Len Guy avait eu avec moi cette conversation au sujet du roman d'Edgar Poe, je dois noter qu'il était devenu moins réservé. Nous causions assez souvent de choses et d'autres, et, ce jour-là, il me dit :
« La présence de ces baleines indique généralement que la côte se trouve à courte distance, et cela pour deux raisons. La première, c'est que les crustacés qui leur servent de nourriture ne s'écartent jamais très au large des terres. La seconde, c'est que les eaux peu profondes sont nécessaires aux femelles pour déposer leurs petits.
— S'il en est ainsi, capitaine, répondis-je, comment se fait-il que nous ne relevions aucun groupe d'îles. entre les New-South-Orkneys et le cercle polaire ?..t
— Votre observation est juste, répliqua le capitaine Len Guy, et, pour avoir connaissance d'une côte, il faudrait nous écarter d'une quinzaine de degrés dans l'ouest, où gisent les New-South-Shetlands de Bellingshausen, les îles Alexandre et Pierre, enfin la Terre de Graham qui fut découverte par Biscoe.
— C'est donc, repris-je, que la présence des baleines n'indique, pas nécessairement la proximité d'une terre?...
— Je ne sais trop que vous répondre, monsieur Jeorling, et il estpossible que la remarque dont je vous ai parlé ne soit pas fondée. Aussi est-il plus raisonnable d'attribuer le nombre de ces animaux aux conditions climatériques de cette année...
— Je ne vois pas d'autre explication, déclarai-je, et elle concorde avec nos propres constatations. - . .. .
— Eh bieiij nous nous hâterons de profiter de ces circonstances... répondit le capitaine Len Guy.
— Et sans tenir compte, ai-je ajouté, des récriminations d'une partie de l'équipage...
— Et pourquoi récrimineraient-ils, ces gens-là?... s'écria le capitaine Len Guy. Ils n'ont pas été recrutés en vue de la pêche, que je sache!... Ils n'ignorent pas pour quel service ils ont été embarqués, et Jem West a bien fait de couper court à ces mauvaises dispositions!... Ce ne sont pas mes vieux compagnons qui se seraient permis!... Voyez-vous, monsieur Jeorling, il est regrettable que je n'aie pas pu me contenter de mes hommes!... Par malheur, ce n'était pas possible; eu égard à la population indigène de l'île Tsalal! »
Je m'empresse de dire que si Ton ne chassait pas la baleine, aucune autre pêche n'était interdite à bord de YHalbrane. Éta-st donnée sa vitesse, il eût été difficile d'employer la seine ou le tramail. Mais le bosseman avait fait mettre des lignes à la traîne, et le menu quotidien en profitait à l'extrême satisfaction des estomacs un peu fatigués de la viande au demi-sel. Ce que ramenaient nos lignes, c'étaient des gobies, des saumons, des morues, des maquereaux, des congres, des mulets, des scares. Quant aux harpons, ils frappaient soit des dauphins, soit des marsouins de chair noirâtre, laquelle ne déplaisait point à l'équipage, et dont le filet et le foie sont des morceaux excellents.
En ce qui concerne les oiseaux, toujours les mêmes à venir de tous les points de l'horizon, des pétrels d'espèces variées, - — les uns blancs, les autres bleus, d'une remarquable élégance de formes, — des alcyons, des plongeurs, des damiers par troupes innombrables.
Je vis également, — hors de portée, — un pétrel géant dont les dimensions étaient bien pour causer quelque étonnement. C'était un de ces quebrantahuesos, ainsi dénommés par les Espagnols. Très remarquable, cet oiseau des parages magellaniens, avec l'arquement etl'effilement de ses larges ailes; son envergure de treize à quatorze pieds, équivalente à celle des grands albatros. Ces derniers ne man-
quaient pas non plus, — entre autres, parmi ces puissants volateurs, l'albatros au plumage fuligineux, l'hôte des froides latitudes, qui regagnait la zone glaciale.
A noter, pour mémoire, que si Hearne et ceux de ses compatriotes que nous avions parmi les recrues, montraient tant d'envie et de regrets à la vue de ces troupeaux de cétacés, c'est que ce sont les Américains dont les campagnes se poursuivent plus spécialement au milieu des mers australes. Il m'est revenu à la mémoire que, vers 1827, une enquête ordonnée par les États-Unis démontrait que le nombre des navires armés pour la pêche de la baleine dans ces mers s'élevait à deux cents, d'un total de cinquante mille tonnes, rapportant chacun dix-sept cents barriques d'huile qui provenait du dépeçage de huit mille baleines, sans compter deux mille autres perdues. Il y a quatre ans, 'd'après une seconde enquête, ce nombre montait à quatre cent soixante, et le tonnage à cent soixante-douze mille cinq cents, — soit le dixième de toute la marine marchande de l'Union, — valant près de; dix-huit cent mille dollars, et quarante millions étaient engagés dans ces affaires.
On comprendra que le sealing-master et quelques autres fussent passionnés pour ce rude et fructueux métier. Mais, que les Américains prennent garde de se livrer à une destruction exagérée!... Peu à peu les baleines deviendront rares sur ces mers du sud, et il faudra les pourchasser jusqu'au delà des banquises.
A cette observation que je fis au capitaine Len Guy, il me répondit que les Anglais se sont toujours montrés plus réservés, — ce qui mériterait confirmation.
Le 30 novembre, après un angle horaire pris à dix heures, la hauteur fut très exactement obtenue à midi. De ces calculs il résulta que nous étions à cette date par 66°23'3" de latitude.
VHalbrane venait donc de franchir le cercle polaire, qui circonscrit la zone antarctique.
« Il doit y avoir du gros tomp- du <:e cûtc. . » ( Page 1o7.
Bien que ces parages au delà du cercle polaire eussent été profondément troubles, il est juste de reconnaître que notre navi
en une contrée nouvelle « cette contrée de la Désolation et du Silence, comme le dit Edgar Poe, cette magique prison de splendeur et de gloire dans laquelle le chantre d'Êléonora souhaite d'être enfermé comme pour l'éternité, cet immense océan de lumière ineffable...
À mon avis, — pour demeurer dans des hypothèses moins fantaisistes,— cette région de l'Antarctide, d'une superficialité qui dépasse cinq millions de milles carrés, est restée ce qu'était notre sphéroïde pendant la période glaciaire. . .
Durant l'été, l'Antarctide, on le sait, jouit du jour perpétuel, dû aux rayons que l'astre radieux, dans sa spirale ascendante, projette au-dessus de son horizon. Puis, dès qu'il a disparu,' c'est la longue nuit qui commence, nuit souvent illuminée par les irradiations des aurores polaires.
C'était donc en pleine saison de lumière que notre goélette allait parcourir ces redoutables régions. La clarté permanente ne lui ferait pas défaut jusqu'au gisement de l'île Tsalal, où nous ne doutions pas de retrouver les hommes de la Jane..
Un esprit plus imaginatif eût, sans doute, éprouvé de singulières surexcitations lors des premières heures passées sur cette limite de la nouvelle zone, — des visions, des cauchemars, des hallucinations d'hypnobate... Il se fût senti comme transporté au milieu du surnaturel... A l'approche de ces contrées antarctiques, il se serait demandé ce que cachait le voile nébuleux qui en dérobait la plus grande étendue... Y découvrirait-il des éléments nouveaux dans le champ des trois règnes minéral, végétal, animal, des êtres d'une « humanité » spéciale, tels qu'affirme le*s avoir vus Arthur Pym?... Que lui offrirait ce théâtre des météores, sur lequel est encore baissé le-rideau des brumes?... Sous l'intense oppression de ses rêves, lorsqu'il songerait au retour, ne perdrait-il pas tout espoir?... N'entendrait-il pas, à travers les stances du plus étrange des poèmes, le corbeau du poète lui crier de sa voix croassante :
« Nevermore... jamais plus!... jamais plus! »
Il est vrai, cet état mental n'était pas le mien, et, quoique je fusse très surexcité depuis quelque temps, je parvenais à me maintenir dans les limites du réel. Je ne formais plus qu'un seul vœu : c'était que la mer et le vent restassent aussi propices au delà qu'en deçà du cercle antarctique.
En ce qui concerne le capitaine Len Guy, le lieutenant; les anciens matelots de l'équipage, une évidente satisfaction se peignit sur leurs traits rudes, leurs figures bronzées par le haie, lorsqu'ils apprirent que le soixante-sixième parallèle venait d'être franchi par la goélette. Le lendemain, d'un ton guilleret, la face épanouie, Hurliguerly m'accosta sur le pont.
« Hé! lié! monsieur Jeorling, s'exclama-t-il, le voilà derrière nous, le fameux cercle ...
— Pas assez, bosseman, pas assez!
— Ça viendra... Ça viendra!... Mais j'ai un désappointement...
— Lequel?...
— C'est que nous ne fassions pas ce qui se fait à bord des navires au passage de la ligne !
— Vous le regrettez?... demandai-je.
• — Sans doute, et YHalbrane aurait pu s'accorder la cérémonie d'un baptême austral ! . . .
— D'un baptême?... Et qui auriez-vous baptisé, bosseman, puisque nos hommes, tout comme vous, ont déjà navigué au delà de ce parallèle?...
— Nous... oui!... Vous... non, monsieur Jeorling !.. . Et pourquoi, s'il vous plait, cette cérémonie ne se serait-elle pas faite en votre honneur?...
— Il est vrai,- bosseman, c'est la première fois, au cours de mes voyages, que je me serai élevé si haut en latitude...
— Ce qui eût mérité un baptême, monsieur Jeorling... Oh! sans grand fracas.., sans tambour ni trompettes... et sans faire intervenir le Père Antarctique avec sa mascarade habituelle!... Si vous vouliez me permettre de vous bénir...
— Soit, Hurliguerly! répondis-je en portant la main à la poche. Bénissez et baptisez à votre aise!... Voici une piastre pour boire à ma santé au plus prochain cabaret...
— Alors ce ne sera que sur l'îlot Bennet ou sur l'île Tsalal, s'il y a toutefois des auberges dans ces îles sauvages, et s'il s'est trouvé des Atkins pour s'y établir!...
— Dites-moi, bosseman, j'en reviens toujours à Hunt.,. Paraît-il aussi satisfait que les anciens matelots de VHâlbrane d'avoir dépassé le cercle polaire?...
— Le sait-on!... me répondit Hurliguerly. Il navigué toujours à sec de toile, celui-là, et on n'en peut rien tirer d'un bord ou de l'autre... Mais, comme je vous l'ai dit, s'il n'a pas déjà tâté des glaces et de la banquise. . .
— Qui vous le donne à penser?...
— Tout et rien, monsieur Jeorling!... Ces choses-là se sentent!... Hunt est un vieux loup de mer, qui a traîné son sac dans tous les coins du monde!... » ■ "
L'opinion du bosseman était la mienne, et, par je ne sais quel pressentiment, je ne cessais d'observer Hunt, qui occupait très particulièrement ma pensée.
Pendant les premiers jours de décembre, du 1er au 4, à la suite de quelques accalmies, le vent montra une certaine tendance à hâler le nord-ouest. Or, il en est du nord de ces hautes régions, comme du sud de l'hémisphère boréal — rien de bon à attendre. Des mauvais temps, voilà le plus ordinairement ce qu'on y attrape sous forme de rafales et de bourrasques. Cependant il n'y aurait pas lieu de trop se plaindre, si le vent ne retombait pas jusqu'au sud-ouest. En ce dernier cas, la goélette aurait été rejetée hors de sa route, ou, du moins, elle eût dû lutter pour s'y maintenir, et mieux valait, en définitive, ne point s'écarter du méridien suivi depuis notre départ desNew-South- Orkneys.
