SECONDE PARTIE
La décision du capitaine Len Guy de quitter, dès le lendemain
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jm
le mouillage de l'île Tsalal et de reprendre la route du nord, cette campagne terminée sans résultat, ce renoncement à rechercher en une autre partie de la mer antarctique les naufragés de la goélette anglaise, — tout cela s'était tumultueusement présenté à mon
esprit.
Comment, les six hommes qui, à s'en rapporter au carnet de Patterson, se trouvaient encore, il y a quelques mois, dans ces parages, VHcLlbra,ne allait les abandonner?... Son équipage ne remplirait-il pas jusqu'au bout le devoir que l'humanité lui commandait?... Ne tenterait-il pas l'impossible pour découvrir le continent ou File sur lesquels les survivants de la Jane avaient peut-être réussi à se réfugier, en quittant cette Tsalal, devenue inhabitable depuis le tremblement de terre?...
Cependant nous n'étions qu'à la fin de décembre, "au lendemain du Christmas, presque au début de la belle saison. Deux grands mois d'été nous permettraient de naviguer à travers cette portion de l'Antarctide. Nous aurions le temps de revenir au cercle polaire avant la terrible saison australe... Et voilà que YHalbrane se préparait à mettre le cap au nord...
Oui, tel était bien le « pour » de la question. Il est vrai, — je suis forcé de l'avouer, — le « contre » s'appuyait sur une série d'arguments de réelle valeur.
Et d'abord, jusqu'à ce jour, VHalbrane n'avait point marché à l'aventure. En suivant l'itinéraire indiqué par Arthur Pym, elle se dirigeait vers un point nettement déterminé, — l'île Tsalal. L'infortuné Patterson l'affirmait, c'était sur cette île, d'un gisement connu, que notre capitaine devait recueillir William Guy et les cinq matelots échappés au guet-apens de Klock-Klock. Or, nous ne les avions plus trouvés à Tsalal, — ni personne de cette population indigène, anéantie dans on ne sait quelle catastrophe dont nous ignorions la date. Étaient-ils parvenus à s'enfuir avant ladite catastrophe, survenue depuis le départ de Patterson, c'est-à-dire depuis moins de sept à huit mois ?...-.,
Dans tous les cas; la question se réduisait à ce dilemme très simple :
Ou les gens de la Jane avaient succombé, et VH&lbrane devait repartir sans retard, ou ils avaient survécu, et il ne fallait pas abandonner les recherches.
Eh bien, si Ton s'en tenait au second terme du dilemme, que convenait-il de faire, si ce n'est de fouiller, île par île, le groupe de l'ouest signalé dans le récit, et que le tremblement de terre avait peut-être épargné?... D'ailleurs, à défaut de ce groupe, les fugitifs de l'île Tsalal n'avaient-ils pu prendre pied sur quelque autre partie de l'Antarctide ?... N'existait-il point de nombreux archipels au milieu de cette mer libre que l' embarcation d'Arthur Pym et du métis avait parcourue... jusqu'où, on ne savait?...
Il est vrai, si leur canot avait été entraîné au delà du quatre-vingtquatrième degré, où aurait-il pu atterrir, puisque nulle terre, ni insulaire ni continentale, n'émergeait de cette immense plaine liquide?... Au surplus, je ne cesse de le répéter, la fin du récit ne comporte qu étrangetés, invraisemblances, confusions, nées des hallucinations d'un cerveau quasi-malade... Ah! c'est maintenant que Dirk Peters nous eût été utile, si le capitaine Len Guy avait été assez heureux pour le découvrir dans sa retraite de l'Illinois, et s'il s'était embarqué sur VH&lbrsine !. . .
Donc, pour en revenir à la question, en cas qu'il fût décidé de continuer la campagne, vers quel point de ces mystérieuses régions notre goélette devrait-elle se diriger?... N'en serait-elle pas réduite, dirai-je, à mettre le cap sur le hasard ?. . .
Et puis, — autre difficulté. — ■ l'équipage de VHedbv&ne consentirait-il à courir les chances d'une navigation si remplie d'inconnu, à s'enfoncer plus profondément vers les régions du pôle, avec la crainte de se heurter contre une infranchissable banquise, lorsqu'il s'agirait de regagner les mers d'Amérique ou d'Afrique?...
En effet, quelques semaines encore, et l'hiver antarctique ramènerait son cortège d'intempéries et de froidures. Cette mer, actuellement libre, se congèlerait tout entière et ne serait plus navigable.
Or, d'être séquestré au milieu des glaces pendant sept ou huit mois, sans même être assuré d'accoster quelque part, cela ne ferait-il pas reculer les plus braves? La vie de nos hommes, leurs chefs avaient-ils le droit de la risquer pour cet infime espoir de recueillir les survivants de la Jane introuvés sur l'île Tsalal?...
C'est à cela qu'avait réfléchi le capitaine Len Guy depuis la veille. Puis, le cœur brisé, n'ayant plus aucun espoir de rencontrer son frère et ses compatriotes, il venait de commander, d'une voix que l'émotion faisait trembler :
« A demain le départ, dès la première heure! »
Et, à mon sens, il-lui fallait autant d'énergie morale pour revenir en arrière qu'il en avait montré pour aller en avant. Mais sa résolution était prise, et il saurait refouler en lui l'inexprimable douleur que lui causait l'insuccès de cette campagne.
En ce qui me' concerne, je l'avoue, j'éprouvais un vif désappointement, on ne peut plus chagriné que notre expédition finit dans ces conditions désolantes. Après m'être si passionnément attaché aux aventures de la Ja,ne, j'aurais voulu ne point suspendre les recherches, tant qu'il serait possible de les continuer à travers les parages de l'Antarctide.-.
Et. à notre place, combien de navigateurs auraient eu à cœur de résoudre le problème géographique du pôle austral ! En effet, YHalbrane s'était avancée au delà des régions visités par les navires de Weddellj puisque l'île Tsalal gisait à moins de sept degrés du point où se croisent les méridiens. Aucun obstacle ne semblait s'opposer à ce qu'elle pût s'élever aux dernières latitudes. Grâce à cette saison exceptionnelle, vents et courants la conduiraient peut-être à l'extrémité de Taxe terrestre, dont elle n'était éloignée que de quatre cents milles?... Si la mer libre s'étendait jusque-là, ce serait l'affaire de quelques jours,.. S'il existait un continent, ce serait l'affaire de quelques semaines,,. Mais, en réalité, personne de nous ne songeait au pôle sud, et ce n'était pas pour le conquérir que YHsXbr&ne avait affronté les dangers de l'Océan antarctique!
Et puis, en , admettant que le capitaine Len Guy, désireux de pousser plus loin ses investigations, eût obtenu l'acquiescement de Jem West, du bosseman et des anciens de l'équipage, est-ce qu'il aurait pu y décider les vingt recrues engagées aux Falklands, dont le sealing-master Hearne ne cessait d'entretenir les mauvaises dispositions?-.. Non! impossible au capitaine Len Guy de faire fond sur ces hommes en majorité dans l'équipage, et qu'il avait déjà conduits jusqu'à la hauteur de l'île Tsalal. Ils eussent assurément refusé de s'aventurer plus haut dans les mers antarctiques, et ce devait être une des raisons pour lesquelles notre capitaine avait pris la résolution de revenir vers le nord, malgré la profonde douleur qu'il en éprouvait?...
Nous considérions donc la campagne comme terminée, et que Ton juge de notre surprise, lorsque ces mots se firent entendre ;
« EtPym... le pauvre Pym?... »
Je me retournai...
C'était Hunt qui venait de parler.
Immobile près du rouf, cet étrange personnage dévorait l'horizon du regard...
À bord de la goélette, on était si peu habitué à entendre la voix de Hunt — peut-être étaient-ce même les premiers mots qu'il eût prononcés devant tous depuis son embarquement — que la curiosité ramena nos hommes près de lui. Son intervention inopinée n'annonçait-elle pas, — j'en eus une sorte de pressentiment, — quelque prodigieuse révélation?...
Un geste de Jem West renvoya l'équipage à l'avant. Il ne resta plus que le lieutenant, le bosseman, le maître-voilier Martin Holt, et le maître-calfat Hardie, qui se considérèrent comme autorisés à demeurer avec nous.
« Qu'as-tu dit?... demanda le capitaine Len Guy en s'approchant de Hunt.
— J'ai dit : Et Pym... le pauvre Pym?...
— Eh bien, que prétends-tu en nous rappelant le nom de l'homme
dont les détestables conseils ont entraîné mon frère jusqu'à cette île où la Jane a été détruite, où la plus grande partie de son équipage a été massacrée, où nous n'avons plus trouvé un seul de ceux qui y étaient encore il y a sept mois?. . . »
Et comme Hunt restait muet :
« Réponds donc! » s'écria le capitaine Len Guy, qui, le cœur ulcéré, ne pouvait se contenir.
L'hésitation de Hunt ne venait point de ce qu'il ne savait que répondre, mais, ainsi qu'on va le voir, d'une certaine difficulté à exprimer ses idées. Elles étaient très nettes cependant, bien que sa phrase fût entrecoupée, ses mots à peine reliés entre eux. Enfin, il avait une sorte de langage à lui, imagé parfois, et sa prononciation était fortement empreinte de l'accent rauque des Indiens du Far-West.
« Voilà... dit-il, je ne sais pas raconter les choses... Ma langue s'arrête... Comprenez-moi,., J'ai parlé de Pym... du pauvre Pym... n'est-ce pas?...
— Oui, répliqua le lieutenant d'un ton bref, et qu'as-tu à nous dire d'Arthur Pym ?. . .
— J'ai à dire... qu'il ne faut pas l'abandonner...
— Ne pas l'abandonner?... m'écriai-je.
— Non... jamais!... reprit Hunt, Songez-y... ce serait cruel... trop cruel!... Nous irons le chercher...
— Le chercher?..^ répéta le capitaine Len Guy.
— Comprenez-moi... c'est pour cela que j'ai embarqué à bord de VH&lbrane... oui... pour retrouver... le pauvre Pym?...
— Et où est-il donc, demandaï-je, si ce n'est au fond d'une tombe. . . dans le cimetière de sa ville natale?.. .
— Non... il est là où il est resté... seul... tout seul... répondit Hunt en tendant sa main vers le sud. et. depuis, onze fois déjà le soleil s'est levé sur cet horizon! »
Hunt voulait ainsi désigner les régions antarctiques, c'était évident... Mais que prétendait-il?...
a Est-ce que tu ne sais pas qu'Arthur Pym est mort?... dit le capitaine Len Guy.
— Mort!... répartit Hunt, en soulignant ce mot d'un geste expressif. Non!... écoutez-moi... je connais les choses... comprenezmoi ... Il n'est pas mort. . .
— Voyons, Hunt, repris-je... rappelez-vous... au dernier chapitre des aventures d'Arthur Pym, Edgar Poe ne raconte-t-il pas que sa fin a été soudaine et déplorable?, . . »
Il est vrai, de quelle façon s'était terminée cette vie si extraordinaire, le poète américain ne l'indiquait pas, et, j'y insiste, cela m'avait toujours semblé assez suspect! Le secret de cette mort allait-il donc m' être enfin révélé, puisque, à en croire Hunt, Arthur Pym ne serait jamais revenu des régions polaires?...
« Explique-toi, Hunt, ordonna le capitaine Len Guy, qui partageait ma surprise. Réfléchis... prends ton temps... et dis bien ce que tu as à dire ! » -
Et, tandis que Hunt passait sa main sur son front comme pour y recueillir de lointains souvenirs, je fis cette observation au capitaine Len Guy...
« Il y a quelque chose de singulier dans l'intervention de cet homme, et s'il n'est pas fou... »
À ces mots, le bosseman secoua la tête, car, pour lui, Hunt ne jouissait pas de son bon sens.
Celui-ci le comprit, et, d'une voix dure :
« Non... pas fou... s'écria-t-il. Les fous là-bas... dans la Prairie... on les respecte, si on ne les croit pas!... Et moi... il faut me croire ! . . . Non ! . . . Pym n'est pas mort ! . . .
— Edgar Poe l'affirme, répondis-je.
— Oui... je sais... Edgar Poe... de Baltimore... Mais... il n'a jamais vu le pauvre Pym... jamais...
— Comment! s'écria le capitaine Len Guy, ces deux hommes ne se connaissaient pas ?...
— Non !
— Et ce n'est pas Arthur Pym qui a raconté lui-même ses aventures à Edgar Poe?...
— Non... capitaine... non! répondit Hunt... Celui-là... à Baltimore... il n'a eu que les notes écrites par Pym depuis le jour où il s'était caché à bord du Gr&mpus... écrites jusqu'à la dernière heure... la dernière... comprenez-moi... comprenez-moi!... »
Évidemment, la crainte de Hunt était de ne pas être intelligible, et il le répétait sans cesse. D'ailleurs. — je ne puis en disconvenir. — ce qu'il déclarait semblait impossible à admettre. Ainsi, d'après lui, Arthur Pym ne serait jamais entré en relations avec Edgar Poe?... Le poète américain aurait seulement eu connaissance de notes rédigées jour par jour pendant toute la durée de cet invraisemblable voyage?...
« Qui donc a rapporté ce journal?... demanda le capitaine Len Guy en saisissant la main de Hunt.
— C'est le compagnon de Pym... celui qui l'aimait comme un fils, son pauvre Pym... le métis Dirk Peters... qui est revenu seul de là-bas...
— Le métis Dirk Peters?... m'écriai-je.
— Oui... ' . -
— Seul?...
— ■ Seul.
— Et Arthur Pym serait?...
— Là! » répondit Hunt d'une voix puissante, en se penchant vers ces régions du sud, où son regard restait obstinément attaché.
Une telle affirmation pouvait-elle avoir raison de l'incrédulité générale?... Non, certes! Aussi Martin Holt poussa-t-il Hurliguerly du coude, et tous deux parurent prendre Hunt en pitié, tandis que Jcm West l'observait sans exprimer son sentiment. Quant au capitaine Len Guy, il me fît signe qu'il n'y avait rien de sérieux à tirer de ce pauvre diable, dont les facultés mentales devaient être depuis longtemps troublées.
('et homme eût été Dirk Pelers en persan m1. ( I'a,pc ?i0.j
Et pourtant, lorsque j'examinais Hunt, je croyais surprendre une sorte de rayonnement de vérité qui s'échappait de ses yeux.
Alors je m'ingéniai à interroger Hunt. à lui poser des questions précises et pressantes, auxquelles il essaya de répondre par des affirmations successives, ainsi qu'on va le voir, et sans jamais se contredire.
« Voyons... demandai-je, après avoir été recueilli sur la coque du
Grsanpus avec Dirk Peters, Arthur Pym est bien venu à bord de la Ja?ze jusqu'à l'île Tsalal.?...
— Oui.
— Pendant une visite du capitaine William Guy au village de Klock-Klock, Arthur Pym s'est séparé de ses compagnons en même temps que le métis et un des matelots?...
— Oui... répondit Hunt, le matelot Allen... qui presque ausssitôt a été étouffé sous les pierres...
— Puis, tous deux ont assisté, du haut de la colline, à l'attaque et à la destruction de la goélette ?...
— Oui...
— Puis, à quelque temps de là, tous deux ont quitté l'île, après s'être emparés d'une des embarcations que les indigènes n'ont pu leur reprendre ?. . .
— Oui...
— Et, vingt jours plus tard, arrivés devant le rideau des vapeurs, tous deux ont été emportés dans le gouffre de la cataracte?... »
Hunt ne répondit pas d'une manière affirmative cette fois... hésitant, balbutiant des paroles vagues... Il semblait qu'il cherchât à raviver le feu de sa mémoire à demi éteinte... Enfin, me regardant et secouant la tête :
« Non... pas tous deux, répondit-il. Comprenez -moi... Dirk Peters... ne m'a jamais dit...
— Dirk Peters... interrogea vivement le capitaine Len Guy. Tu as connu Dirk Peters ?, . .
— Oui...
— Où.?...
— A Yandalia... État de rillinois.
— Et c'est de lui que tu tiens tous ces renseignements sur le voyage?...
— De lui.
— Et il était revenu seul... seul... de là-bas... après avoir laissé Arthur Pym ? . . .
— Seul.
— Mais parlez donc... parlez donc! » m'écriai-je.
En effet, je bouillais d'impatience. Quoi! Hunt avait connu Dirk Peters, et, grâce à lui, il savait des choses que je croyais condamnées à n'être jamais sues!... Il connaissait le dénouement de ces extraordinaires aventures!...
Et alors, par phrases entrecoupées, mais intelligibles, Hunt de répondre :
« Oui... là... un rideau de vapeurs... m'a souvent dit le métis... comprenez-moi... Tous deux, Arthur Pym et lui, étaient dans le canot de Tsalal... Puis... un glaçon... un énorme glaçon est venu sur eux,.. Au choc, Dirk Peters est tombé à la mer... Mais il a pu s'accrocher au glaçon... monter dessus... et... comprenez-moi... il a vu le canot dériver avec le courant, loin... bien loin... trop loin!... En vain Pym chercha-t-il à rejoindre son compagnon... Il n'a pas pu... Le canot s'en allait... s'en allait!... Et Pym... le pauvre et cher Pym a été emporté... C'est lui qui n'est pas revenu... et il est là... toujours là!... »
En vérité, cet homme eût été Dirk Peters en personne qu'il n'aurait pas parlé avec plus d'émotion, plus de force, plus de cœur, du « pauvre et cher Pym ! »
Cependant, le fait était acquis. — et pourquoi en aurions-nous douté? — c'était donc devant ce rideau de vapeurs qu'Arthur Pym et le métis avaient été séparés l'un de l'autre?...
Il est vrai, si Arthur Pym avait continué à s'élever vers de plus hautes latitudes, comment son compagnon Dirk Peters avait-il pu revenir vers le nord... revenir au delà de la banquise... revenir au delà du cercle polaire... revenir en Amérique, où il aurait rapporté ces notes qui furent communiquées à Edgar Poe?...
Ces diverses questions furent minutieusement posées à Hunt, et il répondit à toutes, conformément, ■ — disait-il, — à ce que lui avait maintes fois raconté le métis.
D'après ce qu'il nous apprit, Dirk Peters avait dans sa poche le
carnet d'Arthur Pym, lorsqu'il s'accrocha au glaçon, et c'est ainsi que fut sauvé le journal que le métis mit à la disposition du romancier américain.
cf Comprenez-moi... répétait, Hunt, car je vous dis les choses telles que je les tiens de Dirk Peters... Tandis que la dérive l'entraînait, il cria de toutes ses forces... Pym; le pauvre Pym avait déjà disparu au milieu du rideau de vapeurs... Quant au métis, en se nourrissant de poissons crus qu'il put prendre, il fut ramené par un contrecourant à l'île Tsalal, où il débarqua à demi mort de faim...
— A l'île Tsalal ?... s'écria le capitaine Len Guy. Et depuis combien de temps l'avait-il quitté?...
— Depuis trois semaines... oui... trois semaines au plus... m'a déclaré Dirk Peters ...
— Alors il a dû retrouver ce qui restait de l'équipage de la Jane... demanda le capitaine Len Guy. mon frère William et ceux qui avaient survécu avec lui ?.. .
— Non... répondit Hunt. et Dirk Petcrs a toujours cru qu'ils avaient péri jusqu'au dernier... oui... tous!... Il n'y avait plus personne sur l'île...
— Personne?,., répétai-je, très surpris de cette affirmation.
— Personne ! déclara Hunt.
— Mais la population de Tsalal?...
- — Personne,., vous dis-je... personne!... Ile déserte... oui!... déserte!... » '
Cela contredisait absolument certains faits dont nous étions sûrs. Après tout, il se pouvait que. lorsque Dirk Peters revint à l'île Tsalal, la population prise d'on ne sait quelle épouvante, eût déjà cherché refuge sur le groupe du sud-ouest, et que William Guy et ses compagnons fussent encore cachés dans les gorges de Klock- Klock. Cela expliquait comment le métis ne les avait pas rencontrés et aussi comment les survivants de la Jane n'avaient plus rien eu à craindre des insulaires pendant les onze années de leur séjour -sur l'île. D'autre. part, puisque Patterson les y avait laisses
sept mois auparavant, si nous ne les retrouvions plus3 c'est qu'ils avaient dû quitter Tsalal, où ils ne trouvaient plus à vivre depuis le tremblement de terre... «
« Ainsi, reprit le capitaine Len Guy, au retour de Dirk Peters, plus un habitant sur l'île?...
— Personne... répéta Hunt, personne... Le métis n'y rencontra pas un seul indigène...
- — Et alors que fit Dirk Peters?... demanda le bosseman.
— Comprenez - moi !... répondit Hunt. Une embarcation abandonnée était là... au fond de cette baie... contenant des viandes séchées et plusieurs barils d'eau douce. Le métis s'y jeta... Un vent du sud... oui... du sud... très vif, — celui qui. avec le contre-courant, avait ramené son glaçon vers l'île Tsalal. — l'entraîna pendant des semaines et des semaines... du côté de la banquise.,, dont il put traverser une passe... Croyez-moi... car je ne fais que répéter ce que m'a dit cent fois Dirk Peters... oui! une passe... et il franchit le cercle polaire...
— Et au delà?... questionnai-je.
— Au delà... il fut recueilli par un baleinier américain, le Sandy- Hook, et reconduit en Amérique. »
Voilà donc, en tenant le récit de Hunt pour véridique, — et il était possible qu'il le fût. — de quelle façon s'était dénoué, au moins en ce qui concernait Dirk Peters, ce terrible drame des régions antarctiques. De retour aux États-Unis, le métis avait été mis en relation avec Edgar Poe, alors éditeur du Southern Litera/ry Messenger, et des notes d'Arthur Pym était sorti ce prodigieux récit, non imaginaire comme on l'avait cru jusqu'alors, et auquel manquait le suprême dénouement.
Quant à la part de l'imagination dans l'œuvre de l'auteur américain, c'était sans doute les étrangetés signalées aux derniers chapitres, — à moins que, en proie au délire des heures finales, Arthur Pym eût cru voir ces prodigieux et surnaturels phénomènes à travers le rideau de vapeurs...
Quoi qu'il en soit, — ce fait était acquis, — jamais Edgar Poe n'avait connu Arthur Pym. C'est pourquoi, voulant laisser aux lecteurs une incertitude surexcitante, il l'avait fait mourir de cette mort « aussi soudaine que déplorable » dont il n'indiquait ni la nature ni la cause.
Cependant, si Arthur Pym n'était jamais revenu, pouvait-on raisonnablement admettre qu'il n'eût pas succombé à bref délai, après avoir été séparé de son compagnon.,, qu'il fût encore vivant, bien que onze années se fussent écoulées depuis sa disparition?...
« Oui... oui! » répondit Hunt,
Et il l'affirmait avec cette conviction que Dirk Peters avait fait passer dans son âme, alors que tous deux habitaient la bourgade de Vandalïa au fond de l'Illinois.
Maintenant, y avait-il lieu de se^demander si Hunt possédait toute sa raison?... N'était-ce pas lui qui, pendant une crise mentale, — je n'en doutais plus. — après s'être introduit dans ma cabine, avait murmuré ces mots à mon oreille :
« Et Pym... le pauvre Pym?... »
Oui!.., et je n'avais pas rêvé!,..
En résumé, si tout ce que venait de dire Hunt était vrai, s'il n'était que le fidèle rapporteur des secrets que lui avait confiés Dirk Peters, devait-il être cru. lorsqu'il répétait d'une voix à la fois impérieuse et suppliante :
ce Pym n'est pas mort ! . . . Pym est là !.. . Il ne faut pas abandonner le pauvre Pym! »
Lorsque j'eus fini de procéder à l'interrogatoire de Hunt, le capitaine Len Guy, profondément troublé, sortit enfin de cet état méditatif, et, d'une voix brusque, commanda :
« Tout l'équipage à l'arrière! »
Lorsque les hommes de la goélette furent réunis autour de lui, il dit:
« Ecoute-moi, Hunt, et songe bien à la gravité des demandes que
je vais te faire! ;>
Hunt, relevant la tête, promena son regard sur les matelots de YHalbrane.
ce Tu affirmes, Hunt, que tout ce que tu viens de dire sur Arthur Pym est vrai?...
— Oui, répondit Hunt, en accentuant d'un geste rude son affirmation.
— Tu as connu Dirk Peters...
— Oui.
— Tu as vécu quelques années avec lui dans l'Illinois ?...
— Pendant neuf ans.
— Et il t'a souvent raconté ces choses?...
— Oui.
— Et, pour ta part, tu ne mets pas en doute qu'il t'ait dit l'exacte vérité?...
— Non.
— Eh bien, n'a-t-il jamais eu la pensée que quelques-uns des hommes de la Jane eussent pu être restés sur l'île Tsalal?...
— Non.
— Il croyait que William Guy et ses compagnons avaient dû tous périr dans l'éboulement des collines de Rlock-Klock?...
— Oui... et... d'après ce qu'il m'a souvent répété... Pym le croyait aussi.
— Et où as-tu vu Dirk Peters pour la dernière fois?...
— A Vandalia.
— Il y a longtemps?...
— Deux ans passés.
— Et, de vous deux, est-ce toi... ou lui.., qui a le premier quitté Vandalia?... »
Il me sembla surprendre une légère hésitation chez Hunt au moment de répondre.
« Nous l'avons quitté ensemble... dit-il.
— Toi, pour aller?...
— Aux Falklands.
— Et lui?...
— Lui!,.. » répéta Hunt.
Et son regard vint, finalement, s'arrêter sur notre maître-voilier Martin Holt. — celui dont il avait sauvé la vie au péril de la sienne pendant la tempête.
<c Eh bien, reprit le capitaine Len Guy, comprends-tu ce que je te demande?...
— Oui.
— Réponds... alors!... Lorsque Dirk Peters est parti de rillinois a-t-il abandonné l'Amérique?...
— Oui.
— Pour aller?,.. Parle!...
— Aux Falklands !
— Et où est-il maintenant?...
— Devant vous ! »
Et je montrai- l'horizon -lu fu-.l .. ■ Pa^e -
Dirk Peters!., Hunt était le métis Dirk Peters... le dévoué compagnon d'Arthur Pym, celui que le capitaine Len Guy avait si long-
temps et si inutilement cherché aux États-Unis et dont la présence allait peut-être nous fournir une nouvelle raison de poursuivre cette campagne...
.Qu'il ait dû suffire de quelque flair au lecteur pour que, depuis bien des pages de mon récit, il eût reconnu Dirk Peters dans ce personnage de Hunt, qu'il se soit attendu à ce coup de théâtre, je ne m'en étonnerai pas, et j'affirme même que le contraire aurait lieu de me surprendre.
En effet, rien de plus naturel, de plus indiqué que. d'avoir fait ce raisonnement : Comment le capitaine Len Guy et moi, ayant si souvent lu le livre d'Edgar Poe, où le portrait physique de Dirk Peters "est tracé d'un crayon précis, comment n'avons-nous pas soupçonné que l'homme qui s'était embarqué aux Falklands et le métis ne faisaient qu'un?... De notre part, cela ne témoignait-il pas d'un manque de perspicacité?... Je l'accorde, et, pourtant, cela s'explique dans une certaine mesure.
Oui, tout trahissait chez Hunt une origine indienne, qui était celle de Dirk Peters, puisqu'il appartenait à la tribu des Upsarokas du Far-West, et cela aurait peut-être dû nous lancer sur la voie de la vérité. Mais, que Ton veuille bien considérer les circonstances dans lesquelles Hunt s'était présenté au capitaine Len Guy, circonstances qui ne permettaient pas de mettre son identité en doute* Hunt habitait les Falklands, très loin de l'Illinois, au milieu de ces matelots de toute nationalité qui attendent la saison de la pêche pour passer à bord des baleiniers... Depuis son embarquement, il s'était tenu, vis-à-vis de nous, sur une excessive réserve... C'était la première fois, que nous venions de l'entendre parler, et rien jusqu'alors, — du moins par son attitude, — n'avait induit à croire qu'il eût caché son véritable nom... Et, on vient de le voir, ce nom de Dirk Peters, il ne l'avait déclaré que sur les dernières instances de notre capitaine.
