‹ Le sport à ParisChapitre 2 sur 4 · LIBRAIRIE DE L. UACIIETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. UACIIETTE ET C

LE

On vient à Paris pour ses écoles, ses académies, ses sciences, ses arts , ses théâtres, ses salons , ses plaisirs intellectuels, ses plaisirs sérieux, ses folies, sa vie de Bohème , sa vie d'indépendance , enfin pour son bien-vivre : car tout se trouve réuni comme à souhait dans cette brillante cité des temps modernes.

Son prestige se fuit sentir non - seulement sur Imiagination des peuples étrangers, mais sur Fespiit de nos compatriotes de province. Il produit un effet de perspective dont la magie augmente en raison des distances. C'est un phare dont la lumière attire. On dirait qu'on ne s'amuse bien que dans l'atmosplière de sa civilisation.

En vain les grandes métropoles du monde ont voulu élever leur renommée à l'égal de la sienne. Londres s'est fait beau, immense, puissant, riche à flots d'or : ce n'est pas Paris. Pétersbourg, avec ses palais impériaux, son luxe, ses

f LE SPORT A PARIS.

larges rues, ses perspectives au cordeau , est imposant et grandiose : ce n'est pas Paris. New- York, de l'autre côté de l'océan Atlantique, a quadruplé en moins de vingt ans le chiffre de sa population , empruntée à des débris de toutes les nationalités : c'est encore moins Paris. New-York est à peu près ce qu'est un homme que Ton classe honorablement, mais avec lequel on ne se plaît pas , parce qu'il lui manque certaines qualités de haute sociabilité : l'oubli de soi , le brillant , Taflectuosité , l'urbanité , l'élégance, l'entrain, et que sais-je encore?

Mais, comme toute chose complexe, la science des plaisirs da Paris n'est pas toujours accessible à la foule du premier coup. Beaucoup de ses visiteurs viennent pour s'amuser, et ils ne connaissent que quelques plaisirs à la portée de tous , souvent des plaisirs de rebut, qui vont, pour ainsi dire, au-devant de l'étranger. Après les théâtres, après la visite faite aux palais, aux monuments et aux établissements publics, après la promenade au bois de Boulogne et quelques dtners pris successivement chez les restaurateurs en renom, les plaisirs do Paris deviennent pour eux un livre elos ou inintelligible, dans lequel ils ne peuvent lire qu'après un long séjour. Combien de ces pèlerinages, en elTel, ont abouti à des déceptions ! On ne saurait croire quel nombre de petites désillusions attendent aux barrières le voyageur mal

pilotA qui visite Paris pour dépenser quelques mois, quelques semaines de plaisir, soit dans là sphère ' fastueuse d*en haut, soit dans les régions moyennes de la fortune. Sous ce rapport, on peut . dire qu'il y a deux Paris : Tun qui présente une surface fiicile , cVst celui des voyageurs vulgaires ; l'autre plus voilé, (pi*il faut lui peu chercher et trouver , c'est, celui du voyageur intelligent et bien guidé.

A d'autres que nous le soin de n^iroduirc dans des livres d'érudition générale toutes les ri(*hesses du Paris scientifique, du Paris niomunental , du Paris artistique et pitton^sque ; Av. mettre sous les yeux de l'étranger la topograpliie de son existence mondaine et de ses plaisirs ordinaires.

Mais parmi ces plaisirs, le sport occupe aujourd'hui une spéciale et belle place». Depuis quelques années, le goftt de la jeunesse parisienne se porte avec un entraînement de plus en plus vif vers ces divertissements arislocrali(|ues, ces passe-temps de la belle existence, (|ui, éloignant l'homme de» anmsements (|ui n'intéress(*nt que les sensations, qui abaissent et affaiblissent le caractère, mettent h l'épreuve ses aplilndes diverses, le courage, l'adresse, l'agilité, la souplesse, et le préparent plus qu'on ne le pense, en le grandisKanUH en le jToétisant,aux carrières util(*sou brillantes delà société.

Lrs plaisirs et les déduits (|u'on désigne sous le

4 LE ^POMT A l»AKIS.

nom de sport sont d'ailleurs une nécessité hygiénique et le coniplémenl de la vie des grandes métropoles. En variant ses occupations élégantes on en diminue les fatigues. Après les insonmies d*une nuit de bal ou d*un raout, Tesprit pour reprendre son essor» les membres pour se retremper, le sang pour se vivifier, veulent le contact du grand air, les évolutions du manège, les émotions du tir, la promenade soit en voiture, soit & cheval. Quelquefois même c*est par ces exercices qu*on se rend fort pour les épreuves qu'imposent les plaisirs, le mouvement et les obligations du monde.

Si les Anglais ont de bonne heure compris Timportance des exercices du sport, et s'ils en ont perfectionné quelques-uns de manière à laisser derrière eux toutes les nationalités rivales, il en est dans lesquels la France les suit de près, et dans d'autres elle a su se faire une prééminence incontestable ou une place distinguée.

Le culte brillant du sport implique la grande et aristocratique existence dans la jouissance paisible et continue de ses prérogatives, et c'est pour cette raison que son développement a été longtemps restreint chez nous. On s'était trop attaqué en France à toutes les choses qui respirent un air de grandeur : on s'éUiit attaqué à la vénerie, aux chasses, aux beaux équipages; c'était une calonmie perpétuelle contre ces opulentes habitudes.

Ce temps est déjà loin de nous. Aujourd'hui nous courons au galop dans une période de franche réaction. La société d'élite s'organise,. se reconstitue. Avec elle les portes des hôtels se sont rouvertes; les livrées, les panneaux armoriés, les ameublements somptueux ont reparu; des cavalcades nombreuses et des théories de voitures courent sur le macadam des Champs-Elysées et des nouvelles avenues du bois de Boulogne. C'est une véritable renaissance.

Saint-Germain, Fontainebleau, Marly, Compiég*nc, Rambouillet, tous ces beaux lieux si favorables aux nobles exercices de la grande vénerie, ont fait retour au domaine monarchique. On les a repeuplés de fauves et de gibier et rendus à leur éternelle et primitive destination. Ils se sont réveillés de nouveau au galop régulier des chevaux, aux aboiements des meutes, au son lointain de la trompe, au tumulte des débuchés et de l'hallali. l-.es vieux Coudés se sont retournés dans leurs tombeaux. Rubens eiM créé , avec sa couleur de feu et son imagination symbolique, un tableau vaste et gracieux de cette société qui, éparse la veille et aflaiblie de son isolement, se réunit et vit»nt par groupes rajeunir la France accourue & s;) rencontre sous les traits de Diane suivie de nymphes, de chasseurs et de dryades.

