‹ Le Spiritisme (fakirisme occidental)Chapitre 15 sur 43 · III · texte numérisé non relu

III

Le moment nous semble venu de jeter un coup d’œil sur l’état actuel du spiritisme et de rechercher les documents, les phénomènes sur lesquels il s’appuie aujourd’hui. Comment, se dira-t-on, pareille superstition subsiste-t-elle encore à la fin du xix e siècle, au moment où la science semble être arrivée à son apogée, à l’époque où s’épanouissent les résultats si féconds des découvertes titanesque de la vapeur et de l’électricité, pour ne parler que de celles-là. C’est également le raisonnement que nous nous sommes fait, tout d’abord, lorsque nous nous sommes mis en tête d’étudier le spiritisme et ses phénomènes avec l’idée que nous allions mettre la main sur une grosse mystification. Si notre

opinion ne s’est pas modifiée jusqu’àprésent en ce qui concerne les doctrines des spirites, il en est autrement pour ce qui est des phénomènes leur servant de base. Nous sommes obligé, en effet, d’avouer qu’il se produit des faits que chacun de nous pourra vérifier quand il le voudra, et que ces faits, surnaturels en apparence, ne peuvent être expliqués à l’aide de nos connaissances actuelles. Tout expérimentateur sincère, voulant sérieusement voir, se convaincra en peu de temps qu’un vaste champ de la physiologie et de la physique nous reste à étudier et que nous sommes loin de connaître toutes les forces delà nature. Nous sommes certain que la voie où la médecine officielle est entrée depuis quelque temps avec l’école de la Salpêtrière ne fait que s’ouvrir et le chemin qu’a pris M. Charcot, après Braid et plusieurs autres, le conduira, lui ou ses élèves, plus loin qu’il ne le supposait, sans doute, tout d’abord.

Il est donc compréhensible qu’en présence de phénomènes inexpliqués et dûment constatés certaines imaginations soient parties de l’avant et se soient crues en relation avec les esprits de l’autre monde. Toutes nos connaissances en physique, en chimie, en biologie, en toutes sortes de sciences enfin, sont incapables de nous renseigner en quoi que ce soit sur ce qui

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ressortît au devenir de l’intelligence humaine a pire s la mort ; elles ne sont donc pas une barrière infranchissable aux superstitions. Au fait, ce qui le prouve c’est que toutes nos sciences exactes sont enseignées dans les séminaires de plusieurs religions et qu’à elles seules elles n'ébranlent pas à fond les convictions imposées par la foi.

On peut donc s’expliquer l’extension croissante du spiritisme par ce fait qu’aucune religion n’est capable de produire les « miracles » qui sont la propriété et le moyen de propagande de cette doctrine nouvelle. C’est du spiritisme surtout qu’on peut dire qu'il fait de la propagande par le fait.

Maintenant, procédons par hypothèses et supposons pour un instant que la doctrine déduite des faits dits spiritualistes soit juste, y aura-t-il une puissance au monde capable d’empêcher que cela soit? La vérité n’cst-elle pas au-dessus de tout? C’est encore à la science qu’il appartiendrait d’en réglementer les pratiques.

Mais avant que le bien fondé de la doclrine spirite nous soit démontré, tâchons de nous rendre compte de ses progrès incessants. Car, il n’y a pas à en douter, elle s’étend chaque jour aussi bien dans les classes peu éclairées, où prédominent les intelligences simples, que dans les classes élevées, où se rencontrent les esprits les mieux cul-

tivés. On peut le dire sans crainte d’être démenti par les faits : le catholicisme souffrira plus par le spiritisme que par le matérialisme. Que de personnes nous connaissons, dont les convictions religieuses ont failli devant les faits spirites après avoir longtemps résisté aux raisonnements scientifiques !

Encore une fois, faisons notre examen de conscience et demandons-nous si c’est œuvre pie et digne de la science que de tenter de semblables recherches. En y réfléchissant bien, nous ne voyons pas en quoi nous serions blâmable, mais nous comprenons le danger inhérent à ce genre d’études. D’avance, nous sommes sûr de l’approbation des véritables savants et nous avons conscience du service que nous rendons à ceux qui n'ont pas de prétentions à tout connaître. Mais nous nous sentons gêné devant la foule des demi-savants dont se compose en partie le monde : en voilà qui sont difficiles à contenter et prompts à traîner leur prochain aux Gémonies ! Comme il a raison le poète hindou 1 quand il dit :

« On dirige facilement l’ignorant,

« Pins facilement encore PJhomme instruit;

« Mais celai qui n'a qu’une demi-science,

« Brahma lui-même ne le dirigerait point ».

