JAI CBU VOIR NED HOLTÎ... JAI EU PELE
je me suis sauvé, » (Page 3G0.)
Le métis s'était redressé d'un mouvement brusque, et moi, la tête entre les mains, je me mis à réfléchir... Ces tardives interrogations de Martin Holt relatives à son frère, je ne doutais pas qu'elles eussent été faites à l'instigation de Hearne... Était-ce donc aux Falklands que le sealing-master avait surpris le secret de Dirk Peters dont je n'avais dit mot à personne?...
Au total, en poussant Martin Holt à interroger le métis, à quoi tendait Heaxne?... Quel but visait-il?... Voulait-il uniquement satisfaire sa haine contre Dirk Peters, qui, seul des matelots falklandais. s'était toujours rangé au parti du capitaine Len. Guy,- qui «avait empêché ses compagnons et lui de s'emparer du canot?... En excitant Martin Holt, espérait-il détacher le maître-voilier, ramener à se joindre à ses complices?... Et, de fait, lorsqu'il s'agirait de diriger l'embarcation à travers ces parages, n'avait-il pas besoin de Martin Hôlt, l'un des meilleurs marins de VHedbrane, et qui aurait été capable de réussir alors que Hearne et les siens eussent échoué, s'ils avaient été réduits à eux-mêmes?...
On voit à quel enchaînement d'hypothèses s'abandonnait mon esprit, et quelles complications s'ajoutaient à une situation si compliquée déjà.
Lorsque je relevai les yeux, Dirk Peters n'était plus près de moi. Il avait disparu sans que je me fusse aperçu de son départ, ayant dit ce qu'il voulait me dire, et, en même temps, s'étant assuré que je n'avais point trahi son secret. L'heure s'avançant, je jetai un dernier regard sur l'horizon, et je redescendis, profondément troublé, et, comme toujours, dévoré de l'impatience d'être au lendemain.
Le soir venu, on prit les précautions d'usage, et personne n'eut la permission de rester en dehors du campement — personne, si ce n'est le métis, qui demeura à la garde du canot.
J'étais tellement fatigué au moral et au physique, que le sommeil m'envahissant, je dormis près du capitaine Len Guy, tandis que le lieutenant veillait au dehors, puis près du lieutenant, lorsque celui-ci eut été remplacé par le capitaine.
Le lendemain, 31 janvier, de bonne heure, je repoussai les toiles de notre tente...
Quel désappointement!
Partout, des brumes. — non pas de celles que dissolvent les premiers rayons solaires, et qui disparaissent sous rinfluence des courants atmosphériques.. . Non! mais un brouillard jaunâtre, sentant le moisi, comme si ce janvier antarctique eût été le brumaire de l'émisphère septentrional. De plus, nous observâmes un abaissement notable de la température, symptôme avant-coureur peut-être de l'hiver austral. Du ciel caligineux suintaient d'épaisses vésicules de vapeurs entre lesquelles se perdait la cime de notre montagne de glace- C'était un brouillard qui ne se résoudrait pas en pluie, une sorte d'ouate appliquée sur l'horizon...
« Fâcheux contretemps, me dit le bosseman, car si nous passions au large d'une terre, nous ne pourrions l'apercevoir!
— Et notre dérive?.,, demandai-je.
■ — Elle est plus considérable qu'hier, monsieur Jeorling. Le capitaine a fait donner un coup de sonde, et il n'estime pas la vitesse à moins de trois ou quatre milles.
— Eh bien, qu'en concluez-vous, Hurliguerly ?...
— J'en conclus que nous devons être dans une mer resserrée, puisque le courant y acquiert tant de force... Je ne serais pas étonné que nous eussions la terre tribord et bâbord, à quelque dix ou quinze milles...
— Ce serait donc un large détroit qui couperait le continent antarctique?...
— Oui... du moins notre capitaine a cette opinion.
— Et, avec cette opinion. Hurliguerly, il ne va pas tenter d'accoster Tune ou l'autre rive de ce détroit?
