VI
Des écuries H des établissements d'entraînement de Chantilly.
Chantilly est inlérossanl aux yeux des amateurs d(» sport non-seulement comme terrain et localité de course, mais comme Heu d'entraînement. C'est donc aussi un New-Market au petit pied. Plusieurs (les meilleurs éleveurs du pur sang en France ont leur établissement à Chantilly. Les principales écuries sont celles de MM. le comte d'Hédouville et de M. Alexandre Aumont. A une lieue de Chantilly, à la Morlaye, sans quitter le bois, on trouve les
lE SeORT A PARIS. H
écuries de M. T. Carier et de M. le prince de Beçtuvau^ celles de M. Fasquel sont à Courteuil, et celles *de M. le comte de Prado, à Gouvieux, également près de Chantilly.
Ces établissements , grâce à Taccortise des maîtres, ne sont jamais fermés à la curiosité de l'étranger; ils méritent d'être vus.
C'est à Chantilly qu'il faut aller si l'on veut se faire une idée complète des détails pratiques et de la science de l'entraînement dans son état actuel en France. Notre amour-propre national peut trouver quelque plaisir à indiquer les écuries de M. Alexandre Aumont, par exemple, comme étant supérieures -aux plus célèbres établissements du môme genre sur le continent. Nulle part, rien de mieux. L'art de l'entraînement, l'élevage du cheval pur sang , le système de ventilation , l'aménagement des stalles, l'ordre, la discipline qui régnent dans ces écuries, tout y est parfait , et l'on comprend très -bien, après qu'on les a visitées, que leur entretien annuel dépasse le chiffre de quatre- vingt mille francs.
A la suite de ces établissements, qui éveillent l'intérêt du turflfete, viennent les célèbres et monumentales écuries du château , l'une de nos merveilles architecturales, où fut reçu Paul I", où plus de deux cent cinquante chevaux peuvent tenir à l'aise, et où jamais il n'y eut un cheval malade.
L'historien des châteaux de France rapporte qu'après la chasse atix flambeaux qui fut ofiferte au comte du Nord, le souper attendait le retour des veneurs. Ils furent reçus sous une tente parée d'emblèmes analogues à la fête : des bois de cerfs soutenaient les rideaux et les draperies. Au dessert, quand les prestiges du cuisinier et de Téchanson eurent achevé d'éblouir l'imagination septentrionale de l'auguste étranger, le prince se leva et dit au comte du Nord :
« Où monsieur le comte croit-il être ?
— Je crois être, répond celui-(i, dans le château de Condé , le plus noblement hospitalier des princes, et dans son plus riche appartement. »
Les rideaux s'écartent, les deux côtés du pavillon s'ouvrent, ^ Je comte du Nord, à son inexprimable étonnement, se trouve au centre des écuries du château. Trois cents chevaux, chacun dans sa stalle, ceux-ci courbés sur l'avoine , ceux-là perdant la sueur sous l'éponge , ceux-là frappant la terre de leurs pieds, tous sous la main d'un domestique , complètent cette surprenante perspective.
Lorsqu^en I8l4, au retour des princes dans leurs propriétés, une délicate précaution voulait les préparer à la vue de leur château démantelé par la bande noire, le prince de Condé se hâta de demander à son interlocuteur :
« A-t-on respecté les écuries ?
— Oui , monseigneur.
— Maintenant, ajouta-t-il avec joie, vous pouvez tout m'apprendre. »
A Chantilly on trouve encore , à côté des entraîneurs émérites, les principaux jockeys qui figurent sur le turf parisien : Spreoty, qui monte pour H. A. Aumont, tacticien habile, associé aux beaux succès d'Hervine, d'Aguila, de Portos, etc., et Flatman , des écuries de M. le prince de Beauvau , vé^ ritable enfant de la balle, dont les succès rappellent parfois ceux de son frère de New-Market; Boldrick, attaché aussi comme entraîneur à l'établissement de M. Lataehe de Fay ; Carter, qui monte pour son oncle dont il est l'élève , et qui, par conséquent, connaît toutes les diflicultés du métier; Chifney, appartenant aux écuries de M. le comte d'Hédouville, et Irès-estimé des connaisseurs.
La liste des jockeys de Paris se complète par d'autres noms ; mais ceux-là ne résident pas à Chantilly : c'est Hardy, qui, pendant plusieurs années, a joué un rôle assez marqué sur le turf de Paris, aujourd'hui jockey libre , c'est-à-dire qu'il ne relève pas d'un seul patron et qu'il met ses services à la disposition de plusieurs; Antoine, jockey français, qui de bonne heure a montré une très-grande aptitude pour le cheval; Sherwood, qui monte pour M. A. Lupin; Kitchener, pour M. le comte de Prado. Ces deux derniers ont figuré dans les cour-
ses de premier ordre en Angleterre, entre autres dans le derby.
Au nombre des entraîneurs il faut citer T. Carter, qui dirige lui -môme ses écuries; Jennings l'aîné, qui est à la tête du stud de M. le prince de Beauvau; Tom Jennings, chez M. Alexandre Aumont; T. Hurst, le doyen du turf en France, qui , après une absence de quelques années, vient de reparaître pour se charger des chevaux de course de M. le comte de Momy; enfin Henry Gibson, Thomas Smith, Henry Jackson, John Bains et Richard Carter.
Itinéraire.
On se rend à Chantilly en voiture et par le chemin de fer [du Nord. Un service de diligences qui fait la route en trois heures est organisé pendant toute Tannée. Les bureaux , à Paris , sont au Platd*Étain, rue Saint-Martin. Pour qui veut se faire une idée, en passant, de l'historique château d'Écouen et de Champlatreux , résidence de M. Mole , il faut prendre cette voie, malgré sa solitude actuelle et la lenteur du trajet. Le chemin de fer mène à Saint-Leu, et de là des omnibus rapides conduisent jusqu'à Chantilly ; en tout , une heure et denne de trajet.
LE SPOKT A PAHJS. 45
L'année 1853 fera très-certainement époque dans les annales de cette jolie résidence. Les courses de Chantilly ont cessé d'être exploitées pour compte et aux frais de la ville même : le jockey-club a pris à bail pour neuf ans, à partir du printemps de 1853, les pavillons, la pelouse et Y allée des Lions, où se fait l'entraînement des chevaux. Grâce à ce patronage, toutes les améUorations que réclamaient impérieusement le service, l'arrangement et la distribution des tribunes , seront réalisées et mises sur le pied du confortable anglais. Le grand inconvénient qui résultait pour le public, le jour des courses, du petit nombre des départs sur la ligne de fer du Nord , et surtout de l'insuffisance des omnibus destinés au transport des voyageurs de Saint- Leu à Chantilly, l'incertitude très-fâcheuse où l'on se trouvait, quand on était menacé de ne pouvoir revenir à Paris selon sa fantaisie, toutes ces causes, qui modéraient l'engouement des amateurs du turf et les détournaient d'entreprendre le voyage de Chantilly, disparaissent par suite des arrangements faits entre le jockey-club et l'administration du chemin de fer du Nord : le billet pris à Paris vous met dorénavant à l'abri de toutes ces craintes. L'oWigation de passer par la coûteuse hospitalité des hôtelleries de l'endroit ne menacera plus le turfiste passionné , mais économe. L'un des excellents résultats de cette mesure sera de rendre
les aubergistes plus traitables : ils aurotit des hôtes maintenant, et non plus des détenus. Déjà des tarifs nouveaux circulent. Chantilly ne prendra plus ces faux airs, qu*il avait parfois, de Doncaster, où se dispute le Saint-Léger d'Angleterre, et qu'un Français, qui n'y pouvait faire un pas sans débourser une pièce d'or, avait surnommé la ville des guinées,
Hôtels à Chantilly.
L'hôtel du Grand -Cerf, situé à proximité du château , des grandes écuries et de l'hippodrome , est l'un des gîtes les plus recommandabes de Chantilly. La propreté de cette maison et le confortable qui y règne rappellent les établissements anglais de ce genre. Au point de vue du turf, tout a été prévu : vastes écuries, bonnes remises, et box spacieux.
L'hôtel de la Pelouse, route de Paris, un peu éloigné du château et de l'hippodrome , mais bien tenu, est une très-jolie maison enveloppée d'arbres et de jardins, et dont la cuisine est savoureuse. Cet hôtel remplace l'ancien hôtel de Bourbon- Condé, devenu une résidence particulière, celle de M. le comte d'Hédouville , l'un de nos meilleurs sportsmen.
On trouve encore dans la grande rue Fhôtel du Cygne , l*bôtel des Bains, près de Téglise , Thôtel de rÉpée, Je Lion d'or, tous taillés sur le patron des traditionnelles auberges françaises que Ton connaît.
Partout des box et des remises à louer, des chambres et des appartements meublés pendant le temps des courses , mais seulement alors. Les courses passées, cbacun reprend possession du domicile dont il s'était privé un moment par spéculation , et Cbantilly semble se rendormir, sous ses grandes futaies^ dans la dignité de ses souvenirs.
En mars 1854, on comptait cent vingt chevaux en entrahiement à Chantilly. La dépense journar lière est estimée à sept francs par tête ; c'est plus de deux cent cinquante mille francs pour l'année. Dans ce chiffre ne sont pas comprises les dépenses d'entraînement. Il serait difiicile d'évaluer au juste ce que la tenue des réunions mêmes apporte et laissQ d'argent dans le pays.
Courses de Versailles.
A Versailles , les courses reprennent exactement le même caractère qu'elles offrent à Paris. Leur
principal mérite est de multiplier les occasions de
plaisir de ce genre pour le monde qui à Paris aime le sport et s'en occupe. Les deux chemins de fer de la rive droite et de la rive gauche y conduisent en moins de quarante minutes, et il est rare que l'éclat de ces fêtes ne soit pas rehaussé de tout le prestige d'un beau soleil ; car elles arrivent à une époque de l'année très-favorable , vers la fin de mai. Cette circonstance, et surtout la' facilité des communications, assurent aux courses de Versailles une vogue soutenue. Cependant , cet hippodrome, dont le tarifa été réglé sur celui de Chantilly, est loin d'être irréprochable ; on y retrouve tous les inconvénients du Champ de Mars : le terrain de la piste est sablonneux et profond.
Le jockey-club est «ncore J'àme de ces réunions, où il distribue des prix. Le public d'élite des tribunes et de l'enceinte du pesage de Paris et de Chantilly y reparaît. A ce monde se joi-^ gnent les autorités de la ville et un petit contingent de la classe riche de cet ancien grand monde, qui s'est volontairement exilé dans la solitude de cette ville. Les bourgeois de Versailles, comme partout, nous l'avons dit ailleursS restent à peu près immobiles ; mais, en revanche , les populations rurales et le peuple encombrent les abords du bois de Satory, où l'hippodrome est tracé. Leur mise en-
1. Le Turf ou les Courses de chevaux enfrance et en Angleterre.
dimanefaée égayé le coup d*œil de cette vaste assem- *bl6e en plein air. C'est pour eux une fête. Le défilé des chevaux de sellé, des voitures et des piétons dans les^ rues de Versailles est un spectacle' fort animé. Les croisées sont garnies de curieux. Les boutiques et les cafés quadruplent leurs recettes. Pour les auberges et les restaurants , les courses , quoique passagères, sont de véritables aubaines. Ce n'est que pour elles et pour les revues que Versailles quitte sa physiononiie endormie. Aussi l'on s'étonne à bon droit que cette ville aux grands souvenirs, aimée des touristes, ne comprenne pas ce qu'un beau champ de com'ses ajouterait encore à la puissante attraction qu'elle exerce sur rimigination et la curiosité des étrangers.
Des couleurs sur le turf de Paris.
En prenant l'Angleterre pour modèle dans l'organisation de nos courses, nous lui avons emprunté non - seulement presque tous ses règlements, mais la plupart de ses usages de toise en scène. Ainsi*, nous avons adopté les costumes officiels , la toque et In casaque aux nuances variées des jockeys. Ces couleurs contrastées sont des signaux muets,, et elles ne peuvent être arbitraire-
ment arborées par tous ceux qui entrent dans rhippodrome. Chaque propriétaire de chevaux de course a la sienne.
MM. le prince Marc de Beauvau, casaque rouge et toque rouge ;
— le prince de la Moskowa, casaque jaune, man-
ches bleues et toque noire ;
— le comte Demidoff, casaque verte et orange,
galonnée d'or, toque noire;
— Auguste Lupin, casaque noire, toque rouge ;
— Alexandre Aumont, casaque blanche, toque
verte ;
— Fasquel, casaque jaune paille, toque noire;
— Mosselman , casaque verte , toque noire ;
— le baron de Veauce, casaque bleu de del,
toque bleu de ciel;
— J. Reiset, casaque marron, manches bleues.
toque noire;
— Albrette, casaque rayée violet et blanc, toque
noire;
— Thomas Carter, casaque bleffcie, toque noire;
— le baron Eugène Daru, casaque verte, man-
ches noires, toque noire ;
— le comte d'Hédouville, casaque blanche, toque
noire ;
— le comte de Prado, casaque blanche, coutures
rouges et toque rouge;
— Lalache de Fay, casaque bleue, toque blanche ;
— de la Beraudière, casaque et toque noires;
— E. de Baracé, casaque bleue, toque noire;
— John Bains , casaque bleue , manches jaunes ,
toque bleue ;
— Boutton Levêque, casaque bleue, toque noire;
— le comte Amédée des Cars, casaque rayée,
rose et blanche, toque noire;
— le marquis de Saint-Clou, casaque bleue, man-
ches et toque jaunes ;
— TomHurst, casaque rose, toque noire;
— Maurice Loyer, casaque rouge cerise, toque
noire ;
— le baron de Pierres, casaque jaune, toque
rouge;
— Auguste Rivière, casaque grise, toque noire;
— Régis, casaque jaune paille, toque noire;
— Denis Courtois, casaque cerise, manches jau-
nes, toque cerise;
— Ch. de Terves, casaque et toque noire;
— le vicomte A. Talon, casaque bleue, toque
noire ;
— le baron G. Vigier , casaque bleue , manches
jaunes , toque cerise ;
— Camille Leclerq, casaque verte, toque rouge;
— Sir Robert Jukes Cliflon, casaque blanche,
écharpe noire , toque blanche ;
— Morgan ou Chapman , casaque violette , toque
rouge ;
— de Coataudon et de la Molle , casaque cerise ,
coutures blanches, toque noire ;
— J. Lefèvre , casaque noire , loque noire ;
— le vicomte de Lauriston, casaque bleue; toque
rouge ;
— le vicomte de Sàinl-Roman, casaque jaune,
coulures bleues, toque noire ;
— Henri de Lamarre, casaque marron, manches
rouges, toque noire.
Des principaux propriétaires de chevaux de course à Paris,
et des sportsmen.
Dans cette liste des propriétaires de chevaux donl les noms figurent constamment sur le programme des courses de Paris, quelques-uns priment les autres par Timportance de leurs écuries. Aujourd'hui les chefs de notre turf sont MM. Alexandre Aumonl et Auguste Lupin, le prince Marc de Beauvau et le comte d'Hédouville, MM. le comte de Prado, Mosselman et Fasquel. Enfin, le sport parisien brille par la présence de plusieurs de nos horsemen, acteurs ou héros, comme on voudra, des courses de haies et des steeple-chases. Leur nombre est malheureusement fort liuiité, mais leur audace étonne et captive. Au premier rang
figurent MM. Peiregaiix, Talon, de Toomon, Loyer, de Coatandon, de Saint-Roman, le Yicomte d*Anre, Amédée des Cars, d*Aateai1, Alfred de NoaO^es, de Laurisfon, etc.
Ils sont les disciples de cette école d*équitation , qui , loin d'avoir pour base les principes et les démontrations du manège, les dédaigne tant soit peu. L'Angleterre les connaît et les admire. Elle peut leur opposer des hommes d'un sang-A*oid plus imperturbable, d'une tactique plus consommée : mais aucun de ses plus illustres hommes de cheval ne dépasse ceux-ci en hardiesse; aucun n'a plus qu'eux ce courage de luxe, qui se dépense sans un intérêt de position, de fortune ou d'avancement-, mais dans le seul but d'un plaisir élevé.
Les annales des steeple-chases en France sont pleines de brillants pas d'armes, accomplis par eux avec une fougue de témérité qui donne *à ces périlleux tournois une saveur d'émotion très-vive et explique l'intérêt qu'ils excitent dans le public parisien.
Le domaine de la Marche et ses steeple-chases.
C'est à la Croix-de-Berny , dans la vallée de Bièvres , que la course au clocher est venue
d'abord se révéler à la France. Pendant dix années à peu près, ces courses ont été très-suivies; puis elles ont perdu de leur vogue , malgré l'empressement que mettait la société parisienne à se rendre aux appels du jockey-club, par qui ces courses s'organisaient. Beaucoup d'accidents ont marqué les phases de cette audacieuse importation équestre. Des chevaux de valeur ont péri dans le fangeux ruisseau de la Bièvre; mais, parmi toutes les catastrophes qu'il fallait enregistrer à chacune de ces apparitions , la mort du marquis de Mac-Mahon , arrivée à Âutun, «i 1844, pendant une réunion de ce genre , joyeuse , bruyante , inondée de soleil et d'acclamations, eut peut-ôtre la plus grande part d'influence sur l'espèce de discrédit où tomba la course au clocher. Cependant le sport de Paris ne pouvait se passer pour toujours de ces luttes émouvantes, et à Berny succéda la Marche !
Le domaine de la Marche est situé au delà de Ville-d'Avray, l'une des émeraudes de la villégiature parisienne, et au delà du joli village de Marnes. Le parc dans lequel la piste du steeple-chase a été tracée est d'une petite étendue. Les ondulations du terrain sont pittoresques; il est semé d'accidents naturels, qu'on a dû compléter par des appendices artificiels en vue de la destination hippique qui lui était faite. Ces obstacles, peu difficiles, il faut le dire, sont habituellement au nombre de vingt
à vignt - quatre , distribués sur un parcours de 4500 mètres.
 peine inaugurées ^ar M. Caisac d'Auxonne, les réunions de la Marche ont été très-suivies. Le monde correct du faubourg Saint-Gennam et les élégances plus frivoles du reste de Paris , les étrangers en masse , s'y sont montrés ^vec assiduité. On se rencontrait, on se mêlait, mais pourtant sans se confondre.
C'est une étude très-récréative à faire que celle de cette variété de physionomies et d'allures qui se trouve là : une immense volière où tous les plumages se croisent, se coupent et restent distincts! La charmante disposition du parc, les riants aspects des paysages de la vallée, la beauté des routes qui de Sèvres , de Versailles , de Saint-Cloud, mènent à Ville-d'Avray , le rail-way de la rue Saint- Lazare , à l'aide de ses convois réguHers et supplémentainss, deviennent autant de buts et de moyens par lesquels s'expliquent fort bien l'empressement du public et sonaffluence. Mais s'il est très-facile de se rendre à la Marche , soit à pied , soit à cheval, en chemin de fer, en voiture de place, en équipage ou en remise, disons que, pour les disciples de la mode et les privilégiés vrais ou apparents de la fortune, le suprême genre consiste à paraître dans celle assemblée conduits par des chevaux de poste. Les faux riches se cotisent et boursillent au besoin pour
4(6 LE SPeRT, A PAtlS.
