‹ Le Sphinx des glacesChapitre 7 sur 9 · C .:. CU3 APRÈS AVOIR RÉPONDU A SON NOM... (Page · texte numérisé non relu

C .:. CU3 APRÈS AVOIR RÉPONDU A SON NOM... (Page

William Guy et ses compagnons eussent rencontré quelque navire qui les aurait déjà rapatriés?...

En admettant que notre capitaine se fût rangé à cette hypothèse, laquelle, je l'avoue, exigeait tant de bonnes chances — trop même' — il ne m'en avait jamais dit un mot. Peut-être, — car l'homme aime à conserver ses illusions, — peut-être craignait-il qu'on lui démontrât les côtés faibles de ce raisonnement?...

Un jour, je parlai dans ce sens à Jem West.

Le lieutenant, peu accessible aux entraînements de l'imagination, refusa de se rendre à mon avis. De prétendre que, si nous n'avions pas retrouvé les hommes de la Jane, cela tenait à ce qu'ils avaient quitté ces parages avant notre arrivée, qu'ils étaient déjà revenus dans les. mers du Pacifique, cela ne pouvait entrer dans un esprit aussi positif que le sien.

Quant au bosseman, lorsque j'appelai son attention sur cette éventualité :

« Vous savez, monsieur Jeorling, répliqua-t-il, tout arrive... ou, du moins, ça se dit volontiers ! Et pourtant, que le capitaine William Guy et ses hommes soient, à l'heure qu'il est, en train de boire un bon coup de brandevin, de gin ou de wisky dans un des cabarets de l'ancien ou du nouveau continent. . . non ! . . . non ! . . . C'est aussi impossible qu'à nous d'être attablés tous les deux demain au Cormoran- Vert! »

Durant ces trois jours de brumes, je n'avais point aperçu Dirk Peters, ou plutôt il n'avait point cherché à se rapprocher de moi, et était obstinément resté à son poste près de l'embarcation. Les questions de Martin Holt relativement à son frère Ned semblaient indiquer que son secret était connu, — du moins en partie. Aussi "se tenait-il plus que jamais à l'écart, dormant pendant les heures de veille, veillant pendant les heures de sommeil. Je me demandais même s'il ne regrettait pas de s'être confié à moi, s'il ne s'imaginait pas avoir excité ma répugnance... Il n'en était rien, et j'éprouvais pour le pauvre

métis une profonde pitié !...

370 LE SPHINX DESVGLACES,

Je ne saurais dire combien nous parurent tristes, monotones, interminables, les heures qui s'écoulèrent au milieu de ce brouillard dont le vent ne pouvait déchirer l'épais rideau. Même avec la plus minutieuse attention, on ne parvenait pas à reconnaître, n'importe à quelle heure, quelle place le soleil occupait au-dessus de l'horizon sur lequel l'abaissait peu à peu sa marche spiraliforme. La position de l'ice-berg en longitude et en latitude ne pouvait donc être relevée. Dérivait-il toujours vers le sud-est ou plutôt vers le nord-ouèst, depuis qu'il avait dépassé le pôle, c'était probable, ce n'était pas sûr. Animé de la même vitesse que le courant, comment le capitaine Len Guy aurait-il pu déterminer son déplacement, alors que les vapeurs empêchaient de prendre aucun point de repère. Il eût été immobile qu'il n'y aurait eu pour nous aucune différence appréciable, car le vent avait calmi, - — nous le supposions du moins, — et pas un souffle ne se faisait sentir. La flamme d'un fanal, exposée à l'air, ne vacillait pas. Des cris d'oiseaux, sortes de croassements affaiblis à travers cette atmosphère ouatée de brumes, interrompaient seuls le silence de l'espace. Des vols de pétrels et d'albatros rasaient la cime sur laquelle je me tenais en observation. En quel sens fuyaient ces rapides volateurs que les approches de l'hiver chassaient déjà peut-être vers les confins de l'Antarctide?...

Un jouiyle bosseman qui, dans le but de s'en rendre compte, était monté au sommet, non sans risque de se rompre le cou, fut heurté à la poitrine si violemment par un vigoureux quebranta-huesos, sorte de pétrel gigantesque d'une envergure de douze pieds, qu'il tomba à la renverse.

«. Maudite bête, me dit-il, lorsqu'il fut redescendu au campement, je l'ai échappé belle!... D'un coup... pan!... les quatre fers en l'air, comme un cheval qui se pomoye sur l'échiné ! . . . Je me suis rattrapé où j'ai pu. . . mais j'ai vu le moment où mes mains allaient larguer tout ! . . . Des arêtes de glace, vous savez, ça vous glisse comme de l'eau entre les doigts!... Aussi lui ai-je crié, à cet oiseau : Tu ne peux donc pas regarder devant toi ?. . * Il ne s'est même pas excusé, le fichu animal ! »

Le fait est que le bosseman avait risqué d'être précipité de bloc en bloc jusqu'à la mer.

Dans l'après-midi, ce jour-là, nos oreilles furent atrocement écorcliées par des braiements qui montaient d'en bas. Ainsi que le fit observer Hurliguerly, du moment que ce n'étaient pas des ânes qui poussaient ces braiements, c'étaient des pingouins. Jusqu'ici, ces innombrables hôtes des régions polaires n'avaient point jugé à propos de nous accompagner sur notre îlot mouvant, et, alors que la vue pouvait s'étendre au large, nous n'en avions pas aperçu un seul, — ni au pied de Tice-berg ni sur les glaçons en dérive. -A: présent, nul doute qu'ils fussent là par centaines ou par milliers," car le concert s'accentuait avec une intensité qui témoignait du nombre des exécutants.

Or, ces volatiles habitent plus volontiers soit les marges littorales des continents et des îles de ces hautes latitudes, soit les ice-fields qui les avoisinent. Leur présence n'indiquait-elle pas la' proximité d'une terre?,..

Je le sais, nous étions dans une disposition d'esprit à nous raccrocher, à la moindre lueur d'espoir, comme l'homme, en danger de se noyer, se Taccroche à une planche, — la planche de salut!... Et que de fois elle s'enfonce ou se brise au moment où l'infortuné vîent delà saisir!... N'était-ce pas le sort qui nous attendait -sous ce terrible climat?...

Je demandai au capitaine Guy quelles conséquences il tirait de la présence de ces oiseaux.

« Ce que vous en pensez, monsieur Jeorling, me répondit-il. Depuis que nous sommes en dérive, aucun d'eux n'avait encore cherché refuge sur Tice-berg, et, actuellement, les- y voici en foule. sino:us-en jugeons par leurs cris assourdissants. D'où sont-ils venus?... A n'en pas douter, d'une terre dont nous sommes peut-être assez près...

— Est-ce aussi l'avis du lieutenant? demandai-je,

— Oui, monsieur Jeorling, et vous savez s'il est homme à se forger des chimères ! --

— Non, certes !

— Et puis, il y a autre chose qui l'a frappé comme moi, et qui ne semble pas avoir provoqué votre attention...

— De quoi s'agit-il?,..

— De ces meuglements qui se mêlent aux braiements des pingouins... Prêtez l'oreille et vous ne tarderez pas à les entendre. »

J'écoutai, et; évidemment, l'orchestre était plus complet que je ne l'avais supposé.

« En effet,., dis-je, je les distingue, ces mugissements plaintifs, . Il y a donc aussi des phoques ou des morses,..

— C'est chose certaine, monsieur Jeorling, et j'en conclus que ces animaux, oiseaux et mammifères, très rares depuis notre départ de Tile Tsalal, fréquentent ces parages où nous ont portés les courants. Il me semble que cette affirmation n'a rien de hasardé...

— Rien, capitaine, pas plus que d'admettre l'existence d'une terre avoisinante. Oui! quelle fatalité d'être enveloppés de cet impénétrable brouillard, qui ne permet pas de voir à un quart de mille au large...

— Et qui nous empêche même de descendre à la base de l'iceberg! ajouta le capitaine Len Guy. Là, sans doute, nous aurions pu -reconnaître si les eaux charrient des salpas, des laminaires, des fucus, — ce qui nous fournirait un nouvel indice... Vous avez raison.,, c'est une fatalité ! ". . .

— Pourquoi ne pas essayer, capitaine?...

— Non, monsieur Jeorling. ce serait s'exposer à des chutes, et je ne permettrai à personne de quitter le campement. Après tout, si la terre est là, j'imagine que notre ice-bergne tardera pas à l'accoster...

— Et s'il ne le fait pas?... répliquai-je.

— S'il ne-le fait pas, comment le pourrions-nous faire?.., »

Et le canot, pensai-je, il faudra pourtant bien se décider à l'utiliser,... Mais le capitaine Len Guy préférait attendre, et qui sait si, dans les circonstances où nous étions, ce n'était pas le parti le plus sage?...

Quant à la base de Tice-berg, la vérité est que rien n'eût été plus dangereux que de s'engager en aveugles sur ces pentes glissantes. Le plus adroit de l'équipage, le plus vigoureux, Dirk Peters luimême, n'aurait pu y réussir sans quelque grave accident. Cette funeste campagne comptait déjà trop de victimes dont nous ne voulions pas accroître le nombre.

Je ne saurais donner une idée de cette accumulation de vapeurs, qui s'épaissirent encore pendant la soirée. A partir de cinq heures, il devint impossible de rien distinguer à quelques pas du plateau où se dressaient les tentes. Il fallait se toucher de la main pour s'assurer que Ton était l'un près de l'autre. Se parler n'eût pas suffi, car la voix ne portait guère mieux que la vue dans ce milieu assourdi. Un fanal allumé ne laissait apercevoir qu'une sorte de lumignon jaunâtre, sans pouvoir éclairant. Un cri n'arrivait à l'oreille que très affaibli, et seuls les pingouins étaient assez vociférants pour se faire entendre.

Il n'y avait pas lieu, je le note ici, de confondre ce brouillard avec le frost-rime, la fumée gelée, que nous avions observée antérieurement. D'ailleurs, ce frost-rime, qui exige une assez haute température, se tient ordinairement au ras de la mer, et ne s'élève à une centaine de pieds que sous l'action d'une forte brise. Or, le brouillard dépassait de beaucoup cette altitude, et j'estime qu'on n'aurait pu s'en dégager qu'à la condition de dominer Tice-berg d'une cinquantaine de toises.

Vers huit heures du soir, les brumes à demi condensées étaient si compactes que Ton sentait une résistance à la marche. Il semblait que la composition de l'air fût modifiée, comme s'il allait passer à l'état solide. Et, involontairement, je songeais aux étrangetés de File Tsalal, cette eau bizarre, dont les molécules obéissaient à une cohésion particulière...

Quant à reconnaître si ce brouillard avait une action quelconque sur la boussole, cela n'était pas possible. Je savais, au surplus, que le fait avait été étudié par les météorologistes et qu'ils se croient en

droit d'affirmer que cette action n'a aucune influence sur l'aiguille aimantée.

J'ajoute que depuis que nous avions laissé le pôle sud en arrière, aucune confiance ne pouvait plus être accordée aux indications du compas, qui s'affolait aux approches du pôle magnétique vers lequel nous marchions sans doute. Donc, rien ne permettait de déterminer la direction de l'ice-berg. -

À neuf heures du soir; ces parages furent, plongés dans une assez profonde obscurité, bien que le soleil, à cette époque, ne descendit pas encore sous l'horizon.

Le capitaine Len Guy, voulant s'assurer que les hommes étaient rentrés au campement et prévenir ainsi toute imprudence de leur part; fît l'appel.

Chacun, après avoir répondu à son nom. vint prendre sa place sous les tentes, où les fanaux embrumés ne donnaient que peu ou pas de lumière.

Lorsque son nom fut prononcé, puis jeté à plusieurs reprises par la voix éclatante du bosseman, le métis fut le seul à ne pas répondre à cet appel.

Hurliguerly attendit quelques minutes.

Dirk Petersne parut pas.

Etait-il donc resté près du canot, c'était probable, mais inutile, car notre embarcation ne risquait pas d'être enlevée par ce temps de brouillard.

« Est-ce que personne n'a vu Dirk Peters de la journée?,., demanda le capitaine Len Guy.

— Personne, répondit le bosseman.

— Pas même au dîner de midi?... .;.-.'.

— Pas même, capitaine, et, cependant, il ne devait plus .avoir -de provisions.

— Lui serait-il donc arrivé malheur?...

— N'ayez crainte! s'écria le bosseman. Ici, Dirk Peters est dans son élément, et ne doit pas être plus embarrassé au milieu des

brumes qu'un ours polaire! Il s'est déjà tiré d'affaire une première fois... il s'en tirera une seconde ! »

Je laissai dire Hurliguerly, sachant bien pourquoi le métis se tenait à l'écart.

Dans tous les cas, du moment que Dirk Peters s'obstinait à ne pas répondre, — et les cris du bosseman avaient dû parvenir jusqu'à lui , — il était impossible de se mettre à sa recherche.

Cette nuit-là, j'en ai la conviction, personne, — sauf Endicott peut-être, — ne put dormir. On étouffait sous le couvert des tentes où l'oxygène manquait. Et puis, tous, plus cnTmoins, nous subissions une impression très particulière, en proie à une sorte de pressentiment bizarre, comme si notre situation allait se modifier en meilleur ou en pire, — en admettant qu'elle pût empirer.

La nuit s'écoula sans alerte, et, à six heures du matin, chacun vint humer au dehors un air plus salubre.

Même état météorologique que la veille, avec brumes d'une densité extraordinaire. On constata que le baromètre avait remonté, — trop vite, il est vrai, pour que cette hausse fût sérieuse* La colonne de mercure marquait trente pouces deux dixièmes (767 millimètres), le maximum qu'elle eût atteint depuis le passage de Vllalbrane au cercle antarctique.

D'autres indices se révélaient aussi, dont nous avions à tenir compte.

Le vent qui fraîchissait, — vent de sud depuis que nous avions dépassé le pôle austral, — ne tarda pas à souffler en grande brise, — une brise à deux ris, comme disent les marins. Les bruits du dehors s'entendaient plus distinctement à travers l'espace balayé par les courants atmosphériques.

Vers neuf heures, l'ice-berg se décoiffa soudain de son bonnet de vapeurs.

Indescriptible changement de décor qu'une baguette magique n'eût pas accompli en moins de temps et avec plus de succès!

En peu d'instants, le ciel fut dégagé jusqu'aux dernières limites

de' l'horizon, et la mer reparut, illuminée par les obliques rayons du soleil, qui ne la dominait plus que de quelques degrés. Un tumultueux .ressac baignait d'une écume blanche la base de notre iceberg, et il dérivait avec une multitude de montagnes flottantes sous la double action du vent et du courant en s'ihfléchissant vers r estnord-est. \ . . . -

« Terre ! » . ---'..

Ce cri fut jeté du sommet de l'îlot mouvant, et, à nos regards se montra Dirk Peters/deboutsur l' extrême bloc, la main tendue vers le nord. : *

Le métis ne se trompait "pas* La terre, cette fois... oui !... c'était la terre, développant à trois ou quatre milles ses hauteurs lointaines d'une teinte noirâtre. ~

"Et, lorsque" le point, obtenu par une double observation à dix heures et à midi, eut été établi, il donna.: '

Latitude : 86°12' sud. ■....:. .

Longitude: 114° 17' .est.

L'ice-berg se trouvait à près de quatre degrés au delà du pôle antarctique, et, des -longitudes occidentales que notre goélette avait suivies sur l'itinéraire de la Ja?ie; nous étions passés aux longitudes orientales.

