‹ Le Spiritisme (fakirisme occidental)Chapitre 13 sur 43 · VII · texte numérisé non relu

VII

Nous avons dit plus haut que la doctrine

brahmanique était empreinte d’un grand caractère d’ampleur et de tolérance ; on en jugera par cet extrait tiré du discours des brahmes donné en entier par un auteur anglais en 1777 1 et traduit plus tard en français : « Dieu aime, dans chaque pays, la forme du culte qui y est observée ; il écoute dans la mosquée les dévots qui récitent des prières en comptant des grains sacrés ; il est présent aux temples, à l’adoration des idoles; il est l’intime du musulman et l’ami de l’Hindou ; le compagnon du chrétien et le confident du juif; et les hommes d’un esprit et d’une âme élevés, qui n’ont vu, dans la contrariété des sectes et les différents cultes de religion, que des effets de la puissance du Très-Haut, ont gravé leurs noms d’une manière immortelle sur les pages de l’histoire. »

Nous sommes loin du : « Hors de l’Eglise, pas de salut ! »

On comprend, après cela, que, à part la répression du bouddhisme dont nous avons parlé et qui fut une lutte de castes, une guerre sociale plutôt que religieuse, l’histoire des religions de l’Inde ne soit pas marquée des mêmes drames

1 Halhed. — Code of gentoo laws. — Ce discours préliminaire a été placé par les brahmes en tête d'une compilation faite par eux et se trouve traduite du persan dans la préface de Halhed.

rr

sinistres qui ont ensanglanté révolution du christianisme grâce à la sentence incendiaire que nous venons de citer.

A retenir aussi cette maxime, que n'eût pas renié la bouche de Jésus :

« L’homme de bien ne manifeste jamais d’inimitié même à celui sous les coups duquel il succombe : il est comme l’arbre de sandal qui parfume le tranchant de la cognée qui l’abat. »

Il y a déjà plusieurs années que nous nous livrons avec bonheur, dans les moments de liberté que nous laissent nos recherches expérimentales sur la médecine, à l’étude des ouvrages de l’Inde. C’est la plus douce distraction qui se puisse imaginer. Nous pouvons dire que cette étude a été pour nous comme une sorte de réveil et nous ne craignons pas de nous tromper en disant que tous les vrais philosophes qui voudront jeter le regard sur les grands monuments de la littérature hindoue ne pourront plus s’en détacher. Avec Victor Hugo nous pensons que « nous verrons de grandes choses » et que « la vieille barbarie asiatique n’est peut-être pas aussi dépourvue d’hommes supérieurs que notre civilisation le veut croire 1 ».

1 Victor Hugo. — Les Orientales Préface.

UN MOT SUR L’INDE lis

Nous ne voulons pas prolongerplus longtemps cette étude des religions des Hindous; nous nous sommes déjà laissé entraîner bien plus loin que nous ne l’eussions désiré. Revenons à notre sujet.

Les documents nous font défaut pour parler des pratiques bouddhistes au sujet de révocation des « âmes des ancêtres » ; mais les preuves abondent de leur croyance à l’existence de l’âme. Comme les brahmes, les bonzes bouddhistes enseignent la réincarnation des « esprits », témoin leur doctrine de l’immortalité de leur pape qu’ils expliquent par la réincarnation de son âme dans le corps d’un enfant dès que la mort lui a soustrait son ancien corps. Nous retrouverons cette croyance chez les spirites et les brahmes modernes.

Dans la légende de Kounâla, fils du célèbre roi bouddhiste Açoka, Kounâla, à qui sa bellemère avait fait arracher les yeux, tient, après son supplice, le discours suivant à son père : « J’ai commis jadis quelque faute, 6 grand roi, et c’est sous l’influence de cette faute que je suis revenu en ce monde> moi dont les yeux ont été la cause de mon malheur. »

Chez les brahmes, la pratique de révocation des morts est, nous l’avons dit, la base fondamentale de la liturgie des temples et le fond de la doctrine religieuse. Pour eux, l’âme survit au corps et conserve son individualité jusqu’au jour plus ou moins lointain où, ayant atteint le degré voulu de perfection après de nombreux avatars (réincarnations), elle se confond avec lesjows esprits dans le sein de la divinité, dans 1 knirvâria complet. Mais avant d’arriver à cette apogée, les âmes doivent servir des milliers de fois à animer des corps humains de différentes conditions; avant d’être incarnée dans le corps des hommes, l’âme, l’esprit vital, a dû donner la vie à tout ce qui existe, depuis l’atome et la monade jusqu’à l’animal le plus voisin de l’homme. Les esprits inférieurs sont les mauvais esprits qui cher-

chent à nuire aux hommes en les empêchant d’avancer dans la série perfectible.