Il est vrai, Hunt était d'un type assez extraordinaire, un être assez à part, pour provoquer notre attention. Oui... cela me revenait
maintenant, — ses façons bizarres depuis que la goélette avait franchi le cercle antai^ctique, depuis qu'elle naviguait sur les eaux de cette mer libre.,, ses regards incessamment dirigés vers l'horizon du sud,., sa main qui, par un mouvement instinctif, se tendait dans cette direction... Puis, c'était l'îlot Bennet qu'il semblait avoir visité déjà, et sur lequel il avait ramassé un débris de bordage de la Jane, et, enfin 3 l'île Tsalal... Là, il avait pris les devants, et nous l'avions suivi comme un guide à travers la plaine bouleversée, jusqu'à remplacement du village de Klock-Klock, à l'entrée du ravin, près de cette colline où se creusaient les labyrinthes dont il ne restait aucun vestige... Oui... tout cela aurait dû nous tenir en éveil, faire naître — en moi au moins — la pensée que ce Hunt avait pu être mêlé aux aventures d'Arthur Pym ! . . .
Eh bien, non seulement le capitaine Len Guy, mais aussi son passager Jeorling avaient une taie sur l'œil !... Je l'avoue, nous étions deux aveugles, alors que certaines pages du livre d'Edgar Poe auraient dû nous rendre très clairvoyants !
En somme, il n'y avait pas à mettre en doute que Hunt fût réellement Dirk Peters. Quoique plus vieux de onze ans, il était encore tel que l'avait dépeint Arthur Pym. Il est vrai, l'aspect féroce dont parle le récit n'existait plus, et, d'ailleurs, d'après Arthur Pym luimême, ce n'était qu' « une férocité apparente ». Donc, au physique, rien de changé. — la petite taille, la puissante musculature, les membres « coulés dans un moule herculéen », et ses mains ce si épaisses et si larges qu'elles avaient à peine conservé la forme humaine »r et ses bras et ses jambes arquées, et sa tête d'une grosseur prodigieuse, et sa bouche fendue sur toute la largeur de la face, et « ses dents longues que les lèvres ne recouvraient jamais même partiellement ». Je le répète, ce signalement s'appliquait à notre recrue des Falklands. Mais on ne retrouvait plus sur. son visage cette expression qui, si elle était le symptôme de la gaieté, ne pouvait être que « la gaieté d'un démon! »
En effet, le métis avait changé avec l'âge; l'expérience, les à-coups
de la vie, les terribles scènes auxquelles il avait pris part, — incidents, comme le dit Arthur Pym, « si complètement en dehors du registre de l'expérience et dépassant les bornes de la crédulité des hommes ». Oui! cette rude lime des épreuves avait profondément usé le moral de Dirk Peters! N'importe! c'était bien le fidèle compagnon auquel Arthur Pym avait souvent dû son salut, ce Dirk Peters qui l'aimait comme son fils, et qui n'avait jamais perdu, non! jamais, l'espoir de le retrouver quelque jour au milieu des affreuses solitudes de l'Antarctide!
Maintenant, pourquoi Dirk Peters se cachait-il aux Falklands sous le nom deHunt, pourquoi; depuis son embarquement sur VHalbrane, avait-il tenu à conserver cet incognito, pourquoi n'avoir pas dit qui il était, puisqu'il connaissait les intentions du -capitaine Len Guy, dont tous les efforts allaient tendre à sauver ses compatriotes en suivant l'itinéraire de la Jane?...
Pourquoi?.., Sans doute parce qu'il craignait que son nom fût un objet d'horreur!,.. En effet, n'était-ce pas celui de l'homme qui avait été mêlé aux épouvantables scènes du Grampus,.. qui avait frappé le matelot Parker... qui s'était nourri de sa chair, désaltéré de son sang!... Pour qu'il eût révélé son nom, il fallait qu'il espérât que, grâce à cette révélation, YHalbv&ne tenterait de retrouver Arthur Pym ! . . .
Ainsi, après avoir vécu quelques années dans rillinois, si le métis était venu s'installer aux Falklands, c'était avec l'intention de saisir la première occasion qui s'offrirait à lui de retourner dans les mers antarctiques. En embarquant sur YHalbrane, il comptait décider le capitaine Len Guy, lorsqu'il aurait recueilli ses compatriotes surl'ile Tsalal, à s'élever vers de plus hautes latitudes, à prolonger l'expédition au profit d'Arthur Pym?... Et pourtant, que cet infortuné, après onze ans, fût de ce monde, quel homme de bon sens eût voulu l'admettre?... Au moins, l'existence du capitaine William Guy et de ses compagnons était-elle assurée par les ressources de l'île Tsalal, et, d'ailleurs, les notes de Patterson affirmaient qu'ils s'y trouvaient
encore lorsqu'il l'avait quittée . . . Quant à l'existence d'Arthur Pym...
Néanmoins, devant cette affirmation de Dirk Peters, — laquelle, je dois en convenir, ne reposait sur rien de positif, — mon esprit ne se révoltait pas comme il aurait dû le faire!... Non!... Et lorsque le métis cria : « Pym n'est pas mort... Pym est là... Il ne faut pas abandonner le pauvre Pym ! » ce cri ne laissa pas de me causer un trouble profond...
Et alors, je songeai à Edgar Poe, et je me demandais quelle serait son attitude, peut-être son embarras, si YHalbrane ramenait celui dont il avait annoncé la mort « aussi soudaine que déplorable!... »
Décidément, depuis que j'avais résolu de prendre part à la campagne de YHalbr&ne, je n'étais plus le même homme, — l'homme pratique et raisonnable d'autrefois. Gomment, à propos d'Arthur Pym, voici que je sentais mon cœur battre comme battait celui de Dirk Peters!... Quitter l'île Tsalal pour revenir au nord, vers l'Atlantique, l'idée me prenait que c'eût été se décharger d'un devoir d'humanité, le devoir d'aller au secours d'un malheureux, abandonné dans les déserts erlacés de l'Antarctide!...
Il est vrai, demander au capitaine Len Guy d'engager la goélette plus avant dans ces mers, obtenir ce nouvel effort de l'équipage, après tant de dangers déjà bravés en pure perte, c'eût été s'exposer à un retus, et, autotal, il ne m'appartenait pas d'intervenir en cette occasion?... Et, cependant, je le sentais, Dirk Peters comptait sur moi pour plaider la cause de son pauvre Pym!
Un assez long silence avait suivi la déclaration du métis. Personne, à coup sûr, ne songeait à suspecter sa véracité. Il avait dit : « Je suis Dirk Peters ; il était Dirk Peters. »
En ce qui concernait Arthur Pym, qu'il ne fût jamais revenu en Amérique, qu'il eût été séparé de son compagnon, puis entraîné avec le canot tsalalien vers les régions du pôle, ces faits étaient admissibles en eux-mêmes, et rien n'autorisait à croire que Dirk
Peters n'eût pas dit la vérité. Mais, qu'Arthur Pym fût encore vivant, comme le déclarait le métis, que le devoir s'imposât de se lancer à sa recherche, comme il le demandait, de s'exposer à tant
de nouveaux périls, c'était une autre question.
Toutefois, résolu à soutenir Dirk Peters, mais craignant de m'avancer sur un terrain où j'eusse risqué d'être battu, dès le début, je revins à l'argumentation très acceptable, en somme, qui remettait en cause le capitaine William Guy et ses cinq matelots dont nous n'avions plus trouvé trace à l'île Tsalal.
« Mes amis, dïs-je, avant de prendre .un parti définitif, il est sage d'envisager la situation de sang-froid. Ne serait-ce pas nous préparer d'éternels regrets, de cuisants remords, que d'abandonner notre expédition au moment peut-être où elle avait quelque chance d'aboutir?.,. Réfléchissez-y, capitaine, et vous aussi, mes compagnons. Il y a moins de sept mois, vos compatriotes ont été laissés en pleine vie par l'infortuné Patterson sur l'île Tsalal i... S'ils y étaient à cette époque, c'est que depuis onze ans, grâce aux ressources de l'île, ils avaient pu assurer leur existence, n'ayant plus à redouter ces insulaires, dont une partie avait succombé dans des circonstances que nous ne connaissons pas et dont l'autre s'était probablement transportée sur quelque île voisine... Ceci est l'évidence même, et je ne vois pas ce que l'on pourrait objecter à ce raisonnement... »
A ce que je venais de dire, personne ne répondit : il n'y avait rien à répondre.
« Si nous n'avons plus rencontré le capitaine de la- Jane et les siens, repris-je en m'animant, c'est que, depuis le départ de Patterson, ils ont été contraints d'abandonner l'île Tsalal... Pour quel motif?... A mon avis, c'est parce que le tremblement de terre l'avait si profondément bouleversée qu'elle était devenue inhabitable. Or, il leur aura suffi d'une embarcation indigène pour gagner avec le courant du nord, soit une autre île, soit quelque point du continent antarctique... Que les choses se soient passées ainsi, je ne crois pas trop m' avancer en l'affirmant... En tout. cas, ce que je sais, ce
que je répète, c'est que nous n'aurons rien fait, si nous ne continuons pas des recherches desquelles dépend le salut de vos compatriotes! »
J'interrogeai du regard mon auditoire... Je n'en obtins aucune réponse...
Le capitaine Len Guy, en proie à la plus vive émotion, courbait la tête, car il sentait que j'avais raison, que j'indiquais, en invoquant les devoirs de l'humanité, la seule conduite qu'eussent à tenir des gens de cœur !
« Et de quoi s'agit-il? déclarai-je, après un court silence ; de franchir quelques degrés en latitude, et cela , lorsque la mer est navigable, quand la saison nous assure deux mois de beau temps et que nous n'avons rien à redouter de l'hiver austral, dont je ne vous demande pas de braver les rigueurs!... Et nous hésiterions, alors que YHalbrsine est largement approvisionnée, que son équipage est valide, qu'il est au complet, qu'aucune maladie ne s'est introduite à bord!... Nous nous effrayerions de dangers imaginaires!,.. Nous n'aurions pas le courage d'aller plus avant... là... là!... »
Et je montrais l'horizon du sud, tandis que Dirk Peters le montrait aussi, sans prononcer une parole, d'un geste impératif qui parlait pour lui !
Toujours les yeux restaient fixés sur nous, et, cette fois encore, pas de réponse!
Assurément, la goélette saurait, sans trop d'imprudence, s'aventurer à travers ces parages pendant huit à neuf "semaines. Nous n'étions qu'au 26 décembre, et c'est en janvier, en février, en mars même, que les expéditions antérieures avaient été entreprises, — celles de Bellingshausen, de Biscoe, de Kendal, de Weddell, lesquels avaient pu remettre le cap au nord, avant que le froid leur eût fermé toute issue. En outre, si leurs navires ne s'étaient pas engagés aussi haut dans les régions australes qu'il s'agissait pour YHa,lbra,ne de le laire, ils n'avaient point été favorisés comme nous pouvions espérer de l'être en ces circonstances... . -.. -
Je fis valoir ces divers "arguments, gu étant une approbation dont personne ne voulait accepter la responsabilité...
Silence absolu, tous yeux baissés...
Et, cependant, je n'avais pas prononcé une seule fois le nom d'Arthur Pym, ni appuyé la proposition de Dirk Peters. C'est alors. que des haussements d'épaules m'auraient répondu... et peut-être, des menaces contre ma personne!
Je me demandais donc si, oui ou non, j'avais réussi à faire pénétrer chez mes compagnons cette foi dont me/- âme était pleine,- lorsque le capitaine. L'en: Guy prit la parole : : •■■*■■*.*- , • ■- . « Dirk Peters, ditril, : affirmes-tu qu'Arthur Pym et toi5 après votre départ de Tsalal, vous avez entrevu des terres dans la direction du' sud?... '■ ■ * '. ■ "
— Oui... des terres... répondit le métis... îles ou continent... comprenez-moi... et c'est là... je crois.,, je suis. sûr... que Pym... le pauvre Pym... attend que Ton vienne à son secours...
---"Là' où attendent*. peut-être -aussi William Guy^ et ses compagnons... » m'écriai-je, afin de ramener la discussion sur un meilleur terraim ■ .' ; . ." .'•::<■•'- ; • -. '.-. ''•:-] -. ■:*•/■
Et, de fait, ces terres entrevues, c'était un but, un but. qu'il serait facile d'atteindre!... UHâlbrane ne naviguerait pas à l'aventure... -Elle irait là où il était possible que se fussent réfugiés les survivants de la Jane/...
Le capitaine Len Guy ne reprit pas la parole, sans avoir réfléchi quelques instants. . . .. ,
« Et, au delà du quatre-vingt-quatrième degré, Dirk Peters, dit-il, est-ce vrai que l'horizon était fernié par ce rideau de vapeurs dont il est question "dans le récit?..'. L'as-tu vu... de tes yeux vu... et ces cataractes aériennes... et ce gouffre à travers lequel s'est perdue l'embarcation d'Arthur Pym?... » -,
Après nous avoir regardés les uns les autres, le métis secoua sa grosse tête.
$ Je ne sais... dit-il. Que me demandez- vous, capitaine?... Un
* qui t'a permis de parler? « (Page 25 S.)
Si?
rideau de vapeurs?... Oui... peut-être... et aussi des apparences de terre vers le sud... »
Évidemment, Dirk Peters n'avait jamais lu le livre d'Edgar Poe, et il est même probable qu'il ne savait pas lire. Après avoir communiqué le journal d'Arthur Pym, il ne s'était plus inquiété de sa publication. Retiré dans rillinois d'abord, aux Falklands ensuite, il ne se doutait guère du bruit qu'avait fait l'ouvrage ni du fantastique et invraisemblable dénouement donné par notre grand poète à ces étranges aventures ! . . .
Et, d'ailleurs, ne se pouvait-il qu'Arthur Pym, avec sa propension au surnaturel, eût cru voir ces choses prodigieuses, uniquement dues à sa trop imaginative cérébralité?...
Alors, et pour la première fois depuis le début de cette discussion, la voix de Jem West se fît entendre. Le lieutenant s'était-il rangé à mon opinion, mes arguments r avaient-ils ébranlé, conclurait-il pour la continuation de la campagne, je n'aurais pu le dire. Dans tous les cas, il se borna à demander :
« Capitaine... vos ordres?... »
Le capitaine Len Guy se retourna vers son équipage. Anciens et nouveaux l'entouraient, tandis que le sealing-master Hearne restait un peu en- arrière, prêt à intervenir, s'il jugeait son intervention nécessaire.
Le" capitaine Len Guy interrogea du regard le bosseman et ses camarades, dont le dévouement lui était acquis sans réserve. Releva-t-il dans leur attitude une sorte d'acquiescement à la continuation du voyage, je ne sais trop, car j'entendis ces mots chuchotes entre ses lèvres :
« Ah! s'il ne dépendait que de moi... si tous m'assuraient de leur concours ! »
En effet, sans une entente commune, on ne pouvait se lancer dans de nouvelles recherches.
Hearne prit alors la parole, — rudement.
« Capitaine, dit-il, voilà deux mois passés que nous avons quitté
les Falklands... Or, mes compagnons ont été engagés pour une navigation qui ne devait pas les conduire, au delà de la banquise, plus loin que l'île Tsalal...
— Cela n'est pas! s'écria le capitaine Len Guy, surexcité par cette déclaration de Hearne. Non... cela n'est pas!... Je vous ai recrutes tous pour une campagne que j'ai le droit de poursuivre jusqu'où il me plaira !
— Pardon, capitaine, reprit Hearne d'un ton sec, mais nous voici là où aucun navigateur n'est encore arrivé... où jamais un navire ne s'est risqué, sauf la Jane... Aussi, mes camarades et moi, nous pensons qu'il convient de retourner aux Falklands avant la mauvaise saison... De là, vous pourrez revenir à l'île Tsalal et même remonter jusqu'au pôle... si cela vous plait! »
Un murmure approbatif se fît entendre. Nul doute que le sealingmaster ne traduisît les sentiments de la majorité, qui était précisément composée des nouveaux de l'équipage. Aller contre leur opinion, exiger l'obéissance de ces hommes mal disposés à obéir, et, dans ces conditions, s'aventurer à travers les lointains parages de l'Antarctide, c'eût été acte de témérité, — plus même. — acte de folie, qui aurait amené quelque catastrophe.
Cependant Jem West intervint, en se portant sur Hearne, auquel il dit d'une voix menaçante :
« Qui t'a permis de parler?...
— Le capitaine nous interrogeait... répliqua Hearne. J'avais le droit de répondre. »
Et ces paroles furent prononcées avec une telle insolence que le lieutenant, — si maître de lui d'habitude, — allait donner libre cours à sa colère, lorsque le capitaine Len Guy, l'arrêtant d'un geste, s'en tint à dire :
« Calme-toi, Jem!... Rien à faire, à moins que nous soyons tous d -accord! »
Puis, s'adressant au bosseman :
,« Ton avis, Hurliguerly?...
— Il est très net, capitaine, répondit le bosseman. J'obéirai à vos ordres, quels qu'ils soient!... C;est notre devoir de ne point abandonner William Guy et les autres tant qu'il reste quelque chance de les sauver! »
Le bosseman s'arrêta un instant, tandis que plusieurs des matelots, Drap. Rogers, Gratian, Stem, Burry, faisaient des signes non équivoques d'approbation.
« Quant à ce qui concerne Arthur Pym... reprit-il.
— Il n'est pas question d'Arthur Pym, répliqua avec une extrême vivacité le capitaine Len Guy, mais* de mon frère William... de ses compagnons... »
Et, comme je vis que Dirk Peters allait protester, je lui saisis le bras, et, bien qu'il frémît de colère, il se tut.
Non ! ce. n'était pas l'heure de revenir sur le cas d'Arthur Pym. S'en fier à l'avenir, être prêt à profiter des aléas de cette navigation, laisser les hommes s'entraîner eux-mêmes, inconsciemment — ou même instinctivement, — je ne pensais pas qu'il y eût alors d'autre parti à prendre, Toutefois je crus devoir venir en aide à Dirk Peters par des moyens plus directs.
Le capitaine Len Guy avait continué d'interroger l'équipage. Ceux sur lesquels il pourrait compter, il voulait les connaître nominativement Tous les anciens acquiescèrent à ses propositions, et s'engagèrent à ne jamais discuter ses ordres, à le suivre aussi loin qu'il lui conviendrait.
Ces braves gens furent imités par quelques-unes des recrues, — trois seulement, qui étaient de nationalité anglaise. Néanmoins, le plus grand nombre me parut se ranger à l'opinion de Hearne. Pour eux la campagne de YH&lbrane était terminée à l'île TsalaL D'où refus de leur part de la continuer au delà, et demande formelle de remettre le cap au nord, afin de franchir la banquise à l'époque la plus favorable de la saison.,.
Ils étaient près d'une vingtaine à tenir ce langage, et nul doute que le sealing-master eût interprété leurs véritables sentiments.
Or, les contraindre quand même à prêter la main aux manœuvres de la goélette, lorsqu'elle se dirigerait vers le sud, c'eût été les provoquer à la révolte.
Il n'y avait plus, afin d'opérer un revirement chez ces matelots travaillés par Hearne, qu'à surexciter leurs convoitises, à faire vibrer la corde de l'intérêt.
Je repris donc la parole et, d'une voix ferme, qui n'eût autorise personne à douter du sérieux de ma proposition :
« Marins de YHalbrane, dis-je, écoutez-moi!,.. Ainsi que divers États l'ont fait pour les voyages de découverte dans les régions polaires, j'offre une prime à l'équipage de la goélette!... Deux mille dollars vous seront acquis par degré au delà du quatre-vingt-quatrième parallèle! »
Près de soixante-dix dollars à cliaque homme, cela ne laissait pas d'être tentant.
Je sentis que j'avais touché juste.
« Cet engagement, ajoutai-je, je vais le signer au capitaine Len Guy, qui sera votre mandataire, et les sommes gagnées vous seront versées à votre retour, quelles que soient les conditions dans lesquelles il se sera accompli. ■» ■ " .
J'attendis l'effet de cette promesse et, je dois le dire, ce ne fut pas long.
ce Hurrah!... » cria le bosseman, afin de donner l'élan à ses camarades, qui, presque unanimement, joignirent leurs hurrahs aux siens.
Hearne ne fit plus aucune opposition. Il lui serait toujours loisible d'aviser, lorsque de meilleures circonstances se présenteraient.
Le. pacte était donc conclu, et, pour arriver à mes fins, j'eusse sacrifié une somme plus forte.
Il est vrai, nous n'étions qu'à sept degrés du pôle austral, et, si VHalbrane devait s'élever jusque-là, il ne m'en coûterait jamais que quatorze mille dollars !
« Terre par tribord devant! » ( L'âge ~2fo. )
Dés la première heure, le vendredi 27 décembre, YHalbrane reprit la mer, cap au sud-ouest.
Le service du bord marcha comme d'habitude avec la même obéissance, la même régularité. Il ne comportait alors ni dangers ni fatigues: Le temps était toujours beau, la mer toujours calme. Si ces conditions ne changeaient pas, les germes d'insubordination, — je l'espérais du moins, — ne trouveraient pas à se développer, et les difficultés ne viendraient pas de ce chef. D'ailleurs, le cerveau tra-
vaille peu chez les natures grossières. Des hommes ignorants et ■ cupides ne s'abandonnent guère aux hantises de l'imagination. Confinés dans le présent, l'avenir n'est point pour les préoccuper. Seul le fait brutal, qui les met en face de la réalité, peut les tirer de leur insouciance.
Ce fait se produirait-il?...
En ce qui concerne Dirk Peters, son identité reconnue, il 'ne devait rien changer à sa manière d'être, il resterait aussi peu communicatif? Je dois noter que, depuis cette révélation, l'équipage 17e parut lui témoigner aucune répugnance à propos des scènes du Gv&mipuS) excusables après tout, étant données les circonstances... Et puis, pouvait-on oublier que le métis avait risqué sa vie pour sauver celle de Martin Holt?... Néanmoins, il allait continuer de se tenir à part, mangeant dans un coin, dormant dans un autre, « naviguant au large » de l'équipage!... Avait- il donc, pour se conduire de la sorte, quelqu'autre motif que nous ne connaissions pas, que l'avenir nous apprendrait peut-être?...
Ces vents persistants de la partie du nord, qui avaient poussé la Jane jusqu'à l'île Tsalal et le canot d'Arthur Pym à quelques degré;? au delà, favorisaient la marche de notre goélette. Amures à bâbord, et grand largue, Jem West put la couvrir de toile, en utilisant cette brise fraîche et régulière. Notre étrave fendait rapidement ces eaux transparentes, et non laiteuses, qui se dentelaient d'un long sillage blanc à l'arrière.
Après la scène de la veille, le capitaine Len Guy [avait été/ prendre quelques heures de repos. Et ce repos, de quelles obsédantes penjv' ( sées il avait dû être troublé, — d'une part, l'espérance attachée à de
nouvelles recherches, de l'autre, la responsabilité d'une telle expédition à travers l'Antarctide !
Lorsque je le rencontrai, le lendemain, sur le pont, alors que le lieutenant allait et venait à l'arrière, il nous appela tous les deux près de lui.
ce, Monsieur Jeorling, me dit-il, c'était la mort dans l'âme que je m'étais résolu à ramener notre goélette vers le nord ! ... Je sentais que je n'avais pas fait tout ce que je devais faire pour nos malheureux compatriotes!... Mais je comprenais bien que la majorité de l'équipage serait contre moi, si je voulais l'entraîner au delà de l'île Tsalal. ..
— En effet, capitaine, répondis-je, un commencement d'indiscipline s'est produit à bord et peut-être une révolte eût-elle fini par éclater...
— Révolte dont nous aurions eu raison, répliqua froidement Jem West, ne fût-ce qu'en cassant la tête à ce Hearne, qui ne cesse d'exciter les mutins.
— Et tu aurais bien fait, Jem, déclara le capitaine Len Guy. Seulement, justice faite, que fût devenu l'accord dont nous avons besoin?...
— Soit, capitaine, dit le lieutenant. Mieux vaut que les choses se soient passées sans violence!..'. Mais, à l'avenir, que Hearne prenne garde à lui !
— Ses compagnons, fit observer le capitaine Len Guy, sont maintenant appâtés par les primes qui leur ont été promises. Le désir du gain les rendra plus endurants et plus souples. La générosité de M. Jeorling a réussi là où nos prières eussent échoué, sans doute... Je l'en remercie...
— Capitaine, dis-je, lorsque nous étions aux Falklands, je vous avais fait connaître mon désir de m'associer pécuniairement à votre entreprise. L'occasion s'est présentée, je l'ai saisie, et je ne mérite aucun remerciement. Arrivons au but... sauvons votre frère William et les cinq matelots de la Jane... C'est tout ce que je demande. »
Le capitaine Len Guy me tendit une main que je serrai cordiale-
ment.
« Monsieur Jeorling, ajouta-t-il, vous avez remarqué que YHalbvcine ne porte pas cap au sud, bien que les terres entrevues par Dirk Peters, — ou tout au moins des apparences de terre, — soient situées dans cette direction. . .
— Je l'aï remarqué, capitaine.
— Et3 à ce propos, dit Jem West, n'oublions pas que le récit d'Arthur Pym ne contient rien de relatif à ces apparences de terre dans le sud, et que nous en sommes réduits aux seules déclarations
du métis.
— C'est vrai, lieutenant, ai-je répondu. Mais y a-t-il lieu.de suspecter Dirk Peters?... Sa conduite, depuis rembarquement, n'est-elle pas pour inspirer toute confiance?...
— Je n'ai rien à lui reprocher au point de vue du service. . . répliqua Jem West. ■ . .
— Et nous ne mettons en doute ni son courage ni son honnêteté, déclara le capitaine Len Guy. Non seulement la manière dont il s'est comporté à bord de YH&lbrane, mais aussi tout ce qu'il a fait, lorsqu'il naviguait abord du Ch-ampus d'abord, de la Jane ensuite, justifient la. bonne opinion...
— Qu'il mérite assurément! » ai-je .ajouté.
Et je ne sais pourquoi, j'étais enclin à prendre la défense du métis. Était-ce donc parce que, — je le pressentais, — il lui restait un rôle à jouer au cours de cette expédition, parce qu'il se croyait assuré de retrouver Arthur Pym... auquel décidément je m'intéressais à m'en étonner?
J'en conviens, toutefois, c'était en ce qui concernait son ancien compagnon que les idées de Dirk Peters pouvaient paraître poussées jusqu'à l'absurde. Le capitaine Len Guy ne laissa pas de le souligner.
ce Nous ne devons pas l'oublier, monsieur Jeorling, dit-il, le métis a conservé l'espoir qu'Arthur Pym, après avoir été entraîné à travers
Dirk Peters, debout à l'arriére... (Page -70.)
la mer antarctique, a pu aborder sur quelque terre plus méridionale... où il serait encore vivant!...
— Vivant... depuis onze années... dans ces parages polaires!...
répartit Jem West,
— C'est assez difficile à admettre, je l'avoue volontiers, capitaine, répliquai-je. Et pourtant, à bien réfléchir, serait-il impossible qu'Arthur Pym eût rencontré, plus au sud, une ile semblable à cette
Tsalal, où William Guy et ses compagnons ont pu vivre pendant le
même temps?...
— Impossible, non, monsieur Jeorling, probable, je ne le crois
guère !
— Et même, répliquai-je, puisque nous en sommes aux hypothèses, pourquoi vos compatriotes, après avoir abandonné Tsalal;.et entraînés par le même courant, n'auraient-ils pas rejoint Arthur Pym là où peut-être... »
Je n'achevai pas, car cette supposition n'eût pas été acceptée, quoi que je pusse dire, et il n'y avait pas lieu d'insister, en ce moment, sur le projet d'aller à la recherche d'Arthur Pym, lorsque les hommes de la Jane seraient retrouvés, si tant est qu'ils dussent l'être.