Bê passer cette satisfaction de vanjté. Ajoutons quÔ, dans ce cas, il est une loi d'extrême élégance qui prescrit de ne se montrer qu'en nombiiô très-liiï^ité dans ces équipages de. faste. La solide élégance ne veut que deux pertonnes dans une calèche , jamais plus de quatre; au delà de ce chiffre, les prétehtions au bel air ^s'évanouissent pour faire place au ridicule du fiacre.
Tout près de la station du chemin de fer da Ville-d'Avray, au sommet d'un poudroiement de petites YiUas qui s'étagent sur les flancs du coteau, est la chaumière que H. de Balzac habita pendant quelques années. Vous ne pouvez pa^ vous rendre à la Marche , en venant de Paris , sans apercevoir cette maisonnette; or, comme elle personnifie -Balzac, du moins par le souvenir, laissez-moi vous dire , grâce à elle , un mot de ce charmant et fécond écrivain, perle inédite dont le hasard m'a rendu l'heureux détenteur : ^
Un jour il allait visiter le docteur D...., dont Irf femme était fort belle; c'était pour la première fois : il sonne à la porte et personne ne vient ou* vrir; il sonne derechef, même silence ; il se décide à entrer; il appelle, nul ne lui répond. Devant lui, est une suite d'appartements ; il se hasardé à pénétrer plus avant. Enfin il se trouve en face de la porte d'un cabinet. « C'est peut-être celui du docteur, » pense-t-il. Il appelle, mais inutilement.
S:SFORI A PARIS. KT
(!|4dant enfin à l'impatience qui Je gagne , il tourne * h|boutpn de cette porte. Qu'on juge de sa surprise, de ses regrets, 'de son trouble! Il \enait d*entrer dans pue salle de bain : Mme J).... était dans sa baignoire.. Par un mouvement d'effroi bien naturel qtie faisait naître l'apparition d'un étranger dans cette mystérieuse retraite, elle jfiouleva hors de r«au sa belle tête, presque son buste.... Il A'y avait 'pas à s'y tromper : l'homme le plus flegma- .tique se serait senti déconcerté. Balzac en eut une sorte d'éblouissement; mais il se remit bientôt, se composa un visage parfait d'ingénuité, et parlant à Mme D.... , qui de son côté ne savait quelle contenance se faire : « Serait-ce, dit-il avec un imperturbable aplomb, serait-ce à monsieur le docteur D.... que j'ai l'honneur de m'adresser?... » Au même instant une autre porte s'ouvrait; la femme de chambre, qui était attendue, accourut avec le linge destiné à sa maîtresse, et M. de Balzac sortit précipitamment.
De Ville-d'Avray , on retourne d'habitude à Paris pour l'heure du dîner , à moins que les aiguillons du grand air ne fassent d'un temps d'arrêt à Saint- Cloudune nécessité gastronomique; mais il est une vérité qu'il faut rarement perdre de vue quand on a parcouru les environs de Paris , c'est qu'on n'est jamais sûr de bien dtner, ni même de diner, qu'à Paris même.
Telles sont, pour en revenir à Tétat actuel du turf à Paris , les occasions de plaisir qu*il offre : deux réunions officielles et fixes , au Champ de Mars , Tune à la fin d'avril, Tautre en novembre, se subdivisant; la première en quatre journées, la seconde en trois. Deux réunions à Chantilly : ceUe du printemps, qui commence en mai; celle d'automne , qui s'ouvre en octobre. Une réunion à Versailles qui compte trois journées , vers la fin de mai. Enfin quatre réunions principales sur le terrain de la Marche, spécialement consacrées à la course au clocher : deux en avril et deux en octobre; elles sont annoncées aux amateurs par toutes les voies ordinaires de la plus grande publicité.
La chttse à courre.
La sœur jumelle des courses de chevaux est la chasse à courre. La France de tout temps a tenu le sceptre de la grande vénerie. Sans remonter aux époques mémorables de la vieille monarchie, les chasses de la restauration ont brillé d'un éclat qui a prouvé qu'en vénerie nous avons des disciples et pas de rivaux. L'honneur de leur organisation revient de droit à M. le comte Alexandre de Girardin, qui apporta dans cette
branche d'administration une méthode inconnue jusque-là.
Après 1830, les princes d'Orléans tentèrent de rétablir la vénerie, mais ils ne le firent qu'avec une extrême timidité. Ils chassaient, mais plutôt en propriétaires opulents qu'en altesses royales : c'étaient, à l'exception des réunions de Chantilly, des . chasses privées et bourgeoises auxquelles le public ne s'intéressait que peu , que nul ne suivait, sauf quelques rares invités. Sous le règne précédent, au contraire, les chasses étaient de magnifiques rendez-vous pour la boilne compagnie. Beaucoup d'étrangers du grand monde venaient à Paris pour y assister, les uns avec l'autorisation du roi, et alors ils étaient admis à porter l'habit officiel; les autres en simples amateurs.
Comme ces chasses se répétaient souvent, elles étaient entrées dans le classement régulier des plaisirs de Paris. Le café de Paris, le café Anglais et le café d'Orsay, sur le quai de ce nom, tout voisin de la caserne des gardes du corps, étaient des centres où l'on se renseignait avec certitude sur le lieu et le jour des chasses. Ce jour arrivé , les routes qui conduisaient au rendez-vous étaient encombrées de curieux à cheval et en carrosses : gens de ville , gens de campagne , paysans et gamins accouraient aux assemblées, dont les
êO LE SPORT A PARIS.
baltes offraient toujours des aspects Irès-aiiimés et de frais épisodes.
L'empereur Napoléon, on le sait, aimait la chasse et à peu près tous les exercices du spoil. Il regrettait parfois que les nécessités de la guerre ne lui permissent pas de chasser aussi souvent qu'il Taurail voulu. Cependant la vénerie eut sa place dans le grand travail de reconstitution sociale dont il s'occupait. Il témoigna hautement de sa sollicitude, et fit rejaillir sur elle un magnifique éclat par la nomination du prince de Neufchatel en qualité de grand veneur. '
Vénerie impériale.
Au milieu des récentes grandeurs qu'on lui a rendues , Paris a retrouvé les traditions des belles chasses françaises. La vénerie est une de nos prééminences et ne pouvait nous être ravie! Les belles forêts des environs de Paris, réintégrées dans l'apanage impérial , ont reçu la destination qu'elle» eurent toujours.
Rambouillet , coquette résidence aux bois vastes coupés de plaines, de terres en culture, et dans lesquels murmurent les beaux et poétiques étangs de Pourras, de Saint-Hubert et de Hollande. Le
LE ftPOttT A PARIS. %i
cerf y fait habituellement de longues refuites; les débuchés sont superbes. On s'y rend par le chemin de fer de TOuest, rue Saint-Lazare, en une heure et demie.
Marly, avec ses galantes réminiscences, avec ses déserts, ses recoins oubliés, ses sombres cantons du Trou d'enfer^ où le sanglier est à la bauge. Les paysages qui Tenveloppent sont charmants : il faut Yoir les riants aspects qui se suivent et se déroulent dans la vallée de FÉtang et du côté de Noisy.
Aimé de Charles X par-dessus toutes les autres localités de chasse, Saint-Germain, avec son parc de réserve, ses genêts d'or et ses bruyères ù fleur rose, son tiré célèbre de Fromainville où le gibier abonde, sa belle faisanderie, son pavillon de la Muette, celui de Noailles, sa croix de Saint-Simon.
Fontainebleau, avec sa grandeur et ses souvenirs, ses carrefours solennels et ses allées d'étert» nelle longueur.
Compiègne eriGn et ses bois nécromantiques , et le bruissement tumultueux de ses futaies centenaires qui s'agitent, éclatent sous les efforts du vent.
Un jour , il y a de cela trois ans , il y avait dans les environs de Londres une de ces réunions de chasse qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre < corn* posée de ces sportstnen que vous savei, hard forward riders, aux brillants uniformes , l0S uns
rouges, les aatres vert de Lincoln, aux beaui chevaux pur sang, et de ces femmes élégantes, sveltes et pÂles, pour qui monter à cheval semble non-seulement une aptitude , mais un sentiment.
L'assemblée était peu nombreuse , mais de choix, et parmi les plus remarquables individualités féminines se distinguait une jeune étrangère qui n'intéressait pas moins ses nobles compagnes par sa bonne élégance et son grand air, qui renfermaient une immense destinée, que par son habileté d'amazone.
Si quelque chose peut être le symbole poétisé du beau moral, c'est assurément le contraste offert par une femme jeune et frêle gouvernant un cheval fougueux. Le cerf, harcelé par une meule très -vite, courait à travers le pays montueux, parfois ridé de petites rivières , coupé de haies et comme fait à plaisir pour éprouver l'adresse des cavaliers qui passaient à travers la brunie laiteuse d'une matinée d'automne. C'était délicieux de fantasmagorie. En tète des plus hardis galopait la jeune et noble étrangère, qui franchissait les obstacles sans crainte, sans hésitation et comme au vol. Ses compagnons applaudissaient , frémissaient tour à tour, et plusieurs s'étonnaient avec une naïveté d'orgueil toute britannique qu'elle ne fût pas anglaise. On eût pu croire de sa part qu'il s'agissait d'un défi, et ce n'était que ce plaisir des natures d'élite qui
LE SPORT A PARIS. ftS
naît de Témotion produite par un péril. Faîtes donc comprendre pareille chose aux organisations iiiilgaires!
Tout à coup le terrain se tourmente, ondoie ; un ruisseau profond ferme le passage; la berge est en talus. Le cerf y est venu, et il a passé. Pour passer à leur tour, les sportsmen devront affronter les menaces d'un saut en contre-bas de plus de six pieds. Cest effrayant, nul ne l'ose , mais la jeune femme poursuit droit son chemin. « Ne vous hasardez pas, lui crie-t-on, arrêtez! le sol est glissant ! Par ici plutôt! par ici! » Pour toute réponse, elle se retourne avec calme vers ceux qui s'effrayent pour elle et les tranquillise de son regard. Sans ralentir son train, elle arrive au sommet de la berge et lance son cheval. Les autres cavaliers ont tourné l'obstacle.
Plus bas, le cours sinueux de l'eau se resserre ; ils le franchissent et reviennent au galop inquiétés du résultat du saut qui s'est fait et pour reprendre l'itinéraire qu'a suivi le cerf. Ils accourent, mais se rassurent de loin à la vue de la courageuse amazone, qui, sur pied, sa cravache à la main, attendait leur arrivée. Ils approchent , aucune émotion ne se peignait sur son visage; c'était, comme tout, à l'heure , le même calme , la même placidité de regard, mais le cheval était mort. Il gisait sur le sol où il s'était tué en tombant.
tu LF. M'IIIIÏ A l'AHt».'
Le Huiivciiir ili; wi inciiloiit de diamo Doui niii/>nfl, pnr unir tniimitiun lotili' milurclli', h piirler lie» diiiNNcs iinpCiriale».
L(!ur orKttJiitalion, Hplendiito nciTRHuire cjui coiiruurl à accrrjltrc It- prevlÎKi- ilnn kiiD'I*-'!! niuuiu^ rliiuH, cHl aujourd'hui uu (:i>i))|ik't. et II ) n cela de rcmnniuiible iiui-, liiw sou il(^bul, la v6n«rw iiiifii''* rialv a ruiR'liutui6 œuiiuo ni elle avail H& unu tradition. Klle se rr>rn|ioNf ilu grnnd- veneur, duiil Ifîs ronctinnB Honl rerii|i)iirK par H. k> niuréclial Hagumi ;
D'un premier veneur : M. le eolond eoiiile Ney. aid« lie cutnp ili> Sii MfijeKl^;
D'un cajiHiiino den rlinsscK Ji Dr : M. le marquis de Toulon^coi), clief ilVRcadron , oDkitir d'ordonniince de Sa Majesté- ;
De deux lieuteimiiU d<i véruirie : MH. le marqu)» de Lnlour-Huubotirg, di^pnti>; et te Imi^n l^in- !»ert, chef d'eiieailron ;
D'un lirulonanl dex cliaitHeH à tir; M. le Imroii rit Laajfe.
L'équipage a pour eoniniandnnl Liilrace; pour premier piqucur, Leroux; pour deuxièmeit piquetirs, Liifeuilie el Umdouillp; lieux vnlel» de limier à eheviil, CiuniiH el Kiif;(>rie; deiiK viileltt de limier fl pied, VertieNil lluvai et KiiKftne Leroux, cl ne enitiplèle r'rillll pur wx videlu rie clileii & pif.l,
LB.SPORf A PAULS. «,1
Le clicnil, dont le siège & Paris est h rancicMi hôtel Mosseliimn , all^e des Veuves , renrenne quatre-vingt-dix ehiens de race anglaise, c'es(-i\dire très-vUcs d'allure; les écuries, cinquante chevaux anglais pur sang, mais très-étoiïés , fournis •par Crémieux , le marchand de chevaux attitré de la vénorie impériale.
Les chasses de cet équipage, en raison du sol des forêts et de leur étendue, ont lieu dans l'ordre qui avait été adopté primitivement : h Saint-Germain, pendant les mois de janvier, février et mars; à Versailles et dans les petits environs. Verrières , Meudon et la vallée de Biévre , en avril ; h Rambouillet, en mai, juin et juillet; & Compiégne, en août et septembre ; à Fontainebleau , en octobre» novembre et décembre. Cette organisation de la vénerie, beaucoup moins importante que celle de la Restauration, difTère un peu do celle de Tempereur Napoléon , qui ne comptait qu*un grand veneur, un capitaine commandant la vénerie, deux lieutenants de vénerie, un lieutenant des chasses, un porte-arquebuse et un secrétaire général de la vénerie.
chasses particulières. — Diverses sociétés.
Paris n*a pas ces fréquents meetings de chasse que Londres et ses environs offrent aux amateurs La société anglaise, aristocratique et riche, se complaît dans les vives poursuites du renard, qui ne soptpau» h la portée de tous, et qui sont peut-être à cause de cela même un plaisir et une distinction ; mais tout le monde sait que )es chasses anglaises sont plutôt des occasions de mouvement et des épreuves d'équilation que des chasses véritables. Elles sont fort récréatives , mais elles n*ont ni les péiipélies ni les éventualités qui doublent la saveur des laisser-courre de vénerie en France. L*absQ|ice de grandes forêts près de Londres, et en général en Angleterre, y rend impossible Tépopée de^a chasse au cerf, et explique la préférence qu'on y.dqpne aujourd'hui à ces poursuites ardentes et rapides du renard. Ces courses suffisent pour mqntrer un élégant costume de chasse, un bon et beau. cheval de selle , et pour accroître l'énergie de l'estomac : c'est tout ce qu'il faut.
Ensuite il ne faut pas oublier qu'en France, particulièrement aux environs de Paris, la subdivision infinie du sol , qui donne des centaines de maîtres,
autant dire de petits despotes , à une lieue carrée de terrain, ne permet pas que des chasses à courre s'organisent ailleurs que dans les grands domaines de l'État. Cette partie du sport, à ce point de vue , n'a donc ni présent ni avenir probable à Paris; cependant l'amateur de la chasse à courre ou celui qui veut se faire une idée pratique de ce bel exercice peut satisfaire son goût en dehors des occasions qui lui sont offertes par la vénerie impériale. Il peut suivre les réunions de trois sociétés qui se sont formées pour l'exploitation du droit de chasse, une dans la forêt de Chantilly, l'autre dans celle.de Bondy , la troisième à Morlefontaine.
La première se compose jusqu'à présent de trente et un sociétaires qui sont : MM. le comte Jules de L'Aigle, le duc d'Ayen, Gabriel Delesserl, le marquis de la Ferté-Meun , le comte d'Auteuil , le comte de Guiche, le comte d'Hédouville, le baron Bartholdy, le comte Wladimir de Koraar, loachim Lefèvre, le prince Henri de Ligne, le comte A. de Maillé, le duc de Maillé, le marquis de Noailles, le comte de Plaisance, le comte de Montbreton, le comte Henri de Mérode, le baron de Pontalba , le duc de Liancourt , le comte Alfred de La Rochefoucauld , le vicomte des Roys , le marquis de Talhouet , G. Trubert , de Wendel , le vicomte de Porret, le baron Vidil, le marquis
de Juigné , le comte Henri de Greflulhe , le baron Doppf et M. Legros de Moulins.
Le personnel de Téquipage compte six hommes, et la meute est formée de quatre-vingts chiens , dont huit limiers.
Cette société n*a pour fondateurs , comme on voit, que des noms et des individualités appartenant au meilleur monde de Paris. Elle est gérée par un comité composé de cinq membres : ce sont pour cette année MM. de L'Aigle, de Plaisance, de La Rochefoucauld, des Roys et Trubert. Ce comité statue sur les demandes d'admission sans les soumettre au contrôle de la réunion générale des sociétaires. Les lettres relatives à cet objet doivent être adressées à Chantilly, sous le couvert de M. de La Rochefoucauld. Le comité informe sans délai et par écrit le candidat du résultat de sa délibération. C'est par lui que sont fixés les jours de chasse. Le chiffre de la cotisation est de mille francs; l'équipage est installé à Chantilly dès le !•' octobre de chaque année , et il se fait six chasses à courre par mois. La présence d'un seul sociétaire suffit pour que la chasse ait lieu. Le comité est encore maître souverain d'accepter ou de refuser la démission qui lui est donnée. Il prend à ce sujet une décision motivée que le sociétaire doit subir. Chaque membre a le droit d'amener un invité à la chasse , mais nul ne peut porter l'uniforme officiel,
si ce n'est le sociétaire et ses fils, et pour ces derniers il est obligatoire. Le voici : cap de velours, redingote en drap bleu de roi avec collet, parements et poches en velours bleu clair, gilet en velours bleu pareil avec galon de vénerie, boutons conformes au modèle choisi par le comité , cravate blanche , couteau de chasse avec ceinturon de vénerie.
Les -chasses à tir de la société sont fort belles; elles embrassent une très-vaste étendue de terrain : les bois d'Apremont et la plaine dépendant du domaine de Chantilly. Les conditions faites par les règlements à MM. les sociétaires sont très-larges et leur laissent l'indépendance d'action qui convient à des hommes d'une position honorable.
La seconde société est organisée par les soins de M. Léon Bertrand, directeur du Journal des chas^ seurs. Il s'est rendu fermier du droit de chasse dans la forêt du Raincy et dans celle de Bondy, qui se touchent, et il cède des permissions pour l'exercice en conunundes chasses à tir et aux chiens courants.
Le Raincy est une de ces résidences seigneuriales qui parlent très-poétiquement à l'imagination ; son parc clos est très-giboyeux. On chasse le jeudi et le dimanche de chaque semaine.