(-'est un poétique plaisir que de swm^ c^s ^wv\-

liers à la poursuite du fauve. L'étranger ne saurait s*en dispenser, s*il veut ne pas laisser incomplètes les pages de son album de voyage. Il en est des chasses , des réunions de course , du steeple-cbase , Gonune des solennités musicales ou littéraires, comme d*mi grand bal ou d*un raout diplomatique, comme de la représentation d*une belle œuvre dramatique ou de l'exposition d'une merveille de la peinture ou du ciseau, qui ont leur public spécial, enthousiaste, passionné.

Au monde savant les académies, au monde lettré et artistique les théâtres et les ateliers ; au grand monde, au inonde fastueux, riche en loisirs , à la jeunesse brillante et hardie , tout cela et encore toutes les occasions que leur offre le sport de déployer Télégante souplesse, la précision de leurs aptitudes variées, le luxe de leurs maisons, de leurs livrées, la forme heureuse de leurs voitures, Téclat de leurs meutes, le fond et la vitesse de leurs chevaux.

A ce point de vue le sport parisien aussi a son dédale, et il faut à Thomme de vie élégante qui débute , ou à Tétranger qui arrive , un fil conducteur pour qu'il puisse se diriger avec certitude et se retrouver au milieu de ces voies multiples; il lui faut un livre dans lequel se trouvent réunis tous les éléments dont le sport se compose.

C'est ce livre que nous entreprenons, livre d'iiii-

tiaiion pour les uns, de souvenir pour les autres » dVnseignemenls utiles pour tous, où les richesses, les ressources du sport façonné au gré des mœurs, du goût et du génie français, se reproduiront dans leur pittoresque animation.

Le turf.

Si nous n'avions adopté le mot itport , ce serait, par la vague et incomplète désignation de plaisir qu*il faudrait le traduire dans notre langue : car le sport c'est le plaisir, mais le plaisir défini, le plaisir qui, en mettant à contribution une ou plusieurs aptitudes de Thomme, lui devient une occasion d'exercice, de mouvemenl, de paris, de jeu, et exige toujours le concours d'un monde plus ou moins nombreux.

Tel est le sport dans sa vaste et moderne acception.

il y a le sport eu plein air, le sport clos, le sport d'hiver, le sport d'été, le sporl permanent, le siK)rt périodique ou accidendel.

Ainsi l'on ne chasse pas et Ton ne court pas en toute saison. La paume appartient à la catégorie du sport i)ermanent et clos; il en est de même des exercices du manège, de l'équitation , des armes,

H LR SPORT A PARIS.

tand's que le (îr an pigeon, entre autres, ftiil partie du sport bn plein air.

Chacune des subdivisions du sport, à Paris, a son centre, son établissement spécial, son temple, ses règlements et ses statuts; se» écoles où la théorie s'enseigne, où la science pratique s'acquiert, où l'émulation et la lutte doubknt la saveur du plaisir même.

Le turf, ou les courses de chevaux, par exemple, la plus importante despailies intégrantes du sport, celle qui rayonne de l'éclat le plus vif-, qui a le plus de pompe et de grandiose, le turf à Paris a deux époques distinctes pour ses solennités. Elles se passent sur trois, et même à la rigueur sur quatre hippodromes , le Champ de Mars , Chantilly, Ver^ «ailles et le domaine de la Marche, qui est consacré au steeple-ohase.

La réunion du printemps commence en avril, relie d'automne en novembre.

La première est sous, le patronage de la Société d'encouragement ou jockey-club, et la seconde sous celui du gouvernement.

Le jockey-club organise à ses risques et périls les courses d'avril el de mai, dont il fournit les prix principaux. Il pourvoit à toutes les dépenses. C'est en son nom que se délivrent les billets de faveur; c'est pour son compte que se réalisent les recelles. Le public, dans ses relations avec le

dfiir^ doit s'adresser à M. Grandhomme, qui en est rintellîgent secrétaire.

. L'organisation et les détails matériels sont de sa compétence exclusive tant qu'il s'agit des réunions du printemps ; mais le rôle du club cesse au mois de novembre. Ce sont alors les bureaux de la préfecture de la Seine et ceux de l'administration des haras, au ministère de l'Intérieur et à celui de l'Agriculture et du Commerce, qui remplacent le jockey-club *.

Jusqu'à présent, le Champ de Mars a été le seul hippodrome de Paris; mais ce vaste emplacement, parfaitement disposé pour sa destination toute militaire , ne saurait être regardé comme un terrain de course convenable. La mauvaise nature du sol ,' sablonneux par les temps secs , boueux par les jours humides, très-dangereux pour les

1 . Les prix offerts par le gouvernement sont divisés en deux catégories : prix classés au règlement, prix non classés. Chaque année le ministre détermine la répartition et les conditions relatives aux prix non classés. Les prix sont répartis et réglés comme il suit : r* classe, grand prix impérial; V classe, prix impériaux ; 3*' classe, prix principaux ; 4* classe , prix spéciaux.

I.e grand prix impérial de 14,000 fr., qui se dispute aux réu- ■ions d'automne , ne peut être gagné qu'une seule fois par le même cheval, et nul cheval ou jument ne peut disputer un prix d'une classe inférieure à celui qu'il a déjà obtenu, quelle que soit la somme affectée à ce prix ; mais il peut être admis à courir un prix de la même classe en portant, outre le poids, une surcharge de quelques kilogranunes.

chevaux et pour les jockeys, commande un choix meilleur, et il est très-vraisemblable qu*un nouveau champ de course trouvera bientôt sa place dans les projets d'embellissements dont Tédilité parisienne se préoccupe.

Tel est le vœu souvent exprimé par le jockeyclub, dont les efforts ont tant contribué k la prospérité et à la vogue brillante des courses de chevaux à Paris.

Le jockey-club.

L*organisation du jockey-club date de 1833.

Frappés de la décadence de plus en plus croissante des races chevalines en France , et jaloux de contribuer, en les relevant, à créer dans notre beau pays un nouvel élément de richesse, quatorze jeunes hommes se réunirent pour aviser aux moyens de parvenir à ce but patriotique. Ce furent MM. Maxime Caccia, le comte de Cambis, Delamarrc, le comte DemidofT, Fasquel, Charles Lafiitte, Ernest Leroy , le chevalier de Machado , le prince de la Moskowa, de Normandie, Rieussecct lord Henry Seymour ; puis LL. AA. RR. le duc d'Orléans et le duc de Nemours, en qualité de membres honoraires. Tels furent les fondateurs de ce club.

qui clepui» s*e8t assuré une véritable importance en France \mr les serviccK qu'il a rendus.

Le but principal de la société, dès sa naissance, fut de populariser, de propager les courses, qui seules sont Tépreuve certaine, des qualités du cheval de sang , et d'engager le gouvernement à augmenter la valeur des prix. Son premier soin fut de constater le mal auquel il importait de remédier. Elle indiqua le but qu'elle voulait atteindre, et formula nettement sa doctrine. jCette doctrine avait pour base les courses et la préférence donnée au cheval pur simg (uiglais sur le clieval arabe comme régénérateur.