» A terre:... A U-rre!.. ■■ .Pai-e -"^1 . >

Un peu après midi, cette terre ne se trouvait plus qu'à un mille. La question était de savoir si le courant n'allait pos nous entraîner

au delà.

Je dois l'avouer, si nous avions eu le choix ou d'accoster ce littoral ou de continuer notre marche, je ne sais trop ce qui eût été préférable.

J'en causais avec le capitaine Len Guy et le lieutenant, lorsque

Jem West m'interrompit, disant :

« Je vous demanderai à quoi bon discuter cette éventualité, monsieur Jeorling?...

— "Soit, à quoi bon, puisque nous n'y pouvons rien, ajouta le capitaine Len Guy. Il est possible que lïce-berg vienne buter contre cette côte, comme il est possible qu'il la contourne, s'il se maintient dans le courant.

— Juste, repris-je, mais ma question n'en subsiste pas moins. Avons-nous avantage à débarquer ou à rester?...

— A rester, » répondit Jem West.

En effet, si le canot eût pu nous emmener tous avec des provisions pour une navigation de cinq à six semaines, nous n'aurions pas hésité à y prendre passage, afin de piquer, grâce au vent du sud, à travers la mer libre. Mais, étant donné que le canot ne suffirait qu'à onze ou douze hommes au plus, il aurait fallu les tirer au sort. Et ceux qu'il n'emporterait pas, ne seraient-ils pas condamnés à périr, parle froid sinon par la faim, sur cette terre que l'hiver ne tarderait pas à couvrir de ses frimas et de ses glaces?...

Or, si l'ice-berg continuait à dériver suivant cette direction, ce serait une grande partie de notre route faite dans des conditions acceptables, après tout. Notre véhicule de glace, il est vrai, pouvait nous manquer, s'échouer de nouveau, culbuter même, ou tomber dans quelque contre-courant qui le rejetterait hors de l'itinéraire, tandis que le canot, en obliquant sur le vent, lorsqu'il deviendrait contraire, eût pu nous conduire au but, si les tempêtes ne l'assaillaient pas et si la banquise lui offrait une passe...

Mais, ainsi que venait de le dire Jem West, y avait-il lieu de discuter cette éventualité?...

Après le dîner, l'équipage se porta vers le plus haut bloc sur lequel

se tenait Dirk Peters. A notre approche, le métis descendit par le talus opposé, et, lorsque j'arrivai. au sommet, je ne pus l'apercevoir.

Nous étions donc tous en cet endroit, — tous, moins Endicott, peu soucieux d'abandonner son fourneau.

La terre, aperçue dans le nord, dessinait sur un dixième de rhorizon son littoral frangé de grèves, coupé d'anses, dentelé de pointes, ses arrière-plans limités par le profil assez accidenté de hautes et peu lointaines collines. Il y avait là un continent ou tout au moins une île, dont retendue devait être considérable.

Dans le sens de l'est, cette terre se prolongeait à perte de vue, et il ne semblait pas que sa dernière limite fût de ce côté.

Vers l'ouest, un cap assez aigu, surmonté d'un morne, dont la silhouette figurait une énorme tête de phoque, en formait l'extrémité. Puis, au delà, la mer paraissait largement s'étendre.

Il n'était pas un de nous qui ne se rendît compte de la situation. Accoster cette terre, cela dépendait du courant, de lui seul : ou il porterait l'ice-berg vers un remous qui le drosserait à la côte, ou il continuerait à l'entraîner vers le nord.

Quelle était l'hypothèse la plus admissible?...

Le capitaine Len Guy, le lieutenant, le bosseman et moi, nous .en parlions de nouveau, tandis que l'équipage, par groupes, échangeait ses idées à ce sujet. En fin de compte, le courant tendait plutôt à porter vers le nord-est de cette terre.

« Après tout, nous dit le capitaine Len Guy, si elle est habitable pendant les mois de la saison d'été, il ne semble point qu'elle possède des habitants, puisque nous n'apercevons aucun être humain sur le littoral.

— Observons, capitaine, répondis-je, que l'ice-berg n'est pas de nature à provoquer l'attention comme l'eût fait notre goélette!

— Évidemment,, monsieur Jeorling, et VHalbrane aurait déjà attiré des indigènes... s'il y en avait!

— De ce que. nous n'en voyons pas, capitaine, il ne faudrait. pas

conclure...

— Assurément, monsieur Jeorling, répliqua le capitaine Len Guy: Vous conviendrez seulement que l'aspect de cette terre n'est point celui de l'île Tsalal à l'époque où la Jane l'avait accostée. On y distinguait alors des collines verdoyantes/ des forêts épaisses, des arbres en pleine floraison, de vastes pâturages."., et ici, à première vue, il n'y a que désolation et stérilité!,,.

— J'en conviens, stérilité et désolation; c'est toute cette terre!... Je vous demanderai, cependant, si votre intention n'est pas d'y débarquer, capitaine?...

— Avec le canot ?. . .

— Avec le canot, dans le cas où le courant en éloignerait notre ice-berg.

— Nous n'avons pas une heure à perdre, monsieur Jeorling, et quelques jours de relâche pourraient nous condamner à un hivernage cruel, si nous arrivions trop tard pour franchir les passes de la banquise...

— Et, étant donné son éloignement, nous ne sommes pas en avance, fit observer Jem West.

— Je l'accorde, répondis-je en insistant. Mais s'éloigner de cette terre sans y avoir mis le pied, sans nous être assurés si elle n'a pas conservé les traces d'un campement, si votre frère, capitaine... ses compagnons.., »

En m'écoutant, le capitaine Len Guy secouait la tête. Ce n'était pas l'apparition de cette côte aride qui pouvait lui rendre l'espoir, ces longues plaines infertiles, ces collines décharnées, ce littoral bordé par un cordon de roches noirâtres... Comment des naufragés eussent-ils trouvé à y vivre depuis quelques mois?...

D'ailleurs, nous avions arboré le pavillon britannique que la brise déployait à la cime de Tice-berg.- William Guy l'eût reconnu, et il se fût déjà précipité vers le rivage.

Personne... personne!

En ce moment, Jem West, qui venait de relever certains points de repère, dit :

« Patientons avant de prendre une décision. En moins d'une heure, nous serons fixés à ce sujet. Notre marche me paraît s'être ralentie, et il est possible qu'un remous nous ramène obliquement vers la côte...

— C'est mon avis, déclara le bosseman, et, si notre machine flottante n'est pas stationnaire, il s'en faut de peu !.., On dirait qu'elle tourne sur elle-même... »

Jem West et Hurliguerly ne se trompaient pas. Pour une raison ou pour une autre, Fice-berg tendait à sortir de ce courant qu'il avait constamment suivi. Un mouvement de giration avait succédé au mouvement de dérive, grâce à Faction d'un remous qui portait vers le littoral.

En outre, quelques montagnes de glace, en avant de nous, venaient de s'échouer sur les bas-fonds du rivage.

Donc, il était inutile de discuter, s'il y avait lieu ou non de mettre le canot à la mer.

A mesure que nous approchions, la désolation de cette terre s'accentuait encore, et la perspective d'y subir six mois d'hivernage aurait rempli d'épouvante les cœurs les plus résolus.

Bref, vers cinq heures de F après-midi, Fice-berg pénétra dans une profonde échancrure de la côte, terminée à droite par une longue pointe, contre laquelle il ne tarda pas à s'immobiliser.

« A terre ! . . . A terre ! * . . »

Ce cri s'échappa de toutes les bouches.

L'équipage descendait déjà les talus de Fice-berg, lorsque Jem West commanda :

« Attendez l'ordre ! »

Il se manifesta quelque hésitation, — surtout de la part de Hearne et de plusieurs de ses camarades. Puis Finstinct de la discipline domina, et finalement tous vinrent se ranger autour du capitaine Len Guy.

Il ne fut pas nécessaire de mettre le canot à la mer, Fice-berg se

trouvant en contact avec la pointe.

Le capitaine Len Guy, le bôssemari et moi, précédant les autres, nous fûmes les premiers à quitter le campement, et notre pied foula cette, nouvelle terre, — vierge sans doute de toute empreinte humaine...

Le sol volcanique était semé de débris pierreux, de fragments de laves, d'obsidiennes, de pierres-ponces, de scories. Au delà du cordon sablonneux de la grève, il allait en montant vers la base de hautes et âpres collines, qui formaient l' arrière-plan à un demi-mille du littoral.

Il nous parut indiqué de gagner Tune de ces collines, d'une altitude de douze cents pieds environ. De son sommet, le regard pourrait embrasser un large espace, soit de terre, soit de mer, dans foutes les directions.

Il fallut marcher pendant vingt minutes sur un sol rude et tourmenté, dépourvu de végétation. Rien ne rappelait les fertiles prairies de l'île Tsalal, avant que le tremblement de terre l'eût bouleversée, ni ces forêts épaisses dont parle Arthur Pym, ni ces rios aux eaux étranges, ni ces escarpements déterre savonneuse, ni ces massifs de stéatite où. se creusait l'hiéroglyphique labyrinthe. Partout des roches d'origine ignée, des laves durcies, des scories poussiéreuses, des cendres grisâtres, et pas même ce qu'il aurait fallu d'humus aux plantes rustiques les moins exigeantes.

Ce n'est pas sans difficultés et sans risques que le capitaine Len Guy, le bosseman et moi, nous parvînmes à faire l'ascension de la colline, — ce qui nous prit une grande heure. Bien que le soir fût arrivé, il n'entraînait aucune obscurité à sa suite, puisque le soleil ne disparaissait pas encore derrière cet horizon de l'Antarctide.

Du sommet de la colline, la vue s'étendait jusqu'à trente ou trentecinq milles, et voici ce qui apparut à nos yeux.

En arrière, se développait la mer libre, charriant nombre d'autres montagnes flottantes dont quelques-unes venaient de s'entasser récemment contre le littoral, et qui le rendaient presque inabordable.

A l'ouest, courait une terre très accidentée, dont on ne voyait pas l'extrémité, et que baignait à l'est une mer sans limites.

Étions-nous sur une grande île ou sur le continent antarctique, il eût été impossible de résoudre la question.

Il est vrai, en fixant plus attentivement dans la direction de l'est la lorgnette marine, le capitaine Len Guy crut apercevoir quelques vagues contours, qui s'estompaient entre les légères brumes du large.

« Voyez, » dit-il.

Le bosseman et moi, nous prîmes tour à tour l'instrument et nous regardâmes avec soin.

« Il me semble bien, dit Hurliguerly, qu'il y a là comme une apparence de côte...

— Je le pense aussi, répondis-je.

— C'est donc bien un détroit, à travers lequel nous a conduits la dérive, conclut le capitaine Len Guy.

— Un détroit, ajouta le bosseman, que le courant parcourt du nord au sud, puis du sud au nord...

— Alors ce détroit couperait donc en deux le continent polaire?... demandai-je.

— Nul doute à cet égard, répondit le capitaine Len Guy.

— Ah! si nous avions notre Halbra/ne! » s'écria Hurliguerly.

Oui... à bord de la goélette, — et même sur cet ice-berg, maintenant à la côte comme un navire désemparé, — nous aurions pu remonter encore de quelques centaines de milles... peut-être jusqu'à la banquise... peut-être jusqu'au cercle antarctique... peut-être jusqu'aux terres avoisinantes!... Mais nous ne possédions qu'un fragile canot, pouvant à peine contenir une douzaine d'hommes, et nous

étions vingt-trois ! . . .

Il n'y avait plus qu'à redescendre vers le rivage, à regagner notre campement, à transporter les tentes sur le littoral, à prendre toutes mesures en vue d'un hivernage que les circonstances allaient nous imposer.

Il va de soi -que le sol ne portait aucune empreinte de pas humains, ni aucun vestige d'habitat/ Que les survivants de la Jane n'eussent point mis les -pieds sur cette terre, sur ce ce domaine inexploré », comme le qualifiaient les cartes les plus modernes, nous "pouvions désormais l'affirmer. J'ajouterai ni eux, ni personne, et ce n'était pas encore cette côte où Dirk Peters retrouverait les traces d'Arthur Pym! -

Et cela résultait également de la quiétude que montraient les seuls êtres vivants de cette contrée qui ne s'effrayaient point de notre présence. Ni les phoques ni les morses ne plongeaient sous les eaux, les pétrels et les cormorans ne s'enfuyaient pas à tire-d'aile, les pingouins restaient eh rangées immobiles /voyant, sans' doute, en "nous des volatiles d'une espèce particulière. Oui!,., c'était bien la première fois que l'homme apparaissait à leurs regards, — preuve qu'ils n'abandonnaient jamais "cette terre pour' s'aventurer sous de plus basses latitudes.

De retour au rivage, le bosseman découvrit, — non sans une certaine satisfaction, — plusieurs spacieuses cavernes évidées dans les falaises granitiques, assez. grandes, les unes pour nous loger tous, les autres pour abriter la cargaison de YHalbmne. Quelle que fût la décision que nous durions à prendre ultérieurement, "nous ne pouvions faire mieux que d'y emmagasiner notre matériel et de procéder à une première installation. -'-•■'

Après avoir remonté les pentes de Tice-berg jusqu'au campement, le capitaine L en Guy donna ordre à ses hommes de se réunir. Pas un ne manqua, — si ce n'est Dirk Peters, qui avait décidément rompu toute relation avec l'équipage. En ce qui le concernait, au surplus, il n'y avait, ni sur l'état de son esprit, ni sur son attitude en cas de rébellion, aucune crainte à concevoir. Il serait avec les fidèles contre les révoltés, et nous devions en n'importe quelles circonstances compter sur lui. - ^ : -?-

Lorsque le cercle eut été forme, le capitaine ' Len Guy s'exprima, sans laisser voir aucun symptôme de découragement. Parlant

ALORS QUE L'ON TRAVAILLAIT A CETTE INSTALLATION. (Page 387.)

, Vï

à ses compagnons, il leur chiffra la situation... jusqu'aux décimales, pourrait-on dire. Nécessité qui s'imposait, d'abord, de descendre la cargaison à terre, et d'aménager une des cavernes du littoral. Sur la question de la nourriture, affirmation que les vivres, farine, viande de conserve, légumes secs, suffiraient à toute la durée de l'hiver, si long qu'il pût être, et quelle que fût sa rigueur. Relativement à la question du combustible, déclaration que le charbon ne manquerait pas, à la condition de ne point le gaspiller, et il serait possible de le ménager, puisque, sous le tapis de neige et le couvert des glaces, les hiverneurs peuvent braver les grands froids de la zone polaire.

Sur ces deux questions, le capitaine Len Guy donna donc des réponses de nature à bannir toute inquiétude. Son assurance était-elle feinte... je ne le crus pas, d'autant que Jem "West approuva ce langage.

Restait une troisième question, — grosse, celle-là, de pour et de contre, bien faite pour provoquer les jalousies et les colères de l'équipage, et qui fut soulevée par le sealing-master.

Il s'agissait, en effet, de décider de quelle façon serait employée l'unique embarcation dont nous pouvions disposer. Convenait-il de la garder pour les besoins de l'hivernage, ou de s'en servir pour revenir vers la banquise?...

Le capitaine Len Guy ne voulut point se prononcer. Il demanda seulement que la décision fût remise à vingt-quatre ou à quarante-huit heures. On ne devait pas oublier que le canot, chargé des provisions nécessaires à une assez longue traversée, ne pouvait contenir que onze à douze hommes. Il y avait donc lieu de procéder à l'installation de ceux qui resteraient sur cette côte, si le départ du canot s'effectuait, et dans ce cas, on tirerait ses passagers au sort.