Le capitaine Len Guy revint alors au but de cet entretien, et, comme la conversation, avec ses digressions, avait « fait pas mal d'embardées », dirait le bosseman,' il convenait de la remettre en droit chemin.
« Je disais donc, reprit le capitaine Len Guy, que si je n'ai pas donné la route au sud, c'est que mon intention est de reconnaître d'abord le gisement des îles voisines de Tsalal, ce groupe qui est situé à l'ouest...
— Sage idée, approuvai-je, et peut-être acquerrons-nous, en visitant ces îles, la certitude que le tremblement de terre s'est produit à une date récente.,.
• — Récente... cela n'est pas douteux, affirma le capitaine Len Guy, et postérieure au départ de Patterson, puisque le second de la Jane avait laissé ses compatriotes sur l'île ! »
On le sait, et pour quelles sérieuses raisons, notre opinion n'avait jamais varié à cet égard.
« Est-ce que, dans le récit d'Arthur Pym, demanda Jem West, il n'est pas question d'un ensemble de huit îles?...
— Huit, répondis-je, ou du moins, c'est ce que Dirk Peters a entendu dire au sauvage que l'embarcation entraînait avec son compagnon et lui. Ce Nu-Nu a même prétendu que l'archipel était gou-
verné par une sorte de souverain, un roi unique, du nom de Tsalemon, qui résidait dans la plus petite des îles, et, au besoin, le métis nous confirmera ce détail.
— Aussi, reprit le capitaine Len Guy, comme il se pourrait que le tremblement de terre n'eût pas étendu ses ravages jusqu'à ce groupe et qu'il fût encore habité, nous nous tiendrons en garde aux approches du gisement...
— Qui ne saurait être éloigné, ajoutai-je. Et puis, capitaine, qui sait si votre frère et ses matelots n'auraient pas pris refuge sur l'une de ces îles ?. . . »
Éventualité admissible, mais peu rassurante, en somme, car ces pauvres gens fussent retombés entre les mains de ces sauvages, dont ils avaient été débarrassés durant leur séjour à Tsalal. Et, puis pour les recueillir, en cas que leur vie eût été épargnée, YH&lbr&ne ne serait-elle pas obligée d'agir par la force, et réussirait-elle dans sa tentative?...
« Jem, reprit le capitaine Len Guy, nous filons de huit à neuf milles3 et, en quelques heures, la terre sera sans doute signalée.., donne l'ordre de veiller avec soin.
— C'est fait, capitaine.
— Il y a un homme au nid de pie?...
— Dirk Peters lui-même, qui s'est offert.
— Bien. Jem, on peut s'en fier à sa vigilance...
— Et aussi à ses yeux, ajoutai-je, car il est doué d'une vue prodigieuse ! »
La goélette continua de courir vers l'ouest jusqu'à dix heures, sans que la voix du métis se fût fait entendre. Aussi je me demandais s'il en allait être de ces îles comme des Auroras ou des Glass que nous avions vainement cherchées entre les Falklands et la Nouvelle- Géorgie, Aucune tumescence n'émergeait à la surface de la mer, aucun linéament ne se dessinait à l'horizon. Peut-être ces îles étaient-elles de relief peu élevé, et ne les apercevrait-on que d'un ou deux milles?...
D'ailleurs, la brise mollit d'une manière sensible pendant la matinée. Notre goélette fut même drossée plus que nous le voulions par le courant du sud; Par bonheur, le vent reprit vers deux heures de l'après-midi, et Jem West s'orienta de manière à regagner ce que la dérive lui avait fait perdre.
Pendant deux heures Vlialbrane tint le cap en cette direction avec une vitesse de sept à huit milles, et pas la moindre hauteur n'apparut au large.
« Il n'est guère croyable que nous n'ayons pas atteint le gisement, me dit le capitaine Len Guy, car, d'après Arthur Pym, Tsalal appartenait à un groupe très vaste..,
— Il ne dit pas les avoir jamais aperçues pendant que la Jane était au mouillage,., fîs-je observer.
— Vous avez raison, monsieur Jeorling. Mais, comme je n'estime pas à moins de cinquante milles la route que YHsilbra/ne a parcourue depuis ce matin, et qu'il s'agit d'îles assez voisines les unes des autres...
— Alors, .capitaine, il faudrait en conclure, — ce qui n'est pas invraisemblable, — que le groupe d'où dépendait Tsalal a disparu en entier dans le tremblement de terre...
— Terre par tribord devant ! » cria Dirk Peters.
Tous les regards se portèrent de ce côté, sans rien distinguer à la surface de la mer. Il est vrai, posté en tête du mât de misaine, le métis avait pu apercevoir ce qui n'était encore visible pour aucun de nous. Au surplus, étant donnée la puissance de sa vue, son habitude d'interroger les horizons du large, je n'admettais pas qu'il se fût trompé.
En effet, un quart d'heure après, nos lunettes marines nous permirent de reconnaître quelques îlots épars à. la surface des eaux, toute rayée des obliques rayons du soleil, et à la distance de deux ou trois milles vers l'ouest.
Le lieutenant fit amener les voiles hautes, et VHalbrane resta sous la brigantine. la misaine-goélette et le grand foc.
Convenait-il, dès maintenant; de se mettre en défense, de monter les armes sur le pont, de charger les pierriers, de hisser les filets d'abordage?... Avant de prendre ces mesures de prudence, le capitaine Len Guy crut pouvoir, sans grand risque, rallier le gisement de plus près.
Quel changement avait dû se produire? Là où Arthur Pym indiquait qu'il existait des îles spacieuses, on n'apercevait qu'un petit nombre d'îlots — une dèmi-douzaine au plus, — émergeant de huit à dix toises. = .
En ce moment, le métis s qui s'était laissé glisser le long du galhauban de tribord, sauta sur le pont.
ce Eh bien! Dirk Peters, tu as reconnu ce groupe?... lui demanda le capitaine Len Guy.
— Le groupe?... répondit le métis en secouant la tête. Non... je n'ai vu que cinq ou six têtes d'îlots... Il n'y a là que des cailloux... pas une seule île !»
En effet, quelques pointes, ou plutôt quelques sommets arrondis, voilà tout ce qui restait de cet archipel — du moins de sa partie occidentale. Il était possible, après tout, si le gisement embrassait plusieurs degrés, que le tremblement de terre n'eût anéanti que les iles de l'ouest.
C'est, du reste, ce que nous nous proposions de vérifier, lorsque nous aurions visité chaque îlot et déterminé à quelle date ancienne ou récente remontait la secousse sismique dont Tsalal portait des traces indiscutables.
A mesure que s'approchait la goélette on pouvait aisément reconnaître ces miettes du groupe presque entièrement anéanti dans sa partie occidentale. La superfîcialité des plus grands îlots ne dépassait pas cinquante à soixante toises carrées, et celle des plus petits n'en comprenait que trois ou quatre. Ces derniers formaient un semis d'écueils que frangeait le léger ressac de la mer.
Il est entendu que YHalbraiie ne devait point s'aventurer à travers ces récifs qui eussent menacé ses flancs ou sa quille. Elle se borne-
rait à faire le tour du gisement, afin de constater si l'engloutissement de r archipel avait été complet. Toutefois, il serait nécessaire de débarquer sur quelques points, où il y aurait peut-être des indices à
recueillir.
Arrivé à une dizaine d'encablures du principal îlot, le capitaine Len Guy fit donner un coup de sonde. On trouva le fond par vingt brasses, — un fond qui devait être le sol d'une île immergée, dont la partie centrale dépassait le niveau de la mer d'une hauteur de cinq à six toises.
" La goélette s'approcha encore,, et, par cinq brasses, envoya son ancre. - *
Jem West avait songé à mettre en panne pendant le temps que durerait l'exploration de l'îlot. Mais, avec le vif courant qui portait au sud, la goélette aurait été prise par la dérive. Donc mieux valait mouiller dans le voisinage du groupe. La mer y clapotait à peine, et l'état du ciel ne faisait pressentir aucun changement atmosphérique.
Dès que l'ancre eut mordu, une des embarcations reçut le capitaine Len Guy, le bosseman, Dirk Peters, Martin Holt, deux hommes et moi.
Un quart de mille nous séparait du premier îlot. Il fut franchi rapidement à travers d'étroites passes. Les pointes rocheuses couvraient et découvraient avec les longues oscillations de la houle. Balayées, lavées et relavées, elles ne pouvaient avoir conservé aucun témoignage qui permit d'assigner une date au tremblement de terre. À ce sujet, je le répète, on sait qu'il n'y avait aucun doute dans notre esprit.
Le canot s'engagea entre les roches. Dirk Peters, debout à l'arrière, la barre entre ses jambes, cherchait à éviter les arêtes des récifs qui affleuraient çà et là.
L'eau, transparente et c$lme, laissait voir, non point un fond de sable semé de coquilles, mais des blocs noirâtres, tapissés de végétations terrestres, des touffes de ces plantes qui n'appartiennent
pas à la flore marine, et dont quelques-unes flottaient à la surface de la mer.
C'était déjà une preuve que le sol qui leur avait6 donné naissance s'était récemment affaissé.
Lorsque r embarcation eut atteint l'îlot, un des hommes largua le grappin dont les pattes rencontrèrent une fente. '
Dès qu'on eut halé sur l'amarre, le débarquement put s'opérer sans difficulté.
Ainsi donc, en cet endroit gisait une des grandes îles du- groupe, actuellement réduite à un ovale irrégulier, qui mesurait cent cinquante toises de circonférence et s'arrondissait à vingt-cinq ou trente pieds au-dessus du niveau de la mer.
« Est-ce que les marées s'élèvent quelquefois à cette hauteur? demandai-je au capitaine Len Guy.
— Jamais, me répondit-il, et peut-être découvrirons-nous, au centre de cet îlot, quelques restes du règne végétal, des débris d'habitations ou de campement...
— Ce qu'il y a de mieux à faire, dit le bosseman, c'est de suivre Dirk Peters qui nous a déjà distancés. Ce diable de métis est capable de voir de ses yeux de lynx ce que nous ne verrions pas ! »
En peu d'instants, nous fûmes tous rendus au point culminant de Filot.
Les débris n'y manquaient pas, ■ — probablement des débris de ces animaux domestiques dont il est question dans le journal d'Arthur Pym, — volailles de diverses sortes, canards cauwass-back; cochons d'espèce commune dont la peau racornie était hérissée de soies noires. Toutefois, — détail à retenir — il y avait entre ces ossements et ceux de l'île Tsalal, cette différence de formation, qu'ici l'entassement ne datait que de quelques mois au plus. Cela s'accordait donc avec l'époque récente admise par nous du tremblement de terre.
En outre, çà et là verdissaient des plants de céleris et de cochléarias, des bouquets de fleurettes encore fraîches.
« Et qui sont de cette année ! m'écriai-je. Aucun hiver austral n'a passé sur elles...
— Je suis de votre avis, monsieur Jeorling, répliqua Hurliguerly. Mais n'est-il pas possible qu'elles aient poussé là depuis le grand décliiquetage du groupe?.-.
— Cela me paraît inadmissible, » répondis-je3 en homme qui ne veut pas démordre de son idée.
En maint endroit végétaient aussi quelques maigres arbustes, sortes de coudriers sauvages, et Dirk Peters en détacha une branche imprégnée de sève.
A cette branche pendaient des noisettes, — pareilles à celles que son compagnon et lui avaient mangées lors de leur emprisonnement entre les fissures de la colline de Klock-Klock et au fond de ces gouffres hiéroglyphiques dont nous n'avions plus trouvé vestige à l'île Tsalal.
Dirk Peters tira quelques-unes de ces noisettes de leur gousse verte, et il les fit craquer sous ses puissantes dents qui eussent broyé des billes de fer.
Ces constatations faites, nul doute ne pouvait subsister sur la date du cataclysme, postérieure au départ de Patterson. Ce n'était donc pas à ce cataclysme qu'était dû l'anéantissement de cette partie de la population tsalalaise dont les ossements jonchaient les environs du village. Quant au capitaine William Guy et aux cinq matelots de la Jane, il nous paraissait démontré qu'ils avaient pu fuir à temps, puisque le corps d'aucun d'eux n'avait été retrouvé sur l'île.
Où avaient-ils eu la possibilité de se réfugier, après avoir abandonné Tsalal?...
Tel était le point d'interrogation sans cesse dressé devant notre esprit, et quelle réponse obtiendrait-il?... A mon avis, pourtant, il ne me semblait pas le plus extraordinaire de tous ceux qui surgis- ' saient à chaque ligne de cette histoire!
Je n'ai pas à insister davantage sur l'exploration du groupe. Elle exigea trente-six heures, car la goélette en fit le tour. A la surface
de ces divers îlots furent relevés les mêmes indices — plantes et débris, — qui provoquèrent les mêmes conclusions. A propos des troubles dont ces parages avaient été le théâtre, le capitaine Len Guy. le lieutenant, le bosseman et moi, nous étions en parfait accord sur ce qui concernait la complète destruction des indigènes. h'Halbrane n'avait plus à redouter aucune attaque, et cela méritait qu'on en tint compte.
Maintenant devions-nous conclure que William Guy et ses cinq matelots, après avoir gagné l'une de ces îles, eussent péri, eux aussi, dans l'engloutissement de cet archipel?,..
Voici, à ce sujet, le raisonnement que le capitaine Len Guy finit par accepter :
« A mon avis, dis-je, et pour me résumer, Téboulement artificiel de la colline de Klock-Klock a épargné un certain nombre des hommes de la Jane, — sept au moins en comprenant Patterson — et en outre le chien Tigre dont nous avons retrouvé les restes près du village. Puis, à quelque temps de là, lors de la destruction d'une partie de la population tsalalaise due à une cause que j'ignore, ceux des indigènes qui n'avaient pas succombé ont quitté Tsalal pour se réfugier sur les autres îles du groupe. Restés seuls, en parfaite sécurite, le capitaine William Guy et ses compagnons ont pu facilement vivre là où vivaient avant eux plusieurs milliers de sauvages. Des années s'écoulèrent, — dix à onze ans, — sans qu'ils fussent parvenus à sortir de leur prison, bien qu'ils aient dû l'essayer, je n'en doute pas, soit avec, une des embarcations indigènes, soit avec un canot construit de leurs propres mains. Enfin, il y a environ sept mois, après la disparition de Patterson, un tremblement de terre vint bouleverser l'île Tsalal et engloutir ses voisines. C'est alors, suivant moi, que William Guy et les siens, né la jugeant plus habitable, ont dû s'embarquer pour tenter de revenir au cercle antarctique. Très vraisemblablement cette tentative n'aura pas réussi, et, en fin de compte, sous l'action d'un courant qui portait au sud, pourquoi n auraient-ils pas gagné ces terres entrevues par Dirk Peteiv et
Arthur Pym. au delà du quatre-vingt-quatrième degré dé latitude? C'est donc en cette direction, capitaine, qu'il convient -de lancer VHalbr&ne. C'est en franchissant encore deux ou trois parallèles que nous aurons quelque chance de les retrouver. Le but est là, et qui de nous ne voudrait sacrifier même sa vie pour l'atteindre?.,.
— Dieu nous conduise, monsieur Jeorling! » répondit le capitaine Len Guy.
Et, plus tard, lorsque je fus seul avec le bosseman, celui-ci crut devoir me dire :
« Je vous ai écouté avec attention, monsieur Jeorling; et, je l'avoue, vous m'avez presque convaincu...
— Vous finirez par l'être tout à fait, Hurliguerly.
— Quand?...
— Plus tôt peut-être que vous ne le pensez ! »
Le lendemain, 29 décembre, dès six heures du matin, la goélette appareilla par une légère brise de nord-est, et, cette fois, elle mit le cap directement au sud.
Deî bander d'oiseaux animaient l'espace- (Pa:reC77 i
Dans la matinée,, le volume d'Edgar Poe sous les yeux, jV-n ai relu attentivement le vingt-cinquième chapitre. Il y est raconte que.
lorsque les indigènes voulurent les poursuivre, les deux fugitifs, accompagnés du sauvage Nu-Nu, étaient déjà à cinq ou six milles au large de la baie. Des six ou sept îles groupées dans l'ouest, nous venions de reconnaître qu'il ne restait plus que quelques vestiges
sous forme d'îlots.
Ce qui nous intéressait surtout dans ce chapitre, ce* sont ces lignes que j'ai à cœur de transcrire :
« En arrivant par le nord, sur la Ja,ne: — pour atteindre l'île Tsa- « lai. nous avions graduellement laissé derrière nous les régions « les plus rigoureuses de glace. — et, bien que cela puisse pa- « raître un absolu démenti aux notions généralement acceptées « sur l'océan antarctique, c'était là un fait que l'expérience ne nous « permettait pas de nier. Aussi, essayer — maintenant — de re- « tourner vers "le nord eût été folie, particulièrement à une pé- « rïode si avancée de la saison. Une seule route semblait encore « ouverte à l'espérance. Nous nous décidâmes à gouverner hardiment « vers le sud, où il y avait pour nous quelques chances de découvrir « d'autres îles, et où il était probable que nous trouverions un cli- « mat de plus en plus doux... »
Ainsi avait raisonné Arthur Pym, ainsi le devions-nous faire à fortiori. Eh bien, c'était le 29 février — l'année 1828 fut bissextile, — que les fugitifs se trouvèrent sur ï Océan « immense et désolé » au delà du quatre-vingt-quatrième parallèle. Or, nous n'étions qu'au 29 décembre. 'L'Halbrâne était en avance de deux mois sur l'embarcation qui fuyait l'île Tsalal, déjà menacée par l'approche du long hiver des pôles. D'autre part, notre goélette, bien approvisionnée, bien commandée, bien équipée, inspirait plus de confiance que cette embarcation d'Arthur Pym, ce canot à membrure d'osier, long d'une cinquantaine de pieds sur quatre à six de large, et qui n'emportait que trois tortues pour la nourriture de trois hommes.
J'avais donc bon espoir dans le succès de cette seconde partie do notre campagne. ..
Durant la matinée, les derniers îlots de l'archipel disparurent à
Tliorizon. La mer s'offrait telle que nous l'avions observée depuis l'îlot Bennet, — sans un seul morceau de glace, — et cela s'explique, puisque la température de l'eau marquait quarante-trois degrés (6°, 11 C. sur zéro). Le courant, très accentué, — quatre à cinq milles par heure, — se propageait du nord au sud avec une constante régularité.
Des bandes d'oiseaux^ animaient l'espace, — invariablement les mêmes espèces, alcyons, pélicans, damiers, pétrels, albatros. Toutefois, je dois l'avouer, ces derniers ne présentaient pas les dimensions gigantesques notées dans le journal d'Arthur Pym, et aucun ne poussait ce sempiternel tékéli-li, qui paraissait être d'ailleurs le mot le plus usité de la langue tsalalaisc.
Aucun incident à relater pendant les deux jours qui suivirent. On ne signala ni terre ni apparence de terre. Les hommes du bord firent de fructueuses pêches au milieu de ces eaux où pullulaient scares, merlucheSj raies, congres, dauphins de couleur azurée, et autres sortes de poissons. Les talents combinés d'Hurliguerly et d'Endicott varièrent agréablement le menu du carré et du poste de l'équipage, et je pense qu'il convenait de faire part égale aux deux amis dans cette collaboration culinaire.
Le lendemain. 1er janvier 1840, — encore une année bissextile, — un léger brouillard voila le soleil pendant les premières heures, et nous n'en conclûmes pas que ce fût l'annonce d'un changement dans l'état atmosphérique.
Il y avait alors quatre mois et dix- sept jours que j'avais quitté les Kerguelen, deux mois et cinq jours que VHalbrane avait quitté les Falklands.
Que durerait cette navigation?... Ce n'était pas ce qui me préoccupait, mais plutôt de savoir jusqu'où elle allait nous conduire à travers les parages antarctiques.
Je dois reconnaître ici qu'une certaine modification s'était manifestée dans la manière d'être du métis envers moi — sinon envers le capitaine Len Guy ou les hommes de l'équipage. Ayant, sans
doute, compris que je m'intéressais au sort d'Arthur Pym, il me recherchait, et, pour employer une expression vulgaire, « nous nous entendions », sans qu'il fût nécessaire d'échanger une seule parole. Parfois, cependant, il se départissait, vis-à-vis de moi. de son mutisme habituel. Lorsque le service ne le réclamait pas, il se glissait vers le banc où je m'asseyais volontiers, derrière le rouf. A trois ou quatre reprises, quelques tentatives d'entretien avaient été ébauchées entre nous. D'ailleurs, sitôt que le capitaine Len Guy, le lieutenant ouïe bosseman nous rejoignaient, il s'éloignait.
Ce jour-là, vers dix heures, Jem West étant de quart, et le capitaine Len Guy enfermé dans sa cabine, le métis longea la coursive à petits pas avec l'évidente intention de converser, — et sur quel sujet, on le devine sans peine.
Dès qu'il fut près du banc :
« Dirk Peters, dis-jë, afin d'entrer directement en matière, voulezvous que nous parlions de lui?... »
Les prunelles du métis flamboyèrent comme une braise sur laquelle on vient de souffler.
« Lui!... murmura-t-il.
— Vous êtes resté fidèle à son souvenir, Dirk Peters !
— L'oublier... monsieur?... Jamais!...
— Il est toujours là... devant vous...
— Toujours!... Comprenez-moi... tant de dangers courus ensemble!... Ça fait de vous des frères, non!... un père et son fils!... Oui!... je l'aime comme mon enfant!... Avoir été tous deux si loin... trop loin. . . lui. . . puisqu'il n'est pas revenu ! ... On m'a revu au pays d'Amérique, moi... mais Pym... le pauvre Pym... il est encore là-bas!... »
Les yeux du métis se mouillèrent de grosses larmes!... Et. comment ne se vaporisaient-elles pas à l'ardente flamme qui jaillissait de ses yeux?...
« Dirk Peters, lui demandai-je, vous n'avez aucune idée de la route qu'Arthur Pym et vous avez suivie à bord du canot depuis votre départ de l'île Tsalal?...
— Aucune, monsieur!... Le pauvre Pym ne possédait plus d'instruments... vous savez... des machines de marine... pour regarder le soleil... On ne pouvait pas savoir... Tout de même, pendant les huit jours, le courant nous a poussés vers le sud,., et le vent aussi... Bonne hrise et mer belle... Deux pagaies plantées sur le plat-bord en guise de mât... et nos chemises en guise de voile...
— Oui, répondis-je, des chemises de toile blanche, dont la couleur effrayait tant votre prisonnier Nu-Nu...
— Peut-être... Je ne me rendais pas bien compte... Mais si Pym l'a dit, il faut croire Pym ! »
Je n'en étais plus à savoir que quelques-uns des phénomènes décrits dans le journal rapporté aux États-Unis par lé métis ne semblaient pas avoir attiré son attention. Aussi m'entêtais-je à cette idée que ces phénomènes n'avaient dû exister que dans une imagination surexcitée outre mesure. Toutefois, je voulus presser plus vivement Dirk Peters à ce sujet.
« Et, pendant ces huit jours. ai-je repriSj vous avez pu pourvoir à votre nourriture ? . . .
— Oui... monsieur... et les jours après... nous et le sauvage... Vous savez..- les trois tortues qui étaient à bord... Ces bêtes, ça contient une provision d'eau douce... et leur chair est bonne... même crue... Oh! la chair crue... monsieur!.., »
En prononçant, ces derniers mots, Dirk Peters, baissant la voix comme s'il eût craint d'être entendu, jeta un rapide regard autour de lui...
Ainsi, cette âme frissonnait toujours à l'impérissable souvenir des scènes du £fra??ipus /.., On ne saurait se figurer l'effroyable expression peinte sur la figure du métis au moment où il parla de chair crue!... Et non pas l'expression d'un cannibale de l'Australie ou des Nouvelles-Hébrides j mais celle d'un homme qui éprouve une insurmontable horreur de lui-même !
Après un assez long silence, je ramenai la conversation vers son but.
-; kc N'est-ce pas le 1er mars, Dirk Peters, demandai-je, que, si je m'en rapporte au récit de votre' compagnon, vous avez, pour la première fois, aperçu le large voile d une vapeur grise, coupée de raies lumineuses et vacillantes... ■ ■ - ...--.■'
— .Je ne sais-plus;.", monsieur!... Mais'siPym l'a dit, il faut croire ce qu'a dit Pym! ■"' : ...
■: — Il ne vous a jamais parlé de rayons de feu qui tombaient du ci eh.. » repris-je, ne voulant pas me servir des mots « aurore polaire » que: le métis n'eût peut-être pas compris. " ..
J'en revenais ainsi à l'hypothèse que ces phénomènes pouvaient être dus à l'intensité des effluences électriques, si puissantes sous les hautes latitudes,—- en admettant qu'ils se fussent réellement
produits,
« Jamais... monsieur, ;dit Dirk Peters, non sans avoir réfléchi avant .'de répondre à ma question. >
— Vous n'avez pas remarqué, non plus, que la couleur de la mei\ s'altérait.... qu'elle perdait sa transparence..; qu'elle devenait blanche... qu'elle ressemblait à du lait... que sa surface se troublait autour de votre embarcation, ,.
- ^ Si cela était... monsieur..', je ne "sais^...- Comprenez-moi... Je n'avais plus la connaissance des choses... Le canot s'en allait... s'en allait... et ma tête avec... - -
: — Et puis,' Dirk Peters, cette poussière très fine qui tombait... fine. comme de la cendre... de la cendre blanche... - - -
— Je ne me rappelle pas,,,
— -Est-ce que'ce h-' était pas- delà neige?... - - - - •
— Dela.neige?... Oui.^.. non!... Il faisait chaude. Qu'a dit Pym ?,.. Il faut croire ce qu'a dit Pym! »,
Je compris bien qu'au sujet -de' -ces faits invraisemblables,- je n'obtiendrais, aucune -"explication, eh- continuant -d-interr-oger-le métis. A supposer qu'il eût observé les choses surnaturelles, relatées dans
les derniers chapitres du récit, il n'en avait plus conservé le souvenir.
DlliK PETEBS S'EN ALLA, ME LAISSANT EN PROIE A UNE INEXPRIMABLE
Émotion, [Page ?8L)
Et alors, à mi-voix :
» Mais Pym vous dira tout cela... monsieur... Lui sait... Moi je ne sais pas... Il a vu... et vous le croirez...
— Je le croirai, Dirk Peters, oui... je le croirai, répondis-je, ne voulant pas chagriner le métis.
— Et puis, nous irons à sa recherche, n'est-ce pas?...
— Je r espère...
— Après que nous aurons retrouvé William Guy et les matelots de la Jane?...
— Oui... après...
■ — Et même si nous ne les retrouvons "pas?...
— Même... en ce cas... Dirk Peters... Je pense que je déciderai notre capitaine...
— Qui ne refusera pas de porter secours à un homme,., un homme comme lui...
— Non... il ne refusera pas!... Et pourtant, ajoutai-je, si William Guy et les siens sont vivants, peut-on admettre qu'Arthur Pym...
— Vivant?.., oui!... vivant! s'écria le métis. Par le Grand Esprit de mes pères.., il l'est... il m'attend... mon pauvre Pym!.. ..Et quelle sera sa joie; lorsqu'il se jettera dans les bras de son vieux Dirk, — et à moi j- la mienne. . . quand je le sentirai là. , . là. . . »
Et la vaste poitrine de Dirk Peters se soulevait comme une mer houleuse...
Puis il s'en alla, me laissant en proie à une inexprimable émotion, tant je sentais ce qu'il y avait, dans le cœur de ce demi-sauvage, de tendresse pour son infortuné compagnon... pour celui qu'il appelait son enfant ! . , .
La goélette ne cessa de gagner vers le sud pendant les journées du 2, du 3 et du 4 janvier, sans relever aucune terre. Toujours, à l'horizon, la ligne périmétrique qui se dessinait sur le fond de la mer et du ciel. L'homme du nid de pie ne signala ni continent ni îles en cette partie de. l'Antarctide. Devait-on suspecter
l'assertion do Dirk Peters relativement aux terres entrevues? Les illusions d'optique sont si fréquentes en ces régions hyperaustra-
liennes!...