A cAté des doctrines elle institua des prix, et elle introduisit en France une organisation nouvelle pour les courses. On créa des règlements, un code de courses et un tribunal compétent. Outre un comité spécial des courses , on nomma trois comrnlssaircH chargés de juger en dernier ressort toutes les réclamations relatives aux prix fondés par la société, ni prêts d'ailleurs à exercer les fonctions d'arbitres , si des difficultés provenant de iouU) nutnî course en France leur étaient soumises ^

1 . Ce comité se compo«e actuellement de la manière «uivante :

Membres fondateurs :

MM. le prince de la MoëKowA; le comte de Cams»; le marquif de Boikoblin; FAkuusL» de Courtauil; If chevalier de Maciuik);

Le code du jockey-club, dont les principales dispositions avaient été adoptées par la plupart des autres sociétés de courses , est devenu la base du dernier arrêté ministériel en date du 17 février 1853. Ce règlement officiel , obligatoire désormais pour toutes les sociétés de courses en France sans exception , fixe uniformément la jurisprudence du turf. C'est un document utile h consulter pour les propriétaires de ciievaux qui veulent faire courir, soit dans les courses du gouvernement , soit pour les prix de la Société d'encouragement : la marche à suivre est la même; toutefois le jockey-club a maintenu, pour les courses du printemps placées sous son patronage, plusieurs dispositions réglementaires qui lui sont propres. Ainsi , toute personne à laquelle l'entrée des courses est interdite par décision du jockey-club anglais ne peut ni monter, ni entraîner, ni posséder en totalité ou en

Charles Laffitte ; Achille Fould ; Ernest Le Roy ; Auguste Lupin; le comte Gaston de Dlangt; le vicomte Paul Darc, vicelirhiileni; le comte (I'Hédouville.

Membres adjoints :

MM. le baron de la Rochette; Jacques Reiset; le comte Feriiand de Mostguyon; le baron de Pierres; le comte Amédée des ('.vus ; le comte Henry de Greffulhe ; le comte Alfred de Noailles ; le duc d'AiBUFÉRA; le baron Nathaniel de Rothschild; le baron Le C.outei'Lx; le comte. Edgar Ney; le maniais de Mac-Mahon.

Commissaires df.v courses :

MM. le baron de la Rochette ; Jacques Reiset ; lecomte Alfred de NoAii.LES. M. le comte d'HéDouvii.LE est nommé commissaire adjoint pour la surveillance du terrain de Chantilly.

partie aucun cheval courant pour les courses de la Société. Le comité des courses, à la majorité des deux tiers des voix, peut prononcer la même interdiction conti*e toute personne ayant manqué aux prescriptions du règlement de la Société qui tendent à sauvegarder la moralité et la loyauté des coui'ses.

L'éclatante prospérité qu'obtint la Société d'encouragement suivit de près sa fondation. L'honneur d'y être admis devient bientôt pour la jeunesse brillante et riche l'objet d'une émulation très-ardente que le temps n'a fait qu'accroître. Plus que jamais, aujourd'hui, l'homme du monde à Paris, s'il a quelque valeur personnelle et une. véritable élégance, veut appartenir à une société qui s'est acquis une place de plus en plus distinguée dans l'opinion publique.

Le' nombre des memT3res est illimité selon les statuts , mais les candidats sont soumis à des conditions de notabilité et de fortune qui ont leurs salutaires rigueurs. Une boule noire sur six suffit, dans le ballottage d'admission , pour motiver une exclusion. Nul ne peut aspirer à faire partie du cercle , s'il n'est présenté par trois membres permanents : ce parrainage est une condition sine qua non.

Les demandes d'admission sont consignées sur les registres du club et doivent toujours être appuyées de la signature des membres sous les auspices desquels ces demandes sont faites. Les noms

a LE SPORT A PARIS.

des candidats , accompagnés de ceux de leurs parrains , sont affichés dans les salons du cercle pendant cinq jours avant le ballottage , s'il s*agît d*un membre permanent, et pendant trois seulement, s*il s*agit d*un membre temporaire. Le ballottage pour l'admission d'un membre permanent s'ouvre tous les dimanches pendant la première quinzaine du mois de septembre, et depuis le l*' novembre jusqu'au 31 mai. Il a lieu le dimanche et le jeudi pendant toute Tannée pour les membres temporaires. Aucun ballottage n'ost valable , à moins que le résultat du scrutin, qui reste ouvert pendant six heures, n*atleste que douze membres du club au moins ont voté. Le dépouillement est fait publiquement par deux commissaires nommés par le comité : si, dans Turne, il se trouvait moins de douze boules , ou s'il y en avait plus que de vo- Uxuis, le scrutin, étant défectueux, serait déclaré nui. Le résultat est annoncé par les mots sacramentels : AdmiSy ajourné^ scrutin nul! Le candidat ajourné peut être présenté de nouveau'.

I . Chaque membre permanent paye, à sou entrée , 500 fr., savoir: 200 fr. (l'entrée pour le Cercle, 100 fr. pour la souscription annuelle de la Société et '20 fr. pour celle du Cercle. Les années suivantes, il ne paye cpie 10 ) fr. pour la Société et îOOfr. pour le Cercle.

Les ambassadeurs et les ministres étrangers près le gouvernementfrançais , sur leur demande, font partie de la Société et du CercU sans ballottage. Enfin, par un acte de gracieuse fraternilé,

LE SPORT A PARIS. i5

NonHsmilemeiit le jockey-club est reconnu màintêtiaût comme la grande autorité dans toutes les questions chevalines, mais il est devenu Tintermédiaire des relations entre toutes les sociétés de courses; il est l'agent, le banquier des éleveurs et des propriétaires de chevaux qui veulent faire courir. M. le secrétaire du club se charge à leut* place des engagements ; c'est pour eux une grande économie de temps et de peine, et de plus une garantie d'exactitude et de ponctualité. Toujours bien informé , "à Taffût des délais , des conditions et des règlements, dès qu'un ordre d'engagement lui arrive , il l'exécute et fait les fonds pour son commettant, sur lequel il tire pour se couvrir de ses avances.

Le jockey-club a jeté au milieu du monde parisien un nouvel intérêt de plaisir et de grande existence. C'est depuis son apparition que les courses de Paris sont devenues l'un des rendez-

tout membre du jockey-club d'Angleterre est admis dans la tribune des courses et obtient son entrée au Cercle, sur l'invitation du président, pendant la durée d'un mois. Les étrangers dont le séjour à Paris n'est que momentané peuvent être reçus comme membres temporaires du Cercle , pour le terme de quatre mois , moyennant le payement de 200 fr., dont 100 fr. sont applicables à la Société. Le membre temporaire qui demande à être admis de nouveau en cette qualité au bout de quatre mois, ou qui désire devenir membre permanent , est soumis aux formalités prescrites pour la réception d'un candidat présenté une première fois.