Le prix de la souscription est de mille francs par an, et ce prix comprend les frais de déplacement et celui d'un déjeuner au menu froid , que le directeur, royale foiurchette, fait servir, en vrai
connaisseur qu'il est , à ses cosoeiélaires , ^dans le canton où se fait la chasse.
Cet épisode culinaire est une diversion et un repos; il coupe agréablement les longues heures occupées à tirer le gibier qui abonde. Il se compose principalement des produits des chasses : perdreaux , faisans , lièvres et lapins , sans exclusion, toutefois, de mets complémentaires. Du moins, de cette sorte , le sociétaire que le guignon poursuit , s*il fait chou-blanc dans sa journée , s'il ne rapporte pas chez lui le gibier du Raincy , ne revient jamais sans en avoir vu, et surtout sans en avoir connu le goût.
Une troisième société organisée pour les chasses à tir a son siège à Paris , chez Devisme , arquebusier, boulevard des Italiens. La localité dont elle a fait choix est sans contredit Tune des plus favorables parmi toutes celles qui se trouvent dans les grands environs de la capitale. Elle est à Mortefontaine, dans le domaine de Morières et le parc de Lagrange. Les paysages de Mortefontaine sont passés à l'état de célébrité traditionnelle ; ils sont voisins du poétique Ermenonville. Leurs bois, leurs prés, leurs bruyères se touchent ; on ne peut rien désirer de mieux. Une voiture élégante et confortable, dès que la saison de la chasse est ouverte, part chaque jour à six heures du matin de chez Devisme. Elle arrive à destination à neuf heures,
et le soîr elle repart à sept heures pour être à Paris à dix heures. A l'arrivée, on trouve servi un excellent déjeuner; à cinq heures, la cloche appelle les chasseurs à la tâhle du dhier. L'inconvénient qui résulte pour quelques personnes de r éloignera ent de cette localité de chasse est précisément ce qui en fait le mérite aux yeux du plus grand nombre. A cefXé distance, la chaisee perd le caractère dômestiqSfe et privé si désagréable au véritable chasseur , dont l'ardeur et les plaisirs s'accroissent par la saveur de TimprévU et de l'indertaîn. Ce domaine de Sorières est si vaste et si bien accidenté, qu'on s'y croirait «h plein Morvan. Cela ne rappelle ni la réserve , ni fe parc enclos où le gibier est presque un ami , où le hèvre que vous trouvez au gîte est un hôte habituel.
Ces entre-croisements de grands bois, de taillis, de remises, de prairies, de vastes plaines de bruyères, de roches sourcilleuses coiffées de sapins et de bouleaux , ces eaux du lac qui murmurent , ces déserts âpres comm« des steppes , ces coteaux chenus et pierreux, ces marais à laeouénné vefdâtre qui recèlent des abîmes et rappellent les tourbières de Fortmanoir en Picardie ; ces routes , ces sentiers qui cheminent droit , qui se replient sur éux-mémes , contournent et débouchent toujours sur quelque ravissant horizon; cette faisanderie du pare, qu'on prendrait avec ses nombreux parquets
pour quelque dépendance d'un domaine princier; toutes ces choses composent une localité de chasse unique, dont il faut voir du moins quelques cantons avec les yeux du paysagiste passionné, si Ton n'est pas assez vigoureux chasseur pour en parcourir les vastes limites le fusil à la main , à la poursuite du gibier.
^Devisme, en homme qui sait son grand monde et qui en respecte les |Qsceptibilités, a laissé à ses souscripteurs une liberté d'action qui"plaît;il£ ne relèvent pour ainsi dire que de leur bonne foi. Les règlements de cette société de chasse sont d'une charmante accôrtise ; ils contiennent peu de restrictions, et aucune d'elles ji'est imprégnée d'un esprit de dictature. Le fermier efface son individualité devant celle des chasseurs: ainsi, le mode de chasse est déterminé chaque jour par lui, mais après qu'il a pris l'avis de tous les autres.
Chaque jour de chasse, une carte d'invitation est mise à la disposition des permissionnaires à tour de rôle. Les permissions sont nominatives et personnelles; mais. les souscripteurs peuvent changer de jour entre eux selon leur volonté. Tout permissionnaire peut céder sa carte à un autre membre de la société qui désirerait présenter un ami. Une action peut être partagée entre deux titulaires qui chasseront alternativement. On devient actionnaire en payant cinq cents francs comptant,
LE SPOIT A PARIS. 73
et en sousciÎTant un mandat de pareille somme payable le premier janvier saivant.
De It chasse aux enTirons de Paris.
Les campagnes qui avoisînent Paris pourraMpt élre suspectées de complè& stérilité giboyeuse : il n'en est pourtant pas absolument ainsh Sans doute il ne faut pas se borner, connue certains naïfs bourgeois, à battre la plaine de Saint-Denis ou celle de Montrouge, si Ton veut tirer aulvç chose que les moineaux ou les motteux qui verminent dans les guérets. y a des localités plus favorisées que celles-là. Ainsi, on trouve des perdreaux, des lapins et des faisans sur la lisière du bois de Saint- Germain, à partir de Carrière jusqu'à Maisons, en passant par le Ménil; ce sont des transfuges du domaine impérial. Les bosquets de Montaigu, les vignes de Fourqueujj^, de Mareil et de la vallée de l'Étang, voisines de la forêt de Marly , sont aimées des perdreaux et des grives. Le lapin se montre dans les plaines de Montesson et de Houille, de Saunois, de Cormeil en Parisis , au nord du bois du Vésinet. Dans la vallée de Bièvre , aux étangs de Saclé , on peut tirer la sauvagine quand la saison donne. Les coteaux pierreux de Champigny el de
Chènevières «ont d'excellentes garennes. L*alouette abonde dans les jllaînës de Lonjumeau, qui ont de nombreuse^ remises où le perdreau s'abrite. A la saint Denis, dit le proverbe, bécasses en tout pays! Pour que le chasseur parisien puisse en vérifier la vérité, c'est principalenient aux eiivh*ons de Bondy qu'il devra se rendre.
Hais il est une cH^së ravissante pat* - dessus toutes les autres ef ddrttlb Parisien peut jouit" sans trop de fatigue et' de mécompte : celle du ÉécasseaU. Ces oiseaux, au cortimencement et à la fin dé rtiai , au mois d'août et vers le temps des premières gelées, fréquentent les berges sablonneuses des fleuves. 6h en trouve en aval et en amont de Paris : à partir de Charenton d'un côté , et à partir dé Sèvres de l'autre. Plus on s'éloigne de la grande ville, plus la chasse se fait bonne. Les parages qui s'étendent de Maisons à Poissy sont trèsrenommés.
11 y a deux manières de se livrer à cette chasse. La première, qui ne demanda aucun apprêt et qui ne nécessité pas de frais, est de suivre les berges pour surprendre le bécasseau, le tirer, le rejoindre à la i*emise , qui n'est jamais très-éloignée , et d'avoir un chien allant bien à l'eau et rapportant bien. Avec de la constance, si le parage est bon et si surtout on met au droit, comme disent les gardes, on peut tuer sa douzaine le matin et sa doùSsaîne
le soir; car on perd son temps à chasser le bécasseau dans le milieu du jour. Bezon, Villeneuve le Hkmeau, Chatou, Poissy surtout, sont de bons parages. Les bons moments pour les joiu*s chauds sont dé cinq à dix heures du matin et dé cinq à huit hetires du soir. Au milieu de la journée, queUc que soit l'abondance du passage, ces oiseaux disparaissent sans que l'on sache où ils se retirent. Cependant nous connaissons un habile chasseur qui nous a dit en avoir vu souvent revenir le soir des plaines, où probablement ils reposent à midi, bien qu'il ne lui soit jamais arrivé d'en faire lever en chassant dans les blés verts ou dans les prés.
Le second moyen de chasser le bécasseau, le plus agréable sans contredit, celui qui affranchit de la fatigue et qui permet à la fois de jouir des beaux aspects et des frais ombrages, consiste à prendre un bateau conduit par des mariniers exercés : on se laisse couler au fil de l'eau en rasant les berges, et on ahorde doucement les endroits plus sablonneux , où les euls-blancs se posent exclusivement : jamais il ne s'en trouve sous le couvert, si ce n'est au moment de la chaleur. Quand on veut tuer beaucoup, et qu'on est plusieurs, il ne faut pas négliger l'application des principes qui règlent l'art de cette chasse. Quelques-uns des tireurs à pied doivent marcher devant le bateau , d'autres le suivre sur chaque rive , et la raison de cela , c'est
que les bécasseaux qu'on poursuit, et qui s'enlèvent pour aller chercher ailleurs leur tranquillité , ne tardent pas à revenir à la même berge. Tantôt voguant au milieu du fleuve qui se promène à travers de riants paysages, tantôt resserré entre les rives étroites de quelque pertuis dont les buissons étincellent des pluies d'émeraudes que les premiers jours du printemps laissent tomber sur la campagne , vous poursuivez votre chasse , dont le succès est à peu près infaillible. Mais pour bien juger des agréments de cette chasse , pour y trouver Tune des plus douces diversions qu'il y ait aux tracasseries de la vie , c'est au mois d'août qu'il convient de s'y livrer. Alors, pendant le cours de celte navigation, on a parfois chance de tirer dans les herbes de la rive les perdreaux que les moissonneurs y ont envoyés, et sur les hauts et souples peupliers, les tourterelles et les ramiers qui viennent boire à la rivière. Rien n'est si joli à la fin des chaudes et mélancoliques journées, quand l'air est tout chargé de ces longs fils de la Vierge qui semblent tomber du ciel , que les bécasseaux rasant l'eau de leur vol rapide et puissant, avec un sifflement plus doux que le chanl si doux de l'ortolan. Puis, à tout cela n'oublions pas d'ajouter, ce qui est bien mieux encore, qu'à cette période de l'année, où l'air est si tiède et si nonchalant, ces chasses en bateau sur la Seine peuvent être embel-
lies par la présence des femmes. Elles y sont appelées avec leurs crayons, leurs broderies et môme leur musique.
Un peu avant la première révolution, vivait à Paris un gentilhomme de M. le prince de Conti , H. Dolchi , qui passait pour un tireur fort distingué» U comparut devant le tribunal révolutionnaire et eut à répondre sur l'emploi de son temps dans la journée du 14 juillet : « Où étiez vous? lui demanda-t-on. — Sur la rivière, à tirer les culs-blancs^ répondit-il. — Notez bien, dit alors Fouquier-Tinville, qui avait dressé Tacte d'accusation et requis la condamnation à mort du pauvre gentilhomme, notez bien que, dans le langage de ces messieurs^ culs'hlancs veut dire gardes nationaux ; ils les désignent ainsi à cause de leurs culottes blanches. » Le tribunal révolutionnaire tint compte de l'argument el adjugea la tôte de M. Dolchi à Fouquier-Tin ville.
Grâce à la rapidité des routes de fer, Paris peut , avec quelque peu de bonne volonté, compter dans ses richesses cynégétiques un véritable Eldorado de chasse au marais , et cette locaUté est autant audessus des autres pays de France que cette chasse est elle-même au-dessus de toutes les autres chasses au fusil ; voilà pourquoi nous vous en parlons. C'est vraiment aux marais que se succèdent les émotions les plus variées : là des scènes parfois grotesques, parfois périlleuses, donnent une saveur plus pi-
7a LE SPORT A PARIS.
quante à la chasse ; là un inonde d*oiseaux aux plumages différents; des vols rapides, des vols pesants, des animaux amphibies; jamais deux coups de fusil semblables ne s'offrent à vous. Qui n'a pas passé par les émotions de la chasse au marais n'en est .eqcorc flu'au deuxième ciel, et à celui-là je dirai : « Prenez le railway du Nord , le ferriji dvi Nord, si vous agréez ce mot, et rendez-vous à Fortmanoir. Ce n'est plus à trente lieues de Paris comme autrefois, c'est à trois heures de route!... » Mon cœur bat de plaisir rien qu'en écrivant ce nom. C'est un lieu d'un aspect étrange : là sont des tourbières formées par le temps; à leur superficie poussent des roseaux ; quand on s'est un peu avancé dans ces palétuviers, la campagne disparaît ; plus rien , si ce n'est le ciel et les champs de roseaux toujours mobiles qui se courbent en hachures déliées et se redressent pour se pencher encore ; leurs feuilles sonores et coupantes brisent et font murmurer le vent : c'est un chuchotement général , mélodie berceuse et enivrante qu'aiment sans doute ces nuées de cigognes , de hérons , de foulques , de canards et de bécassines : car c'est là leur lieu de prédilection; ils partent de tous côtés; on peut tirer jusqu'à cent coups de fusil dans sa journée. C'est aussi la demeure des loutres.
A Fortmanoir même , au milieu des ruines d'un château démantelé qui semble flotter dans l'eau,
vivait, il y a quelques années, un garde-chasse gu*on appelait le Bossu de Fortmanoir. Il vivait solitairement et passait ses jour^ à chasser. Cet ]ipnime, c'était le génie de la chasse personnifié; il eiy refusé, je crois, cent mille livres de rente, jpour rester dans ses marais. Il servait de pilote aux chasseurs à qui ces parages n'étaient pas bien connus; il avait pour compagnon un chien niétis, croisé épagneul et caniche de haute taille , animal sans pareil, doué de l'énergie d'une de ces espèces et de l'intelligence (je l'autre. .Quand le garde avait un visiteur et qu'il était question d'une partie pour le lendemain, on mettait le chien à la porte la veille au soir ; il partait et ne revenait que lorsqu'il avait découvert l'endroit ou se tenait une Iqutre ; il passait souvent toute la nuit à la recherche. Il avait que manière particulière d'aboyer pour indiquer le succès de ses explorations. A Ja .pointe (In jour on partait à sa suite, et c'était alorsT-yraiment chose intérepsa^ite.que de le voir entrer dans les. roseaux, les battre en tous sens et donner de la voix pour montrer qu'il avait retrouvé les traces de l'animal. te#loutres, comme on sî^t, font des. terriers à huit pieds sous l'eau ; l'autre issue aboutit à la surface du sol. On est souvent averti de la présence d'une loutre par les tas d'arôtes de poisson ijui couvrent les abords du terrier. Quand les chiens parviennent à déloger les loutres de leur retraite ,
la lutfe s* engage alors daçs Feau : £*QSt un combat naval ; il y a des chasses , des abordages , deç manœuvres de toute sorte ; quand la loutre passe Jjoursuivie par le chien, on voit l'eau qui laisse un long sillage; c'est qu'elle file à. quelques pooc^ de la surface, et alors on tire, on tire; l'animal est quelquefois atteint , le sang rougit l'eau , mais ce n'est pas encore fini. La Iqutre , de temps à autre , plonge à fond pour se (iérober , puis elle reparaît pour respirer là où l'on ne comptait pas sur elle. « Ici , ici , crie-t-on ; ici , »» et l'on tire. Quelquefois encore la bête fait tête à son adversaire, elle s'accroche aux racines des roseaux et atttend le chien qu'elle embrasse dans mie étreinte de désespoir avec un in(Toyable courage ; c'est sa fin, car les chiens , ordinairement plus forts, combattent trois minutes à peu près dans ces lutfiB ^rps à corps et triomphent.
Dans certaiift parages de ces vastes marais , on ne se sert point de bateaux pour chasser : les habitants coupent des bottes de fouaillesu (grands roseaux), les attachent ensemble et font ajj:isi des espèces de radeaux sur lesquels ils voua asseyent, tandis que placés derrière vous et debout , ils poussent et dirigent avec des avirons ces singulières embarcations.
La vallée de Forlmanoir traverse Bauve et s'en va jusqu'à Avricôurt. 11 ne reste guère plus de
LE SPORT A PARIS. 8f
Rafuve que Iç» mines d'un vieux château qu'on aperçolt^e Mont-Didier. Dn dit dans le pays : Tu ressembles an château de Bauve^ belle montre, peu de chase^ Ce proverbe vient de ce que de loin ces raineï|fromettent une impression de grandeur et de majesté qui disparut à mesure qu'on s'en approche . Nous vous disons cela parce que, au pied de la falaise où se passe cette espèce de fantasmagorie , se trouvçht des étangs qui font suite, pour ainsi dire, ai^ marais de Fortmanoir. S'il vous arrivait de les explorer, et si vou9* remarquiez le silence profond qui règne dans les marais de Pavry et de Sairit- Domnis auxquels ils touchent, on vous rapporterait à ce sujet une chronique, assez naïve , à savoir que saint Euve , qui vivait dans ce pays d'un • côté de la vallée, et saint Domnis de l'autre, avaient coutume de s'appeler le matin pour aller à matines ; mais éomme ils ne pouvajjBnt s'entendre à cause du vacarme que faisaient les grenouilles , saint Domifls conjurâtes grenouilles de se' taire, et depuis lors on n'a jamais entendu un seul coassement daoB toute la vallée. La vallée dort.
xvir.
Écoles de chasse. — Tir au pigeon.
S'il est superflu de démontrer que Paris ne peut iPô f
8i LE SPORT A PARIS.
avoir que des plaisirs de chasse très-restreints , il est à propos de dire que Paris est néanmoins une excellente école de chasse. Nulle part on ne trouve plus d'occasions de se familiariser avec le tir au fusil; nos tirs sont très en vogue, et, parmi^ous ceux que fréquente la jeunesse parisienne, le tir au pigeon occupe sans contredit la première place.
Il y a quarante ans à peu près que le tir au pigeon a été créé et mis au monde du sport. A peine né en Angleterre, après le blocus continental, il figura parmi les plaisirs que le monde brillant recherchait après celte époque pour s'indemniser des longues péripéties d'anxiété qui l'avaient précédée. La foule des grands seigneurs qui jetaient leur poussière d'or au vent de la mode et du caprice l'accueillit avec une prédilection enthousiaste. C'était une occasion non-seulement d'adresse et d'habileté, mais de jeu, de paris, d'émotions; un tapis vert moins le grec , moins la carte filée ou biseautée.
Sur une ligne circulaire, et à une douj;^ne de pieds d'intervalle les unes des autres , sofil placées cinq petites boîtes ; dans chacune d'elles il y a un pigeon. De longues cordes sont attachées à des trappes qui ferment ces cages et viennent aboutir, comme cinq rayons, à un centre dont la distance varie et qu'on appelle le posite. Lorsqu'elles sont
tendues, on dirait les compartiments d'un éventail. Le poste est Tendroit où se tient le tireur. L'essence de cet exercice étant l'antagonisme, tout tireur a nécessairement un adversaire! Le tireur solitaire n'est qu'un écolier qui apprend.
Le faisceau de cordes est mis aux mains de celui avec lequel vous faites assaut, quand c'est vous qui tenez le fusil; il se place derrière vous, et tandis que vous êtes attentif, l'œil aux aguets, il agite ces cordes, et, selon son caprice, il en tire une. La trappe à laquelle elle correspond tombe, le pigeon sent l'air et s'enlève. 11 ne vous a pas été possible de prévoir de quel côté le coup vous serait offert. Vous épaulez vite, car l'oiseau, dans son amour de liberté, part d'instinct et d'un vol énergique.