« Il est vrai, fis-je remarquer au capitaine Len Guy, que, depuis qu'il avait quitté l'île Tsalal, Arthur Pym ne possédait plus d'instruments pour prendre hauteur...
— Je le sais, monsieur Jeorling, et il est fort possible que les terres se trouvent dans l'est ou dans l'ouest de notre itinéraire. Ce qu'il y a de regrettable, c'est qu'Arthur Pym et Dirk Peters n'y aient point débarqué. Nous n'aurions plus aucun doute sur leur existence assez problématique, — je le crains, — et nous finirions par les découvrir...
— ■ Nous les découvrirons, capitaine, en remontant de quelques degrés au sud...
— Soit, mais je me demande, monsieur Jeorling, s'il ne serait pas préférable d'explorer ces parages compris entre le quarantième et le quarante-cinquième méridien...
— Le temps nous est mesuré, répondis-je assez vivement, et ce serait autant de jours perdus, puisque nous n'avons pas encore atteint la latitude où les deux fugitifs ont été séparés l'un de l'autre...
— Et, s'il vous plaît, quelle est-elle cette latitude, monsieur Jeorling?... Je n'en trouve pas indication dans le récit, et, pour cette raison qu'il était impossible de la calculer...
— Cela est certain, capitaine, comme il est certain que l'embarcation, de Tsalal a dû être entraînée très loin, si Ton s'en rapporte à ce passage du dernier chapitre.
Et, en effet, ce chapitre contenait ces lignes :
« Nous continuâmes notre route, sans aucun incident important pendant sept à huit jours peut-être ; et, durant cette période, nous dûmes avancer d'une distance énorme, car le vent fut presque toujours pour nous, et un fort courant nous poussa continuellement dans la direction que nous voulions suivre. »-
Le capitaine Len Guy connaissait ce passage, F ayant maintes fois lu. J'ajoutai :
« Il est dit « une distance énorme », et cela au 1er mars seulement. Or, le voyage s'est prolongé jusqu'au 22 du même mois, et, ainsi qu'Arthur Pym l'indique ensuite, « son canot se précipitait toujours vers le sud, sous l'influence d'un puissant courant d'une horrible vélocité », — ce sont ses propres expressions. De tout ceci, capitaine, ne peut-on tirer la conclusion...
— Qu'il est allé jusqu'au pôle, monsieur Jeorling?...
— Pourquoi non, puisque, à partir de l'île Tsalal, il n'en était plus qu'à quatre cents milles ?...
— Après tout, peu importe ! répondit le capitaine Len Guy. Ce n'est pas à la recherche d'Arthur Pym que nous conduisons VHalbmne, c'est à celle de mon frère et de ses compagnons. Onl-ils pu atterrir sur les terres entrevues, voilà ce qu'il s'agit uniquement de reconnaître. »
Sur ce point spécial, le capitaine Len Guy avait raison. Aussi, craignais-je sans cesse qu'il donnât l'ordre de porter vers l'est ou vers l'ouest. Toutefois, comme le métis affirmait que son embarcation avait couru au sud, que les terres dont il parlait gisaient clans cette direction, le cap de la goélette ne fut pas modifié. Ce qui m'aurait vraiment désespéré, c'eût été qu'elle ne se maintînt pas sur l'itinéraire d'Arthur Pym.
Du reste, j'avais la conviction que, si lesdites terres existaient, elles devaient se. rencontrer sous de plus hautes latitudes.
Il n'est pas indifférent de noter qu'aucun phénomène extraordinaire ne se manifesta au cours de cette navigation des 5 et 6 janvier. Nous ne vîmes rien de la barrière de vapeurs vacillantes, rien de l'altération des couches supérieures de la mer. Quant à la chaleur excessive de l'eau, et telle « que la main ne pouvait la supporter », — il fallait en beaucoup rabattre. La température ne dépassait pas cinquante degrés (10° C. sur zéro), élévation déjà anormale en cette partie de la zone antarctique. Et, bien que Dirk Peters ne cessât de
me répéter : ce II faut croire ce qu'a dit Pym ! » ma raison s'imposait une extrême réserve sur la réalité de ces faits surnaturels. Ainsi, il n'y eut ni voile de brunies, ni apparence laiteuse des eaux, ni chute de poussière blanche.
C'était également en ces parages que les deux fugitifs avaient aperçu un de ces énormes animaux blancs, qui causaient tant d'effroi aux insulaires de TsalaL Dans quelles conditions ces monstres passèrent-ils en vue de l' embarcation?... C'est ce que le récit négligeait d'indiquer. Au surplus, mammifères marins, oiseaux gigantesques, redoutables carnassiers des régions polaires, il ne s'en rencontra pas un seul sur la route de VHalbrane.
J'ajouterai que personne à bord ne subissait cette influence singulière dont parle Arthur Pym, cet engourdissement du corps et de l'esprit, cette indolence soudaine, qui rendaient incapable du moindre effort physique.
Et peut-être faut-il expliquer par cet état pathologique et physiologique, qu'il ait cru voir ces phénomènes, uniquement dus à quelque trouble des facultés mentales ?...
Enfin, le 7 janvier, — d'après Dirk Peters, et il n'avait pu l'estimer que par le temps écoulé, — nous étions arrivés à l'endroit où le sauvage Nu-Nu, étendu au fond du canot, avait rendu le dernier soupir. Deux mois et demi plus tard, à la date du 22 mars, se termine le journal de cet extraordinaire voyage. Et, c'est alors que flottaient d'épaisses ténèbres, tempérées par la clarté des eaux, qui réfléchissaient le voile de vapeurs blanches tendu sur le ciel...
Eh bien, VHalbrane ne fut témoin d'aucun de ces stupéfiants prodiges, et le soleil, inclinant sa spirale allongée, illuminait toujours l'horizon.
Et il était heureux que l'espace ne fût pas plongé dans l'obscurité, puisqu'il nous eût été impossible de prendre hauteur.
Ce jour-là, 9 janvier, une bonne observation donna — la longitude restant la même entre le quarante-deuxième et le quarante-troisième méridien, — donna, dis-je, 86°33' pour la latitude.
Ce fut en cet endroit, à s'en rapporter aux souvenirs du métis, que s'effectua la séparation des deux fugitifs, après le heurt du canot et du glaçon.
Mais une question se posait. Puisque ce glaçon, entraînant Dirk Peters, avait dérivé vers le nord, est-ce donc qu'il était soumis à Faction d'un contre-courant?...
Oui, cela devait être, car, depuis deux jours, notre goélette ne sentait plus l'influence de celui auquel elle avait obéi en quittant l'île Tsalal. Et pourquoi s'en étonner, lorsque tout est si variable en ces mers australes ! Très heureusement, la fraîche brise du nordest persistait, et YHalbrane: couverte de toile, continuait à s'élever vers de plus hauts parages, en avance de treize degrés sur les na.vires de Weddell et de deux degrés sur la Jane. Quant aux terres, — îles ou continent — que le capitaine Len Guy cherchait à la surface de cette immense mer, elles n'apparaissaient pas. Jcsentaisbien qu'il perdait peu à peu d'une confiance bien ébranlée déjà après tant de vaines recherches...
Quant à moi, j'étais obsédé du désir de recueillir Arthur Pym autant que les survivants de la Jane, Et pourtant, de croire qu'il eût pu survivre?... Oui!... je le sais!... C'était l'idée fixe du métis qu'il le retrouverait encore vivant ! . * • Et si notre capitaine eût donné l'ordre de revenir en arrière, je me demande à quelles extrémités Dirk Peters se fût porté!... Peut-être se serait-il précipité à la mer plutôt que de retourner vers le nord!... C'est pourquoi, lorsqu'il entendait la plupart des matelots protester contre cette navigation insensée, parler de virer cap pour cap, avais-je toujours la crainte qu'il s'abandonnât à quelque violence, — contre Hearne surtout, qui excitait sourdement à l'insubordination ses camarades des Falklands !
Cependant il convenait de ne pas laisser l'indiscipline et le découragement s'introduire à bord. Aussi, ce jour-là, désireux de remonter les esprits, le capitaine Len Guy, sur ma demande, fît-il réunir l'équipage au pied du grand mât, et il lui parla en ces termes :
« Marins de VH&lbrane, depuis notre départ de l'île Tsalal, la goélette a gagné deux degrés vers le sud, et je vous annonce, conformément à l'engagement signé par M. Jeorling, que quatre mille dollars, — soit deux mille dollars par degré, — vous sont acquis présentement,et seront payés au terme du voyage. »
Il y eut bien quelques murmures de satisfaction, mais point de liurrahs, si ce n'est ceux que poussèrent, sans trouver d'écho, le bosseman Hurliguerly et le cuisinier Endicott
« J'en conclus qu'ils sentent rapproche de riiiveL'..- » [ Page -*J0. )
UNE EMBARDEE.
Lors même que les anciens de l'équipage se fussent joints au bosseman et au maître-coq, au capitaine Len Guy, à Jem West et à
moi pour continuer la campagne, si les nouveaux décidaient de revenir, nous ne serions pas de force à l'emporter. Quatorze hommes, compris Dirk Peters, contre dix-neuf, c'était insuffisant. Et, d'ailleurs, eût-il été sage de compter sur tous les anciens du bord?... L'épouvante ne les prendrait-elle pas à naviguer au milieu de ces régions qui semblent en dehors du domaine terrestre?... Résisteraient-ils aux incessantes excitations de Hearne et de ses camarades?... Ne s'uniraient-ils pas à eux pour exiger le retour vers la banquise?...
Et, pour dire mon entière pensée, le capitaine Len Guy lui-même ne se lasserait-il pas de prolonger une campagne qui ne donnait aucun résultat?.*. Ne renoncerait-il pas bientôt à ce dernier espoir de sauver en ces lointains parages les matelots de la Jane?... Menacé par l'approche de l'hiver austral, des froids insoutenables, des tempêtes polaires auxquelles ne pourrait résister sa goélette, ne donnerait-il pas enfin ordre de virer de bord?... Et de quel poids pèseraient mes arguments, mes adjurations, mes prières, lorsque je serais seul à les formuler?...
Seul?... non pas!... Dirk Peters me soutiendrait... Mais lui et moi, qui voudrait nous écouter?...
Si, le cœur déchiré à la pensée d'abandonner son frère et ses compatriotes, le capitaine Len Guy résistait encore, je sentais qu'il devait être sur la limite du découragement. Néanmoins, la goélette ne déviait pas de la ligne droile imposée depuis l'île Tsalal. Il semblait qu'elle fût rattachée comme par un aimant sous-marin à cette longitude de la Jane, et plût au ciel que ni les courants ni les vents ïie vinssent à l'en écarter! Contre ces forces de la nature, il aurait fallu céder, tandis que les inquiétudes nées de Fapeurement, on peut essayer de lutter contre elles...
Je dois mentionner, d'ailleurs, une circonstance qui favorisait la marche vers le sud. Après avoir molli pendant quelques jours, le courant se faisait de nouveau sentir avec une vitesse de trois à quatre milles à l'heure. Évidemment, — ainsi que me fit observer
le capitaine Len Guy, — il dominait dans cette mer, bien qu'il fût détourné ou refoulé, de temps à autre, par des contre-courants très difficiles à indiquer avec quelque exactitude sur les cartes. Par malheur, ce que nous ne pouvions déterminer, ce qui était précisément désirable, c'eût été de savoir si l'embarcation qui emportait William Guy et les siens, au large de Tsalal, avait subi l'influence de ceux-ci ou de celui-là. Il ne faut pas oublier que leur action avait dû être supérieure à celle du vent sur un canot dépourvu de voilure comme tous ceux de ces insulaires, manœuvres à la pagaie.
Quoi qu'il en soit et en ce qui nous concerne, ces deux forces naturelles s'accordaient pour entraîner VHalbrane vers les confins de la zone polaire.
Ainsi en fut-il les 10, 11 et 12 janvier. Il n'y eut aucune particularité à noter, si ce n'est un certain abaissement qui se produisit dans l'état thermométrique. La température de l'air revint à quarantehuit degrés (8°,89C. sur zéro) et celle de l'eau à trente-trois (0°,56C. sur zéro).
Quel écart déjà entre les cotes relevées par Arthur Pym, alors que la chaleur des eaux était telle — à l'en croire — que la main ne pouvait la supporter !
Nous n'étions, en somme, que dans la seconde semaine de janvier. Deux mois devaient encore s'écouler avant que l'hiver eût mis en mouvement les ice-bergs, formé les ice-fîelds et les drifts, consolidé les énormes niasses de la banquise, solidifié les plaines liquides de l'Antarctide. Dans tous les cas, ce qui doit être tenu pour certain, c'est l'existence d'une mer libre pendant la saison estivale, sur un espace compris entre le soixante-douzième et le quatre-vingt-septième parallèle.
Cette mer a été parcourue, à différentes latitudes, par les navires de Weddellj par la Jane, par VHalbrane, et pourquoi, sous ce rapport, le domaine austral serait-il moins privilégié que le domaine boréal ?. . .
Le 13 janvier, le bosseman et moi, nous eûmes une conversation
de nature à justifier mes inquiétudes relativement aux dispositions fâcheuses de notre équipage.
Les hommes déjeunaient dans le poste, à l'exception de Drap et de Stem, en ce moment de quart sur l'avant. La goélette fendait les eaux sous une fraîche brise avec toute sa voilure haute et basse. Francis, à la barre, gouvernait au sud-sud-est de manière à porter bon plein.
Je me promenais entre le mât de misaine et le grand mât, regardant les bandes d'oiseaux, qui poussaient des cris assourdissants et dont quelques-uns, des pétrels, venaient parfois se percher sur le bout des vergues. On ne cherchait point à s'en emparer ni à les tirer. C'eût été cruauté bien inutile, puisque leur chair, huileuse et coriace', n'est point comestible.
À ce moment Hurliguerly s'approcha de moi, après avoir regardé ces oiseaux, et me dit :
« Je remarque une chose, monsieur Jeorling...
— Et laquelle, bosseman?.,.
— C'est que ces volatiles ne s'envolent plus vers le sud aussi directement qu'ils l'avaient fait jusqu'ici... Quelques-uns se disposent à gagner le nord...
— Je l'ai remarqué comme vous, Hurliguerly.
— J'ajoute, monsieur Jeorling, que ceux qui sont là-bas ne tarderont pas à revenir.
— Et vous en concluez?...
— J'en conclus qu'ils sentent rapproche de l'hiver...
— De l'hiver?... ■
— Sans doute.
— Erreur, bosseman, et l'élévation de la température est telle que ces oiseaux ne peuvent songer à regagner si prématurément des régions moins froides.
- — . Oh! prématurément, monsieur Jeorling...
— Voyons, bosseman, ne savons-nous pas que les navigateurs ont toujours pu fréquenter les parages antarctiques jusqu'au mois de mars?.,.
Une embardée. 291
— Pas à cette latitude, répondit Hurliguerly, pas à cette latitude! Et, d'ailleurs, il y a des hivers précoces comme il y a des étés précoces. La belle saison, cette année, a été en avance de deux grands mois, et il est à craindre que la mauvaise ne se fasse sentir plus tôt qu'à l'ordinaire.
— C'est fort admissible, répondis-je. Après tout;, qu'importe, puisque notre campagne aura certainement pris fin avant trois semaines...
— Si quelque obstacle ne.se présente pas auparavant, monsieur Jeorling...
— Et lequel?.,.
— Par exemple, un continent qui s'étendrait au sud et nous barrerait la route...
— Un continent, Hurliguerly?...
— Savez-vous que je n'en serais pas autrement étonné, monsieur
Jeorling...
— Et, en somme, cela n'aurait rien d'étonnant, répliquai-je.
— Quant à ces terres entrevues par Dirk Peters, reprit Hurliguerly, et sur lesquelles les hommes de la Jane auraient pu se réfugier, je n'y crois guère...
— Pourquoi?...
— Parce que William Guy, qui ne devait disposer que d'une embarcation de faible dimension, n'aurait pu s'enfoncer si loin dans ces mers...
— Je ne me prononce pas d'une façon aussi affirmative, bos-
seman.
— Cependant, monsieur Jeorling...
^— Et qu'y aurait-il donc de surprenant, m'écriai-je, à ce. que William Guy eût atterri quelque part sous l'action des courants?;.. Il n'est pas resté à bord de son canot depuis huit mois, je suppose !... Ses compagnons et lui auront pu débarquer soit sur une île, soit sur un continent, et c'est là un motif suffisant pour ne pas abandonner nos recherches... - ■ .. —
— Sans doute... mais, dans l'équipage, tous ne sont pas de cet avis, répondit Hurliguerly en hochant la tête.
■ — Je le sais, bosseman, et c'est ce qui me préoccupe le plus. Est-ce que les mauvaises dispositions s'accroissent?...
— Je le crains, monsieur Jeorling. La satisfaction' d'avoir gagné plusieurs centaines de dollars est déjà très amoindrie, et la perspective d'en gagner quelques autres centaines n'empêche pas les récriminations... Cependant la prime est alléchante!... De l'île Tsalal au pôle, en admettant qu'on pût s'élever jusque-là, il y a six degrés... Or, six degrés à deux mille dollars chaque, cela fait une douzaine de mille dollars pour trente hommes, soit quatre cents dollars par tête!... Un joli denier à glisser dans sa poche au retour de VHalbrane!... Malgré cela, ce maudit Hearne travaille si méchamment ses camarades, que je les vois prêts à larguer la barre et l'amarre, comme on dit !...
— De la part des recrues, je l'admets, bosseman... Pour les anciens...
— Hum!... il y en a, de ceux-là, trois ou quatre qui commencent à réfléchir... et ils ne voient pas sans inquiétude la navigation se prolonger...
— Je pense que le capitaine Len Guy et son lieutenant sauraient se faire obéir...
— C'est à voir, monsieur Jeorling!,,. Et, ne peut-il arriver que notre capitaine lui-même se décourage... que le sentiment de sa responsabilité l'emporte... et qu'il renonce à poursuivre cette campagne?... »
Oui! c'était bien ce que je craignais, et à cela aucun remède. « Quant à mon ami Endicott, monsieur Jeorling, je réponds de lui comme de moi. Nous irions au bout du monde, — en admet-
tant que le monde ait un bout, — si le capitaine voulait y aller. Il est vrai, nous deux, Dirk Peters et vous, c'est peu pour faire la loi aux autres ! . . ,
— Et que pense-t-on du métis?... demandai-je.
— Ma foi, c'est lui surtout que nos hommes me paraissent accuser de la prolongation du voyage!... Sans doute, monsieur Jeorling, si vous y êtes pour une bonne part, laissez-moi dire le mot... vous payez et payez bien... tandis que ce cabochard de Dirk Peters s'entête à soutenir que son pauvre Pym vit encore... alors qu'il est noyé, ou gelé, ou écrasé... enfin mort d'une façon quelconque depuis onze ans!... »
C'était tellement mon avis que je ne discutais plus jamais avec le métis à ce sujet.
« Voyez-vous, monsieur Jeorling, reprit le bosseman, au commencement de la traversée, Dirk Peters inspirait quelque curiosité. Puis ce fut de l'intérêt, après qu'il eut sauvé Martin Holt... Certes, il ne devint pas plus familier ni plus causeur qu'auparavant, et Tours ne sortit guère de son trou!... Mais, à présent, on sait ce qu'il est... et, ma foi, cela ne Ta pas rendu plus sympathique!... Dans tous les cas, c'est en parlant d'un gisement de terres au sud de 111e Tsalal, qu'il a décidé notre capitaine à pousser la goélette dans cette direction, et si actuellement elle a dépassé le quatre-vingt-sixième degré de latitude, c'est à lui qu'on le doit...
— J'en conviens, bosseman.
— Aussi, monsieur Jeorling, je crains toujours qu'on essaie de lui faire un mauvais parti!..,
— Dirk Peters se défendrait, et je plaindrais celui qui oserait le toucher du bout du doigt !
— D'accord, monsieur Jeorling, d'accord, et il ne ferait pas bon d'être pris entre ses mains qui courberaient des plaques de tôle! Pourtant, tous contre lui, on arriverait à le souquer ferme, je suppose, à le bloquer à fond de cale...
— Enfin nous n'en sommes pas là, je l'espère, et je compte sur vous, Hurliguerly, pour prévenir toute . tentative contre Dirk Peters... Raisonnez vos hommes... Faites leur comprendre que nous avons le temps de revenir aux Falklands avant la fin de la belle saison... Une faut pas que leurs récriminations fournissent à notfce
capitaine un prétexte pour virer de bord sans que le but ait été
atteint. . .
* — Comptez sur moi, monsieur Jeorling!,.. Je vous servirai...
vent sous vergue...'
— Et vous ne vous en repentirez pas, Hurliguerly ! Rien de plus facile que d'ajouter un zéro aux quatre cents dollars qui seront acquis à chaque homme par chaque degré, si cet homme est plus qu'un simple matelot... ne remplît-il même que les fonctions de bosseman à bord de la JaneJ »
C'était prendre cet original par son endroit sensible, et j'étais sûr de son appui. Oui! il ferait tout pour déjouer les machinations des uns, relever le courage des autres, veiller sur DirkPeters. Réussirait-il à empêcher la révolte d'éclater à bord ?...
Il ne se passa rien de notable pendant les journées du 13 et du 14. Toutefois, un nouvel abaissement de la température se produisit. C'est ce que me fît observer le capitaine Len Guy, en montrant les nombreuses bandes d'oiseaux, qui ne cessaient de remonter dans la direction du nord.
Tandis qu'il me parlait, je sentais que ses dernières espérances ne tarderaient pas à s'éteindre. Et comment s'en étonner? Du gisement indiqué par le métis, on ne voyait rien, et nous étions déjà à plus de cent quatre-vingts milles de l'île Tsalal. A toutes les aires du compas, c'était la mèr — rien que la mer immense avec son horizon désert dont le disque solaire se rapprochait depuis le 21 décembre, et qu'il effleurerait au 21 mars pour disparaître pendant les six mois de la nuit australe!... De bonne foi, pouvait-on admettre que William Guy et ses cinq compagnons eussent pu franchir une telle distance sur une frêle embarcation, et y avait-il une chance sur cent de jamais les recueillir?...
Le 15 janvier, une observation, très exactement faite, donna 43° 13' pour la longitude et 88° 17' pour la latitude. UHalbrane n'était plus qu'à moins de deux degrés du pôle, — moins de cent vingt milles marins. " ... '
Le capitaine Len Guy ne chercha point à cacher le résultat de cette observation, et les matelots étaient assez familiarisés avec les calculs de navigation pour la comprendre. D'ailleurs, s'il s'agissait de leur en expliquer les conséquences, n'avaient-ils pas les maîtres Martin Holt et Hardie?... Puis, Hearne n'était-il pas là pour les exagérer jusqu'à l'absurde?...
Aussi, pendant l'après-midi, je ne pus mettre en doute que le sealing-master eût manoeuvré de manière à surexciter les esprits. Les hommes, accroupis au pied du mât de misaine, causaient à voix basse en nous jetant de mauvais regards. Des conciliabules se formaient.
Deux ou trois matelots, tournés vers l'avant, ne ménageaient guère les gestes de menace. Bref, cela finit par des murmures si violents que Jem West ne put ne point entendre.
« Silence! » cria-t-il.
Et, s'avançant :
« Le premier qui ouvre la bouche, dit-il d'une voix brève, aura affaire à moi ! »
Quant au capitaine Len Guy, il était enfermé dans sa cabine. Mais, à chaque instant, je m'attendais à ce qu'il en sortît, et, après un dernier coup d'œil jeté au large, je ne doutais pas qu'il "donnât Tordre de virer de bord...
Cependant, le lendemain, la goélette suivait encore la même direction. Le timonier tenait toujours le cap au sud. Par malheur, — circonstance d'une certaine gravité, — quelques brumes commençaient à se lever au large.
Je ne pouvais plus, je l'avoue, tenir en place. Mes appréhensions redoublaient.
Il était visible que le lieutenant n'attendait que Tordre de changer la barre. Quelque mortel chagrin qu'il dût en éprouver, le capitaine Len Guy, je ne le comprenais que trop, ne tarderait pas à donner cet ordre...
Depuis plusieurs jours, je n'avais point aperçu le métis, ou, du
moins, je-n!avais pas .échangé un mot avec lui. Evidemment mis en quarantaine, -dès qu'il paraissait sur le pont, on s'écartait de lui. Allait-il s'accouder à bâbord, l'équipage se portait aussitôt à tribord. Seul le bosseman, affectant de ne pas s'éloigner, lui adressait la. parole. Il est vrai, ses questions restaient généralement sans réponse. ....;.
Je dois dire, d'ailleurs, que Dirk Peters ne s'inquiétait aucunement de cet état. de choses/ Absorbé dans ses obsédantes pensées, peut-être ne le voyait-il pas. Je le répète, s'il eût entendu Jem West crier : Cap au nord! je ne sais à quels actes de violence il se fût porté!... .
Et, puisqu'il semblait m'éviter, je me demandais si cela ne provenait .pas d'un certain sentiment de réserve, et « pour ne pas me compromettre davantage ». ■ * '
.Cependant, le 17, dans l'après-midi, le .métis, manifesta l'intention de me parler, et jamais... non! jamais je n'aurais pu imaginer ce que j'allais apprendre, dans cet entretien. ; . .
Il était environ deux heures et demie.
. Un peu fatigué, mal à Taise, je ;venais de rentrer dans ma cabine, dont le châssis latéral était ouvert, tandis que celui d'arrière était fermé.. /..•:. ■:■■.■- ■
Un léger coup fut frappé à ma porte, qui donnait sur le carré du rouf.
- ce. Qui. est là?... : dis-je.' . .
— . Dirk Peters. .
- : — Vous ayez à "me parler?...
■ — Oui. , . ■ . .
, — Je vais sortir... ' - ■.;..'■ -....* ;
— S'il vous plaît... je préférerais.., Puis-je entrer dans votre cabine?,., '.-,.",-.■-■■'"-.-•■■-' ' • "
. — .Entrez, »...";. .-.'.'.■'■;-■ . Le métis poussa. la porte. et la.referma. . .-
Sans me lever de mon cadre, sur lequel j'étais étendu, je lui fis signe de s'asseoir sur le fauteuil
[ M AUX IN liULT AI'I'UENAIT gUL JAI.., » (FugC 300.,)
Dirk Peters resta debout.
Comme il ne se pressait pas de prendre la parole, — embarrassé suivant son habitude :
« Que me voulez-vous, Dirk Peters?.., demandai-je.
— Vous dire une chose.,. Comprenez-moi... monsieur... parce qu'il me paraît bon que vous sachiez... et vous serez seul à savoir!... Dans l'équipage... qu'on ne puisse jamais se douter...
— Si cela est grave, et si vous craignez quelque indiscrétion, Dirk Peters, pourquoi me parler?...
— Si,., il le faut... oui!... il le faut!... Impossible de garder cela!... Ça me pèse... là... là... comme une roche !... »
Et Dirk Peters se battait violemment la poitrine. Puis, reprenant :
« Oui... j'ai toujours peur que ça m'échappe pendant mon sommeil... et qu'on l'entende... car je rêve de cela... et en rêvant... t- Vous rêvez, répondis-je, et de qui?...
— De lui... de lui... Aussi... c'est pour cela que je dors dans les coins... tout seul... de peur qu'on apprenne son vrai nom... »
J'eus alors le pressentiment que le métis allait peut-être répondre
à une demande que je ne lui avais pas encore faite — demande
relative à ce point demeuré obscur dans mon esprit : pourquoi, après
. avoir quitté l'Illinois, était-il venu vivre aux Falklands sous le nom
deHunt?
Dès que je lui eus posé cette question :
« Ce n'est pas cela... répliqua-t-il, non... ce n'est pas cela que je veux...