Les évocations des âmes des ancêtres ne peuvent être faites que par les brahmes des divers degrés ; mais nous ignorons encore les phénomènes déterminés dans les temples par les brahmes des degrés supérieurs. Tout ce que nous savons nous a été appris par les récits des voyageurs européens, récits qui concordent d’une manière remarquable et se contrôlent mutuellement. Nous savons, par exemple, qu’une seule fois tous les cinq ans, à l’occasion de la fête du feu, les brahmes des degrés supérieurs se montrent la nuit en public au milieu de l’étang sacré qui se trouve dans le voisinage de chaque pagode ou temple. Là, devant une foule considérable venue des contrées les plus reculées de l’Inde (car plusieurs pagodes sont le but de pèlerinages spéciaux), les brahmes mystérieux accomplissent des faits, miraculeux en apparence, au moyen de procédés inconnus. Certains récits parlent d’effets produits tellement extraordinaires que nous ne voulons pas nous en faire l’écho; si ces faits étaient réels, ces hommes seraient des demidieux.

Mais nous pouvons parler des « jongleries »

réellement merveilleuses des fakirs , qui sont les sujets inférieurs de la caste sacerdotale et les

instruments dont se servent les brahmes pour entretenir les temples et frapper l’imagination du vulgaire.

Par le mot jonglerie on désigne dans le langage ordinaire, les tours de passe-passe, d’escamotage, exécutés par un homme prétendant exercer un pouvoir surnaturel. Si les soi-disant jongleries des fakirs sont des tours de passe-passe, il faut convenir que ces hommes sont infiniment supérieurs à nos plus habiles prestidigitateurs. Leurs « tours » défient les explications des savants eux-mêmes. En comparant les «jongleries» des fakirs dont ont été témoins tous ceux qui ont résidé pendant quelque temps dans l'Inde avec les « phénomènes » déterminés par l’intermédiaire des plus forts « médiums » européens ou américains, on arrive nécessairement à cette conclusion que les fakirs sont des médiums et que les médiums sont des jongleurs si les « jongleries » des fakirs sont vraiment des jongleries. Mais, inversement, si après les investigations répétées d’un certain nombre d’observateurs sérieux et compétents, on arrive à démontrer que les médiums obtiennent des phénomènes inexplicables « par l’illusion, la four-* berie ou le hasard », nous serons, non moins nécessairement, amenés à cette autre conclusion que les fakirs sont des médiums, c'est-à-dire,

pour nous servir de l’expression de M. \V. Crookes, des hommes doués du pouvoir d’émettre une force particulière nommée par ce savant force psychique, et dont il nous reste à connaître la véritable nature.

On raconte que jadis, lorsque le peuple « murmurait’ » sous le joug tyrannique et abrutissant des prêtres de Brahma, on voyait, dans ces moments critiques, les yoguys 1 et les fakirs apparaître sur les places publiques des villes, entourés [ d'animaux féroces, de tigres, de panthères qui, subitement rendus plus doux que des agneaux, léchaient affectueusement les mains de celui qui leur commandait et devant lequel ils rampaient comme des chiens caressants et soumis.

Mais ces scènes datent de loin, et comme elles n’ont été racontées par aucun témoin oculaire moderne, admettons qu’elles font partie du domaine du roman, et tenons-lespour des contes.

Il n’en est pas de même des faits produits couramment par tout fakir charmeur, au bâton à sept nœuds 2 , et dont nous allons parler brièvement d’après les récits de différents témoins oculaires, et sous toutes réserves, bien entendu.