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VOUS de la bonne compagnie. Elles sont aujourd'hui sérieuses et belles, de dérisoires et de misérables qu'elles avaient été jusque-là. La vitesse et le fond de nos pur sang se sont accrus ; les bons éleveurs se multiplient, et des prix très-importants sont disputés par de nombreux adversaires, dont les qualités donnent aux luttes un attrait émouvant et grandiose. Le jockey-club , par son exemple et ses doctrines, a semblé faire honte à notre jeune génération française de rindifTérence qu'elle montrait pour les exercices du turf et les habitudes équestres. Elle s'est piquée d'énuilation ; elle ne s'est plus (contentée de l'équitation du manège et s'est lancée dans les audaces du turf.

En dehors du but tout spécial qui lui sert d'invocation, la Société a été la première à faire comprendre en France les avantages de cette fraternité de mœurs qui se trouve dans les clubs. Les autres cercles de Paris antérieurs h celui-là n'étaient que des assemblées d'hommes âgés qui passaient leurs heures dans les émotions continues des jeux de carte, du trente et quarante et de la roulette. Le jockey-club a fait révolution; il a donné l'impulsion à toutes ces sociétés qui depuis qurUpics* années se sont foniiées à Paris, cl (|uc nous coimaltrons l)it'nl(M à cause (!(• leur connexilé avec tous les exercices (le sport, centres charmants où riioninie ap|»rend à vivre avecriiomme, où il s'habitue à

nouer ses relations par des échanges de gracieux et bons procédés. Dès son début, avons-nous dit, le club eut un «uccès de gi*ande vogue. C'était une affaire , une ambition que d*en faire partie , et ie code, ;)|i constitution de cette oligarchie avait des rigueurs désespérantes » mais justes, pour beaucoup de candidats.

Là, comme ailleurs, cependant, chacun travaillait un peu à Tadmissiou de ses amis ; mais le but que tous avaient eu vue était principalement Thomogénéité des membres, l*unité d*élégance et de bon type aristocratique. Cette double préoccupation de patronage et de sévérité produisit çà et là des effets singuliers. Il s'ensuivit contre certains candidats des motifs de rejet très-bizarres, dont les annales secrètes de la Société ont gardé le souvenir. Nous ne faisons pas mention des postulants qui ne pouvaient justifier d'un titre , d'une belle fortune ou tout au moins d'une décoration: ils n'avaient aucune chance ; mais , parmi ceux qui réunissaient l'un de ces trois mérites, tel fut ajourné ^ c'est-à-dire rejeté, parce qu'il portait des cheveux longs et bouclés qui lui donnaient un faux air de vieux troubadour , tel autre parce qu'il était ventru, tel autre parce qu'il jouait de la guitare et chantait la romance. Cela se comprend. L'une des individuaUtés les plus saillantes du sport en France n'a pas pu se faire admettre au jockey-club, même

iS LE SPORT A PARIS.

comme membre temporaire : je veux vous la faire connaître , puisque l'occasion m'y conduit. C'était un beau tireur de pistolet, un hardi jockey, à qui rien ne manquait, pas même une réputation de spirituelle excentricité.

De bonnes fortunes et certaines ressources patrimoniales, trop exiguës pour couvrir les dépenses d'une vie princière, avaient donné au -personnage en question la facilité de se faire ouvrir de nombreux crédits, et il en avait profité sans discrétion. A l'aide d'un habile système d'acomptes qui faisaient prendre patience au créancier, sans pourtant libérer le débiteur , il grossissait toujours son arriéré jusqu'à ce que la somme fût considérable et que le créancier refusât d'aller plus loin. Arrivé à cette période critique, le sort du malheureux créancier était irrévocablement décidé. Il passait dans une catégorie que notre beau jeune homme appelait les impayés et les impayables.

Un jour qu'il montrait à ses camarades un nouvel appartement qu'il habitait avec une dame, sous le nom de laquelle il l'avait loué , après avoir parcouru toutes les pièces, il en vint à une galerie d'un aspect étrange, énigmatique au premier abord. Elle se composait d'une suite de statues en cartonpierre, montées sur des piédestaux , et d'un nombre» plus considérable encore de piédestaux sans statues. Les personnages représentés étaient ha-

billes à la moderne , les uns en habit, les autres en simple redingote. Us avaient le visage triste dans leur immobilité, et tendaient la main droite comme des gens qui demandent.

« Ceci, dit-il à ses camarades qui le questionnaient, c'est ma galerie des impayés. Lisez audessus de la porte : A ses créanciers le vicomte de X.... reconnaissant. Tenez, continuart-il, celuiTci, c'est Duranton, mon tailleur du boulevard des Capucines. Son mémoire était arrivé au chiffre copieux de dix-sept mille cinq cent soixante-six francs. Le moyen de le payer? Impo«rible! Biffé I Mais vite, par compensation, une place pour lui dans cet asile de la reconnaissance.

« Cet autre , c'est Philippon , le glacier restaurateur. D avait le droit de me réclamer onze mille deux cent soixante-sept francs. J'ai passé son article par prolSts et pertes.

« Le troisième c'est Thévenin , le carrossier : je lui devais trente-trois mille six cent soixante-quatre francs; la somme est forte, mais aussi je n'ai rien à me reprocher ; sa statue e$t d'un travail magnifique : jugez plutôt.

« Ce quatrième, c'est Caron, le bijoutier; ce cinquième , Guénot , le parfumeur. Quant à ces piédestaux vides encore , ils attendent ; ils seront successivcment occupés, à mesure que mon budget eR décidera ; et déjà voyez ici ces travaux prépara-

loires ; ils sont à rinlention de Davesn€, le chemisier. Le temps, messieurs, fera le reste. »

Et tous ses amis de rire en applaudissant à Toriginalité de cette idée.

Les réunions du printemps au Champ de Mars. — Coutumes.

Les réunions du printemps ont surtout le pri-<vilége d'atùrer la foule élégante. Serait-ce parce qu'elles sont placées sous le patronage du jockeyclub ? Serait-ce parce qu'en octobre tous les brillants oiseaux de la mode et des belles assemblées ont pris leur volée vers les lointaines demeures des champs, ou qu'ils parcourent l'espace pour s'abattre tantôt aux Pyrénées , tantôt au fond des ombreuses vallées de la Suisse, ou sur les grèves de l'Océan, ou au bord de la mer bleue qui baigne la baie de Napies? Serait-ce encore parce qu'elles ne .sont accessibles qulaux spectateurs qui payent, tandis que celles d'automne sont un plaisir gratuit auquel nous convient les bonnes grâces et le bon accueil de l'autorité compétente ? Toujours est-il que leur aspect éclipse celui des réunions d'automne. Les tribunes et les gradins découverts, l'enceinte du j>esago , qui est la secQon aristocratique, sont alors animés et brillants. L'intérieur de l'hippodrome

LE SPORT A PARIS. ti

est garni de riches équipages et de cayaliere de bon air. Il n*est pas jusqu'aux banquettes des grands pavillons * qui ne soient peuplées de spectateurs ; et cependant elles s'ouvrent à ce public sérieux , clair-semé, qui va pour voir plutôt que pour être vu, qui n'a /[ue peu ou point à faire avec les consignes et les mots d'ordre de la bsbion.