— Et comment?...
— Avec le canot...
- — Risquer le canot au milieu de ces brumes! s'écria le bosseman en se croisant les bras. Y pensez-vous, monsieur Jeorling?... Est-ce
que nous pouvons jeter l'ancre pour l'attendre?... Non. n'est-ce pas, et toutes les chances seraient pour qu'on ne le revit jamais ! . . . Ali L . . si nous avions YH&lbrane!... »
Hélas! nous n'avions plus YHalbrane!...
En dépit des difficultés que présentait l'ascension à travers ces vapeurs à demi condensées, je montai au sommet de l'ice-berg. Qui sait si une éclaircie ne me permettrait pas d'apercevoir des terres à Test ou à l'ouest?-..
Lorsque je fus debout à la pointe, c'est en vain que j'essayai de percer du regard l'impénétrable manteau grisâtre qui recouvrait ces parages.
J'étais là, secoué par le vent du nord-est qui tendait à fraîchir et déchirerait peut-être ces brouillards...
Cependant, de nouvelles vapeurs s'accumulaient , poussées par cette énorme ventilation de la mer libre. Sous la double action des courants atmosphériques et marins, nous dérivions avec une vitesse de plus en plus gTande, et je sentais comme un frémissement de Tice-benr...
Et c'est alors que je me trouvai sous l'empire d'une sorte d'hallucination, — une de ces étranges hallucinations qui avaient dû trou^ bler l'esprit d'Arthur Pym... lime sembla que je me fondais dans son extraordinaire personnalité!... Je croyais voir enfin ce qu'il avait vu!.,. Cette indéchirable brume, c'était ce rideau de vapeurs tendu sur l'horizon devant ses yeux de fou!.. J'y cherchais ces panaches de raies lumineuses qui bariolaient le ciel du levant au couchant!... J'y cherchais le surnaturel flamboiement de son sommet ! . . . J'y cherchais ces palpitations photogéniques de l'espace en même temps que celles des eaux éclairées par les lueurs du fond océanien!... J'y cherchais cette cataracte sans limites, roulant en silence du haut de quelque immense rempart perdu dans les profondeurs du zénith!... J'y cherchais ces vastes fentes, derrière lesquelles s'agitait un chaos d'images flottantes et indistinctes sous les puissants souffles de l'air! .., J'y cherchais le géant blanc, le géant du pôle!...
Enfin la raison reprit le dessus. Ce trouble de visionnaire, cet égarement poussé jusqu'à l'extravagance, se dissipa peu à peu, et je redescendis au campement.
La journée s'écoula tout entière dans ces conditions. Pas une fois le rideau ne s'ouvrit devant nos regards, et si l'ice-berg, qui s'était déplacé d'une quarantaine de milles depuis la veille, avait passé à l'extrémité de Taxe terrestre, nous ne devions jamais le savoir! I,
i. Vingt-huit ans plus tard, ce que M. Jeorling n'avait pu même entrevoir, un autre l'avait vu, un autre avait pris pied sur ce point du globe, le 21 mars 1868. La saison était plus avancée de sept semaines, et l'empreinte de l'hiver austral se gravait déjà sur ces régions désolées que six mois de ténèbres allaient bientôt recouvrir. Mais cela importait peu à l'extraordinaire navigateur dont nous rappelons le souvenir. Avec son merveilleux appareil sous-marin, il pouvait braver le froid et les tempêtes. Après avoir franchi la banquise, passé sous la carapace glacée de l'océan Antarctique, il avait pu s'élever jusqu'au quatre-vingt-dixième degré. Là, son canot le déposa sur un sol volcanique, jonché de débris, de basalte, de scories, de cendres, de laves, de roches noirâtres. A la surface de ce littoral pullulaient les amphibies, les phoques, les morses. Au-dessus volaient des bandes innombrables d'échassiers, les chionis, les alcyons, les pétrels gigantesques, tandis que les pingouins se rangeaient en lignes immobiles. Puis, à travers les éboulis des moraines et des pierres-ponces, ce mystérieux personnage gravit les raides talus d'un pic, moitié porphyre, moitié basalte, à la pointe du pôle austral. Et, à l'instant où l'horizon, juste au nord; coupait en deux parties égales le disque solaire, il prenait possession de ce continent en son nom personnel et déployait un pavillon à Fétamine brodée d'un N d'or. Au large flottait un bateau sous-marin qui s'appelait Naulilus et dont le capitaine s'appelait le capitaine Nemo. J. V.