— J'insiste, Dirk Peters, et je désire savoir d'abord pour quelle raison vous n'êtes pas resté en Amérique, pour quelle raison vous avez choisi les Falklands..,
— Pour quelle raison... monsieur?... Parce que je voulais me rapprocher de Pym... de mon pauvre Pym... parce que j'espérais trouver aux Falklands une occasion de nVembarquer sur un baleinier à destination de la mer australe...
- — Mais ce nom de Hunt?,..
— Je ne voulais plus du mien,., non!... je n'en voulais plus... à cause de l'affaire du Grampus ! »
Le métis venait de faire allusion à cette scène de la courte paille, à bord du brick américain, lorsqu'il fut décidé entre Auguste Barnard. Arthur Pym, Dirk Peters et le matelot Parker, que l'un des quatre serait sacrifié... qu'il servirait de nourriture aux trois autres... Je me rappelais la résistance opiniâtre d'Arthur Pym, et comment il fut dans l'obligation de ne point refuser son « franc jeu dans la tragédie qui allait se jouer vivement, — telle est sa propre phrase. — et l'horrible acte dont le cruel souvenir devait empoisonner l'existence de tous ceux qui y avaient survécu... »
Oui! la courte paille, — de petits éclats de bois, des esquilles de longueur inégale, qu'Arthur Pym tenait clans sa main. .. La plus courte désignerait celui qui serait immolé,.. Et il parle de cette sorte d'involontaire férocité qu'il éprouva de tromper ses compagnons, de « tricher » — c'est le mot dont il se sert,.. Mais il ne le fit pas et demande pardon d'en avoir eu l'idée!... Que Ton veuille bien se mettre dans une position semblable à la sienne !...
Puis, il se décide, il présente sa main refermée sur les quatre esquilles...
Dirk Peters tire le premier... Le sort l'a favorisé... Il n'a plus rien à craindre.
Arthur Pym calcule qu'il existe alors une chance de plus contre lui- Auguste Barnard tiré à son tour... Sauvé aussi, celui-là!
Et maintenant Arthur Pym chiffre les chances qui sont égales entre Parker et lui...
A ce moment, toute la férocité du tigre s'empare de son âme... 11 éprouve contre son pauvre camarade, son semblable, la haine la plus intense et la plus diabolique...
Cinq minutes s'écoulent avant que Parker ose tirer... Enfin Arthur Pym, les yeux fermés, ne sachant si le sort avait été pour ou contre lui, sent une main saisir la sienne...
C'était -la main de Dirk Peters... Arthur Pym venait d'échapper à la mort...
Et alors, le métis se précipite sur Parker qui est ahattu d'un coup dans le dos. Puis, suit l'effroyable repas — immédiatement — et « les mots n'ont point une vertu suffisante pour frapper l'esprit de la parfaite horreur de la réalité ! »
Oui!... je la connaissais cette effroyable histoire, — non point imaginaire, comme je l'avais longtemps cru. Voilà ce qui s'était passé à bord du Grampus^ le 16 juillet 1827, et c'est en vain que je cherchais à comprendre pour quelle raison Dirk Peters venait m'en rappeler le souvenir.
Je ne devais pas tarder à le savoir.
« Eh bien, Dirk Peters, dis-je, je vous demanderai, puisque vous teniez à cacher votre nom, pourquoi vous l'avez révélé, lorsque YHalbrane était au mouillage de l'île Tsalal... pourquoi vous n'avez pas conservé celui de Hunt?...
— Monsieur... comprenez-moi... onhésitait^à aller plus loin... on voulait revenir en arrière... C'était décidé... et alors j'ai pensé... oui!... qu'en disant, que j'étais... Dirk Peters... le maître-cordièr du Gr&mjms... le compagnon du pauvre Pym... on m' écouterait... on croirait avec moi qu'il était encore vivant... on irait à sa recherche..* Et pourtant... c'était grave... car d'avouer que j'étais Dirk Peters... celui qui avait tué Parker... Mais la faim... la faim dévorante...
— Voyons, Dirk Peters, repris-je, vous vous exagérez... Si- la paille vous avait désigné, c'eût été vous qui auriez subi le sort de Parker!... On ne saurait vous faire un crime...
— Monsieur... comprenez-moi!... Est-ce que la famille de Parker parlerait comme vous le faites?...
. — Sa famille?... Avait-il donc des parents?...
— Oui... et c'est pourquoi... dans le récit... Pym avait changéxe nom.., Parker ne s'appelait pas Parker... Il se nommait...
— Arthur Pym a eu raison, répondisse, et quant à moi, je ne. veux pas savoir le vrai nom de Parker !... Gardez ce secret...
— Non... je vous le dirai,.. Ça me pèse trop... et ça me soulagera peut-être... lorsque je vous l'aurai dit... monsieur Jeorling...
— Non... Dirk Peters... non!
— Il se nommait Holt... Ned Holt...
— Holt... m'écriai-je, Holt... du même nom que notre maîtrevoilier...
— Qui est son propre frère, monsieur...
— Martin Holt.,. le frère de Ned?...
— Oui!... comprenez-moi... son frère...
— Mais il croit que Ned Holt a péri comme les autres dans le naufrage du Grampus . . .
— Cela n'est pas... et s'il apprenait que j'ai... » . . .
Juste à cet instant, une violente secousse me jeta hors de mon cadre.
La goélette venait de donner une telle bande sur tribord qu'elle faillit chavirer.
Et j'entendis une voix irritée, criant :
« Quel est donc le chien qui est à la barre?... »
C'était la voix de JemWest, et celui qu'il interpellait ainsi, c'était Hearne.
Je me précipitai hors de ma cabine. ~' ' '■'
« Tu as donc lâché la roue?... répétait JemWest, qui avait saisi Hearne par le collet de sa vareuse.
— Lieutenant... je ne sais...
— Si... te dis-je!... Il faut que tu l'aies lâchée, et un peu plus la goélette capotait sous voiles! »
Il était évident que Hearne — pour un motif ou un autre — avait abandonné un moment le gouvernail.
« Gratian, cria Jem West en appelant un des matelots, prends la barre, et toi, Hearne, à fond de cale... »
Soudain le cri de « terre! >> retentit, et tous les regards se dirigèrent vers le sud.
Un geste du lieutenant le fit taii e. (Page 30?.)
Tel est Tunique mot qui se trouve en tête du chapitre XVII dans le livre d'Edgar Poe. J'ai cru bon, — en le faisant suivre d'un point
d'interrogation, — de le placer en tête de ce chapitre VI de mon récit.
Ce mot, tombé du haut de notre mât de misaine, désignait-il une île ou un continent?.,. Et continent ou île, n'était-ce pas une déception qui nous y attendait?... Seraient-ils là, ceux que nous étions venus chercher sous de telles latitudes?... Et Arthur Pym, — mort, incontestablement mort, malgré les affirmations de Dirk Peters, — avait-il jamais mis le pied sur cette terre?...
Lorsque ce cri retentit a bord de la Jane, le 17 janvier 1828, — journée pleine d'incidents, dit le journal d'Arthur Pym, — ce fut en ces termes :
« Terre par le bossoir de tribord ! »
Tel il aurait pu l'être à bord de YHalbrane.
En effet, du même côté se dessinaient quelques contours, légèrement accusés au-dessus de la ligne du ciel et de la mer.
Il est vrai, cette terre, qui avait été ainsi annoncée aux marins de la Jane, c'était l'îlot Bennet, aride, désert, auquel succéda à moins d'un degré dans le sud l'île. Tsalal, fertile alors, habitable, habitée, et sur; laquelle le capitaine Len Guy avait espéré rencontrer ses compatriotes. Mais que serait-elle, pour notre goélette, cette inconnue de cinq degrés plus reculée dans les profondeurs de la mer australe?... Etait-ce là le but si ardemment désiré, si obstinément cherché?... Là, les deux frères William et Len Guy tomberaient-ils dans les bras l'un de l'autre?... UHslbrane se trouvait-elle au terme d'un voyage dont le succès aurait été définitivement assuré par le rapatriement des survivants de la Jane?...
Je le répète, il en était de moi comme du métis. Notre but n'était pas seulement ce but, — ni ce succès, notre succès. Toutefois, puisqu'une terre se présentait à nos yeux, il fallait la rallie* d'abord... On verrait plus tard.
Ce que je dois mentionner avant tout, c'est que le cri amena une diversion immédiate/ Je 'ne pensai plus à là confidence quer Dirk Péters venait de me faire, — et peut-être le. métis l'oublia^t-il,
'car il s'élança vers l'avant, et ses regards ne se détachèrent plus de ^ l'horizon.
Quant à Jem West, que rien ne pouvait distraire de son service, il réitéra ses ordres. Gratian vint se mettre à la barre 3 et Hearne fut enfermé clans la cale.
Juste punition, en somme, et contre laquelle personne n'aurait dû protester, car l'inattention ou la maladresse de Hearne avait compromis un instant la goélette.
Toutefois, cinq ou six matelots des Falklands laissèrent échapper quelques murmures.
Uii geste du lieutenant les fît taire, et ils regagnèrent aussitôt leur poste.
Il va de soi que, au cri de la vigie, le capitaine Len Guy s'était précipité hors de sa cabine, et, d'un œil ardent, il observait cette terre, distante alors de dix à douze milles.
Je ne songeais plus, — ai-je dit, au secret que venait de me confier Dirk Peters. D'ailleurs, tant que ce secret resterait entre nous deux, — et ni lui ni moi ne le trahirions, — il n'y aurait rien à redouter. Mais si jamais un malheureux hasard apprenait à Martin Holt que le nom de son frère avait été changé en celui de Parker... que l'infortuné n'avait pas péri dans lé naufrage du Grampus... que, désigné par le sort, il avait été sacrifié pour empêcher ses compagnons de succomber à la faim... que Dirk Peters, à qui, lui, Martin Holt devait la vie, l'avait frappé de sa main!... Et voilà donc la raison pour laquelle le métis se refusait obstinément aux remerciements de Martin Holt... pourquoi il fuyait Martin Holt... le frère de l'homme dont il s'était repu.
Le bosseman venait de piquer trois heures. La goélette marchait avec la prudence qu'exigeait une navigation sur ces parages inconnus. Peut-être s'y trouvait-il des hauts-fonds, des récifs à fleur d'eau, où il y aurait eu risque de s'échouer ou de se briser. Un échouage, dans les conditions où se trouvait VHâlbrane, même en admettant qu'elle .pût être renflouée, aurait rendu impossible s on
retour avant la venue de l'hiver. Toutes les chances, il fallait les avoir pour, pas une contre.
Ordre avait été donné par Jem West de diminuer la voilure. Après que le hosseman eut fait serrer perroquet, hunier et flèche, YHalbrane resta sous sa brigantine, sa misaine-goélette et ses focs, — toile suffisante pour franchir en quelques heures la distance qui la séparait de la terre. -
Aussitôt le capitaine Len Guy fît envoyer un plomb, qui accusa cent vingt brasses de profondeur. Plusieurs autres sondages indiquèrent que la côte, très accore, devait se prolonger sous les eaux par une muraille à pic. Néanmoins, comme il pouvait se faire que le fond vînt à remonter brusquement au lieu de se raccorder au littoral par une pente allongée, on n'avançait que la sonde à la
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Beau temps toujours, quoique le ciel s'embrumât légèrement du sud-est au sud-ouest. De là, certaine difficulté à reconnaître les vagues linéaments qui se profilaient comme une vapeur flottante sur le ciel, disparaissaient et reparaissaient entre les déchirures des brumes. Néanmoins, nous étions d'accord pour attribuer à cette terre une hauteur de vingt-cinq à trente toises, — au moins dans sa partie la plus élevée.
Non! il "n était pas admissible que nous eussions été dupes d'une illusion, et, cependant, nos esprits, si tourmentés le craignaient. N'est-il pas naturel, après tout, que le cœur soit assailli de mille appréhensions à l'approche du suprême but?... Tant d'espérances reposaient sur ce littoral seulement entrevu, et il en résulterait tant de découragement, s'il n'y avait là qu'un fantôme, une ombre insaisissable!...' A cette pensée, mon cerveau se troublait, s'hallucinait. Il me semblait que YHalbr&ne se rapetissait, qu'elle se réduisait aux dimensions d'un canot perdu sur cette immensité — le contraire de cette mer indéfinissable dont parle Edgar Poe, où le navire grossit... grossit comme un corps vivant...
Lorsque des cartes marines, même de simples portulans, vous
renseignent sur l'hydrographie des côtes, sur la nature des atterrages, sur des haies ou des criques, on peut naviguer avec une certaine audace. En toute autre région, sans être taxé de témérité un capitaine n'eût pas remis au lendemain l'ordre de mouiller près du rivage. Mais, ici, quelle prudence s'imposait! Et pourtant, devant nous, aucun obstacle. En outre, l'atmosphère ne devait rien perdre de sa clarté pendant ces heures ensoleillées de la nuit. À cette époque, l'astre radieux ne se couchait pas encore sous l'horizon de l'ouest, et ses rayons baignaient d'une lumière incessante le vaste domaine de l'Antarctide.
Le livre de bord consigna, à partir de cette date, que la température ne cessa de subir un abaissement continu. Le thermomètre exposé à l'air et à l'ombre, ne marquait plus que trente-deux degrés (0°C.)' Plongé dans l'eau, il n'en indiquait plus que vingt-six (3°33 C. sous zéro). "D'où provenait cet abaissement, puisque nous étions en plein été antarctique?. . .
Quoi qu'il en soit, l'équipage avait dû reprendre les vêtements de laine, dont il s'était débarrassé, après avoir franchi la banquise, un mois avant. Il est vrai, la goélette marchait dans le sens de la brise, sous l'allure du grand largue, et ces premières ébauches de froid furent moins sensibles. On comprenait, néanmoins, qu'il fallait se hâter d'atteindre le but. S'attarder en cette région, s'exposer aux dangers d'un hivernage, c'eût été braver Dieu.
Le capitaine Len Guy fît, à plusieurs reprises, relever le sens du courant, en envoyant de lourdes sondes, et reconnut qu'il commençait à dévier de sa direction.
« Est-ce un continent qui s'étend devant nous, est-ce une île, dit-il, rien ne nous permet encore de l'affirmer. Si c'est un continent, nous devrons en conclure que le courant doit trouver une issue vers le sud-est.. .
— Et il est possible, en effet, ai-je répondu, que cette partie solide de l'Antarctide soit réduite à une simple calotte polaire, dont nous pourrions contourner les bords. Dans tous les cas, il est bon de
noter celles de ces observations qui présenteront une certaine exactitude...
C'est ce que je fais, monsieur Jeorling, et nous rapporterons
quantité de renseignements sur cette portion de la mer australe, lesquels serviront aux futurs navigateurs... . — S'il en est jamais qui se hasardent jusqu'ici, capitaine! Pour y avoir réussi, il a fallu que nous fussions servis par des circonstances particulières, la précocité de la belle saison, une température supérieure à la normale, une débâcle rapide des glaces. En vingt ans... en cinquante ans... ces circonstances s'offrent-elles une seule
fois?...
— Aussi, monsieur Jeorling, j'en remercie la Providence, et l'espoir m'est quelque peu revenu. Puisque le temps a été constamment beau, pourquoi mon frère, pourquoi mes compatriotes n'auraient-ils pas atterri sur cette côte, où les portaient les vents et les courants?... Ce que notre goélette a fait, leur embarcation a pu le faire... Ils n'ont pas dû partir sans s'être munis de provisions pour un voyage qui pouvait indéfiniment se prolonger... Pourquoi n'auraient-ils pas trouvé là les ressources que l'île Tsalal leur avait offertes pendant de longues années?... Ils possédaient des munitions et des armes... Le poisson abonde en ces parages, le gibier aquatique aussi... Oui} mon cœur est rempli d'espérance, et je voudrais être plus vieux de quelques heures ! »
Sans partager toute la confiance du capitaine Len Guy, j'étais heureux qu'il eût repris le dessus. Peut-être, si ses recherches aboutissaient, peut-être obtiendrais-je qu'elles fussent continuées dans l'intérêt d'Arthur Pym, — même à l'intérieur de cette terre dont nous n'étions plus éloignés.
UHalbrane avançait lentement à la surface de ces eaux claires, fourmillant de poissons qui appartenaient aux espèces déjà rencontrées. Les oiseaux marins se montraient en plus grand nombre et ne semblaient pas trop effrayés, volant autour de la mâture ou se perchant sur les vergues. Plusieurs cordons blanchâtres, d'une longueur
de cinq à six pieds, furent ramenés à bord. C'étaient de véritables chapelets à millions de grains, formés par une agglomération-, de petits mollusques aux couleurs étincelantes.
- Des baleines, empanachées des jets de leurs évents, apparurent au large, et je remarquai que toutes prenaient la route du sud. Il y avait donc lieu d'admettre que la mer s'étendait au loin dans cette direction.
La goélette gagna deux à trois milles, sans essayer d'accroître sa vitesse. Cette côte, vue pour la première fois, se développait- elle du nord-ouest au sud-est?... aucun doute à ce sujet. Néanmoins, les longues- vues n'en pouvaient saisir aucun détail, — même après trois heures de navigation.
L'équipage, rassemblé sur le gaillard d'avant, regardait sans laisser voir ses impressions, Jem West, après s'être hissé aux barres du mât de misaine, où il était resté dix minutes en observation, n'avait rien rapporté de précis.
Posté à bâbord, à l'arrière du rouf, accoudé au bastingage, je suivais du regard la ligne du ciel et de la mer dont la circularité s'interrompait seulement à Test.
En ce moment, le bosseman me rejoignit, et, sans autre préparation, me dit :
« Voulez-vous permettre que je vous donne mon idée, monsieur Jeorling?...
— Donnez, bosseman, sauf à ce que je ne l'adopte point, si elle ne me paraît pas juste, répondis-je.
— Elle l'est, et, à mesure que nous approchons, il faudrait être
aveugle pour ne pas s'y ranger.
— Et quelle idée avez-vous?...
— Que ce n'est point une terre qui se présente devant nous, monsieur Jeorling...
— Vous dites,., bosseman?...
— Regardez attentivement... en mettant un doigt en avant de vos yeux... tenez... par le bossoir de tribord... »
Je fis ce que demandait Hurliguerly.
« Voyez-vous?... reprit-ïl. Que je perde l'envie de boire ma topette de wisky, si ces masses ne se déplacent pas; non par rapport à la goélette, mais par rapport à elles-mêmes. . .
— Et vous en concluez ?...
— Que ce sont des ice-bergs en mouvement.
— Des ice-bergs?...
— Assurément, monsieur Jeorling. »
Le bosseman ne se trompait-il pas?... Était-ce donc une déception qui nous attendait?... Au lieu d'une côte, n'y avait-il au large que des montagnes de glace en dérive ?...
Il n'y eut bientôt aucune hésitation à cet égard, et, depuis quelques instants déjà, l'équipage ne croyait plus à l'existence de la terre dans cette direction.
Dix minutes après, l'homme du nid de pie annonçait que plusieurs ice-bergs descendaient du nord-ouest, obliquement à la route de YHsdbrane.
Quel déplorable effet cette nouvelle produisit à bord!... Notre dernier espoir venait soudain de s'anéantir!... Et "quel coup pour le capitaine Len Guy!... Cette terre de la zone australe, il faudrait la chercher sous de plus hautes latitudes, sans même être sûr de jamais la rencontrer!...
Et alors ce cri, presque unanime, retentit sur VHalbrane :
« Pare à virer !... Pare à virer ! »
Oui, les recrues des Falklands déclaraient leur volonté, exigeaient le retour en arrière, bien que Hearne ne fût pas là pour souffler l'indiscipline, — et, je dois l'avouer, la plupart des anciens de l'équipage semblaient d'accord avec eux.
Jem West, n'osant pas leur imposer silence, attendit les ordres de son chef.
Gratian, à la barre, était prêt à donner un tour de roue, tandis que ses camarades, la main sur les taquets, se disposaient à larguer les écoutes...
Lorsque Je in "West don ri eut l'ordre d'évoluer... ( PagcOliJ. j
Dirk Peters, appuyé contre le mat de misaine, la tète Lasse, le corps replié, la Louche contractée, restait immobile, et pas un mot ne s'échappait de ses lèvres.
Mais voici qu'il se tourne vers moi. et quel regard il m'adresse, — un regard plein à la fois de prière et de colère !,..
Je ne sais quelle irrésistible puissance me porta à intervenir personnellement, à protester une ibis de plus!.,. Un dernier argument
venait de s'offrir à mon esprit, — argument dont la valeur ne pouvait être contestée.
Je pris donc la parole, résolu à le soutenir envers et contre tous, et je le fis avec un tel accent de conviction que personne n'essaya de m'interrompre.
En substance, je dis ceci :
« Non! tout espoir ne doit pas être abandonné... La terre ne peut être loin... Nous n'avons pas en face de nous une de ces banquises qui ne se forment qu'en plein océan par l'accumulation des glaces... Ce sont des ice-bergs, et ces ice-bergs ont nécessairement dû se détacher d'une base solide, d'un continent ou d'une île... Or, puisque c'est à cette époque de l'année que commence la débâcle, la dérive ne les a entraînés que depuis très peu de temps... Derrière eux, nous devons rencontrer la côte sur laquelle ils se sont formés.,. Encore vingt-quatre heures, quarante-huit heures au plus, et si la terre ne se montre pas, le capitaine Len Guy remettra le cap au nord ! ... »
Avais-je convaincu l'équipage, ou devais-je le tenter par l'appât d'une surprime, profiter de ce que Hearne n'était pas au milieu de ses camarades, qu'il ne pouvait correspondre avec eux, les exciter, leur crier qu'on les leurrait, une dernière fois, leur répéter que ce serait entraîner la goélette à sa perte...
Ce fut le bosseman qui me vint en aide, et, d'un ton de belle humeur :
« Très bien raisonné, dit-il, et pour mon compte, je me rends à l'opinion de monsieur Jeorling... Assurément la terre est proche... En la cherchant au delà de ces ice-bergs, nous la découvrirons sans grandes fatigues ni grands dangers... Un degré au sud, qu'est-ce cela, quand il s'agit de fourrer quelque centaine de dollars de plus dans sa poche ?... Et n'oublions pas que s'ils sont agréables quand ils y entrent, ils ne le sont pas moins quand ils en sortent ! . . . »
Et, là-dessus, le cuisinier Endicott de prêter assistance à son ami le bosseman.
« Oui... très bons... les dollars ! » cria-t-il, en montrant deux rangées de dénis d'une blancheur éclatante.
L'équipage allait-il se rendre à cette argumentation d'Hurliguerlj*, ou essaierait-il de résister, si VHa,lbra,ne se lançait dans la direction des ice-bergs?...
Le capitaine Len Guy reprit sa longue-vue, il la braqua sur ces masses mouvantes, il les observa avec une extrême attention, et, d'une voix forte : ■
« Cap au sud-sud-ouest ! » cria-t-il.
Jem West donna ordre d'exécuter la manœuvre.
Les matelots hésitèrent un instant. Puis, ramenés à l'obéissance, ils se mirent à brasser légèrement les vergues, à raidir les écoutes, et la goélette, ses voiles plus pleines, reprit de la vitesse.
Lorsque l'opération fut achevée, je m'approchai d'Hurliguerly, et le -tirant à l'écart :
« Merci, bosseman, lui dis-je.
— Eh ! monsieur Jeorling, c'est bon pour cette fois, répondit-il en hochant la tête. Mais il né faudrait pas recommencer à haler tant
que ça sur la drisse!... Tout le monde serait contre moi... peut-être
même Endicott. ..
— Je n'ai rien avancé qui ne fût au moins probable... répliquai -je vivement.
— Je n'en disconviens pas, et la chose peut se soutenir avec quelque vraisemblance.
— Oui... Hurliguerly, oui... ce que j'ai dit, je le pense, et je ne mets pas en doute que nous finirons par apercevoir la terre au delà desice-berers...
— Possible, monsieur Jeorling, possible!... Alors qu'elle apparaisse avant deux jours, car, foi de bosseman, rien ne pourrait nous empêcher de virer de bord ! »
Pendant les vingt- quatre heures qui suivirent, YHalbvane fit route au sud-sud-ouest. Il est vrai, sa direction dut être fréquemment modifiée, et sa vitesse réduite au milieu des glaces. La navigation
devint très difficile; dès que la goélette se fut engagée à travers la ligne des ice-bergs ■ qu'il fallait couper obliquement. D'ailleurs, il n'y avait aucun de ces packs, de ces drifts, qui encombraient les abords de la banquise sur le soixante-dixième parallèle, rien du désordre que présentent ces parages du cercle polaire, battus par les tempêtes antarctiques. Les énormes masses dérivaient avec une majestueuse lenteur. Les blocs paraissaient ce tout neufs », pour employer une expression d'une parfaite justesse, et, peut-être, leur formation ne datait-elle que de quelques jours?... Toutefois, avec une hauteur de cent à cent cinquante pieds, leur volume devait se
chiffrer par des milliers de tonnes. Eviter les collisions, c'est à cela que veillait minutieusement Jem West, et il ne quitta pas le pont d'un instant.
En vain, au milieu des passes que les ice-bergs laissaient entre eux, cherchai-je à distinguer les indices d'une terre dont l'orientation eût obligé notre goélette à revenir plus directement au sud.,. Je n'apercevais rien de nature à me fixer.
Du reste, et jusqu'alors, le capitaine Len Guy avait toujours pu tenir pour exactes les indications du compas. Le pôle magnétique, encore éloigné de plusieurs centaines de milles, puisque sa longitude est orientale, n'avait aucune influence sur la boussole. L'aiguille, au lieu de ces variations de six à sept rumbs qui l'affolent dans le voisinage de ce pôle, conservait sa stabilité, et l'on pouvait s'en rapporter à elle.
Donc, en dépit de ma conviction, — qui se basait cependant sur de très sérieux arguments, — il n'y avait aucune apparence de terre, et je me demandais sJil ne conviendrait pas de mettre le cap plus à l'ouest, quitte à éloigner VH&lbrane du point extrême où se croisent les méridiens du globe. -
Aussi à mesure que s'écoulaient ces heures, dont on m'avait accordé quarante-huit, les esprits revenaient-ils peu à peu — c'était trop visible — au découragement et penchaient- ils vers l'indiscipline. Encore une journée et demie, et il ne me serait plus possible de
combattre cette défaillance générale.., La goélette rétrograderait définitivement vers le nord.
L'équipage" manoeuvrait en silence, lorsque JemWest, dune voix brève, donnait Tordre d'évoluer à travers les passes, tantôt lofant avec rapidité pour éviter quelque collision, tantôt arrivant presque plat vent arrière. Néanmoins, malgré une surveillance continue, malgré l'habileté des matelots, malgré la prompte exécution des manœuvres, il se produisait, de temps à autre, de dangereux frottements contre la coque, qui laissait, après son passage, de longues traces de goudron sur l'arête des ice-bergs. Et, en vérité, le plus brave ne pouvait se défendre d'un sentiment de terreur à la pensée que les bordages auraient pu larguer, l'eau nous envahir...
Ce qu'il faut noter, c'est que la base de ces montagnes flottantes était très accore. Un débarquement eût été impraticable. Aussi, n'apercevions-nous aucun de ces phoques, d'ordinaire si nombreux dans les parages où abondent les ice-fields, — ni même aucune bande de ces pingouins criards que THalbrane faisait autrefois plonger par myriades sur son passage. Les oiseaux eux-mêmes semblaient être plus rares et plus fuyards. De ces régions désolées et désertes se dégageait une impression d'angoisses et d'horreur à laquelle nul de nous n'eût réussi à se soustraire. Comment aurait-on gardé l'espoir que les survivants de la Jane, s'ils avaient été entraînés au milieu de ces affreuses solitudes, eussent pu y trouver un abri et assurer leur existence?... Et si YHalbrane naufrageait à son tour, resterait-il seulement un témoin de son naufrage?...