Assurément l'aspect de notre champ de course parisien est loin de reproduire le coup d'œil d'Epflom ou de Goodwood. Nous n'avons ni te même enthousiasme que les Anglais, ni les frémissements nerveux qu'ils éprouvent aux péripéties et aux alternatives des luttes équestres ; nous n'avons pas un betting-ring , ou parquet des parieurs, où la foule tumultueuse se presse, se heurte , où les uns se réjouissent bruyamment d'un gain fabuleux qui les enrichit, où les autres déplorent la perte qui les ruine. La physionomie de nos réunions est plQs cahne : on voit que la passion hippique est <îhez nous dans sa phase naissante, mais on peut en même temps pressentir que, sous des influences favorables, elle pourrait grandir , devenir plus ardente et plus

1. Le prix d'entrée de ces pavilloos, au printemps, est de cinq ftmes ; celui des gradins et des tribunes, de six. Puis, sans transition, il faut arriver à vingt francs pour être admis dans Tenceinte du pesage des jodceys; les voitures attelées d'un cheval ou de plusieurs chevaux payent dix francs, et les cavaliers cinq francs, pour pénétrer dans l'intérieur de l'Hippodrome.

ii LE SPORT A PAKIS.

envahissante. Ce que nous n'avons pas encore en cohue , en acclamations , en faste , nous l'avons en élégance et en gaieté : les places de Tenceinte du pesage sont généralement occupées, quand le temps est propice, par des dames qui , de loin ou de près, appartiennent à ce monde de sport , soit par le goût, soit par la fortune , soit par des ramifications de parenté et d'affection. Du moins leur présence à ces places veut le dire. Elles y sont pour ainsi dire mêlées aux hommes du jockey-club et à la foule des sportsmen qui vont et viennent sous leui s yeux, les abordent, les quittent pour revenir auprès d'elles , leur apporter la nouvelle qui circule , les détails de l'incident qui siu^ient ou la chronique qui se débite à propos d'un personnage ou d'un équipage qu'on a vu.

Dans ce$ causeries en plein air on parle de fêtes, de bals, de chasses et de matinées. On y efTeuille les pages roses et parfumées de la vie : c'est un souvenir, c'est un projet qui s'échange! Mais, dans la partie intérieure de celte enceinte , les scènes ne sont plus les mêmes. C'est là que se trouvent pôle-môle les chevaux, les jockeys, les grooms, les propriétaires de chevaux et les éleveurs, les parieurs et les sportsmen désintéressés, le jockey-club en masse, les commissaires et les juges du camp, puis des ministres, des ambassadeurs , des généraux et des étrangers. Ici les che-

vaux qui doivent courir sont mis en iiaieine dans im petit espace de terrain dont ils font le tour au pas, tenus en main par des garçons d'écurie; ailleurs ce sont des jockeys qui s'habillent de lem* costume de circonstance. On pèse celui qui est prêt à monter à cheval , et on consigne avec soin sur un registre le résultat qui a été constaté. Les dilettanti hippiques et les parieurs viennent donner à leurs bêtes favorites, les uns un dernier regard d'admiration, les autres un coup d'œil qui de* mande la confiimation des espérances qu'ils ont mises en elles.

Celui qui pénètre dans l'enceinte du pesage, bruyante et confuse comme un bazar ou un caravansérail d'Orient , ne larde pas, si quelque officieux indicateur l'accompagne , à connaître de vue un grand nombre d'individualités importantes de la société parisienne. On ne les retrouverait peut-être nulle part, si ce n'est dans l'intérieur des salons aristocratiques, car ce monde ne hante qu'exceptionnellement les lieux publics ; il parait fort ni tement dans les théâtres ou dans les concerts ; ses habitudes et ses mœurs ne sont pas celles du monde ordinaire de ces représentations. C'est un élément qui ne s'amalgame que jusqu'à un certain point avec l'élément artistique, qu'il aime cependant, parce qu'il le comprend.

Il est d'usage, parmi les personnes qui sont

dans repccinte du pesage , de porter très-ostensK bleinent sur elles leur carte d'entrée ; les uns l'attachent au bouton de leur habit, les autres la portent à leur chapeau, maintenue par le galon de la coiffe. Cet usage, qui semble n'aroir qi^'un vaniteux besoin de distinction pour oi:igine , a cependant une autre raison d'être : il permet à chacun d'aller librement de l'enceinte du pesage au de^ hors, à l'hippodrome, à la tribune du jockey-^ club, de passer les barrières qui séparent les diverses classes du public et qu'une nécessité d*ordre motive, sans qu'on ait à mettre la mahi sans cesse à la poche pour justifier devant les gardiens de son laisser-passer.

Chantilly.

Le jeu et les opérations aléatoires , qui prennent en Angleterre des proportions si gigantesques, sont extrêmement restreints sur l'hippodrome de Paris ; on se réserve pour l'époque des courses de Chantilly. Si le turf parisien manque d'élan et d'originalité, il n'en est plus de*même dès qu'il se transporte dans cette résidence. Là il s'est classé d'une manière particulière dans la vie du sport. Ce n'est encore ni Ascpl , ni Epsom , ni Doucaster ,

LE SPORT A PARIS. - f»

ni Goodwood; c'est* Chantilly, et c*est quelque chose qti*il faut connaître , pour peu qu'on soit homme de belle existence, résident ou voyageur.

Pour qui Fa vu une fois , le souvenir en reste à jamais dans la mémoire. Au point de vue du sport, Chantilly a diverses phases. La première appartient à rhîstoire ^ avant la révolution de 1789, toutes les splendeurs de la vie royale se réunissaient là ; c'est cette demeure des Condés , dont la magnificence remportait sur celle de Versailles. Cette merveille a disparu; Ja Révolution est venue se heurter contre sa grandeur et l'a brisée.