« D'un coup... pan!. . k- quatre; lur* ai 1 aii'..."t l'u^u J<U. j
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« Eh bien, monsieur Jeorling, me dit le bosseman, lorsque, le lendemain, nous nous retrouvâmes en face l'un de l'autre, il faut en faire notre deuil!
— Notre deuil, Hurliguerly, et de quoi?-.,
— Dû pôle sud; dont nous n'avons pas même aperçu la pointe!
— Oui... et qui doit être maintenant à quelque vingtaine de milles en arrière...
— Que voulez-vous, le vent à soufflé sur cette lampe australe, et elle était éteinte au moment où nous sommes passés..,
— Voilà une occasion que nous ne rencontrerons plus guère, j'imagine...
— Comme vous dites, monsieur Jeorling, et nous pouvons renoncer à jamais sentir le bout de la broche terrestre tourner entre nos doigts!
— Vous avez d'heureuses comparaisons, bosseman.
— Et à ce que je viens de dire, j'ajoute que notre véhicule de glace nous charrie au diable, et pas précisément dans la direction du Cormoran-Vert!... Allons... allons... campagne inutile, campagne manquée... et qu'on ne recommencera pas de sitôt... En tout cas, campagne à finir, et sans flâner en route, car l'hiver ne tardera pas à montrer son nez rouge, ses lèvres gercées et ses mains crevassées d'engelures !... Campagne pendant laquelle le capitaine Len Guy n'a point retrouvé son frère, — ni nous nos compatriotes, — ni Dirk Peters son pauvre Pym!... »
Vrai, tout cela, et c'était le résumé de nos déboires, de nos déconvenues, de nos déceptions ! Sans parler de YHalbrane anéantie, cette expédition comptait déjà neuf victimes. De trente-deux qui avaient embarqué sur la goélette, nous étions réduits à vingt-trois, et à quel chiffre tomberions-nous encore?...
En effet, du pôle austral au cercle antarctique, on compte une vingtaine de degrés, soit douze cents milles marins, et il serait nécessaire de les franchir en un mois ou six semaines au plus, sinon la banquise se trouverait reformée et refermée!... Quant à un hivernage dans cette partie de l'Antarctide, personne de nous n'eût pu y survivre.
D'ailleurs, nous avions perdu tout espoir de recueillir les survi-
vants de la Jane : et l'équipage ne formait plus qu'un vœu, traverser le plus rapidement possible ces effrayantes solitudes. De sud que notre dérive avait été jusqu'au pôle, elle était devenue nord, et, à la condition qu'elle persistât, peut-être serions-nous favorisés de quelques bonnes chances qui en compenseraient tant de mauvaises! Dans tous les cas. pour employer une locution familière, « il n'y avait qu'à se laisser aller ».
Qu'importe, si ces mers vers lesquelles se dirigeait notre ice-berg n'étaient plus celles de l'Atlantique méridional, mais celles de l'océan Pacifique, si les terres les plus rapprochées, au lieu des Soutli-Orkneys, des Sandwich, des Falklands, du cap Horn, des Kerguelen, seraient l'Australie ou la Nouvelle-Zélande ! C'est pourquoi Hurli-' guerly avait-il raison de le dire — et à son vif regret} — ce ia' était pas chez le compère Atkins et dans la salle basse du Cormoran-Vert qu'il irait boire le coup du retour !