Le coup, tel qu'il est, bon ou mauvais, est annoncé à haute et intelligible voix par un marqueur d'office. Autrefois cela se faisait invariablement en anglais par ces deux mots : down et missed. Aujourd'hui la formule est française ; on n'a conservé de l'anglais , dans le vocabulaire de ce tir , que le pull y par lequel le tireur prévient son adversaire qu'il est prêt.
n est rare que dans une série de douze coups un homme qui a d'ailleurs quelque expérience du fusil mette au droit plus de six ou sept fois. Dabord les distances sont grandes ; puis , quand il s'agit d'un pari, l'enceinte en dedans de laquelle le
pigeon doit tomber étant circonscrite, il ne suffit pas que l'oiseau soit tué, il doit être là pour prouver le gain. Une anxiété constante et \ive est au cœur de celui qui tient le fusil, car son adversaire cherche à le troniper par des feintes. A cette émotion , il faut .joindre celle qui est attachée à la valeur du pari qu'on a fait. Enfin derrière vous est une galerie de spectateurs, de rivaux, de jugeurs, à qui le succès ou l'insuccès de votre coup de fusil fournit l'occasion de penser de vous : Cesf un maladroit, ou de dire : C'est un habile tireur. Si vous doutez de cela, allez à une de ces joutes ou de temps à autre figurent des débutants, et vous verrez quelle pâleur est sur leur visage, vous verrez comme ils tremblent et surtout comme ils manquent.
Nous devons à Bryon l'importation à Paris du tir au pigeon, dans les jardins de l'ancien Tivoli : cela date de 1831. Le jardin tout entier a disparu, culbuté par les poussées de la population toujours croissante de Paris : et c'est grand domtnage , car il n'y avait pas de réunion plus délicieusement orientale que ce tir au pigeon, quand la compagnie était nombreuse, et par une tiède matinée de printemps.
Le plaisir du tir est singulièrement avivé par la nature de la localité dont on fait choix. Sôus ce point de vue , Bryon avait dépassé pour nous tous
LJS SPORT A PARIS. 8S
les établissements qui lui avaient servi de modèles en Angleterre. Qu'est-ce, en effet, que le tir au pigeon de la Maison-Rouge, à Londres, comparé à celui de Tivoli ?
Parti de son premier berceau , le tir alla d'abord s'implaliter à la barrière Monceau , puis il fut transporté à la porte Dauphine en passant sous la direction de M. Gastînne-Renette : certes , ce n'est plus Tivoli avec ses frais oml)rages et son lac de verdure; mais, à titre de compensation, il est situé à proximité du bois de Boulogne, c'est une halte charmante après une promenade à cheval. Tout à l'heure on luttait de vitesse dans les allées du bois, maintenant on lutte d'adresse, le fusil en main. 11 est aisé de juger à la physionomie du tir quelle est la valeur du concurrent qui tient le fusil. On est inattentif, distrait tant qu'un tireur médiocre est en scène; mais qu'un Robin des Bois paraisse avec son plomb enchanté à cette sorte de tribune foudroyante, et il se fait parmi tous les gens de la galerie un silence si profond qu'on entendrait tomber une épingle sur l'herbe.
La révolution de février a été une date fâcheuse dans les annales du tir au pigeon. Toutes ces existences de loisir et de luxe , qui papillonnaient autoiu* des plaisirs du sport, s'étaient dissipées à la détonation de la république comme une compagnie de perdreaux sur laquelle on a fait feu. Peu
à peu elles ont reparu. En se rendant au bois on se souvient de plus en plus que le tir au pigeon existe toujours. On y a revu les anciennes célébrités , MM. de La Maze , de Varaigne , le comte de Morny, Delamarre, de Saint- Roman, Caslellan, Deyeux, Fernand de Monlguyon, Bouruct, le baron dlvpy, le Tamerlan de la carabine, etô. ; et à côté de ces illustrations , de jeunes émules non moins brillants , MM. le vicomte Daru , le comte de Montant, Berthelon, Doublât, Lambert, d'Abaza et autres. Enfin on y a vu aussi Mlle Rackel et Mlle Judith de la Comédie française , Mlle Rachel s'abstenant de la carabine, mais Mlle Judith tirant et faisant preuve d'adresse merveilleuse.
Pour tendre la main aux dispositions actuelles des gens de la vie élégante, le tir Gastinne-Renette propose de temps à autre un prix qui varie de valeur, mais qui n'est jamais au-dessous de six cents francs, représentés par une arme de luxe. Ce prix est gagné par le tireur qui tue le plus grand nombre de pigeons sur une série déterminée par le programme. La joute, habituellement, est ouverte pendant la durée d'un mois.
Il nous est impossible, à propos du tir au pigeon, de ne pas nous rappeler le souvenir d'un de nos chers amis, le chevalier de Randèrc, qui, lui aussi, vers 1833, avait acquis quelque célébrité à cet exercice. A Vienne il s'était mesuré avec d'habiles
tireurs qu'il avait battus, et à Londres il avait eu de beaux succès. C'était un enragé chasseur, amateur de sport s'il en fut, fort excentrique d'ailleurs, et dont l'une des maximes favorites disait insolemment que la chasse était le seul amusement honnête qu'il y eût au monde, n ne manquait pas, du reste, de ressources et d'imagination pour soutenir ce paradoxe. Mais, à ce sujet, il se rattache à sa vie un fait assez curieux. 11 avait été appelé à passer une saison d'automne dans un château de Basse-Normandie, où son hôte, par originalitê', avait réuni à lui un avocat, un médecin, un banquier et un officier. «Or voici, disait-il, ce qu'il. advint, même avant que la saison fût close. Le médecin donna ses soins à la nièce de l'amphitryon, elle mourut; l'avocat soutint pour lui un procès qu'il avait suscitê*par ses conseils et qu'il pelait; Ife banquier le ruina à demi en perdant lui-même sa forturié dans une entreprise dont le prospectus resplendissait de promesses; enfin Tofficier, brillant chef d'escadron , se laissa aimer par sa femme; le chevalier de Randère, lui, n'avait fait tort qu'à ses lièvres et à ses perdreaux. » La morale de son paradoxe était toute à Thonneur du sport.
88 I,E SPdM A PAt(IS.
XVIIÎ.
Tir au piél^let et à la carabine. — Eés armes de Paris.
L*exercice du tir au fulB , au pistolet et à la cd<- ' i:abine a pris une tcè&^Dde extension dans les mœurs parisiennes , #t notre jeurœ^ y déploie une aptitude rtmarquable. Nous avons des tireurs par*' .feits : ils ont Tœil de rÂméricain , le san^-froid de '^* Anglais et un art d'attitude qui est leur distinction. Aussi les établissements de ce genre se A)nt'-41s multipliés daHs la capitale depuis quel(uies années. •Il y en a pour toutes les catégories d'lkKL(|urs'^: il s'en trouve même â toutes les barrières, T)resque dans tous les jardins publics. ^
Il suffit de se rendre^ un de nos tirs'^^endant quelques jours pour .que l'aptitude qu'ofl port^en soi se développe. Ces modèle#sont nombreux, et dans presque tous les tirs un peu importants se trouvent des hommes très-expérimentés , qui vous initient aux principaux éléments de Tart. Ils vous enseignent d'abord à tenir le pistolet, car c'est de là que dépend toute votre habileté à venir. Si vous ne saisissez pas votre arme toujours de la môme manière, il en résulte des déviations infaillibles dans vos coups. Le second précepte consiste à vous faire éviter, quand vous tenez le pistolet, de
trop rapprocher le eomle du corps, afin que les mouvemeDls de la respiration ne se transmettent pas infimëdfafement^^u bras. On apprend ensuite à donner le coup de doigt, ou plutôt à ne pas le donner, et, pour qu'en eflTet Faction de Findex sur la
"détente soit h peine sensible, il faut que le doigt s'engsqge autour du fer, jusqu'à la seconde phalanger. Après ces premières indications , l'élève s'exerce seul et s'attache à trouver le rapport dans lequel le guidon , la visière , son œil , son corps et son d^igt doivent être pour que le coup soit bon. (fest Tine étude tout individuelle. Dès que le tireur sait r^nir le guidon et la visièje et faire simultan^eifit fonctionner le coup de doigt, il fait la mouche.... ou à peu près.
M. Gastinne-Renelte, le propriétaire du tir au pigeon, dirige, allée d'Anân, un tir qui, situé dans le gniind tiuartier de la fashion, est tout à fait à la portée des promeneurs à pied et des cavaliers. C'est non- seulement le rendez-vous de la plupart de nos bons tireurs de haute volée, mais un lieu de réu-
'nion pour les étrangers qui veulent juger de la force de nos tireurs, et, àFoccasion, se mesurer avec eux. On ne saurait désirer un aménagement plus complet : vaste emplacement, armes parfaites et nombreuses, car le tir n'est en quelque sorte qu'une dépendance des ateliers de M. Renette. Ces ateliers sont très-connus en Europe par leurs pro*
duits, etja grande e^iposition de rindustrie, à Londres , leur a valu un nouveau lustre de renom.
M. de Varaigne, le roi du tir parisien, a tiré, à vingt-cinq pas, vingt-cinq balles dans cinq cartons : six balles dans chacun des quatre premiers ^ une dans le dernier. Le moins bon des cartons ne faisait pas trente-cinq ligmes, et l'unique balle du dernier carton était mouche centrale.
Pour bien comprendre la régularité de ce tir, il faut savoir qu'une mouche est de la grandeur d'une pièce de un franc, et qu'en la touchant au bord, une balle compte au moins sept lignes et demie; or, six fois sept et demi donnant quarante-cinq, il s'ensuit que toutes lee balles ont dû être d|ms l'intérieur môme de la mouche. On assui*e que M. de Varaigne s'engage à reaglre à tout amateur, quelque fort qu'il puisse être, une ligne par balle, et à tenir un pari de soixante millç francs au meilleur carton de douze balles.
Dans une poule entre MM. de Chavagnac, Deschères, le vicomte de Siéyès, le comte de Lebelli-. nais et le comte de Fiers, toutes les mouches de la plaque ont été enlevées, et pas une balle sur cinquante-quatre ne s'est écartée d'un pouce. La poule a été gagnée par M. Deschères.
Parmi nos Parisiennes les plus frêles, les plus nerveuses, les plus délicates et les plus à la mode, il y en a bon nombre qui rivalisent avec nos meil-
leurs tireurs. Heureusement que les Richelieu ne sont plus de ce siècle, car s'il survenait quelque différend d'amour entre nos Nesle et nos Polignac, l'affaire pourrait avoir des suites sérieuses.
Les rivales de la gracieuse Mlle Page, des Variétés, feraient bien d'aller voir, chez Gastinne-Renette , les cartons de vingt-cinc^ balles troués par sa jolie main. Les coups sont si bien ramassés, que l'ouverture que ces balles ont faite n'excède "pas les dimensions d'un écu de cinq francs. A ce propos, les chroniques racontent qu'un vieux général , fort connu par sa galanterie téméraire , s'était permis de remettre avec trop de familiarité sa carte à Mlle Page : fort scandalisée du procédé, elle lui avait envoyé le lendemain un carton dont elle avait enlevé la mouche à trente^s.
Le tir de M. Devisme, moins à la portée des étrangers et des visiteurs temporaires de Paris, puisqu'il se trouve aux Batignolles, rue Moncey, est fréquenté par un public tout spécial : il se compose d'officiers, d'hommes de lettres, de littérateurs, d'artistes et de chasseurs de profession , tous tirant le pistolet, et de plus raisonnant cet art. Devisme, chez qui le sentiment artistique se combine avec un très-grand savoir en arquebuseric , convient mieux qu'un autre à un pareil monde, qui, avant tout, veut se rendre compte de ce qu'il fait; son esprit, amoureux des perfeclionncmcnls, intéresse; puis.
il est très-fort tireur lui-môme, et il peut, par ses conseils et son exemple, mûrir vite Taptitude d'un tireur qui débute.
Chez lui le pistolet ne se tire pas gravement, superbement, ennuyeusement : on y cause; on s*y amuse, surtout si dans la galerie figurent quelques individualités à la façon d'Alphonse Karr, de Théophile Gautier, de René de Rovigo. C'est aux Balignolles qii'il faut se rendre pour rencontrer fréquemment M. le comte d'Houdetot, tireur non moins exceptionnel que M. de Varaigne, à l'œil prompt, à la main sûre, à la pose cavalière : M. de Varaigne étudie son coup , qui est toujours bon, comme nous venons de le dire: M. le comte d'Houdetot hésite moins : mais, dans la franchise de son jeu, sur douze cpujjs à peu près, il en laisse parfois un seul à côté de la mouche. M. Philippe Rousseau, le paysagiste, et son frère, tous deux excellents tireurs, sont des habitués du tir de Devisme , où se montre aussi M. le baron de Renty, l'un de nos grands sporlsmen, très-fort, très-habile à la carabine et au pistolet.
C'est encore aux BatignoUes que l'on peut assister à l'expérimentation de la merveilleuse balle à pointe d'acier qu'a inventée Dcvisme, et dont la force de pénétration est exactement double de celle de la balle ordinaire. A trente pas de distance, la balle ordinaire, sphérique, en plomb, traverse
quatre planches de trois centimètres d'épaisseur; Ja balle cylindro-conique ^n traverse six ; celle à pointe d'acier, neuf, et efte entame la dixième. La vogue du tir de Devisme vient de la précision reconnue de ses armes. Nulles autres né sont plus parfaitement réglées. Eégler un pistolet, c'est établir entre le guidon et la visière un rapport autre que le rapport géométrique et absolu de la ligne droite , c'est établir le rapport que veut la nature du coiip que rend le pistolet, et Dèvisme excelle dans cette partie de son art.
Voici comment on éprouve une arme à feu : on la place dans une mathine appelée banc d'épreuve qui est scellée elle-même dans un bloc de pierre d*un mètre carré ; on charge l'armé et on la tire : le résultat de plusieurs coups successifs indique la nature de la portée : un pistolet met juste jusqu'à viiigt-dcux balles dans un diamètre de deux à trois centimètres.
Antérieurement à l'invention de la balle à pointe d'acier, Devisme a eu l'idée du pistolet de saloii , si perfectionné depuis le premier modèle qu'il produisit en 1834 pour lord Seymour. Aujourd'hui, le pistolet de salon est devenu d'un usage général , et fait partie de tous les mobiliers élégants : il est à côté du piano, de la harpe, et rertiplàce, en bien des occasions , la monotonie inintelligente des cartes.
Le tir de Lepage et celui de Gosset, tous deux aux Champs-Elysées, allée d'Antin, sont également très-suivis par les amateui:s ; on y trouve de bonnes armes ; mais leurs habitués ne se classent dans aucune catégorie nettement tranchée.
Le tir du jardin Mabille est illustré par certaines célébrités féminines qui cumulent les gloires de la danse et celles du pistolet. C'est là que Céleste Mogador a fait son apprentissage de cette arme, qu'elle s'est rendue assez familière pour affronter un jour la suprême audace d'un duel avec sa rivale. Tout Paris a connu cette affaire.
Mlle Rigolette, la charmante danseuse, est non moins sûre de grouper derrière elle une nombreuse assemblée d'admirateurs, soit qu'elle tienne le pistolet à Mabille, soit qu'elle se livre dans la salle du bal aux caprices inspirés de ses pieds. Cependant aucune de ces dames n'est arrivée à la sûreté de mire et de main dont Mme de Woitelet a fait preuve. Sur dix balles, à vingt pas, elle en a mis- neuf en plein sur la mouche ou à la circonférence , et une seule en écart de deux centimètres.
M. Olivier de Riencourt ne compte que deux écarts sur dix-huit balles, à vingt pas.
Le comte Alexandre Branîchi, le 30 avril 1852, a placé sept balles dans la mouche à vingt et un mètres; et M. Grangeret, vingt-cinq balles sur pa-
LE SMET A PARIS. 9!S
reil nombre sans un seul écart, à vingt pas. Ces hauts bits et d'autres sont attestés par les cartons originaux mis sous verre et placés avec leur cadre dans le salon-de converzatione du tir Mabille, dont on a fsdt ainsi les archives.
Le tir du jardin de la Chaumière, boulevard du Montparnasse, et celui de la Closerie des Lilas, sont très-fréquentés^ par les jeunes gens de nos écoles. Beaucoup d'heures qui ne sont pas consacrées à l'audition des maiti*es trouvent là leur emploi.
Les duels sont devenus plus rares à Paris qu'ils n'étaient sous l'ancien régime et sous le régime impérial militaire ; mais il est vrai qu'ils sont devenus plus graves. On se bat sérieusement à vingt pas maintenant, quand le motif en vaut la peine, avec des pistolets qui laissent peu de marge à la maladresse. Les seuls duels enfantins que nous ayons vus depuis une vingtaine d'années sont ces duels politiques des anciens membres de la chambre des députés, qui se battaient à quarante pas, et, à leur insu, avec des pistolets chargés à poudre. Le duel aujourd'hui a ses lois, sa jurisprudence, qui se trouvent consignées dans le livre que M. le comte de Chateauvillard a publié sur la matière, et que les gens du monde à Paris acceptent comme un code officiel, en dehors du Code pénal, bien entendu.
96 t« Sport A pAftls..t
La rareté des duels est un progrès que les jeu-, nés gentilshommes du xvin* siècle n'admettaîeni? pas. On sait qu'ils en étaient venus à ce point de .^ se battre sur le plus léger, le plus frivole prétextef, quelquefois par plaisir. Dans ce dernier cas, afin, que l0fi rencontrer ne fussent ni trop ni trop peu meurtrières, ils avafent imaginé un certain moyeii • terme d'une adorable excenlricît|i^A moins que W motif du différend ne fût réell^nent très-grave, ils ; ne devaient pas' lirer sur leur adversairte, mais se 'i borner à viser quelque partie de son costume 9é- ^ signée d'avance ou qiielque accessoire dé sa toilette, la corne de son chapeau, le bouquet qu'il avait à la main, le nœud de rubaifl attaché à son épaule, le bout flôttatit de sa cravate. Si le coup portait juste, tant micip[ pour l'adresse du combattant et pour la vie de son adversaire ; s'il déviait -fatalement, tant pis poilr tous les deux. On plaignait le blés* ou le tué , et on gratifiait d'une épigramme le maladroit. ♦
Il est impossible de ne pas remarquer, à propos de la vogué dorit jouissent nos tirs, le progrès qui
s'est fait dans la fabrication, à Paris, des armes S* feu. On a peine à comprendre, en voyant les produits actuels de celle branche d'industrie, que c'est en 1755 seulement que Blanchard, de Gharleville, inventa le fusil à pierre, et que, sous Louis XV, on fabriquait encore des fusils à rouet. Quel thé-
min parcouru pour arriver de là. par exemple « à rexécntion de Farme à percussion invenlêe |>iir -Prélat et du bisil Lefaucheux !