La seconde époque de Chantilly est la période de temps comprise entre la Restauration et la uiort du dernier prince de Condé. Chantilly ne put retrouver qye quelques-unes de ses belles traditions. Le duc de Bourbon réorganisa la chasse avec grandeur ; le prince avait sa cour, ses gentilshommes, un personnel nombreux. La munificence de sa famille avait beaucoup fait pour Chantilly; il continua lés libéralités de ses ancêtres. Les échos répétaient sans cesse les longs soupirs de la trompe, le galop des chevaux et les aboiements de la meute. L'on voyait passer et repasser les cavaliers aux couleurs jaunes brodées d'argent, la trompe en sautoir, des valets de limier faisant claquer leur fouet, enfin la bête de meute fuyant harcelée par les chiens. Le duc chassait souvent,

iH LE Sl'OUT A FAHIS.

car lu chasse tenait ses forces eu Ijaleine; il lui devait sa vigueur de corps et d'esprit. A la chasse, il échappait au joug de ï:v i\\x\ pesait sur ses derniers jours. Ne pas chasser, pour lui c'était mourir. Tue fois il resta six semaines sans cliasser, il était alors à Saint-I^eu-Taverny , Thistoire sait ce qu'il advint : Chantilly fut déshérité de nouveau de ses anciens maîtres.

La troisième époque se pet*sonnitlc dans le duc d'Orléans, qui tenait possession de Chantilly peu* dant la minorité de son frère. Aux mœurs d'aristo-' cratie pure succédèrent les mœurs élégantes de la bourgeoisie admise à se faire gentilhomme. Le turf venait de prendre un grand essor au milieu de nous, et le prince se préoccupait sérieusement de trouver dans cet engouement général un moyen d'induenceT C'est en 1834 que l'hippodrome fut dessiné et les courses organisées ; elles furent inaugurées h, la faveur de trois prix d'une valeur de cinq mille cin(| cents francs : c'était un bien modeste début, mais Tannée suivante les prix augmentèrent de valeur et continuèrent progressivement jusqu'au moment où U\ jockey-club, à rimitation de lord Derby, à Kpsoui, institua un grand prix pour poulains et pouliches de trois ans. Ue ce moment surtout date la vogue qu'obtinrent les réunions de Chanlillv.^

Le prince royal, voulant que l'éclat des (êtes

LE 8P0UT A PAlilS. tl

compensai leur peu de durée, fit ligiu'er dans leur [)roji^rainnie la chasse à courre. A côté de toutes les variétés de la course, il y eut aussi bal, spectacle, concert la nuit sur Tétang où se mirent les tourelles du château.

De (^etto heureuse diversité dans les plaisirs résulta, comme on le pense, mie cause de très-vive attraction pour le monde qui, à Paris, aime le plaisir et le recherche, parce que le plaisir l'aime et a besoin de le rechercher à son tour. A partir de là il y eut un air d'aristocratie et de haute existence à respirer en allant à Chantilly. Les favorisés de la grande fortune ont coutume d'y louer mic maison pour le temps si limité des courses, où l'on colonise tout le luxe de Paris. Pour ceux qui appartiennent réellement au monde du sport parisien. Chantilly est un rendez-vous obligé ; mais il le devient aussi pour ceux qui veulent faire croire qu'ils ont des chevaux et des équipages. Chantilly est vraiment unique par la bigarrure du rang de ses visiteurs. C'est un pèle-mèle d'individualités qui font contraste : gentilshommes de bon aloi, grandes dames, comtesses et duchesses orthodoxes, gens de distinction éminente et de fortune assise , puis haute bohème, cohues profanes et douteuses, célébrités de finances, foule incolore, prosaïque, débraillée, dédaigneuse des bonnes traditions. Tous affluent à Chantilly, dont ils accaparent à l'avance

les hôtels,* les appartements et les chambres garnies , souvent si peu garnies !

Pour beaucoup, parmi ceux qui accourent à Chantilly par le chemin de fer ou à grand bruit de poste, à grand étalage de landaus et de calèches, l'amour des chevaux n'est qu'un prétexte de déplacement dont le plaisir est le seul but : aussi chacun suit-il son courant pour se réunir momentanément une fois par jour, au signal de la course ou de la chasse. Le jeu, les galas, les danses remplissent une grande partie des heures. Les tables dressées sont en permanence, ici couvertes de tapis verts , là de mets exquis et de flacons variés d'encolure. A Chantilly on est moins strict , moins sévère de tenue qu'on ne le serait ailleurs ; l'usage y crée certaines immunités qui s'acceptent sans commentaires.

Dès que la nuit arrive, les lumières luisent aux vitraux de toutes les maisons , les plaisirs prennent des allures plus vives. Des femmes vêtues de blanc glissent sur l'herbe de la pelouse comme des cygnes qui regagnent leur demeure. Ici , malgré l'heure avancée, c'est le dîner qui chemine encore. • Garçon , du Champagne ! encore du Champagne! >» Le Moet et le Biston coulent à plein verre et sans mousse; c'est de rigueur. Ailleurs c'est le jeu qui s'engage de nouveau. « Se parie. •^ Le jeu est fait. — J'ai perdu. —Je double. — Je

LE SPORT À PAHiS. i9

tiens. — Je gagne, à moi la main. — J*arrose. — Main pleine. — Coupe-gorge, et honni soit qui mal y pense. » Là-bas c'est le bal qui débute, et plus loin c'est le feu d'artifice ; les feux pyriques qui se mettent de la partie font explosion ; le vacarme est si terrible, la pluie d'étincelles incendiaires si abondante, qu'aubergistes et propriétaires sont tentés de crier au feu. t Vous allez brûler ma maison, messeigneurs, »> dit l'un. A quoi l'on répond : « Mets ta maison sur la carte , aubergiste , » et les pétards et les fusées de continuer.

Ce serait un livre charmant à lire, que celui qui rappellerait les principales scènes, les bons mots et les gais épisodes qui marquent cette courte villégiature de Chantilly pendant la réunion du printemps.

Celte réunion commence dans la seconde semaine du mois de mai, et celle d'automne dans la première semaine d'octobre : celle-ci, de même que la réunion d'automne à Paris , a toujours été jusqu'ici moins brillante que la première. Les prix étaient médiocres, et puis elle arrive à une époque de l'année qui précède le retour de nos pérégrineurs de la haute existence ; mais, malgré cette cause de défaveur, il est vraisemblable qu'à l'avenir cette réunion se fera un rang très-important, car son programme vient d'être enrichi d'un magnifique prix annuel de dix mille francs donné par la munfficence

de Tempcrcur, qui l'élève ainsi au niveau pécuniaire de la réunion du printemps.

En mai , les réunions commencent un jeudi : le premier et le second jour sont consacrés aux courses; le samedi, on chasse à courre, et enfin, le dimanche, on se dispute le grand prix du Derby, par lequel se clôt la campagne.

Le coup de cloche qui annonce la course se fait entendre à deux heures moins un quart. A ce moment, les équipages, les cavaliers et les spectateurs à pied gagnent Thippodrome. Les gens de la campagne, qui composent le public de bonne volonté et patient, encadrent le périmètre de la piste. Ils affluent par tous les chemins : ils surgissent de la forêt, de la route de Paris, du fond de la vallée ; ils viennent d'Ermenonville , de Senlis, de Luzarches, de Saint-Leu, et concourent à donner par leur présence un très-riant aspect au champ de course.