1 Von Bolilen, Bhailriharïs Sprüche, Hambourg, 1S3o ; cl Leblois, loc. cit.

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Impavidum ferient ruinæ ! repoussons de vains scrupules et ne nous laissons point détourner de notre but : la recherche de la vérité.

Les hommes simples et peu instruits devenus spirites sont bien excusables, car des écrivains populaires les ont poussés dans cette voie.

Ainsi M. Eugène Bonnemère a écrit : « J’ai ri « comme tout le monde du spiritisme, mais ce que « je prenais pour le rire de Voltaire n’était que le .« rire de l’idiot, beaucoup plus commun que le « premier 1 ».

Maurice La Châtre 2 s’exprime ainsi : « La doc- « trine spirite renferme en elle les éléments d’une « transformation dans les idées, à ce titre elle « mérite l’attention de tous les hommes de pro- « grès. Son influence, s’étendant déjà sur tous « les pays civilisés, donne à son fondateur une « importance considérable, et tout fait prévoir « que, dans un avenir peut-être prochain, Allan « Kardec sera posé comme l’un des réformateurs « du xix® siècle ».

IN’est-ce pas encore un écrivain en vogue, M. Charles Lomon, auteur de Jean Dacier, qui a

1 E. Bonnemère. — L'âme et 'ses manifestations — Le Roman de l'avenir , etc.

2 Dictionnaire.

écrit : « Il faut reconnaître que l’hypothèse spi- « rite a pris le dessus aux yeux de l’immense « majorité des hommes intelligents et de bonne « foi » 1 .

M. Victor Meunier, rédacteur du journal le Rappel pour la partie scientifique, n’a-t-il pas dit quelque part que « le spiritisme pousse dru comme une forêt sur les ruines du matérialisme agonisant? » 2 3

Un autre rédacteur du Rappel s , le rédacteur en chef lui-même, M. Auguste Vacquerie, a « commis » quelque chose de bien plus grave que de dire « Je crois aux esprits frappeurs d’Amérique, attestés par quatorze mille signatures». (Allusion aune pétition adressée aux pouvoirs fédéraux.) Il a conversé avec les tables et, circonstance aggravante. Il l’a écrit. Il l’a même fait d'une manière trop élégante, trop originale pour que nous privions nos lecteurs du passage de ses Miettes de l’histoire où il raconte le fait toutaulong. Parlant d’une visite queM mo de Girardin rendit à Victor Hugo dans sa maison d’exil à Jersey, où se trouvait également M. Vacquerie, Cet écrivain nous raconte que M me de Girardin

1 In Anti-matérialiste .

2 Rappel, 4865.

3 Auguste Vacquerie. — Les Miettes de l’histoire* Paris,

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importa du continent la mode, nouvelle alors, de faire parler les tables.

Etait-ce sa mort 1 prochaine, dit-il, qui l’avait tournée vers la vie extra-terrestre? Elle était très préoccupée des tables parlantes,son premier mot lut si j’y croyais. Elle y croyait fermement, quant à elle, et passait ses soirées à évoquer les morts. Sa préoccupation se réflétait, à son insu, jusque dans son travail; le sujet de la Joie fait peur, n’est-ce pas un mort qui revient? Elle voulait absolument qu’on crût avec elle, et le jour même de son arrivée, on eut de la peine à lui faire attendre la fin du dîner; elle se leva dès le dessert et entraîna un des convives dans le parlour où ils tourmentèrent une table, qui resta muette. Elle rejeta la faute sur la table dont la forme carrée contrariait le fluide. Le lendemain, elle alla acheter elle-même, dans un magasin de jouets d’enfants, une petite table ronde à un seul pied terminé par trois, griffes, qu’elle mit sur la grande et qui ne s’anima pas plus que la grande. Elle ne se découragea pas et dit que les esprits n’étaient pas des chevaux de fiacre~ qui attendaient patiemment le bourgeois, mais des êtres libres et volontaires qui ne venaient qu’à leur heure. Le lendemain, même expérience et même silence. Elle s’obstina, la table s’entêta. Elle avait une telle ardeur de propagande qu’un jour, dînant chez des Jersiais, elle leur fit interroger un

