JUGÉ PAR UN ALLBMAND
Un de nos amis, M. de Bilow, arrivant d'Allemagne, nous donne communication d'un article extrêmement remarquable, écrit par un de tes compatriotes, au sujet des problèmes si étrangement couronnés au dernier concours. L'auteur de ce travail est M. Kohtz, de Cologne, dont la compétence et Tautorité en ces matières sont universellement reconnues et respectées; un compositeur dont les productions savantes sont toujours accueillies avec la plus grande estime. Sa critique, aussi consciencieuse que fine et éclairée, aélé faite dès l'apparition des problèmes, avant la publication de leurs solutions et avant que les irrégularités commises dans cette afTaire fussent connues. Elle ne porte donc que sur l'œuvre couronnée elle-même et sur sa valeur; et c'est à ce point de vue parement technique qu'elle mérite l'attention. 11 sera intéressant pour nos lecteurs de comparer ces appréciations sérieuses, savamment motivées, avec les exclamations banales, les louanges outrées, les phrases creuses et ampoulées du rapport du concours.
Le numéro du Palamèie de septembre dernier publiait le résultat du concours de problèmes ouvert par ce journal, la décision des juges d'après laquelle le premier prix était attribué à M. Lamouroux, et le rapport de M. Lequesne rendant compte des différents envois.
Le passage de ce rapport qui concerne l'envoi couronné est ainsi conçu :
« Envoi n» 19.
9 Bonne chance !
» Arrivons à la perle du concours. A mon avis, cet envoi est le meilleur. Les idées qu'il renferme sont en quelque sorte insaisis*
JOUBNAL DES ^XHECS 3S9
sables, et la route qui conduit au dénouement est semée de merveilles.
» Le n^ 1 est charmant, et c'est le moins, beau de renvoi.... Ab une disce omne$„„
» Le n* 2 est un vrai labyrinthe ; Dédale lui-même y laisserait ses ailes. Il a cependant une issue, ce problème, mais elle est tellement cachée que nous n*hé&itons pas {\ la considérer comme un chef-d'œuvre.
> Le n*" 3 est splendide. Quelle position finale 1 On ose à peine la rêver,
» N*" 4. — Composition charmante à solution très-belle»
» N® 5. — Une de ces combinaisons hors ligne qu'on essaye des années avant de les réussir.
» N"* 6. — Idée superbe, à la fois neuve et originale. Que de difficultés le compositeur n'a-t-il pas dû vaincre pour arriver à la rendre I Ce problème est incontestablement le plus beau, le plus étonnant de tout le concours.
n Je n'hésite donc pas à présenter cet envoi pour le premier prix. L'auteur a pris pour devise : f Bonne chance ! i Qu'elle soit pour lui d'un bon augure! •.
Des problèmes, auxquels un rapporteur de concours a cru pouvoir prodiguer avec une telle largesse toutes les expressions louangeuses, méritent bien assurément qu'on leur consacre une étude approfondie. Nous aussi, nous en avons fait sérieusement l'examen. Mais, au lieu de ces merveilles semées sur notre route, promises par M. Lequesne, nous n'avons rencontré que des défectuosités si grandes, que nous sommes resté stupéfait de les voir émailler des problèmes couronnés. Que le lecteur en juge luimême.
D'abord, dans aucun de ces problèmes, aucune variante n'aboutit à uneposition de mat pure, c'est-à-dire que les cases qui sontautour du Roi lui sont toujours interdites, chacune de plusieurs manières. Ainsi, dans le n° 1, ces interdictions superflues sont au nombre de trois; il y en a cinq dans le n"" 2, quatre dansle n°3,cinqdanslen°4, cinq dans le n^ 5 et deux dans le n° C. Dans les problèmes n"** i, 3, 5 et 6, le premier coup n*est pas assez caché : il y a un manque absolu de ces coups tentants, destinés à égarer les recherches, et qui contribuent à la difficulté de la solution. Au n» 1, le premier coup se trabii facilement, et on le reconnaît à première vue comme le seul qui puisse amener le mat (1). Dans le cours de la
(1) Nous ne croyons pas qu'en commençant par tout autre coup les Blancs puissent même gagner.
solution, tous les coups des Blancs menacent du mat au coup suivant; ils se présentent comme d'eux-mêmes. Enfin, lorsqu'on est arrivé au dénouement, le mat même ne satisfait pas. Un problème de premier ordre doit avant tout présenter des difflcultés; puis, la solution obtenue, il faut qu'on trouve dans la beauté du résultat la récompense de son labeur. Sinon, comme après la recherche de ce «charmant • n*^ 1,on reste désapointé.