On put observer que, depuis la veille, à partir du moment où la direction du sud avait été abandonnée pour couper la ligne des icebergs, un changement s'était opéré dans l'attitude habituelle du métis. Le plus souvent accroupi au pied du mât de misaine, ses regards détournés du large, il ne se relevait que pour donner la main à quelque manœuvre, sans apporter à son travail ni le zèle ni la vigilance d'autrefois. C'était, à vrai dire, un découragé. Non point qu'il eût renoncé à croire que son compagnon de la Jane fût encore
vivant.,, cette pensée n'aurait pu naître dans son cerveau. Mais, d'instinct, il sentait que ce n'était pas à suivre cette direction qu'il retrouverait les traces du pauvre Pym !
« Monsieur... ni'aurait-il dit, comprenez-moi... ce n'est pas par là... non... ce n'est pas par là!... »
Et qu'aurais-je eu à lui répondre ?...
Vers sept lieures du soir, s'éleva une brume assez épaisse, qui allait rendre malaisée et périlleuse la navigation de la goélette, tant qu'elle durerait.
Cette journée d'émotions, d'anxiétés, d'alternatives sans cesse renaissantes, m'avait brisé... Aussi regagnai-je ma cabine, où je me jetai tout habillé sur mon cadre.
Le sommeil ne me vint pas, sous l'obsession des troublantes pensées de mon imagination, si calme autrefois, si surexcitée maintenant. J'imagine volontiers que la lecture constante des œuvres d'Edgar Poe, et dans ce milieu extraordinaire où se fussent complu ses héros, avait exercé sur moi une influence dont je ne me rendais pas bien compté?... ■
C'était demain qu'allaient finir les quarante-huit heures, — dernière aumône que l'équipage avait faite à mes instances.
« Ça ne va pas comme vous voulez?... » m'avait dit le bosseman au moment où je pénétrais dans le rouf.
Non! certes, puisque la terre ne s'était point montrée derrière la flottille des ice-bergs. Entre ces masses mouvantes, nul indice de côte n'ayant été relevé, le capitaine Len Guy mettrait demain le cap au nord...
Ah! que n'étais-je le maître de cette goélette!... Si j'avais pu Tacheter, fût-ce au prix de toute ma fortune, si ces hommes eussent été mes esclaves que j'aurais conduits sous le fouet, jamais Y liaibmne n'aurait abandonné cette campagne... dût-elle l'entraîner jusqu'à ce point axial de T Antarctide, au-dessus duquel la Croix du Sud jette ses feux étincelants!...
Mon cerveau bouleversé foisonnait de mille pensées; de mille ro-
grets, de mille désirs!... Je voulais me lever, et il semblait qu'une pesante et irrésistible main me clouait sur mon cadre!... Et l'envie me venait de quitter à l'instant cette cabine où je me débattais contre les cauchemars du demi-sommeil,., de lancer à la mer une des embarcations de Yllalbreme... de m'y jeter avec Dirk Peters, qui n'hésiterait pas à me suivre, lui!... puis, de nous abandonner au courant qui se propageait vers le sud...
Et je le faisais... oui! je le faisais... en rêve!... Nous sommes au lendemain... Le capitaine Len Guy. après un dernier regard à l'horizon, a donné ordre de virer de bord... Un des canots est à la traîne.. . Je préviens le métis. . . Nous nous glissons sans être aperçus. . . Nous coupons la bosse... Tandis que la goélette va de l'avant, nous restons en arrière, et le courant nous emporte...
Nous allons ainsi sur la mer toujours libre... " Enfin notre canot s'arrête... Une terre est là... Je crois apercevoir une sorte de sphinx, qui domine la calotte australe... le sphinx des glaces... Je vais à lui... Je l'interroge... Il me livre les secrets de ces mystérieuses régions... Et alors, autour du mythologique monstre apparaissent les phénomènes dont Arthur Pym affirmait la réalité... Le rideau de vapeurs vacillantes, zébré de raies lumineuses, se déchire... Et ce n'est pas la figure de grandeur surhumaine qui se dresse devant mes regards éblouis... c'est Arthur Pym... farouche gardien du pôle sud, déployant au vent des hautes latitudes le pavillon des Etats-Unis d'Amérique ! . . .
Ce rêve fut-il brusquement interrompu, ou se modifiait-il au caprice d'une imagination affolée, je ne sais, mais j'eus le sentiment que je venais d'être soudain réveillé... Il me sembla qu'un changement s'opérait dans les balancements de la goélette, qui, doucement inclinée sur tribord, glissait à la surface de cette mer si tranquille... Et pourtant, ce n'était pas du roulis... ce n'était pas du tangage...
Oui... positivement, je me sentis enlevé, comme si mon cadre eût été la nacelle d'un aérostat... comme si les effets de la pesanteur se fussent annihilés en moi...
Je ne me trompais pas, et j'étais retombé du rêve dans la réalité...
Des chocs, dont la cause m'échappait encore, retentirent au-dessus de ma tête. À l'intérieur de la cabine les cloisons déviaient de la verticale à faire croire que YHalbrane se renversait sur le flanc. Presque aussitôt je fus projeté hors de mon cadre, et il s'en fallut d'un rien que l'angle de la table me fendît le crâne...
Enfin je me relevai, je parvins à me cramponner au rebord du châssis latéral, je m'arc-boutai contre la porte qui s'ouvrait sur le carré et céda sous mes pieds...
A cet instant se produisirent des craquements dans les bastingages, des déchirements dans le flanc de bâbord...
Est-ce donc qu'il y avait eu collision entre la goélette et l'une de ces colossales masses flottantes que Jem West n'avait pu éviter au milieu.de la brume?...
Soudain de violentes vociférations éclatèrent au-dessus du rouf, à l'arrière, puis des cris d'épouvante, :dans lesquels se mélangeaient toutes les voix affolées de l'équipage...
Enfin un dernier heurt se fit, et VH&lbrcLne demeura immobile.
Le capital ne jeta un re-rar.l ferme... ( Page 3^7. )
Je dus ramper sur le plancher du rouf pour atteindre la porte et gagner le pont.
Le capitaine Len Guy, ayant déjà quitté sa cabine, se traînait sur les genoux, tant la bande était accusée, et il vint s'accrocher de son mieux au râtelier de tournage des pavois.
Vers l'avant, entre le gaillard et le mât de misaine, quelques têtes sortaient des plis de la trinquette abattue comme une tente dont Ici drisse aurait largué.
Étaient suspendus aux haubans de tribord, Dirk Peters, Hardie, Martin Holt, Endicott, sa face noire toute hébétée.
Il est à croire qu'à cette heure, le bosseman et lui eussent volontiers cédé à cinquante pour cent les primes qui leur étaient dues depuis le quatre-vingt-quatrième parallèle!...
Un homme parvint jusqu'à moi en rampant, car 1! inclinaison du pont empêchait de se tenir debout, — au moins cinquante degrés.
C'était Hurliguerly, qui se pomoyait à la façon d'un gabier sur une vergue.
Étendu tout de mon long, les pieds appuyés contre le chambranle de la porte, je ne craignais plus de glisser jusqu'à l'extrémité de la coursive,
La main que je tendis au bosseman, l'aida à se hisser, non sans peine, près de moi.
« Qu'y a-t-il?... lui demandai-je.
— Un échouement, monsieur Jeorling!
— Nous sommes à la côte?... m'écriai-je.
— Une côte suppose une terre, répondit ironiquement le bosseman, et, en fait de terre, il n'y en a jamais eu que dans l'imagination de ce diable de Dirk Peters !
— Enfin... qu1 est-il arrivé?...
— Il est arrivé un ice-berg au milieu de la brume, — un ice-berg dont on n'a pu se garer...
— Un ice-berg, bosseman?...
— Oui!... un ice-berg, qui a choisi ce moment pour faire la culbute!... En se retournant, il a rencontré VHa,lbra,ney et il Ta enlevée comme une raquette ramasse un volant, et nous voici maintenant
échoués à une bonne centaine de pieds au-dessus du niveau de la mer antarctique. »
Aurait-on pu imaginer plus terrible dénouement à l'aventureuse campagne de YHalbr&ne!... Au milieu de ces extrêmes parages, notre unique moyen de transport venait d'être arraché de son élément naturel, emporté par le basculage d'un ice-berg à une hauteur qui dépassait cent pieds!... Oui! je le répète, quel dénouement! De s'engloutir au plus fort d'une tempête, d'être détruit dans une attaque de sauvages, d'être écrasé entre des glaces, ce sont les dangers auxquels s'expose tout navire engagé dans les mers polaires!... Mais que YHalbrane eût été soulevée par une montagne flottante à l'instant où cette montagne se retournait, et qu'elle fût, à cette heure, échouée presque à sa cime, non! cela dépassait les limites du vraisemblable!
Avec les moyens dont nous disposions, parviendrions-nous à descendre la goélette de cette hauteur, je l'ignorais. Ce que je savais, d'autre part, c'est que le capitaine Len Guy, le lieutenant, les anciens de l'équipage, revenus d'un premier effroi, ne seraient pas gens à désespérer, si effrayante que fût la situation. De cela je ne doutais pas. Oui!,., ils s'emploieraient tous au salut commun. Quant aux mesures qu'il y aurait à prendre, personne ne l'eût pu dire encore.
En effet, un voile de brume, une sorte de crêpe grisâtre enveloppait toujours l'ice-berg. On ne voyait rien de son énorme masse, si ce n'est l'étroite anfractuosité dans laquelle la goélette était coincée, ni quelle place il occupait au milieu de cette flottille en dérive vers
le sud-est*
La plus élémentaire prudence commandait d'évacuer YHalbrsine, dont le glissement pouvait être déterminé par quelque brusque secousse de l'ice-berg. Étions-nous même certains qu'il eût définitivement repris son assiette à la surface de la mer?... Sa stabilité était-elle assurée?... Ne fallait-il pas s'attendre à quelque nouvelle culbute?... Et si la goélette dévalait dans le vide, qui de nous aurait
pu se tirer sain et sauf d'une pareille chute, puis de l'engloutissement final dans les profondeurs de l'abîme?...
En quelques minutes, YHsLlbvane fut abandonnée de l'équipage. Chacun chercha refuge sur les talus, en attendant que l'ice-berg se dégageât de son capuchon de vapeurs. Les obliques rayons solaires ne parvenaient point à le percer, et c'est à peine si le disque rougeâtre se sentait à travers cet amas d'opaques vésicules qui en éteignaient le flamboiement.
Cependant, à une douzaine de pas on pouvait s'apercevoir les uns les autres. Quant à YHalbmne, elle ne présentait qu'une masse confuse, dont la couleur noirâtre tranchait vivement sur la blancheur des glaces.
Il y eut alors lieu de se demander si, de tous ceux qui se tenaient sur le pont de la goélette au moment de la catastrophe, aucun n'avait été projeté par-dessus les bastingages, entraîné sur les pentes, précipité dans la mer?...
À l'ordre du capitaine Len Guy, les matelots présents vinrent grossir le groupe où j'étais avec le lieutenant, le bosseman, les maîtres Hardie et Martin H oit.
Jem West fit l'appel... Cinq de nos hommes ne répondirent pas : le matelot Drap, un des anciens de l'équipage, et quatre des recrues, à savoir, deux Anglais, un Américain et un des Fuégiens embarqués aux Falklands.
Ainsi , cette catastrophe coûtait la vie à cinq des nôtres — les premières victimes de cette campagne depuis le départ des Kerguelen, et seraient-ce les dernières?...
Et, en effet, il n'était pas douteux que ces malheureux eussent péri, car on les appela vainement, vainement on les chercha sur les flancs de l'ice-berg, partout où ils auraient peut-être pu s'accrocher à quelque saillie. . .
Les tentatives, qui furent faites après le lever du brouillard, demeurèrent infructueuses. Au moment où YHalbrane avait été saisie par dessous, la secousse avait été si violente, si soudaine
que ces hommes n'eurent pas la force de se retenir aux bastingages, et, vraisemblablement^ on ne retrouverait jamais leurs corps que le courant avait dû entraîner au large.
Lorsque cette disparition de cinq des nôtres eut été constatée, le désespoir envahît tous les cœurs. Alors apparut plus vivement l'affreuse perspective de ces dangers qui menacent une expédition à travers la zone antarctique!
« Et Hearne?,.. » dit une voix.
Martin Holt venait de jeter ce nom au milieu du silence général.
Le sealing-master, que nous avions oublié, n'avait-il pas été écrasé dans l'étroit réduit de la cale où il était enfermé?...
Jem West s'élança vers la goélette, se hissa au moyen d'une amarre qui pendait de l'avant, et gagna le poste par lequel on pénétrait dans cette partie de la cale...
Nous attendions, immobiles et silencieux, d'être fixés sur le sort de Hearne, bien que ce mauvais génie de l'équipage fût peu digne de pitié.
Pourtant, combien de nous pensaient alors que si on eût écouté ses conseils, si la goélette avait repris la route du nord, tout un équipage n'en serait pas à n'avoir pour unique refuge qu'une montagne de glace en dérive!... Et dans ces conjonctures, ce que devait être ma part de responsabilité, moi qui avais tant jDoussé à la prolongation de cette campagne, c'est à peine si j'osais l'envisager !
Enfin le lieutenant reparut sur le pont, Hearne après lui. Par miracle, ni les cloisons, ni la membrure, ni le bordage n'avaient cédé à l'endroit où se trouvait le sealing-master.
Hearne se déhala le long de la goélette, rejoignit ses camarades, sans prononcer une parole, et il n'y eut plus à s'occuper de lui.
Vers six heures du matin, le brouillard se dissipa, grâce à un abaissement assez accentué de la température. Il ne s'agissait pas de ces vapeurs dont la congélation est complète, mais bien du phénomène appelé frost-rime ou fumée gelée, qui se produit quel-
quefois sous ces hautes latitudes. Le capitaine Len Guy le reconnut à la quantité de fibres prismatiques, la pointe dirigée dans le sens du vent, qui hérissaient la légère croûte déposée sur les flancs de rice-berg. Ce frost-rime, les navigateurs ne sauraient le confondre avec la gelée blanche des zones tempérées, dont la congélation ne s'opère qu'après son dépôt à la surface du sol.
On put alors évaluer la grosseur du massif, sur lequel nous étions posés comme des mouches sur un pain de sucre, et, assurément, vue d'en bas, la goélette ne devait pas paraître plus grosse que la yole d'un navire de commerce.
Cet ice-berg, dont la circonférence parut être de trois à quatre cents toi ses , mesurait de cent trente à cent quarante pieds de hauteur. Il devait donc, d'après les calculs, plonger à une profondeur quatre à cinq fois plus grande, et, par conséquent, peser des millions de tonnes.
Voici ce qui était arrivé :
Après avoir été miné à sa base au contact des eaux plus chaudes, l'ice-berg s'était peu à peu relevé. Son centre de gravité déplacé, l'équilibre n'avait pu se rétablir que par un chavirement brusque, qui reporta au-dessus du niveau de la mer ce qui était au-dessous. Prise dans ce basculage, VH&lbva,ne fut enlevée comme avec un énorme bras de levier. Nombre d'ice-bergs se retournent ainsi à la surface des mers polaires, et c'est l'un des plus gros dangers auxquels sont exposés les navires qui les avoisinent.
C'était dans une échancrure de la face ouest de l'ice-berg, que notre goélette se trouvait encastrée. Elle inclinait sur tribord, son arrière relevé, son avant rabaissé. La pensée nous venait que, à la moindre secousse, elle glisserait le long des pentes de l'ice-berg jusqu'à la mer. Du côté où elle donnait la gîte, le choc avait été assez violent pour défoncer quelques bordages de sa coque et de ses pavois sur une longueur de deux toises. Dès le premier choc, la cuisine, fixée devant le mât de misaine, avait cassé ses saisines et dégringolé jusqu'à l'entrée du rouf, dont la porte, entre les deux
cabines du capitaine Len Guy et du lieutenant, était arrachée de ses gonds. Le mât de hune et le mât de flèche étaient venus en bas, après la rupture des galhaubans, et on apercevait leur brisure toute fraîche à la hauteur du chouquet. Des débris de toutes sortes, les vergues, des espars, une partie de la voilure, des barils, des caisses, des cages à poules, devaient flotter à la base du massif et dériver avec lui.
Ce qu'il y avait de particulièrement inquiétant dans, notre situation, c'est que, des deux embarcations de Ylialbrane, celle de tribord ayant été écrasée au moment de l'abordage, il ne restait que la seconde, — la plus grande, il est vrai, — encore suspendue par ses palans aux pistolets de tribord. Avant tout, il fallait la mettre en sûreté, car peut-être serait-elle notre unique moyen de salut.
De ce premier examen, il résultait que les bas mâts de la goélette étaient restés en place, et pourraient servir, si Ton parvenait à la dégager. Mais comment l'extraire de cette souille déglace, la rendre à son élément naturel, en un mot la ce lancer » comme on lance un bâtiment à la mer?...
Lorsque le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman et moi nous fûmes seuls, je les interrogeai à ce sujet.
« Que l'opération entraîne de gros risques, j'en conviens, répondit Jem West, mais puisqu'il est indispensable qu'elle se fasse, nous la ferons. Je pense qu'il sera nécessaire de creuser une sorte de lit jusqu'à la base de l'ice-berg. . .
— Et sans tarder d'un seul jour, ajouta le capitaine Len Guy.
— Vous entendez, bosseman?... reprit Jem West, Dès aujourd'hui à la besogne.
— J'entends, et tout le monde s'y mettra, répondit Hurliguerly. Une observation, toutefois, si vous le permettez, capitaine...
— 'Laquelle?...
— Avant de commencer le travail, visitons la coque, voyons quelles sont .ses avariés et si elles sont réparables. A quoi servi-
rait de lancer un navire décarcassé, qui s'en irait immédiatement par le fond? »
On se rendit à la juste demande du bosseman.
La brume s'étant dissipée, un clair soleil illuminait alors la partie orientale de l'ice-berg, d'où le regard embrassait un large secteur de mer. De ce côté, au lieu de surfaces, lisses sur lesquelles le pied n'aurait pu trouver un point d'appui, les flancs présentaient des anfractuosités, des rebords, des épaulements, des plateaux même où il serait facile d'établir un campement provisoire. Cependant il y aurait à se garer contre la chute d'énormes blocs, mal en équilibre, qu'une secousse pouvait détacher. Et, de fait, pendant la matinée, plusieurs de ces blocs roulèrent avec un effroyable bruit d'avalanche jusqu'à la mer.
Au total, il semblait bien que l'ice-berg fût très solide sur sa nouvelle base. D'ailleurs, si son centre de gravité se trouvait au-dessous du niveau de la lîerne de flottaison, un nouveau renversement n'était pas à craindre.
Je n'avais pas encore eu l'occasion de parler à Dirk Peters depuis la catastrophe. Comme il avait, répondu à l'appel de son nom, je savais qu'il ne comptait pas parmi les victimes. En ce moment, je l'aperçus immobile, debout sur une étroite saillie, et de quel côté se portaient ses regards, on le devine...
Le capitaine Len Guy? le lieutenant, le bosseman, les maîtres Hardie et Martin Holt, que j'accompagnai, remontèrent alors vers la goélette, afin de procéder à un minutieux examen de sa coque. Du côté de bâbord, l'opération serait aisée, puisque YHcilbrane s'inclinait sur le flanc opposé. De l'autre côté, il faudrait, tant bien que mal, se glisser jusqu'à la quille en creusant la glace, si l'on voulait qu'aucune partie du bordé n'échappât à cetLe visite.
Voici ce qui fut reconnu, épres un examen qui dura deux heures : les avaries étaient peu importantes, et, en somme, de réparation courante. Deux ou trois bordages rompus, sous la violence du choc, laissaient voir leurs gournables faussées, leurs coutures ouvertes. A
l'intérieur, la membrure était intacte, les varangues n'ayant point cédé. Notre bâtiment, fait pour naviguer au milieu clés mers polaires , avait résisté alors que tant d'autres, moins solidement construits, eussent été disloqués de toutes pièces. 11 est vrai, le gouvernail avait été démonté de ses ferrures, mais il serait facile de le rétablir*
L'inspection terminée au dehors et au dedans, le dommage fut reconnu moins considérable qu'on eût pu le craindre, et nous fûmes rassurés à ce sujet...
Rassurés... oui... si nous parvenions à remettre à flot notre goélette !
Après le déjeuner du matin, il fut décidé que les hommes commenceraient à creuser un lit oblique, qui permettrait à VHalbrane de glisser jusqu'à la base de l'ice-berg. Plût au ciel que l'opération réussit, car de braver dans ces conditions les rigueurs de l'hiver austral, de passer six mois sur cette masse flottante, entraînée on ne savait où, qui eût pu y songer sans épouvante? L'hiver venu, aucun de nous n'aurait échappé à la plus terrible des morts, — la more par le froid...
En ce moment, Dirk Peter s, qui, à une centaine de pas, observait Tliorizon du sud à Test, cria d'une voix rude :
« En panne ! »
En panne?,.. Qu'entendait par là le métis, si ce n'est que la dérive de l'ice-berg venait de cesser subitement. Quant à la cause de cet arrêt, ce n'était pas l'instant de la rechercher, ni de se demander quelles en seraient les conséquences.
« G'est pourtant vrai! s'écria le bosseman. L'ice-berg ne marche pas, et peut-être même n'a- t-il jamais marché depuis sa culbute!...
— Comment, m'écriai-je, il ne se déplace plus...
— Non, me répondit le lieutenant, et la preuve, c'est que les autres qui défilent, le laissent en arrière. »
En effet, tandis que cinq ou six montagnes de glace descendaient vers le sud, la nôtre s'était immobilisée, comme si elle eût été échouée sur un haut-fond.
L'explication la plus simple était que sa nouvelle base avait rencontré le seuil sous-marin, auquel elle adhérait maintenant, et cette adhérence ne cesserait que si sa partie immergée se relevait, au risque de provoquer une seconde culbute.
En somme, c'était une grave complication, car les dangers d'une immobilisation définitive en ces parages eussent été tels que mieux valaient les hasards de la dérive. Au moins, avait-on l'espoir de rencontrer un continent, -une- île, ou, même, si les courants ne se modifiaient pas, si la mer restait libre, de franchir les limites de la région australe!...
Voilà donc où nous en étions après trois mois de cette terrible campagne! De William Guy, de ses compagnons de la Ja?ie, d'Arthur Pym, pouvait-il être encore question?... N'était-ce pas pour notre salut que devaient être employés les moyens dont nous pouvions disposer?... Et faudrait-il s'étonner, si les matelots de YHalbrane se révoltaient enfin, s'ils obéissaient aux suggestions de Hearne, s'ils rendaient leurs chefs, — moi surtout, - — responsables des désastres d'une pareille expédition?,..
Et alors qu'arriverait-il, puisque, malgré la perte de quatre des leurs, les camarades du sealing-master avaient conservé leur supériorité numérique...
C'était — je le vis clairement — à cela. que pensaient le capitaine Len Guy et Jem West.
En effet, si les recrues des Falklands ne formaient plus qu'un total de quinze hommes contre nous treize, — en comprenant le métis, n'était-il pas à craindre que quelques-uns de ceux-ci fussent bien près de se ranger du côté de Hearne. Poussés par le désespoir, qui sait si ces camarades ne songeaient pas à s'emparer de Tunique embarcation que nous possédions désormais, à reprendre la route du nord, à nous abandonner sur cet ice-berg?... Il importait donc que notre canot fût mis en sûreté et surveillé à toute heure.
Au surplus, un notable changement s'était produit chez le capitaine Len Guy depuis ces derniers incidents. Il semblait s'être
transformé en présence des périls de l'avenir.. Jusqu'ici, tout à la pensée de retrouver ses compatriotes, il avait laissé au lieutenant le commandement de la goélette, et il n'aurait pu s'en remettre à un second plus capable, plus dévoué. Mais, à partir de ce jour, il allait reprendre ses fonctions de chef, les exercer avec l'énergie exigée par les circonstances, redevenir comme à bord le maître après Dieu.
Par son ordre, les hommes vinrent se ranger autour de lui sur un plateau, un peu à la droite de YHalbvane. Là étaient rassemblés, — du côté des anciens, les maîtres Martin Holt et Hardie, les matelots Rogers, Francis, Gratian, Burry, Stem, le cuisinier Endicottj et, j'y ajoute Dirk Peters, — du côté des nouveaux. Hearne et les quatorze autres marins des Falklands. Ces derniers composaient un groupe à part, dont le porte-parole était le sealing-master, qui avait sur eux une influence détestable.
Le capitaine Len Guy jeta un regard ferme à tout son équipage, et d'une voix vibrante :
« Matelots de VHcilbrSLne^ dit-il, j'ai d'abord à vous parler de ceux qui ont disparu. Cinq de nos compagnons viennent de périr dans cette catastrophe...
— En attendant que nous périssions à notre tour dans ces mers
où Ton nous a entraînés malsré...
— Tais-toi, Hearne, s'écria Jem West, pâle de colère, tais-toi, ou sinon...
— Hearne a dit ce qu'il avait à dire, reprit froidement le capitaine Len Guy, et puisque c'est fait, je l'engage à ne pas m'interrompre une seconde fois ! »
Peut-être le sealing-master eût-il répliqué, car il se sentait soutenu par la majorité de l'équipage. Mais Martin Holt alla vivement à lui, le retint, et il se tut.
Le capitaine Len Guy se découvrit alors, et, avec une émotion qui nous pénétra jusqu'au fond de l'âme, il prononça ces paroles :
« Nous avons à prier pour ceux qui ont succombé dans cette périlleuse campagne, entreprise au nom de l'humanité. Que Dieu
daigne leur tenir compte de ce qu'ils se sont dévoués pour leurs semblables, et ne reste pas insensible à notre voix!,., A genoux, matelots de YHalbrane ! »
Tous s'agenouillèrent sur la surface glacée, et un murmure de prière monta vers le ciel.
Nous attendîmes que le capitaine Len Guy se fût relevé pour nous relever aussi.
« Maintenant; reprit-il, après ceux qui sont morts, ceux qui ont survécu, A ceux-là, je dis que, même clans les circonstances où nous sommes, ils auront à m'obéir, quelque ordre que je leur donne. Je ne souffrirai ni une résistance ni une hésitation. La responsabilité du salut commun m'appartient, et je n'en céderai rien à personne. Je commande ici comme à bord..*
— A bord... quand il n'y a plus de navire!... osa répondre le sealing-master.
- — Tu te trompes. Hearne. Le bâtiment est là, et nous le rendrons à la mer. D'ailleurs, n' eussions-nous plus que notre canot, j'en suis le capitaine... Malheur à qui l'oubliera! »
Ce jour-là, après avoir pris hauteur avec le sextant et établi l'heure avec le chronomètre, qui n'avaient pas été brisés dans la collision, le capitaine Len Guy obtint le point suivant par ses calculs :
Latitude sud : 88° 55'.
Longitude ouest : 39° 12'.
L'H&lbrane n'était plus qu'à un degré cinq minutes, — soit soixante-cinq milles — du pôle austral.
iShalbrane inclinait sur tribord... (Page 322.)
« A la beaojne! » avait dit le capitaine, i Pa re ;;2'j.
« A la besogne! » avait dit le capitaine Len Guy, et, dès l'aprèsmidi de ce jour} chacun s'y mit avec courage,
Il n'y avait pas une heure à perdre. Personne qui ne comprît que la question de temps dominait toutes les autres. En ce qui concernait les vivres, la goélette en possédait pour dix-huit mois encore à pleine ration. Aussi la faim ne menaçait-elle pas, — la soif pas davantage, bien que les caisses à eau crevées dans la secousse, eussent laisse échapper le liquide qu'elles contenaient, à travers les fissures du
bordage.
Par bonheur, les fûts de gin, de wisky, de bière et de vin, placés dans la partie de la cale qui avait le moins souffert, étaient presque tous intacts. De ce chef, nous n'avions aucun dommage, etl'ice-berg allait lui-même nous fournir l'eau douce.