Cette modification présumable de l'état atmosphérique ne laissait pas de causer une inguîétude au capitaine Len Guy. En outre, la
vitesse de YHalbra,ne subit une sensible diminution, car la brise commença à mollir pendant la journée du 4, et même, au milieu de la nuit du 4 au 5, elle refusa.
Le matin, les voiles pendaient, inertes et dégonflées, le long des mâts, ou battaient d'un bord à l'autre. Bien qu'aucun souffle n'arrivât jusqu'à nous et que la surface de l'Océan fût sans rides, les longues oscillations de la houle, qui venait de l'ouest, imprimaient de rudes balancements à la goélette,
« La mer sent quelque chose, me dit le capitaine Len Guy, et il doit y avoir du gros temps de ce côté, ajouta-t-il, en étendant la main dans la direction du couchant.
— L'horizon est brumeux, en effet, répondis-je. Peut-être que le soleil vers midi...
— Il n'a plus grande force à cette latitude, même en été, monsieur Jeorling! — Jem? »
Le lieutenant s'approcha.
ce Que penses-tu du ciel?...
— Je ne suis pas rassuré... Aussi faut-il être prêt à tout, capitaine. Je vais amener les voiles hautes, rentrer le grand foc, et parer le tourmentin. Il est possible que l'horizon se dégage dans l'aprèsmidi... Si le coup de chien tombe abord, nous serons en mesure de le recevoir.
— Ce qui est essentiel, Jem, c'est de conserver notre direction en longitude...
■ — Autant que faire se pourra, capitaine, car nous sommes en bonne route.
— Est-ce que la vigie n'a pas signalé les premières glaces en dérive?... demandai-je.
— Oui, répondit le capitaine Len Guy, et dans un abordage avec les ice-bergs, le dommage ne serait pas pour eux. Si donc la prudence exige que l'on s'écarte à l'est ou à l'ouest, nous nous y résignerons, mais en cas de force majeure seulement. »
La vigie n'avait point fait erreur. Dans l'après-midi, on vit des
masses se déplacer avec lenteur au sud, quelques îles de glace, qui n'étaient encore considérables ni par leur étendue ni par leur hauteur. Par exemple, en assez grande quantité, surnageaient des débris d'ice-fields. C'étaient ce que les Anglais appellent des packs, pièces longues de trois à quatre cents pieds, dont les bords se touchent, des palchs, quand elles ont la forme circulaire, des streams quand elles sont de forme allongée. Ces débris, faciles à éviter, ne pouvaient gêner la navigation de VHalbrane. Il est vrai, si le vent lui avait permis de conserver sa direction jusqu'alors, elle n'allait guère de l'avant, à cette heure, et, faute de vitesse, ne gouvernait pas sans peine. Et, ce qu'il y avait de plus désagréable, c'est qu'une mer creuse et dure nous affligeait de contre-coups insupportables.
Vers deux heures, de grands courants atmosphériques se précipitèrent en tourbillons, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Le vent soufflait de toutes les aires du compas.
La goélette fut horriblement secouée, et le bosseman dut faire saisir sur le pont les objets susceptibles de se déralinguer au roulis ou au tangage.
Vers trois heures, des rafales d'une force extraordinaire se déchaînèrent décidément à l'ouest-nord-ouest. Le lieutenant mit au bas ris la brigantine, la misaine-goélette et la trinquette. Il espérait ainsi se maintenir conLre la bourrasque et ne pas être rejeté à Test, en dehors de l'itinéraire de Weddell. Il est vrai, les drifts ou glaces flottantes * tendaient à se masser de ce côté, et rien de dangereux pour un navire comme de s'engager à travers ce labyrinthe mouvant.
Sous les coups de l'ouragan, accompagné de grosse houle, la goélette donnait parfois une bande excessive. Heureusement, sa cargaison ne pouvait se déplacer, l'arrimage ayant été fait avec une parfaite entente des éventualités nautiques. Nous n'avions point à redouter le sort du Grampus, ce chavirement, dû à la négligence, qui avait amené sa perte. On n'a pas oublié que ce brick s'était retourné quille en l'air, et qu'Arthur Pym et Dirk Peters restèrent plusieurs jours accrochés à sa coque.
Du reste, les pompes ne donnèrent pas une goutte d'eau. Aucune des coutures du bordé et du pont ne s'était ouverte, grâce aux réparations-qui avaient été soigneusement faites pendant notre relâche des Falklands.
Ce que durerait cette tempête, le meilleur « weather-wise », le plus habile pronostiqueur, ne l'aurait pu dire. Vingt-quatre heures, deux jours, trois jours de mauvais temps, on ne sait jamais ce que vous réservent ces mers australes.
- Une heure après que la bourrasque fut tombée à bord, les grains se succédèrent presque sans interruption avec pluie, grenâsse et neige, ou plutôt averses neigeuses. Cela tenait à ce que la température avait notablement baissé. Le thermomètre ne marquait plus que trente-six degrés Fahrenheit (2° 22 C. sur zéro), et la colonne barométrique vingt-six pouces huit lignes (721 millimètres).
Il était dix heures du soir, — force m'est d'employer ce mot, bien que le soleil se maintînt toujours au-dessus de l'horizon. En effet, il s'en fallait d'une quinzaine de jours qu'il atteignît le point culminant de son orbite, et, à vingt-trois degrés du pôle, il ne cessait de lancer à la surface de l'Antarctide ses pâles et obliques rayons.
A dix heures trente-cinq se produisit un redoublement de. la
bourrasque.
Je ne pus me décider à regagner ma' cabine, et je m'abritai derrière le rouf.
Le capitaine Len Guy et le lieutenant discutaient à quelques pas de moi. Au milieu de ce fracas des éléments, c'est à peine s'ils devaient s'entendre: mais, entre marins, on se comprend rien qu'au
geste.
11 était visible alors que la goélette dérivait du côté des glaces vers le sud-est, et qu'elle ne tarderait pas à les rencontrer, puisque ces masses marchaient moins vite qu'elle. Double malchance qui nous repoussait hors de notre route et nous menaçait de. quelque redoutable collision. Le roulis était maintenant si dur qu'il y avait lieu de craindre. pour les mâts dont la pointe décrivait des arcs d'une
amplitude effrayante. Pendant les grains, on aurait pu se figurer que YHalbmne était coupée en deux. De l'avant à l'arrière, impossible de se voir.
Au large, quelques vagues éclaircies laissaient apparaître une mer démontée, qui se brisait avec rage sur Taccore des ice-bergs comme sur les roches d'un littoral; et les couvrait d'embruns pulvérisés par
le vent.
Le nombre des blocs errants s'étant accru, cela donnait à espérer que cette tempête hâterait la débâcle et rendrait plus accessibles les abords de la banquise.
Toutefois, il importait de tenir tête au vent. De là, nécessité de se mettre à la cape. La goélette fatiguait horriblement, prise par le travers des lames, piquant dans leurs profonds entre-deux, et ne se relevant pas sans subir de violentes secousses. Fuir, il n'y fallait point songer, car, sous cette allure, un bâtiment s'expose au très grave péril d'embarquer des paquets de mer par son couronnement.
Tout d'abord, eh fait de première manœuvre, il s'agissait de venir au plus près. Puis, la cape prise sous le hunier au bas ris, le petit foc, à l'avant, le tourmentin à l'arrière, YHalbr&ne se trouverait dans des conditions favorables pour résister à la bourrasque et à la derive, quitte à diminuer encore cette voilure, si le mauvais temps empirait.
Le matelot Drap vint se poster à la barre. Le capitaine Len Guy, près de lui, veillait aux embardées.
A l'avant, l'équipage se tint prêt à exécuter les ordres de Jcm West, tandis que six hommes, dirigés par le bosseman, s'occupaient d'installer un tourmentin à la place de la brigantine. Ce tourmentin est un morceau triangulaire de forte toile, taillé comme un foc, qui se hisse au capelage du bas mât, s'amure au pied et se borde à l'arrière.
Pour prendre les ris du hunier, il fallait grimper aux barres du mât de misaine, et quatre hommes y devaient suffire.
Le premier, qui s'élança sur les enfléchures, fut Hunt. Le deuxième, fut Martin Holt, notre maître-voilier. Le matelot Burry et l'une des recrues les suivirent aussitôt.
Jamais je n'aurais cru qu'un homme pût déployer autant d'agilité et d'adresse que le fît Hunt. C'est à peine si ses mains et ses pieds saisissaient les enfléchures. Arrivé à la hauteur des barres, il s'élongea sur les marche-pieds jusqu'à l'un des bouts de la vergue, afin de larguer les rabans du hunier.
Martin Holt se porta à l'extrémité opposée, tandis que les deux autres hommes restaient au milieu.
Dès que la voile serait amenée, il n'y aurait plus qu'à la réduire au bas ris. Puis, après que Hunt, Martin Holt et les matelots seraient redescendus, on l'étarquerait d'en bas.
Le capitaine Len Guy et le lieutenant savaient que, sous cette voilure, YHalbvane tenait convenablement la cape.
Tandis que Hunt et les autres travaillaient, le bosseman avait paré le tourmentin, et il attendait du lieutenant Tordre de le hisser à bloc.
La bourrasque se déchaînait alors avec une incomparable furie. Haubans et galhaubans, tendus à se rompre, vibraient comme des cordes métalliques. C'était à se demander si le*s voiles, même diminuées, ne seraient pas déchirées en mille pièces...
Soudain, un effroyable coup de roulis chavira tout sur le pont. Quelques barils, cassant leurs saisines, roulèrent jusqu'aux bastingages. La goélette donna une bande si prononcée sur tribord, que la mer entra par les dallots.
Renversé, du coup contre le rouf, je fus quelques instants sans pouvoir me relever...
Telle avait été l'inclinaison de la goélette que le bout de la vergue du hunier s'était plongée de trois à quatre pieds dans la crête d'une lame...
Lorsque la vergue sortit de l'eau, Martin Holt, qui s'était achevalé à l'extrémité pour terminer son travail, avait disparu.
Un cri se fit entendre, — le cri du maître-voilier, entraîné par la houle, et dont les bras s'agitaient désespérément au milieu des blancheurs de l'écume.
Les matelots se précipitèrent à tribord, et lancèrent, qui un cordage, qui un baril, qui un espar. — n'importe quel objet susceptible de flotter, et auquel pourrait s'accrocher Martin Holt. "
Au moment où j'empoignais un taquet afin de me maintenir, j'entrevis une masse qui fendait l'air et disparut dans le déferlement des lames...
Était-ce un second accident?,.. Non!... c'était un acte volontaire... un acte de dévouement.
Ayant fini d'amarrer la dernière garcette de ris, Hunt, après s'être pomoyé le long de la vergue, Tenait de se jeter au secours du maître-voilier.
« Deux hommes à la mer! » cria-t-on du bord.
Ouï, deux... l'un pour sauver l'autre... Et n'allaient-ils pas périr ensemble?...
Jem West courut à la barre, et, d'un tour de roue, fit lofer la goélette d'un quart, — tout ce qu'elle pouvait donner sans dépasser le lit du vent. Puis, son foc traversé, son tourmentin bordé à plat, elle resta à peu près immobile.
D'abord, à la surface écumante des eaux, on aperçut Martin Holt et Hunt, dont les têtes émergaient...
Hunt nageait d'un bras rapide, piquant à travers les lames, et se rapprochait du maître-voilier.