Le capitaine Len Guy déclara alors que ni Jem West, ni le bosseman, ni moi, ni lui, nous ne réclamerions aucun privilège et subirions la loi commune. L'un comme l'autre, les deux maîtres do YHalbrane, Martin Holt ou Hardie, étaient parfaitement capables de

conduire le canot jusqu'aux lieux de pêche, que les baleiniers n'auraient peut-être pas encore quittés.

Au surplus, ceux qui partiraient n'oublieraient pas ceux qu'ils laisseraient en hivernage sur ce quatre-vingt-sixième parallèle, et, au retour de la saison d'été, ils enverraient un navire afin de recueillir leurs compagnons...

Tout ceci fut dit, — je le répète, — d'un ton aussi calme que ferme. Je dois lui rendre cette justice, le capitaine Len Guy grandissait avec la gravité des circonstances.

Lorsqu'il eut achevé, — n'ayant point été interrompu, pas même par Hearne. — personne ne fit entendre la moindre observation. A propos de quoi s'en fût-il produit, puisque, le cas échéant, on s'en remettrait au sort dans des conditions parfaites d'égalité?

L'heure du repos venue, chacun rentra au campement, prit sa part du souper préparé par Endicott, et s'endormit pour la dernière nuit sous les tentes.

Dirk Peters n'avait pas reparu, et ce fut vainement que je cherchai à le rejoindre.

Le lendemain. — 7 février, — on se mit courageusement à la besogne.

Le temps était beau, la brise faible, le ciel légèrement brumeux, la température supportable, quarante-six degrés (7°, 78 C. sur zéro).

En premier lieu, le canot fut descendu à la base de l'ice-berg avec toutes les précautions que cette opération exigeait. De là, les hommes le tirèrent au sec sur une petite grève sablonneuse à l'abri du ressac. En parfait état, on pouvait compter qu'il se prêterait à un bon service.

Le bosseman s'occupa ensuite de la cargaison ainsi que du matériel provenant de VHa,lbra,ne: mobilier, literie, voilure, vêtements, instruments, ustensiles. Au fond d'une caverne, ces objets ne seraient plus exposés au chavirement ou à la démolition de l'ice-berg. Les caisses de conserves, les sacs de farine et de légumes, les fûts de vin, de wisky, de gin et de bière, déhalés au moyen de palans

du côté de la pointe, qui se projetait à Test de la crique, furent transportés sur le littoral.

J1avais mis la main à l'ouvrage tout comme le capitaine Len Guy et le lieutenant, car ce travail de la première heure ne souffrait aucun retard»

Je dois mentionner que Dirk Peters vint, ce jour-là, donner un coup de main, mais il n'adressa la parole à personne*

Avait-il renoncé ou non à l'espoir de retrouver Arthur Pym... je ne savais que penser.

Les 8, 9 et 10 février, on s'occupa de l'installation qui fut achevée dans l'après-midi de ce dernier jour. La cargaison avait trouvé place à l'intérieur d'une large grotte, où l'on accédait par une étroite ouverture. Elle confinait à celle que nous devions habiter, et dans laquelle, sur le conseil du hosseman, Endicott établit sa cuisine. De cette façon, nous profiterions de la chaleur du fourneau, qui servirait à la cuisson des aliments et au chauffage de la caverne pendant ces longues journées ou plutôt cette longue nuit de l'hiver austral.

Déjà, depuis le 8 au soir, nous avions pris possession de cette caverne, aux parois sèches, au tapis de sable fin, suffisamment éclairée par son orifice.

Située près d'une source à l'amorce même de la pointe avec le littoral, son orientation devait l'abriter contre les redoutables rafales, les tourmentes de neige de la mauvaise saison. D'une contenance supérieure à celles qu'offraient les roufs et les postes de la goélette, elle avait pu recevoir, ainsi que la literie, divers meubles, tables, armoires, sièges, mobilier suffisant pour quelques mois d'hivernage.

Alors que l'on travaillait à cette installation, je ne surpris rien de suspect dans l'attitude de Hearne et des Falklandais. Tous firent preuve de soumission à la discipline et déployèrent une louable activité. Néanmoins, le métis fut maintenu à la garde du canot, dont il aurait été facile de s'emparer sur la grève.

Hurliguerly, qui surveillait particulièrement le sealing-master et

ses camarades, paraissait plus rassuré au sujet de leurs dispositions actuelles.

Dans tous les cas, il ne fallait pas tarder à prendre une décision relativement au départ. — s'il devait avoir lieu. — de ceux qui seraient désignés par le sort. En effet, nous étions au 10 février. Encore un mois ou six semaines/ la campagne dépêche serait terminée dans le voisinage du cercle antarctique. Or, s'il n'y rencontrait plus les baleiniers, en admettant qu'il eût heureusement franchi la banquise et le cercle polaire, notre canot n'aurait pu affronter le Pacifique jusqu'aux rivages de l'Australie ou de la Nouvelle-Zélande.

Ce soir-là. après avoir réuni tout son monde, le capitaine Len Guv déclara que la question serait discutée le lendemain, ajoutant que, si elle était résolue d'une manière affirmative, le sort serait immédiatement consulté.

Cette proposition n'amena aucune réponse, et, à mon avis,* on n'aurait de sérieuse discussion que pour décider si. oui ou non, le départ s'effectuerait.

Il était tard. Une demi-obscurité régnait au dehors, car. à cette date, le soleil se traînait déjà au ras de l'horizon, sous lequel il allait bientôt disparaître.

Je m'étais jeté sur ma couchette tout habillé, et je dormais depuis plusieurs heures, lorsque je fus réveillé par des cris qui éclatèrent à petite distance.

D'un bond, je me relevai, et m'élançai hors de la caverne en même temps que le lieutenant et le capitaine Len Guv, tirés comme moi de leur sommeil.

» Le canot... le canot i... » s'écria tout à coup Jem West. Le canot n'était plus à sa place, à l'endroit où le gardait Dirk Peters.

Après l'avoir lancé à la mer, trois hommes s'y étaient embarques avec des fûts et des caisses, tandis que dix autres essayaient de maîtriser le métis.

Hearne était là. et aussi Martin Holt, qui, me sembla-t-il, ne cherchait pas à intervenir.

Ainsi donc, ces misérables voulaient s'emparer de l'embarcation et partir avant que le sort eût prononcé!... Ils voulaient nous abandonner!...

En effet, ils étaient- parvenus à surprendre Dirk Peters, et ils l'auraient tué, s'il n'eût défendu sa vie dans une lutte terrible.

En présence de cette révolte, connaissant notre infériorité numérique, ne sachant s'il pouvait compter sur tous les anciens du bord, le capitaine Len Guy et le lieutenant rentrèrent dans la caverne afin d'y prendre des armes pour réduire à l'impuissance Hearne et ses complices qui étaient armés.

J'allais faire comme eux, lorsque ces paroles me clouèrent soudain sur place.

Accablé par le nombre, le métis venait d'être enfin terrassé. Mais, à cet instant, comme Martin Holt, par reconnaissance envers l'homme qui lui avait sauvé la vie, s'élançait à son secours, Hearne lui cria :

« Laisse-le donc... et viens avec nous! »

Le maître-voilier parut hésiter. . .

« Oui... laisse-le, reprit Hearne... laisse Dirk Peters... qui est l'assassin de ton frère Ned ! . . .

— L'assassin de mon frère !.., s'écria Martin Holt.

— Ton frère tué à bord du Grampus...

— Tué... par Dirk Peters ! ..

— Oui!... tué... et mangé... mangé... mangé!... » répéta Hearne, qui hurlait plutôt qu'il ne prononçait ces horribles mots.

Et, sur un signe, deux de ses camarades se saisirent de Martin Holt, et ils le transportèrent dans l'embarcation, prête à déborder.

Hearne s'y précipita à sa suite avec tous ceux qu'il avait associés à cet acte abominable.

En ce moment, Dirk Peters se releva d'un bond, s'abattit sur l'un des Faklandais à l'instant où cet homme enjambait le plat-bord du

canot, l'enleva à bout de bras, et le faisant tournoyer au-dessus de sa tête lui brisa le crâne contre une roche.. ■

Un coup de pistolet retentit... Le métis, frappé à l'épaule par la balle de Heame, tomba sur la grève, tandis que l'embarcation était vigoureusement repoussée au large.

Le capitaine Len Guy et Jem West sortaient alors de la caverne, — toute cette scène avait à peine duré quarante secondes, ■ — et ils accoururent sur la pointe en même temps que le bosseman, le maître Hardie, les matelots Francis, et Stern.

Le canot, que le courant entraînait, se trouvait déjà a une encablure, la marée descendant avec rapidité.

Jem West épaula son fusil, fit feu, et l'un des matelots fut renversé au fond de rembarcation. -.

Un second coup, tiré par le capitaine Len Guy, effleura la poitrine du seâling-master et la balle alla' se perdre contre; les blocs, à l'instant où le", canot disparaissait, derrière Tice-berg. -

Il n'y avait plus qu'à se porter sur l'autre côté de la ^pointe, dont le courant rapprocherait sans doute ces misérables avant de les entraîner dans la direction du nord... S'ils passaient ^à portée de fusil, si un second coup de feu atteignait, le sealing-master. . . lui mort ou. blessé, peut-être ses compagnons se décideraient-ils à revenir?...

Un quart d'heure s'écoula, ..

Lorsque l'embarcation se montra au revers de la pointe, c'était à une telle distance que nos armes. n'auraient pu l'atteindre.

Déjà Hearne avait fait hisser la voile, et, poussé à la fois par le courant et la brise, le canot ne fut bientôt plus qu'un point blanc qui ne tarda pas à disparaître.

« W-nez... Venez donc!... ■■ (Paje401.

DIKK l'ETF.HS A LA MER.

La question de l'hivernage était tranchée. Des trente-trois hommes embarqués sur l'Halbrane à son départ des Falklands, vingt-trois

étaient arrivés sur cette terre, et, de ceux-là, treize venaient de s'enfuir afin de regagner les parages de pêche au delà de la banquise... Et ce n'était pas le sort qui les avait désignés!... Non!... Afin d'échapper aux horreurs d'un hivernage, ils avaient déserté

lâchement!

Par malheur, Hearne n'avait pas seulement entraîné ses camarades. Deux des nôtres, le matelot Burry et le maître-voilier Martin Holt s'étaient joints à lui. — Martin Holt: ne se rendant peut-être

pas compte de ses actes sous le coup de l'effroyable révélation que le sealing-master venait de lui faire ! . . . .

En somme, la situation n'était pas changée pour ceux que le sort n'eût pas destinés à partir. Nous n'étions plus que neuf, — le capitaine Len Guy, le lieutenant Jem West, le bosseman Hurliguerly, le maître-calfat Hardie, le cuisinier Endicott, les deux matelots Prancis et Stem, Dirk Peter s et moi. Quelles épreuves nous réservait cet hivernage, alors que s'approchait l'effroyable hiver des pôles!... Quels terribles froids aurions-nous à subir, — plus rigoureux qu'en aucun autre point du globe terrestre, enveloppés d'une nuit permanente de six mois!... On ne pouvait, sans épouvante, songer à ce qu'il faudrait d'énergie morale et physique pour résister dans ces conditions si en dehors de l'endurance humaine!...

Et, cependant, tout compte fait, les chances de ceux qui nous avaient quittés étaient-elles meilleures?... Trouveraient-ils la mer libre jusqu'à la banquise?... Parviendraient-ils à gagner le cercle antarctique?... Et, au delà, rencontreraient-ils les derniers navires de la saison?... Les provisions ne leur manqueraient-elles pas au cours d'une traversée d'un millier de milles?... Qu'avait pu emporter ce canot déjà trop chargé de treize personnes?... Oui... lesquels étaient les plus menacés, d'eux ou de nous?... Question à laquelle seul l'avenir pouvait répondre !

Lorsque l'embarcation eut disparu, le capitaine Len Guy et ses compagnons, remontant la pointe, revinrent vers là caverne. Enveloppés de l'interminable nuit, c'était là que nous allions passer

tout ce temps pendant lequel il nous serait interdit de mettre le pied au dehors !

Je songeai tout d'abord à Dirk Peters, resté en arrière, après le coup de feu tiré par Hearne, tandis que nous nous hâtions à regagner l'autre côté de la pointe.

Revenu à la caverne, je n'aperçus pas le métis. Avait-il donc été blessé grièvement?-.. Aurions-nous à regretter la mort de cet homme qui nous était fidèle comme il l'était à son pauvre Pym?...

J'espérais, — nous espérions tous — que sa blessure n'offrait pa-s de gravité. Encore était-il nécessaire de la soigner, et Dirk Peters avait disparu.

« Mettons-nous à sa recherche, monsieur Jeorling, s'écria le bosseman...

— Allons... répondis-je.

— Nous irons ensemble, dit le capitaine Len Guy. Dirk Peters était des nôtres... Jamais il ne nous eût abandonnés, et nous ne l'abandonnerons pas !

— Le malheureux voudra-t-il revenir, fis-je observer, maintenant que l'on sait ce que je croyais n'être su que de lui et de moi?... »

J'appris à mes compagnons pourquoi, dans le récit d'Arthur Pym, le nom de Ned Holt avait été changé en celui de Parker et en quelles circonstances le métis m'en avait informé. Et, d'ailleurs, je fis valoir tout ce qui était à sa décharge.

« Hearne, déclarai-je. a dit que Dirk Peters avait frappé Ned Holt ! . . . Oui ! . . . c'est vrai ! . . . Ned Holt était embarqué sur le Gr&mpus, et son frère, Martin Holt, a pu croire qu'il avait péri soit dans la révolte, soit dans le naufrage. Eh bien, non!... Ned Holt avait survécu avec Auguste Barnard, Arthur Pym, le métis, et, bientôt, tous quatre furent en proie aux tortures de la faim... Il fallut sacrifier l'un d'eux... celui que le sort désignerait... On tira à la courte paille,.. Ned Holt eut la mauvaise chance... 11 tomba sous le couteau de Dirk Peters... Mais si le métis eut été désigné par le sort, c'est lui qui aurait servi de proie aux autres! »

Le capitaine Len Guy fît alors cette observation :

« Dirk Peters n'avait confié ce secret qu'à vous seul, monsieur

JeorlinQ\..

— À moi seul, capitaine...

— Et vous l'avez gardé?...

— Absolument.

— Je ne m'explique pas alors comment il a pu venir à la connaissance de Hearne...

— J'avais d'abord pensé, répondis-je, que Dirk Peters avait pu parler pendant son sommeil, et que c'était au hasard que le sealingmaster devait de connaître ce secret. Après réflexions, je me suis rappelé la circonstance que voici : lorsque le métis me raconta cette scène du Gravijous, lorsqu'il m'apprit que Parker n'était autre que Ned Holt, il se trouvait dans ma cabine dont le châssis latéral était relevé... Or, j'ai lieu de croire que notre conversation a été surprise par l'homme qui se trouvait alors à la barre... Et, cet homme, c'était précisément Hearne, qui, pour mieux entendre, sans doute, avait abandonné la roue, si bien que VHa,lbra,ne fît une embardée...

— Je m'en souviens, dit Jem West, j'interpellai vivement le misérable et l'envoyai à fond de cale.

— Eh bien, capitaine, repris-je. c'est à partir de ce jour que Hearne se lia davantage avec Martin Holt, — Hurliguerly me l'avait fait remarquer, . .