On le sait, la glace, qu'elle soit formée d'eau douce ou d'eau de mer, est dépourvue de salure. Par la transformation de l'état liquide à l'état solide, le chlorure de sodium est entièrement éliminé. Il est donc de peu d'importance, semble-t-il, que l'eau potable soit demandée aux glaces de Tune ou l'autre formation, Cependant on doit accorder la préférence à celle qui provient de certains blocs très reconnaissables à leur coloration presque verdâtre, à leur parfaite transparence. C'est de la pluie solidifiée, infiniment plus convenable pour servir de boisson.
Assurément, en habitué des mers polaires, notre capitaine eût sans peine reconnu les blocs de cette espèce; mais il ne pouvait s'en trouver sur notre ice-berg, puisque c'était sa partie immergée avant la culbute qui émergeait actuellement.
Le capitaine Len Guy et JemWest décidèrent en premier lieu,
dans le but d'alléger la goélette, de débarquer tout ce qui était à
bord. Mâture et gréement durent être démontés, puis transportés sur
le plateau. Il importait de ne laisser que le moins de poids possible,
de se débarrasser même du lest, en vue de la difficile et dangereuse
opération du lancement. Mieux valait que le départ fût retardé de
quelques jours, si cette opération devait se faire dans des conditions
meilleures. Le rechargement s'effectuerait ensuite sans grande difficulté.
Après cette raison déterminante, il s'en présentait une seconde non moins sérieuse. En effet, c'eût été agir avec une inexcusable imprudence que de laisser les provisions dans les soutes de YHalbvEne^ étant donnée sa situation peu sûre sur le flanc de Tice-berg. Une secousse ne suffirait-elle pas à la détacher? Le point d'appui ne lui manquerait-il pas, si les blocs de sa souille venaient à se déplacer? Et alors, avec elle eussent disparu ces provisions, qui devaient assurer notre existence!
On s'occupa, ce jour-là, de décharger les caisses de viande au demi-sel, de légumes secs, de farine, de biscuit, de thé, de caféj les barils de gin, de wisky, de vin et de bière qui furent retirés de la cale et de la cambuse, puis placés en sûreté dans des anfractuositcs à proximité de YHalbr&ne.
Il y eut également à prémunir l'embarcation contre tout accident, — et j'ajouterai contre le dessein que Hearne et quelques-uns de sa bande avaient peut-être de s'en emparer afin de reprendre le chemin de la banquise.
Le grand canot, avec son jeu d'avirons, son gouvernail, sa bosse, son grappin, sa mâture et ses voiles, fut donc remisé à une trentaine de pieds sur la gauche de la goélette, au fond d'une cavité qu'il serait aisé de surveiller. Pendant le jour, rien à craindre. Pendant la nuit, ou plutôt pendant les heures -de sommeil, le bosseman ou un autre des maîtres monterait la garde près de cette cavité, et, — on peut en être certain, — l'embarcation serait à l'abri d'un mauvais coup.
Les journées des 19, 20 et 21 janvier furent employées au double travail du transport de la cargaison et du démâtage de YHalbrane. On élingua les bas mâts au moyen de vergues formant bigues. Plus tard, Jem West verrait à remplacer les mâts de hune et de flèche, et, dans tous les cas, ils n'étaient point indispensables pour regagner soit les Falklands, soit quelque autre lieu d'hivernage.
Il va sans dire qu'un campement avait été établi sur le plateau dont j'ai parlé, non loin de YHa,lbra,ne. Plusieurs tentes, au moyen
de voiles disposées sur des espars et retenues avec des faux-bras, recouvrant la literie des cabines et du poste, offraient .un abri suffisant contre les inclémences atmosphériques déjà fréquentes à cette époque de l'année. Le temps s du reste, se tenait au beau fixe; favorisé par une brise permanente de nord-est, la température étant remontée à quarante-six degrés (7°, 78 C. sur zéro). Quant à la cuisine d'Endicott, elle fut installée au fond du plateau, près d'un contrefort, dont la pente très allongée permettait d'atteindre l'extrême 'cime de fice-berg.
Je dois reconnaître que; durant ces trois jours d'un travail des plus fatigants, il n'y eut rien à reprocher à Hearne. Le sealing-master se savait l'objet d'une surveillance spéciale, comme il savait que le capitaine Len Guy ne le ménagerait pas, s'il s'avisait de provoquer ses camarades à l'insubordination. Il était fâcheux que ses mauvais instincts l'eussent poussé à jouer ce rôle, car sa vigueur, son adresse, son intelligence, en faisaient un homme précieux, et jamais il ne se montra plus utile qu'en ces circonstances. Était-il revenu à de meilleurs sentiments?... Avait-il compris que de l'entente commune dépendait le salut commun?... Je ne pouvais le deviner, mais je n'avais guère confiance, — Hurliguerly non plus.
-Je n'ai pas besoin d'insister sur l'ardeur que le métis déployait dans ces rudes travaux, toujours le premier et le dernier à la besogne, faisant l'ouvrage de quatre, dormant à peine quelques heures, ne se reposant qu'au moment des repas qu'il prenait à l'écart. A peine m'avait-il adressé la parole depuis que la goélette avait été victime de ce terrible accident. Et qu'aurait-il pu me dire?... Ne pensais-je pas, comme lui, qu'il fallait renoncer à tout espoir de poursuivre cette malheureuse campagne?...
Il m'arrivait, parfois, d'apercevoir Martin Holt et le métis l'un près de l'autre, s'occupant de quelque difficile manœuvre. Notre maîtrevoilier ne négligeait aucune occasion de se rapprocher de Dirk Peters, qui le fuyait pour les raisons que l'on connaît. Et lorsque je songeais à la confidence qui m'avait été faite au sujet du. soi-disant
Parker, le propre frère de Martin Holt, à cette affreuse scène du GrampuS) j'étais saisi d'une profonde horreur. Je rien doute pas, si ce secret eût été dévoilé, le métis fût devenu un objet de répulsion. On aurait oublié en lui le sauveteur du maître-voilier, et celui-ci , en apprenant que son frère... Heureusement, ce secret, Dirk Peters et moi 3 nous étions seuls à le posséder.
Tandis que s'opérait le déchargement de VH&lbr&ne, le capitaine Len Guy et le lieutenant étudiaient la question du lancement, ■ — question grosse de difficultés, à coup sûr. Il s'agissait de racheter cette hauteur d'une centaine de pieds comprise entre la souille où gitait la goélette et le niveau de la mer, au moyen d'un lit creusé suivant un tracé oblique sur le flanc ouest de Tice-berg, lit qui devrait mesurer au moins deux à trois cents toises de longueur. Aussi, pendant qu'une première équipe, dirigée par le bosseman, s'occupait à décharger la goélette, une seconde, sous les ordres de Jem West, commença le tracé entre les blocs qui hérissaient ce côté de la montagne flottante.
Flottante?.., je ne sais pourquoi je me sers de ce mot, car elle ne flottait plus. Immobile comme un îlot, rien n'autorisait à croire qu'elle dût jamais se remettre en dérive. D'autres ice-bergs assez nombreux passaient au large, se dirigeant vers le sud-est, alors que le nôtre restait « en panne », suivant l'expression de Dirk Peters. Sa base se minerait-elle assez pour se détacher du fond sous-marin?... Quelque pesante masse de glace viendrait-elle se jeter sur lui, et déraperait-il au choc?,.. Nul ne le pouvait prévoir, et il ne fallait compter que sur VHalbrane pour abandonner définitivement ces parages.
Ces divers travaux nous conduisirent jusqu'au 24 janvier. L'atmosphère était calme, la température ne s'abaissait pas, la colonne thermométrique avait même gagné de deux à trois degrés au-dessus de glace. Aussi le nombre des ice-bergs, venus du nord-ouest, augmentait-il, — une centaine dont la collision aurait pu avoir les plus graves conséquences.
Le maître-calfat Hardie s'était mis tout d'abord à la réparation de la coque, gournables à changer, bouts de bordage à remplacer, coutures à calfater. Rien ne lui manquait de ce qu'exigeait ce travail, et nous avions l'assurance qu'il serait exécuté dans de bonnes conditions. Au milieu du silence de ces solitudes retentissaient maintenant les coups de marteau frappant les clous dans le bordé et les coups de maillet chassant Tétoupe entre les coutures. A ces bruits se joignaient d'assourdissants cris de mouettes, de macreuses, d'albatros, de pétrels, qui volaient en rond à la cime de l'ice-bere*.
Lorsque je me trouvais seul avec le capitaine Len Guy et Jem West, c'était notre situation actuelle, les moyens d'en sortir, les chances de nous tirer d'affaire, qui faisaient, on le pense bien, le principal sujet de nos conversations. Le lieutenant avait bon espoir, et, à la condition qu'aucun accident ne survînt d'ici-là. il se croyait assuré de réussir l'opération du lancement. Le capitaine Len Guy, lui. montrait plus de réserve. D'ailleurs, à la pensée qu'il allait définitivement renoncer à toute espérance de retrouver les survivants de la Jane, il sentait son cœur se déchirer...
Et, en effet, lorsque VHalbrane serait prête à reprendre la mer, lorsque Jem West lui demanderait la route, oserait-il répondre : Cap au sud?,.. Non, et cette fois, il n'eût été suivi ni des nouveaux ni même de la plupart des anciens de l'équipage. Continuer les recherches dans cette direction, s'élever au delà" du pôle, sans être assuré d'atteindre l'océan Indien à défaut de l'océan Atlantique, c'eût été d'une audace qu'aucun navigateur n'aurait pu se permettre. Si quelque continent fermait la mer de ce côté, la goélette se fût exposée à y être acculée par la masse des ice-bergs, et dans l'impossibilité de s'en dégager avant l'hiver austral?...
En ces conditions, tenter d'obtenir du capitaine Len Guy de poursuivre la campagne, c'eût été courir au-devant d'un refus. Ce n'était pas proposable, alors que la nécessité s'imposait de revenir vers le nord, de ne point s'attarder d'un jour en cette portion de la mer
antarctique. Toutefois, si j'avais résolu de ne plus en parler au capitaine Len Guy, je ne laissais pas, à l'occasion, de pressentir là-dessus le bosseman.
Le plus souvent, sa besogne achevée, Hurliguerly venait me rejoindre, et nous causions, nous remontions dans nos souvenirs de voyage.
Un jour, comme nous étions assis au sommet de fice-berg, le regard fixé sur sur ce décevant horizon, il s'écria :
« Qui eût jamais pensé, monsieur Jeorling, lorsque Vlialbrane quittait les Kerguelen, que, six mois et demi après, à cette latitude, elle serait accrochée au flanc d'une montagne de glace!
— Cela est d'autant plus regrettable, répondis-je, que, sans cet accident, nous eussions atteint notre but, et nous aurions repris la route du retour.
— Je ne vais point à rencontre, répliqua le bosseman, mais vous dites que nous aurions atteint notre but... Entendez-vous par là que nos compatriotes eussent été retrouvés?...
— Peut-être, bosseman.
— Et moi je ne le crois guère, monsieur Jeorling, bien que ce fût le principal et même le seul objet de notre navigation à travers l'océan polaire...
— Le seul... oui... au début, insinuai-je. Mais, depuis les révélations du métis au sujet d'Arthur Pym...
— Ah!... cela vous tient toujours, monsieur Jeorling... comme ce brave Dirk Peters?...
— Toujours, Hurliguerly, et il a fallu qu'un déplorable, un improbable accident vînt nous faire échouer au port...
— Je vous laisse vos illusions, monsieur Jeorling, et puisque vous croyez avoir échoué au port... ■
— Pourquoi non?...
— Soit, et, dans tous les cas, c'est un fameux échouage! déclara le bosseman. Au lieu de donner sur un honnête bas-fond, aller faire côte en l'air...
— Aussi ai-je le droit de dire que c'est une malheureuse circonstance, Hùrliguerly. . .
— Malheureuse, sans doute, et, à mon sens, y aurait-il à en tirer
quelque avertissement...
- — " Lequel?,.- " . .' ' .
— C'est qu'il n'est pas permis de s'aventurer si loin dans ces régions, efc m'est avis que le Créateur interdit à ses créatures de grimper au bout des pôles de la terre ! .-
— . Cependant ce bout n'est plus 'maintenant qu'à une soixantaine de milles*,.. : ■ . "
— D'accord, monsieur Jeorling. Il est vrai, ces 'soixante milles, c'est comme s'il y en avait un millier, quand on n'a aucun moyen de les franchir... Et. si le lancement de la goélette ne réussit pas, nous voici condamnés à un hivernage dont ne voudraient même pas les ours polaires! » ■-.■-. - , ,
Je ne répondis -que par un hochement de tête, auquel ne put se méprendre Hùrliguerly.
<c Savez-vous à quoi je pense le plus souvent, monsieur Jeorling?... me demanda-t-il."
— * A quoi pensez-vous, bosseman?...
— Aux Kerguelen, dont nous ne prenons guère le ' chemin ! Certes, pendant la mauvaise saison, on y jouitd'un beau froid... Pas grande différence entre cet archipel -là et les îles situées sur les limites de la mer antarctique... Mais, enfin, on est à proximité du Cap, et s'il vous plaît d'aller vous y réchauffer les mollets, il n'y a point de banquise pour vous barrer le passage!... Tandis qu'ici, . au milieu des glaces, c'est le diable pour en démarrer, et on ne sait jamais si l'on trouvera la porte ouverte...
— Je vous le répète, bo'sseâian, sans ce dernier accident, tout serait terminé à présent d'une' ïaçôn ou d'une autre. Nous aurions encore plus de six semaines pour sortir des mers australes. En somme, il est rare qu'un navire soit aussi mal pris que l'a été notre
DÉFONCÉE... DISLOQUÉE... L'HALBUASE S'ENGLOUTISSAIT. (Page 34?. J
goélette, et c'est une véritable malchance, après avoir profité de circonstances si heureuses...
— Finies, ces circonstances, monsieur Jeorling, s'écria Hurliguerly, et je crains bien...
— Quoi... vous aussi, bosseman... vous que j'ai connu si confiant...
— La confiance, monsieur Jeorling. cela s'use tout comme le fond d'une culotte!... Que voulez-vous!... Lorsque je me compare à mon compère Atkins, installé dans sa bonne auberge, lorsque je songe au Cormoran-Vert, à la grande salle du bas, aux petites tables où Ton déguste le wisky et le gin avec un ami, alors que le poêle ronfle plus fort que ne crie la girouette sur le toit... eh bien, la comparaison n'est point à notre avantage, et, à mon avis, maître Atkins a peut-être mieux compris l'existence..,
— Eh! vous le reverrez, ce digne Atkins, bosseman, et le Cormor&n-Vert^ et les Kerguelen!... Pour Dieu! ne vous laissez point aller au découragement!... Et si vous, un homme de bon sens et de résolution, désespérez déjà..."
— Oh! s'il n'y avait que moi. monsieur Jeorling. ce ne serait que demi-mal!
— Est-ce que l'équipage?. .
■ — Oui... et non... répliqua Hurliguerly, car j'en connais qui ne sont point satisfaits.
— Hearne a-t-il recommencé à récriminer et exeite-t-il ses camarades?...
— Pas ouvertement du moins, monsieur Jeorling, et, depuis que je le surveille, je n'ai rien vu ni entendu. Il sait, d'ailleurs, ce qui r attend, s'il remue la patte. Aussi, — je crois ne point faire erreur, — le finaud a-t-il changé ses amures. Et ce qui ne m'étonne guère de lui, m'étonne de notre maître-voilier Martin Holt...
— Que voulez-vous dire, bosseman?./.
— Que tous deux paraissent être en bons termes!... Observezles. Hearne recherche Martin Holt, cause souvent avec lui, et Martin
Holt ne lui fait pas trop mauvaise mine.
— Martin Holt, je suppose, n'est pas homme à écouter les conseils de Hearne, répondis-je, ni à le suivre, s'il, tentait de pousser l'équipage à la révolte...
— Non, sans doute, monsieur Jeorling... Cependant cela ne me plaît guère de les voir ensemble... Un particulier dangereux et sans conscience, ce Hearne, et dont Martin Holt ne se méfie peut-être pas assez !...
— Il a tort, bosseman.
— Et... tenez... savez-vous de quoi ils causaient, l'autre jour, dans une conversation dont il m'est arrivé quelques bribes à l'oreille?...
— Je ne sais jamais les choses qu'après que vous me les avez dites, Hurliguerly,
— Eh bien, tandis qu'ils bavardaient sur le pont de YHalbrane, je les ai entendus parler de Dirk Peters, et Hearne disait ; « Il ne faut pas en vouloir au métis, maître Holt, de ce qu'il n'a jamais voulu répondre à vos avances ni recevoir vos remerciements... Si ce n'est qu'une sorte de brute, il possède un grand courage, et il Ta prouvé en vous tirant d'une mauvaise passe au péril de sa vie... Au surplus, n'oubliez pas qu'il faisait partie de l'équipage' du Gramjms, dont votre frère Ned, si je ne me trompe... »
— Il a dit cela, bosseman?... me suis-je écrié. Il a nommé le Grampus?...
— Oui... le Gr&mpus.
— Et Ned Holt?...
— Précisément, monsieur Jeorling !
— Et qu'a répondu Martin Holt?...
— Il a répondu : « Mon malheureux frère, je ne sais même pas dans quelles conditions il a péri ! . . . Est-ce pendant une révolte à bord? En brave qu'il était, il n'a pas dû trahir son capitaine, et peut-être a-t -il été massacré?... »
— Est-ce que Hearne a insisté, bosseman?...
— Oui.., en ajoutant : « C'est chose triste pour vous, maître Holt!...
Le capitaine du Gramipus, à ce qu'on m'a raconté, fut abandonné dans un canot avec deux ou trois de ses hommes.,, et qui sait si votre frère n'était pas avec lui?... »
— Et après?...
— Après, monsieur Jeorling, il a ajouté : « Est-ce que vous n'avez pas eu l'idée de demander à Dirk Peters de vous renseigner?,..
— Si, une fois, répliqua Martin Holt, j'ai interrogé le métis làdessus, et jamais je n'ai vu un homme dans un tel état d'accablement, répondant : Je ne sais pas... je ne sais pas... d'une voix si sourde que je pouvais à peine le comprendre, et il s'est sauvé en se cachant la tête dans les mains... »
— C'est tout ce que vous avez entendu de cette conversation, bosseman?...
— Tout, monsieur Jeorling, et elle m'a paru assez singulière pour que j'aie voulu vous mettre au courant.
— Et qu'en avez-vous conclu?...
— Rien, si ce n'est que je regarde le sealing-master comme un coquin de la pire espèce, parfaitement capable de travailler en secret à quelque mauvais dessein, auquel il voudrait associer Martin Holt! »
En effet, que signifiait cette nouvelle attitude de Hearne?... Pourquoi cherchait-il à se lier avec Martin Holt, l'un des meilleurs de l'équipage?... Pourquoi lui rappelait-il ainsi les scènes du Grainpus?... Est-ce que Hearne en savait à ce sujet plus long que les autres sur Dirk Peters et Ned Holt, — ce secret dont le métis et moi iious croyions être les seuls dépositaires?...
Cela ne laissa pas de me causer une sérieuse inquiétude. Toutefois, je me gardai d'en rien dire à Dirk Peters. S'il eût pu soupçonner que Hearne causait de ce qui s'était passé à bord du Grampus^ s'il eût appris que ce coquin. — comme l'appelait non sans raison Hurliguerly, — ne cessait de parler de son frère Ned à Martin Holt, je ne sais trop ce qui serait arrivé !
En somme, et quelles que fussent les intentions de Hearne, il
était regrettable que notre maître-voilier, sur lequel devait à bon droit compter le capitaine Len Guy, fût en liaison avec lui. Le sealing-master avait certainement ses raisons pour agir de la sorte... Lesquelles, je ne pouvais les deviner. Aussi, bien que l'équipage parût avoir abandonné toute idée de révolte, une sévère surveillance s'imposait, surtout à l'égard de Hearne.
Du restb, la situation allait prendre fin, — du moins en ce qui concernait la goélette.
Deux jours après, les travaux furent terminés. On avait achevé de réparer la coque et de creuser le lit de lancement jusqu'à la base de notre montagne flottante.
A cette époque, la glace, étant légèrement ramollie à sa couche supérieure, ce dernier travail n'avait point exigé de grands efforts de pic et de pioche. Le lit contournait obliquement le flanc ouest de l'ice-berg, de manière à n'offrir aucune pente trop raide. Avec des grelins de retenue convenablement disposés, le glissement, semblait-il, devait s'effectuer sans occasionner aucun dommage. Je craignais plutôt que le relèvement de la température ne rendît ce glissement moins facile sur le fond du lit.
Il va de soi que de la cargaison, la mâture, les ancres, les chaînes, rien n'avait été remis à bord. La coque étant déjà fort lourde, peu maniable, il importait de l'alléger autant que possible. Lorsque lagoélette aurait retrouvé son élément, la réarmer serait l'affaire de quelques jours.
Dans l'après-midi du 28, les dernières dispositions furent prises. Il avait fallu étayer latéralement le lit en quelques endroits où la fusion de la glace s'accentuait. Puis, repos fut accordé à tout le monde à partir de quatre heures du soir. Le capitaine Len Guy fît alors distribuer double ration à ses hommes, et ils méritaient ce surcroît de wisky et de gin, car ils avaient rudement travaillé pendant cette semaine.
Je répète que tout ferment d'indiscipline paraissait avoir disparu, depuis que Hearne n'excitait plus ses camarades. L'équipage, —
tout entier, on peut le dire, — ne se préoccupait que de cette grosse opération du lancement. UHalbvane à la mer, c'était le départ... c'était le retour!... Il est vrai, pour Dirk Peters comme pour moi, c'était le définitif abandon d'Arthur Pym ! . . .
La température de cette nuit fut une des plus élevées que nous eussions éprouvées jusqu'alors. Le thermomètre marqua cinquantetrois degrés (11°, 67 C. sur zéro). Aussi, bien que le soleil commençât à se rapprocher de l'horizon, la glace fondait, et mille ruisseaux sinuaient de toutes parts.
Les plus matineux se réveillèrent dès quatre heures, et je fus du nombre. C'est à peine si j'avais dormi, — et j'imagine que Dirk Peters, de son côté, n'avait pu trouver sommeil à la pensée désolante de revenir en arrière!...
L'opération du lancement devait commencer à dix heures. Tout en comptant avec les retards possibles, eu égard aux minutieuses précautions qu'il convenait de prendre, le capitaine Len Guy espérait qu'elle serait terminée avant la fin du jour. Personne ne doutait que, le soir venu, la goélette ne fût descendue au moins à la base de l'ice-berg.
Il va de soi que nous devions tous prêter la main à cette difficile manœuvre. A chacun un poste était assigné auquel il devrait se tenir, — les uns pour faciliter le glissement avec des rouleaux de bois, s'il le fallait aider, — les autres, au contraire, pour le modérer, en cas que la descente menaçât d'être trop rapide et qu'il y eût lieu de retenir la coque au moyen de grelins et d'aussières disposés à cet effet.
Le déjeuner fut terminé à neuf heures sous les tentes. Nos matelots, toujours confiants, ne purent s'empêcher de boire un dernier coup au succès de l'opération, et nous joignîmes nos hurrahs un peu prématurés aux leurs. Du reste, les mesures avaient été conçues avec tant de sagacité par le capitaine Len Guy et le lieutenant, que le lancement présentait de très sérieuses chances de réussite.
Enfin nous allions quitter le campement et gagner notre poste,
— quelques-uns des matelots s'y trouvaient déjà, — lorsque retentirent des cris de stupéfaction- et d'épouvante...
Quel effrayant spectacle, et, si court qu'il ait été, quelle ineffaçable impression de terreur il a laissée dans nos âmes!
Un des énormes blocs, qui formait le talus de la souillé où gisait VHsilbrane, déséquilibré par la fusion de sa base, venait de dévaler et roulait en énormes bonds par dessus les blocs...
Un instant après, la goélette, n'étant plus retenue, oscillait sur cette pente...
Il y avait à bord, sur le pont, à l'avant, deux hommes, Rogers et Gratian... En vain ces malheureux voulurent-ils sauter par-dessus les bastingages, ils n'en eurent pas le temps, et furent entraînés dans l'effroyable chute...
Oui! j'ai vu cela!... j'ai vu la goélette se renverser, glisser d'abord sur son flanc gauche, écraser une des recrues, qui tarda trop à se jeter de côté, puis rebondir de blocs en blocs, et enfin se précipiter dans le vide...
Une seconde après, défoncée, disloquée, le bordage ouvert, la membrure brisée, YHalbrEne s'engloutissait, en faisant rejaillir une énorme gerbe d'eau au pied de l'ice-berg!...
Dirk Peters saisit le plus rapproché... 'Page 340,)
Hébétés... oui! c'était de l'hébétement, après que la goélette, emportée comme la roche d'une avalanche, eut disparu dans l'abîme !..
Il ne restait plus rien de notre Halbrane, — pas même une épave!.., À cent pieds en l'air, il n'y avait qu'un instant, à cinq cents maintenant dans les profondeurs de la mer !... Oui ! de l'hébétement, et qui ne nous permettait même pas de songer aux dangers de l'avenir... l'hébétement de gens qui ne peuvent en croire leurs yeux, comme
on dit!...
Ce qui lui succéda, ce fut la prostration qui en était la conséquence naturelle. Il n'y eut pas un cri, pas un geste. Nous étions immobiles, les pieds cloués au sol de glace. Aucune expression ne pourrait rendre l'horreur de cette situation !
Quant au lieutenant Jem West, après que la goélette se fut abîmée sous les eaux, je vis une grosse larme tomber de ses yeux. Cette Halbrane qu'il aimait tant, maintenant anéantie! Oui! cet homme d'un caractère si énergique, pleura...
Trois des nôtres venaient de périr... et de quelle affreuse façon!... Rogers et Gratian, deux de nos plus fidèles matelots, je les avais vus tendant les bras éperdument, puis projetés par le rebondissement de la goélette, puis s'abîmant avec elle ! . . . Et cet autre des Falklands, un Américain, écrasé au passage, et dont il ne restait plus qu'une masse informe qui gisait dans une mare de sang... C'étaient trois nouvelles victimes, depuis dix jours, à inscrire au nécrologe de cette funeste campagne!... Ah! la fortune, qui nous avait favorisés jusqu'à l'heure où YHalbrane fut arrachée de son élément, nous frappait à présent de ses plus furieux coups!... Et, de tous, ce dernier n'était-il pas le plus rudement asséné, et ne serait-il pas le coup de la mort?...
Le silence fut alors rompu par de tumultueux éclats de voix, des cris de désespoir, que justifiait cet irrémédiable malheur!... Et plus d'un se disait, sans doute, que mieux eût valu être à bord de VHalbr&ne, tandis qu'elle rebondissait sur les flancs de l'ice-berg!... Tout serait fini, comme pour Rogers et Gratian!... Cette expédition insensée aurait eu le seul dénouement que méritaient tant de témérités et tant d'imprudences !...
ET VOILA BIEN POURQUOI TU.JNE SONGES GUÈRE A TE PLAINDRE!... » (Page 301.1
Enfin l'instinct de la conservation l'emporta, et, — sinon Hearne, qui, à l'écart, affectait de se taire, — du moins ses camarades s'écrièrent-ils :
« Au canot. . . au canot ! »
Ces malheureux ne se possédaient plus. L'épouvante les égarait. Ils venaient de s'élancer vers l'anfractuosité où notre unique embarcation, insuffisante pour tous, avait été mise à l'abri depuis le déchargement de la goélette.
Le capitaine Len Guy et Jem West se jetèrent hors du campement.
Je les rejoignis aussitôt, suivi du bosseman. Nous étions armés, et décidés à faire usage de nos armes. Ce canot, il fallait empêcher ces furieux de s'en emparer. ... Il n'était pas la propriété de quelques-uns... mais celle de tous!...
« Ici... matelots!.*, cria le capitaine Len Guy.
— Ici, répéta Jem West, ou feu sur le premier qui fera un pas de plus! »
Tous deux, la main tendue, les menaçaient de leurs pistolets. Le bosseman braquait son fusil sur eux... Je tenais ma carabine, prêt
à F épauler...