Celui-ci, éloigné déjà d'une encablure, paraissait et disparaissait tour à tour, — un point noirâtre, difficile à distinguer au milieu des rafales.
Après avoir jeté espars et barils, l'équipage attendait, ayant fait tout ce qui était à faire. Quant à lancer une embarcation au milieu , de cette houle furieuse qui couvrait le gaillard d'avant, y pouvait-on .songer?... -Ou -elle eût chaviré, ou elle se fût brisée contre les flancs ' de la goélette.
J'entrevis une masse qui fendait l'air.. . (Page 17^.
« Ils sont perclus tous deux... tous deux! » murmura le capitaine Len Guy.
Puis, au lieutenant :
« Jem.*. le canot... le canot... cria-t-il.
— Si vous donnez l'ordre de le mettre à la mer, répondit le lieutenant, je m'y embarquerai le premier, quoique ce soit risquer sa vie... Mais il me faut l'ordre! »
Il y eut quelques minutes d'inexprimables angoisses pour les témoins de cette scène. On ne songeait plus à la situation de YHaU bra,ne} si compromise qu'elle fût.
Bientôt une clameur éclata, lorsque Hunt fut aperçu une dernière fois entre deux lames. Il s'enfonça encore, puis, comme si son pied eût rencontré un point d'appui solide, on le. vit s'élancer avec une surhumaine vigueur vers Martin Holt, ou plutôt vers l'endroit où le malheureux venait de s'engloutir...
Cependant, en gagnant un peu au plus près, dès que Jom West eut fait mollir les écoutes du petit foc et du tourmentin, la goélette s'était rapprochée d'une demi-encablure.
C'est alors que de nouveaux cris dominèrent le bruit des éléments déchaînés.
« Hurrah!,.. hurrah!... hurrah!... » poussa tout l'équipage.
De son bras gauche Hunt soutenait Martin Holt, incapable d'aucun mouvement, ballotté comme une épave. De l'autre, il nageait vigoureusement, et gagnait vers la goélette.
« Serre le vent... serre le vent!... » commanda Jem West au timonier,
La barre mise dessous, les voiles ralinguèrent avec des détonations d'armes à feu...
UHalbrane bondit sous les lames, semblable au cheval qui se ' cabre, lorsque le mors le retient à lui briser la bouche. Livrée aux plus terribles secousses de roulis et de tangage, on eût dit, pour continuer la comparaison dont je me suis servi, qu'elle piaffait sur place...
Une. interminable minute s'écoula. C'est à peine si Ton; pouvait distinguer, au milieu des eaux tourbillonnantes, ces deux hommes dont l'un traînait l'autre...
Enfin Hunt rejoignit la goélette, et saisit une des amarres qui pendaient du bord...
« Arrive... arrive!... » s'écrie le lieutenant, en faisant un geste au matelot du gouvernail.
La goélette évolua juste de ce qu'il fallait pour que le hunier^le petit foc et le tourmentin pussent porter, et elle prit l'allure de la cape courante.
En un .tour de main, Hunt et Martin Holt avaient été hissés sur le pont, Tun déposé au pied du mât de misaine, l'autre prêta donner la main à la manœuvre.
Le maitre- voilier reçut les. soins que nécessitait son état. La respiration lui revint peu à peu, après un commencement d'asphyxie; Quelques frottements énergiques achevèrent de le rappeler à lu v et ses yeux s'ouvrirent.
« Martin Holt, lui dit le capitaine Len Guy, qui s'était penché sur le maître-voilier, te .voilà revenu de loin. . . L.
— Oui..- oui... capitaine! répondit Martin Holt en cherchant' du regard... Mais... qui est venu à moi?...
— C'est Hunt... s'écria le hossemân, Hunt qui a risqué sa vie pour te tirer de là ! ... »
Martin Holt se releva à demi, s'appuya sur le coude et se tourna du côté de Hunt. .-."."
Comme celui-ci se tenait en arrière, Hurliguerly vint le pousser vers Martin Holt dont les yeux exprimaient la plus vive reconnaissance. '
« Hunt, dit*il, tu m'as sauvé... Sans toi... j'étais perdu... je to
remercie... »
Hunt ne répondit pas. -
« Eh bien... Hunt... reprit le capitaine Len Guy, est-ce que tu n'entends pas?... »
Hunt ne semblait point avoir entendu.
« Hunt, redit Martin Holt, approche... Je te remercie... je voudrais te serrer la main L . . »
Et il lui tendit la sienne...
Hunt recula de quelques pas, secouant la tête, dans l'attitude d'un homme qui n'a pas besoin de tant de compliments pour une chose si simple... ~
Puis, se dirigeant vers l'avant, il s'occupa de remplacer une des écoutes du petit foc, qui venait de casser à la suite d'un tel coup des mer, que la goélette en avait été ébranlée de la quille à la pomme
des mâts.
Décidément, c'est un héros de dévouement et de courage, ce Hunt!... Décidément aussi, c'est un être fermé à toutes les impressions, et ce ne fut pas encore ce jour-là que le bosseman connut ce la couleur de ses paroles » !
Il n'y eut aucun répit dans la violence de cette tempête, et, à plusieurs reprises, elle nous donna de sérieuses inquiétudes. Au milieu des fureurs de la tourmente, on put cent fois craindre que, malgré sa voilure réduite, la mâture ne vînt à bas. Oui!... cent fois, bien que Hunt tînt la barre d'une main habile et vigoureuse, la goélette, emportée dans des embardées inévitables, donna la bande et fut sur le point d'engager. Il fallut même amener le hunier, et se borner au tourmentin et au petit foc pour garder la cape.
« Jem, dit le capitaine Len Guy, — il était alors cinq heures du matin — s'il est nécessaire de fuir...
— Nous fuirons, capitaine, mais c'est risquer d'être mangés par la mer ! »
En effet, rien de plus dangereux que cette allure du vent arrière, quand on ne peut plus devancer les lames, et on ne la prend que lorsqu'il est impossible de garder la cape. D'ailleurs, à courir vers Test, VHâlbrane se fût éloignée de sa route, au milieu du dédale des glaces accumulées dans cette direction.
Trois jours durant, 6, 7 et 8 décembre, la tempête se déchaîna sur ces parages avec accompagnement de rafales neigeuses qui provoquèrent un. sensible abaissement, de la température. Cependant la cape put être maintenue, après que. lé petit foc, déchiré dans une rafale, eut été remplacé par un autre de toile plus résistante.
Inutile de dire que le capitaine Len Guy se montra un vrai marin, que Jem West eut l'œil à tout, que l'équipage les seconda résolu-
ment, que Hunt fut toujours le premier à la besogne, lorsqu'il y eut manœuvre à faire ou danger à courir.
En vérité, ce qu'était cet homme, on ne saurait en donner une idée! Quelle différence entre lui et la plupart des matelots recrutés aux Falklands, — surtout le sealing-master Hearne. De ceux-ci, il était bien difficile d'obtenir ce qu'on avait le droit d'attendre et d'exiger. Sans doute, ils obéissaient, car, bon gré mal gré, il faut obéir à un officier tel que Jem West. Mais, par derrière, que de plaintes, que de récriminations! Cela, je le craignais, ne présageait rien de bon dans l'avenir.
Il va sans dire que Martin Holt n'avait pas tardé à reprendre ses occupations, et qu'il n'y boudait point Très entendu à son métier, il était le seul qui, pour l'adresse et le zèle, pouvait rivaliser avec
Hunt.
« Eh bien, Holt, lui demandai-je un jour qu'il se trouvait en conversation avec le bosseman, en quels termes êtes-vous maintenant avec ce diable de Hunt?... Depuis le sauvetage, s'est-il montré un peu plus communicatif ?...
— Non, monsieur Jeorling, répondit le maître-voilier, et il semble même qu'il cherche à m'éviter.
— A vous éviter?... répliquai-je.
— Comme il le faisait auparavant, du reste...
— Voilà qui est singulier...
— Et qui est vrai, ajouta Hurliguerly. J'en ai fait la remarque plus d'une fois.
— Alors il vous fuit comme les autres?...
— Moi . . . plus que les autres ...
— A quoi cela tient-il?...
— Je ne sais, monsieur Jeorling !
— N'empêche, Holt, que tu lui dois une fameuse chandelle!... déclara le bosseman. Mais n'essaie pas d'en allumer en son honneur!... Je le connais... il soufflerait dessus! »
Je fus surpris de ce que je venais d'apprendre. Toutefois, en y prê-
tant attention, je pus m'assurer, en effet, que Hunt refusait toutes les occasions d'être en contact avec notre maître-voilier. Ne croyait-il donc pas avoir droit à sa reconnaissance, bien que celui-ci lui dût la vie?... Assurément, la conduite de cet homme était au moins bizarre.
Dans l'après-minuit du 8 au 9, le vent indiqua une certaine tendance à remonter vers l'est, ce qui devait rendre le temps, plus maniable.
UHalbrane, si cette circonstance se produisait, pourrait donc regagner ce qu'elle avait perdu par la dérive, et reprendre son itinéraire sur le quarante-troisième méridien.
Cependant, quoique la mer restât dure, la surface de voilure put être augmentée sans risques vers deux heures du matin. Aussi, sous la misaine-goélette et la brigantine à deux ris, la trinquette et le petit foc, VHalbrane, bâbord amures, se rapprocha-t-elle de la route dont l'avait écartée cette longue tourmente.
En cette portion delà mer antarctique, les glaces dérivaient en plus grand nombre, et il y avait lieu de penser que la tempête, hâtant la débâcle, avait peut-être rompu vers Test les barrières de la banquise.
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Lorsqu'il s'agissait do porter un grelin .sur des glaruns... (Page I8û.)
Depuis que YHalbrane a dépassé cette courbe imaginaire, tracée à vingt-trois degrés et demi du pôle, il semble qu'elle soit entrée
gation, jusqu'alors, s'était accomplie clans des conditions exceptionnelles. Et quelle heureuse chance si VHalbrane, dès cette première quinzaine de décembre, allait trouver ouverte la route
de Weddell?...
En vérité, voici que je dis la route de Weddell, comme s'il s'agissait d'une route terrestre, bien entretenue, garnie de ses bornes milliaires, avec cette inscription sur un poteau indicateur : Route du pôle sud!
Durant la journée du 10, la goélette put sans difficulté manœuvrer au milieu de ces glaçons isolés qu'on appelle floes et brashs. La direction du vent ne l'obligea point à courir des bords, et lui permit de suivre la ligne droite entre les passes desice-fîelds. Quoique nous fussions encore à un mois de l'époque où la désagrégation se fait en grand, le capitaine Len Guy, habitué à ces phénomènes, affirmait que ce qui se produit d'ordinaire en janvier, — la débâcle générale, — allait se produire, cette fois, en décembre.
Éviter ces nombreuses masses errantes ne donna aucun embarras à l'équipage. De réelles difficultés ne se présenteraient vraisemblablement qu'au jour prochain où la goélette essaierait de se frayer un passage à travers la banquise.
Au surplus, il n'y avait aucune surprise à craindre. La présence des glaces était signalée par une teinte presque jaunâtre de l'atmosphère, laquelle les baleiniers désignaient sous le nom de blink. C'est un phénomène de réverbération, particulier aux zones glaciales, qui ne trompe jamais l'observateur.
Cinq jours de suite, YHalbrane navigua sans faire d'avarie, sans avoir eu, même un instant, à redouter une collision. Il est vrai, au fur et à mesure qu'elle descendait vers le sud, le nombre des glaces s'accroissait et les passes devenaient plus étroites. Une observation du 14 nous donna 72° 37' pour la latitude, notre longitude restant sensiblement la même entre le quarante-deuxième et le quarantetroisième méridien. C'était déjà un point que peu de navigateurs avaient pu atteindre au delà du cercle antarctique, — ni les Balleny
ni les Bellingshausen. Nous étions à deux degrés moins haut seulement que James Weddell.