— Parfaitement, répondit le bosseman, car Hearne, n'étant pas capable de diriger le canot dont il songeait à s'emparer, avait besoin d'un maître comme Martin Holt...

— Aussi, repris-je, ne cessa-t-il plus d'exciter Martin Holt à questionner le métis sur le sort de son frère, et vous savez dans quelles conditions il lui apprit cet effroyable secret... Martin Holt fut comme affolé par cette révélation... Les autres l'entraînèrent... et maintenant, il est avec eux ! »

Chacun fut d'avis que les choses avaient dû se passer de la sorte. En fin de compte, la vérité étant connue, n'avions-nous pas lieu de

craindre que Dirk Peters, dans la disposition d'esprit où il était, eût voulu se soustraire à nos yeux?... Consentirait-il à reprendre sa place parmi nous?...

Tous, immédiatement, nous avons quitté la caverne, et, après une heure, nous rejoignîmes le métis.

Dès qu'il nous aperçut, son premier mouvement fut de s'enfuir. Enfin Hurliguerly et Francis parvinrent à l'approcher et il ne fît aucune résistance. Je lui parlai... les autres m'imitèrent... le capitaine Len Guy lui tendit la main... Tout d'abord il hésita à la prendre. Puis, sans prononcer un seul mot, il revint vers la grève.

De ce jour, il ne fut plus jamais question entre lui et nous de ce qui s'était passé à bord du Gr&mpus.

Quant à la blessure de Dirk Peters, il n'y eut pas à s'en inquiéter. La balle n'avait fait que pénétrer dans la partie supérieure de son bras gauche, et, rien que par la pression de la main, il était parvenu à l'en faire sortir. Un morceau de toile à voile ayant été appliqué sur la plaie, il endossa sa vareuse, et, dès le lendemain, sans qu'il parût en être autrement gêné, il se remit à ses occupations habituelles.

L'installation fut organisée en vue d'un long hivernage. L'hiver menaçait, et, depuis quelques jours, c'est à peine si le soleil se montrait à travers les brumes. La température tomba à trente-six degrés (2°, 22 C. sur zéro) et ne devait plus se relever. Les rayons solaires, en allongeant démesurément les ombres sur le sol, ne donnaient pour ainsi dire aucune chaleur. Le capitaine Len Guy nous avait fait prendre de chauds vêtements de laine, sans attendre que le froid devint plus rigoureux.

Entre temps, les ice-bergs, les packs, les streams, les drifts, venaient du sud en plus grand nombre. Si quelques-uns se jetaient encore sur le littoral déjà encombré de glaces, la plupart disparaissaient dans la direction du nord-est.

« Tous ces morceaux-là. me dit le bosseman, c'est autant de matériaux pour consolider la banquise. Pour peu que le canot de ce

gueux de Hearne ne les devance pas, j'imagine que ses gens et lui trouveront la porte fermée, et comme ils n'auront pas de clef pour

rouvrir...

— Ainsi, Hurliguerly, demandai-je; vous pensez que nous courons moins de dangers à hiverner sur cette côte que si nous avions pris place dans l'embarcation?...

— Je le pense et l'ai toujours pensé, monsieur Jeorling! répondit le bosseman. Et puis, savez-vous une chose?... ajouta-t-il en employant sa formule habituelle.

— Dites, Hurliguerly.

— Eh bien, c'est que ceux qui montent le canot seront plus embarrassés que ceux qui ne le montent pas, et, je vous le répète, si le sort m'avait désigné, j'aurais cédé mon tour à un autre!... Voyezvous, c'est déjà quelque chose que de sentir une terre solide sous son pied!... Après tout, bien que nous ayons été lâchement abandonnés, je ne veux la mort de personne... Mais si Hearne et les autres ne parviennent pas à franchir la banquise, s'ils sont condamnés à passer l'hiver au milieu des glaces, réduits à ces vivres dont ils n'ont que pour quelques semaines, vous savez le sort qui les attend !

— Oui... pire que le nôtre! répondis-je.

— Et j'ajoute, dit le bosseman. qu'il ne suffit pas d'atteindre le cercle antarctique, et si les baleiniers ont déjà quitté les lieux de pêche, ce n'est pas une embarcation chargée et surchargée qui pourra tenir la mer jusqu'en vue des terres australiennes ! »

C'était bien mon avis, comme aussi l'avis du capitaine Len Guy et de Jem West. Servi par une navigation favorable, ne portant que ce qu'il pouvait porter, assuré de provisions durant plusieurs mois, enfin avec toutes les chances, peut-être le canot aurait-il été dans des conditions à effectuer, ce voyage... En était-il ainsi?... Non. assurément.

Pendant les jours suivants, 14, 15, 16 et 17 février, on acheva l'installation du personnel et du matériel.

« Vi\am... Ynaul.'... - cria Dirk Pu tors. ( Page 405.;

Quelques excursions furent faites à l'intérieur du pays. Le sol présentait partout la même aridité, ne produisant que ces raquettes épineuses qui poussent dans le sable et dont les grèves étaient abondamment pourvues.

Si le capitaine Len (Uiy eut conservé un dernier espoir à l'égard de son frère et des matelots de la Jiaœ: s'il s'était dit qu'après avoir pu quitter bile Tsalal avec une embarcation, les courants les avaient

conduits jusqu'à cette côte, il dut reconnaître qu'il n'y existait aucune trace d'un débarquement.

Une de nos excursions nous amena environ à quatre milles au pied d'une montagne d'accès pas difficile, grâce à la longue obliquité de ses pentes, et dont l'altitude mesurait de six à sept cents

toises.

De cette excursion que firent le capitaine Len Guy, le lieutenant, le matelot Francis et moi, il ne résulta aucune découverte. Vers le nord et vers l'ouest se déroulait la même succession de collines dénudées, capricieusement découpées à leur cime, et, lorsqu'elles disparaîtraient, sous l'immense tapis de neige, il serait difficile de les distinguer des ice-bergs immobilisés par le froid à la surface de la mer.

Cependant, à propos de ce que nous avions pris pour des apparences de terre à l'est, nous eûmes à constater qu'en cette direction s'étendait une côte dont les hauteurs, éclairées par le soleil de l'après-midi, apparurent assez nettement dans l'objectif delà longuevue marine.

Était-ce un continent qui bordait ce côté du détroit, n'était-ce qu'une île?... Dans tous les cas, l'un ou l'autre devaient être frappés de stérilité comme la terre de l'ouest, et, comme elle, inhabités, inhabitables.

Et lorsque mes pensées revenaient à l'île Tsalal, dont le sol possédait une puissance de végétation si extraordinaire, lorsque je me reportais aux descriptions d'Arthur Pym, je ne savais qu'imaginer.

Evidemment, cette désolation dont s'affligeaient nos' regards, reproduisait mieux l'idée que l'on se fait des régions australes. Pourtant, l'archipel tsalalais, situé presque à la même latitude, était fertile et populeux, avant que le tremblement de terre l'eût détruit en presque totalité.

Le capitaine Len Guy, ce jour-là, fît la proposition de dénommer géographiquement cette contrée sur laquelle nous avait jetés l'iceberg. Elle fut appelée Halbrane-Land, en souvenir de notre goélette.

En même temps, afin de les associer dans un même souvenir, le nom de Jane-Sund fut donné au détroit qui- séparait les deux parties du continent polaire.

On s'occupa alors de chasser les pingouins, qui pullulaient sur les roches, et aussi de capturer un certain nombre de ces amphibies qui s'ébattaient le long des grèves. Le besoin de viande fraîche se faisait sentir. Accommodée par Endicott, la chair de phoque et de morse nous parut très acceptable. En outre, la graisse de ces animaux pouvait, à la rigueur, servir au chauffage de la caverne et à la cuisson des aliments. Ne point oublier que notre plus redoutable ennemi serait le froid, et tous les moyens propres à le combattre devaient être utilisés. Restait à savoir si, aux approches de l'hiver, ces amphibies n'iraient pas chercher sous de plus basses latitudes un climat moins rigoureux.. .

Par bonne chance, il y avait encore des centaines d'autres animaux, qui auraient garanti notre petit monde contre la faim, et, au besoin, contre la soif. Sur les grèves rampaient nombre de ces tortues galapagos, auxquelles on a donné le nom d'un archipel de l'océan équinoxial. Telles étaient celles dont parle Arthur Pym et qui servaient à la nourriture des insulaires, telles celles que Dirk Peters et lui trouvèrent au fond du canot indigène, lors de leur départ de l'île Tsalal.

Énormes, ces chéloniens, à marche mesurée, lourde, lente, au cou grêle long de deux pieds, à la tête triangulaire de serpent, et qui peuvent rester des années sans manger. Ici, d'ailleurs, à défaut de céleri, de persil et de pourpier sauvage, ils s'alimentaient des raquettes qui végétaient entre les pierres du littoral.

Si Arthur Pym s'est permis de comparer aux dromadaires les tortues antarctiques, c'est que, comme ces ruminants, elles ont, à la naissance du cou, une poche remplie d'eau fraîche et douce, d'une contenance de deux à trois gallons. D'après son récit, avant la scène de la courte paille, c'était à l'une de ces tortues que les naufragés du Grampus devaient de n1 avoir succombé ni à la soif ni à la faim.

A l'en croire, il est de ces tortues de terre ou de mer qui pèsent de douze à quinze cents livres. Si celles d'Halbrane-Land ne dépassaient pas sept à huit cents, leur chair nen était pas moins aussi nourrissante que savoureuse.

Donc, et bien que nous fussions à la veille d'hiverner à moins de cinq degrés du pôle, la situation, quelque rigoureux que dût être le froid, n'était pas de nature à désespérer des coeurs fermes. La seule question; — dont je ne nie pas la gravité. — était celle du retour, dès que la mauvaise saison serait passée. Pour que cette question fût résolue, il fallait : 1° que nos compagnons, partis dans le canot, eussent réussi à se rapatrier; 2° que leur premier soin eût été d'envoyer un bâtiment à notre recherche. Et, sur ce point, à défaut des autres, nous pouvions espérer que Martin Holt ne nous oublierait pas. Mais ses camarades et lui parviendraient-ils à atteindre les terres du Pacifique à bord d'un baleinier ?... Et puis, la prochaine saison d'été serait-elle propice à une navigation si avancée à travers les mers de l'Antarctide?...

Nous causions le plus souvent de ces bonnes et mauvaises chances. Entre tous, le bosseman continuait à se montrer confiant, grâce" à son heureuse nature et à sa belle endurance. Le cuisinier Endicott partageait sa confiance, ou du moins ne s'inquiétait guère des éventualités à venir, et cuisinait comme s'il eût été devant le fourneau du Coi*mora,n-Vert. Les matelots Stern et Francis écoutaient sans rien dire, et qui sait s'ils ne regrettaient pas de n'avoir point accompagné Hearne et ses compagnons!... Quant au maître-calfat Hardie, il attendait les événements, sans chercher à deviner quelle tournure ils prendraient dans cinq ou six mois.

Le capitaine Len Guy et le lieutenant, comme d'habitude, étaient unis dans les mêmes pensées, les mêmes résolutions. Tout ce qui devrait être tenté pour le salut commun, ils le tenteraient. Peu rassurés sur le sort réservé au canot, peut-être songeaient-ils à es* sayer d'un voyage vers le nord en traversant à pied les ice-fields, et pas un de nous n'eût hésité à les suivre. Au surplus, l'heure d'une

pareille tentative n'était pas encore arrivée, et il serait temps de. se décider, lorsque la mer serait solidifiée jusqu'au cercle antarctique.

Telle était donc la situation, et rien ne semblait devoir la modifier lorsque, à la date du 19 février, se produisit un incident — incident providentiel, dirai-je, pour ceux qui admettent l'intervention de la Providence au cours des choses humaines.

Il était huit heures du matin. Le temps était calme, le ciel assez clair, le thermomètre à trente-deux degrés Fahrenheit (zéro C).

Réunis dans la caverne, — moins le bosseman. — ■ en attendant Je déjeuner que venait d'apprêter Endicott, nous allions nous asseoir à table, lorsqu'une voix appela du dehors.

Ce ne pouvait être que la voix d'Hurliguerly, et comme ses appels se renouvelaient, nous sortîmes en toute hâte.

Dès qu'il nous aperçut :

« Venez... venez donc!... » cria-t-il.

Debout sur une roche, au pied du morne qui terminait Halbrane- Land au delà de la pointe, il nous montrait la mer.

(( Qu'y a-t-il donc?... demanda le capitaine Len Guy.

— Un canot.

— Un canot'/.. . m'écriai-je.

— Serait-ce celui de YHalbrane qui reviendrait?... demanda le capitaine Len Guy.

— Non... ce n'est pas lui!..'. » répondit Jem West.

En effet, une embarcation, que sa forme et ses dimensions ne permettaient pas de confondre avec celle de notre goélette, dérivait sans avirons ni pagaies.

Il semblait bien qu'elle fût abandonnée au courant...

Nous n'eûmes qu'une même idée — s'emparer à tout prix de cette embarcation qui' assurerait peut-être notre salut... Mais comment l'atteindre, comment la ramener à cette pointe d'Halbrane-

Land?...

Le canot était encore à un mille, et, en moins de vingt minutes,

il arriverait par le. travers du morne, puis il le dépasserait, car aucun ' remous ne s'étendait au large, et en vingt autres minutes, il serait hors de vue...

Nous étions là, regardant l'embarcation qui continuait à dériver sans se rapprocher du littoral. Au contraire, le courant tendait à l'en éloigner.

Soudain, un jaillissement d'eau se produisit au pied du morne, comme si un corps fût tombé à la mer.

C'était Dirk Peters qui, débarrassé de ses vêtements, venait de se précipiter du haut d'une roche, et, lorsque nous l'aperçûmes à dix brasses déjà, il nageait dans la direction du canot..

Un hurrah s'échappa de nos poitrines.

Le métis tourna un instant la tête, et, d'une coupe puissante, bondit, — c'est le mot," — à travers le léger clapotis des lames, ainsi que l'eût fait un marsouin dont il possédait la force et la vitesse. Je n'avais jamais rien vu de pareil, et que ne devait-on pas attendre de la vigueur d'un tel homme !

Dirk Peters parviendrait-il à atteindre l'embarcation avant que le courant l'eût emportée vers le nord-est?...

Et s'il l'atteignait, parviendrait-il, sans avirons, à la ramener vers la côte dont elle s'écartait, ainsi que le faisaient en passant la plu-

part des ice-bergs?...

Après nos hurrahs, un encouragement jeté au métis, — nous étions restés immobiles, nos cœurs battant à se rompre. Seul, le bossenlan criait de temps en temps :

« Va... Dirk... va! »

En quelques minutes, le métis eut gagné de plusieurs encablures dans un sens oblique vers le canot. On ne voyait plus sa tête que comme un point noir à la surface des longues houles. Rien n'annonçait que la fatigue commençât à le prendre. Ses deux bras et ses deux jambes repoussaient l'eau méthodiquement, et il maintenait sa vitesse sous l'action régulière de ces quatre puissants propulseurs.

Oui!,., cela ne paraissait plus douteux, Dirk Peters accosterait l'embarcation... Mais, ensuite, ne serait-il pas entraîné avec elle à moins que — tant sa force était prodigieuse, — il ne pût, en nageant, la remorquer jusqu'à la côte?...

« Après tout, pourquoi n'y aurait-il pas d'avirons dans ce canot?.., » fit observer le bosseman.

Nous verrions bien, lorsque Dirk Peters serait à bord, et il fallait qu'il y fût en quelques minutes, car le canot ne tarderait pas à le dépasser,.