Le problème n"* 2 n'est pas plus digne d'admiration, bien qu'il soit cependant plus difficile. Le premier coup D. 1 FD n'a aucune corrélation avec l'idée du problème. Comme début, il est trop facile, car on voit immédiatement qu'il n'y a de choix qu'entre ce coup et D. 2 D. Il est de plus insignifiant, car il ne produit aucnoe variante importante. Le second coup, au contraire, est caché, et se rattache à l'idée de la composition. Lorsqu'on a trouvé la solution, il sauto aux yeux que le Cavalier 6 F ri n'a pas de rOlc e^ sentiel : il ne fait que rendre obligatoire le Pion 7 TR, qui n'a pas d'autre raison d'être, et ce Pion, lui aussi, rend la Tour néces« saire à sa huitième case; Tour et Pion sont des superfluités.
Montrons maintenant combien la position de ce problème pouvait être simplifiée, en en conservant Tidée. Pour cela, nous supprimons le premier coup, inutile f et nous mettons en regard la position de l'auteur après ce premier coup, diagramme A, et celle de notre reconstruction, diagramme B.
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Mal en trois coups.
I«e diagramme B est moins chargé que celui de l'auteur, com* pavé par le rapporteur du concours à un labyrinthe. On croirait
Mat en trois coups.
avoir sous les yeux deux problèmes différents. Mais en les examinant avec attention, on voit qu'il a suffi d*un tour de main pour simplifier la position en enlevant quelques pièces et en remaniant les pioQs. Et quand nous aurons prouvé que la position B, si facilement oblenue, fournit les mômes coups que la première, nous aurons par cela seul infirmé la position A.
Le premier coup, D. 1 TD, est le seul, dans les deux positions, qui puisse conduire à un mat en trois coups. Dans le diagramme A| il est accompagné d'une de ces prises toujours désagréables, parce qu'elles nuisent & la purcfé II existe maintenant, dans l'une et l'autre positioni les trois réponses : C. 8 D, R pr., et C. ad libit.^ après lesquelles , dans les deux cas, les Blancs Jouent, soit D, 7 T, soit D pr. G, soit G. 7 H, échec, et le mat suit (1).
Certes, l'auteur ne peut pas étro excusé d'avoir, pour ajouter un coup à son problème , employé huit pièces de plus qu'il n'en fallait pour le laisser en trois coups.
Passons au problème n^ 3. On reconnaît à première vue que l'intention est celle du Zugswang (2), la Dame, le Fou et le Cava-
(1) Poar ceux qui regretteraient que, dans le diagramme B, le Cavalier 6 FR soit change en Pion, nous proposons la position que voici :
Blancs : R 6 FR; D 1 R; F 5 B; C 5 FH: G 6 FR; P 4 CR. Noirs : R 3 CR; G 7 CB Pions : 7 R, 5 R, 2 CR, 4 CR, 4 FB. Mat en trois coups* Solution identique.
{i) il n*yopusen français une expression propre à rendre absolument le sens de ce mot allemand Zugswang signifie littéralement : contrainte de Jouer. Cela veut dire que las Blancs amènent, à leur avant-dernier coup, une posi-
lier étant déjà cloués ù leur place par des menaces de mat. La Tour blanche 2 TU est placée si heureusement qu'elle semble dire : c'est moi qu'il faut jouer tout d'abord. Puis, le resfe va de soi. C'est donc uniquement dans la position du Zugswang, se présentant après le troisième coup des Blancs, que nous devons chercher une finesse; cette position, nous allons un peu Tanalyser. Dans ce but, prenons pour point de départ la configuration suivante :
Des positions de Zugsioang aussi mauvaises que celle-ci, — grâce au bon goût, on en rencontre peu — ont besoin ds quel-
lion telle, que Tadversaire, obligé de jouer, est réduit à se livrer lui-même et à se mettre sous le coup d'un mat dont il ne serait même pas menacé, s'il pouvait ne déranger aucune de ses pièces. Cette idée, depuis une vingtaine d'années que parut le premier problème de ce genre (indien), est une des plus exploitées. Il est en vérité incroyable qu'elle ait pu tellement imposer au rapporteur du concours, sous la pauvre forme qu'elle présente ici, quand on connaît cent problèmes du même genre et beaucoup plus élôgaDts, publiés en France et à l'étranger. Voici, par exemple, une position de Lloyd, qui se trouve dans la Bdgence de 1860, p. 31 :
Blancs:R 1 TR; D A FD; T3 FR; T 5 FR; F 8 R; C 4 TD-, C 1 FR.