La navigation de la goélette devint donc plus délicate au milieu de ces débris ternes et blafards, souillés de fientes d'oiseaux. Quelques-uns avaient une apparence lépreuse. Relativement, à leur volume considérable déjà; combien paraissait petit notre navire dont certains ice-bergs dominaient la mâture !
En ce qui concerne ces masses, la variété des grandeurs se doublait de celle des formes, différenciées à l'infini. L'effet était merveilleux, lorsque ces enchevêtrements, dégagés des brumes, réverbéraient, comme d'énormes cabochons, les rayons solaires. Parfois, les strates se dessinaient en couleurs rougeâtres, sur l'origine desquelles on n'est pas exactement fixé, puis se coloraient des nuances du violet et du bleu, probablement dues à des effets de réfraction.
Je ne me lassais pas d'admirer ce spectacle, si remarquablement décrit dans le récit d'Arthur Pym, — ici des pyramides à pointes aiguës, là des dômes arrondis comme ceux d'une église byzantine, ou renflés comme ceux d'une église russe, des mamelles qui se dressaient, des dolmens à tables horizontales, des kromlechs, des menhirs debout comme au champ de Karnac, des vases brisés, des coupes renversées, — enfin tout ce que l'œil imaginatif se plaît parfois à retrouver dans la capricieuse disposition des nuages... Et les nuages ne sont-ils pas les glaces errantes de la mer céleste?...
Je dois reconnaître que le capitaine Len Guy joignait à beaucoup de hardiesse beaucoup de prudence. Jamais il ne passait sous le vent d'un ice-berg, si la distance ne lui garantissait pas le succès de n'importe quelle manœuvre qui deviendrait soudain nécessaire. Familiarisé avec tous les aléas de cette navigation, il ne craignait pas de s'aventurer au milieu de ces flottilles de drifts et de packs.
Ce jour-là, il me dit :
« Monsieur Jeorling, ce n'est pas la première fois que j'ai voulu pénétrer dans la mer polaire, et sans y réussir. Eh bien, si je tentais
de le faire, alors que j'en étais réduit à de simples présomptions sur le sort de la Jane, que ne ferai-je pas, aujourd'hui que ces présomptions se sont changées en certitudes?...
— Je vous comprends, capitaine, et, à mon avis, l'expérience que vous avez de la navigation dans ces parages doit accroître nos chances
de succès.
— Sans doute, monsieur Jeorling! Cependant, au delà de la banquise, c'est encore l'inconnu pour moi, comme pour tant d'autres navigateurs !
— L'inconnu?... Non pas absolument, capitaine, puisque nous possédons les rapports très sérieux de Weddell, et,' j'ajoute, ■ ceux d'Arthur Pym.
— Oui!... je le sais!*.. Ils ont parlé de la mer libre...
— Est-ce que vous n'y croyez pas ?...
— Oui!..; j'y crois!... Oui!... Elle existe, et cela pour des raisons qui ont leur valeur. En effet, il est de toute évidence que ces masses, désignées sous les noms d'içe-fields et d'ice-bergs, ne sauraient se former en pleine mer. C'est un violent et irrésistible effort, provoqué par les houles, qui les détache des continents ou des îles des hautes latitudes. Puis, les courants les entraînent vers les eaux plus tempérées, où les chocs entament leurs arêtes, alors que la température désagrège leurs bases et leurs flancs soumis aux influences thermométriques.
— Cela me paraît l'évidence même, répondis-je. -
— Donc, reprit le capitaine Len Guy, ces masses ne sont point venues de la banquise. C'est en dérivant qu'elles l'atteignent, qu'elles la brisent parfois, qu'elles franchissent ses passes. D'ailleurs, il ne faut pas juger la zone australe d'après la zone boréale. Les conditions . n'y sont pas identiques. Aussi Cook a-t-il pu affirmer qu'il n'avait jamais rencontré dans les mers groënlandaïses l'équivalent des montagnes de glace de la mer antarctique, même à une latitude plus élevée.
— Et à quoi cela tient-il?... demandai-je,
— A ceci, sans doute, c'est que, dans les contrées boréales, l'influence'des vents du sud est prédominante. Or, ils n'y arrivent qu'après s'être chargés des brûlants apports de l'Amérique, de l'Asie, de l'Europe, et contribuent à relever la température de l'atmosphère. Ici les terres les plus rapprochées, terminées par les pointes du cap de Bonne-Espérance, de la Patagonie, de la Tasmanie, ne modifient guère les courants atmosphériques. C'est pourquoi la tem-
- pérature demeure plus uniforme sur ce domaine antarctique.
— C'est là une observation importante, capitaine, et elle justifie votre opinion relative à une mer libre,..
— Oui... libre... au moins sur une dizaine de degrés derrière la banquise. Donc, commençons par franchir celle-ci, et la plus grosse difficulté sera vaincue... Vous avez eu raison de dire, monsieur Jeorling, que l'existence de cette mer libre a été formellement reconnue par Weddell...
— Et par Arthur Pym, capitaine...
— Et par Arthur Pym. »
À partir du 15 décembre, les embarras de navigation s'accrurent avec le nombre des glaces. Toutefois, le vent continua d'être favorable, variant du nord-est au nord-ouest sans jamais accuser une tendance à tomber au sud. Pas une heure il ne fut question de louvoyer entre les ice-bergs et les ice-fîelds, ni de se tenir la nuit. sous petits bords, — opération toujours pénible et dangereuse. La brise fraîchissait parfois, et il était nécessaire de diminuer la voilure. On voyait alors la mer écumer le long des blocs, les couvrant d'embruns comme les rochers d'une île flottante, sans parvenir à suspendre leur marche.
Plusieurs fois, des angles de relèvement furent mesurés par Jem West, et de ses calculs il résultait que la hauteur de ces blocs était généralement comprise entre dix et cent toises.
Pour mon compte, je partageais l' opinion du capitaine Len Guy sur ce point, que de telles masses n'avaient pu se former que" le long d!un littoral, — peut-être celui d'un continent polaire. Mais,
très évidemment, ce continent devait être échancré par des baies, divisé par des bras de mer, entaillé par des détroits, qui avaient permis à la Jane d'atteindre le. gisement de l'île Tsalal.
Et n'est-ce pas, somme toute, cette existence de terres polaires qui entrave les tentatives des découvreurs pour s'élever jusqu'aux pôles arctique ou antarctique? Ne donnent-elles pas aux montagnes dé glace un point d'appui solide, dont celles-ci se 'détachent' à l'époque de la débâcle? Si les calottes boréales et australes n'étaient recbu- . vertes que par les eaux, peut-être les navires auraient-ils déjà su s'y
frayer passage?...
On peut donc affirmer que, lors de sa pénétration jusqu'au quatrevingt-troisième parallèle, le capitaine William Guy, delà Jane, soit que son instinct de navigateur, soit que le hasard l'eussent guidé, avait dû remonter à travers quelque large bras de mer.
Notre équipage ne laissa pas d'être très impressionné à voir la goélette s'engager au milieu de ces masses en mouvement, — les nouveaux du moins, puisque les anciens du bord n'en étaient plus a ces premières surprises. Il est vrai, l'habitude ne tarda pas à les blaser sur les inattendus' de cette navigation!
Ce qu'il convenait d'organiser avec le plus de soin, c'était une incessante surveillance. Aussi, entête du mât de misaine, Jeni West fit-il hisser un tonneau, — ce qu'on appelle le « nid de pie », — où • une vigie fut constamment de garde.
UHalbrane, servie par une brise ronde, filait avec rapidité; La température était supportable,— environ quarante-deux degrés (de 4° à 5° C. sur zéro). Le^ danger venait des brumes,' qui flottaient le plus souvent au-dessus de ces mers encombrées, et rendaient difficile d'éviter lès abordages. . '*■;■'.'.■'■"
Pendant la journée du 16, les hommes éprouvèrent d'extrêmes fatigues. Les packs et les drifts n'offraient entre eux que d'étroites passes, très découpées, avec des angles brusques, qui obligeaient à changer fréquemment les amures
Quatre ou cinq fois par heure retentissaient ces ordres :
LE CAPITAINE DUT RENONCER A TROUVER UN PASSAGE... ( Page 190.)
a Lofe tout!...
— Ai i*ive en grand ! »
L/honmie de barre ne chômait pas à la roue du gouvernail, tandis que les matelots ne cessaient de masquer le hunier, le perroquet, ou de ralinguerles voiles basses.
Dans ces circonstances, personne ne boudait à la besogne, et Hunt se distinguait entre tous.
Où cet homme. — marin dans l'âme, — se montrait le plus utile, c'était lorsqu'il s'agissait de porter un grelin sur des glaçons, de l'y fixer avec une ancre à jet pour le garnir au guindeau. afin que la goélette, halée lentement, parvint à doubler l'obstacle. Suffisait-il d'élonger des faux bras, afin de les tourner sur une saillie de bloc, Hunt se jetait dans le canot, le dirigeait au milieu des débris et débarquait sur leur surface glissante. Aussi, le capitaine Len Guy et son équipage tenaient-ils Hunt pour un matelot hors ligne. Mais ce qu'il y avait de mystérieux dans sa personne ne laissait pas d'exciter la curiosité au plus haut point.
- Plus d'une fois, il arriva que Hunt et Martin Holt embarquèrent, dans le même canot, pour quelque manœuvre périlleuse qu'ils accomplissaient de conserve. Si le maître-voilier lui donnait un ordre, Hunt l'exécutait avec autant de zèle que d'adresse. Seulement il ne lui répondait jamais.
A cette date, YHalbrane ne pouvait plus être éloignée de la banquise. Quelle continuât sa route en cette direction, elle ne tarderait certes pas à l'atteindre, et n'aurait plus qu'à y chercher un passage. Jusqu'alors, cependant, par-dessus les ice-fîelds, entre les sommets capricieux des ice-bergs, la vigie n'avait pu apercevoirune crête ininterrompue de glaces.
La journée du 16 exigea de minutieuses et indispensables précautions, car le gouvernail, ébranlé par des heurts inévitables, courait le risque d'être démonté.
En même temps, plusieurs chocs avaient été provoqués par les débris qui se frottaient contre les façons de la goélette, plus dange-
reux que ne l'étaient les gros blocs. En effet, lorsque ces derniers se jetaient sur les flancs du navire, il s'ensuivait des contacts violents, sans doute. Néanmoins, YHalbvane, solide de membrure et de bordage, n'avait à craindre ni d'être défoncée, ni, n'étant pas doublée, de perdre son doublage.
Quant au safre du gouvernail, JemWest le fit emboîter entre deux jumelles, puis consolider avec des espars appliqués à la tige, sorte de fourreau qui devait suffire à le préserver.
Il ne faudrait pas croire que les mammifères marins eussent abandonné ces parages, encombrés de masses flottantes de toutes grandeurs et de toutes formes. Les baleines s'y montraient en grand nombre, et, quel spectacle féerique, lorsque les colonnes d'eau s'échappaient de leurs évents! Avec les fîn-baeks et les hump-backs apparaissaient des marsouins de taille colossale, pesant plusieurs centaines de livres, et que Hearne frappait adroitement de son harpon, lorsqu'ils arrivaient à portée. Toujours bien reçus et appréciés, ces marsouins, après qu'ils avaient passé par les mains d'Endicott, habile accommodeur de sauces.