L'hippodrome de Chantilly, qui a deux mille mètres de circuit, est de forme ellipsoïde. Il oc^ cupe environ la moitié de l'étendue de la pelouse. D'un côté , il est encadré par les épais et verts rideaux du bois auquel il est adossé, et

1 . A Chantilly , le prix d'entrée de l'enceinte de pesage n'est que de dix francs. Il est de cinq pour les tribunes et les pavillons ; de dix pour les voitures de toute sorte dans l'intérieur du champ de course, et de cinq pour les cavaliers.

LE SPORT A PARIS. ai

de l'autre par une rangée de jolies maisons dont les croisées regardent Thippodrome; au levant se trouvent les historiques écuries et la demeure des Condés. Rien de plus beau et de plus grand. Les constructions destinées au public sont d'une architecture élégante, légère et coquette. Elles offrent des abris salutaires contre F inclémence des saisons et les malices du ciel pluvieux des printemps de Paris.

La chasse à courre à Chantilly.

Le samedi , jour de chasse à courre , le rendezvous est à onze heures et demie au carrefour de la Table-du-Roi, qu'étoilent douze routes. Généralement l'attaque de l'animal se fait à midi. Les voitures de maîtres, les cavaliers encombrent, les abords de cette plaine de verdure; les femmes s'y montrent dans leurs plus ravissantes toilettes ; elles font assaut de falbalas, de volants, de soieries, de fleurs et de plumes. Des musiciens chantent leurs ballades ambulantes; des saltimbanques sautent et cabriolent sous les veux des désœuvrés ; des cafés en plein air s'improvisent : toute l'animation et le tohu-bohu d'une fête se trouvent là passant au milieu du calme et de la solitude.

C'est presque toujours aux étangs de Commelle

31 LE dPOKT À PARIS. -

que le cerf se fait prendre. Cest le pomt de rallie* ment des chasseurs égarés et des amateurs qui ne peuvent suivre tous les zigzags de la journée. Il est certain que ce lieu marque toujours dans Titinéraire du cerf une étape obligée, lorsque, par exception, il n!e8t pas le théâtre final de lahitte. Le plus gûr est de s*y rendre, si Ton veut voir Fhallali et la scène tumultueuse de la curée. Ces élangs sont situés à une lieue et demie de Chantilly , au coeur de la forêt. Us sont tout à fait agrestes : des coteaux d*un aspect boisé et abrupte les dominent; leurs ondes toujours mobiles bruissent poétiquement au pied du pavillon de la reine Blanche, charmant débris d'un antique et royal manoir sauvé par miracle du naufrage des ans.

Les chasses de la réunion de Chantilly se sont faites jusqu'en 1848 avec l'équipage des princes de la maison d'Orléans. Depuis lors cette tradition jde vénerie a été maintenue, grâce aux soins de M. le comte d'Hédouville , qui en avait obtenu l'autorisation des maîtres exilés de Chantilly , et aujourd'hui w elles se continuent sous les auspices d'une socttté'. de chasseurs que dirige et préside le comte de La Rochefoucauld.

Le dimanche, jour du Derby, Chantilly entre dans une. phase fébrile. Chacun, son carnet à la main, se prépare aux émotions de la course définitive par les émotions préUminaires du livre [book).

•^ LE SPORT A PAHIS. :\:\

Faire 'son book, dans le langage du turf, c'est combiner ses paris sur divers chevaux de manière à réaliser des bénéfices, toutes chances de pertes et de gains compensées. Cette science, en anglais , s'appelle hedging

A l'une des dernières réunions de Chantilly, je me trouvais en joyeuse communauté de villégiature avec mon spirituel ami Léon Gozlan. Après l'hallali et ses scènes tumultueuses aux étangs de Commelle, et comme les fenfares du retour retentissaient encore à travers les bois solennels, son front s'attrista, un voile de mélancolie passa sur l'étincelle de ses yeux : c'était un souvenir que venait de réveiller en lui la vue de la meute, du cerf aux abois et des veneurs. * Après juillet 1830, me dit-il, les équipages de chasse du dernier prince de la maison de Condé furent vendus^ à l'encan au château mènae de Chantilly dont nous foulons la pelouse, antique berceau et fastueux palais de cette illustre famille. Le hasard me rendit témoin de la vente aux enchères de la ma- ^iftque meute du prince. J'étais accouru , au bruit des nombreux aboiements et des claquements de fouet, à la coun^d'honneur où les nobles animaux, caressés autrefois d'une main royale, attendaient maintenant, l'œil triste, l'oreille basse, l'arrivée des acquéreurs régulièrement invités]; depuis plusieurs jours par des affiches et des annonc€s dans

les journaux du département. C'était un triste speictacle que tous ces chiens parés de leur dernière toilette et attifés, non pour recevoir un mot flatteur du prince, toujours plein de galanterie envers eux et envers les chevaux, mais pour exciter le désir de quelque rude chasseur de lapins et de lièvres , de quelque rustique braconnier sans respect pour les races, ne voyant dans un chien qu'un chien. Je n'ai guère rencontré que dans les charmants tableaux des peintres anglais, Landseer et Herring, cette variété aristocratique d'animaux d'élite au poil soyeux , à la tête tine et forte à la fois, dardant l'audace, l'impétuosité, la pénétration par leurs yeux de diamant, leur râble d'acier, leur soufQe inquiet et la profondeur de leur poitrine. On eût dit que tous ces animaux ressentaient les douleurs d'une rupturç prochaine; ils se pressaient l'un contre l'autre et tremblaient. De vieilles inimitiés se taisaient dans une mélancolie commune, universelle. Bassets, épagneuls, terriers, braques, chiens courants s'effleuraient de leurs naseaux pour contribuer à une sympathie générale dans un dasger qui atteignait les plus hautes dignités comme les plus basses conditions du chenil.

« Cependant les acheteurs ne se présentaient pas à la grille, toute belle que fût l'occasion. La naort inattendue du dernier des Condés leur Uvrait à vil prix des animaux dont ils n'osaient pas l'an-

née d'avant estimer la trop haute valeur. Mais, à répoque où se faisait cette vente, nul, parmi les riches possesseurs de châteaux, n'avait le cœur aux déduits de la chasse; les nouveaux seigneurs de la banque et du commerce, que l'événement avait mis au monde, fort estimables d'ailleurs, n'avaient encore vu de chevreuils et de lièvres qu'au marché des Jacobins, et, si les hures de sanglier les avaient étonnés, c'était moins au détour d'un bols qu'à la porte du magasin de Chevet : d'où leur juste et profonde indifférence pour les chiens de chasse. De combien de pas auraient -ils reculé , si on leur avait appris que tel chien du prince avait coûté plus de huit cents francs !

