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LE FANTOME DE KARLI

Environ quatre années après, je me rendis par Madras, Bellary et Bedjapour, dans la province d’Arungabad, pour visiter le temple souterrain de Karli.

Ces cryptes célèbres, taillées dans le roc vif, sont situées dans le périmètre de collines du pays maratte, où l’on rencontre tous les autres monuments de ce genre que possède ITnde, Ellora, Elephanta, Rosah, etc.

D’après E. Roberts, ces collines, qui se terminent toutes par de larges plateaux, étaient autrefois garnies de forteresses qui faisaient de ce lieu une redoutable ligne de défense, devant laquelle les Arabes et les musulmans vinrent se briser pendant cinq siècles.

Il reste encore des ruines de citadelles, sur la route escarpée qu’il faut parcourir pour parvenir à Karli.

L’entrée des caveaux de Karli* est située à une hauteur d’environ trois cents pieds de la base de la colline, et n’est accessible que par un sentier escarpé, raboteux, qui ressemble plutôt au lit d*un torrent qu’à un chemin praticable.

Ce sentier conduit à une terrasse ou plateforme, en partie artificielle, taillée dans le roc, et construite des fragments du rocher tirés de l’intérieur. Elle a environ cent pieds de large»

et forme un parvis digne de la magnificence de l’intérieur du temple.

Sur la gauche du portique, se trouve une colonne massive supportant sur son chapiteau, trois lions que la main du temps a rendus presque méconnaissables. Cette colonne est couverte d’inscriptions indéchiffrables.

En pénétrant dans l’intérieur, je me trouvai sur le seuil d’un immense vestibule couvert dans toute sa longueur, environ cent soixante pas, d’arabesques et de sculptures d’hommes et d’animaux. De chaque côté de l’entrée, se trouvent trois éléphants de dimensions colossales, leurs conducteurs sur le cou et sur le dos dans les haoudahs, l’artiste inconnu a sculpté une foule de personnages, avec une véritable hardiesse. La voûte arquée est soutenue par deux rangs de piliers, dont chacun est surmonté également d’un éléphant, qui porte sur son dos un homme et une femme en cariatide, qui semblent ployer sous le poids énorme qu’ils supportent.

Cet intérieur est imposant, mais lugubre, car c’est à peine si l’obscurité qui y règne peut permettre de s’y diriger.

Cette grande crypte souterraine est un lieu de pèlerinage célèbre, et il est rare qu’on n’y rencontre pas une foule de fakirs, venus de tous les points de l’Inde pour y faire des neuvaines dans le caveau des évocations.

Il en est d’autres qui s’établissent à demeure dans le voisinage du temple, macérant leur corps et ne vivant plus que dans la contemplation la plus absolue. Assis jour et nuit en face de feux flamboyants qu'entretiennent les fidèles, un bandeau sur la bouche pour s’éviter de respirer la moindre souillure, ne mangeant que quelques grains de riz grillés, humectés d’eau filtrée à travers un linge, ils arrivent peu à peu à un état de maigreur qui ne leur laisse même plus les apparences de la vie, les forces morales elles-mêmes s’affaiblissent avec rapidité, et quand ils atteignent leur fin dernière, par ce long

PHÉNOMÈNES ET MANIFESTATIONS

suicide, il y a longtemps qu’ils se trouvent dans un état de décrépitude physique et intellectuelle qui n’est déjà plus la vie .

Tous les fakirs qui désirent atteindre aux transformations les plus élevées, dans les mondes supérieurs, doivent soumettre leur corps à ces terribles macérations.

On m’en montra un, arrivé depuis quelques mois seulement du cap Comorin, qui, placé entre deux brasiers, pour activer plus vite sans doute la décomposition de ses organes, était déjà parvenu à un état presque complet d’insensibilité. Quel ne fut pas mon étonnement, lorsqu’à une large cicatrice qui lui rayait profondément toute la partie supérieure du crâne, il me sembla reconnaître le fakir de Trivanderam.^

Je m’approchai de lui, et dans cette belle langue du sud qu’il aimait tant à parler, je lui demandai s’il se souvenait du Franguys de Bénarès.

Un éclair parut briller un instant dans ses yeux presque éteints, et je l’entendis murmurer ces deux mots sanscrits, qui étaient apparus en lettres phosphorescentes, le soir de notre dernière séance :

Divyavapour gatwâ,

« J’ai pris un corps fluidiquel »

Ce fut la seule marque d’attention que je pus obtenir de lui. Les Indous des environs ne le connaissaient que sous le nom de Karli Sava, le cadavre, le fantôme de Karli.

Ainsi finissent les médiums indous, dans la décrépitude et l’imbécillité.

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