Quant aux habituels oiseaux antarctiques, pétrels, damiers, cormorans, ils filaient en bandes criardes, et c'était des légions de pingouins, rangés sur le bord des ice-fields, qui regardaient évoluer la goélette. Ceux-là sont -bien les véritables habitants de ces tristes solitudes, et la nature n'aurait pu créer un type plus en rapport avec les désolations de la zone glaciale.
Ce fut dans la matinée du 17 que l'homme du nid de pie signala enfin la banquise.
« Par tribord devant! -» cria-t-il.
A cinq ou six milles au sud se dressait une interminable crête, découpée en dents de scie, qui se profilait sur le fond assez clair du ciel, et le long de laquelle dérivaient des milliers de glaçons. Cette barrière, immobile, s'orientait du nord-ouest au sud-est, et, rien qu'en la prolongeant, la goélette gagnerait encore quelques degrés vers le sud.
Voici ce qu'il convient de retenir, si Ton veut se faire une idée très exacte des différences qui existent entre la banquise et la barrière de glace.
Cette dernière, je l'ai noté déjà, ne se forme point en pleine mer. Il est indispensable qu'elle repose sur une base solide, soit pour dresser ses plans verticaux le long d'un littoral, soit pour développer ses cimes montagneuses en arrière-plan. Mais si ladite barrière ne peut abandonner le noyau fixe qui la supporte, c'est elle, d'après les navigateurs les plus compétents, qui fournit ce contingent d'icebergs et d'ice-fîelds. de drifts et de packs, de floes et de brasbs. dont nous apercevions au large le cheminement interminable. Les côtes qui la soutiennent sont soumises à l'influence des courants descendus des mers plus chaudes. A l'époque des marées de syzygiesj dont la hauteur est parfois considérable, l'assiette de la barrière se mine, s'effrite, se ronge, et d'énormes blocs, — des centaines en quelques heures, — se détachent avec un fracas assourdissant, tombent dans la mer, plongent au milieu de remous formidables et remontent à la surface. Alors, les voilà devenus montagnes de glace, dont il émerge un tiers seulement, et qui flottent jusqu'au moment où l'influence climatérique des basses latitudes achève de les dissoudre.
Et, un jour que je m'entretenais à ce sujet avec le capitaine Len
Guy :
« Cette explication est juste, me répondit-il, et c'est pour cela que la barrière de glace oppose un infranchissable obstacle au navigateur, puisqu'elle a pour base un littoral. Mais il n'en est pas ainsi de la banquise. C'est en avant des terres, sur l'Océan même que celle-ci s'édifie par l'amalgame continu de débris en dérive. Soumise également aux assauts de la houle, au rongement des eaux plus chaudes pendant Tété, elle se disloque, des passes s'entr'ouvrent, et nombre de bâtiments ont déjà pu la prendre à revers..,
— Il est vrai, ai-je ajouté, elle n'offre pas une masse indéfiniment continue qu'il serait impassible de contourner...
— Aussi Weddell a-t-il pu en doubler l'extrémité, monsieur Jeorling, grâce, je le sais, à des circonstances exceptionnelles de température et de précocité. Or, puisque ces circonstances se présentent cette année, il n'est -pas téméraire, de dire que nous saurons, en
profiter.
— Assurément, capitaine. Et maintenant que la banquise est signalée...
— Je vais en rapprocher VHalbrane autant qu'il se pourra, monsieur Jeorling, puis la lancer à travers la première passe que nous parviendrons à découvrir. S'il ne s'en présente pas, nous essaierons de longer cette banquise jusqu'à son extrémité orientale, avec l'aide du courant qui porte en cette direction, et au plus près, tribord amures, pour peu que la brise se maintienne au nordest. »
A cingler vers le sud. la goélette rencontra des ice-fîelds de dimensions considérables. Plusieurs angles, relevés au cercle, avec la base mesurée par le loch, permirent de leur donner de cinq à six cents toises superficielles. Il fallut manœuvrer avec autant de précision que de prudence afin d'éviter d'être bloqué au fond de couloirs dont on ne voyait pas toujours l'issue.
Lorsque YHElbrane-ne se trouva plus qu'à trois milles de la banquise, elle mit en panne au milieu d'un large bassin qui lui laissait toute liberté de mouvement.
Une embarcation fut détachée du bord. Le capitaine Len Guy y descendit avec le bosseman. quatre matelots aux avirons et un à la barre. Elle se dirigea vers l'énorme rempart, y chercha vainement une passe à travers laquelle aurait pu se glisser la goélette. et, après trois heures de cette fatigante reconnaissance, rallia le bord.
Survint alors un grain de pluie neigeuse, qui fit tomber la température à trente-six degrés (2°, 22 C. sur zéro) et nous déroba la vue de la banquise.
Il devenait donc indispensable de mettre le cap au sud-est, et de
naviguer au milieu de ces innombrables glaçons, tout en prenant garde d'être drossé vers la barrière de glace, car de s'en élever ensuite eût présenté de sérieuses difficultés.
Jem West donna ordre de brasser les vergues de manière à serrer le vent d'aussi près que possible.
L'équipage opéra lestement, et la goélette, animée d'une vitesse de sept à huit milles, inclinée sur tribord, se lança au milieu des blocs épars sur sa route. Elle savait éviter leur contact, lorsque la rencontre lui eût été dommageable, et, lorsqu'il ne s'agissait que de minces couches, courait dessus et les déchirait avec sa guibre faisant office de bélier. Puis, après4 une série de frôlements, de craquements, dont frémissait parfois toute sa membrure, VHalbrane retrouvait les eaux libres.
L'essentiel était surtout de se garer de la collision des ice-bergs. Il n'y avait aucun embarras à évoluer par un ciel clair, qui permettait de manœuvrer à temps, soit pour accroître la vitesse de la goélette, soit pour la diminuer. Toutefois, avec les fréquentes brumes qui limitaient à une ou deux encablures la portée de la vue, cette navigation ne laissait pas d'être périlleuse.
Mais, sans parler de ces ice-bergs, est-ce que VHa,lbra,ne ne risquerait pas d'être abordée par les ice-fîelds?... Incontestablement, et qui ne l'a pas observé ne saurait imaginer quel degré de puissance possèdent ces masses en mouvement.
Ce jour-là, nous avons vu un de ces ice-fîelds, quoiqu'il ne fût animé que d'une médiocre vitesse, en heurter un autre qui était immobile. Eh bien, ce champ fut brisé sur ses arêtes, bouleversé à sa surface, presque entièrement anéanti. Il n'y eut plus qu'énormes débris montant les uns sur les autres, hummocks se dressant jusqu'à cent pieds de hauteur, calfs s'immergeant sous les eaux. Et cela peut-il surprendre, lorsque le poids de Tice-field abordeur se chiffre par plusieurs millions de tonnes?...
Vingt-quatre heures s'écoulèrent dans ces conditions, la goélette se tenant entre trois et quatre milles de la banquise. La ranger de
plus près, c'eût été s'engager à travers des sinuosités dont on n'aurait pu sortir. Non pas que l'envie en manquât au capitaine Len Guy, tant il craignait de ranger, sans l'apercevoir, l'ouverture de
quelque passe...
« Si j'avais une conserve, me dit-il, je longerais de plus près la banquise, et c'est un grand avantage que d'être à deux navires, lorsqu'on entreprend de telles campagnes!... Or, VHàlbrane est seule, et si elle venait à nous manquer... »
Néanmoins, tout en ne manœuvrant pas plus que ne le voulait la prudence, notre goélette s'exposait à de réels dangers. Après quelque parcours de cent toises, il fallait brusquement l'arrêter, modifier sa direction, et, parfois, juste au moment où son bout-dehors de beaupré allait buter contre un bloc. Pendant des heures aussi, Jem West était obligé de changer son allure, de se tenir sous petits bords, afin d'éviter le choc d'un ice-field.
Par bonne chance, le vent soufflait de l'est au nord-nord-est sans autre variation, et permettait de garder la voilure entre lé plus près et le largue. En outre, il ne fraîchissait pas. Mais, s'il eût tourné à la tempête, je ne sais ce que serait devenue la goélette, — ou, je ne le sais que trop : elle se fût perdue corps et biens.
Dans ce cas, en effet, nous n'aurions eu aucune possibilité de fuir, et YHalbra,ne eût fait côte au pied de la banquise.
Après une longue reconnaissance, le capitaine Len Guy dut renoncer à trouver un passage à travers cette muraille. En atteindre la pointe au sud-est, il n'y avait pas autre chose à tenter. Du reste, à suivre cette orientation, nous ne perdions rien en latitude. Et, en effet, dans la journée du 18, l'observation indiqua, pour la situation de YHalbrane, le soixante-treizième parallèle.
Je le répète, cependant, jamais navigation dans les mers antarctiques ne rencontra peut-être des circonstances plus heureuses, — précocité de la saison estivale, permanence des vents de nord, température que le thermomètre marquait à quarante-neuf degrés (9°44 C. sur zéro) en moyenne. Il va sans dire que nous jouissions
d'une clarté perpétuelle, et, vingt-quatre heures durant, les rayons solaires nous arrivaient de tous les points de l'horizon.
Aussi, les ice-bergs s'égouttaient-ils en multiples ruisseaux, qui creusaient leurs parois et se réunissaient en cascades retentissantes. En somme, il y avait à se garer des culbutes, lorsque le déplacement de leur centre de gravité, par suite de l'usure de la base immergée, venait à les culbuter. .
Deux ou trois fois encore, on se rapprocha de la banquise à moins de deux milles. Il était impossible qu'elle n'eût pas subi les influences climatériques, que des ruptures ne se fussent pas produites en quelques points.
Les recherches n'aboutirent pas, et il fallut se rejeter dans le courant de l'ouest à l'est.
Ce courant nous aidait, d'ailleurs, et il n'y avait à regretter que d'être emporté au delà du quarante-troisième méridien, vers lequel il y aurait nécessité de ramener la goélette, afin de mettre le cap sur l'île Tsalal. Dans ce cas, il est vrai, le vent d'est la reporterait vers son itinéraire.
Du reste, je dois faire observer que, pendant cette reconnaissance, nous n'avons relevé aucune terre ni apparence de terre au large, conformément aux cartes établies par les précédents navigateurs, — cartes incomplètes, sans doute, mais assez exactes dans leurs grandes lignes. Je ne l'ignore pas, des navires ont souvent passé là où des gisements de terres avaient été indiqués. Toutefois, ce n'était pas admissible en ce qui concernait l'île Tsalal. Si la Jane avait pu l'atteindre, c'est que cette portion de la mer antarctique était libre, et dans une année' aussi en avance, nous n'avions aucun obstacle à craindre en cette direction.
Enfin, le 19, entre deux et trois heures de l'après-midi, un cri de la vigie se fît entendre aux barres du mât de misaine.
« Qu'y a-t- il?... demanda Jem West.
— La banquise est coupée au sud-est...
— Et au delà?...
— Rien en vue. » .
Le lieutenant gravit les haubans, et, en quelques instants, il eut atteint le capelage du mât de hune.
En bas, tous attendaient, et avec quelle impatience!..* Si la vigie s'était trompée;., si quelque illusion. d'optique... Dans tous les cas lui, Jem West j ne ferait pas erreur!... *
Après dix minutes d'observation, — dix interminables minutes
sa voix claire descendit jusqu'au pont :
« Mer libre ! » cria-t-iL .
D'unanimes hurrahs lui répondirent. . ■ '
La goélette mit le cap au sud-est, en serrant le vent d'aussi près que possible. ' . ' '
Deux heures après, l'extrémité de la banquise était doublée, et devant nos regards, se développait une mer étincelante, entièrement dégagée de glaces.