1 M me de Girardin se savait très malade.

guéridon, qui prouva son intelligence en ne répondant pas à des Jersiais. Ces insuccès répétés ne l’ébranlèrent pas ; elle resta calme, confiante, souriante, indulgente à l’incrédulité; l’avanl-veille de son départ, elle nous pria de lui accorder, pour son adieu, une dernière tentative. Je n’avais pas assisté aux tentatives précédentes; je ne croyais pas au phénomène et je ne voulais pas y croire. Je pe suis pas de ceux qui font mauvais visage aux nouveautés, mais celle-là renait mal son temps et détournait Paris de pensées que je trouvais au moins plus urgentes. J’avais donc protesté par mon abstention. Cette fois, je ne pus pas refuser de venir à la dernière épreuve, mais j’y vins avec la ferme résolution de ne croire que ce qui serait trop prouvé.

M rae de Girardin et un des assistants, celui qui voulut, mirent leurs mains sur la petite table. Pendant un quart d’heure, rien, mais nous avions promis d’ètre patients; cinq minutes après on entendit un gcr craquement du bois; ce pouvait être l’effet ’une pression involontaire des mains fatiguées ; mais bientôt ce craquement se répéta et puis une agitation e. Tout à coup une des griffes du pied se soua, M mc de Girardin dit : — Y a-t-il quelqu’un? S’il y a quelqu’un et qu’il veuille nous parler, qu’il frappe un coup. La griffe retomba avec un bruit sec. — Il y a quelqu’un ! s’écria M mc de Girardin ; faites vos questions.

On fit des questions, et la table répondit. La nse était brève, un ou deux mots au plus, hési-

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tante, indécise, quelquefois inintelligible. Etaient-ce nous qui ne la comprenions pas ? Le mode de traduction des réponses prêtait à l’erreur; voici comment on procédait : on nommait une lettre de l’alphabet, a, b, c, etc., à chaque coup de pied de la table; quand la table s’arrêtait, on marquaitladernière lettre nommée. Mais souvent la table ne s’arrêtait pas nettement sur une lettre, on se trompait, on notait la précédenie ou la suivante; l’inexpérience sans mêlant, et M mo de Girardin intervenant le moins possible pour que le résultat fût moins suspect, tout s’embrouillait. A Paris, M mo de Girardin employait, nous avait-elle dit, un procédé plus sûr et plus expéditif; elle avait fait faire exprès une table avec un alphabet à cadran et une aiguille qui désignait elle-même la lettre. — Malgré l’imperfection du moyen, la table, parmi des réponses troubles, en fit qui me frappèrent.

Je n’avaisencore été que témoin ; il fallut être acteur à mon tour; j’étais si peu convaincu, que je traitai le miracle comme un âne savant à qui l’on fait deviner « la fille la plus sage de la société » ; je dis à la table : « Devinelemot que je pense. » Pour surveiller la réponse de plus près, je me mis à la table moi-même avec M mc de Girardin. La table dit un mot; c’était le mien. Macoriacitén’en fut pas entamée. Je me dis que le hasard avait pu souffler le mot à M me de Girardin, et M m0 de Girardin le souffler à la.table; il m’était arrivé à moi-même, au bal de l'Opéra, de dire à une femme en domino que je la connaissais et, comme elle me demandait son nom de baptême, de dire au

hasard un nom qui s’était trouvé le vrai; sans même invoquer le hasard, j’avais très bien pu au passage des lettres du mot, avoir, malgré moi, dans les yeux ou dans les doigts un tressaillement qui les avait dénoncées. Je recommençai l’épreuve; mais, pour être certain de ne trahir le passage des lettres, ni par une pression machinale ni par un regard involontaire, je quittai la table et je lui demandai, nonle mot que je pensais, mais sa traduction. La table dit : «Tu veux dire souffrance ». Je pensais amour .

