CHAPITRE IV
LE SPIRITISME CHEZ LES INDIENS DE L’AMÉRIQUE DU NORD. — LA KABALE HÉBRAÏQUE
La plupart des auteurs qui ont écrit sur le spiritisme pour le défendre, se sont attachés à, rapporter d’anciennes légendes de maisons hantées, d’apparitions, de visions, etc., afin du montrer que les manifestations de ce qu’ils nom-) ment les esprits ont eu lieu chez tous les peuples, et dans tous les temps. Cela prouverait, selon ces écrivains, que les rapports entre les vivants et les morts sont bien authentiques, puisqu’ils ont été constatés et notés à des époques où Ton ignorait jusqu’au nom même du spiritisme.
Nous ne savons pas si cette argumentation possède une valeur quelconque aux yeux de cer-
laines personnes ; quant à nous, nous ne saurions accepter ces récits que comme des documents d’attente et nous ne croyons pas qu’on puisse jamais invoquer le plus grand nombre d’entre eux à titre de preuves irrésistibles de l’existence de l’âme humaine.
Quoi qu'il en soit, pour enlever à cet ouvrage ce qu’il pourrait présenter de trop aride s’il se contentait d’exposer des faits purement expérimentaux, nous pensons que le lecteur ne nous saura pas mauvais gré de rapporter quelquesuns de ces récits que nous donnons simplement à titre de curiosité.
Puisque nous avons déjà assisté à la naissance du spiritisme dans l’Amérique du Nord, nous ne quitterons pas ce pays sans avoir fait une courte excursion chez les autochtones du nouveau monde. On verra que les médiums sont remarquablement doués chez les Peaux-Rouges qui représentent peut-être, d’après des données toutes récentes sur l’histoire de la planète Terre,
I les débris d’une très ancienne race autrefois prépondérante sur notre globe.
Est-ce le voisinage des Peaux-Rouges qui détermina l’apparition des phénomènes que nous avons relatés plus haut ? C’est une cause qu’il nous paraît oiseux de rechercher. |
Nous empruntons au très intéressant ou-
vrage de M. Eugène Nus les extraits qui vont suivre 1 .
Voici d’abord l’histoire écrite par un nommé Alexandre Henri, fait prisonnier par les Indiens dans les guerres de 1759. Sir Williams Johnson adressait un message aux Peaux-Rouges pour inviterleurs chefs, installés au Saut-Sainte-Marie, à venir conclure la paix au fort du Niagara.
C’était une chose de trop grande importance pour être abandonnée à la décision de la simple sagesse humaine. On fît donc les préparatifs nécessaires pour évoquer solennellement et consulter la Grande-Tortue. On commença par construire une grande maison, ou wigwam, dans l’intérieur de laquelle fut placée une espèce de tente, pour l’usage du prêtre et la réception de l’esprit. Cette tente, d’environ quatre pieds de diamètre, était faite avec des peaux d’élan recouvrant une charpente construite avec des pieux enfoncés de deux pieds en terre, hauts de dix pieds, épais de huit pouces et fortement reliés
1 Nous ne saurions trop recommander la lecture des Choses de Vautre monde à ceux qui s’intéressent aux études psychologiques. Bien que l’auteur déclare ne pas accepter toutes les théories des spirites, il est cepen* dant partisan convaincu de l’existence de l’esprit et pour le prouver il en a mis plein son livre, Tout au plus pourrait-on lui reprocher d’avoir confondu tous les savants dans la même réprobation et de les tancer trop vertement; mais il le fait avec tant d’humour qu’il est impossible, même au savant le plus «palmé», de lui en garder longtemps rancune.
par des traverses. Les peaux étaient solidement attachées autour de cette charpente par des lanières de cuir, sauf d’un côté où on laissa une petite ouverture par laquelle le prêtre devait entrer.
Bientôt arriva le prêtre dans un état de complète nudité.
Il approcha de la tente, dans laquelle il s’introduisit en rampant sur ses mains et sur ses genoux. Sa tête avait à peine pénétré dans l’ouverture, que la charpente massive et solide comme je l’ai décrite, commença à être secouée ; et la peau qui pendait devant l’entrée n’était pas retombée, que des bruits et des voix nombreuses furent entendues dans la tente, les unes poussant des cris sauvages, d’autres abo) r ant comme des chiens, d’autres hurlant comme des loups.
A cet horrible concert étaient mêlés des plaintes, des sanglots comme de désespoir, d’angoisse et de douleur aiguë. Des paroles étaient aussi articulées comme sortant débouchés humaines, mais dans une langue inconnue de tout l’auditoire.