Le bos^eman envoya par le fond une ligne... ■ Page \%.
u::e voix dans un rêve
Entièrement dégagée de glaces?... non. C'eût été trop tôt affirmer le fait. Quelques ice-bergs apparaissaient au loin, drifts et
packs dérivaient encore vers Test. Néanmoins, la débâcle avait battu son plein de ce côté, et la mer était bien libre, puisqu'un navire y pouvait librement naviguer.
Nul doute que ce fût dans ces parages, en remontant ce large bras de mer, sorte de canal creusé à travers le continent antarctique, que les bâtiments de .Weddell avaient rallié ce soixante-quatorzième degré de latitude, que la Jane devait dépasser d'environ six cents milles.
« Dieu nous est venu en aide, me dit le capitaine Len Guy, et
qu'il daigne nous conduire au but!
— En huit jours, ai-je répondu, notre goélette peut être en vue de
l'île Tsalal.
— ■ Oui... à la condition que les vents d'est persistent, monsieur Jeorling. Or; ne l'oubliez pas, en longeant la banquise jusqu'à l'extrémité orientale. YHalbrane s'est écartée de son itinéraire, et il faut la ramener -vers l'ouest.
— La brise est pour nous, capitaine...
— Et nous en profiterons, car mon intention est de me diriger sur l'îlot Bennet. C'est là que mon frère William a tout d'abord débarqué. Dès que nous aurons aperçu cet îlot, nous serons certains d'être en bonne route...
— Qui sait si nous n'y recueillerons pas de nouveaux indices, capitaine...
— Il se peut, monsieur Jeorling. Aujourd'hui donc, lorsque j'aurai pris hauteur et reconnu exactement notre position, nous mettrons le cap sur l'ilot Bennet. »
Il va sans dire qu'il y avait lieu de consulter le guide le plus sûr qui se trouvait à notre disposition. Je veux parler du livre d'Edgar Poe, — en réalité le récit véridique d'Arthur Gordon Pym.
Après l'avoir relu, ce récit, avec tout le soin qu'il méritait, voici la conclusion à laquelle je m'étais désormais arrête :
Que le fond fût vrai, que la Jane eût découvert et accosté l'île Tsalal, aucun doute à cet égard, pas plus que sur l'existence des six
survivants ■ du naufrage, à l'époque où Patterson avait été entraîné à la surface du glaçon en dérive. Cela, c'était la part du réel, du certain, de l'indubitable.
Mais une autre part ne devait-elle pas être mise au compte de l'imagination du narrateur, — imagination prestigieuse, excessive, déréglée, à s'en rapporter au portrait qu'il a fait de lui-même?... Et, d'avance, convenait-il de tenir pour certains les faits étranges qu'il prétend avoir observés au sein de cette lointaine Antarctide?... Devait-on admettre l'existence d'hommes et d'animaux bizarres?... Était-il vrai que le sol de cette île fût d'une nature spéciale, et ses eaux courantes d'une composition particulière?.,. Existaient-ils, ces gouffres hiéroglyphiques dont Arthur Pym donnait le dessin?... Était-ce croyable, que la vue de la couleur blanche produisît sur les insulaires un effet d'épouvante?... Et pourquoi pas, après tout, puisque le blanc, la livrée de l'hiver, la couleur des neiges, leur annonçait l'approche de la mauvaise saison, qui devait les enfermer dans une prison de glace?... Il est vrai, que penser de ces phénomènes insolites signalés au delà, les vapeurs grises de l'horizon, l'enténèbrement de l'espace, la transparence lumineuse des profondeurs pélagiques, enfin la cataracte aérienne, et ce géant blanc qui se dressait sur le seuil polaire?...
Là-dessus, je faisais mes réserves et j'attendais. Quant au capitaine Len Guy, il se montrait très indifférent à tout ce qui, dans le récit d'Arthur Pym, ne se rapportait pas directement aux abandonnés de l'île Tsalal. dont le salut était son unique et constante préoccupation.
Or, puisque j'avais sous les yeux le récit d'Arthur Pym, je me promettais de le contrôler pas à pas, d'en dégager le vrai du faux, le réel du fictif... Et ma conviction- était bien que je ne retrouverais pas trace des dernières étrangetés qui, à mon avis, avaient dû être inspirées par cet « Ange du bizarre » de l'une des plus suggestives nouvelles du poète américain.
A la date du 19 décembre, notre goélette se trouvait donc d'un
degré et demi plus, au sud que ne l'avait été la Jane dix-huit jours plus tard. De là cette conclusion que les circonstances, état de la' mer, direction du vent, précocité de la belle saison, nous avaient été extrêmement favorables.
Une mer libre — ou tout au moins navigable — s'étendait devant le capitaine Len Guy comme elle s'étendait devant le capitaine William Guy, et, derrière eux, la banquise développait du nordouest au nord-est ses énormes masses solidifiées.
En premier lieu, Jem West voulut reconnaître si le courant portait au sud dans ce bras de mer, ainsi que l'indiquait Arthur Pym. Sur son ordre, le bosseman envoya par le fond une ligne de deux cents brasses avec un poids suffisant, et il fut constaté que la direction du courant était la même, — en conséquence très propice à la marche de notre goélette.
À dix heures et, à midi, deux observations furent faites avec grande exactitude, le ciel étant d'une extraordinaire pureté. Les calculs donnèrent 74° 45' pour la latitude, et — ce qui ne pouvait nous surprendre — 39° 15' pour la longitude.
On le voit, le détour que nous avait imposé le prolongement de la banquise, la nécessité de la doubler par son extrémité orientale, avaient obligé YH&lbrsLne à se jeter d'environ quatre degrés dans Test. Son point établi, le capitaine Len Guy fit mettre le cap au sudouest, afin de revenir au quarante-troisième méridien, tout en gagnant vers le sud.
Je n'ai point à rappeler ici que les mots matin et soir, dont je me servirai faute d'autres, n'impliquaient ni un lever ni un coucher de soleil. Le disque radieux, décrivant sa spirale ininterrompue au-dessus de l'horizon, ne cessait d'éclairer l'espace. Quelques, mois plus tard, il disparaîtrait. Toutefois, durant la froide et sombre période de l'hiver .antarctique, le ciel serait presque quotidiennement illuminé par des aurores polaires. Peut-être serions-nous plus tard témoins de ces phénomènes d'une splendeur inexprimable, dont l'influence électrique se manifeste avec tant de puissance!
Perso une à L'arrière, — si ce n'est H mit au gouvernail... ( Pa-o ?u,\ )
A s'en rapporter au récit d'Arthur Pym, du I'r au ± janvier de Tannée 1828, la traversée de la Jane ne s'effectua pas sans de graves complications, dues au mauvais temps. Une forte tempête du nordest lança contre elle des glaçons qui faillirent briser son gouvernail. Elle eut encore sa route barrée par une épaisse banquise qui, heureusement, lui livra passage. En fin de compte, ce fut seulement dans la matinée du 5 janvier, par 73° 15' de latitude, qu'elle
franchit les derniers obstacles. Alors que la température de l'air était pour elle à trente-trois degrés (0°56 0. sur zéro), elle s'élevait pour nous à quarante-neuf degrés (9° 44 C. sur zéro). Quant à la déviation de l'aiguille de la boussole, elle se chiffrait par un nombre identique, soit 14° 28' vers l'est.
Une dernière remarque à faire pour indiquer mathématiquement la différence dans la situation respective des deux goélettes à cette date. Du 5 au 19 janvier, s'écoulèrent les quinze jours que la Jane mit à parcourir les dix degrés, — soit six cents milles, — ■ qui la séparaient de l'ile Tsalal, tandis que VHalbra,ne3 au 19 décembre, ne s'en trouvait plus qu'à sept degrés environ, soit quatre cents milles* Si le vent se maintenait de ce côté, la semaine ne s'achèverait pas sans que l'île eût été relevée, — ou tout au moins l'îlot Bennet, plus rapproché d'une cinquantaine de milles, près duquel le capitaine Len Guy comptait relâcher vingt-quatre heures.
La navigation se poursuivit dans d'excellentes conditions. A peine fallait-il éviter les quelques glaçons que les courants portaient vers le sud-ouest avec la vitesse d'un quart de mille à l'heure. Notre goélette les dépassait sans peine. Bien que la brise fût fraîche, Jem West avait établi les voiles hautes, et YHalbr&ne glissait doucement sur une mer à peine clapoteuse. Nous n'avions en vue aucun de ces icebergs qu'Arthur Pym apercevait à cette latitude, et dont certains mesuraient une hauteur de cent brasses, — en commencement de fusion, il est vrai. L'équipage n'était pas dans l'obligation de manœuvrer au milieu des brouillards qui gênèrent la marche de la J&ne. Nous ne subîmes ni les rafales de grêle et de neige qui l'assaillirent parfois, ni les abaissements de température dont les matelots eurent "à souffrir. Seulement de rares .floes dérivaient sur notre passage, quelques-uns chargés de pingouins comme des touristes naviguant à bord d'un yacht de plaisance, et aussi de phoques noirâtres, collés à ces surfaces blanches comme d'énormes sangsues. Au-dessus de cette flottille, se dispersait le vol incessant des pétrels, des damiers, des puflins noirs, des plongeons, des grèbes, des sternes, des
cormorans, de ces albatros à teinte fuligineuse des hautes latitudes. Sur la mer flottaient çà et là de larges méduses, parées des couleurs les plus tendres, s'étalant en ombrelles ouvertes. Quant aux poissons, dont les pêcheurs de la goélette purent faire ample provision, soit à la ligne, soit à la foëne, je citerai plus particulièrement des coryphènes, sortes de dorades géantes, longues de trois pieds, d'une chair ferme et savoureuse.
Le lendemain matin, après une nuit calme pendant laquelle la brise avait un peu molli, le bosseman me rejoignit, la figure riante, la voix fraîche, en homme qui ne s'inquiète guère des contingences de la vie.
« Bonjour, monsieur Jeorling, bonjour! s'écria-t-il. D'ailleurs, dans ces régions australes et à cette époque de Tannée, il ne serait pas permis de souhaiter le bonsoir, puisqu'il n'existe aucun soir ni de bonne ni de mauvaise qualité...
- — Bonjour, Hurliguerly, répondis-je, tout disposé à soutenir une conversation avec ce joyeux causeur
— Eh bien, comment trouvez-vous les mers qui se développent au delà de la banquise?..,
— Je les comparerais volontiers, répondis-je, aux grands lacs de la Suède ou de l'Amérique.
— Oui... sans doute... des lacs entourés d'ice-bergs en guise de montagnes !
— J'ajoute que nous ne pourrions désirer mieux, bosseman, et, à la condition que le voyage continue de la sorte jusqu'en vue de l'île Tsalal. . .
— Et pourquoi pas jusqu'au pôle, monsieur Jeorling?...
— Le pôle?,.. Il est loin, le pôle, et l'on ne sait guère ce qui s'y trouve!...
— On le saura lorsqu'on y sera allé, riposta le bosseman, et c'est même la seule manière de le savoir!
— Naturellement, Hurliguerly, naturellement*.. Mais VHalbrsuie n'est point partie pour découvrir le pôle sud. Si le capitaine Guy
parvient à rapatrier vos compatriotes de la Ja?ze, mon avis est qu'il aura accompli son œuvre, et je ne crois pas qu'il doive chercher à obtenir davantage.