Les Anglais qui , depuis la disparition de la manufacture d*annes de Versailles, se fladaient de P. nou6 primer, se voient aujpurdliui obligés lie céder le sceptre à la fiibrication parisienne. Cest k cHe que, de toaS les coins du monde, on s'adresse poifr obtenir des armes de grand luxe. Le- ËLUcheuï, dont le système de fusil se chargeant par la culasse ofTre tant de sécurité pour le chasseur, <H)mpte dans sa dientèie les noms les phië considérables, non-seulement en France, mais i\ l'étranger : Saïd-Pacha , le prince Ismat'l , le colonel Lowel, directeur des armes d'Angleterre, le duc de Nemours, le marquis de Maison, le duc de Trèvise, le comte de Paris, etc."
Le mérite des armes de Paris résulte, d'une part, de l'excellence des canons (TAnglelerre n'en obtient pas de supérieurs' à ceux de nos gnuids ateliers), et d'autre part, du prodigieux taleril de nos ouvriers graveurs, ciseleurs, dau)asquineui*s, 'qui ont pour eux le goût, avec toute sa pureté artistique, et la dexlérilé prosligieuso de In main.
Les salles d'armes.
La jeunesse parisienne, en se faisant une habileté désormais incontestable dans le tir, n'a pas laissé périr le vieux renom si mérité de nos salles d'armes.
C'est encore à Paris que se trouvent les grands maîtres en escrime. De la rentrée des Bourbons date néanmoins une nouvelle phase dans cet art porté si haut par nos devanciers du xvni* siècle. Jusque-là l'escrime n'avait eu qu'une école, l'école classique, que caractérisaient l'élégance, la belle tenue, l'exactitude de la garde, le dédain des écarts de ferrailleur. Gomard et Bertrand en étaient les grands prêtres ; mais un nouveau sj s^ tème parut tout à coup , à peu près vers l'époque où la littérature française subissait l'invasion du romantiMiie. Il était professé par MM. Lozès et Roussel, ce dernier atlàché à l'une des compagnies des gardes du corps.
« Ces novateurs, dit M. Desbarolles , l'un des hommes les plus compétents en fait d'escrime cl libérateur distingué tout à la fois, s'inquiétaient peu de l'élégance et des nobles campements du corps. Us ne donnaient pas de lame, esquivaient les coups d'emblée et tirés dans la ligne en
faisant un plongeon avec le corps , rompaient en parant, tendaient Tépée à chaque moment douteux et dans leu]*s retraites , puis ripostaient, en chai^eant leurs adversaires avec fureur , par une foule de coups précipités. Quelques-uns mettaient un gen©u en terre; d'autres, la tête garnie d'un masque soigneusement rembourré , fondaient sur eux la tête basse, comme des Bretons ou des béliers. Ils multipliaient les coups d'attaque -en main tierce et les redoublements dans toutes les lignes , puis faisaient voltiger leur épée , 'qui frémissait sur le parquet et venait aussitôt s'agiter devant leurs yeux. » L'alarme se répandit dans le camp des classiques. On se fit des défis; mais les premiers pas d'armes entre les cham* pions des deux écoles furent d'abord tout à l'avantage des derniers venus. Roussel fît des élèves prodigieux d'agilité, entrje autres M. Caccia. Beaucoup de tireurs attachés aux préceptes des salles de Bertrand voulurent compléter leur expérience à l'aide des notions qui surgissaient des nouvelles théories. On dut quitter le jeu de salle pour le jeu de terrain, et. l'on gagna en sûreté ce que l'on perdak en grâce. Il fallut faire son profit de ce qu'il y avait de bon et d'utile chez les disciples de cette nouvelle école; il fallut s'habituer à parer et à riposter en rompant, ou du tact au tact pour empêcher les redoublements, tendre l'épée sur le
iOO LE SPORT A PARIS.
moindre mouvement en désordre, déconcerter son adversaire par des battements imprévus , faire des attaques à demi pour deviner ses intentions et le surprendre. Il fallut encore se tenir de loin, s'écraser dans sa garde et se couvrir davantage. Toujours estil que tout le monde gagna à celte nouvelle étude.
Les classiques acquirent plus de vitesse et d'ac-^ tion, et bientôt les romantiques eux-mêmes, avertis par des défaites successives qui résultaient de la modification du jeu de leurs adversaires, comprirent qu'ils devaient moins se livrer aux excentricités primitives de leur système. Bertrand ne fut pas le dernier à faire son profit de ces innovations ; il doubla sa puissance hors ligne et resta, même après l'avènement de Roussel, le plus fort tireur de la capitale.
Nos bonnes salles d'armes aujourd'hui n'ont qu'une école , dont les enseignements se composent des deux systèmes, qui ne furent opposés l'un à l'autre qu'un moment. Il n'y a plus que des différences dans les qualités individuelles des maîtres, n importe peu , en effet, de se trouver sous la direction d'un maître aussi exceptionnel que Bertrand, Grisier ou Provost, d'un Charlemagné ou d'un Pons , ou de Raimondi. Ce sont là des professeurs d'élite, à la liste desquels il faut ajouter Bonnet, Mille, Daressy, Court, Robert, Gatechair, Blot et les trois frères Lozès.
L£ SPORT A PARIS. iOl
Chez les uns comme chez les autres, la démonstration sera parfaite, et, si vous êtes doué de force, de souplesse, d'énergie, de grâce, de spontanéité , vous pourrez prétendre à gi'ossir la liste si nombreuse des bons tireurs de Paris. Vous entrerez dans la grande famille des Choquet, des Seymour, des Bazancourt, des Delangle, des Marsaudon , des Belgiojoso , des la Moscowa , des Beauvau, des Demboski, des Toumon, des Delage, des Macarly, des Rub, des Ricardeau, des Escher, des Poniatôwski, des Benoist d'Azi, des Boutarel, des Bartolini , etc.
Mais , pour tirer parti des dispositions heureuses qui peuvent être en vous, il est indispensable de vous mettre entre les mains d'un bon professeur : malheur à celui qui se confie aux conseils d'un démonstrateur inhabile! Celui-là, ne sachant pas approprier sa leçon aux qualités et aux défauts qui vous distinguent, fera de vous un tireur médiocre, tandis que souvent le maître habile supplée à ceitaine^ insuffisances au point d'utiliser un défaut. IJ remplace , par exemple , la vitesse dont vous pouvez manquer par la précision; le manque de fougue dans l'attaque par une défense prudente ; et l'absence de la science et de l'imaginative qui trouvent sans cesse de nouvelles forces, par l'imprévu de la ruse qui guette et déroute l'adversaire.
iOS LE SPORT A PARIS.
La boxe française, le bâton et la canne.
En entrant dans les idées de notre jeune inonde actuel, les exercices du tir et de la salle d*arines se complètent par les exercices de la boxe, du bâton et de la canne. Ils constituent, en effet, le travail gymnastique le plus efficace pour le développement des aptitudes physiques du corps de rhomme. Apprendre la boxe et la canne , c'est évidemment apprendre à tirer parti de ses moyens naturels de protection. On n'a pas toujours une épée sous la maiu, encore moins un pistolet, plus compliqué dans son appareil, et la justice est bien lente et bien éloignée quand il s'agit de nous mettre à Tabri d'une agression soudaine ou d'un guetapens. 11 est difficile de douter de la puissante efficacité d'un mode de défense à l'aide duquel un homme d'ordinaire habileté parvient à distribuer autour de lui de soixante-dix à soixante-quinze coups de canne en quinzç secondes. Le professeur Lecour est arrivé au chiffre de quatre-vingt-deux dans ce même espace de temps. Un bàtonniste armé de son bâton ou de sa canne n'est en danger que devant le projectile d'une arme à feu; mais, s'il évite le heurt de la balle, il est maître de son
adversaire. Ni Tépée, ni l'espadon, ni la -baïonnette , ni la lance ne pourraient Farrôter.
Remarquons que , si la boxe est une des gloires du sport anglais , la canne et le bâton nous assignent ou plutôt assignent à Paris une supériorité hors ligne. Mais l'Angleterre , qui ne néglige aucun des moyens favorables au maintien des forces physiques de ses populations, a toujours entretenu le culte de la boxe en l'admettant môme comme partie intégrante de toute bonne éducation virile, tandis que, pendant longtemps, nous avons tenu en une sorte de dédain cet art puissant de la défense naturelle et du maniement de la canne. 11 y avait peut-être une raison futile à cela : on disait, autrefois, tirer le bâton, la canne et la savate; ce dernier mot aura fait tout le mal. A Paris on est génémlement dupe des mots : il y a , tous les jours, des gens qui vont visiter Corbcil et Fontenay-aux-Roses sur la foi du charme euphonique de ces noms. Quoi qu'il en soit, le préjugé a été vaincu. Quelques personnes attribuent le mérite de ce résultat au bon sens des Parisiens, d'autres à la fréquence de nos relations avec la sporting Angleterre; mais, selon toute probabilité, il est dii à l'élimination du mot savate, dont on ne se sert plus, et qui est remplacé désormais par la désignation de boxe française.
Depuis quelques années ces exercices sont eu
104 LE 3P0RT A P^Hl^.
graQdb9v>faveqr dans le haut moj^e , au pajU^onAgc duquel i's sont redevabjes d'un lustre très-réd4^ / bonne compagnie. Lecour, notre^ célèbre ^rofes- " seur, dont le principal établissement est au passage des Panoramas, cotapte parmi ses élèves assi(|if|6 les noms 'les plus beaijx de notre ^nd monde : les Monchy , les Beauvau , les Viceftce , l^es ^Caulinçoqrt, les Boisgelin, les-Noailles , les Dreux-Brézé, les Gpurgaut , c'e3t à l'infini : un olympe des dieux et des demi-diéux du blason, de la finance, de là .diplomatie et des lettresi. Alphonse Karr , j[i|i , est l'un des favorisés du bâton. Il est infatigable à • cet exercice, auquel sa musiulalure d'Herculg. Farnèse est merveilleusement appropriée. Dernière^ ment, un de nos amis communs s'étonnait en le voyant se livrer à toute la furie et à toute la fantaisie de son jeu. « Comment, disait-il, vous êtes un aussi célèbre bâtonniste, et je l'ignorais! — Oui, lui répondit Karr , et à votre étonnement jg vois que vous n'avez pas eu. jusqu'il pour mpi tou^ le respect que vous dcyiez. » Lir|^ux, le spir rituel feuilleton niste du Constitutionnel y n^anie )^ canne avec une grande dextérité ; il parait ^yoir longuement médité sur éfet aphorisme de phamfort : « Un homme d'esprit est perdji s'il ne joint pas à l'esprit l'énergie du caractère ; quand on a ta lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton, »» Avis à tous les hommes de lettres.
L£ SPORT A PARIS. i05
Paris, en relevant celte vieille gloire gynanasU* juet'qui Lui a toujours appartenu, s'est fait une taifse 4*aittràctiQn de plus aux yeux des étrangers. Il nous vient autant de jeunes hommes d'Angleterre pour apprendre à jouer du bâton, ppur comparer notre habileté dans la boxe à la leur, ^e pour visiter nos théâtre^ et nos salons.
Il faut voir la petite salle du passage des Panoramas encombrée d'élèvçs , à l'heure des démonstralions de Hubert Lecour, pour se faire une idée de cette formidable gymnastique de la boxe française -et de la canne. C'est un spectacle d'un aspect fantl/^qtjye, auquel contribue l'efTet produit par le costume des élèves : ils sont habillés d'un pantalon de coutil et d'un gilet de flanelle rouge ; les uns sont fortement gantés, les autres ont leurs armes à la main : c'est un tel mouvement de cannes et de bâtons hachant l'air, que le jour y perd djB son éclat. On se demande comment, au milieu de celte prodigieuse fiction, de ces coups qu'on se porte et qu'oij pare , il peut y avoir une précision assez rigoureuse pour rendre tout accident impossible. Ici ce sont des voltiges, on appelle ainsi tous ks coups donnés en marchant ; là c'est la rose couverte qui s'exécute, c'est-à-dire un mouvement de rotation tellement rapide imprimé à la canne autour de la tête, que celte partie du corps se trouve comme abritée sous un chaperon impénétrable ;
plus loin ce sont des fouettés par lesquels le bâtonnisle se crée une sorte de ceinture à l'aide du , même procédé. La dextérité et la souplesse françaises apparaissent dans ces exercices avec avantage.
Les Anglais , si orgueilleux de leur force , admirent notre agilité ; longtemps ils ont douté de notre supériorité en nous défiant à la grande boxe (le pugilat), où ils étaient invincibles. Les disciples de l'art de la savate entrèrent en champ clos avec eux , et ils n'eurent pas beau jeu. On ne tarda pas k reconnaître que non-seulement le coup de poing anglais était parfaitement raisonné, très-savant, mais qu'il avait pour lui l'avantage d'une grande supériorité de force musculaire. Le boxeur* anglais étant généralement plus fort que le boxeur français , son coup de poing équivaut à une action qu'il n'est pas au pouvoir de l'autre de produire. Celle raison explique comment le jeune Cribb, boxeur anglais que nous avons vu à Paris , n'était cependant qu'au troisième rang en Angleterre, quoiqu'il possédât toutes les ressources de son art, quoiqu'il eût l'agilité de l'écureuil et l'œil du tigre ; nul n'était plus habile que lui ; mais son coup de poing correspondait , je suppose , à une force de deux cent cinquante livres , tandis que celui de ses antagonistes dépassait quatre ou cinq cents.
Les professeurs français ont fini par se rendre
compte des causes de leur infériorité, et du désir de reflfacer est né l'art moderne de la boxe française, qui se compose de quelques éléments de Fancienne savate habilement combinés avec les lois de la grande boxe anglaise. C'est parfait. Dans un assaut de ce genre , les pieds et les poings fonctionnent en alternant : il y a des suites de coups , des phrases en action qui sont admirables par leur enchaînement ; les coups pleuvent , et souvent tous portent et touchent.
Lorsque le boxeur anglais veut attaquer, il est mis hors de combat par les jambes. A la boxe française l'antagonisme n'est pas de longue durée; on ne tient pas des heures entières, comme cela est praticable dans la lice anglaise ; au bout d'un quart d'heure, l'un des deux adversaires est infailliblement démonté.
Les professeurs de Paris sont à peu près exclusivement les dépositaires des secrets de cet arl. Les deux Lecour ne suffisent pas à l'affluence de leurs élèves , soit en ville soit dans les salles : les lundi , mercredi et vendredi, il y a séance au passage des Panoramas; les mardi, jeudi et samedi, ils ouvrent leur succm'sale de la rue de Toumon, où se presse la foule des étudiants.
M. Lozès est également un maître très-distingué de boxe et de canne ; M. Leboucher a toujours son établissement, rue de Choiseul.
i08 LE SPORT 4 PARIS.
^. Vigneron, qui n'a de maître ni en grâce jû Qii dextérité, MM. Guerineau, Blanc, BoujLot) B^r^ji^y Jacon, Foucart, Person, Boursault, sont d/îs ^rlistes qui se produisent en public, tantôt (jans les $^les d,e la rue Montesquieu , de Dourlan , bp^eyard Bezon; tantôt aux Batignolles ou au bpuleyart du Montparnasse.
XXf.
«Boxing » —Boxe anglaise.
Qupique la boxe soit , de tous les exerii:ices du sport que pratique l'Angleterre, le plus national, le plus franchement indigène, quelques esprits amoureux de la controverse ne se sont pas fait faute dans ce pays de crier à 1$ barbarie; mais leurs réclamations ont été vaines en présence du senUiuent général. On pense en Angletjerr^ que la bo3^e, au lieu d'être défendue, devrait au contraire être encouragée , surtout parmi les classes inférieures. C'est une des causes qui poncQurent à développer ce courage indomptable jet tenace qui complète le caractère du peuple aur glais, et qui ne lui fait défaut en aucune occasion. La boxe réprime les couardes perfidies du couteau et (Ju poignard ; au point de vue de la gymnastique, la boxe, qui s'apprend à l'aide du gantelet, accroît
sans danger, sans péril, la vigueur du corps, élargit magnifiquement le galbe, fortifie le système musculaire, grâce aux mouvements, aux évolutions rapides, à l'énergie du jeu des membres, indispensable dans l'attaque et dans la défense ; enfin , elle contribue à donner au regard de l'homme non moins de promptitude que d'assurance et de justesse. D'où il résulte que , si quelques susceptibilités repoussent la boxe entre champions rétribués et à titre de spectacle {prise fighting , ou lutte vénale ) , on ne saurait nier les avantages que l'homme retire de cet exercice, lorsqu'il cherche une de ces précieuses gymnastiqucs qui ne sont pas seulement pour lui une occasion de développement organique, mais qui mettent directement fi contribution des aptitudes plus élevées, où le courage est nécessairement en jeu.
En France, comme on le pense bien, les déclamations ont été portées à des limites extrêmes. Elles sont parvenues à faire prévaloir dans l'opinion l'idée que la boxe n'est qu'un exercice barbare et inutile... Sans prétendre nous mesurer avec ce préjugé , si général parmi nous , nous pouvons affirmer que les luttes du peuple anglais ne sont jamais ni aussi terribles ni aussi sanglantes que le disent les comptes rendus des feuilles publiques. L'emphase et l'amplification colorent la plupart de ces descriptions. La vérité est que les
no LE SPORT A PARIS,
boxeurs anglais sont moins exposés dans leurs combats à recevoir des coups funestes, que les ouvriers dans les rixes qui éclatent habituellement entre eux.
Le boxeur spécial sait se défendre ; il le fait avec tant d'habileté, que le coup qui serait fatal à tout autre n'arrive que très-rarement jusqu'à lui; ensuite les habitudes régulières qu'il est obligé de contracter, l'hygiène qu'il observe, en un mot , rentrainement qu'il subit, préparent si bien son corps aux éventualités redoutables de la lutte , qu'il résiste merveilleusement là où un autre succomberait. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la boxe anglaise a ses règlements, sa discipline, ses lois, dont la rigoureuse observation place les champions sous la sauvegarde des principes les plus humains. Aussi cette discipline a toujours égard à la force relative des combattants. Elle n'admet entre eux aucune disparité d'âge , de stature et de puissance musculaire. Si un avantage évident existe d'un côté, la lutte est impossible. Celui qui tombe est respecté par son adversaire ; celui-là est réputé par terre, dont un des genoux touche le sol. Le boxeur est contraint de la sorte à se rendre toujours maître de lui-même. Il ne commet jamais un acte de violence ; il ne peut se livrer à aucun emportement ; la loyauté, la générosité, sont des qualités qui lui sont connnandées dans les péripéties de la lutte. Tl ne
LE SPORT A PARIS. Mi
lui est permis de frapper son adversaire qu*à la région supérieure du corps ! Un coup de pied est réputé indigne ; la plus petite égratignure faite à l'aide des ongles sur la peau de son antagoniste est une infamie. Si l'un des champions manque à la rigoureuse discipline qui gouverne le champ clos de la boxe anglaise, les spectateurs font promptement justice de son coupable oubli ; il est appelé devant un jury sévère, et sa carrière de boxeur de profession est à jamais perdue.