Ce fut en vain!... Ces affolés n'entendaient rien, ne voulaient rien
entendre, et l'un d'eux, au moment où il franchissait le dernier bloc, tomba frappé par la balle du lieutenant. Ses mains ne purent se raccrocher au talus, et, glissant sur les revers glacés, il disparut dans l'abîme.
Était-ce donc le début d'un massacre?... D'autres allaient-ils se faire tuer à cette place?... Les anciens de l'équipage prendraient-ils parti pour les nouveaux?...
Je pus remarquer, en ce moment, que Hardie, Martin Holt, Francis. Burry, Stem, hésitaient à se ranger de notre côté, — alors que Hearne, immobile à quelques pas de là, se gardait de donner une marque d'encouragement aux révoltés.
Cependant, nous ne pouvions les laisser maîtres du canot, maîtres
de le descendre, maîtres de s'y embarquer à dix ou douze, maîtres enfin de nous abandonner sur cet ice-berg, et dans l'impossibilité de
reprendre la mer. ..
Et, comme au dernier degré de la terreur, inconscients du danger, sourds aux menaces, ils allaient atteindre l'embarcation, un second coup de feu, tiré par le bosseman, frappa un des matelots qui tomba raide mort, — le cœur traversé.
Un Américain et un Fuégien de moins à compter parmi les plus déterminés partisans du sealing-master !
Alors, devant le canot, surgit un homme.
C'était Dirk Peters, qui avait gravi la pente opposée.
Le métis mit l'une de ses énormes mains sur l'étrave, et de l'autre fit signe à ces furieux de s'éloigner.
Dirk Peters là, nous n'avions plus à faire usage de nos armes, et il suffisait, lui seul, à défendre l'embarcation.
Et, en effet, comme cinq ou six des matelots s'avançaient, il marcha sur eux, il saisit le plus rapproché par la ceinture, il l'enleva, il l'envoya rouler à dix pas, et, ne pouvant se retenir à rien, ce malheureux eût rebondi jusqu'à la mer, si Hearne ne fût parvenu à le saisir au passage.
C'était déjà trop des deux tombés sous les balles ! *
Devant cette intervention du métis, la révolte s'apaisa soudain. D'ailleurs, nous arrivions près du canot, et avec nous, ceux de nos hommes dont l'hésitation n'avait pas duré.
N'importe! les autres nous étaient encore supérieurs en nombre.
Le capitaine Len Guy, la colère aux yeux, apparut suivi de Jem West, toujours impassible. La parole lui manqua pendant quelques instants: mais ses regards disaient tout ce que sa bouche ne pouvait dire. Enfin, d'une voix terrible :
« Je devrais vous traiter comme des malfaiteurs, s'écria-t-il, et pourtant je neveux voir en vous que des égarés!... Ce canot n'est à personne, et il est à tous!... C'est maintenant notre unique moyen de salut, et vous avez; voulu le voler... le voler lâchement!... En-
tendez bien ce que je vous répète une dernière fois!.,. Ce canot de YHalbrane, c'est YHalbrane elle-même!... J'en suis le capitaine, et malheur à celui de vous qui ne m'obéira pas ! »
En jetant ces derniers mots, le capitaine Len Guy regardait Hearne. visé par cette phrase d'un coup direct. Au surplus, le sealïng master n'avait point figuré dans cette dernière scène, — ouvertement du moins. Toutefois, qu'il eût poussé ses camarades à s'emparer du canot, et qu'il eût la pensée de les y exciter encore, cela ne faisait doute pour personne.
« Au campement, dit le capitaine Len Guy, et toi, Dirk Peters, reste là. »
Pour toute réponse, le métis remua sa grosse tête de bas en haut et s'installa à son poste.
L'équipage revint au campement, sans la moindre résistance. Les uns s'étendirent sur leurs couchettes, les autres se dispersèrent aux alentours.
Hearne ne chercha point à les rejoindre ni à se rapprocher de Martin Holt.
A présent que les matelots étaient réduits au désoeuvrement, il n'y avait plus qu'à examiner cette situation très empirée et à imaginer les moyens d'en sortir.
Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman, se réunirent en conseil, et je me joignis à eux.
Le capitaine Len Guy débuta en disant :
« Nous avons défendu notre canot, et nous continuerons à le défendre...
— Jusqu'à la mort! déclara Jem West.
— Qui sait, dis-je, si nous ne serons pas bientôt forcés d'y embarquer?...
— Dans ce cas, reprit le capitaine Len Guy, comme tous ne pourraient y prendre place, il y aurait nécessité de faire un choix. Le sort désignerait donc ceux qui devraient partir, et je ne demanderais pas à être traité autrement que les autres !
— Nous n'en sommes pas là, que diable! répondit le bosseman. L'ice-berg est solide et il n'y a pas danger qu'il fonde avant l'hiver...
— Non... affirma Jem West, et cela n'est pas à" craindre...' Ce qu'il faut, c'est, tout en veillant sur le canot, de veiller aussi sur les
vivres... .
— Et il est heureux, ajouta Hurliguerly, que nous ayons mis notre cargaison en sûreté!... Pauvre et chère Halbvane!... Elle sera restée dans ces mers, comme la Jane... sa sœur aînée! »
Oui. sans doute, et pour des causes différentes, pensai-je. l'une détruite par les sauvages de Tsalal, l'autre. par Tune de ces catastrophes que nulle puissance humaine ne peut prévenir.,.
« Tu as raison. Jem, reprit le capitaine Len Guy, et nous saurons empêcher nos hommes de se livrer au pillage. Les vivres nous sont assurés pour plus d'une année, sans compter ce que fournira la pêche...
— Et il est d'autant plus nécessaire de veiller, capitaine, répondit le bosseman, que j'ai déjà vu rôder autour des fûts de wisky et de
gin...
— Et de quoi ces malheureux ne seraient-ils pas capables dans les folies et les fureurs de l'ivresse! m'écriai-je.
— Je prendrai des mesures à ce sujet, répliqua le lieutenant.
■ — Mais, demandai-je alors, n est-il pas à prévoir que nous soyons forcés d'hiverner sur cet ice-berg?...
— Le ciel nous garde d'une si terrible éventualité!... répliqua 1-e capitaine Len Guy.
— Après tout, s'il le fallait, dit le bosseman, on s'en tirerait, monsieur Jeorling. Nous creuserions des abris dans la erlace, de manière à supporter les rigueurs du froid polaire, et tant que nous aurions de quoi apaiser notre faim... »
En ce moment se représentèrent à mon esprit les abominables scènes dont le Gmmpns fut le théâtre et dans lesquelles Dirk Peters frappa Ned Holt, le frère de. notre maître-voilier... En viendrionsnous jamais à de telles extrémités?...
Cependant, avant de procéder aux installations d'un hivernage pour sept à huit mois, est-ce que le mieux ne serait pas de quitter l'ice-berg, si cela était possible?...
Ce fût sur ce point que j'appelai l'attention du capitaine Len Guy et de Jem West.
La réponse à cette question était difficile et elle fut précédée d'un long silence.
Enfin le capitaine Len Guy dit :
« Oui!... ce serait le meilleur parti, et si notre embarcation pouvait nous contenir tous avee les provisions nécessitées par un voyage qui durerait au moins de trois à quatre semaines, je n'hésiterais pas à reprendre dès maintenant- la mer pour revenir vers le nord...
— Mais, fis-je observer, nous serions obligés de naAqguer contre le vent et contre le courant, et c'est à peine si notre goélette eût pu y réussir... tandis qu'à continuer vers le sud...
— Vers le sud?... répéta le capitaine Len Guy, qui me regarda comme s'il eût voulu lire jusqu'au fond de ma pensée.
— Pourquoi pas?... répondis-je. Si l'ice-berg n'eût point été arrêté dans sa marche, peut-être aurait-il dérivé jusqu'à quelque terre clans cette direction, et, ce qu'il aurait fait, le canot ne pourrait-il le faire?,.. »
Le capitaine Len Guy, secouant la tête, tandis que Jem West gardait le silence, ne répondit pas.
« Eh ! notre ice-berg finira bien par lever l'ancre! répliqua Hurliguerly. Il ne tient pas au fond comme les Falklands ou les Kerguelen!... Donc, le plus sûr est d'attendre, puisque le canot ne peut nous emmener à vingt-trois que nous sommes.
— Il n'est pas nécessaire de s'embarquer à vingt-trois, insistai-je. Il suffirait que cinq ou six de nous allassent en reconnaissance au large... pendant douze ou quinze milles... en se dirigeant vers le sud...
— Vers le sud?... répéta le capitaine Len Guy.
— Sans doute, capitaine, ajoutai-je. Vous ne l'ignorez pas, les géographes admettent volontiers que les régions antarctiques sont constituées par une calotte continentale...
— Les géographes n'en savent rien et n'en peuvent rien savoir, répondit froidement le lieutenant.
— Aussi, dis-je, est-il regrettable que nous ne tentions pas de résoudre cette question du continent polaire, puisque nous sommes si près... »
Je ne crus pas devoir insister davantage, en ce moment du moins.
Au surplus, Tenvoi de notre unique embarcation à la découverte présentait des dangers, soit que le courant l'entraînât trop loin, soit qu'elle ne nous retrouvât plus à cette place. En effet, si l'ice-berg venait à se détacher du fond, à reprendre sa marche interrompue, que deviendraient les hommes embarqués dans le canot?...
Le malheur était que l'embarcation fût trop petite pour nous recevoir tous avec des provisions suffisantes. Or, des anciens du bord, il restait dix hommes, en comprenant Dirk Peters, des nouveaux, il en restait treize — soit en totalité vingt-trois. Eh bien, de onze à douze personnes, c'était le maximum de ce que notre canot pouvait porter. Donc, onze de nous auraient dû être abandonnés sur cet îlot cle glace... ceux que le sort eût désignés?,.. Et ceux qu'il y laisserait, que deviendraient-ils?...
A ce propos, pourtant, Hurliguerly. fit une réflexion, qui valait la peine d'être méditée :
ce Après tout, dit-il, je ne sais si ceux qui embarqueraient seraient plus, favorisés que ceux qui n'embarqueraient pas... J'en doute tellement que. pour mon compte,- je laisserais volontiers ma place à qui la voudrait! »
Peut-être avait-il raison, le bosseman?... Mais, dans ma pensée, lorsque je demandais que le canot fût utilisé, ce n'était que pour effectuer une reconnaissance au large de l'ice-berg. Enfin, comme conclusion, on décida de prendre les dispositions en vue d'un hiver-
nage, quand bien même notre montagne de glace devrait se remettre en dérive.
« Voilà qui sera dur à faire accepter de nos hommes! déclara Hurliguerly.
— Il faut ce qu'il faut, répliqua le lieutenant, et, dès aujourd'hui, à la besogne! »
Triste journée que celle-ci, pendant laquelle furent commencés les préparatifs.
A vrai dire, je ne vis que le cuisinier Endicott à se résigner sans récrimination. En nègre peu soucieux de l'avenir, très léger de caractère, frivole comme tous ceux de sa race, il se résignait facilement à son sort, et, cette résignation, c'est peut-être la vraie philosophie. D'ailleurs, lorsqu'il s'agissait de cuisiner, que ce fût ici ou là, peu lui importait, du moment que ses fourneaux étaient installés quelque part.
Et il dit à son ami le bosseman, avec son large sourire de moricaud :
« Heureusement, ma cuisine ne s'est pas en allée par le fond avec notre goélette, et vous verrez, Hurliguerly, si je ne vous fais pas des plats aussi bons qu'à bord de YHalbrane — tant que les provisions ne manqueront pas, s'entend!.,.
— Eh! elles ne manqueront pas de sitôt, maître Endicott! répliqua le bosseman. Ce n'est pas la faim que nous avons à redouter, c'est le froid... un froid qui vous réduit à l'état de glaçon dès qu'on cesse un instant de battre la semelle... un froid qui vous fait craquer la peau et peter le crâne!... Si encore nous avions quelques centaines de tonnes de charbon... Mais, tout bien compté, il n'y en a que ce qu'il faut pour faire bouillir la chaudière...
— Et celui-là est sacré! s'écria Endicott. Défense d'y toucher!... La cuisine avant tout ! . . .
— Et voilà bien, satané négrino, pourquoi tu ne songes guère à te plaindre!... N'es-tu pas toujours sûr de te chauffer les pattes au feu de ton fourneau?...
— Que voulez-vous, bosseman, on est maître-coq ou on ne l'est
pas... Quand on l'est, on en profite, et je saurai bien vous garder une petite place devant ma grille...
— C'est bon... c'est bon... Endicott!... Chacun aura son tour... Pas de privilège, même pour un bosseman... Il n'y en a que pour toi, sous prétexte que tu es préposé aux manipulations de la soupe... Somme toute, mieux vaut n'avoir point à craindre la famine... Le froid, cela peut se combattre et se supporter... On creusera des trous dans l'ice-berg... on s'y blottira... Et pourquoi n'habiterionsnous pas une demeure commune... une grotte qu'on se fabriquerait à coups de pioche?... Je me suis laissé dire que la glace conserve la chaleur... Eh bien, qu'elle conserve la nôtre, je ne lui en demande pas davantage! »
L'heure était venue de regagner le campement et de s'étendre pur les couchettes.
Dirk Peters, à son refus d'être relevé de faction, était resté à la garde du canot, et personne ne songea à lui disputer ce poste.
Le capitaine Len Guy et Jem West ne rentrèrent pas sous les tentes avant de s'être assurés que Hearne et ses camarades avaient repris leur place habituelle.
Je revins à mon tour, et me couchai.
Combien de temps avais-je dormi, je n'aurais pu le 'dire, ni quelle heure il était, lorsque je roulai sur le sol à la suite d'une violente secousse.
Que se passait-il donc? Était-ce une nouvelle culbute de l'iceberg?..-
. Nous fûmes tous debout en une seconde, puis hors des tentes en pleine clarté de cette nuit polaire...
Une autre masse flottante, d'énorme dimension, venait de heurter notre ice-berg, qui avait ce levé l'ancre ». comme disent les marins, et dérivait vers le sud.
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3e ne cessais '.le parcourir 1 horizon.
Un changement inespéré s'était produit dans la situation! Quelles seraient les conséquences de ce que nous n'étions plus échoue
kl
à cette place?... Après avoir été immobilisés à peu près au point d'intersection du trente -neuvième méridien et du quatre-vingtneuvième parallèle, voici que le courant nous entraînait dans la direction du pôle... Aussi, au premier sentiment de joie, venaient de succéder toutes les épouvantes de l'inconnu, — et quel inconnu ! . . . T
Seul, peut-être, Dirk Peters se réjouissait pleinement à la pensée d'avoir repris la route, sur laquelle il s'entêtait à retrouver les traces de son pauvre Pym!... Et quelles autres idées passaient par la tête de ses compagnons!
En effet, le capitaine Len Guy n'avait plus aucun espoir de recueillir ses compatriotes. Que William Guy et ses cinq matelots eussent abandonné l'île Tsalal depuis moins de liuit mois, aucun doute à cet égard.,, mais où s'étaient-ils réfugiés?..- En trente-cinq jours nous avions franchi une distance d'environ quatre cents milles sans avoir rien découvert. Lors même qu'ils auraient atteint ce continent polaire auquel mon compatriote Maury, dans ses ingénieuses hypothèses, attribue la largeur d'un millier de lieues, quelle partie de ce continent aurions-nous choisie pour théâtre de nos recherches?... Et, d'ailleurs, si c'est une mer qui baigne cette extrémité de Taxe terrestre, les survivants de la Jane n'étaient-ils pas maintenant engloutis dans ces abîmes qu'une carapace glacée allait bientôt recouvrir ?. . .
Donc, toute espérance étant perdue, le devoir se fût imposé au capitaine Len Guy de ramener son équipage vers le nord, afin de franchir le cercle antarctique pendant que la saison le permettait, et nous étions emportés vers le sud...
Après le premier mouvement dont j'ai parlé, à la pensée que la dérive entraînait l'ice-berg dans cette direction, l'épouvante ne tarda pas à reprendre tout son empire.
Et, que Ton veuille bien tenir compte de ceci : c'est que si nous n'étions plus échoués, il n'en fallait pas moins se résigner à un long hivernage, renoncer à la chance de rencontrer un des baleiniers
qui se livraient à la pêche entre les Orkneys, la Nouvelle-Géorgie et les Sandwich.
À la suite de la collision qui avart remis notre ice-herg à flot, nombre d'objets avaient été précipités à la mer, les pierriers de YHalbrsiriG^ ses ancres, ses chaînes, une partie de la mâture et des espars. Mais, en ce qui concernait la cargaison, grâce à cette précaution prise, la journée précédente, de l'emmagasiner, les pertes, après inventaire, purent être considérées comme insignifiantes. Et que serions-nous devenus, si toutes nos réserves eussent été anéanties dans cet abordage?...
Des relèvements obtenus dans la matinée, le capitaine Len Guv conclut que notre montagne de glace descendait vers le sud-est. Donc, aucun changement ne s'était établi relativement au sens du courant. En effet, les autres masses mouvantes n'avaient cessé de suivre cette direction, et c'était l'une d'elles qui nous avait heurtés sur le flanc de Test. A présent, les deux ice-bergs n'en formaient plus qu'un seul, qui se déplaçait avec une vitesse de deux milles à Tlieure.
Ce qui méritait réflexion, c'était la persistance de ce courant, lequel, depuis la banquise, entraînait les eaux de cette mer libre vers le pôle austral. Si, conformément à l'opinion de Maury, il existait un vaste continent antarctique, ledit courant le contournait-il, ou ce continent, séparé en deux parties par un large détroit, offrait-il une issue à de telles masses liquides et aussi aux masses flottantes qu'elles charriaient à leur surface?...
A mon avis, nous ne tarderions guère à être fixés sur ce point. Marchant avec cette vitesse de deux milles, trente heures suffiraient à atteindre ce point axial où viennent se rejoindre les méridiens terrestres.
Quant à ce courant, passait-il au pôle même, où se trouvait-il là une terre que nous pourrions accoster, c'était une autre question.
Et, comme je causais de cela avec le bosseman :
« Que voulez-vous, monsieur Jeorling, me répondit-il, si le courant
passe au pôle, nous y passerons, et, s'il n'y passe pas, nous n'y passerons pas!... Nous ne sommes plus les maîtres d'aller où il nous plaît... Un glaçon n'est point un navire, et comme il n'a ni voilure ni gouvernail, il va où la dérive le mène !
— J'en conviens, Hurliguerly. Aussi' avais-je l'idée qu'en s'embarquant à deux ou trois... dans le canot...
— - Toujours cette idée ! . . . Vous y tenez à votre canot ! . . .
— Sans doute, car, enfin s'il y a une terre quelque part, n'est-il pas possible que les hommes de la Jane...
— L'aient accostée, monsieur Jeorling... à quatre cents milles de l'île Tsalal?...
— Qui sait, bosseman?...
— Soit, mais permettez-moi de vous dire que ces raisonnements seront à leur place, lorsque la terre se montrera, si elle se montre. Notre capitaine verra ce qu'il conviendra de faire, en se rappelant que le temps presse. Nous ne pouvons nous attarder dans ces parages, et, somme toute, que l'ice-berg ne nous ramène ni du côté des Falklands ni du côté des Kerguelen, qu'importe si nous parvenons à sortir par un autre? L'essentiel est d'avoir franchi le cercle polaire avant que l'hiver l'ait rendu infranchissable ! )>
C'était le bon sens même qui dictait ces paroles à Hurliguerly, je dois en convenir.
Tandis que s'exécutaient les préparatifs conformément aux ordres du capitaine Len Guy, et surveillés par le lieutenant, il m'arriva plusieurs fois de monter au sommet de l'ice-berg. Là, assis sur son extrême pointe, la longue-vue aux yeux, je ne cessais de parcourir l'horizon. De temps en temps, sa ligne circulaire s'interrompait au passage d'une montagne flottante ou se dérobait derrière quelque lambeau de brumes.
De la place que j'occupais, à une hauteur de cent cinquante pieds au-dessus du niveau de la mer, j'estimais à plus de douze milles la portée de mon regard. Jusqu'alors, aucun contour lointain ne se dessinait sur le fond du ciel.
" A deux reprises, le capitaine Len Guy se hissa jusqu'à cette cime, afin de prendre hauteur.
Le résultat de l'observation, ce jour-là, 30 janvier, fut chiffré comme suit :
Longitude ; 67° 19 ouest.
Latitude : 89'21' sud.
Il y avait une double conclusion à tirer des données de cette observation.
La première, c'est que depuis le dernier relèvement de notre position en longitude, le courant nous avait rejetés d'environ vingtquatre degrés dans le sud-est. ê
La seconde, c'est que l'ice-berg ne se trouvait plus qu'à une quarantaine de milles du pôle austral.
Pendant cette journée, la plus grande partie de la cargaison fut transportée à l'intérieur d'une large anfractuosité que le bosseman avait découverte dans le flanc est, où, même au cas d'une nouvelle collision, caisses et barils seraient en sûreté. Pour le fourneau de la cuisine, nos hommes aidèrent Endicott à l'installer entre deux blocs, de manière qu'il fût solidement maintenu, et ils entassèrent plusieurs tonnes de charbon à proximité.
Ces divers travaux s'exécutèrent sans provoquer aucune récrimination, aucun murmure. Visiblement, le silence que gardait l'équipage, était voulu. S'il obéissait au capitaine Len Guy et au lieutenant, c'est qu'on ne lui commandait rien qui ne fût à faire et sans retard. Or, avec le temps, le découragement ne finirait-il pas par ressaisir nos hommes ?. . . Que l'autorité de leurs chefs ne lût point encore contestée, ne le serait-elle pas dans quelques jours?... On pourrait compter sur le bosseman, cela va de soi, sur le maître Hardie, sinon sur Martin Holt, peut-être sur deux ou trois des anciens... Quant aux autres, et surtout les recrues des Falklands, qui ne voyaient plus de terme à cette désastreuse campagne, résisteraient-ils au désir de s'emparer du canot et de s'enfuir?.. .
A mon avis, cependant, cette éventualité ne serait pas à redouter
tant que notre ice-berg serait en dérive, car l'embarcation n'aurait pu le gagner de vitesse* Mais, s'il s'échouait une seconde fois, s'il venait à. buter contre le littoral d'un continent ou d'une île, que ne feraient pas ces malheureux pour se soustraire aux horreurs de
l'hivernage?...
Tel fut le sujet de notre conversation au diner de midi. Le capitaine Len Guy et Jem West partagèrent cette opinion qu'aucune tentative ne serait faite par le sealing-master et ses compagnons alors que la masse flottante continuerait à se déplacer. Néanmoins, il convenait que la surveillance ne se relâchât pas un seul instant. He'arne inspirait de trop justes méfiances pour ne pas être tenu en observation à toute heure.
L'après-midi, pendant l'heure de repos accordé à l'équipage, j'eus un nouvel entretien avec Dirk Peters.
J'avais été reprendre ma place habituelle au sommet, tandis que le capitaine Len Guy et le lieutenant étaient descendus à la base de l'ice-berg afin de relever des points de repères sur la ligne de flottaison. Deux fois par vingt-quatre heures , on devait examiner ces points dans le but de déterminer si le tirant d'eau croissait ou décroissait, c'est-à-dire si un exhaussement du centre de gravité ne menaçait pas de provoquer quelque nouveau renversement.
J'étais assis depuis une demi-heure, lorsque j'aperçus le métis qui gravissait les pentes d'un pas rapide.
Venait-il, lui aussi, observer l'horizon jusqu'à son extrême recul, avec l'espoir d'y relever une terre?... Ou, ■ — ce qui me paraissait plus probable, — désirait-il me communiquer un projet, qui concernait Arthur Pym ?
A peine avions-nous échangé trois ou quatre mots depuis la remise en marche de l'ice-berg.
Lorsque le métis fut arrivé près de moi, il s'arrêta, promena son regard sur la mer environnante, y chercha ce- que j'y cherchais moimême, et ce que je n'y avais point encore trouvé, il ne le trouva pas...
Deux à trois minutes s'écoulèrent avant qu'il m'adressât la parole, et telle était sa préoccupation que je me demandais s'il m'avait vu . . .
Enfin, il s'appuya sur un bloc, et je pensai qu'il allait me parler de ce dont il parlait toujours : il n'en fut rien.
« Monsieur Jeorling, me dit-il, vous vous souvenez.., dans votre cabine de YHalbvane... je vous ai appris l'affaire... cette affaire du
Si je me souvenais!... Rien de ce qu'il m'avait raconté de cette épouvantable scène, dont il avait été le principal acteur, n'était sorti de ma mémoire.
a Je vous l'ai dit, continua-t-il, Parker ne se nommait pas Parker... Il se nommait Ned Holt... C'était le frère de Martin Holt...
— Je le sais, Dirk Peters, répondis-je. Mais pourquoi revenir sur ce triste sujet?...
— Pourquoi, monsieur Jeorling?... N'est-ce pas... vous n'en avez jamais rien dit à personne?...
— A personne! affirmai-je. Comment aurais-je été assez malavisé, assez imprudent pour dévoiler votre secret... un secret qui ne doit jamais sortir de notre boucbe... un secret qui est mort entre nous?...
— Mort... oui... mort! murmura le métis. Et... pourtant,., comprenez-moi... il me semble... dans l'équipage... on sait... on doit savoir quelque chose... »
Et, à l'instant, je rapprochai de^ce dire ce que m'avait appris le bosseman d'une certaine conversation surprise par lui et dans laquelle Hearne excitait Martin Holt à demander au métis en quelles conditions avait succombé son frère à bord du Gramjnis. Est-ce qu'une partie de ce secret avait transpiré, ou cette appréhension n'existait-elle que dans l'imagination de Dirk Peters?...
« Expliquez-vous, dis-je.
— Comprenez-moi. monsieur Jeorling.,. je ne sais guère m'exprimer... Oui... hier... je n'ai cessé d'y penser depuis... Hier, Martin
Holt m'a tiré à part... loin des autres... et m'a dit qu'il voulait me
parler...
— Du Grampus?...
— Du Gr&mjms... oui... et de son frère Ned Holt!.".. Pour la première fois... il a prononcé ce nom devant moi... le nom de celui que... et... pourtant... voici tantôt trois mois que nous "naviguons ensemble... » ■ . " ' " ■ '
La voix du métis était si altérée, que je l'entendais à peine, « Comprenez... reprit-il, il m'a semblé que', dans l'esprit de Martin Hôlt.ï. non!... je ne m'y suis pas trompé... il y avait comme un soupçon...
— .'Mais parlez donc, Dirk Peters!..; m'écriai-je. Que vous a demandé Martin Holt? »" ■ ■
Et je sentais bien que cette question de Martin Holt, c'était Hearne qui l'avait inspirée. Néanmoins, ayant lieu de penser que le métis ne devait rien savoir de cette intervention du sealingmaster. aussi inquiétante qu'inexplicable, je me décidai à ne pointla lui révéler. .■ '.
« Ce qu'il m'a demandé, monsieur Jeorling?... répondit-il. lima demandé... si je ne me souvenais pas de Ned Holt3du Gr&riipus... s'il avait péri dans la lutte contre les révoltés ou dans le naufrage... s'il était un de ceux qui avaient été abandonnés en mer avec le capitaine Barnard./. enfin..; si je pouvais lui dire comment son frère était mort.... Ah! comment... comment... »
Avec quelle horreur le métis prononçait ces mots, qui témoignaient d'un si profond dégoût de lui-même !
ce Et-qu'avez-vous répondu à Martin Holt, Dirk Peters?...
— Pden... rien!
— Il- fallait affirmer que Ned Holt avait péri dans le naufrage du brick... '■';-.'
— Je n'ai pas pu... comprenez-moi... je n'ai pas pu... Les deux frères se ressemblent tant!... Dans Martin Holt... j'ai cru voir Ned Holt!... J'ai eu peur... je me suis sauvé... »