Pions : 5 D, 2 et 3 CR.
Noirs : R 5 R; D 1 CR-, T 7 TD; T 5 CR; F 8TD; F 8 CD; C l TR;
C 6 TR. J'ions : 2, 3 et 6 CD, 4 FD, 5 D, 3 et 7 FR.
Les Blancs font mat en trois coups :
Solution : 1 F. 7 D, 1 - T pr. P; 2 P. 6 D, 2 - ûrf lib.
L'intention du Zugswang y est un peu visible, les pièces du côté de U Dame étant déjà immobilisées. Alalgré cela, ce problème est curieux parla manière habile avec laquelle Tauleur est parvenu à vaincre une difflcolié. Les Noirs, qui ont encore toutes leurs pièces et sept pions, ont à jouer 38 coups différents, et quel que soit celui qu'ils choisissent^ ils se font enimêmes donner le mat.
Mais si Ton veut voir comment cette idée du Zugswang peut être rendue avec harmonie, élégance et sobriété, on n'a qu'à examiner te problème d6 M. Kohiz, envoyé au même concours et qu'on trouvera plus loin sous le n« LXXVI. " L. de Bilow.
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quesajustumeiils puurdissioiuler leur pauvreté. Preuoos uii Cavalier blanc qui menacera de deux échecs et exigera par conséquent Taddillon de deux pièces noires pour défendre sa double attaque. Plaçons ce Cavalier à 3 TK. La case 4 CR des Noirs sera dérendue par un Cavalier noir qu'on mettra «\ 2 FH ; là et nulle part ailleurs, remarquez bien, parce qu'il attaque la Dame qui, toujours, doit être sacrifiée à Toccasion. La défense de l'autre case, 7 FR des Noirs, donne déjà un peu à réfléchir Tn pion, ce serait trop simple; choisissons une Tour, pour que Tintcntiou du Zugswang ne se voie pas si facilement. Cette Tour noire ne sera pas mal à 8 FH, un pion noir sur la case 7 FR qu'elle a mission de garder paralysera ses mouvements, et ctin de mettre tout de suite le Roi blanc dans une situation moins exposée, nous confions son rôle défensif à une Tour, placée provisoirement à 3 CR. Mais, au fait ! pourquoi n'imaginerait-on pas encore une variante où cette Tour donnerait le mat, elle aussi? A cet effet, la troisième case du Roi blanc sera encore défendue par une pièce blanche et une pièce noire. Un Fou blanc à li FD, un Cavalier noir à 5 FD des Noirs sont ajoutés, le pion blanc devenu inuUlc disparaît et, pour plus d'élégance, la Tour est transportée de 3 CR à 3 CD. Enfin, nous plaçons le Roi blanc à 6 TD (il pourrait tout aussi bien être mis ailleurs) ; pour le préserver d'un échec, vite un pion blanc à 2 TD. Et voilà la chose! — « Quelle position finale I!I t (1)
Le n° 4, à notre avis, est le seul de ces six problèmes quin'ait pas de défauts grossiers, et comme jusqu'ici nous nous âoxmcs bornés à ne mentionner que ceux-là, nous ne serons pas plus rigoureux à l'égard de ce n° 4. Il est vrai que, comme toujours, chaque coup menace d'un mat immédiat. Pourtant, la solution est plus difficile que celles des problèmes précédents, parce qu'il y a aussi d'autres coups des Blancs qui font la même menace, ce qui peut entraîner dans de fausses voies les explorateurs routiniers. C'est là un mérite qui place ce problème au-dessus des autres. Suivant notre appréciation, l'idée, qui d'ailleurs rappelle celle du n® i, est peu remarquable. Mais, ne discutons pas : en matière de goût, on ne peut prouver. Toutefois, nous ne peutons pas que le goût du rapporteur soit celui des vrais connaisseurs.