« Après tout, monsieur Jeorling, me répétait-il, il y a encore d'excellentes auberges à Melbourne, à Hohart-Town, àDunedin... Le tout est d'arriver à bon port ! »
La brume ne s'étant pas levée pendant les journées des 2, 3 et 4 février, il eût été difficile d'évaluer le déplacement de notre ice-berg depuis qu'il avait dépassé le pôle. Toutefois, le capitaine Len Guy et Jem West croyaient pouvoir l'estimer à deux cent cinquante
milles.
En effet, le courant ne semblait avoir ni diminué de vitesse ni changé de direction. Que nous fussions engagés dans un bras de mer entre les deux moitiés d'un continent, l'une à l'est, l'autre à l'ouest, qui formaient le vaste domaine de l'Antarctide, cela ne paraissait pas douteux. Aussi trouvai-je très regrettable de ne pouvoir atterrir d'un côté ou de l'autre de ce large détroit, dont l'hiver ne tarderait pas
à solidifier la surface !
Lorsque j'en causai avec le capitaine Len Guy, il me fit la seule
réponse logique :
« Que voulez-vous, monsieur Jeorling, nous sommes impuissants,
il n'và rie.n.à.faire, et, où je. reconnais bien celte. malchance qui nous accable depuis :quelque:temps, c'est précisément dans la persistance de ces brumes./. Je. ne sais plus où nous; sommes... Impossible de prendre hauteur,, et cela axL moment où le soleil va disparaître pour
de longs, mois.;.; ';.;■- - '. •; .-.-■ ;.; \ ... ' ; :
-J'en reviens toujours.au canot, dis-je une dernière fois. Avec le
canot ne pourrait-on pas?,.. .-. v. . ; ;
:— Aller; à la découverte!. .; Ypensez-vous?... Ce serait une imprudencëijue je ne cômméttratpas... et que réquipage- ne me laisserait •pàs^ commettre !;)> ;; ; .■ *.; ■ : . : - . : • -;; '.< • ;.;■
. Je fus sûr le; point de m'éçrier : ; ; ; . ' .7 ;.;;.. . 7 ■ " ;. «. Et;si votre frère. \William Guy,' si: vos compatriotes se* sont réfugiés sur un-point de cette- terre. .. » t ; .7. ;: ; : ; ' ;: : ;Mais je me contins. -A quoi bon renouveler; les douleurs denotre capitaine? Cette éventualité, il avait dû y songer; et, pour; avoir renoncé à poursuivre ses recherches, c'est-qu'il; s5 était; rendu compte de. ^inutilité, en. même temps que de l'inanité ".d'une dernière tentative. ... ;;;.;;.;. ■;■ •;[ • *\
Après tout/ — .'et; cela lui laissait -encore une vague espérance,- — peut-être s'étaitril. fait, ce raisonnement, qui méritait; quelque attention :■■-"'.-': v - ■ ■ ; . 7 ' ■-. '•■';■ .• 7 ■ ;■"-.■.- ' ' ; . .- ;7 • ; 7-
; ;Lorsque;Willi am; Guy. et- les; siens avaient quitté, l'île* Tsalal-, la saison d'été commençait. Devant eux s'ouvrait la mer libre, traversée par ces; mêmes courants du sud-est dont nous avions subi l'action, ■d'abord avecl-Halbrane, ensuite ayecTice^berg. En outre; des courants, .ils avaient du être favorisés, comme nous l'avions été, parles brisés; permanentes . du, nord-est.; De là cette conclusion- que ■ leur cahot, à moins qu'il eût péri dans un accident de mer, devait avoir suivi" une direction analogue, à; Ja nôtre, et, à travers ce large- détroit, être arrivé jusqu'à ces péages. Et, dès lors, était-il illogique de supposer, ayant sur nous urieuvancede plusieurs mois-, après avoir remonté au nord, franchi la mer libre, passé la banquise,' que leur embarcation fût parvenue à sortir du cercle antarctique, enfin que