« Tout à coup six charrettes de boucher s'arrêtent devant le perron du château. Des hommes en descendent et s'annoncent au commissaire de la vente comme des acquéreurs des départements voisins , vertus sur la foi des affiches. D devait y avoir une honte , mais j'ignorais d'où elle se produirait. Je ne l'aurais jamais supposée si profonde pour la mé* moire du prince de Condé. Enfin , nous ne sommes pas sur la terre pour nous enorgueillir longtemps, même dans nos chiens. Les bouchers empoignèrent ces nobles bêtes l'une après l'autre et les soulevèrent pour savoir, sans doute, si elles avaient le poids d'un mouton gras ou d'un jeune veau.

« La vente commença. Pénible prologue! un an-

cien valet prit un chien, le poiia aux pieds du commissaire-priseur, assis sur une espèce d'échafaudage, et Ton écoutait autour de lui.

• A cent francs Escarboucle! messieurs, c'est « une des meilleures chiennes épagneules de feu • M. le prince de Condé. »

« Les garçons bouchers ouvraient horriblement les mâchoires de la pauvre Escarboucle pour s'assurer qu'elle n'avait pas les dents marquées.

« A cent francs, Escarboucle ! »

« Personne n'ajoutait un centime à la mise à prix.

« Un autre garçon boucher approcha le bout de son cigare de la queue d'Escarboucle , pour passer une minute agréablement. Escarboucle frémit de cette ignoble licence , et elle se serait vengée si le vieux valet de chiens n'eût laissé tomber son fouet sur les doigts de l'impertinent. J'aurais aimé surle-champ ce brave homme , s'il n'avait eu depuis une heure toutes mes sympathies , pour l'attention vraiment touchante qu'il portait à un chien âgé , tapi dans un coin, peu propre à la chasse , je présume, mais excellent encore pour garder les abords d'un château. J'avais remarqué qu'il avait toujours le soin de l'éloigner le plus possible du théâtre de la vente, comme si, en relardant la minute -du marché, il avait pu lui en épargner tout à fait l'ignominie.

« A .cent francs Escarboucle!» répéta le com-

missaire-priseur, ajoutant de nouveau : « C'est une «« des meilleures chiennes de M. le prince de Condé. « Une fois, deux fois, cent francs Escarboucle! « personne ne dit mot? »»

« Un autre garçon boucher tira violemment Escarboucle par l'oreille, et la pauvi-e chienne cria.

« En voilà un qui surenchérit , »» dirent tous les autres garçons bouchers à cet aboiement de l'épagneule. L'ironie après la cruauté!

« Enfin , puisque personne n'en veut à cent « francs.... à dix francs Escarboucle! »

« Achevons l'histoire de ce martyre. Escarboucle fut vendue dix-sept francs cinquante centimes. L'acquéreur la prit par le dos et courut la jeter dans le tombereau au fond duquel il était venu jusqu'à Chantillv.

« Une larme tomba des yeux du valet de chiens. 11 remplaça l'épagneule par une paire de chiens courants, qui n'eurent pas un meilleur sort qu'Escarboucle. On les précipita à côté d'Escarboucle dans la charrette.

« Il n'y eut pas une mise à prix que le commissaire-priseur ne se vît obhgê de réduire pour réaliser la vente. Il parvînt enfin à dégarnir la cour d'honneur et à peupler les toinbereaux.

« J'observais constamment le vieux valet. Plus les groupes de chiens s'éclaircissaient par la vente , plus il éloignait sans affectation le vieux chien.

Pourtant Tinstant approchait. Les tombereaux étaient pleins, la nuit venait.

« Est-ce qu'on oublie ce joli garçon? >• s'écria le boucher qui avait essayé de brûler la queue à Escarboucle.

« Le vieux chien avait été découvert; il était déjà sur l'échafaud.

« A dix francs ! cria le commissaire-priseur, à dix « francs pour en finir l »»

« — Pour en finir! pour en finir !... « répéta significativement un des acquéreurs. « Ce chien est « encore excellent et sera bon gardien ; c'est un « griffon de haute taille.

«-^ Je suis perdu, murmura le vieux valet. Le « prix va monter et je ne l'aurai pas. Onze francs! » cria le vieux valet.

« Celui qui avait remarqué les qualités du grilTon, reprit l'éloge en disant : « Voyez ces belles pattes, «c'est un* lion, et cette mâchoire, c^est celle du « loup. Trente francs! »

« — Trente francs, répéta le commissaire.

« — Oh ! mon Dieu I pensa le valet , le prix s'é- « lève toujours. Turc ne sera pas à moi.

« — Quarante francs ! dit le pauvre valet.

« — Quarante-cinq francs ! dit l'autre acquéreur.

« — Cinquante !

« — Cinquante-cinq 1

« — Soixante !

« — Soixanle-ciuq !

« — Soixante-dix ! » dit encore avec désespoir le vieux valet de chiens. « Pauvre Jurcl >»

« Et Turc regardait autour de lui, étonné de s'entendre nommer si souvent.

« Le boucher ouvrait les lèvres pour élever encore son prix et pour se proclamer le maître du chien ; mais le valet, qui n'aurait pu surenchérir sans dépasser ses moyens, eut tout à coup une idée.

H Savez- vous, dit-il à son antagoniste, que vous « ne pourrez jamais emporter ce chien avec les au- « très? Il faut une voiture pour lui seul.

« — Je le traînerai derrière nia charrette , » objecta le boucher.

« — Je ne vous le conseille pas, » riposta le valet, qui n'avait plus d'espoir que dans Iq résultat de son mensonge inspiré; « vous pourriez peut-être le « voir mourir avant d'arriver à Beaumont , si c'est

« à JBeaumont que vous retournez. »>

« La remarque produisit son effet.

« Ma foi, l'achète alors qui le voudra. Je n'ai « pas le temps de m'amuser eu route.

« — Une fois, deux fois, trois fois!» cria le commissaire primeur, au moins aussi pressé que les autres de s'en aller. « Adjugé Turc !

« — Turc à moi ! »» cria le valet. Et le vieux chien et le vieux valet s'en allèrent en se tenant embrassés comme deux vieux amis sauvés l'un par l'autre.

. ••• ••.if

« Je 110 ruinerai pas pendant un an, » dit le vieux valet en quittant la' cour, « et ce qae tu .m'as roulé , »• dil-it en regardant Turc, « sera couvert par cetle économie. ».

•• Turc avait sauvé la vie au prince de.Condé, lequel, du reste, l'avait vingt fois exposée dans les houraillis.

« Quelques minutes après cette scène, les charrettes roulaient sur la pelouse de Chanlîlly; ou voyait s'élever au-dessus de ces lourdes voitlires îirrinçanles les têtes nombreuses, inquiètes et pressées do ces pauvres chiens qui regardaient une dernière fois les murs du chAteau d'où on les exilait pour toujours. •

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