Le no 5 admet, dans la position qui a été publiée, une seconde solution très-simple commençant ,par R. 8 C. De plus, après le premier coup de l'auteur, D. i TD, et la réponse C 6 D, on peut encore continuer par R. 8 CR, etc. Mais si, comme nous le supposons, le pion noir 4 FD est une faute d'impression et doit se
(i) a On ose à peine la rôvcr! » Expressions admiralives da Rapporteur. Ici le critique est arrivé en elTet à la position finale du problème Lamouroux. On ne pouvait mieux en faire ressortir la pauvreté. L. de B.
trouver à 3 D, le problème est correct (t). Mais alors il n'y a plus à chercher le premier coup, car il est visible qu'on ne peut même gagner en Jouant le Fou, la Tour ou le Cavalier. Reste donc seulement le coup D. 4 T. La réponse forcée des Noirs, C. 6 D, a quatre effets : elle défend la menace de la Dame blanche ; elle lui livre la première ligne horisonfale; elle enlève à la Dame noire la possibilité soit d'immobiliser la Tour adverse, soit de prendre le pion par échec; enfin, elle empêche la Tour 6 CD des Noirs de défendre la case 6 FR par le coup P. 7 R. Ainsi, cette réponse paralyse la force de la Dame et de la Tour, et ouvre le chemin à la Dame blanche de la manière la plus ostensible.
Pour le second coup, il n'y a de choix qu*enlre D. 4 D et D. 4 TR; mais le premier serait détruit par la réponse P. 7 R. Une fois la Dame à la case TR, on voit infailliblement, dans la diagonale libre, le chemin qui lui est destiné, tous les autres coups ne présentant aucune probabilité de succès.
l/idée de faire visiter à la Dame les quatre coins de Téchiquier, on l'a vue si souvent réalisée (2), qu'il eut fallu une exécution exceptionnellement originale pour donner du mérite au problème. Telle que l'auteur l'a traitée, elle ne justifie en aucune manière la qualification de < combinaison hors ligne » que lui décerne M. Lequesne.
Le n®'6 est avec le n» 4 le seul qui ne eoit pas faible, et cependant la position de la Dame blanche et la facilité trop évidente de la solution sont loin de défier la critique. C'est encore comme dans le n^ 1 : là aussi, il n'y a qu'une pièce à jouer pour arriver au mat, et nous croyons que les Blancs perdraient la partie en commençant autrement que par T. 3 TR. Puis, chaque coup des Blancs menace du mat au coup suivant. C'est de cet inconvénient et de l'emprisonnement du Roi que résulte la facilité de la solution. M. Lequesne pense que l'idée du problème est neuve et originale;
(1) On a vu par Thisloriquc du concours, publié dans les iZ^ cl 14* livraisons du SphinXj que celle supposition lienveillanle du ciiiique allemand, qui ne pouvait admelire une erreur si monstrueuse, ne s'est poiol trouvée juste. Le problème dont il s'agit était bien réellement faux, et il est resté faux malgré les corrections faites après coup.
(i) L'exemple le plus simple et le plus joli dans ce genre a été donné par M. Capraez :
Blancs : R 2 D; D 1 TR; F a CR. Pions : S TR et 4 FR. Noirs : R 6 TR; Fi TD. Pions : 6 TD, 6 D et 5 CR.
Mal en quatre coups. Solution : 1 D pr. F. S D. 8 TR, échec* 3 D. 1 TD. 4 D. 1 TR ou 1 FR, mal.
JOURNAL DES ÉCBECS
erreur proroade! Nous connaissons bien des exemples de cette grande promenade de la Tour (4).
Mais, fout en contestant au n"" 6 de l'envoi couronné le rang où le place le Rapporteur, nous reconnaissons que ce problème est fort joli.
En résumé, le grand nombre de défauts à signaler dans cet envoi le rendaient indigne, non-seulement d'un premier prix, mais même d'une mention .
Qu*on le compare aux problèmes de M. Rlett, de Stuttgart, qui réunissent une rare beauté et une énorme difficulté de solution. . Voilà de vrais modèles, auxquels revenait la couronne.
(1) En voici un. Il est de M. de Boer.
Blancs : R 6 GR; T 8 TD; T 3 D; F !2 R. Pions; 4 FD, 5 CR. Noirs : R 4 R. Pions : 3 et 4 FD, 6 R.
Mat en qnalre coups.
PARTIES
•i . «aaibit dn CMire