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CHAPITRE II

Nous avons vu précédemment que la question du spiritualisme expérimental a été traitée de différentes façons par les savants. Ceux qui ont bien voulu se donner la peine d’examiner les choses de près et ne se sont pas laissé décourager, dès le début de leurs recherches, par un insuccès ou toute autre cause, ont constaté des faits analogues aux nôtres et ont affirmé leur existence.

Les savants qui, au contraire, n’ont abordé l’étude des phénomènes en question qu’avec des idées préconçues et s’en sont tenus aux expériences peu satisfaisantes qu’ils ont faites tout d’abord; ceux qui, même sans rien observer du tout, se sont contentés d’emprunter à d’autres

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une opinion conforme à leurs propres idées, et ont écrit que les phénomènes, dits spiritualistes, n’existent pas, ou, ce qui, dans le fond, revient au même, qu’ils sont le produit exclusif de la fraude, ont été bien imprudents, et nous devons leur demander compte de leur attitude.

Si les faits annoncés étaient faux, il fallait démasquer leur fausseté par de sérieuses démonstrations et ne pas s’en tenir à des à peu près; dans ce cas, le manquement aux règles scientifiques froissait leJfcprincipes de la méthode expérimentale, il est vrai; mais les conséquences do cet oubli de la bonne ligne ne sont pas graves.

Il en est autrement, si, comme nous le croyons, l'existence, la réalité, de ces mêmes faits est prouvée. Il ne faut pas se le dissimuler, leur portée estimmense, et tout en faisant ses réserves, tout en n’avançant sur le terrain qu’à pas comptés, avec toute la prudence d’un explorateur qui cherche une voie sur un sol mouvant, il est bien permis de se demander — in petto — ce qu’il y a derrière ces phénomènes étranges, dont les manifestations troublantes vont tourmenter la science moderne plus que ne l’ont fait aucune des découvertes dont elle a eu à s’occuper jusqu’ici.

Alors,, ceux qui, revêtus d’un caractère scientifique, sont venus nous dire que ces faits n’étaient

pas, sont coupables de lèse-progrès et fauteurs d’obscurantisme.

Il est dit que Salomon aura encore longtemps raison et, aujourd'hui comme de son temps, il pourrait trouver qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil : les plus grandes découvertes faites dans notre monde moderne ont été, à leurs débuts, niées, rejetées, conspuées; les plus grands bienfaiteurs de l’humanité ont été bafoués, persécutés avant d’être sacrés grands hommes (quand ils le furent) après leur mort. Il était, nécessaire que la découverte (ou plutôt la redécouverte ) des faits exposés dans ce travail subît le même sort que toutes les autres, sans quoi nous ferions peut-être difficulté de lui accorder attention, quand son tour sera venu.

Il est certain que ces choses, nouvelles pour nous, vont nous obliger à penser et qu’elles reculent bien loin les limites de notre champ d’études de la physiologie psychologique. Nous voilà loin du sentier tracé par Schopenhauer et ceux de son école. Faut-il le regretter? Est-ce que nous devons considérer ce philosophe broyeur de noir comme l’apôtre infaillible de la vérité ? Que non pas ! Et du reste, ne nous a-t-il pas mis en garde contre lui-même? Ecoutons plutôt ses propres paroles redites par l’un de ses plus illustres disciples : « La vérité, a dit Schopenhauer,

n’est pas une courtisane sautant au cou de qui la dédaigne; au contraire, c’est une belle si fière, que même celui qui lui sacrifie tout ne peut être sur de la posséder. 1 » L’a-t-il possédée, lui?

Il est évident que les faits récents qui se sont produits dans l’ordre psychologique , à commencer par ceux de la suggestion, font singulièrement perdre du terrain aux métaphysiciens matérialistes . Mais est-ce à dire que les métaphysiciens spiritualistes y trouveraient leur compte ? Posons quelques questions :

Les phénomènes, dits spiritualistes, auraient-ils la prétention de nous donner la preuve matérielle de l’existence de l’âme ? Nous savons qu’un écrivain, M. Emile Zola, si nous avons bonne mémoire, a dit quelque part que, s’il y a un Dieu, la science le découvrira; mais le savant, aidé du fakirisme ou modem spiritualisme ce qui est tout un, dira-t-il un jour avec le poète : non omnis moriar (je ne mourrai pas tout entier!) en démontrant l’existence de l’âme humaine en même temps qu’il découvrira l’âme du monde ?

Nous avons montré que le spiritisme et le fakirisme n’étaient qu’une seule et même chose et que la base de la religion des brahmes de l’Inde

1 Buchner. Discours pour l’inauguration de la statue de Diderot. Paris.

était révocation des âmes des ancêtres et l’étude de phénomènes analogues à ceux qu’a publiés M. William Crookes et aux nôtres. Est-ce à dire encore que les prêtres de Brahma devront un jour prendre possession de nos églises chrétiennes pour en faire des pagodes consacrées au culte de l'humanité posthume? Non, non; nous avons foi dans la Science et nous croyons fermement qu'elle débarrassera à tout jamais l'humanité du parisitisme de toutes les espèces de brahmes, et que la religion, ou plutôt la morale devenue scientifique, sera représentée, un jour, par une section particulière dans les académies des sciences de l’avenir.

Qui sait si ce n'est pas par l’étude des phénomènes psychiques que nous arriverons à mettre en pratique le fameux TvtoOc aeaurov (connais-toi toi-même), qu’on nous prêche en vain depuis plusieurs milliers d’années, sans savoir au juste ce qu’il signifie?