1 Autre variété des initiés de la caste sacerdotale: ce sont les ermites.

2 Le bâton de bambou à sept nœuds est un signe d’initiation.

Lorsqu’un Européen, nouvellement débarqué, est reçu, dans l’Inde, chez un de ses compatriotes, un des premiers soins de ce dernier est de faire donner à son hôte une séance do fakirisme .

Sur la demande du maître de la maison, un fakir, venu de la pagode voisine, se présente muni de son bâton de bambou.

Le voici qui se tient sur le seuil de la porte; et, sans gêne, sans affectation d’aucune sorte, il dit au maître : « Tu m’as fait demander : me voilà; que désires-tu de moi? »

Examinons-le :

C’est un homme de haute taille; à part un petit morceau d’étoffe suspendu (pour le principe) à la partie inférieure de son abdomen, il est complètement nu.

Ce grand corps maigre et bronzé a l’aspect d’une momie ambulante.

Après les salamalecs communs, avec quelques variantes, à tous les Orientaux, il s’installe, et, sur la demande des hôtes de la maison, où il entre souvent pour la première fois, après avoir pris une pose inspirée et marmotté un certain nombre d’incantations magiques, il provoque alors plusieurs phénomènes plus ou moins surprenants.

Un de ses exercices familiers est intitulé la danse des feuilles : un certain nombre de feuilles

de figuier, ou toutes autres feuilles, sont embrochées par le milieu sur autant de bâtons de bambou fixés en terre dans des pots à fleurs ou tout autrement. Si on en fait la demande, le charmeur ne prépare rien lui-même, il ne touche à aucun des « accessoires ». Lorsque tout est préparé, il s’assied, sur le sol de la pièce, ou à terre si on se trouve en plein air, les mains étendues et à une distance telle qu’on peut passer entre les feuilles et ses mains. Au bout d’un instant, les spectateurs sentent une sorte de | brise fraîche leur caresser le visage, bien que les tentures environnantes restent immobiles, et bientôt les feuilles montent et descendent plus ou moins rapidement le long des bâtons qui les traversent. Cela, bien entendu, sans contact visible ni tangible entre l’opérateur et les objets servant à l’opération !

■2y Ou bien, un vase, complètement rempli d’eau, se meut spontanément sur la table, se penche, oscille, s’élève à une hauteur assez sensible, sans qu’une goutte de liquide soit renversée.

V Ou bien encore, des coups sont frappés, à la demande des assistants, ici ou là, et en nombre déterminé; s’il y a des instruments de musique, ils rendent des sons, jouent des airs, en plein soleil, sous les yeux de ceux qui sont présents, à plusieurs mètres du fakir et sans que celui-ci

se départisse un seul instant de son immobilité marmoréenne.

Le nouvel arrivé est-il un Provençal ou un Savoisien, on l’invite à penser à un vers de Mireille ou à une phrase dans le patois de son pays ; est-ce un lettré, il pensera à un vers d’Homère ou de Virgile : le fakir étend du sable fin sur une table ou sur toute autre surface unie ; un petit bâtonnet de bois est placé sur le sable, égalisé en couche mince, et l’homme nu se campe immobile, le corps en demi-cercle, les jambes repliées à l’orientale, et les mains étendues vers le sable. Après une attente plus ou moins prolongée, à la stupéfaction générale, le petit morceau de bois se dresse et marche, trotte, court tout seul sur le sable où chacun peut lire bientôt le vers de Mistral pensé par le Provençal ou la phrase en patois savoyard, à moins que le lettré n’ait demandé mentalement et obtenu un vers de l’Iiliade ou des Bucoliques !

M. L. Jacolliot obtint par un procédé analogue le nom d’un ami mort plusieurs années auparavant 1 .

1 Voici l’exposé des conditions auxquelles se soumettent les fakirs de l’Inde, selon M. Jacolliot, qui a été juge au tribunal de Pondichéry, si nous sommes bien renseigné, pendant plusieurs années :

« 1° Ils ne donnent pas de représentations publiques

Le fakir répète l'expérience devant vous en plein jour autant de fois que vous le demandez,

dans des lieux où la réunion de plusieurs centaines de personnes rend tout contrôle impossible;

2° Ils ne sont accompagnés d’aucun assistant ou compère, suivant l’expression usitée;

