CHAPITRE XI
LES YOGUYS.
Avant d’étudier le fond même de la doctrine des pitris, et d’examiner lés manifestations extérieures, à l’aide desquelles les Indous tentent de prouver l’existence des puissances occultes, il nous reste à dire quelques mots des Yoguys.
La condition de yoguy à laquelle parvient l’initié du troisième degré, membre du conseil des anciens, qui s’est abstenu du commerce charnel , est dit le livre des Esprits, un état si sublime qu’il procure à ses adeptes pendant la durée de leur vie, plus de mérite que le commun des hommes ne pourrait en acquérir, pendant dix millions de générations et de transmigrations nouvelles.
Le yoguy est autant supérieur à tous les initiés de Tordre le plus élevé, que les esprits sont supérieurs aux hommes.
« Il ne faut pas, dit TAgrouchada-Parikchai , qu’un mouvement de dépit ou un enthousiasme passager, suggère à un brahme la détermination de prononcer le vœu de chasteté. Sa vocation doit être le résultat d’un examen mûrement réfléchi, et avoir pour mobile, non l’ambition de s’élever aux hautes dignités, mais le dégoût du monde et de ses jouissances, et un désir ardent d’arriver à la perfection.
« Il doit se sentir capable d’un absolu détachement de tous
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les biens terrestres. S’il nourrissait encore dans son cœur la moindre velléité pour ces biens, que les autres hommes recherchent avec tant d’empressement, ce serait assez pour lui faire perdre tout le fruit de sa pénitence. »
Lors donc que le brahmatchary qui vient de terminer son noviciat, a bien réfléchi au parti qu’il veut prendre, il se rend à l’assemblée des initiés, fait connaître sa résolution et supplie les anciens de procéder dans les formes, et avec les cérémonies d’usage, à la réception des vœux solennels qu’il veut prononcer.
Au jour indiqué pour cet acte important, le candidat se purifie d’abord par des ablutions. Il se munit de dix pièces de toile, propre à couvrir les épaules, quatre de ces pièces sont destinées à son usage personnel, les six autres doivent être données en présent aux pourohitas olTiciants.
Le gûJiroLi en chef qui préside à la cérémonie, lui remet un bâton de bambou possédant sept nœuds, des fleurs de lotus, et de la poussière de sandal , et lui communique à l’oreille certains mentrams cV évocation qui font partie de sa nouvelle condition.
Ce bâton n’est point destiné à l’aider dans sa marche, c’est la baguette magique de la divination et des phénomènes occultes.
(On songe involontairement à la verge de Moïse , d’Araon, d’Élisée, et de tous les prophètes, au bâton augurai, au bâton à sept nœuds des faunes, des sylvains et des cyniques.)
« La cérémonie terminée, le yoguy prend en main son bâton magique, une calebasse pour boire, une peau de gazelle qui lui servira de lit, objets qui doivent composer tout son bien, et qu’il ne quitte jamais (c’est Vomnia mecum porto des stoïques), et il s’en va en récitant les formules de conjurations magiques que le gourou supérieur vient de lui enseigner.
En outre des ablutions, cérdmonies et prières auxquelles il est soumis comme tous les initiés, il doit encore se soumettre aux prescriptions suivantes :
(( Chaque matin, après ses ablutions, il doit se frotter tout le corps avec des cendres, les autres initiés ne s’en frottent que le front (le christianisme a conservé le souvenir symbolique de cette cérémonie, liomo pulvis es, etc...).
« Il ne doit manger chaque jour;, après le coucher du soleil, que la quantité de riz qui peut tenir dans le creux de la main.
« Il faut qu’il renonce à l’usage du bétel.
« Il doit éviter la compagnie des femmes, et éviter même de les regarder.
« Une fois par mois, il se fera raser la tête et le visage.
« Il ne peut porter que des sandales de bois.
(( Il ne doit vivre que d’aumône.