« Dans tous les cas, dit alors Jem West, portons-nous en aval... Si l'embarcation atterrit, ce ne sera que très au-dessous du morne.

— Il Ta... il l'a!... Hurrah... Dirk... hurrali!... » cria le bosseman, incapable de se contenir et auquel Endicott joignit son formidable écho.

En effet, le métis, ayant accosté, venait de s'élever à mi-corps le long du canot. Son énorme main le saisit, et, au risque de ,1e faire chavirer, il se hissa sur le plat-bord, l'enjamba, puis s'assit pour reprendre haleine.

Presque aussitôt un cri retentissant arriva jusqu'à nous, poussé par Dirk Peters.,.

Qu'avait-il donc trouvé au fond de cette embarcation?... C'étaient des pagaies, car on le vit s'installer à l'avant, et, se mettant en direction du rivage, pagayer avec une nouvelle vigueur afin de sortir du courant.

« Venez ! » dit le capitaine Len Guy.

Et, dès que nous eûmes contourné la base du morne, nous voilà courant à la lisière de la grève entre les pierres ijoirâtres dont elle

était semée.

A trois ou quatre cents toises, le lieutenant nous fit arrêter.

En effet, le canot avait rencontré l'abri d'une petite pointe qui se projetait en cet endroit, et il fut évident qu'il viendrait y atterrir

de lui-même.

Or, il n'était plus qu'à cinq ou six encablures et le remous l'en

rapprochait, lorsque Dirk Peters, abandonnant les pagaies, se baissa vers' l'arrière, puis se redressa, tenant un corps inerte.

Quel crkdéckirant se fît entendre ! . . .

« Mon frère... mon frère !.. . »

Len Guy "venait de reconnaître William Guy dans ce corps que soulevait le métis.

« Vivant.,, vivant!../ » cria Dirk Peters.

Un instant plus tard> le canot avait accosté, et le capitaine Len Guy pressait son frère entre ses bras.

Trois de ses compagnons gisaient inanimés au fond de Tembarcation...

Et ces quatre hommes, c'était tout ce qui restait de l'équipage de la Jane!

Ouelque? ta- ses '.le thO brûla ul - Page 4un j

Le titre donné à ce chapitre indique que les aventures de William Guy et de ses compagnons après la destruction de la goélette an-

glaise, les détails de leur existence sur l'île Tsalal depuis le départ d'Arthur Pym et de Dirk Peters, vont être très succinctement racontés. '

Transportés à la caverne} William Guy et les trois autres matelots, Trinkle, Roberts, Covin, avaient pu être rappelés à la vie. En réalité, c'était la faim, — rien que la faim, ■ — qui avait réduit ces malheureux à un état de faiblesse voisin de la mort.-

Un peu de nourriture prise avec modération, et quelques, tasses de thé brûlant additionné de wisky, leur rendirent presque aussitôt des forces.

Je n'insiste pas sur la scène d'attendrissement dont nous fûmes émus jusqu'au fond de l'âme, lorsque William reconnut son frère Len. Les larmes nous vinrent aux yeux en même temps que les remerciements envers la Providence nous venaient aux lèvres. Ce que nous réservait l'avenir, nous n'y songions même pas, tout à la joie du présent, et qui sait si notre situation n'allait pas changer, grâce à l'arrivée de cette embarcation au rivage d'Halbrane-Land?...

Je dois dire que William Guy, avant d'entamer son histoire, fut mis au courant de nos propres aventures. En peu de mots, il apprit ce qu'il avait hâte d'apprendre. — la rencontre du cadavre de Patterson, le; voyage de notre goélette jusqu'à l'île Tsalal, son départ pour de plus hautes latitudes, son naufrage au pied de Tice-berg, enfin la trahison d'une partie de l'équipage qui nous avait abandonnés sur cette terre.

Il connut également ce que Dirk Peters savait de relatif à Arthur Pym, et aussi sur quelles hypothèses peu fondées reposait l'espoir du métis de retrouver son compagnon, dont la mort ne faisait pas plus doute pour William Guy que celle des autres marins de la Jane, écrasés sous les collines de Klock-Klock.

A ce récit, William Guy répondit par le résumé des onze ans qu'il avait passés sur l'île Tsalal.

On ne l'a point oublié, le 8 février 1828, l'équipage de la Jane, n'ayant aucunement lieu de soupçonner la mauvaise foi de la popu-

lation tsalalaise et de son chef Too-Wit, débarqua, afin de se rendre au village de Klock-Klock, non sans avoir mis en état de défense la goélette à bord de laquelle six hommes étaient restés.

L'équipage, en comptant le capitaine William, le second Patterson, Arthur Pym et Dirk Peters, formait un groupe de trente-deux hommes armés de fusils, de pistolets et de couteaux. Le chien Tigre raccompagnait.

Arrivée à l'étroite gorge qui conduisait au village, précédée et suivie des nombreux guerriers de Too-Wit, la petite troupe se divisa. Arthur Pym, Dirk Peters et le matelot Allen s'engagèrent à travers une fissure de la colline. A partir de ce moment, leurs compagnons" ne devaient plus les revoir.

En effet, à peu de temps de là, une secousse se fit sentir. La colline opposée s'abattit d'un bloc, ensevelissant William Guy et ses vingt-huit compagnons.

De ces malheureux, vingt-deux furent écrasés du coup, et leurs cadavres ne furent jamais retrouvés sous cette masse de terre.

Sept, miraculeusement abrités au fond d'une large déchirure de la colline, avaient survécu. C'étaient William Guy, Patterson, Roberts, Govin, Trinkle, — plus Forbes et Lexton, morts depuis." Quant à Tigre, avait-il péri sous l'éboulement ou avait-il échappé, ils l'ignoraient.

Cependant William Guy et ses six compagnons ne pouvaient demeurer en cet endroit étroit et obscur, où l'air respirable ne tarderait pas à manquer. Ainsi que l'avait tout d'abord pensé Arthur Pym, ils s'étaient crus victimes d'un tremblement de terre. Mais, ainsi que lui, ils allaient reconnaître que si la gorge était comblée par les débris chaotiques de plus d'un million de tonnes de terre et de pierre, c'est que cet éboulement avait été artificiellement préparé par Too- Wit et les insulaires de Tsalal. Comme Arthur Pym, il leur fallut, le plus vite possible, échapper à la noirceur des ténèbres, au défaut d'air, aux exhalaisons suffocantes de la terre humide, — alors que, pour employer les expressions du récit, « ils se trouvaient exilés

au delà des confins les plus lointains de l'espérance et qu'ils étaient dans la condition spéciale des morts ».

De même que dans la colline de gauche, il existait des labyrinthes à travers la colline de droite, et ce fut en rampant le long de ces sombres couloirs que William Guy, Patterson et les autres atteignirent une cavité où le jour et l'air pénétraient en abondance.

C'est de là qu'ils virent, eux aussi, l'attaque de la Jane par une soixantaine de pirogues, la défense des six hommes demeures à bord, les pierriers vomissant boulets rames et mitraille, F envahissement de la goélette par les sauvages, enfin l'explosion finale qui causa la mort d'un millier d'indigènes en même temps que la destruction complète du navire.

Too-Wit et les Tsalalais furent d'abord épouvantés des effets de cette explosion, mais peut-être encore plus désappointés. Leurs instincts de pillage ne pourraient être satisfaits, puisque, de la coque, du gréement, de la cargaison, il ne restait plus que des épaves sans valeur. Comme ils "devaient supposer que l'équipage avait également péri dans l'éboulement de la colline, ils n'avaient pas eu la pensée que quelques-uns eussent survécu. De là vint que Arthur Pym et Dirk Peters, d'une part, William Guy et les siens, de l'autre, purent, sans être inquiétés, séjourner au fond des labyrinthes de Klock-Klock, où ils se nourrirent de la chair de ces butors dont il était facile de s'emparer à la main, et du fruit des nombreux noisetiers qui poussaient sur les flancs de la colline. Quant au feu, ils s'en procurèrent en frottant des morceaux de bois tendre contre des morceaux de bois dur, dont il y avait quantité autour d'eux.

Enfin, après sept jours de séquestration, si Arthur Pym et le métis parvinrent, — on le sait, — à quitter leur cachette, à descendre au rivage, à s'emparer d'une embarcation, à abandonner l'île Tsalal, William Guy et ses compagnons n'avaient pas trouvé jusqu'alors ' l'occasion de. s'enfuir.

A vingt et un jours de là, le capitaine de la Jane et les siens, tou-

jours enfermés dans le labyrinthe, voyaient arriver le moment où ces oiseaux dont ils vivaient leur feraient défaut. Afin d'échapper à la faim, — sinon à la soif, puisqu'une source intérieure leur procurait une eau limpide. — il nTy avait qu'un moyen : c'était de gagner le littoral, puis de s'aventurer au large dans une embarcation indigène.. . Il est vrai, où les fugitifs iraient-ils et que deviendraient-ils sans provisions?... Néanmoins, ils n'eussent pas hésité à tenter l'aventure s'ils avaient pu profiter de quelques heures de nuit. Or, à cette époque, le soleil ne se couchait pas encore derrière l'horizon du quatre-vingt-quatrième parallèle.

Il est donc probable que la mort fût venue mettre un terme à tant de misères, si la situation n'eût changé dans les circonstances que voici.

Un matin, — c'était le 22 février, — ■ dans la matinée, William Guy et Patterson, dévorés d'inquiétude, causaient à l'orifice de la cavité qui donnait sur la campagne.- Ils ne savaient plus comment subvenir aux besoins de sept personnes, réduites, alors, à se nourrir uniquement de noisettes, ce qui leur causait de violentes douleurs de tête et d'intestins. Ils apercevaient bien de grosses tortues rampant sur le rivage. Mais comment "se fussent-ils risqués à les rejoindre, puisque des centaines de Tsalalais occupaient les grèves, allant, venant, vaquant à leurs occupations, en poussant leur éternel

cri de tékêli-li.

Soudain, cette foule parut en proie à une extraordinaire agitation. Hommes, femmes, enfants, se dispersèrent de tous les côtés. Quelques sauvages se jetèrent même dans leurs canots comme si un terrible danger les menaçait...

Que se passait-il?.,.

William Guy et ses compagnons eurent bientôt l'explication du tumulte qui se produisait sur cette partie du littoral de l'île.

Un animal, un quadrupède, venait d'apparaître, et, se précipitant au milieu des insulaires, il s'acharnait à les mordre, il leur sautait à la gorge, tandis que sa bouche écumante vomissait de rauques hurlements.

Et cependant il était seul, ce quadrupède, et on pouvait l'accabler de pierres ou de flèches... Pourquoi donc des centaines de sauvages manifestaient-ils une pareille épouvante, pourquoi prenaient-ils la fuite, pourquoi paraissaient-ils ne pas oser se défendre contre ranimai qui s'élançait sur eux?...

L'animal était blanc de poil, et, à sa vue, se produisait ce phénomène observé déjà, cette inexplicable horreur du blanc commune à tous les indigènes de Tsalal... Non! on ne saurait se figurer avec quelle frayeur ils poussaient, avec leur tékéli-li, ces cris d'a?iamoomoo et de lama,-la,ma !

Et, quelle fut la surprise de William Guy et de ses compagnons, lorsqu'ils reconnurent le chien Tigre ! . . ,

Oui! Tigre, qui, échappé à l'effondrement de la colline, s'était sauvé à l'intérieur de l'ile... Et, après avoir rôdé aux alentours de Klock-Klock pendant quelques jours, le voici qui était revenu, jetant l'effroi parmi ces sauvages...

On se souvient que le pauvre animal avait déjà éprouvé les atteintes de Thydrophobie dans la cale du Gramjous?... Eh bien, cette fois, il était enragé... oui! enragé et menaçait de ses morsures toute cette population affolée.

Voilà pourquoi la plupart des Tsalalais avaient pris la fuite, et aussi leur chef Too-Wit et aussi les Wampos, qui étaient les principaux personnages de Klock-Klock!... Ce fut dans ces extraordinaires circonstances qu'ils abandonnèrent non seulement le village, mais l'ile, où nulle puissance n'aurait pu les retenir, où ils ne devaient point remettre le pied ! . . .

Cependant, si les canots suffirent à en transporter le plus grand nombre sur les îles voisines, plusieurs centaines d'indigènes avaient dû rester à Tsalal, faute de moyens de s'enfuir. Quelques-uns ayant été mordus par Tigre, des cas de rage s'étaient déclarés, après une assez courte période d'incubation. Alors, — spectacle dont il est impossible de retracer l'horreur; — ils s'étaient précipités les uns sur les autres, ils s'étaient déchirés à coups de dents... Et, les os-

sements que nous avions rencontrés aux environs de Klock-Klock, c'étaient ceux de ces sauvages, qui, depuis onze années, blanchissaient à cette place ! . . .

Quant au malheureux chien, il était allé mourir en un coin de ce littoral, oùDirkPeters avait retrouvé son squelette, auquel tenait encore un collier gravé du nom d'Arthur Pym..,

Ainsi, c'est à cette catastrophe, ■ — et la puissance géniale d'un Edgar Poe était certes capable de l'imaginer, — que fut dû l'abandon définitif de Tsalal. Réfugiés dans l'archipel du sud-ouest, les indigènes avaient pour jamais quitté cette île, où « l'animal blanc » venait d'apporter répouvante et la mort...

Puis, après que ceux qui n'avaient pu s'enfuir eussent péri jusqu'au dernier dans cette épidémie de rage, William Guy, Patterson, Trinkle, Covin, Roberts, Forbes, Lexton, se hasardèrent à sortir du labyrinthe, où ils étaient à la veille de mourir de faim.

Durant les années qui suivirent, quelle fut l'existence des sept survivants de cette expédition?...

En somme, elle avait été moins pénible qu'on ne l'aurait dû croire. Leur vie leur était assurée par les productions naturelles d'un sol extrêmement fertile et la présence d'un certain nombre d'animaux domestiques. Il ne leur manquait que les moyens d'abandonner Tsalal, de revenir vers la banquise, de franchir ce cercle antarctique dont la Jane avait forcé le passage au prix de mille dangers, menacée par la furie des tempêtes, le choc des glaces, les rafales de grêle

et de neige!

Quant à construire un canot capable d'affronter un aussi long et aussi périlleux voyage, comment William Guy et ses compagnons l'auraient-ils fait, faute d'outils nécessaires, et lorsqu'ils en étaient réduits à leurs seules armes, fusils, pistolets et coutelas9.,.

Donc, il n'y avait à se préoccuper que de s'installer du mieux possible, en attendant une occasion de quitter File. Et d'où pourrait-elle venir, si ce n'est de l'un de ces hasards dont dispose seule la Providence?...

Et, en premier lieu, sur l'avis du capitaine et du second, on résolut

d'établir un campement sur la côte du nord-ouest. Du village de Klock-Klock, on n'apercevait pas le large. Or, il importait d'être constamment en vue de la mer. pour. le cas — si improbable, hélas! — où quelque bâtiment apparaîtrait sur les parages de Tsalal!...

Le capitaine William Guy, Patterson et leurs cinq compagnons redescendirent donc à travers le ravin à demi rempli des décombres de la colline, au milieu des scories friables, des blocs de granit noir et de marne grenaillée, où scintillaient des points métalliques. Tel s'était présenté aux yeux d'Arthur Pym l'aspect de ces lugubres régions, « qui, dit-il, marquaient remplacement de la Babylone en

ruines!... ».