Ces lois établissent une grande différence entre la boxe moderne actuelle et la vieille boxe de l'antique Grande-Bretagne ; la réforme date du célèbre Jackson. C'était un artiste sans pareil, qui possédait à un égal degré le suaviter in modo et le fortiter in re. Sa renommée n'a jamais été effacée ; elle date de 1750.
Cette partie du sport anglais , qui compte parmi les plus fameux champions Peter Crawley, Alexander Reid, Owen Swift, Dick Curtis, Hannan, Waiker, Johnny Broome, a de nombreux clubs en Angleterre ; . elle est patronnée par les noms les plus considérables des trois royaumes. Il en est encore aujourd'hui comme naguère, lorsque les ducs dTork, de Clarence, de Queensbury, le comte d'Albcmarlc, le comte de Sefton, le marquis de Worcester, sir \V. Wynnc, le marquis de Tweeddale, lord Byron, lôrd Cravé^n, lord Somen'ille, lord Bar-
m # LE âPOM A PÀftTS.
ryrnof e, lord Pomfrut, lord Fife , le colonel Berke ley, Harvey, Combe, lord Walerford et tant d'autres, accordaient au pugilat anglais un intérêt national et un appui chaleureux.
Mais les encouragements et les sympathies dû monde élevé s'adressent à la boxe gymnastique, et non plus à la boxe vénale. Le discrédit dans lequel est tombé le prize fighting date de l'antagonisme de GuUy et de Gryson. Gully fut une dé^ plus honorables individualités qui aient appartenu à la corporation des boxeurs de profession. Il passa de l'arène publique d'abord sur le tùrf , dont fl devint une des notabilités, puis au parlement, où il siégea pendant très-longterûps.
Le prince de Galles, qui dévint Georges IV, se montra le partisan zélé de l'art de la boxe , et il tenait en grande estime le caractère du boxeur en général. Il le prouva à l'époque do son couronnement. Cette cérémonie eut une splendeur prod^igieuse. Westminster resplendissait des merveilles de bijouterie et de joaillerie qui avaient figuré dans cette royale solennité et concouru à son éclat exceptionnel. Le public devant être admis à parcourir les galeries où ces trésors étaient exposés, il fallait, pour contenir et surveiller la foule, une garde peu nombreuse tout à la fois et sûre , des hommes fermes, courageux cl d'une prdUHéà toute épreuve. Le choix du gouvernement, sanctionné
LE SPORT A PARIS. Hi^
par Sa Majesté, s'arrêta sur la eorporalion dos boxeurs de Londres.
Jackson, appelé auprès du giand chambellan, lord Gwyder, fut chargé d'organiser un service de surveillance, qui se composa de lui-même, avec &ibb, Sprîng, Tom Belcher, Carter, Richmond, Ben Burn, Harmer, H. Lee, Tom Owen, J. Hudson, Tom Oliver, H. Holt, Crawley, Curtis, Medley, Purcell, JBampson et Bill Ealy. (^'étaient les noms les plus distingués parmi les lauréats de la boxe de Londres, et le roi plaça daw leur probité, leur loyauté et leur aménité {sic) la confiance la plus illimitée.
La lutte; la salle Montesquieu.
Les exercices de force et d'adresse , la canne, la boxe fhinçaise et la boxe anglaise ont non-seulement l«urs écoles et leur professorat à Paris, mais plusieurs autres théâtres où leur antagonisme se déploie aux yeux du public. La plus importante , la plus çonnde de ces réunions se lient habituellement dans la salle Montesquieu. C'est là que la bo\e française fait ses mpr\'cillcs , et pourtant, si c'est là le.temple de cet art moderne dû au génie de nos compatriotes, ou du cestc et du pugilat antique, (|ue les Anglais ont fait revivre sous le nom de
boxe, c*est plutôt encore celui de la lutte, cette autre réminiscence des splendeurs olympiques.
La célébrité de cette salle date de la victoire que le lutteur Marseille |:eraporta sur Arpin le Savoyard, invincible jusque-là. Arpin avait triomphé de tous ses antagonistes, à quelque nationalité qu*ils appartinssent. Quand Marseille vint à Paris, il sortait de la Palud , un village de la Provence , où il était garçon meunier et où la renommée avait ^ppo^té le bruit des exploits du redoutable Arpin.
« Un beau matin donc, dit l'historien du moderne tableau de Paris, il prit son bjâLton et se mit en route pour Paris , sans même jeter un dernier regard sur son âne, sur son moulin et sur les jolies filles de la Palud. Tous les grands hommes sont ainsi : ils quittent la vie calme et abritée, pour aller audevant de la mystérieuse étoile qui brille pour eux seuls à travers les brumes de l'horizon.
« Aussitôt qu' Arpin sut qu'un rival était arriva de la Provence, il se hâta de faire savoir au jeune présomptueux qu'il tenait deux cents francs à sa disposition, s'il était vainqueur; mais Marsçille, repoussant l'offre d'Arpin, lui répondit qu'il donnerait cinq cents francs à lui ou à tout autre qui parviendrait à le renverser. Etonnement et sourire de pitié d'Arpin, lequel déclare à ses adhérents qu'au bout de cinq minjites de lutte il sera l'beu^ux possesseur des vingt-cinq louis.
« On fixa un jour, et grand bruit dans le high-life de la boxe, comme vous pensez. Arpin paraît dans l'arène , le regard fier et la tête haute ; des milliers de bravos accueillent le lutteur. Arpin est un colosse : des bras vigoureux, solidement attachés à des épaules carrées , un torse d'Hercule , des jambes d'éléphant. Marseille paraît à son tour ; c'est un jeune homme mince , nerveux , et qui semble fluet auprès de son colossal adversaire. On eût dit le gladiateur et l'Hercule Famèse.Tout est prêt ; les deux rivaux se donnent la main et le combat s'engage. Arpin saisit Marseille et le presse entre ses bras puissants; mais celui-ci glisse comme une anguille et se précipite sur Arpin , étonné de voir Marseille respirant encore. Ils s'attaquent, s'enlacent, se tordent, se baissent, se relèvent; des gouttes de sueur ruissellent sur le corps nu d'Arpin, tandis que le torse et les bras de Marseille semblent froids à l'œil comme la peau d'un serpent. Toutes les poitrines battent comme naguère encore la roue du moulin de Marseille. 11 y a trente-cinq minutes qu'ils sont aux prises, et la victoire n'est pas encore décidée. Qui l'emportera, du Savoyard ou du Provençal? Tout à coup im hourra immense retentit dans l'assemblée. L'un des deux adversaires a roulé dans la poussière : c'est le vainqueur des vainqueurs, c'est Arpin.
n Ah ! si vous l'aviez vu, ce victorieux des anciens
jours, se relevant au milieu des bravos prodigués à son rival! Tous ceux qui l'avaient applaudi jusque-là, portant Mai^seille en triomphe, semblent se venger, dans la victoire du nouveau venu , des ancieniies victoires du grand vaincu. »
Marseille, successeur d'Arpin, est resté pendant quelque temps en possession d'une gloire non disputée. Aujourd'hui , une étoile paraît en regard de la sienne, c'est Rabasson le Nîmois. Sa constitution diffère de celle de Marseille. Ce dernier est le type complet du bédouin : il est sec, noir, velu, d'une musculature dont on voit toutes les tensions; l'autre est imberbe et petit, tout à fait extraorclinaire relativement à son poids spécifique : selon les plus compétents, c'est le lutteur parangon. Il a le jeu ft'anc : il tombe parfois, et qui ne tombe pas? mais il sait dire loyalement : « Je suis tombé. » Il a des tours de hanche et des tours de bras incroyables par les effets imprévus qu'ils produisent. Rabasson parait ;noins souvent dans l'arène que plusieurs autres lutteurs qui ont aussi leur célébrité et leur mérite relatif. Tels sont Stéphane, qui se fait chaque jour des partisans de plus en plus nombreux ; Jules le Marin, Dornier, le Blondin, Ginès, Charpentier,^ Pierre le Savoyai^d, et Crest, le lutteur mastodonte, surnommé le Taureau de la Provence, champion redoutable à cause de l'énormité de sa masse et de son poids.
LE SPORT A PARIS. il7
Les programmes techniques de la salle Montesquieu présentent parfois tous ces noms à la curiosité du public spécial. Aux exercices de la lutte se joignent d'ordinaire des assauts de pointe, de contrepointe, de canne, de boxe anglaise et de boxe française, avec de bruyants intermèdes de musique.
Dès qu'un champion étranger de quelque mérite arrive à Paris, vite la salle Montesquieu se hâte de s*en emparer au profit des plaisirs de ses habitués et de la diversité de ses spectacles.
La salle est jolie, bien disposée, quoique malheureusement planchéiée. La destination de salle de fcffl qui lui est donnée trois fois par semaine le veut ainsi. On lutte dans une enceinte close et sur un tapis, au lieu du sol ou du ciel ouvert et de Tarène des anciens.
Le Français est généralement bon lutteur, quand son poids spécifique lui vient en aide. Au moyen âge, la lutte était tenue en haute estime par les princes et les grands seigneurs. Au camp du drap d'or, elle figurait au nombre des spectacles dont s'amusaient le monarque de France et celui d'Angleterre. Henri VIII avait fait venir les meilleurs champions de son royaume; François I*' avait également appelé les siens, mais un peu à la hâte et sans choix. Les Français furent vaincus. A ce sujet, l'amour-propre national des deux monarques, rivaux en faste, s'élanl éveillé.
ils se défièrent à leur tour comme pour trancher entre eux cette question d'antagonisme. Ils en vinrent aux mains, et François 1" réhabilita la réputation de la France en triomphant d'Henri VIÏI, qu'il jetii violemment par terre.
Le jeu de paume.
Dernièrement nous déjeunions au café de Paris en compagnie d'un de nos amis, charmant garçon, mais type accompli de la jeunesse bourgeoise et riche de la société parisienne moderne. C'est un homme toujours vêtu avec recherche et connaisseur des plus raffinés dans le choix gastronomique du menu de ses repas. II demanda du bordeaux : sa tète est des plus solides quand il veut boire, et sa conversation roule toujours sur les intrigues de coulisse et de bals masqués. Selon son habitude, il était ,en train de disserter sur les soupers et sur les divers mérites de mesdames telles et telles > quand le baron de Reix entra dans la salle.
Il y avait de la contrariété, de l'impatience et du dépit sur son visage.
« Qu'avez-vous donc, mon cher?
— Vous voyez un homme au désespoir,
— Expliquez-vous.
iE SPORT A PARIS. 110
-^ Barre est parti , parti sans que je le voie , et pour aller je ne sais où , en Angleterre. »
A ce mot de Barre, un petit vieillard à Tœil vif, au teint aiiimé, aux clieveux blancs et rares, redressa la tête et suspendit la lecture du journal dont il assaisonnait son déjeuner.
« La semaine dernière, continua le baron, à peine de retour à Paris de mon voyage d'Italie, j'àî pi-ovocpié Barre, il a accepté mon défi en proposant de me faire un avantage ; j*ai refusé ; nous sommes entrés en lice; j'ai perdu, il n'est que trop vrai, mais accidentellement. J'ai demandé ma revanche pour le lendemain. Le lendemain , une névralgie des plus opiniâtres m'a retenu chez moi; iè surlendemain, cette malencontreuse indisposition durait eiicore. Enfin ce matin , au moment où j'allais sortir pour me mettre à la disposition de mon adversaire, je reçois une lettre de lui qui m'annonce le plus poliment du monde qu'il est contraint de se rendre en Angleterre et de là en Écosss , où des engagements de jeu l'appellent impérativeinent. Il était, en effet, parti de la veille. Parti! J'en suis furieux; mais je saurai ofi îl est allé, et, quel que soit son itinéraire, eût-il enti'epris un tour irrégulier et fantastique dans les trois royaumes, dùssé-je l'aller chercher à London^ derry, à la grotte de Fingale, je le joindrai et j'aurai ma retahthe, avec l'intention, cette fois, de
i30 .LE SPORT A PAIUS,
risquer deux cents louis sur ma partie , si Barr^ * accepte. * *^ * ^
-r- Monsieur, dit avec^chaleufJe petit vieillaï-d, iriez-vous à la grotte de Fingale? Je suis des vô- " Ires./.. Vous êtes sans doute le havon de Reix, cet aniateu^ si.... t^
— Moi-mêrfte»
— Je l'avais deviné. Ah ! voici plus de deux anç^ que je rôve de vous voir aux prises avec Barrûé »
Le baron s'inclina, el le petit monsieur qui, tout en parlant, avait tiré sa carte de visite de son portefeuille, la lui remettait.
C'était le vieux comte de Morland. Ce nom suffisait et li^ servit d'introduction auprès de nous.
«« Quel est donc ce Barre? me demanda timidement mon beau Parisien , assez intrigué.
* — Monsieur est de Paris? fit le* baron avec un mouvement de surprise.
— Oui , monsieur.
— Barre , mon ami , est le plus célèbre de nos joueurs de paume, répondis-je.
— Je ne savais pas qu'il existât encore des jeux de paume à Paris. Je croyais qu'ils avaient disparu avec le Mail.
— Cela ne me surprend pas, dit le comte de Morland. Hélas! monsieur, il n'y en a plus qu'un seul au lieu de vingt-deux que j'ai fréquentés. Oui, il y en avait vingt-deux dans mon jeune temps.
JLE SPORT A PARIS. iâl
^< finq dans la seule, rue Mazarine. C'était le défi kssement de pré<|^uectioa de la jeunesse d'alors , et nos compatrifttés y avaient acquis une telle habileté ,"<|a'on eût dit un jeu sorti spontané- . ment du sol de la vieille Gaule. Cela nous faidH grand honneur à l'étranger; car nous aussi ijbu9 avions notre supériorité dans plusieurs des ^mriétés du sport. Tous les avantages n'étaient pas , du .côté 4es Anglais. S'ils étaient plus forts que nous au pistolet , à cheval, à la boxe , au bateau , à la voile ou à la rame , à la course , au cricket , nous les battions en vénerie, aux échecs, à Tépée, à la paume, et nous étions de pair à la natation. — Vous donneriez au plus indifférent l'envie de connaître ce jeu, monsieur, dit mon jeune Parisien.
— C'est un plaisir qui a la merveilleuse propriété de nous rendre aptes aux autres plaisirs. 11 fut aimé de François I", d'Henri IV, de Louis XIV; j'ajouterai à ces noms ceux de Sully, de Bassompierre, d'O'Brien, de Gramraont, de Condé, de Turenne, de Nemours.
« Bonaparte, à qui rien n'échappait, avait bien vu tout le parti qu'on pouvait tirer de la paume comme hygiène. Étant entré un jour tout botté dans le jeu de Fontainebleau , il s'y engagea ; après les premières parties qu'il fit, il dit qu'il ne connaissait pas un meilleur emploi des heures de loi-
sir : « C'est le plus beau jeu du monde ; j'y jouerai « un jour, j'estjftre, pour me reposer.... qûàhd... » Et il h'àciiévâ jias.
«tfetiùi prouve combien ilous sommeil faitiSi tiôtis âulries Français , pour ce genre d'exercice , c'est qd'èn dépit des préoccupations vénales qui plAkipent et dessèchent le sentiment de la grande ex|i^ tence , en dépit de la prétention à la grdvité , tnalàdie de nôtre jgéhération, il *e isuccède tobjotlk parmi nous des hommes qui en ttiaintiennettt et perpétuent les traditions.
« Allez au cercle du passage Sandrier, et voiis verrez en quel monde vous vous trouverez ; parfaite 'cbmpaj[nie s'il en fut : le duc et le comte de Mailli, le conitè de La Rochefoucault , le comte dfe Morny , le comte de Bernis , le comte Viguier , le cottite Ney , le baron Lecoulteux , M.* de Mosselman , MM. les attachés de l'ambassade anglaise, et la plupart des bonnes élégances du jôfckey-elub , sir Francis Sykes , le comte Portalis , le marquis et le comte Aguado , MM. Çôwpers Deltôti , de Bosville , Ricardo , BUgh , Casimir Périer , Daru. Ce sont là des visiteurs habituels; ma mémoire ne suffirait pas à les rappeler tous. Parmi les spectateurs de la galerie, on admire souvent des femmes de la meilleure distinction, quelquefois entre autres la marquise d'Ag.... Qu'en pensent les hommes prétendus graves?... Il y en a de graves parmi ces
LÉ SPORT À PARIS. i23
Mbiiués.... Puis, sommes-nous plus graves et plus sérieux que les Anglais ? Notre civilisation est-elle posée pltis haut , plus majestueuse que la leur ? Eh bien, il oht fondé, multiplié les jeux de paume. Il en existait en France, c'est en Angleterre qu'ils sont aujourd'hui. La paume a émigré. Il y a seize jeux de paume à Londres ; il y en a aux universités d'Oxford , de Cambridge , partout.
« Et cependant, malgré cette émulation de sport chez eux, iml n'arrive à nous, nul ne dépasse l'aptitude française à la paume. Ils n'ont guère à citer qu'un nom ou deux , et nous en avons trente à leur opposer : Masson , Bergeron , Clergé , Bascelon , Charrier et son fils Amédée, à qui on a vu faire jusqu'à onze coups de bosse de suite à la descente du toit; enfin, M. de Mérenville, le joueur aux belles manières.
— N'oublions pas Armand de Nanteuil, qui passa sur le corps de tous les amateurs.
— Je le sais, répliqua le comte; mais la tenue de Nanteuil n'était ni bonne ni gracieuse , il avait peu d'arrière-main.
— D'accord I Mais son coupé et sa descente de toit étaient extrêmement durs; il avait beaucoup de défense , un bon jugement , et entendait bien le jeu ; il avait surtout beaucoup de jarret.
— Dans celte famille de célébrités à la paume , reprit le comte de Morland, je vous oublierai
iU LE SPORT A PARIS.
moins que tout autre, baron ; vous êtes un des plus brillants héritiers de Nanteuil; on vous met en première ligne avec MM. de Mosneron , Boischard , de Saint-Remy, de Bemini. Quelques-uns pensent même que vous égalez le jeune Biboche , le paumicr de profession.
— Cela dépend , fit avec modestie M. de Reix ; chacun a ses jours; M. de Mosneron est à peu près parfait, et le coup de bosse d'arrière - main de M. Boischard , ou son coup de cabasse, est d'une sûreté bien remarquable. C'est un modèle d'adresse et de facilité, au dire dos plus expérimentés.
— Sans rien contester du mérite de ces messieurs, continua le petit comte de Morland, je sais ce que vous valez. On s'est plaint souvent ici de la prolongation de votre absence. On sait que vous avez quelquefois joué contre Nanteuil avec bonheur, et c'est à cause de cela qu'une lutt« entre vous et Barre m'intéresse si vivement. Rien que l'idée m'en fait tressaillir d'aise, cela me rajeunit, me rafraîchit l'âme; ce jour-là je n'aurai pkis soixante-quinze ans, j'en aurai vingt-cinq.