« Quoiqu’un yoguy, dit l’ouvrage qui nous sert de guide, ait droit de demander l’aumône, il est plus convenable qu’il la reçoive sans la demander : en conséquence, lorsqu’il aura faim, il se présentera chez des gens du monde, sans rien dire et sans exposer ses besoins. Si on lui donne quelque chose de bonne volonté, il le recevra d’un air indifférent et sans remercier; si on ne lui donne rien, il se retirera sans se fâcher ni témoigner du mécontentement; il ne se plaindra pas non plus, si ce qu’on lui donne est de mauvais goût.
« Il ne s’assiéra point pour manger.
« Il se bâtira un ermitage auprès d’une rivière ou d’un étang pour la facilité de ses ablutions.
'« En voyage, >il ne séjournera nulle part et ne fera que traverser les lieux habités.
« Il regardera tous les hommes du même œil, il se mettra au-dessus de tous les événements, et verra avec la plus par-
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faite indiûerence les diverses révolutions qui agitent le monde et bouleversent les empires.
« Son unique soin sera d’acquérir l’esprit de sagesse et le degré de spiritualité qui doivent finalement le réunir à la divinité, loin de laquelle les créatures et les passions nous repoussent, Pour arriver à cette fin, il doit exercer un empire absolu sur ses sens, et subjuguer entièrement la colère, l’envie, l’uvarice, la luxure et tous les mouvements déréglés de l’âme.sans quoi son vœu et toutes ses mortifications ne produiraient aucun fruit. »
Chaque soir, le yoguy se rend à la pagode, sans abandonner son bâton magique, sa calebasse et sa peau de gazelle, et là,après avoir passé, dans les ténèbres les plus épaisses, plusieurs heures dans la contemplation, s’efforçant d’habituer son âme à déliasser son corps pour aller converser avec les pitris dans les espaces infinis, il termine sa nuit dans l’étude des manifestations et conjurations que lui enseignent les gourous supérieurs.
Lorsque, dans sa quatre-vingtième année, le hasard ou sa sainteté le désigne aux suffrages des initiés pour le poste suprême de brahmatma, il revient pour ainsi dire à la vie et passe ses derniers jours dans le luxe le plus extravagant et l’abus de toutes les jouissances.
Nous avons entendu dire par les brahmes, sans avoir pu contrôler leurs assertions, que cette longue vie ascétique des yoguys leur conservait souvent, jusqu’à la plus extrême vieillesse, toutes les facultés viriles de l’âge mûr, et qu’il n’était pas rare de voir les brahmatmas, dépasser de beaucoup leur siècle, et laisser après eux une nombreuse postérité.
Nous en avons fini avec ces notions très-sommaires, sur les différentes classes d'initiés, que nous avons été obligés de
donner pour l’inLelligence de notre sujet principal ; malgré l’aridité de quelques détails, nous prions nos lecteurs de les suivre avec attention; ils sont l’introduction nécessaire de ce qui va suivre ,
Un mot encore sur les sept nœuds du bâton du yoguy.
Le nombre septénaire est fatidique dans l’Inde. On peut juger de la profonde vénération que les brahmes lui vouent par le grand nombre d’objets et de lieux marchant toujours par sept, auxquels ils attachent une puissance magique extraordinaire.
Sapta-Richis, les sept sages de l’Inde.
Sapta-Poura, les sept cités célestes.
Sapta-Douipa, les sept îles saintes.
Sapta-Samudra, les sept mers.
Sapta-Nady, les sept fleuves sacrés.
Sapta-Parvatta, les sept montagnes saintes.
Sapta-Arania. les sept désèrts sacrés.
Sapta-Vrukcha, les sept arbres célestes.
Sapta-Coula, les sept castes.
Sapta-Loca, les sept mondes supérieurs et inférieurs, etc...
Suivant les brahmes, le nombre sept renferme dans son sens mystique une représentation allégorique du dieu irrévélé, de la triade initiale et de la triade manifestée. ^
ZYAÜS,
Dieu irrévélé,
Germe immortel de tout ce qui existe.