Je ne fus pas encore persuadé. En supposant qu’on aidât la table, la souffrance est tellement le fond de tout, que la traduction pouvait s’appliquer à n’importe quel mot que j’aurais pensé. Souffrance aurait traduit grandeur, maternité, poésie, patriotisme, etc., aussi bien qu 'amour. Je pouvais donc encore être dupe, à la seule condition que M me de Girardin, si sérieuse, si généreuse, si amie, mourante, eût passé la mer pour mystifier des proscrits.

Bien des impossibles étaient croyables avant celuilà; mais j’étais déterminé à douter jusqu’à l’injure. D’autres interrogèrent la table et lui-firent deviner leur pensée ou des incidents connus d’eux seuls ; soudain, elle sembla s’impatienter de ces questions puériles; elle refusa de répondre et cependant elle continua de s’agiter comme si elle avait quelque chose à dire. Son mouvement devint brusque et volontaire comme un ordre : — Est-ce toujours le même esprit qui est là? demanda M mo de Girardin. La table frappa deux coups, ce qui dans le langage convenu

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signifiait non. — Qui est-u; toi? La table répondit le nom d’une morte, vivante dans tous ceux qui étaient, là.

Ici, la défiance renonçait; personne n’aurait eu le cœur ni le front de se faire devant nous un tréteau de cette tombe. Une mystification était déjà bien difficile à admettre, mais une infamie! Le soupçon se serait méprisé lui-même. Le frère questionna la sœur qui sortait de la mort pour consoler l’exil; la mère pleurait, une inexprimable émotion étreignait toutes les poitrines; je sentais distinctement la présence de celle qu’avait arrachée le dur coup de vent. Où était, elle? nous aimait-elle toujours? était-elle heureuse? Elle répondait à toutes les questions ou répondait qu’il lui était interdit de répondre. La nuit s’écoulait et nous restions là, l’âme clouée sur l’invisible apparition. Enfin, elle nous dit : Adieu, et la table nebougeaplus.

Le jour se levait, je montai dans ma chambre, et avant de me coucher, j’écrivis ce qui venait de se passer, comme si ces choses-là pouvaient être oubliées ! Le lendemain, M me de Girardin n’eut plus besoin de me solliciter, c’est moi qui l’entraînai vers la table. La nuit encore y passa. M mo de Girardin partait au jour, je l’accompagnai au bateau et, lorsqu’on lâcha les amarres, elle me cria : «Au revoir! » Je ne l’ai pas revue. Mais je la reverrai.

Elle revint en France faire son reste de vie terrestre. Depuis quelques années, son salon était bien différent de ce qu’il avait été. Ses vrais amis n’étaient plus là. Les uns étaient hors de France, comme Victor Hugo; les autresplus loin, commeBalzac; les autresplusloin,

éncore, comme Lamartine. Elle avait bien encore tous les ducs et tous les ambassadeurs qu’elle voulait, mais la révolution de Février ne lui avait pas laissé toute sa foi à l’importance des titres et des fonctions, et les princes ne la consolaient pas des écrivains. Elle remplaçait mieux les absents en restant seule, avec un ou deux amis et sa table. Les morts accouraient à son évocation; elle avait ainsi des soirées qui valaient bien ses meilleures d’autrefois et où les génies étaient suppléés par les esprits. Ses invités de maintenant étaient Sedaine, M mo de Sévigné, Sapho, Molière, Shakespeare. C’est parmi eux qu’elle est morte. Elle est partie sans résistance et sans tristesse; cette vie de la mort lui avait enlevé toute inquiétude. Chose touchante, que, pour adoucir à cette noble femme le rude passage, ces grands morts soient venus la chercher !

Le départ de M mo de Girardin ne ralentit pas mon élan vers les tables. Je me précipitai éperdument dans cette grande curiosité de la mort entr’ouverte.