Avant de quitter cette gorge, William Guy eut la pensée d'explorer la faille de droite où Arthur Pym, Dirk Peters et Allen avaient disparu. Cette faille étant obstruée, il lui fut impossible de pénétrer à l'intérieur du massif. Aussi ne connut-il jamais l'existence de ce labyrinthe naturel ou artificiel, qui faisait le pendant de celui qu'il venait d'abandonner, lesquels communiquaient peut-être l'un avec l'autre sous le lit desséché du torrent.

Après avoir franchi cette barrière chaotique qui interceptait la route du nord, la petite troupe se dirigea rapidement vers le nordouest.

Là, sur le littoral, à trois milles environ de Klock-Klock, on procéda à une installation définitive au fond d'une grotte à peu près semblable à celle que nous occupions actuellement sur la côte d'Halbrane-Land.

Et c'est en cet endroit que, pendant de longues et désespérantes années, les sept survivants de la Jane vécurent, comme nous allions le faire nous-mêmes, — il est vrai, dans des conditions meilleures, puisque la fertilité du sol de Tsalal offrait des ressources qui manquaient à celui d'Halbrane-Land. En réalité, si nous étions condamnés à périr, lorsque nos provisions seraient épuisées, eux ne l'étaient pas. Ils pouvaient indéfiniment attendre. . . et ils attendirent. . .

■il 3

Et iU attendirent, i I'j^ UJ.

Ce qui ne faisait aucun doute dans leur esprit, c'est qu'Arthur Pvm, Dirk Pcters et Allen avaient péri clans lVboulement -- et eu n'était que trop certain puur ce dernier. En effet, auraient-ils jamais imaginé qu'Arthur Pym et le métis, après s'être empares d'un canot, avaient pu prendre la merr...

Ainsi que nous le dit William Guy. aucun incident, ne vint rompre la monotonie de cette existence de onze années, aucun. — pas même

l'apparition des insulaires, auxquels l'épouvante interdisait l'approche de l'île Tsalal. Nul danger ne les avait menacés pendant cette période. D'autre part, à mesure qu'elle se prolongeait, ils perdaient de plus en plus l'espoir d'être jamais recueillis. Au début, avec le retour de la belle saison, quand la mer redevenait libre, ils s'étaient dit qu'un navire serait envoyé à la recherche de la Jane. Mais, lorsque quatre ou cinq ans se furent écoulés, ils perdirent toute espérance...

En même temps que les produits du sol. — et parmi eux ces précieuses plantes antiscorbutiques, le cochléaria, le céleri brun, qui abondaient aux environs de la caverne. — William Guy avait ramené du village une certaine quantité de volatiles, des poules, des canards d'espèce excellente, et aussi nombre de ces porcs noirs, très multipliés sur l'île. En outre, sans avoir besoin de recourir aux armes à feu, il fut aisé d'abattre des butors au plumage d'un noir de jais. A ces diverses ressources alimentaires, il convenait d'ajouter les centaines d'œufs d'albatros et de tortues galapagos, enfouis sous le sable des grèves, et. rien que ces tortues de dimensions énormes, d'une chair salubre et nourrissante, auraient suffi aux hiverneurs de l'Antarctide. " '

Restaient encore les inépuisables réserves de la mer, de ce Jane- Sund, où foisonnaient toutes sortes de poissons jusqu'au fond des criques. — ■ des saumons, des morues, des raies, des antoys. des soles, des rougets, des mulets, des carrelets, des scares: et aussi, sans parler des mollusques, ces savoureuses biches de mer, dont la goélette anglaise comptait prendre une cargaison afin de la vendre sur les marchés du Céleste-Empire.

Il n'y a pas lieu de s'étendre sur cette période, qui va de l'année 1828 à l'année 1839. Certes, les hivers furent très durs. En effet, si l'été faisait généreusement sentir sa bienfaisante influence aux îles du groupe Tsalal, la mauvaise saison, avec son cortège de neiges, de pluies, de rafales, de tourmentes, ne lui épargnait pas ses rigueurs. Le terrible froid régnait en maître sur tout le domaine des terres

antarctiques.. La mer, encombrée de glaces flottantes, se solidifiait pour six à sept mois. Il fallait attendre la réapparition du soleil avant de retrouver ces eaux libres, telles que les avait vues Arthur Pym, telles que nous les avions rencontrées depuis la banquise.

En somme, l'existence avait été relativement facile à l'île de Tsalai. En serait-il ainsi sur ce littoral aride d'Halbrane-Land que nous occupions? Si abondantes qu'elles fussent, nos provisions finiraient par s'épuiser, et, l'hiver venu, les tortues ne regagnaient-elles pas de plus basses latitudes ?. . .

Ce qui est certain, c'est que, sept mois auparavant, le capitaine William Guy n avait pas encore perdu un seul de ceux qui s'étaient tirés sains et saufs du guet-apens de Klock-Klock, et cela, grâce à leur robuste constitution, à leur remarquable endurance, à leur Grande force de caractère... Hélas! le malheur allait bientôt s'abattre sur eux.

Le mois de mai arrivé. — qui correspond en ces contrées au mois de novembre de l'hémisphère septentrional, — déjà commençaient à dériver, au large de Tsalal, les glaces que le courant entraînait vers

le nord.

Un jour, l'un des sept hommes ne rentra pas à la caverne. On l'appela, on l'attendit, on se mit à sa recherche... Ce fut en vain... Victime de quelque accident, noyé sans doute, il ne reparut pas... il ne devait pas reparaître.

C'était Patterson, le second de la Jane, le fidèle compagnon de

William Guv.

Quelle douleur causa à tous ces braves gens cette disparition de lun d'eus, de l'un des meilleurs?... Et n'était-ce pas le présage de prochaines catastrophes?...

Or, ce que William Guy ignorait, ce que nous lui apprîmes alors, c'est que Patterson, — dans quelles circonstances, on ne le saurait jamais, — avait été emporté à la surface d'un glaçon sur lequel il allait mourir de faim. Et c'était sur ce glaçon, parvenu à la hauteur des îles du Prince-Edouard, rongé par les eaux plus chaudes,

et près de se dissoudre, que le bossenian avait découvert* le cadavre du second de la Jarae...

Lorsque le capitaine Len Guy eut raconté comment, grâce aux notes trouvées dans la poche de son malheureux compagnon. VHalbrane s'était dirigée vers les mers antarctiques, son frère ne put retenir de grosses larmes...

À la suite de ce premier malheur, d'autres survinrent.

Les sept survivants de la Jane n'étaient plus que six. et bientôt ils n'allaient plus être que quatre, après avoir été réduits à chercher leur salut dans la fuite.

En effet, la disparition -de Patterson ne datait que de cinq mois, lorsque, au milieu d'octobre, un tremblement de terre vint bouleverser l'île Tsalal de fond en comble, en même temps qu'il anéantissait presque entièrement le groupe du sud-ouest.

On ne saurait se figurer avec quelle violence s'accomplit ce bouleversement. Nous avions pu en juger, lorsque le canot de notre goélette avait accosté la falaise rocheuse indiquée par Arthur Pyni. Assurément, William Guy et ses cinq compagnons n'eussent pas tardé à succomber, s'ils n'avaient eu le moyen de fuir cette ile qui maintenant se refusait à les nourrir.

Deux jours après, à quelques centaines de toises de leur caverne, le courant amena un canot qui avait été entraîné au large de l'archipel du sud-ouest.

Charger cette embarcation d'autant de provisions qu'elle en pouvait contenir, s'y embarquer pour abandonner l'île devenue inhabitable, c'est ce que William Guy. Roberts, Covin, Trinkle, Forbes et Lexton voulurent faire sans attendre même vingt-quatre heures.

Par malheur, il régnait alors une brise d'une violence extrême, due aux phénomènes sismiques qui avaient troublé les profondeurs du sol comme les profondeurs du ciel. Résister à cette brise ne fut pas possible, et elle rejeta l'embarcation vers le sud, livrée à cecourant auquel obéissait notre ice-berg, lorsqu'il dérivait jusqu'au littoral d'Halbrane-Land.

Pendant deux mois et demi, les malheureux allèrent ainsi à travers la mer libre, sans parvenir à modifier .leur direction. Ce fut seulement le 2 janvier de la présente année 1840, qu'ils aperçurent une terre, — celle précisément que baignait à Test le Jane-Sund.

Or, ce que nous avions reconnu déjà, c'est que cette terre n'était pas éloignée de cinquante milles d'Halbrane-Land.Oui! telle était la distance, relativement faible, qui nous séparait de ceux que nous avions cherchés si loin à travers les régions antarctiques, et que nous n'espérions plus revoir!

C'était beaucoup plus dans le sud-est, par rapport à nous, que l'embarcation de William Guy avait atterri. Mais, là, quelle différence avec File Tsalal, ou, plutôt, quelle ressemblance avec Halbrane- Land! Un sol impropre à la culture, rien que du sable et des roches, ni arbres, ni arbustes, ni plantes d'aucune sorte! Aussi, leurs provisions presque épuisées, William Guy et ses compagnons furent-ils bientôt réduits à l'extrême misère, et deux succombèrent, Forbes et Lexton...

Les quatre autres, William Guy, Roberts, Covin et Trinkle ne voulurent pas demeurer un jour de plus sur cette côte où ils étaient condamnés à mourir de faim. Avec le peu de vivres qui leur restait, ils s'embarquèrent dans le canot, et se livrèrent une seconde fois au courant, sans avoir été à même, faute d'instruments, de relever

leur position.

Or, comme ils naviguèrent vingt-cinq jours dans ces conditions, leurs ressources s'épuisèrent, et ils étaient à la veille de succomber, n'ayant pas mangé depuis quarante-huit heures, lorsque l'embarcation, au fond de laquelle ils gisaient inanimés, parut en vue

' d'Halbrane-Land.

C'est à cet instant que le bosseman l'aperçut, et Dirk Peters s'était jeté à la mer, pour la rejoindre, et avait manœuvré de manière à la ramener vers le rivage.

Au moment où il mettait le pied dans le canot, le métis avait reconnu le capitaine de la Jane et les matelots Roberts, Trinkle,

Covin. Après s'être assuré qu'ils respiraient encore, il prit les pagaies, nagea vers la terre, et, lorsqu'il ne fut plus qu'à une encablure, soulevant la tête de William Guy :

« Vivant... vivant! » avait-t-il crié d'une voix si puissante qu'elle arriva jusqu'à nous.

Et; maintenant, les deux frères étaient enfin réunis sur ce coin perdu d'Halbrane-Land.

Le canot gisait a cl tic place, i Pago 43 M

A deux jours de là, sur ce point du littoral antarctique, il ne restait plus un seul des survivants des deux goélettes.

m LE SPHINX DES GLACES.

Ce fut le 21 février, à six heures du matin, que l'embarcation, dans laquelle nous étions au nombre de treize, quitta la petite crique et doubla la pointe d'Halbrane-Land.

Dès FaYant-veille nous avions discuté la question du départ. Si elle devait être résolue affirmativement, il ne fallait pas différer d'un jour à prendre le large. Pendant un mois encore, — un mois au plus, — la navigation serait possible sur cette portion de mer comprise entre les quatre-vingt-sixième et soixante-dixième parallèles, c'est-à-dire jusqu'aux latitudes ordinairement barrées par la banquise. Puis, au delà, si nous parvenions à nous dégager, peut-être aurions-nous la chance de rencontrer quelque baleinier finissant la saison de pêche, ou, - — qui sait? — un bâtiment anglais, français ou américain, achevant une campagne de découvertes sur les limites de l'océan austral?... Passé la mi-mars, ces parages seraient délaissés des navigateurs comme des pêcheurs, et tout espoir d'être recueilli devrait être abandonné.

On s'était d'abord demandé s'il n'y aurait pas avantage à hiverner là où nous eussions été contraints de le faire avant l'arrivée de William Guy, à s'installer pour les sept ou huit mois d'hiver de cette région que les longues ténèbres et les froids excessifs ne tarderaient pas d'envahir. Au commencement de l'été prochain, alors que la mer serait redevenue libre, l'embarcation aurait fait route vers l'océan Pacifique, et nous aurions eu plus de temps pour franchir le millier de milles qui nous en séparaient. N'eût-ce pas été acte de prudence et de sagesse?...

Cependant, si résignés que nous fussions, comment ne pas s'effrayer à la pensée d'un hivernage sur cette côte, bien que la caverne nous offrît un suffisant abri, bien que les conditions de la vie y fussent assurées, du moins en ce qui concernait la nourriture?... Oui! résignés... on l'est tant que la résignation est commandée par les circonstances... Mais, à présent que l'occasion se présentait de pûrtir.. comment ne pas -faire un .'dernier; effort "en Vue d'un prochain rapatriement, comment ne pas tenter ce qu'avait tente -Hear-rië. avec

ses compagnons et dans des conditions infiniment plus favorables?...

Le pour et le contre de la question furent examinés de très près. Après avis demandé à chacun, on fît valoir que, à la rigueur, si quelque obstacle arrêtait la navigation, l'embarcation pourrait toujours regagner cette partie de côte, dont nous connaissions l'exact gisement. Le capitaine de la Jane se montra très partisan d'un départ immédiat, dont Len Guy et Jem West ne redoutaient point les conséquences. Je me rangeai volontiers à leur avis que partagèrent nos compagnons.

Seul, Hurliguerly opposa quelque résistance. Il lui semblait imprudent de laisser le certain pour l'incertain... Trois ou quatre semaines seulement pour cette distance comprise entre Halbrane- Land et le cercle antarctique, serait-ce assez?... Et comment, s'il le fallait, revenir contre le courant qui portait au nord?... Enfin le bosseman fit valoir certains arguments qui méritaient d'être pesés. Toutefois, je dois le dire, il n'y eut qu'Endicott à se ranger de son bord, par l'habitude qu'il avait d'envisager les choses sous le même angle que lui. D'ailleurs, tout cela discuté et bien discuté, Hurliguerly se déclara prêt à partir, puisque nous étions tous de cet avis.

Les préparatifs furent achevés à bref délai, et c'est pourquoi, le 21, dès sept heures du matin, grâce à la double action du courant et du vent, la pointe d'Halbrane-Land nous restait à cinq milles en arrière. Dans l'après-midi s'effacèrent graduellement les hauteurs qui dominaient cette partie du littoral, dont la plus élevée nous avait permis d'apercevoir la terre sur la rive ouest du Jane-Sund.

Notre canot était une de ces embarcations qui sont en usage dans l'archipel de Tsalal pour la communication entre les iles. Nous savions, d'après le récit d'Arthur Pym, que ces canots ressemblaient les uns à des radeaux ou à des bateaux plats, les autres à des pirogues à balancier, — la' plupart très solides. A la dernière catégorie appartenait celui que nous montions; long d'une quarantaine. Ide

pieds, large de six, l'arrière et l'avant de même forme relevée, — ce qui permettait d'éviter les virages, — et il se manœuvrait avec plusieurs paires de pagaies.

Ce que je dois faire particulièrement observer, c'est que dans la construction de ce canot, il n'entrait pas un seul morceau de fer, — ni clous, ni chevilles, ni semelles, pas plus à Tétrave qu'à l'étambot, ce métal étant absolument inconnu des Tsalalais. Des ligatures faites d'une sorte de liane, avant la résistance d'un fil de cuivre, assuraient l'adhérence du bordé avec autant de solidité que le plus serré des rivetages. L'étoupe était remplacée par une mousse sur laquelle s'appliquait un brai de gomme, qui prenait une dureté métallique au contact de l'eau.