— S'il en est ainsi , monsieur le comte , faites vos préparatifs de départ.
— Je serai prêt dès que vous 1^ voudrez, baron ;
l'imprévu d'un voyage n'a pas d'empêchement pour un vieux touriste comme moi ; d'ailleurs ,
LE SPORT A PARIS. ii5
ajouta-t-il en souriant, le spectacle d'une partie de paume à la grotte de Fingale, si vous improvisiez cette étrange salle , est un incident qui n'est pas sans valeur dans la vie d'un homme.
— Monsieur le comte, vous n'avez que quelciues heures à vous; je pars ce soir.
— Et nous, me dit mon jeune Parisien, allons au jeu de paume. »
Quelques instants après, nous étions dans le passage Sandrier, situé au milieu du grand quartier de la Chaussée- d'Antin : le cahne dans l'agitation.
Lorsque nous entrâmes dans le jeu, une partie était engagée entre MM. Mosneron, Boischard, Saint-Remy et Biboche. On tournait la raquette pour savoir qui servirait le jeu , et nous allâmes prendre place parmi une assistance de choix que rehaussait encore la présence de Mmes de R.... et d'A..., deux bonnes et charmantes élégances de salon du faubourg Saint-Germain.
C'est % la grande réputation de Barre que le cercle du passage Sandrier doit la faveur dont il jouit. Les étrangers veulent voir jouer Barre, les plus téméraires aspirent à se mesurer avec lui, et le plus grand nombre désire profiter de ses leçons.
Les sociétaires du cercle du jeu de paume se divisent en membws '|)ermanents, temporaires et honoraires. Pour être admis dans le jeu , on doit
préalablement faire remettre sa carte au direcrecteur, en indiquant si Ton veut être membre permanent ou temporaire ^
Les statuts laissent à tout membre du cercle , sans distinction de catégorie, le droit d'amener avec lui ou de faire .çnlrer un ou plusieurs amis dans la loge spacieyse, frçiîche en été, chaude en hiver, qui est ouverte aux spectateurs.
On y parle de tout, hormis de la politique , dont les discussions sont formellement interdites par les règlements du cercle; mais le jeu de paume est là avec ses épisodes et son imprévu, qui suffit à la causerie , aux commentaires et aux fines observations de l'assemblée*.
1. Les membres permanents payent cent francs d'entrée par an ; les membres temporaires payent vingt francs d'entrée par mois. Sont admis en qualité de membres honoraires les membres du corps diplomatique , du jockey-club , du Club de FUnion, du club agricole , du club de^ Arts , du club du Commerce , du jockey-club d'Angleterre et des jeux de paume de Londres.
3. Pour une partie, l'amateur, isolé paye un franc cinquante centimes ; deux amateurs payent deux francs cinquant^centimes ; trois amateurs, trois francs; quatre amateurs, quiftoe firancs. Il revient en outre cinquante centimes au marqueur. Les leçons se payent en sps des frais et par heure : avec le premier paumier, Biboche, par exemple, quatre francs; avec le deuxième paumier, trois francs; avec le troisième ou le quatrième paumier, deux francs. Enfin , lorsqu'on veut se procurer le plaisir aristocratiquement nonchalant de voir une savante partie entre des paumiers de profession, cette fantfiisie coûte à l'amateur sept francs 8*il se conteate de deux paumiers, et douze firancs s'il veut un quadrige.
Ce jeu ap|)!artienl essçntieUeçaent au sport du grand monde. Cest non-seulement ud délassement coûteux, maûs çncore on m saurait s'y livrer seul, et par cette raisop, H faut être un peu ou se feire les façons de ce monde avec lequel on est eu contact.
Le billard.
Le billard, qui n'a commencé à se jouer en France que soils Louis XIY, est pour le Parisien un exçrciçe coug^nial. C'çst à Paris qu'on apprend toutes les rtssources de ce jeu et les lois du pro^
çédéj quç créa l^ingot d'éternelle mémoire. Sesrè- ^ glemenls sont populaires ; on les trouve imprimés, enca4ré3 et affichés partout où l'on se réunit pour çonspf^nier la d!emi-t^sse de café et le petit verre d'eau-ée-vie. Quelques-uns , parmi ces établisseojuen^, sont des écoles permanentes où les maîtres, à tilrç gratuit ou autrement, ne manquent pas à celui qui vçul açpren.dre ou se perfectionr.er. Ainsi de l'estaminet de Lyon, au Palais-Royal; du café du Grand-Balcon, sur le boulevard des Italiens; du café Pierron, boulevard Poissonnière; du café de l'Opéra; de l'estaminet de Paris, boulevard Montmartre , où la liste des champions de première force est innombrable. Berger, Désiré, Soret, Charles, Lu-
cien, Eugène, Romain, Constant, Noôl, Raymond, sont à la tête des célébrités professionnelles.
Le billard se joue daijs tous nos cercles : le jockeyclub compte des amateurs distingués. La salle de | billard, au cercle du jeu de paume, jouit d'une célébrité qui a commencé au U^mps de M. de Nanleuil et qui s'est maintenue depuis. Le goût très-vif de M. le duc de Nemours pour ce jeu avait contribué, il y a quelques années , à le mettre en vogue dans les hautes régions du monde parisien. On y jouait avec passion.
Trois conditions sont indispensables pour la perfection au jeu de billard,: justesse; précision et j exploitation. Dès qu'un joueur peut faire souvent vingt carambolages à l'aide d'une de ces tro^s qua- . lités , il peut battre son adversaire. ^
Désiré, qu'on voit au café Pierron, est admirable par sa promptitude et la sûreté ae ses corn- ' binaisons.
Soret, joueur élégant, jeune et de bonne compagnie, a l'exécution facile et puissante^ son jeu étonne par ses audaces, il fascine; c'est de la magie; l'avenir est à lui. '
Charles, à l'estaminet de Paris, au Palais-Royal, réunit à un degré très-éminent les quahtés du grand maître, tout en laissant désirer un peu plus de noblesse dans l'attitude.
Lucien peut se mesurer avec les plus célèbres ;
son exécution est facile , parfois brillante ; superbe dans l'attaque, il se démoralise un peu quand la chance lui est contraire. Il tient deux billards particuliers dans la rue des Filles-Saint-Thomas.
Eugène est un joueur connu , dont la réputation est incontestée. Sa tactique consiste surtout à faire un mauvais jeu à son adversaire. Aux yeux des connaisseurs il représente la perfection des lignes ; il est le symbole de la justesse.
Romain est un joueur excessivement brillant et
très-précis, mais d'une exécution parfois nerveuse;
. . personne ne travaille ce jeu plus que lui , personne
* >B'explaite une position nueux que lui. (Passage des
Panoramas, estaminet de l'Europe.) ^ Conjrtant, joueur de bonne école et redoutable, % a une grande fermeté d'esprit et, à cause de cela , est un advçrsaire dangereux quand l'enjeu est de valeur.
Raymond, joueur de première force pour la série , sans rival sur de petits billards , est moins brillant «ar les coups de longueur.
Noël , joueur de l'ancienne école , excellent démonstrateur, est un homme parfait pour former des élèves. Il tient, passage Laffittc, deux billards délicieux , dont l'un a une table en fonte d'une justesse parfaite.
Enfin Berger semble rétltlir les qualités suprêmes de la perfcctiott : adversaire redoutable,
43a LE SPORT A. PAB13.
terrible, il gagne la partie sans solution de continuité. C'est le champion de la France. 11 est propriétaire du café de Lyon au Palais-Royal, où se trouve , à côté des billards de Testaminet, une §alle spécialement consacrée aux leçons.
L'Angleterre nous (appose un homme d'une étonnante habileté : M. Roberts, du club de Manchester. Dernièrement , il s'est mesuré avec un Américain non moins célèbre que lui : leur enjeuc était de vingt-cinq mille francs, et plus de cinq, cent mille francs étaient engagés dans cette partie par les spectateurs de la galerie, où chaque place se payait soixante-quinze francs. Roberls a gagné.
On a quitté la tradition de> l'ancien jeu, qui consistait à faire la bille. Les nouveaux billards son{|môaie élabUs sans blouse. Le doublet et le carambolage sont seuls admis dans la partie parisienne. Le carambolage prévaut même sur le doublet, qui est plus difficile et dont le caractère est plus national , car il fut imaginé d'abord en France : on y reviendra. Au surplus, tout, dans ce jeu, consiste à recoi^naître de quelle manière il faut frapper avec sa bille celle de son adversaire afin de produire tel ou tel effet de carambolage, de doublet ou de blojuse. Ce problème reçoit sa solution des deux, principes suivants :
V L'angle d'incidence de la bille contre une des bandes ou rebonds du billard est égal à l'angle de réflexion ;
LB SMRT A. MBIS. iM
2* Lorsqu'une biUe en rencontre une autre, si l'on tire une ligne droite entre leurs centres, laquelle conséquemment passera par le point de contact, cette ligne fera la direction de la bille frappée après le coup.
Mais Vioetànetj l'aptitude, une pratique routinière ne suffisait fas à ce jeu pour se faire une certaine habileté. Les démonstrations des maîtres sont indispensables : le billard a son alphabet, son rudiment, sa théorie , peu étendue à la vérité, mais qu'il importe de connaître, et dont cependant tous les jouem^ ne se préoccupent pas au même degré.
Quoi qu'il en. soit, le billard est un jeu si populaire parmi nous , qu'il n'est point un estaminet de la banlieue qui n'ait un billard plus ou moins écloppé. La billard est. partout^ Une maison de campagne des .environs de Paris se passerait plutôt d'arbres et de fleurs que de billard. Dans les solennités nationales: et publiques, ainsi qu'on l'a spirituellement observé, dans les fêtes patronales, tout devient billard ; et qjxek billards ! Les hommes , les femmes, les enfants jouent au billard, billard sans apfomb, billard en pente, billard fantastique, dont les billes microscopiques viennent parfois caramboler avec le nez des promeneurs!...
i32 LE SPORT A PARIS.
Le jeu de boule. .
De môme que le jeu de paume, le jeu de boule semble un des produits indigènes de la France. Voulez-vous assister à un spectacle plein de naïveté populaire? allez au Cours -la-Reine, lorsque deux champions de renom luttent à qui lancera avec plus de précision trois ou quatre boules de buis cernées de chevilles de cuivre vers une boule beaucoup plus petite, appelée jadis le cochonnet^ plus tard le petite et quelquefois r haricot. La foule se forme en groupes qui suivent les mouvements du jouteur favori. Quand c'est Roger le Conquérant, ou Chavot le Savant , ou Sabreur l'Excentrique qui est efn sc^ne, la haie compacte se compose de plusieurs centaines d'admirateurs frénétiques. Malheur à vous si votre curiosité ignorante vous amène en intrus sur la ligne que suit le projectile ! ce ne sera pas votre tôle fracassée ou votre jambe contusionnée qui pourra réclamer ; ce sera le joueur dont la boule détournée sera venue vous trouver dans son capricieux trajet.
C'est vers une heure que les habitués de ce jeu prennent le chemin de ce recoin heureux des Champs-Elysées. Oji cnlre au café du Jeu de Boules
LE SPORT A PARIS. i33
qui contient un yestiaire : c'est le moment d'organiser les parties; c'est ici comme aux courses: on a son champion fayori ; on parie tant pour la barbe noire , tant pour la casquette sans yisière , tant pour la veste grise et pour le chapeau blanc ! Le chapeau blanc est une célébrité comme le Sabreur; mais si Barigoule survient, toutes les espérances de lucre se reportent sur lui. Barigoule est le roi des référendeurs ; il arrête quand il veut sa boule au sommet d'un mamelon, contrariant ainsi la grande loi de Newton. Il ne connaît pas de difficultés. « A z'yeux bandés, comme dit la galerie, dans son langage un peu recherché, Barigoule va baiser coco^ faire un palet ^ un paletot, ou même une couverture. »
Paul Féval s'est fait quelque part rhistorien de ce beau jeu de boules et du recoin des Champs- Elysées qui lui sert de théâtre; c'est une bonne fortune que de l'avoir entendu raconter ses impressions. «Quand il pleut, dit-il, on joue dans la boue. Les ramasseurs ont alors une guenille et un seau d'eau. A chaque coup on lave les boules , non point par propn^é , mais pour que les souillures amassées ne les empêchent pas de tourner.
« Quand il y a trois pieds de neige sur le sol, on attaque la neige glacée avec la pelle et la pioche, on nettoie un carré long, et l'on joue, et la galerie grelottante s'entasse à l'entour, toussant
%^4 i^ sPOfCT % vkm^,
creux eH reperdant aux sifflements de ia Wse ipar «un chœur d'étemunients convulsifs. Voilà du plai- ^sSr, ou nems n'y entendons rien.
« «Quelquefois, parmi ceux qui jouent, on voit de vérrtttbles îaïitômes. La maladie n'y fait pas plus ^e le canon ou les frimas. Quand on se detnande où lést tel jeteur absent, ht «nêrne réponse revient invariable : « Il «st mort. » ta mort sewde peut séparer le joueur de la borule. Je vous le dis, voilà un vrai plaisir. Le fait^ st que c'«st un jeu vaillant, plein de ressources inatt^Klttes , ipLem de soudaines péripéties. L'esprit et le corps y sofit également «n éveil. 11 faut être non-sealeineiit adroit , mais encore robuste pour porter la boule pesante à de grandes dislances, en conservant l'effet de rétour qui la fera demeurer en place , ou l'effet de -doigt qui la forcera à tourner selon une certaine courbe. Il faut être en outre doué d'une remarquable judiciaire pour posséder «OQ terrain et choisir ses données. Nous ne voulons pas dire pourtant «pi'il soit besoin d'être un laigle.
« Vers midi et demi, quelques4nvalides débouchent par le Cours-la-Reine et viennent retenir leurs places. Les invalides sont extraordinairement friands de ce spectacle; quelques-uns d'entre eux risquent même la gageure de claquante centimes , «t oublient volontiers l'heure de la soupe pour voir
la fin de la partie. L'année dernière, l'un d'eux eut la jambe cassée par une boule : c'était heureusement sa jambe dé bois. Vous qui aimez les plaisirs |mrs -et rappelant un pea le mouvement des jeux antî^oes, allez au Ckmrs-ta-fieine. Entre tous les atblètes vous reconnaîtrez Barigoule : vous le trouvera vflarin , mais il aura v^re estime; cependant, s'il a fait de la pluie et <(ue rAchille du cochonnet «oit de méchante immeuis n'approchiez de la partie qu'avec prudence; il est plein de malice spirituelle; nous l'avons vu sans prendre le point faire retomher sa botde comme une bombe au milice d'une mare et déshonora lamentablement le gilet de velours d'un journaliste important, gras, curieux et très-haut cravaté. »•
Des- équipages et des chevaux d6 selle.
Les plaisirs en plein ak -entrent pour une grande part dans l'existence parisienne. Les uns sortent pour montrer leurs toilettes, le luxe de leurs maisons et de leurs écuries, les autres pour jouer le rôle de spectateurs en face de tout le mouvement d'élégance, de fsbste et de vanité que Paris déploie dans ses mes et ses promenades. Chaque centre a -son «K>ndé spécial : les boulevards ont leurs fl&^
i36 LE SPORT A PARIS.
neurs et leurs affairés ; les boulevards, étant un but et un moyen tout à la fois pour les promeneurs de Paris, sont très-recherchés, et leur cohue, c'est Paris en abrégé et confus. L'homme exercé dépiste aisément les différents filons de cette population ambulante.
Le Luxembourg a ses rentiers, ses lovelaces d'après Cujas et ses rendez-vous. Le jardin des Plantes, ses naturalistes naïfs, S86 bonnes d'enfants, les étrangers qui passent, les grisettes qui croient s'égarer dans le double labyrinthe. ^
Les Tuileries , qui sous la Restauration avaient leurs gracieuses réunions de l'après-midi, étaient, il n'y a pas longtemps encore, pendant les douces soirées , et quand le jour tombait , un rendez-^vous universel. La foule brillante s'agitait, allait, venait; chaque allée était une galerie au long de laquelle les chaises se pressaient. A mesure que les dégradations du jour brunissaient , ce rouf en plein air revêtait un caractère de plus en plus mystérieux, et enfin, quand la nuit venait, que le voile noir était tombé de la coupole des arbres, alors les douces paroles , les causeries d'amour se murmuraient à l'oreille , se mêlaient aux conversations plus, bruyantes des indifférents. Ces soirées , pour les gens de mode , se divisaient eti plusieurs actes ; ainsi commencées sous la voûte des marronniers, elles allaient s'achever sur le divan des salons , après avoir sta-
lionne en passant dans les cabinets de Tortoni ou du café de Foy.
Le jardin des Tuileries aujourd'hui n'a ni foule ni romans ambulatoires; ses mystères sont rares, infiniment rares ; les révolutions lui ont enlevé sa vogue, qui pourrait bien lui revenir cependant avec la fin des métamorphosés que subissent les habitudes de la société parisienne. Eii attendant, il faut se résoudre à constater qiic,«sous ces bosquets ombreux où volontiers on- chercherait Armide, il n^ a plus que des femmes voilées , le plus redoutable des mystères.
Les Champs-Elysées sont la zone heureuse où se portent à la fois la grande mode, la mode bourgeoise et la mode populaire. C'est le rendezvous de ceux qui aiment les beaux équipages et les chevaux fringants, tandis que le bois de Boulogne est à son tour le rendez-vous non-seulement de ceux qui aiment ce luxe, mais de ceux qui le possèdent, qui en jouissent à titre hasardeux ou fondé. Là se déroulent des files de voitures, des cavaliers de toute origine et de toute monture.
Le dimanche, le nombre des promeneurs s'accroît, se double par des recrues de toutes les individualités qui n'ont pas d'autre manière de fêter le jour du repos que par les fatigues des locomotions exagérées.
n y a une grande analogie entre l'ensemble des
équipages du bois de Boulogne le dimanche el celui des longues files du mardi gras ou du vendredi de Longchamps. L'étranger a plus d'une observation à recueillir dans ce kaléidoscope mobile , où courent et galopent le ridicule et le désir de paraître. C'est dans la semaine que se montrent la
solide élégance, les équipages de maître, les cavaliers de choix. Sans rivaliser précisément avec le luxe lourd et cossu qu'étale Londres à Hyde-Park, tans nK>nlrer fréquemment ces équipages à quatre chevaux {fcmr in hands)^ ces tandems dangereux, si aimés de l'aristocratie anglaise, cette multitude de chevaux de sang que précèdent ou suivent des {grooms à livrée tapageuse, le Paris d'aujourd'hui intéresse par le bon goût de ses équipages plus simples, mais que rehausse un certain cachet de bel air artistique.