Je n’attendais plus le soir ; dès midi, je commençais, et je ne finissais que le matin; je m’interrompais tout au plus pour dîner. Personnellement, je n’avais aucune action sur la table, et je ne la touchais pas, mais je l’interrogeais. Le mode de communication était toujours le même et je m’y étais fait. M mo de Girardin m’envoya de Paris deux tables : une petite dont un pied était un crayon qui devait écrire et dessiner; elle fut essayée une ou deux fois, dessina médiocrement et écrivit mal ; l’autre était plus

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grande ; c’était une table à cadran d’alphabet, dont une aiguille marquait les lettres; elle fut rejetée également après un essai qui n’avait pas réussi, et je m’en tins définitivement au procédé primitif, lequel, simplifié par l’habitude et par quelques abréviations convenues, eut bientôt toute la rapidité désirable. Je causais couramment avec la table ; le bruit de la mer se mêlait à ces dialogues, dont le mystère s’augmentait de l’hiver, de la nuit, de la tempête, de l’isolement. Ce n’était plus des mots que répondait la table, mais des phrases et des pages. Elle était, le plus souvent, grave et magistrale, mais, par moments, spirituelle et même comique. Elle avait des accès de colère; je me suis fait insulter plus d’une fois pour lui avoir parlé avec irrévérence, et j’avoue que je n’étais pas très tranquille avant d’avoir obtenu mon pardon. Elle avait des exigences ; elle choisissait son interlocuteur, elle voulait être interrogée en vers, et on lui obéissait, et alors elle répondait elle-même en vers. Toutes ces conversations ont été recueillies, non plus au sortir de la séance, mais sur place et sous la dictée de la table; elles seront publiées un jour et proposeront un problème impérieux à toutes les intelligences avides de vérités nouvelles.

Si l’on me demandait ma solution, j’hésiterais. Je n’aurais pas hésité à Jersey, j’aurais affirmé la présence des esprits. Ce n’est pas le regard de Paris qui me retient; je sais tout le respect qu’on doit à l’opinion du Paris actuel, de ce Paris si sensé, si pratique et si positif qui ne croit, lui, qu’au maillot des dan-

seuses et au carnet des agents de change. Mais son haussement d’épaules ne me ferait pas baisser la voix. Je suis même heureux d’avoir à lui dire que, quant à l’existence de ce qu’on appelle les esprits, je n’en doute pas; je n’ai jamais eu cette fatuité de race qui décrète que l’échelle des êtres s’arrête à l’homme; je suis persuadé que nous avons au moins autant d’échelons sur le front que sous les pieds et je crois aussi fermement aux esprits qu’aux onagres. Leur existence admise, leur intervention n’est plus qu’un détail; pourquoi ne pourraient-ils pas communiquer avec l’homme par un moyen quelconque, et pourquoi ce moyen ne serait-il pas une table ? Des êtres immatériels ne peuvent faire mouvoir la matière; mais qui vous dit que ce soient des êtres' immatériels? Ils peuvent avoir un corps aussi, plus | subtil que le nôtre et insaisissable à notre regard, comme la lumière l’est à notre toucher. Il est vraisemblable qu’entre l’état humain et l’étatimmatériel, s’il existe, il y a des transitions. Le mort succède au vivant comme l’homme à l’animal. L’animal est un homme avec moins d’âme, l'homme çst un animal en équilibre, le mort est un homme avec moins de matière, mais il lui en reste. Je n’ai donc pas d’objection raisonnée contre la réalité du phénomène des tables.

Mais neuf ans ont passé sur cela. J’interrompis, après quelques mois, ma conversation quotidienne, à cause d’un ami dont la raison mal solide ne résista pas à ces souffles de l’inconnu. Je n’ai pas relu depuis ces cahiers où dorment ces paroles qui m’ont si pro-

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fondement remué. Je ne suis plus à Jersey, sur ce rocher perdu dans les vagues, où, expatrié, arraché du sol, hors de l’existence, mort vivant moi-même, la vie des morts ne m’étonnait pas à rencontrer. Et la certitude est si peu naturelle à l’homme qu’on doute même des choses qu’on a vues de ses yeux et touchées de ses mains.

J’ai toujours trouvé saint Thomas bien crédule.

D’autres écrivains, parmi les plus illustres, ont, dans leurs œuvres, poétisé l’idée spirite en faisant des récits imaginaires d’entretiens éthérés entre les vivants et les âmes des morts. Théophile Gautier a écrit un livre admirable : Spirite dont la trame est empruntée évidemment aux doctrines spirites. Le grand historien Michelet est aussi un exemple de ce que nous avançons, il n’y a pour s’en convaincre qu’à lire son livre : VAmour.