— C'est entendu, monsieur Jeorling, c'est entendu!... Cependant, lorsqu'il ne sera plus qu'à trois ou quatre cents milles du pôle, n'aura-t-il pas la tentation d'aller voir le bout de l'axe sur lequel la Terre tourne comme un poulet à la broche?... répondit en riant le bosseman.
— Est-ce que cela vaudrait la peine de courir de nouveaux dangers, dis-je; et est-il si intéressantrde pousser jusque-là cette passion des conquêtes géographiques?...
— Oui et non, monsieur Jeorling. Je l'avoue, toutefois, d'avoir été plus loin que les navigateurs qui nous ont précédés, plus loin peut-être que n'iront jamais ceux qui nous suivront, cela serait de nature à satisfaire mon amour-propre de marin...
— Oui... vous pensez qu'on n'a rien fait tant qu'il reste à faire, bosseman...
— Comme vous dites, monsieur Jeorling, et si l'on nous proposait de nous enfoncer à quelques degrés plus loin que l'île Tsalal, ce n'est pas de moi que viendrait l'opposition.
— .Je ne crois pas que le capitaine Len Guy y puisse jamais songer, bosseman...
— Ni moi, répondit Hurliguerly, et dès qu'il aura recueilli son frère et les cinq matelots de la Jane> j'imagine que notre capitaine se hâtera de les ramener en Angleterre!
— C'est à la fois probable et logique, bosseman. D'ailleurs, si les anciens de l'équipage sont gens à aller partout où leur chef voudrait les conduire, je crois que les nouveaux s'y refuseraient. Ils n'ont point été recrutés pour une campagne si longue et si périlleuse, qui les entraînerait jusqu'au pôle...
— Vous avez raison, monsieur Jeorling, et, afin de les décider, il faudrait l'appât d'une forte prime par chaque parallèle franchi au delà de l'île Tsalal...
— Et même cela n'est pas certain, répondis-je.
— Non, car Hearne et les recrues des Falklands, — ils forment la majorité à bord, — espéraient bien qu'on ne parviendrait pas à franchir la banquise, que la navigation ne dépasserait guère le cercle antarctique! Aussi récriminent-ils déjà à se voir si loin!... Enfin, je ne sais trop comment les choses tourneront, mais ce Hearne est un homme à surveiller, et je le surveille ! »
Peut-être, en effet, y avait-il là, sinon un danger, du moins une complication pour l'avenir.
Pendant la nuit, — ou ce qui aurait dû être la nuit clu 19 au 20, — mon sommeil fut un instant troublé par un rêve bizarre- Oui ! ce ne pouvait être qu'un rêve! Pourtant, j'ai cru devoir le noter dans ce récit, car il témoigne, une fois de plus, des hantises dont mon cerveau commençait à être obsédé.
Par ces temps encore froids, après m'être étendu sur mon cadre, je m'enveloppais étroitement de mes couvertures. D'ordinaire, le sommeil, qui me prenait vers neuf heures du soir, durait sans discontinuer jusqu'à cinq heures du matin.
Je dormais donc, — et il devait être environ deux heures après minuit, — lorsque je fus réveillé par une sorte de murmure plaintif et continu.
J'ouvris — ou je m'imaginai ouvrir les yeux. Les volets des deux châssis étant rabattus, ma cabine était plongée dans une obscurité profonde.
Le murmure se reproduisant, je prêtai l'oreille, et il me" sembla qu'une voix, — une voix que je ne connaissais pas, — chuchotait ces mots :
« Pym... Pyni... le pauvre Pym! »
Évidemment, ce ne pouvait être qu'une hallucination... à moins que quelqu'un se fût introduit dans ma cabine, dont la porte n'était point fermée à clef?...
« Pym!... continua la voix. Il ne faut pas... il ne faut jamais oublier le pauvre Pym ! . . . »
Cette fois, je perçus très distinctement ces mots prononcés à mon oreille. Que signifiait cette recommandation, et pourquoi m'était-elle adressée?... Ne pas oublier Arthur Pym?... Mais, après son retour en Amérique, est-ce qu'il n'était pas mort... d'une mort soudaine et déplorable, dont personne ne connaissait ni les circonstances ni
les détails?...
Le sentiment me vint alors que je déraisonnais, et je me réveillai tout de bon, cette fois, avec le sentiment que je venais d'être troublé par un rêve d'une extrême intensité, dû à quelque trouble cérébral...
En un saut, je fus hors de mon cadre, et j'ouvris le volet de l'un des châssis de ma cabine...
Je regardai au dehors.
Personne à l'arrière de la goélette. — si ce n'est Hunt, debout à la roue du gouvernail, l'œil fixé sur l'habitacle.
Je n'avais qu'à me recoucher. C'est ce que je fis, et, bien qu'il me semblât entendre le nom d'Arthur Pym résonner plusieurs fois à mon oreille, je dormis jusqu'au matin.
Lorsque je me levai, il ne me restait de cet incident de la nuit qu'une très vague, très fugitive impression, qui ne tarda pas à s'éteindre.
En relisant, — le plus souvent, le capitaine Len Guy le faisait avec moi. — en relisant, dis-je, le récit d'Arthur Pym, comme si ce récit eût été le journal de YHalbmne. — je remarquai le fait suivant, mentionné à la date du 10 janvier :
Dans l'après-midi, il se produisit un accident très regrettable, et précisément dans cette partie de mer que nous traversions alors. Un Américain, originaire dé New-York, le nommé Peter Vredenburgh, l'un des meilleurs matelots de l'équipage de la Ja?ie,t glissa et tomba entre deux quartiers de glace, disparut et ne put être sauvé.
C'était la première victime de cette funeste campagne, et combien d'autres devaient encore être inscrites au nécrologe de la -malheureuse goélette!
A ce propos, le capitaine Len Guy et moi, nous finies cette remarque, que, d'après Arthur Pym, le froid avait été excessif pendant cette journée du -10 janvier, l'état atmosphérique très troublé, puisque les rafales du nord-est se succédaient sous forme de neige et de grêle.
Il est vrai, à cette époque, la banquise se dressait au loin vers le sud, — ce qui explique que la Jane ne l'eût pas encore doublée par l'ouest. A s'en rapporter au récit, elle n'y parvint que le 14 janvier. Une mer ce où il n'y avait plus un seul morceau de glace » se développait alors jusqu'à l'horizon, avec un courant d'un demi-mille par heure. La température était à trente-quatre degrés (1°1 1 C. sur zéro), et ne tarda pas à s'élever à cinquante et un degrés (10°56 C, sur zéro).
.C'était précisément celle dont jouissait l'Havane et, comme Arthur Pym, on aurait volontiers dit « que personne n'eût douté de la possibilité d'atteindre le pôle ! »
Ce jour-là, l'observation du capitaine de la J&ne avait donné 81° 21' pour la latitude et 42°, 5' pour la longitude. A quelques minutes d'arc près, ce relèvement se trouva être aussi le nôtre dans la matinée du 20 décembre. Nous marchions donc droit sur l'îlot Bennet. et- vingt-quatre heures ne s'écouleraient pas Bans qu'il eût été visible.
Je n'ai eu aucun incident à relater durant notre navigation en ces parages. Il ne se passa rien de particulier à bord de notre goélette, alors que le journal de la Jane, à la date du 17 janvier, enregistrait plusieurs faits assez curieux. Voici le principal, qui fournit à Arthur Pym et à son compagnon Dirk Peters une occasion de montrer leur dévouement et leur courage.
Vers trois heures de l'après-midi, la vigie avait reconnu la présence d'un banc de glace en dérive, — ce qui prouve que quelques glaçons avaient reparu à la surface de la mer libre. Sur ce banc reposait un animal de taille gigantesque. Le capitaine William Guy fit armer la plus grande des embarcations, dans laquelle prirent
place Arthur Pym, Dirk Peters et le second de la Jane, — précisément l'infortuné Patterson dont nous avions recueilli le corps entre •les îles du Prince-Edouard et de. Tristan d'Acunha.
L'animal était un ours de l'espèce arctique, mesurant quinze pieds dans sa plus grande longueur, le poil très rude, « frisant très serré » et d'une parfaite blancheur, le museau rond comme celui d'un bouledogue. Plusieurs coups de feu qui l'atteignirent ne suffirent pas à l'abattre. Après s'être jetée à la mer, la monstrueuse bête nagea vers l'embarcation, et, en s'y appuyant, elle l'eût fait chavirer, si Dirk Peters, s'élançant. ne lui eût. planté son couteau dans la moelle cpinicre. L'ours, ayant entraîné le métis, il fallut jeter une corde qui aida celui-ci à remonter à bord.
L'ours, rapporté sur le pont de la Ja?7e, ne présentait, sauf sa taille exceptionnelle, rien d'anormal, qui pût permettre de le ranger parmi les quadrupèdes étranges signalés, par Arthur Pym sur ces régions australes.
Cela dit, revenons à VH&lbrane.
La brise du, nord, qui nous. avait abandonnés,, lie reprit pas, et seul le courant drossait la goélette vers le sud. De là un retard que notre impatience. trouvait insupportâlDle.
Enfin, le 21, l'observation donna 82° 50' de latitude et 42° 20' de longitude ouest.
L'îlot Bennet. — s'il existait, — ne pouvait être éloigné maintenant...
Oui!.., il existait, cet îlot... et sur le gisement même indiqué par Arthur Pym.
En effet, vers six heures du soir, le cri d'un des hommes annonça une terre par bâbord devant.
L'ILOT BEXXET.
Hunt marchait un tOte. k Page? 10.)
L ILOT BENXLT.
L7/a?6rane, après avoir franchi huit cents milles environ depuis le cercle polaire, manœuvrait donc en vue de l'ilot Bennet! LVqui-
page avait grand besoin de repos, car, pendant les dernières heures. il s'était exténué à remorquer la goélette avec les canots sur une mer au calme blanc. Aussi remit-on le débarquement au lendemain, et je regagnai ma cabine.
Cette fois, aucun murmure ne troubla mon sommeil, et, dès cinq heures, je fus un des premiers sur le pont.
Il va sans dire que Jem West avait pris toutes les mesures de précaution qu'exigeait une navigation au milieu de ces parages suspects. La plus sévère surveillance régnait à bord. Les pierriers étaient chargés, les boulets et les gargousses montés, lès fusils et les pistolets en état, les filets d'abordage prêts à être hissés. On se souvenait que la Ja.ne avait été attaquée par les insulaires de l'île Tsalal. Notre goélette se trouvait alors à moins de soixante milles du théâtre de cette catastrophe.
La nuit s'était passée sans alerte. Le jour venu, pas une embarcation ne se montrait dans les eaux de VHàlbr&ne, pas un indigène sur les grèves. L'endroit paraissait désert, et, du reste, le capitaine William Guy n'y avait pas relevé trace d'êtres humains. On ne distinguait ni cases sur le littoral, ni fumée en arrière qui eût indiqué que l'îlot Bennet fût habité.
Ce que je vis de cet îlot, c'était, — ainsi que le marquait Arthur Pym, — une base rocheuse, dont la circonférence mesurait une lieue environ, et d'une aridité telle qu'on n'y apercevait pas le moindre indice de végétation.
Notre goélette était mouillée sur une seule ancre à un mille au nord.
Le capitaine Len Guy me fit observer qu'il n'y avait pas d'erreur possible sur ce gisement,
ce Monsieur Jeorling, me dit-il, apercevez-vous ce promontoire en direction du nord-est?...
— Je l'aperçois, capitaine.
- — N'est-il pas formé d'un entassement de roches qui figure des balles de coton roulé?...
En effet, et tel que cela est mentionné dans le récit.