3° Ils se présentent dans l’intérieur des demeures complètement nus, n’ayant par pudeur qu’un petit morceau de toile un peu plus large que la main ;

4° Ils ne connaissent ni les gobelets, ni les sacs enchantés, ni les boîtes à doubles fonds, ni les tables préparées, ni aucun des mille et un objets nécessaires à nos escamoteurs européens ;

5° Ils n’ont absolument rien autre en leur possession qu'une petite baguette de jeune bambou à sept nœuds, grosse comme la tige d’un porte-plume, qu’ils tiennent dans la main droite, et un petit sifflet long d’environ trois pouces, qu’ils attachent à une des mèches de leurs longs cheveux, car n'avant ni vêtements, ni poches, par conséquent, pour le placer, ils seraient obligés de le tenir constamment au bout des doigts;

6° Ils opèrent à la volonté de la personne chez laquelle ils se sont rendus, assis ou debout et, suivant le cas, sur la natte en rotin du salon, sur la dalle en marbre, en granit ou en stuc de la vérandah, ou sur la terre nue dans le jardin;

7° Quand ils ont besoin d’un sujet pour développer leurs phénomènes de magnétisme ou de somnambulisme, ils acceptent n’importe lequel de vos domestiques que vous leur indiquez et agissent avec la même facilité sur un Européen s’il veut bien s’y prêter;

8° Si un objet quelconque leur est nécessaire, instrument de musique, canne, papier, crayon, etc., ils vous prient de le leur fournir;

9° Ils recommencent autant de fois que vous le voulez leurs expériences sous vos yeux, pour vous permettre de les contrôler;

40° Enfin, ils ne vous demandent jamais de salaire ,

et vous permet de constater tout ce que vous voudrez.

Est-il bien doué ? Avant de vous quitter, il va mettre le comble à votre étonnement : il se place dans un endroit bien en vue, dans la salle où chacun l’observe, il fait face à l’assistance et gravement se croise les bras sur la poitrine; son visage rayonne, ses yeux s’allument d’un feu sombre, puis, doucement, doucement, il quitte terre et s’élève plus ou moins haut, parfois à plusieurs pieds du sol et même jusqu’au plafond !

La séance terminée, le charmeur adresse, sur un ton calme, ses adieux emphatiques à la société, ne demande aucun salaire, reçoit l’aumône qu’on lui offre et part sans dire merci, comme c’est sa coutume.

Tels sont, en résumé, les récits des voyageurs français ou anglais qui ont visité l’Inde.

Lorsqu’on questionne les fakirs sur ces phénomènes, ils répondent qu’ils sont produits par les esprits . « Les esprits, disent-ils, qui sont les âmes

se bornant à accepter l'aumône que vous leur offrez pour le temple dont ils dépendent.

Pendant les longues années que j’ai sillonné l'Inde en tous sens, je puis affirmer n’avoir jamais vu un seul fakir qui ait cherché à éluder une seule de ces prescriptions. » (Louis Jacolliot. — Le Spiritisme dans le monde . Paris, 1879.)

de nos ancêtres (Pitris), se servent de nous comme d’un instrument ; nous leur prêtons f notre fluide naturel pour le combiner avec le leur, et, par ce mélange, il se constitue un v corps fluidique , à l’aide duquel ils agissent sur la matière ainsi que vous l’avez vu. »

Comme les médiums, les fakirs prétendent obtenir des phénomènes Rapports ; nous aurons l’occasion d’en parler plus loin.

De même que les médiums (nous l’avons vu plus haut), ils produisent l 'écriture directe, la lévitation ou enlèvement de corps pesants et même de corps humains; ils ont également la prétention de provoquer des apparitions de fantômes, de corps fluidiqiœs, etc. En somme, leur langage traduit littéralement celui de nos spirites parisiens.

Les livres de M. Jacolliot contiennent des récits de séances de fakirisme identiques (à l’intensité et au décors près) à ceux qu’on trouve dans les journaux spirites d’Europe et du Nouveau Monde. Les extraits que nous citerons permettront au lecteur de comparer.