Telle était cette embarcation, à laquelle nous donnâmes le nom de Paracuia, — celui d'un poisson de ces parages, qui était assez grossièrement sculpté sur le plat-bord. -

Le Paracuta, avait été chargé d'autant d'objets qu'il en pouvait contenir, sans trop gêner les passagers destinés à y prendre place," — vêtements, couvertures, chemises, vareuses, caleçons, pantalons de grosse laine et capotes cirées, quelques voiles, quelques espars, grappin, avirons, gaffes, puis des instruments pour faire le point, des armes et des munitions dont nous aurions peut-être l'occasion de nous servir, fusils, pistolets, carabines, poudre, plomb et balles, La cargaison se composait de plusieurs barils d'eau douce, de wisky et de gin. de caisses de farine, de viande au demi-sel. de légumes secs. d'une bonne réserve de café et de thé. On y avait joint un petit fourneau et plusieurs sacs de charbon pour alimenter ce fourneau pendant quelques semaines. Il est vrai, si nous ne parvenions pas à dépasser la banquise, s'il fallait hiverner au milieu des ice-fields. comme ces ressources ne tarderaient pas à s'épuiser, tous nos efforts devraient alors tendre à revenir vers Halbrane-Land. où la cargaison de la goélette devait assurer notre existence pendant de longs mois encore.

Eh bien, — même si nous n'y réussissions pas, — y aurait-il lieu

de perdre tout espoir?... Non, et il est dans la nature humaine de se rattacher à la moindre de ses lueurs. Je me souvenais de ce qu'Edgar Poe dit de l'Ange du bizarre, « ce génie qui préside aux contretemps dans la vie, et dont la fonction est d'amener ces accidents qui peuvent étonner, mais qui sont engendrés par la logique des faits... » Pourquoi ne verrions-nous pas apparaître cet ange à l'heure suprême?...

Il va de soi que la plus grande part de 'la cargaison de l'iîaZ.brsaie avait été laissée dans la caverne, à l'abri des intempéries de l'hiver, à la disposition de naufragés, si jamais il en venait sur cette côte. Un espars, que le bosseman avait dressé sur le morne, ne manquerait pas d'attirer leur attention. D'ailleurs, après nos deux goélettes, quel navire oserait s'élever à de telles latitudes?...

Voici quelles étaient les personnes embarquées sur le P&racuta, : le capitaine Len Guy, le lieutenant Jem West, le bosseman Hurliguerly, le maître-calfat Hardie, les matelots Francis et Stern, le cuisinier Endicott, le métis Dirk Peters et moi, tous de l'Halbrane^ — puis, le capitaine William Guy et les matelots Roberts, Covin, Trinkle de la Jane. Au total, treize, le chiffre fatidique.

Avant de partir, Jem West et le bosseman avaient eu soin d'implanter un mât à peu près au tiers de notre embarcation. Cernât, maintenu par un étai et des haubans, pouvait porter une large misaine qui fut découpée dans le hunier de la goélette. Le P&racuta mesurant six pieds de largeur au maître-bau, on avait pu donner un peu de croisure à cette voile de fortune.

Sans doute, ce gréement ne permettrait pas de naviguer. au plus près. Mais, depuis le vent arrière jusqu'au grand largue, cette voile nous imprimerait une vitesse suffisante pour enlever en cinq semaines, avec une moyenne de trente milles par vingt-quatre heures, le millier de milles qui nous séparaient de la banquise. Compter sur cette vitesse n'avait rien d'excessif, si le courant et la brise continuaient à pousser le P&mcuta, vers le nord-est. En outre, les pagaies nous serviraient, lorsque le vent viendrait à refuser, et quatre

paires, maniées par huit hommes, assureraient encore une certaine

vitesse à l'embarcation.

Je n'ai rien de particulier à mentionner pendant la semaine qui suivit le départ. La brise ne cessa de souffler du sud. Aucun contrecourant défavorable ne se manifesta entre les rives du Jane-Sund.

Autant que possible et tant que la côte d'Halbrane-Land ne s'écarterait pas trop à l'ouest, les deux capitaines entendaient la longer à une ou deux encablures. Elle nous eût offert refuge en cas qu'un accident eût mis notre canot hors d'usage. Il est vrai, sur cette terre aride, au début de l'hiver, que serions-nous devenus?,.. Mieux valait, je pense, n'y point songer.

Durant ces premiers huit jours, en pagayant dès que la brise venait à mollir, le Paracuta, n'avait rien perdu de la moyenne de vitesse indispensable pour atteindre l'océan Pacifique en ce court laps de temps.

L'aspect de la terre ne changeait pas, — toujours le même sol infertile, des blocs noirâtres, des grèves sablonneuses semées de rares raquettes, des hauteurs abruptes et dénudées en arrière-plan. Quant au détroit, il charriait déjà quelques glaces, des drifts flottants, des packs longs de cent cinquante à deux cents pieds, les uns de forme allongée, les autres circulaires, — et aussi des ice-bergs que notre embarcation dépassait sans peine. Ce qu'il y avait de peu rassurant, c'est que ces masses se dirigeaient vers la banquise, et n'en fermeraient-elles point les passes, qui devaient être encore libres à cette époque ?...

Inutile de noter que l'entente était parfaite entre les treize passagers du Paracufa. Nous n'avions plus à craindre la rébellion .d'un Hearne. Et, à ce propos, on se demandait si le sort avait favorisé ces malheureux entraînés par le sealing-master. A bord de leur canot surchargé, que le moindre coup de mer mettrait en péril, comment s'était accomplie cette navigation si dangereuse"?... Et qui sait, cependant, si Hearne ne réussirait pas, alors que nous échouerions, pour -être partis dix jours après lui?..'. . . " : ..: -\ . . ; ;

Je mentionnerai, en passant, que Dirk Peters, à mesure qu'il s'éloignait de ces lieux où il n'avait retrouvé aucune trace de son pauvre Pym, était plus taciturne que jamais, — ce que je n'aurais pas cru possible, — et il ne. me répondait même plus, lorsque je lui adressais la parole.

Cette année 1840 étant bissextile, j'ai dû porter sur mes notes la date du 29 février. Or, ce jour étant précisément l'anniversaire de la naissance d'Hurliguerly, le bosseman demanda que cet anniversaire fût célébré avec quelque éclat à bord du canot.

« C'est bien le moins, dit-il en riant, puisqu'on ne peut me le fêter qu'une année sur quatre ! » ■

Et l'on but à la santé de ce brave homme, un peu trop bavard, mais le plus confiant, le plus endurant de tous, et qui nous ragaillardissait par son inaltérable bonne humeur.

Ce jour-là, l'observation donna 79°17'pour la latitude et 118°37' pour la longitude.

On le voit, les d-eux rives du Jane-Sund couraient entre le cent dixhuitième et le cent dix-neuvième méridien, et le PaLvacata, n'avait plus qu'une douzaine de degrés à franchir jusqu'au cercle folaire.

Après avoir fait ce relèvement, très difficile à obtenir à cause du peu d'élévation du soleil au-dessus de .l'horizon, les deux frères avaient déployé sur un banc la carte si incomplète alors des régions antarctiques. Je l'étudiais avec eux, et nous cherchions à déterminer approximativement quelles terres déjà reconnues gisaient dans cette

direction.

Depuis que notre ice-berg avait dépassé le pôle sud, il ne faut pas oublier que nous étions*entrés dans la zone des longitudes orientales, comptées du zéro de Greemvich au cent quatre-vingtième degré. Donc, tout espoir devait être abandonné soit d'être rapatriés aux Falklands, soit de trouver des baleiniers sur les parages des Sandwich, des South-Orkneys ou de la Géorgie du Sud.

En somme, voici ce qu'il était permis de déduire, eu égard à notre position actuelle.

Il va de soi que le capitaine William Guy ne pouvait rien savoir des voyages antarctiques entrepris depuis le départ de la Jane. Il ne connaissait que ceux de Cook. de Krusenstern, de Weddell, de Bellingsliausen, de Morrell, et ne pouvait être au courant des campagnes ultérieures, la deuxième de Morrell et celle de Kemp, qui avaient quelque peu étendu le domaine géographique en ces lointaines contrées. Par suite de ce que lui apprit son frère, il sut que, depuis nos propres découvertes, on devait tenir pour certain qu'un large bras de mer, — le Jane-Sund. — partageait en deux vastes continents la

région australe.

Une remarque que fit. ce jour-là3 le capitaine Len Guy, c'est que si le détroit se prolongeait entre les cent dix-huitième et cent dix-neuvième méridiens, le Paracuta passerait près de la position attribuée * au pôle magnétique. C'est à ce point. — on ne l'ignore pas, — que se réunissent tous les méridiens magnétiques, point situé à peu près aux antipodes de celui des parages arctiques, et sur lequel l'aiguille de la boussole prend une direction verticale. Je dois dire qu'à cette époque, le relèvement de ce pôle n'avait pas été fait avec la précision qu'on y a apportée plus tard ' .

Cela n'avait pas d'importance, d'ailleurs, et cette constatation géographique ne pouvait avoir aucun intérêt pour nous. Ce qui devait nous préoccuper davantage, c'est que le Jane-Sund se rétrécissait sensiblement, et se réduisait alors à dix ou douze milles de largeur. Grâce à cette configuration du détroit, on apercevait distinctement la terre des deux côtés.

«. Eh! fit observer le bossenïan, espérons qu'il y restera assez de

1. Les calculs, d'après Hansteen, placent le pôle magnétique austral par 12S°30' de longitude et 69*17' de latitude. Après les travaux de Yincendon Dumoulin et Goupvent Desbois, lors du voyage de Dûment d'Urville à bord de YAslrola.be et de la Zélée, Duperrey donne 136°15' pour la longitude, et 76°30' pour la latitude. Il est vrai, tout récemment, de nouveaux calculs ont établi que ce point devait se trouver par 106e 16 de longitude est et 72o20' de latitude sud. On voit que J'aceord à ce sujet n'est pas encore fait entre les hydrographes, comme- il Test en ce qui concerne le .pôle magnétique boréal.

large pour notre embarcation!... Si ce détroit-là allait finir en culde-sac...

— Ce n'est pas à craindre, répondit le capitaine Len Guy. Puisque le courant se propage dans cette direction, c'est qu'il trouve une issue vers le nord, et, à mon avis, nous n'avons rien autre chose à faire qu'à le suivre. »

C'était l'évidence même. Le Paracutâne pouvait avoir un meilleur guide que ce courant. Si, par malheur, nous l'eussions eu contre nous, il aurait été impossible de le remonter, sans être servi par une très forte brise.

Peut-être, cependant, quelques degrés plus loin, ce courant s 'infléchirait-if vers Test ou vers l'ouest, étant donnée la conformation des côtes? Néanmoins, au nord de la banquise, tout permettait d'affirmer que cette partie du Pacifique baignait les terres de l'Australie, de la Tasmanie ou de la Nouvelle-Zélande. Peu importait, on en conviendra, quand il s'agissait d'être rapatriés, que le rapatriement se fit ici ou là...

Notre navigation se prolongea dans ces conditions une dizaine de jours. L'embarcation tenait bien l'allure du grand largue. Les deux capitaines et Jem West n'en étaient plus à apprécier sa solidité, quoique, je le répète, aucun morceau de fer n'eut été employé à sa construction. Il n'avait pas été une seule fois nécessaire de reprendre ses coutures, d'une parfaite étanchéité. 11 est vrai, nous avions la mer belle, à peine ridée d'un léger clapotis à la surface de ses longues houles.

Le 10 mars, avec même longitude, l'observation donna 76° 13' pour

latitude.

Puisque le Psiracuta, avait franchi environ six cents milles depuis son départ d'Iialbrane-Land, et que ce parcours s'était opéré en vingt jours, il avait obtenu une vitesse de trente milles par vingtquatre heures.

Que cette. moyenne ne faiblît pas durant trois semaines, et toutes les chances seraient pour que les passes ne fussent point fermées ou

que la banquise pût être contournée, —-.et aussi que les navires n'eussent pas abandonné les lieux de pêche.

Actuellement; le soleil se traînait presque au ras de l'horizon, et l'époque approchait où tout le domaine de l'Antarctide serait enveloppé des ténèbres de la nuit polaire. Fort heureusement, à s'élever vers le nord, nous gagnions des parages d'où la lumière n'était pas

bannie encore.

Nous fûmes alors témoin d'un phénomène aussi extraordinaire que ceux dont est rempli le récit d'Arthur Pyim Pendant trois à quatre heures, de nos doigts, de nos cheveux, de nos poils de -barbe, s'échappèrent de courtes étincelles, accompagnées d'un bruit strident. C'était une tempête de neige électrique, aux gros flocons peu serrés, dont le contact produisait des aigrettes lumineuses. Le Paracuta, fut plusieurs fois à l'instant d'être englouti, tant la mer déferlait avec fureur, mais on s'en tira sains et saufs.

Cependant, l'espace ne s'éclairait déjà plus que d'une manière imparfaite. De fréquentes brumes réduisaient à quelques encablures seulement l'extrême portée de la vue. Aussi la surveillance dut-elle être établie de manière à éviter toute collision avec les glaces flottantes, dont la vitesse de déplacement était inférieure à celle du P&racuta. Il y a également lieu de noter que, du côté du sud, le ciel s'illuminait souvent de larges lueurs, dues à l'irradiation des aurores polaires. - ~

La température s'abaissait d'une manière assez sensible, et n'était plus que de vingt-trois degrés (5° C. sous zéro).

Cet abaissement ne laissait pas de causer de vives inquiétudes. S'il ne pouvait influencer les courants dont la direction restait favorable, il tendait à modifier l'état atmosphérique. Par malheur, pour peu que le vent mollit avec l'accentuation du froid, la marche du canot serait diminuée de moitié. Or, un retard de deux semaines suffirait à compromettre notre salut en nous obligeant à hiverner au. pied de la banquise. Dans ce cas, ainsi que je l'ai dit, mieux vaudrait essayer de revenir au campement d'Halbrane-Land. Serait-il libre alors,

C\'lait u ii'j ttj,!ij> t.- <-le ii'ji-<-' olc-.-trj'iue i Pairi: i^

ce Jane-Sund, que le l'nrocitln venait de remonter si heiuvu*ement'/... Plus favorises ijue nous, Ilearne et ses compagnons, qui nous devançaient d'une dizaine de juurs, n'avaimit-ils pas déjà franchi la barrière de places y...

Quarante-huit heures après, le capitaine Len <uiy et Sun fivrc voulurent fixer notre position par une observation que le ciel, dégage de bruines, allait rendre possible. Il est vrai, e est à peine si

le soleil débordait l'horizon méridional, et l'opération présenterait de réelles difficultés. Cependant on parvint à prendre hauteur avec une certaine approximation, et les calculs donnèrent les résultats suivants ;

Latitude : 75° 17' sud.^ Longitude : 11 8° 3' est.

Donc, à cette date du 12 mars, le Pâracuta n'était plus séparé que par la distance de quatre cents milles des parages, du cercle

antarctique.

Une remarque qui fut faite alors, c'est que le détroit, très restreint à la hauteur du soixante-dix-septième parallèle, s'élargissait à mesure qu'il se développait vers le nord. Même avec les longues-vues, on n'apercevait plus rien des terres de Test. C'était là une circonstance fâcheuse, car le courant, moins resserré entre deux côtes, ne tarderait pas à diminuer de vitesse, et finirait par ne plus se faire sentir.