Enfin, notre grand poète, Victor Hugo, a donné également son avis sur le spiritisme : cc La table « tournante et parlante, a-t-il dit, a été fort rail- « lée; parlons net : cette raillerie est sansportée. « Il est du devoir étroit de la science de sonder « tous les phénomènes. Eviter le phénomène « spirite, lui faire banqueroute de l’attention, « c’est faire banqueroute à la vérité » * é

1 Les Génies (Shakespeare).

Comment, en présence de tels témoignages, s’étonner des progrès du spiritisme ?

$ous voudrions bien pouvoir abréger ce volume et ne pas insérer tout au long des extraits aussi étendus que ceux qui précèdent, mais en ce moment nous n’écrivons pas un roman: nous examinons un dossier, celui du spiritisme, et nous sommes obligé d’en faire passer les pièces sous les yeux du lecteur. Aussi bien, demanderons-nous la permission de faire encore quelques emprunts aux littérateurs, c’est-à-dire aux propagateurs du spiritisme les plus en vue. Ainsi, M. Eugène Nus, écrivain fort distingué que nous avons déjà eu le plaisir de citer, raconte, dans ses Choses de Vautre monde , que lui et plusieurs de ses amis qu’il nomme, se livraient en l’an 18 53 aux charmes de la typtologie 1 .

Chez M. Nus, les « communications » étaient données au moyen de coups alphabétiques frappés par une table se soulevant sur ses pieds comme celle de M me de Girardin. Certains de ces messages (comme on dit encore) expliquent parfaitement l’empressement qu’a mis l’Église à lancer l’anathème contre ces pratiques ; en voici un, pris au hasard :

« La Religion nouvelle », dit la table qui

1 Du grec tvVtw, je frappe.

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parle évidemment du spiritualisme expérimental, cc transformera les croûtes du vieux monde câ- « tholiquc, déjà ébranlées par les coups du « protestantisme , de la philosophie et de la « science ! »

Comment! nous diront ceux qui en sont encore à se demander si ces choses ne sont pas d’indignes plaisanteries, comment, c’est une table qui a dicté cela? Eh bien, oui, très honoré lecteur, il paraît qu’il en est ainsi, et nous serions comme ces hommes dont parle « le divin » Platon *, qui, enfermés depuis leur naissance dans une caverne obscure, ne savaient pas ce qu’était la lumière. L’un d’eux ayant tenté une petite excursion au dehors, fut d’abord aveuglé : n'ayant aucune idée du phénomène lumière, il ne comprenait pas; puis peu à peu, il se rendit compte (tout comme nousmême et tous ceux qui ont voulu savoir à quoi s’en tenir). Après avoir contemplé la nature extérieure, il rentra dans la caverne pour faire part de la bonne nouvelle à ses « co-troglodytes » ; mais là, on ne voulut pas le croire, on le traita de fou; ses compagnons furent très en colère de voir un insensé venir leur dire des choses prétendues

1 République, L. VII. Nous n'avons pas traduit d'une façon bien littérale, mais le fond est le même.

nouvelles et si peu conformes à leurs « connaissances acquises », à leurs respectables préjugés et se gardèrent bien de l’imiter, c’est-à-dire d’aller constater la lumière, de peur de devenir fous comme lui.

Donc, M. Nus obtint des « communications »

fort curieuses. Citons encore une d’elles ; c’est une définition de la mort qui a sa valeur, si elle vient réellement de quelqu’un bien placé pour savoir à quoi s’en tenir :

La mort n est pas la tombe humaine . Elle borne la forme de l’être matériel; fin de l’individu, elle dégage l’élément immatériel . — La mort initie l'âme à une nouvelle existence . Fiez-vous à ime destinée gui sera votre ouvrage !

Une série de communications analogues que nous trouvons dans le même ouvrage offre ce côté très curieux de présenter des définitions rédigées en douze mots. Ces douze mots tombaient rapides comme la flèche sur la demande des personnes présentes et nous croyons fermement M. Nus quand il dit qu’il est impossible à un mortel ordinaire d’arriver au même résultat dans le même temps. Ainsi, non seulement le cerveau ne servirait pas à sécréter la pensée, comme le veut l’école matérialiste, mais encore il nous empêcherait de penser, si nous en croyons les

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esprits ! Citons quelques-unes de ces définitions en douze mots.

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