11 est cependant un... (quel nom donner à cela?) mettons une assertion... Donc, il est une assertion soutenue par les fakirs et que nous n’avons pas rencontrée dans les journaux et les livres spirites, c’est celle-ci : d’après ce que prétendent les fakirs, ils pourraient, à l’aide

du magnétisme, de leurs mentrams (incantations), etc., déterminer l'accélération de la végétation des plantes 1 ; mais nous préférons, à ce sujet, laisser la parole à M. Jacolliot et citer textuellement le passage suivant de son ouvrage sur le Spiritisme dans le monde :

« Au nombre des prétentions les plus extraordinaires des fakirs, est celle d’influer d’une manière directe sur la végétation des plantes et de pouvoir accélérer de telle sorte leur croissance, qu’elles puissent en quelques heures atteindre un résultat qui demande ordinairement de longs mois, plusieurs années même de culture.

J’avais vu, nombre de fois déjà, les charmeurs de passage répéter ce phénomène; mais comme je ne voyais là qu’une supercherie très réussie, j’avais négligé de noter exactement les circonstances dans lesquelles le fait s’était produit.

Quelque fantastique que fût la chose, je résolus, puisque j’étais en train, de faire reproduire par Covindasamy 2 , dont la force était réellement merveilleuse, tous les phénomènes que j’avais déjà vu accomplir par divers, d’expérimenter avec lui ce fait absurde mais curieux, et d’exercer une telle surveillance sur chacun de ses actes, qu’il ne pût en soustraire aucun à mon attention.

1 Hue. — Souvenir d'an voyage dans la Tartarie et le Thibet, loc . cit ., raconte des faits (?) semblables.

2 Un fakir que Fauteur rencontra à Ronarès.

Il devait me donner encore deux heures d’expériences en pleine lumière — de trois à cinq — avant la grande séance de nuit. Je me décidai à les consacrer à cet examen.

Le fakir ne se doutait de rien, et je crus fortement le surprendre, lorsqu’à son arrivée je lui fis part de mes intentions. — Je suis à tes ordres, me dit-il avec sa simplicité ordinaire.

Je fus un peu déconcerté par cette assurance, cependant je repris aussitôt :

— Me laisseras-tu choisir la terre, le vase et la graine que tu vas faire pousser devant moi?

— Le vase et la graine, oui!... mais la terre doit être prise dans un nid de carias.

Ces petites fourmis blanches qui construisent, pour s’y abriter, des monticules qui atteignent souvent une hauteur de huit à dix mètres, sont fort communes dans l'Inde et rien n’était plus facile que de se procurer un peu de cette terre qu’elles gâchent fort proprement pour édifier leurs asiles.

J’ordonnai à mon cansama 4 d’aller en chercher un plein vase à fleurs d’une grandeur ordinaire et de m’apporter en même temps quelques graines de différentes espèces.

Le fakir le pria d'écraser entre deux pierres la terre qu’il ne pourrait arracher que par morceaux presque aussi durs que des débris de démolition.

La recommandation était bonne ; nous n’aurions

1 Serviteur hindou.

pu, en effet, nous livrer à cette operation au milieu des appartements.

Moins d’un quart d’heure après, mon domestique était de retour apportant les objets demandés ; je les lui pris des mains et le renvoyai, ne voulant pas le laisser communiquer avec Govindasamy.

Je remis à ce dernier le vase plein d’une terre blanchâtre, qui devait être entièrement saturée de cette liqueur laiteuse que les carias secrétent sur chaque parcelle infime de terre dont ils se servent pour élever leurs monuments.

Il la délaya lentement avec un peu d’eau, en marmolant des mentrams dont les paroles n’arrivaient pas jusqu’à moi.

Lorsque le fakir jugea qu’elle était convenablement préparée, il.me pria de lui donner la graine que j'avais choisie, ainsi que quelques coudées d’une étoffe blanche quelconque. Je pris au hasard une graine de papayer, parmi celles que mon cansama m’avait apportées, et avant de la lui remettre je lui demandai s'il m'autorisait à la marquer. Sur sa réponse affirmative, j’entaillai légèrement la pellicule de la graine assez semblable à un pépin de courge, moins la couleur qui était d’un brun très foncé, et la lui donnai avec quelques mètres de mousseline à moustiquaire.