Au bout de quelque temps un silence mortel succéda à ce tumulte confus et horrible. Puis, une voix, qu’on n’avait pas encore entendue, indiqua l’arrivée d’un nouveau phénomène dans la tente. C’était une voix faible et basse, ressemblant au cri d’un jeune petit chien. Cette voix ne fut pas plutôt entendue, que tous les Indiens firent claquer leurs mains de joie, s’écriant que c’étaitle chef des esprits, la Tortue, l’esprit qui ne mentait jamais. — Ils avaient sifflé
auparavant les autres voix qu’on distinguait de temps en temps, les reconnaissant pour appartenir aux esprits mauvais et menteurs qui trompent les hommes. De nouveaux sons arrivèrent de la tente. Durant l’espace d’une heure et demie, une succession de bruits furent entendus, au milieu desquels des voix diverses frappaient l’oreille.
Depuis que le prêtre était entré sous la tente, jusqu’à ce que tous ces bruits eussent pris fin, on n’avait pas entendu sa voix. Mais alors il s’adressa à la foule, annonçant la présence de la Grande-Tortue et le consentement de l’esprit de répondre à toutes les questions qu’on lui adresserait. Les questions furent adressées parle chef du village, qui glissa préalablement, par l’ouverture de la tente, une grande quantité de tabac. C’était un sacrifice offert à l’esprit, caries Indiens s’imaginent que les esprits aiment le tabac autant qu’eux-mêmes. Le tabac accepté, il pria le prêtre de demander si les Anglais se préparaient ou non à faire la guerre aux Indiens et s’il y avait au fort du Niagara une grande quantité d’habits ruuges.
A peine ces questions étaient-elles posées par le prêtre que la tente fut aussitôt secouée, et, quelques minutes après, elle continua de s’agiter si violemment que je m’attendais à la voir s’écrouler.
Je supposais que c’était le prélude delà réponse; mais un cri terrible annonça assez clairement que la Grande-Tortue venait de partir. Un quart d’heure s’écoula en silence, et j’étais impatient de voir quel serait le nouvel incident de cette scène. Il consisîà
dans le retour de l’esprit, dont la voix se fit de nouveau entendre, et qui alors fit un long discours. Le langage de la Tortue, pareil à celui que nous avions déjà entendu, était inintelligible pour toutes les oreilles, excepté pour le prêtre. Ce ne fut donc que quand l’esprit eut fini de parler et que le prêtre nous eut traduit son récit, que nous trouvâmes le sens de cette extraordinaire communication. L’esprit, comme nous en informa le prêtre, avait, pendant son absence, franchi le lac Huron, était allé au fort du Niagara, et de là à Montréal. Au fort du Niagara il n’avait pas vu beaucoup de soldats; mais, en descendant le Saint- Laurent jusqu’à Montréal, il avait vu la rivière garnie de bateaux pleins de soldats aussi nombreux que les feuilles des arbres. Il les avait rencontré faisant route sur la rivière pour venir combattre les Indiens. Le chef demanda alors si, dans le cas où les Indiens iraient visiter sir Williams Johnson, celui-ci les recevrait comme des amis. L’esprit répondit, toujours d’après l’interprétation du prêtre, que sir Williams Johnson remplirait leurs canots de présents : couvertures, chaudrons, fusils, poudre, balles et larges tonneaux de rhum, autant que les canots pourraient en contenir, et que chacun s’en reviendrait en sûreté au village.
Alors le transport fut universel, et au milieu des battements de mains, chacun s’écria : « J’irai, j’irai aussi ! »
Je fus soigneusement sur mes gardes, durant toute la scène que j’ai décrite, pour remarquer les conni-
vences qui auraient pu avoir lieu, mais il me fut impossible d’en découvrir aucune.
Le résultat de l’expédition racontée dans l’histoire de Drake, confirme entièrement les promesses faites par l’esprit qui n'avait jamais menti .
Dans l’histoire de la Nouvelle-France, de Charlevoix, on trouve écrite par M. de Champlin la description d’une pareille scène se passant chez les Algonquins et les Hurons.
Yoici encore un autre récit plus moderne que nous prenons dans le même ouvrage ; il est tiré d’une lettre écrite par M. Larrabée, chiefjustice du Wisconsin, au gouverneur Tallmage.