N’importe! il y a des faits, ne nous lassons pas de le dire, des faits positifs, inéluctables ; Robert Hare et des centaines d’autres en ont apporté ; Russel Wallace, Boutlerow et Zôllner, après W. Crookes et la Société dialectique de Londres, en ont fourni à pleines mains; nous-même apportons notre contingent d’observations et d’expériences... Nous ne pouvons plus reculer,

les faits sont là qui nous pressent; nous avons beau nous débattre et dire : « Ce n’est pas possible»; ils nous répondent : « Non, cela est». Nous objectons un « mais », on nous réplique encore par un « fait », et, comme l’a dit Russel Wallace, « les faits (puisqu’il faut encore prononcer ce mot odieux à ceux qui ne veulent pas voir) « les faits » sont des choses opiniâtres ». En effet, on peut en plaisanter durant une séance d’académie; ils s'éclipsent pendant quelque temps; puis, un beau jour, ils reparaissent narquois, et ceux qui n’ont pas voulu les voir jadis, seront parfois enchantés de les découvrir demain. « Errare humanum est .»

Disons donc toute notre pensée : non, ces phénomènes surprenants, inexplicables par la comparaison avec le peu que nous savons, ne démontrent pas d’une manière absolue que Ja mort met en liberté le moi conscient persistant. Mais serrons-les de près, ces phénomènes, étudions, cherchons, expérimentons et, au bout de nos recherches, si nous trouvons quoi que ce soit, fussent des « esprits », proclamons-le.

Pour notre part, nous sommes bien décidé à ne pas laisser perdre une occasion de rechercher la vérité et de la faire connaître si, quoi qu’en pense Schopenhauer, nous avons le bonheur

de la posséder un jour. Tel est le devoir; et l'intérêt de l’humanité le commande.

L’exemple des brahmes est là pour nous enseigner qu’il y a plus de danger à cacher la vérité qu’à la faire connaître : ils ont voulu la garder pour eux, en la voilant sous la fiction, mais ils ont abruti le peuple; la fiction s’est tellement épaissie autour de la vérité qu’ils ne l’ont plus reconnue eux-mêmes, et qu'ils ont été atteints, enfin de compte, par l’abêtissement général, qui était leur œuvre.

Mais s’il est salutaire de faire connaître la vérité — avec tous les ménagements voulus : la joie fait peur— est-il bon que tout le monde se mêle de la chercher? Nous ne le croyons pas, en thèse générale, mais c’est surtout en matière de « psychisme expérimental » qu’il faut être prudent. Tout d’abord, dans l’intérêt de la vérité même, il ne faut pas que les premiers venus se mêlent d’étudier un sujet aussi délicat; mais c’est surtout pour les individus qu'il est nécessaire de déconseiller les pratiques du spiritualisme expérimental. Il faut, en effet, être fortement trempé et sûr de ses bons antécédents héréditaires au point de vue cérébral, si on ne veut pas voir sa raison ne plus revenir à la suite d’une « envolée », ou s’ébranler dans des dialogues troublants avec l’invisible. Cependant, nombre de familles

jouent avec ce feu de la folie, et des « évocations» se font journellement devant de jeunes entants, quand on ne les oblige pas, les pauvres ! à faire partie du « cercle magique ». De tout temps, depuis les brahmes jusqu’aux initiés de la kabale, tous les hommes qui se sont occupés de ces choses mystérieuses en ont formellement défendu la pratique à ceux que des épreuves sérieuses ne désignaient pas comme capables de résister aux émotions terribles qu elles peuvent causer.

Il est de notre devoir de signaler le péril inhérent aux expériences de psychisme avec lesquelles on joue cependant sans se douter du grand danger qu'elles font courir.

Mais il est désirable qu’une société se forme pour étudier cette « nouvelle branche de la physiologie psychologique », afin que nous sachions le plus tôt possible ce que nous devons penser sur ce sujet, dont la portée pourrait être bien haute. Nous ne craignons pas de le redire encore : rien n’intéresse autant l’humanité ; aussi faisons-nous appel aux bonnes volontés sérieuses, et de notre côté, nous nous mettons à la disposition des penseurs et des hommes d’initiative, disposés à jeter les bases d'une association dont les moyens d'investigation puiseront, dans la collectivité, une force puissante à plus d’un titre.

Les observations que nous avons faites dans les différents milieux où nous ont conduits les besoins de cette étude nous font désirer la formation d’une société comme celle dont nous parlons, car de ces observations il résulte ceci : c’est que si la lumière n'est pas faite bientôt sur les phénomènes mystérieux, mais parfaitement naturels selon nous, que nous avons étudiés, ils seront exploités; nous allons être envahis par un charlatanisme éhonté qui, malgré l’apparent septicisme de notre époque, mettra la crédulité publique en coupe réglée. Nous avons mille preuves de ce que nous avançons; il y a déjà un commencement d’exécution de cette honteuse exploitation qui promet de jolis résultats pour l’avenir, si les honnêtes gens ne s’en mêlent pas.

A l’œuvre donc! car il n’est plus permis de traiter par le persiilage et la raillerie faciles un sujet aussi grave. Il y a des faits positifs : la métaphysique ne peut rien contre eux, et lorsque nous entendons dire que ces faits ne sont pas possibles cela nous remet en mémoire la réflexion de Pascal sur le jugement de Rome, qui condamnait l’opinion de Galilée touchant le mouvement de la terre : « Ce ne sera pas cela qui prouvera quelle demeure en repos...

Tous les hommes ensemble ne l’empêcheraient

pas de tourner et ne s'empêcheraient pas de tourner avec elle ».

Lorsqu'un fait est, tous les hommes ensemble ne pourraient l'empêcher d’être.

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