‹ Le spiritisme dans le mondeChapitre 62 sur 74 · BR ARME SACRIFICATEUR. — LE MUSICIEN FANTOME · texte numérisé non relu

BR ARME SACRIFICATEUR. — LE MUSICIEN FANTOME

En revoyant les fragments de mes notes de voyage, écrites au lendemain de cette étrange séance, je me suis aperçu que les émotions de la veille avaient par trop influé sur la rédaction de ces souvenirs, et que je ne pouvais les donner en entier ici sans sortir du rôle de simple narrateur que je me suis imposé.

Le lecteur curieux de ces mœurs et pratiques singulières, pourra les retrouver ailleurs * dans tous leurs détails. Je dois

1. Jndouttan. — Voyage au pays des Fakirs charmeurs. 1 vol. sous presse. — Dentu, galerie d’Orléans. — Palais-Royal.

me borner, comme pour les phénomènes précédents, à présenter, pour ainsi dire, un simple procès-verbal des faits accomplis dans cette étonnante soirée.

A l’heure convenue Govindasamy faisait son entrée silencieuse dans mes appartements.

— Le charmeur n’est-il point fatigué par ses vingt et un jours de jeûne et de prières, lui dis-je en le saluant amicalement.

— Le corps du fakir n’est jamais fatigué ; c’est un esclave qui ne doit qu’obéir, me répondit sentencieusement l’Indou.

Avant de pénétrer chez moi, il avait déposé sur une des marches de l’escalier la petite pièce de toile appelée Langouty et large environ de dix centimètres carrés, qui composait d’ordinaire son unique vêtement. 11 entra complètement nu, et son bâton à sept nœuds attaché à une des mèches de sa longue chevelure.

— Rien d’impur, me dit-il, ne doit toucher le corps de V évocateur, s’il veut conserver dans toute sa puissance sa force de communication avec les esprits.

Chaque fois qu’il m’est arrivé de voir un charmeur en cet état, je me suis demandé si ce n’était pas des initiés de cet ordre que les Grecs avaient entrevus sur les bords de l’Indus et qu’ils avaient nommés YUfivocjocptffTai ou pénitents nus.

Ma chambre à coucher donnait de plain-pied sur la terrasse; je consacrai ces deux pièces à nos expériences et fermai avec soin toutes les portes qui du dehors y donnaient accès.

La terrasse,- hermétiquement enveloppée par son plafond mobile et ses rideaux en nattes de vétivert, n’avait aucune ouverture sur le dehors, et on ne pouvait y arriver que par ma chambre à coucher.

Au milieu de chacune des deux pièces, une lampe à huile Je coco, bien installée dans des verrines de cristal, se balan- ' çait au bout d’une suspension de bronze, et répandait partout

PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS

une lumière douce, sufüsaute pour permeltre la lecture des plus petits caractères, même dans les endroits les plus éloignés de son rayonnement.

Dans toutes les maisons indoues se trouvent de petits réchauds de cuivre, que l’on lient constamment allumés avec de la braise, pour y brider de temps en temps quelques pincées d’une poussière parfumée, composée de sandal, de racine d’iris, d’encens et de myrrhe.

Le fakir en plaça un au milieu de la terrasse, et déposa à côté un plateau en cuivre plein de poussière odorante ; ceci fait, il s’accroupit sur le sol, dans la posture qui lui était familière et, les bras croisés sur la poitrine, commença une longue incantation dans un langage inconnu.

Quand il eut fini de réciter ses mentrams^ il resta immobile dans la même position, la main gauche repliée sur le cœur et la droite appuyée sur son bâton à sept nœuds.

Je crus qu’il allait, comme la veille, tomber en catalepsie ; il n’en fut rien, car de temps à autre il portait la main au front et semblait faire des passes pour se dégager le cerveau

Tout à coup je ne pus m’empêcher de tressaillir : un nuage légèr.ement phosphorescent venait de se former au milieu de ma chambre à coucher, et de tous côtés des apparences de mains sortaient de ce nuage et y rentraient avec rapidité ; au bout de quelques minutes, plusieurs de ces mains pei'dirent leurs apparences vaporeuses, et ressemblèrent à s’y méprendre à des membres humains,* et, chose singulière, pendant que les unes se matérialisaient en quelque sorte, les autres devenaient plus lumineuses. Les unes devenaient opaques et faisaient ombre sous la lumière, les autres atteignaient une transparence qui permettait de voir les objets placés derrière elles.

J’en comptai jusqu’à seize.

Ayant demandé au fakir s’il me serait possible de les toucher, ma pensée n’était pas formulée qu’une d’entre elles, se

détachant du groupe, venait en voltigeant presser la main que je lui tendais. Elle était petite, souple et moite comme une main de jeune femme.

— L’esprit est là, bien qu’une de ses mains soit seule visible, me dit Covindasamy, vous pouvez lui parler si vous le désirez.

Je demandai alors, en souriant, si l’esprit possesseur de cette main charmante ne consentirait pas à me donner un souvenir. En réponse, je sentis la main s’évanouir dans la mienne, je regardai ; elle voltigeait vers un bouquet de fleurs auquel elle arrachait un bouton de rose qu’elle jetait , à mes pieds et disparut.

J’eus pendant près de deux heures une scène à donner le

vertige Tantôt une main venait me frôler le visage ou me

faire de l’air avec un éventail, tantôt elle répandait dans la chambre une pluie de fleurs ou traçait dans l’espace, en caractères de feu, des mots qui s’évanouissaient dès que la dernière lettre était écrite.

Plusieurs de ces mots me frappèrent à un point que je les écrivis rapidement au crayon .