J’ai conversé la semaine dernière avec L. John du Bay, que je connais un peu. Il a passé toute sa vie au milieu des Indiens, et fut, pendant plusieurs années, agent de la C ie américaine des fourrures. Il m’a raconté plusieurs faits qui prouvent que les communications avec les habitants de l’autre monde sont très communes chez les Indiens. Il m’a dit que, dans différentes occasions, il a vu un médecin indien construire trois huttes dont il enfonçait les pieux dans la terre, et qu’il recouvrait de peaux de daims formant de petites tentes qui ne pouvaient contenir qu’une personne assise. Ces tentes étaient placées à environ deux pieds de distance l’une de l’autre. Dans l’une, le médecin plaçait ses mocassins, dans l’autre, ses
guêtres, et il se postait lui-même dans celle du milieu. Alors tout Indien qui voulait converser avec un brave défunt posait ses questions. Aussitôt les tentes commençaient à se pencher d’un côté et d’autre, comme si elles eussent été secouées par quelqu’un placé dans l’intérieur, et l’on entendait des voix sortant de l’une et de l’autre et quelquefois de toutes trois en même temps.
Ces sons n’étaient intelligibles que pour le médecin qui se chargeait de les traduire. Du Bay dit qu’il a saisi ces tentes bien souvent et qu’il a employé toutes ses forces pour arrêter leur mouvement, mais en vain, qu'il a alors soulevé les peaux, et qu’il s’est assuré qu’il n’y avait personne à l’intérieur pour causer les mouvements.
Du Bay m’a raconté aussi quelques exemples du clairvoyant pouvoir de ces médecins. Il y a quelques années, il arriva à un poste de commerce sur les chutes de Wisconsin. Il attendait là un autre commerçant, qui devait venir d’un poste plus au nord, sur le lac Supérieur. Il attendait en vain depuis quelques jours, lorsque le médecin lui proposa de lui annoncer l’instant où son ami arriverait. La proposition fut acceptée, avec un certain doute. Le médecie s’assit sur le gazon et se couvrit la tête avec ses couvertures. Au bout de quelques minutes, il se leva et dit : — Demain les nuages couvriront le ciel; mais, quand le soleil sera sur le point de se coucher, vous verrez un espace clair, et, dans cet espace, le soleil. Alors, si vous regardez là-bas, la pointe de
terre sur le cùté opposé des lacs, vous verrez venir votre ami.
Le jour suivant, comme il l’avait prédit, le ciel fut nuageux jusqu’au coucher du soleil; puis les nuages se dissipèrent et le soleil apparut. Du Bay regarda le point indiqué, mais ne vit point son marchand arriver. 11 retourna vers le médecin rouge et commença à le plaisanter. Celui-ci répondit seulement : — Je vais voir. — Alors, s’asseyant comme la veille, un instant et se relevant, il dit : — « Dans cinq minutes, vous le verrez » — Au bout de ce temps, dit du Bay, mon homme paraissait et bientôt atteignait le poste....
Suivant le docteur Fizgibbon, dernier gouverneur de Bay-Island, un grand nombre de Peaux- Rouges sont naturellement médiums et, à ce titre, obtiennent des résultats plus puissants et plus étranges qu’aucun médium blanc. Les esprits qui se manifestent par leur intermédiaire se désignent, les uns sous le nom $ Espagnols- Américains; d’autres prétendent appartenir à des races plus anciennes qui construisirent les villes dont on trouve les débris merveilleux sous le sol des forêts prétendues vierges de l’Amérique. D’autres esprits, d’après les médiums rouges, qui traduisent leur langage inconnu, se disent plus antiques encore et se donnent comme d’anciens Phéniciens, Japonais, Tartares
et Arabes venus à différentes reprises, par tribus, dans un temps où le détroit de Béring n’existant pas, l’Amérique et l’Asie ne formaient qu’un seul continent.
Pourquoi, nous dira-t-on, introduisez-vous dans un ouvrage sérieux et qui a la prétention d’être de qualité scientifique, des contes bleus comme ceux-là? Nous avons déjà répondu eu partie à cette objection : nous ne citons ces récits qu’à titre de curiosité — ce qui ne signifie pas que nous doutions en aucune façon de la bonne foi de ceux qui les ont écrits — ou à titre de documents d’attente.