Il ne nous reste donc plus qu'à débarquer sur le promontoire,
monsieur Jeorling. Qui sait si nous n'y rencontrerons pas quelque vestige des hommes de la Ja?ie, pour le cas où ils seraient parvenus à s'enfuir de l'île Tsalal?... »
Un mot seulement sur la disposition d'esprit dans laquelle nous étions tous à bord de YHalbrane.
À quelques encablures gisait cet îlot sur lequel Arthur Pym et William Guy avaient mis pied onze ans auparavant. Lorsque la Jane l'atteignit, elle était loin de se trouver dans des conditions favorables, puisque le combustible commençait à lui manquer et que des symptômes de scorbut se manifestaient chez son équipage. Au contraire, à bord de notre" goélette, la bonne santé des matelots faisait plaisir à voir, et si les recrues récriminaient entre elles, les anciens se montraient remplis de zèle et d'espoir, en pleine satisfaction d'être si près du but.
Quant à ce que devaient être les pensées, les désirs, les impatiences du capitaine Len Guy, on les devine... Il dévorait des yeux
l'îlot Bennet. Mais il y avait, un homme dont les regards s'y attachaient avec plus
d'obstination encore : c'était Hunt.
Depuis le mouillage, Hunt ne s'était pas couché sur le pont, comme il avait l'habitude de le faire, — pas même pour prendre deux ou trois heures de sommeil. Accoudé sur le bastingage de tribord à l'avant, sa large bouche serrée, son front creusé de mille plis, il n'avait pas quitté cette place, et ses yeux ne s'étaient pas détournés un seul instant du rivage.
Je1 rappelle, pour mémoire, que le nom de Bennet est celui de l'associé du capitaine de la Jane y et qu'il fut donné en son honneur à la première terre découverte sur cette partie de l'Antarctide.
Avant de quitter YHalbrane, Len Guy recommanda au lieutenant de ne pas se départir d'une minutieuse surveillance, — recommandation dont Jem West n'avait pas besoin- Notre exploration ne de-
vait exiger au plus qu'une demi-journée. Si le canot n était pas revenu clans' l'après-midi, il y aurait lieu d'envoyer la seconde embarcation à sa recherche.
« Prends garde également à nos recrues, ajouta le capitaine Len
Guy.
— Soyez sans inquiétude, capitaine, répondit le lieutenant. Et .même, puisqu'il vous faut quatre hommes aux avirons, choisissez-les parmi les nouveaux. Ce sera quatre mauvaises têtes de moins à
bord. »
L'avis était sage, car, sous l'influence déplorable de Hearne, le mécontentement de ses compagnons des Falklands montrait une tendance à s'accroître.
L'embarcation parée, quatre des nouveaux y prirent place à l'avant, .tandis que Hunt. sur sa demande, se mettait à la barre. Le capitaine Len Guy, le bosseman et moi, nous nous assîmes à l'arrière, tous bien armés, et l'on déborda afin de rallier le nord de l'îlot.
Une demi-heure plus tard, nous avions doublé le promontoire, qui, vu de près, ne présentait plus un entassement de balles roulées. Alors s'ouvrit la petite baie au fond de laquelle avaient accosté les canots de la Jaîie.
C'est vers cette baie que nous dirigea Hunt. .On pouvait d'ailleurs s'en fier à son instinct. Il manœuvrait avec une remarquable précision entre les pointes rocheuses qui affleuraient ça et là. C'était à croire qu'il connaissait cet atterrage...
L'exploration de l'îlot ne pouvait être de longue durée. Le capitaine William Guy y avait seulement consacré quelques heures, et aucun indice, s'il en existait, n'échapperait sans doute à nos recherches.
Nous débarquâmes, au fond de la baie, sur des pierres tapissées d'un maigre lichen. La marée déhalait déjà, laissant à découvert le fond de sable d'une sorte de grève, semée de blocs noirâtres, semblables à de grosses têtes de clous.
Le capitaine Len Guy me fît remarquer, sur ce tapis sablonneux,
quantité de mollusques à structure oblongue. dont la longueur variait de trois à dix-huit pouces, et gros de un à huit. Les uns reposaient sur leur côté aplati; les autres rampaient pour rechercher le soleil et se nourrir de ces animalcules auxquels est due la production du corail. Et3 en effet, à deux ou trois endroits, j'observai plusieurs pointes d'un banc en formation.
ce Ce mollusque, me dit le capitaine Len Guy. c'est celui qu'on appelle biche de mer, et qui est très apprécié des Chinois. Si j'attire votre attention là-dessus, monsieur Jeorling, c'est que ce fut dans le but de se procurer cette biche de mer que la Jane visita ces parages. Vous n'avez pas oublié que mon frère avait traité avec Too- Wit,le chef de l'ile Tsalal, pour la livraison de quelques centaines de piculs de ces mollusques, que des hangars furent construits près de la côte, que trois hommes y devaient s'occuper de la préparation de ce produit, pendant que la goélette continuerait sa campagne de découverte... Enfin vous vous rappelez dans quelles conditions elle fut attaquée et détruite... »
Oui ! tous ces détails étaient présents à ma mémoire, comme ceux qu'Arthur Pym donne relativement à- cette biche de mer. le gasteropeda, vulmonifera, de Cuvier. Il ressemble à une sorte de ver. de chenille, sans coquilles ni pattes, uniquement pourvu d'anneaux élastiques. Lorsqu'on a ramassé ces mollusques sur le sable, on les fend suivant leur longueur, on les débarrasse de leurs entrailles, on les lave, on les fait bouillir, on les enterre pendant quelques heures, on les expose ensuite à la chaleur du soleil : puis, une fois séchés et encaqués, on les expédie en Chine. Très estimés sur les marchés du Céleste Empire, au même titre que les nids d'hirondelles, considérés comme un fortifiant, ils sont vendus, en première qualité, jusqu'à quatre-vingt-dix dollars le picul. " — soit cent trente-trois livres et demie. — et non seulement à Canton, mais à Singapour, à Batavia, à Manille. .
Dès que nous eûmes atteint les roches, deux hommes furent laissés à la garde du canot. Accompagnés des deux autres, le. capitaine Len
Guy, le bosseman, Hunt et moi, nous prîmes direction vers le centre
de l'îlot Bennet.
Hunt marchait en tête, toujours silencieux, tandis que j'échangeais quelques mots avec le capitaine Len Guy et le bosseman. On eût véritablement dit qu'il nous servait de guide, et je ne pus retenir certaines observations à cet égard.
Peu importait, après tout. L'essentiel, c'était de ne pas rentrer à bord avant que la reconnaissance fût complète.
Le sol que nous foulions était extrêmement aride. Impropre à toute culture, il n'aurait pu fournir aucune ressource — même à des sauvages.
Comment y aurait-on pu vivre, puisqu'il ne produisait d'autre plante, qu'une sorte de raquette épineuse, dont les plus rustiques ruminants ne 'se fussent pas contentés? Si William Guy et ses compagnons n'avaient eu d'autre refuge que cet ilôt, après la catastrophe de la Jane, la faim les aurait depuis longtemps détruits jusqu'au dernier.
Du médiocre monticule qui s'arrondissait au centre de l'îlot Bennet. nos regards purent l'embrasser dans toute son étendue. Rien... rien nulle part... Mais peut-être avait-il conservé ça et là des empreintes de pied humain, des restes de foyer en cendres, des ruines de cases, — enfin des preuves matérielles que quelques hommes de la Jane y étaient venus?...
Aussi, désireux de le vérifier, résolûmes-nous de suivre le périmètre du littoral depuis le fond de la petite baie où le canot avait accosté...
En descendant du monticule. Hunt reprit les devants, comme s'il eût été convenu qu'il nous conduirait. Nous le suivions donc, tandis qu'il se dirigeait vers l'extrémité méridionale de l'îlot.
Arrivé à la pointe, Hunt promena son regard autour de lui, se baissa, et montra, au milieu de pierres éparses, une pièce de bois, à demi-rongée de pourriture.
« Je me souviens ! . . . m'écriai-je. Arthur Py m parle de cette pièce de
boiSj qui paraissait avoir appartenu à l'étrave d'une embarcation, de traces de sculptures...
— Parmi lesquelles mon frère crut découvrir le dessin d'une tortue... ajouta le capitaine Len Guy.
-±- En effet, repris-je, mais cette ressemblance fut déclarée douteuse par Arthur Pym. N'importe, puisque cette pièce de bois est encore à l'endroit même indiqué dans le récit, on doit en conclure que: depuis la relâche de la Jane, aucun équipage n'a pris pied sur l'îlot Bennet. J'estime que nous perdrions notre temps à y rechercher des vestiges quelconques. C'est à l'île Tsalal seulement que nous serons fixés...
— Oui... à l'île Tsalal ! » répondit le capitaine Len Guy.
Nous revînmes dans la direction de la baie, en longeant, près du relais de marées, la lisière rocheuse. En divers endroits se dessinaient quelques ébauches de banc de corail. Quant à l'a biche de mer, elle était en si grande abondance que notre goélette aurait pxx en embarquer tout une cargaison.
Hunt, silencieux, ne cessait de marcher les yeux baissés vers le sol.
Quant à nous, lorsque nos regards se portaient au large, ils n'apercevaient que l'immensité déserte. Vers le nord, YHalbrane montrait sa mâture balancée par un léger roulis. Vers le sud, aucune apparence de terre, et, dans tous les cas, ce n'est pas l'île Tsalal que nous aurions pu releA^er en cette direction, puisque son gisement la plaçait à trente minutes d'arc dans le sud, soit trente milles marins.
Ce qui resterait à faire, après avoir parcouru le contour de l'îlot; ce serait de revenir à bord et d'appareiller sans retard pour l'île Tsalal.
Nous remontions alors les grèves de l'est, Hunt, entête, à quelque dizaine de pas, lorsqu'il suspendit brusquement sa marche, et, cette fois, nous appela d'un geste précipité.
En un instant, nous fûmes près de lui.
Si Hunt n'avait témoigné aucune surprise au sujet de la pièce d^-
bois, son altitude changea, lorsqu'il se fut agenouillé devant un morceau de planche vermoulue, abandonnée sur le sable. Il la.tâtait de ses énormes mains, la palpait comme pour en sentir les aspérités. cherchant à sa surface quelques rayures qui pouvaient avoir une signification...
Cette planche, longue de cinq à six pieds, large de six pouces, en cœur de chêne, devait avoir appartenu à une embarcation d'assez grande dimension, — peut-être un navire de plusieurs centaines de tonneaux. La peinture noire qui la recouvrait autrefois avait disparu sous l'épaisse crasse déposée par les intempéries climatériques. Plus spécialement, elle semblait provenir du tableau d'arrière d'Un bâtiment.
Le" bosseman le fit remarquer.
« Oui... oui... répéta le capitaine Len Guy, elle faisait partie d'un tableau d'arrière! »
Hun t, toujours agenouillé, hochait sa grosse tête en signe d'assentiment.
<c Mais, répondis-je, cette planche n'a pu être jetée sur l'îlot Bennet qu'après un naufrage... Il faut que les contre-courants l'aient trouvée en pleine mer,' et...
— Si c'était?... » s'écria le capitaine Len Guy.
La même pensée nous était venue à tous les deux...
Et. quelle fut notre surprise, notre stupéfaction, notre indicible émotion, lorsque Hunt nous montra sept ou huit lettres inscrites sur la planche, — non point peintes, mais en creux et que Ton sentait sous le doigt...
Il n'était que trop aisé de reconnaître les lettres de deux noms, ainsi disposées sur deux lignes :