Divyavapour gatwd,

en sanscrit : « J’ai pris un corps fluidique. »

Et immédiatement après la main écrivit :

Atmânarn crêyasa yoxyatas Dehasya. 'sya vimôcanat.

« Tu atteindras le bonheur en te débarrassant de ce corps périssable. »

Et pendant tout cela, de véritables éclairs fulgurants sillonnaient les deux chambres.

PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS

Peu à peu, cependant, toutes les mains s’évanouirent; le nuage duquel elles paraissaient sortir avait graduellemeni disparu, au fur et à mesure que les mains semblaient se matérialiser.

A la place même où la dernière main s’était évaporée, nous trouvâmes une couronné de ces immortelles jaunes au parfum pénétrant que les Indous emploient dans toutes leurs cérémonies.

Je n’explique pas Je raconte et laisse le champ libre à

toutes les suppositions.

Ce que je puis affirmer, c’est que les portes des deux pièces où nous nous trouvions étaient fermées, que j’avais les clefs dans ma poche et que le fakir n’avait pas changé de position.

A ces phénomènes en succédèrent deux autres plus étonnants peut-être encore.

Un moment après la disparition des mains, le fakir continuant de plus belle ses évocations, un nuage semblable au premier, mais affectant une nuance plus colorée et une plus grande opacité, vint planer près du petit réchaud que, à la demande de l’Indou, j’avais constamment entretenu de braise ardente. Peu à peu, il revêtit une forme entièrement humaine et je distinguai le spectre, car je ne puis l’appeler autrement, d’un vieux brahme sacrificateur, agenouillé près du petit réchaud.

Il portait au front les signes consacrés à Vischnou, et autour du corps le -triple cordon, signe des initiés de la caste des prêtres. Il joignait les mains au-dessus de sa tête comme pendant les sacrifices et ses lèvres s’agitaient comme si elles eussent récité des prières. A un moment donné il prit' une pincée de poussière parfumée, et la jeta sur le réchaud ; la dose devait être forte, car une fumée épaisse se dégagea au même instant, et remplit les deux chambres.

Quand elle se fut dissipée, j’aperçus le spectre qui, à deux

pas de moi, me tendait sa main décharnée ; je la pris dans la mienne, en lui faisant le salut, et je fus tout étonné de la trouver quoique osseuse et dure, chaude et vivante.

— Es-tu bien, dis-je en ce moment à haute voix, un ancien habitant de la terre?

Je n’avais pas achevé la question que le mot

Am! (Oui).

Paraissait et disparaissait aussitôt en lettres de feu, sur la poitrine du vieux brahme, par un effet assez semblable à celui que produirait ce mot écrit dans l’obscurité à l’aide d’un morceau de phosphore.

— Ne me laisseras-tu rien en signe de ton passage, continuai-je.

L’esprit brisa le triple cordon composé de trois fils de coton qui lui ceignait les reins, me le donna, et s’évanouit à mes pieds.

Je croyais la séance finie, et j’allais relever un des rideaux mobiles de la terrasse pour donner un peu d’air dans l’intérieur où j’étouffais littéralement, lorsque je m’aperçus que le fakir ne songeait pas à quitter la place, et que j’entendis tout à coup une modulation bizarre, accomplie sur un instrument qui me parut être l’harmoniflùte dont nous nous étions servi deux jours auparavant. Cependant cela ne me sembla pas possible, car depuis la veille le peishwa l’ayant fait demander, il ne se trouvait plus dans mes appartements.

Les sons lointains d’abord, se rapprochèrent à tel point qu’ils paraissaient partir des pièces voisines. Bientôt il me sembla les entendre dans ma chambre à coucher... et j’aperçus glissant le long de la muraille le fantôme d’un musicien des pagodes qui tirait d’un harmoniflûte, des sons plaintifs et monotones tout à fait dans le caractère de la musique religieuse des indous. •

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Quand il eut accompli le tour de ma chambre et de la terrasse, il disparut, et je trouvai l’instrument dont il s’était servi à l’endroit même où il s'était évanoui. !

C’était bien rbarmoniflûte du rajah. Je visitai les portes, elles étaient aussi bien closes que possible, et les clefs étaient toujours dans ma poche.

Covindasamy se leva alors, la sueur perlait sur tous ses membres, le malheureux était à bout de forces, et il allait se mettre en route dans quelques heures...

— Merci, Malabare, lui dis-je, en l’appelant du nom qui faisait battre son cœur, car il lui rappelait son pays. Que celui qui possède les trois pouvoirs mystérieux ^ te protège dans ta route vers les doux pays du sud, et puisses-tu constater que la joie et le bonheur ont régné dans ta paillote pendant ton absence.

Cette emphase est la règle du parler dans l’Inde entre gens qui vont se séparer, et j’aurais blessé le pauvre fakir en employant des termes plus simples, qui pour lui eussent accusé mon indifférence. Il me répondit sur le même ton, et avec beaucoup plus d’exagération encore, et après avoir accepté, sans le regarder, sans s’abaisser même jusqu’à me remercier, le présent que je lui offrais, il m’adressa mélancoliquement son dernier salam^ et disparut sans bruit derrière la tènture qui cachait la porte de sortie de mes appartements.

J’appelai immédiatement mon cansama, et fis relever tous les lattis et nattes de la terrasse, pour livrer passage à l’air frais du matin.

La nuit pâlissait, les flots du Gange roulaient argentés, au loin une légère bande rouge indiquait que les rayons du soleil allaient bientôt illuminer l’horizon... Apercevant sur le fleuve un point noir qui semblait se diriger vers la rive op-

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