Durant la nuit du 12 au 13 mars, une brume assez épaisse se leva après une accalmie de la brise. Il y avait lieu de le regretter, car cela accroissait les dangers de collision avec les glaces flottantes. Il est vrai, l'apparition des brouillards ne pouvait nous étonner en de tels parages. Toutefois, ce qui eut lieu de surprendre, c'est que, loin de décroître, la vitesse de notre canot s'augmenta graduellement, bien que la brise eût calmi. A coup sûr, cette accélération n'était pas due au courant, puisque le clapotis des eaux à l'étrave prouvait que nous marchions plus vite que lui.

Cet état de choses dura jusqu'au matin, &j"$s que nous pussions nous rendre compte de ce qui se passait, lorsque, vers dix heures, la brume commença à se dissoudre dans les basses zones. Le littoral de l'ouest reparut — un littoral de roches, sans arrière-plan de montagnes, que longeait le Paraeuta,.

Et alors se dessina, à un quart de mille, une masse qui dominait la plaine d'une cinquantaine de toises sur une circonférence de deux

à trois cents. Dans sa forme étrange, ce massif ressemblait volontiers à un énorme sphinx, le torse redressé, les pattes étendues, accroupi dans l'attitude du monstre ailé que la mythologie grecque a placé sur la route de Thèbes.

Était-ce un animal vivant, un monstre gigantesque, un mastodonte de dimension mille fois supérieure à ces énormes éléphants des rér gions polaires dont les débris se retrouvent encore?... Dans la disposition d'esprit où nous étions, on l'aurait pu croire, — croire aussi que le mastodonte allait se précipiter sur notre embarcation et la broyer sous ses griffes...

Après, un premier moment d'inquiétude peu rai sonnée et peu raisonnable, nous reconnûmes qu'il n'y avait là qu'un massif de conformation singulière, dont la tête venait de se dégager des brumes.

Ah! ce sphinx!... Un souvenir me revint, c'est que, la nuit pendant laquelle s'effectua la culbute de l'ice-berg et l'enlèvement de YHalbrane, j'avais rêvé d'un animal fabuleux de cette espèce, assis au pôle du monde, et dont seul un Edgar Poe, avec sa génialitc intuitive, eût pu arracher les secrets!...

Mais de plus étranges phénomènes allaient attirer notre attention, provoquer notre surprise, notre épouvante même!...

J'ai dit que, depuis quelques heures, la vitesse du Paracutà s'accroissait graduellement. Maintenant elle était excessive, celle du courant lui restant inférieure. Or, voici que, tout à coup, le grappin de fer, qui provenait de VHa,lbva,ne et placé à l'avant de notre canot, s'échappe hors de l'étrave, comme s'il eût été attiré par une puissance irrésistible, et h corde qui le retient est tendue à se rompre... Il 'semble que ce ;soit ce grappin qui nous remorque, en rasant la surface des eaux, vers le rivage...

<c Qu'y a-t-il donc?... s'écria William Guy.

— Coupe, bosseman, coupé., ordonna- Jem West, ou nous allons nous briser-contre -les roches! »

Hurliguerly s'élance vers l'avant . du Paracu ta pour couper; la

corde. Soudain "le couteau qu il tenait à la main lui est arraché, la corde casse, et le grappin, comme un projectile/file dans la directi^i du massif. . '

Et. en même temps, ne voilà-t-il pas que tous les 'objets de fer déposés dans l'embarcation, les ustensiles de cuisine, les armes, le fourneau (TEndicott, nos couteaux arrachés de nos poches, prennent le. même chemin,' pendant "que le canot, courant sur son erre, va buter contre la grève!...

Qu'y avait-il donc, et, pour expliquer ces inexplicables choses, fallait-il admettre que nous étions dans la région des étrangetés.quc j'attribuais aux' hallucinations d'Arthur Pym?..; ' /

Non! c'étaient des faits physiques dont nous venions d'être témoins, non des phénomènes imaginaires!...

D'ailleurs, le temps de la réflexion nous manqua, et, dès que nous eûmes pris terre, notre attention fut détournée par la vue d'une embarcation échouée sur le sable. - •

ce ".Le canot de VHalbr&ne! » s'écria Hurîiguerly.

C'était bien le canot volé par Hearne. Il gisait à cette place, les bordages disjoints, la membrure larguée de la quille, en complète dislocation..." Plus rien que des débris informes — en un mot, ce qui reste d'une embarcation, à la suite d'un coup de mer qui l'a écrasée contre les roches!...

Ce qui fut aussitôt remarqué, c'est que les ferrures de ce canot avaient disparu..." oui! toutes... les clous du bordé, la semelle de la quille, les garnitures de l'étrave et de l'étambot, les gonds du gouvernail... ;

Que signifiait tout cela?... -

Un appel de Jem West nous raniéna vers une petite grève, à droite de Tembarcation. .. ; : .-

Trois cadavres étaient couchés' sur le sol, —celui de'Hearne, celui du -maître-voilier Martin Holtfoslui de lun des Falklandais./. Des treize qui accompagnaient lé "sealing-master. il ne restait que ces trois-là, dont la mort devait remonter à quelques jours...

Qu'étaient devenus les dix manquants?... Avaient-ils été entraînes au large?...

Des perquisitions furent faites le long 'du littoral, au fond des criques, entre les écueils... On ne trouva rien, — ni les traces d'un campement, ni même les vestiges d'un débarquement.

« Il faut, dit William Guy. que leur canot ait été abordé en mer par un ice-berg en dérive... La plupart des compagnons de Hearne se seront noyés, et, ces trois corps sont venus à la côte, déjà privés de vie.,.

— Mais, demanda le bosseman, comment expliquer que l'embarcation soit dans un tel état...

— Et, surtout, ajouta Jem West, que toutes ses ferrures lui manquent?...

— ■ En effet, repris-je, il" semble qu'elles ont été violemment arrachées... »

Laissant le Paracuta, à la garde de deux hommes, nous remontâmes vers l'intérieur, afin d'étendre nos recherches sur un plus large rayon.

Nous approchions du massif, maintenant sorti des brumes et dont la forme s'accusait avec plus de netteté. C'était, je l'ai dit, à peu près celle d'un sphinx, — un sphinx de couleur fuligineuse, comme si la matière qui le composait eût été oxydée par les longues intempéries du climat polaire.

Et alors, une hypothèse surgit dans mon esprit, — une hypothèse, qui expliquait ces étonnants phénomènes.

« Ah! m'écriai-je, un aimant... Il y a là.,, là... un aimant... doué d'une force d'attraction prodigieuse !... »

Je fus compris, et, en un instant, la dernière catastrophe dont Hearne et ses complices avaient dû être victimes, s'illumina d'une terrible clarté.

Ce massif n'était qu'un aimant colossal. C'est sous son influence que les ligatures de fer du canot de YHalbrane avaient été arrachées et projetées, comme si elles eussent été lancées par le ressort drune

catapulte!... C'est lui qui venait d'attirer avec une force irrésistible tous les objets de fer du Paracuta/... Et notre embarcation aurait eu le sort de l'autre., si sa construction eût employé un seul morceau de ce métal ! . . .

Était-ce donc la proximité du pôle magnétique qui produisait de tels effets?...

L'idée nous en vint tout d'abord. Puis, réflexion faite, cette explication dut être rejetée...

Du reste, à l'endroit où se croisent les méridiens magnétiques, il n'en résulte d'autre phénomène que la position verticale prise par l'aiguille aimantée en deux points similaires du globe terrestre. Ce phénomène, déjà expérimenté aux régions arctiques par des observations faites sur place, devait être identique dans les régions de l'Antarctide.

Ainsi donc, il existait un aimant d'une intensité prodigieuse dans la zone d'attraction duquel nous étions entrés Sous nos yeux s'était produit un de ces surprenants effets, qui avaient été jusqu'alors relégués au rang des fables. Qui donc a jamais voulu admettre que des navires pussent être irrésistiblement attirés par une force magnétique, leurs ligatures de fer larguant de toutes parts, leurs coques s'entr'ouvrant, la mer les engloutissant dans ses profondeurs?... Et cela était pourtant ! . , .

En somme, voici quelle explication de ce phénomène me paraît pouvoir être donnée :

Les vents alizés amènent d'une façon constante, vers les extrémités de l'axe terrestre, des nuages ou des brumes dans lesquels sont emmagasinées d'immenses quantités d'électricité, que les orages n'ont pas complètement épuisées. De là une formidable accumulation de ce fluide aux pôles, et qui s'écoule vers la terre d'une manière permanente.

Telle est la cause des aurores boréales et australes, dont les lumineuses magnificences s'irradient au-dessus de l'horizon, surtout pendant la longue nuit polaire, et qui sont visibles jusqu'aux zones

tempérées, lorsqu'elles atteignent leur maximum de culmination. Il est même admis, ■ — ■ fait non constaté, je le sais, — qu'au moment où une violente décharge d'électricité positive s'opère dans les régions arctiques, les régions antarctiques sont soumises aux décharges d'électricité de nom contraire.

Eh bien, ces courants continus aux pôles, qui affolent les boussoles, doivent posséder une extraordinaire influence, et il suffirait qu'une masse de fer fût soumise à leur action pour qu'elle se changeât en un aimant d'une puissance proportionnelle à l'intensité du courant, au nombre de tours de l'hélice électrique, et à la racine carrée du diamètre du massif de fer aimanté.

Précisément, on pouvait chiffrer par des milliers de mètres cubes, le volume de ce sphinx, qui se dressait sur ce point des terres australes.

Or, pour que le courant circulât autour de lui et en fit un aimant par induction, que fallait-il?... Rien qu'un filon métallique, dont les innombrables spires, sinuant à travers les entrailles de ce sol, fussent souterrainement reliées à la base dudit massif.

Je pense aussi que ce massif devait être placé dans l'axe magnétique, comme une sorte de calamité gigantesque, d'où se dégageait le fluide impondérable et dont les courants faisaient un inépuisable accumulateur dressé aux confins du monde. Quant à déterminer s'il se trouvait précisément au pôle magnétique des régions australes, notre boussole ne l'aurait pu, car elle n était pas construite à cet effet. Tout ce que j'ai à dire, c'est que son aiguille, affolée et instable, ne marquait plus aucune orientation. Peu importait, d'ailleurs, pour ce qui concernait la constitution de cet aimant artificiel et la manière dont les nuages et le filon entretenaient sa force attractive.

C'est de cette façon très plausible que je fus conduit à expliquer ce phénomène, — par instinct. Il n'était pas douteux que nous fussions à proximité d'un aimant, dont la puissance produisait ces effets aussi

terribles que naturels.

Je communiquai mon idée à mes compagnons, et il leur parut que

cette explication s'imposait en présence des faits physiques dont nous venions d'être témoins.

« Il n'y a aucun danger pour nous à gagner le pied du massif, je pense? demanda le capitaine Len Guy.

— Aucun, répliquai-je.

— Là... oui... là ! »

Je ne saurais peindre l'impression que nous causèrent ces trois mots, qui furent jetés comme trois cris venus des profondeurs de l'ultra-monde, eût dit Edgar Poe.

C'était Dirk Peters qui avait parlé, et le corps du métis était tendu dans la direction du sphinx, comme si, devenu de fer, il eût été lui aussi attiré par l'aimant...

Puis, le voilà qui court dans cette direction, et ses compagnons le suivirent à la surface d'un sol où s'entassaient des pierres noirâtres, des éboulîs de moraines, des débris volcaniques de toutes sortes.

Le monstre grandissait à mesure que nous en approchions, sans rien perdre de ses formes mythologiques. Je ne saurais peindre l'effet qu'il produisait, isolé à la surface de cette immense plaine. Il y a de ces impressions que ni la plume ni la parole ne peuvent rendre... Et, — ce ne devait être qu'une illusion de nos sens, — il semblait que nous fussions attirés vers lui par la force de son attraction magnétique...

Lorsque nous eûmes atteint sa base, nous retrouvâmes les divers objets de fer sur lesquels s'était exercée sa puissance. Armes, ustensiles, grappin du P&racuta, adhéraient à ses flancs. Là, également, se voyaient ceux qui provenaient du canot de YHalbrane, et aussi les clous, les chevilles, les tolets, les semelles delà quille, les ferrures du. gouvernail.

Il n'y avait donc plus de doute possible sur la cause de destruction du canot qui portait Hearne et ses compagnons. Brutalement déclinqué, il était venu se briser contre les roches, et tel eût été le sort du P&racuta. si, par sa construction même, il n'eût échappé à cette irrésistible attraction magnétique. . .

Quant à rentrer en possession des objets qui adhéraient au flanc du massif, fusils, pistolets, ustensiles, telle était leur adhérenee qu'il fallut y renoncer. Et Hurliguerly furieux cle ne pouvoir rattraper son couteau, collé à la hauteur d'une cinquantaine cle pieds, de s'écrier en montrant le poing à l'impassible monstre :

« Voleur de sphinx ! »

On ne sera point étonné qu'il n'y eût pas à cette place d'autres objets que ceux qui provenaient soit du Par&cuta,, soit du canot do VH&lbvane. Assurément, jamais navire ne s'était élevé à cette latitude de la mer antarctique. Hearne et ses complices, d'abord, le capitaine Len Guy et ses compagnons ensuite,- nous ■ étions les premiers qui eussions foulé ce point du continent austral. Pour conclure, tout bâtiment qui se fût approché de ce colossal aimant, eût couru à sa complète destruction, et notre goélette aurait eu le même sort que son canot, dont il ne restait plus que d'informes débris.

Cependant Jem West nous rappela qu'il était imprudent cle prolonger notre relâche sur cette Terre du Sphinx- — nom qu'elle devait conserver. Le temps pressait, et un retard de quelques jours nous eût imposé d'hiverner au pied de la banquise.

L'ordre de regagner le rivage venait donc d'être donné, lorsque la voix du métis retentit encore, et ces trois mots ou plutôt ces trois cris furent de nouveau jetés par Dirk Peters :

« Là!... là!... là!... »

Après avoir contourné le revers de la patte droite du monstre, nous aperçûmes Dirk Peters agenouillé, les mains tendues devant un corps ou plutôt un squelette revêtu de peau, que le froid cle ces régions avait conservé intact, et qui gardait une rigidité cadavérique. Il avait la tête inclinée, une barbe blanche qui lui tombait jusqu'à la ceinture, des mains et des pieds armés d'ongles longs comme des

griffes...

Comment ce corps était-il appliqué contre le flanc du massif à deux

toises au-dessus du sol?...

i38 LE SPHINX DES GLACES.

En travers du torse, maintenu par sa bretelle de cuir, nous vîmes le canon d'un fusil tordu, à demi rongé par la rouille...

xc Pym... mon pauvre Pym! » répétait Dirk Peters d'une voix déchirante.

Alors il essaya de se relever pour s'approcher... pour baiser les restes ossifiés de son pauvre Pym..,

Ses genoux fléchirent... un sanglot lui serra la gorge... un spasme lui fit éclater le cœur... et il tomba à la renverse... mort...

Ainsi donc, depuis leur séparation, le canot avait entraîné Arthur Pym à travers ces régions de l'Antarctide!... Comme nous, après avoir dépassé le pôle austral, il était tombé dans la zone d'attraction du monstre!... Et là, tandis que son embarcation s'en allait avec le courant du nord, saisi par le fluide magnétique avant d'avoir pu se débarrasser de l'arme qu'il portait en bandoulière, il avait été projeté contre le massif...

A présent, le fidèle métis repose sur la Terre du Sphinx,. à côté d'Arthur Gordon Pym, ce héros "dont les étranges aventures avaient trouvé dans le grand poète américain un non moins" étrange narrateur!

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