Mais laissons là l'Amérique, et voguons vers d’autres rives
Nous avons aujourd’hui la preuve que, chez les anciens Hébreux, le texte vulgaire des livres de la loi, dont Moïse recommande la lecture à tous, la Genèse pas plus que les autres parties du Pentateuque n’étaient considérées par les initiés du Temple et des synagogues comme la manifestation complète de la vérité. Un petit nombre
d’hommes, faisant partie de ce qu’on appelait la Kabale, avaient leur genèse à eux, ainsi que leur ! théologie et leur philosophie, que le vulgaire devait ignorer. Si les documents que nous possédons sur la Kabale sont très incomplets, c,ela tient au mode d’initiation qui se faisait à l’ombre des tabernacles et consistait presque uniquement en un enseignement oral. 11 est probable qu’il en fut de meme de la plupart des initiations : chaque religion avait son exotérisme symbolique plus ou moins grossier destiné à la vile multitude, et son &*otérisme, auquel les prêtres étaient seuls initiés sous la foi du serment le plus redoutable. « Souviens-toi, mon fils, disaient les brahmes hindous au néophyte, qu’il n'y a qu’un seul Dieu, maître souverain et principe de toutes choses, et que tout brahme doit l’adorer en secret. Mais sache aussi que c’est un mystère qui ne doit jamais être révélé au stupide vulgaire. Si tu le faisais, il t’arriverait de grands malheurs 1 . »
La quintessence de la doctrine, ou hermétisme, était réservée pour un nombre restreint d’initiés.
1 La Bible dans llnde . L. Jacolliot, d’après Vrihâspati. Parii, Librairie internationale.
Ceux qui considèrent la Bible comme la parole de Dieu ne doivent faire aucune difficulté pour admettre les apparitions des morts : le récit de l’évocation de l’ombre de Samuel devant Saül par la pythonisse d’Endor les y oblige même.
Quant à nous, qui n’avons pour objectif que les faits, nous constatons que la prétendue communication des vivants avec les morts et les pratiques pour la provoquer étaient de connais- I sance vulgaire chez les Hébreux, qui les tenaient certainement des Egyptiens.
Mais le fait curieux, c’est que cette espèce de nécromancie était, en quelque sorte, une des bases de la doctrine kabalistique, comme le prouvent les quelques rares écrits qui nous soient parvenus sur cette théo-cosmogonie secrète.
Voici un extrait des légendes kabalistiques, où la pratique des évocations se trouve démontrée :
«Un jour, notre maître Jochanan ben Zachaï se mit en voyage, monté sur un âne et suivi de rabi Eléazar ben Aroch. Alors, celui-ci le pria de lui enseigner un chapitre de la Mercaba \ Ne
1 Ou « Histoire du Char », traité de théologie cabalistique. Voir les travaux de M. Franck, de l’Institut.
vous ai-je pas dit, répondit notre maître, qu’il est défendu d’expliquer la Mercaba à une seule personne, à moins que sa sagesse et sa propre intelligence ne puisse y suffire. — Que, du moins, répliqua Eléazar, il me soit permis de répéter devant toi ce que tu m’as appris de cette science. — Eh bien ! parle, répondit encore notre maître. En disant cela, il descendit à terre, se voila la tète et s’assit sur une pierre, à l’ombre,d’un olivier... A peine Eléazar, fils d’Aroch, eut-il commencé à parler de la Mcrcaba, qu'un feu descendit du ciel, enveloppant tous les arbres de la campagne, qui semblaient chanter des hymnes, et du milieu du feu, on entendait un esprit exprimer sa joie en écoutant ces mystères... »
... Leciel se couvrit tout à coup d’épais nuages, un météore assez semblable à l’arc-en-ciel brilla à l’horizon, et l’on vit les esprits accourir pour les entendre (ceux qui récitaient un chapitre de la Mercaba), comme des curieux qui se pressent sur le passage d’une noce 1 .
« Les esprits, les âmes des justes, dit le Zohar, ouvrage kabalistique, peuplent les espaces infinis. »
Les découvertes modernes nous ont donné des
1 Thaï. Bab. Traii, Cliaginga, fol. 14, et Jacolliot, op. cit.
connaissances très précieuses sur l’ancienne civilisation égyptienne et sur la doctrine ésotérique des prêtres d’Isis. Mais, comme ces derniers procèdent évidemment de l’Inde, nous pouvons affirmer, sans craindre de commettre une erreur grave, que les mystères d’Isis devaient être, à peu de différence près, ceux des temples où Brahma était adoré, plusieurs milliers d'années avant que les vallées du Nil et les plaines de Memphis n’aient été soumises aux premières dynasties des Pharaons.
Nous nous appliquerons donc, surtout, à rechercher dans l’Inde l'origine des pratiques spiritualistes. Cette étude fera l’objet du chapitre qui va suivre; mais, avant de terminer celui-ci nous rappellerons incidemment que l’usage de faire tourner divers objets : les tables, les vases, et principalement les cribles, était connu des Grecs. Certains écrivains satiriques, comme Théocri te, Lucien, etc., se sont moqués de ces pratiques superstitieuses.