— Je vais bientôt dormir du sommeil des esprits, me dit Govindasamy ; jure-moi de ne toucher ni à ma personne, ni au vase.

Je le lui promis.

LE SPIKITISME

Il planta alors la graine dans la terre, qu’il avait amenée à l’état de boue liquide, puis enfonçant son bâton à sept nœuds — signe d’initiation qui ne le quittait jamais — dans un des coins du vase, il s’en servit comme d’un support, sur lequel il étendit la pièce de mousseline que je venais de lui donner. Après avoir ainsi caché l’objet sur lequel il allait opérer, il s’accroupit, étendit les deux mains horizontalement au-dessus de l’appareil, et tomba peu à peu dans un état complet de catalepsie.

J’avais promis de ne point le toucher, et j’ignorais tout d’abord si cette situation était réelle ou simulée, mais lorsqu’au bout d’une demi-heure je vis qu’il n’avait pas fait un mouvement, je fus forcé de me rendre à l’évidence, aucun homme éveillé, quelle que soit sa force, étant capable de tenir pendant dix minutes seulement les deux bras étendus horizontalement devant lui.

Une heure s’écoula ainsi sans que le plus petit jeu de muscles vint déceler la vie... Presque entièrement nu, le corps luisant et bruni par la chaleur, l’œil ' ouvert et fixe, le fakir ressemblait à une statue de bronze dans une pose d’évocation mystique.

Je m’étais d’abord placé en face de lui pour ne rien perdre de la scène, mais bientôt je ne pus supporter ses regards, qui, quoique à demi éteints, me | paraissaient chargés d’effluves magnétiques... A un moment donné, il me sembla que tout commençait à tourner autour de moi, le fakir lui-même me paraissait entrer en danse... Pour échapper à cette halluci-

es sens, produite sans aucun doute par la tension trop grande de mes regards sur un même objet, je me levai, et sans perdre de vue Govindasamy, toujours aussi immobile qu’un cadavre, je fus m’asseoir à l’extrémité de la terrasse, portant alterativement mon attention sur le cours du Gange et sur le fakir pour échapper ainsi à une influence directe et trop prolongée.

Il y avait deux heures que j’attendais ; le soleil commençait à baisser rapidement à l’horizon, lorsqu’un léger soupir me fit tressaillir ; le fakir étai ( revenu à lui.

Il me fit signe d’approcher et, enlevant la mousseline qui voilait le vase, me montra, fraîche et verte, une jeune tige de papayer ayant à peu près vingt centimètres de hauteur. Devinant ma pensée, Govindasamy enfonça ses doigts dans la terre, qui, pendant l’opération, avaitperdu presque toute son humidité et, retirant délicatement la jeune plante, il me montra sur une des deux pellicules, qui adhéra encore aux racines, l’entaille que j’avais faite de heures auparavant.

Etait-ce la môme graine et la meme entaille? Je n’ai qu’une chose à répondre. Je ne me suis ape d’aucune substitution ; le fakir n’était point sorti de la terrasse. Je ne l’avais pas perdu des yeux. Il rait en venant ce que j’allais lui demander. Il ne pouvait cacher une plante sous ses vêtements, puisqu’il était presque entièrement nu, et dans tous les cas, comment aurait-il pu prévoir d’avance que j

choisirais une graine de papayer au milieu de trente espèces différentes que le cansama m’avait apportées.

Je ne puis, on le conçoit, rien affirmer de plus sur un pareil fait. Il est des cas où la raison ne se rend pas, même en présence de phénomènes que les sens n'ont pu prendre en flagrant délit de tromperie.

Après avoir joui quelques instants de mon étonnement, le fakir me dit avec un mouvement d’orgueil qu’il dissimulait peu :

— Si je continuais les évocations, dans huit / jours le papayer aurait des fleurs et dans quinze des fruits ».

Bien entendu, nous n’engageons en rien notre responsabilité sur tout ce qui précède, nous reproduisons, mais nous ne garantissons que ce qui est exposé dans nos propres expériences.

Nous restons fidèles à notre principe « de ne croire que ce qui est démontré ».

Voyons maintenant ce que devient le merveilleux en Europe .

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