On s'étonne, quand on se reporte à quarante années en arrière, des merveilleux progrès que fait la carrosserie de Paris. Alors elle n'existait pour ainsi dire pas ; on ne parlait que des voitures de Bruxelles pour la solidité, de celles de l'Allemagne pour la légèreté et de l'Angleterre pour le luxe, l'élégance et le confortable. Quoique pourvus de fer et de bois de charronnage, l'acier nous manquait. L'Allemagne avait ses aciers naturels et ses étoffes; l'Angleterre avait ses aciers cémentés, et eUe ûous surpassait dans la préparation des ciûrs.
LE SrOftT a l^flOS. 999
T^As ont^été 4es premiers oiÉ>tacles au perfectionnement de la carrosserie en France. Aujourd'hui, le faît Ti^eisl pas contesté , nous avons dépassé deux de nos rivales; FA-ngleterre seule balance notre gloire. {31e a pour •die rorigipaiité des <;oupes , quoique généralement ^es soient ixn peu lourdes , le Uni des ccrefenrs, de la ferrure, et la souplesse des €ttîrs ; nous avons phis de pureté dans la forine , plus d'art dans les peintures , de perfection dans les ddtm^s et d^^clat dans lèfe garnitures intérieures de velours et de soie.
H n'est pas ^ans intérêt de faire remarquer en passant que les carrosses sont d'invenûon française. •Nous se pations pas ici du char à deux ou quatre Toues , qui est dû , selon Pline et Virgile , au roi Érichthonius.
Éilchlhon, le premier, par ua effort sublime, Osa pifîér au joug quatre courdiers fougueux, £t, porté sur un char, s'éiancer avec eux.
On comptait deux carrosses sous François I", l'un à la reine, l'autre à Diane, fille naturelle d'Henri H. Un peu plus tard, l'idée française fut perfectionnée par un Hollandais nommé Carus , qui , en leur donnant son nom , fit les premiers carrosses couverts. Les fabricants qui, de nos jours, ont travaillé à effacer notre infériorité dans cet art sont principalement MM. Thomas, Batiste, Alexis Robert, Getting, Riegel, Dalring, Ehrler, le car-
i40 LE SPORT A PARIS.
rossier de sa Majesté Impériale. La maison Binder, qui date de 1805 à Paris, où elle fut fondée, rue de la Paix, est un des établissements où la carrosserie parisienne a pris le plus vaste essor. Elle réunit dans le même local et occupe tous les ouvriers des corps d'état nécessaires à la fabrication de la voi-
ture de maître. Ses produits vont en Russie , en Italie, en Autriche, en Belgiqu.e, en Espagne, dans les deux Amériques.
C'est la maison Aldringen qui, en 1825, fîit chargée de la confection du carrosse pour le sacre du roi Charles X. On sait que ce chef-d'œuvre de carrosserie a été longtemps placé au nombre des curiosités archéologiques du musée de Versailles. Il en a été retiré dernièrement pour être transféré à Trianon dans les circonstances que nous dirons tout à l'heure. Ce fait , dans les annales de la maison Aldringen, indique assez de quelle catégorie de personnes doit se composer sa clientèle. Elle travaille principalement pour le faubourg Saint-Germain , dont elle connaît les goûts et les répugnances : ses voilures sont d'un style sévère. A vrai dire cependant, elle ne contribua à la confection de la voiture du sacre que pour le train et la garniture. Une foule d'artistes lui prêtèrent leur concours : ainsi la menuiserie fut faite par Henri Ots, les arnies et les panneaux historiques furent peints par Delorme, les sculptures exécutées
par Roguier, les bronzes par Deniëre , la dorure par Gautier , les broderies par Delalande et la passementerie par Gobert.
Toutefois , quelque remarquable que soit ce beau produit de la carrosserie moderne, il ne s'élève point à la hauteur de la merveille qui servit le 21 juin 1775 au sacre de Louis XV. L'art de la carrosserie, au point de vue de l'élégance et de la richesse, doit désespérer de jamais aller au delà. Ce splendide spécimen d'équipage royal , reproduit par le dessin et la gravure , aurait pu tenir lieu de modèle, dans beaucoup de ses charmants et somptueux détails , pour la confection de la voiture qui doit servir au sacre de S. M. I. Napoléon III. Il faut croire que l'intelligence si exercée , si fine qui préside à l'ordonnance et au goût des équipages de la maison impériale n'a pas eu en mémoire cette précieuse , cette merveilleuse tradition de la carrosserie. Quoi qu'il en soit, c'est la voiture d'Aldringen , celle dont on fit usage au couronnement du roi Charles X , qui , mise entre les mains d'Ehrler, a été façonnée , disposée pour cette grande solennité du sacre impérial ; mais elle a subi des changements qui la rendent méconnaissable : c'est une métamorphose. Elle est complètement dorée : train et caisse resplendissent comme le sanctuaire du temple des Incas. Selon la description technique qui en a été faite et que nous reproduisons, la
parUa supérieure du char , entièren^nt ai jam > ^ oruée de glaces; sur les panneaux des porUère&, les armes napoléoniennes , suirmontées de la cou-^ roni^, entourées du cordon de la Légion d'bcNQAQur et ayant au fond le naanteau semé d'abeilles y s(^ soutenues par des génies. Les quatre panneauit ter téraux offrent autant de figures symboliques empruntées à la religion. Sur les panneaux du devantt et de l'arrière se retrouvent les armes de l'empire^ et les génies qui les accompagnent.
Sauf les peintures exécutées par des maîtres , U caisse est dorée du haut en bas , et la galerie qui la domine sert de base à un groupe portant la cou^ ronne impériale. La hauteur de ce groupe, chef-, d'œuvre de sculpture et de bronze^ est de plus d'un, mètre.
Les jantes des roue?, à l'instar de celles des chars antiques, sont galbées et fouillées comme des balustres. Les boites qui retiennent les essieux> et qu'on nomme des patentes, sont remplacées par des têtes de lion en bronze. Sous le siège du cocher, drapé à la française en velours cramoisi,, avec armes en émail et en relief, glands , torsades et crépines d'or, une aigle victorieuse ouvre ses ailes.
L'intérieur de la voiture, offrant deux banquettes disposées chacune pour deux personnes , et entre lesquelles se remarque un tapis d'Àubussoa aux.
LE SPORT A PARIS. i^
plus adiairaWes couleurs, est gai^ni en velours cramoisi! ikîaBgé d'or avec des broderies et des arabesques de même métal au ciel et aux portières. Les marchepieds à tiroirs se perdent dans una splendide guirlande allant de Tune h l'autre roue,. Enfin les seuls accessoires où l'or ne remplace pas hsi peintures et où l'on ait siibstitué le maroquin dm branze et aa velours sont les plaquettes menant an^ siège du cocher , les courroies suspendant la voiture aux ressorts, et derrière, la plate-forme des valets de pied.
Le poids total de cette voiture dépasse treize mille livres. C'est un des motifs qui ont engagé à se défaire de onze chevaux Isabelle achetés à grand prix l'année dernière en Allemagne et en Hongrie, et qu'on destinait à, l'attelage du sacre impérial. Ces chevaux, de taille moyenne, auraient ceKtaincT ment été en disproportion avec le char triomphal , et d'ailleurs, quelque soin que l'on eût pris de les appareiller , ils n'étaient pas tous sans reproche. On est revenu à l'idée de choisiir pour cet attelage huit chevaux bais entre les plus beaux des écuries impériales.
Ces écuries, à l'organisation desquelles préside M. le colonel Fleury, qui occupe les fonctions de premier écuyer de Sa Majesté, se composent en ce moment de trois cents chevaux de selle, d'attelage ou de poste. Deux cent vingt hommes, piqueurs,
sous-piqueurs, cochers, palefreniers, grooms , sont attachés au service des chevaux et à l'entretien des équipages de la sellerie. L'établissement de la rue de Montaigne , quand son personnel et ses stalles sont au grand complet, offre un beau coup d'œil. Partout régnent l'ordre de la spécialité hippique et la sûreté de la précision militaire. C'est un ensemble admirable aux yeux des juges les plus difficiles , et toutes les compétences, soit françaises, soit étrangères, s'accordent pour louer la distinction et la beauté du stud impérial.
Le colonel Fleury, par la sévérité de son goût, devait être Thomme de prédilection de l'empereur, qui n'aime rien'd'éclatant en dehors des nécessités de la grande représentation officielle. On juge de cette netteté et de ce que nous appellerons cette rectitude de goût, à la vue des équipages qui composent le service de ville et de campagne de la maison impériale. U a su se renfermer avec un tact parfait dans les couleurs de la livrée impériale : le vert et le rouge se reproduisent uniformément et parlent avec toutes les apparences d'une diversité charmante.
Ce sentiment de l'art, cette pureté exquise de goût pour les équipages, qui distinguent le premier écuyer de Sa Majesté, se sont particulièrement révélés dans la confection des dix autres voitures qui feront cortège à Téblouissant carrosse du sacre. La pre-
LE SWKT A PARIS. UfJ
mière de cette luxueuse théorie est celle qui a servi au baptême de M. le comte de Chambord , et qui a été reuiîse eti état dans le co.urant de 1853 pour le mariage du souverain ; elle est réservée au prince Jérôme et à son fils. La seconde, qu'on désigne sous le nom de Turquoise , fa troisième , qui se nofmme Topaze, la quatrième, qu'on appelle Vidfoire , sont destinées aux autres membres de la fa- UfiiHe impériale. Elles sont d'or , de même que le char du monarque. Les autres voitures faisant suite au cortège rentrent dans les couleurs ordinaires de la maison impériale. Ici le vert et le rouge reparaissent amalgamés et combinés avec la caisse et
tj*
le train , de manière à faire de ces équipages de véritables objets d'art. Ils seront occupés dans les fêtes impériales paî les grands dignitaires et les ministres.
Ces voitures , y compris c^lle du sacre qui a un double train, car le champ des roues est doré comme tout le reste, ont 'été expédiées au petit Trianon en attendant le jour du couronnement. 11 est probable qu'elles y séjourneront habituellement au nombre des chefs-d'œuvre d'art que les jardins et le palais de Versailles réservent à la curiosité de leurs visiteurs.
Quoique , dans l'immense expansion que la carrosserie a prise chez nous, les fabricants se rapprochent entre eux par leur manière de faire , néan-
im LE SPORT A PARIS.
moins le connaisseur tant soit peu exercé dira, sans beaucoup hésiter , à quel atelier de Paris appartient telle ou telle voiture qui passe. Fleury excelle dans les broughams; la maison impériale lui confie la confection des siens, et sur ses comptes courants figurent les noms du comte de Bernis, du duc de Guiche, du comte de l'Aigle, de M. de Montbreton, du marquis de Montaigu. Cette berline à double suspension est de Bouillon ; ce coupé de ville sort de chez Dumaine ; ce coupé sur deux roues, de chez Charles Zéréga; cet escargot, dont la caisse évasée en forme de '^^---^" rase la terre, est de Morel ; ce hardi tilbury, du haut duquel sou automédon semble conduire debout, et qu'à cause de sa construction périlleuse on nomme mort-subite^ c'est Levraux qui l'a fabriqué. Pierre Fusz est l'inventeur d'une voiture qui se meut à l'aide de grandes roues semblables à celles dont on se sert pour les fardiers.
C'est Guibert qui , le premier , nous a fait connaître le Hansome-cab de Londres. Ce cabriolet, bas de caisse, fermé sur le devant, dont le siège par derrière rappelle les corricoU de Naples, a l'avantage d'être léger pour le cheval , puisqu'il n'a que deux roues, et d'isoler le maître du conducteur. Ils ne se trouvent , jusqu'à présent , qu'à trois stations : à rhôtel des Princes, rue Richelieu , dans la rue de la Grange-Batelière, et dans la rue de Rivoli.
Après le carrossier fabricant de Paris, vient, par ordre d'importance , la classe nombreuse des loueurs de voitures à Tannée, au mois, à la semaine, au jour: classe utile, indispensable dans une métropole où l'étranger abonde, où le visiteur, .avide de voir, se succède sans cesse; où l'horame de fortune, l'homme de plaisir et l'homme d'affaires ne sauraient , les uns affronter les fanges de la rue , les autres dévorer dans la lenteur des courses à pied leurs heures qui sont comptées.
Les principaux loueurs de Paris sont arrivés à un degré de recherche dans leurs voitures qui ne laisse rien à désirer. Ainsi Bryon fournit des voitures au mois, et des gens de livrée dont l'en-
semble équivaut à un irréprochable équipage de maître. L'œil le plus exercé ne ferait aucune différence.
Bartholomot, Garnier, Cotel, Zanger, Rada, Dramard, sont au nombre des loueurs les plus connus. Tous traitent de gré à gré : ils ont un tarif courant, mais il se modifie selon les exigences du client.
En général , ce qui rend au coup d'œil les équipages de Paris inférieurs à ceux de Londres , c'est l'insuffisance de l'attelage. Nos harnais et nos chevaux sont défectueux , les chevaux surtout. Nous avons force encouragements pour l'amélioration des races chevalines ; nous avons des prix nom-
breuXj.des hippodromes, des courses partout, des haras somptueux, de nombreux officiers des haras, des primes pour étalons et juments.... nous avons tout, mais nous n'avons guère que des chevaux médiocres.
Heureusement la carrosserie parisienne avec ses merveilles de fabrication, même dans les voitures qui ne sont pas fastueuses, fait presque oublier celte insuffisance hippique.
Si nos chevaux d'équipage ne sont pas parfaits, Paris offre cependant dans le roulement de son maquignonnage un choix très-varié et assez beau de bêtes de selle. Cela tient aux habitudes de notre jeunesse dorée et cavalière , pour qui c'est un besoin de mode et de luxe de renouveler sans cesse ses écuries.
Le fashionable qui s'est montré sur un cheval pendant une saison le vend pour le remplacer ou le troque. Le cheval réformé sans cause sérieuse passe généralement en Belgique et revient sur les marchés de Paris au bout de quelque temps , avec une nouvelle chance de vogue : chevaux français, chevaux anglais, chevaux allemands, pur sang, demi-sang et trois quarts de sang , comjposent le fonds de ce va-et-vient commercial.
Nos principaux marchands de chevaux habitent le quartier des Champs-Elysées. Quelques-uns se sont fait la spécialité des chevaux anglais , et comp-
lent la fashioa et la haute propriété dans leur clientèle. Ce sont MM. Benedict, Anselme, Eugène Crémieux, Charles Devedeux, Tony Mon tel, Isidore MoLse; la maison Mantoux, également aux Champs-Elysées» trafique principalemeiit des cheva;ux alleniands. MH> Lasouche et Cie, qui ont suc^ cédé à M. Avon, rue de Lanery, font beaucoup d'afIiaLire&, sans pourtant viser à la vente des chevaux de premier prix.
Nous n'avons pas encore un Tattersall comme à Londres, mais M. Chéri dirige un établissement pour vente et achat de chevaux. Par son entremise, l'étranger peut s'épargner beaucoup d'embarras et de mécomptes ; il peut profiter d'excellentes occasions pour monter ses écuries pendant son séjour dans la capitale et pour les démonter au jour du départ.
tt Les riches sportsmen, dit le spirituel auteur de la Comédie à cheval, qui ont la prétention d'avoir toujours un cheval à la dernière mode, renouvellent aussi fréquemment leur écurie que leur garderobe. Mais à l'exemple de ces dandys économes qui, tout en restant dans des habits et des pantalons stationnaires , veulent faire croire qu'ils suivent le mouvement fashionable, certains lions équestres cherchent à se persuader et à persuader aux autres qu'ils sont toujours montés au goût du jour, bien qu'un cheval leur dure presque aussi long-
150 LE SPOHT A PARIS.
temps qu'un habit marron à un bourgeois du Marais.
Voici à ce propos une curieuse anecdote qui nous a été attestée par M. le baron de C... il y a environ trois ans. M. de C... rencontre, se promenant à cheval au bois de Boulogne, tm de ses amis qui appartient à la catégorie de ces lions tout à la fois ménagers et prétentieux dont nous parlions tout à l'heure. «Voyez-vous, mon cher, dit l'ami au baron, un homme comme il faut, je dirai même un homme qui se respecte, ne peut se montrer que sur un cheval demi- sang bien doublé, un peii fort de hanches et d'encolure ( c'était alors le cheval à la mode), tenez, comhiela bêle que je monte là. » L'un des jours du printemps dernier, M. de C... retrouve au bois l'ami en question. « Voyez-vous, mon cher, dit celui-ci au baron, un homme comme il faut, je dirai même un homme qui se respecte, ne peut se montrer que sur un chieval pur sang, ayant les formes légères , effilées (c'était alors le cheval à la mode), tenez, comme la bête que je monte là. » Le piquant de l'histoire, c'est que c'était toujours le même cheval, qui, à trois ans de distance, avait été tour à tour gros, mince, grand et petit, sans changer le moins du monde, bien entendu.
Le marché aux chevaux.
Il existe à Paris , dans un des quartiers les plus éloignés du centre , boulevard de l'Hôpital , un lieu très-connu où, par aventure, on trouve à faire d'excellentes acquisitions : c'est lé marché aux chevaux 9 qui de tient deux fois par semaine, le mer* credi et le samedi, de onze heures à cinq. Cet emplacement servait, il y a soixante ans, aux exercices des chevaliers de l'arc.
Le haut commerce , celui qui fournit à l'élite de la fashion des chevaux de première main , ne s'y montre jamais, ou que peu; mais c'est le rendezvous de tous ceux qui s'occupent du trafic du cheval commun. Cette classe est nombreuse et se divine en diverses catégories : les troqueurs d'abor(f , puis ceux dont l'industrie consiste uniquement dans l'achat et la revente des bêtes tarées ou usées ; puis les haricotiers, qui , sans établissement en ville, se contentent d'une stalle qu'ils louent dans le marché, où ils achètent et revendent, le môme jour, un ou plusieurs chevaux, en se contentant d'un très- médiocre bénéfice. Vient ensuite une famille innombrable de courtiers et d'intermédiaires officieux toujours prêts à vous éclairer de
leur expérience, clest-à-direàvous dérouler, moyennant quelques pièces de menue monnaie.
De même que le marché du Temple çst un bazar d'habits de seconde, de troisième et de dixième main, de bijoux, de linge et de meubles sophistiqués, le marché aux chevaux est le l^azar des (Jéfroques d'écurie et de remise, une» grève où viennent aborder les épaves échappées sl^ oâufrikge d'un i^xe éphémère, lesdébris,d'unefortiitie écroulée. C'06l au marché aux chévaiBx q^jfxat peut trouver pour cinq cents francs le coupé qui ftil ac^ieté quatre mille francs et non payé trois Ihois auparavant ; le cheval de mille cinq cents f0iics qu'on {ait vendre vite et clandestinement pour deux cents francs; puis les voilures passées de mode, les vieux équipages de roi^, les harnais poudreux, en un mot , le bric-à-brac chevalin.
Le coup d'œiL de ce bazar ne manque pas d'un certain relief d'excentricité. C'est là qu'on v(^dler, venir, agir, fonctionne?, tous ces types ^^aries qu'offre la classe des maquignons et des marchands de chevaux de bas étage ; là qu'on entend parler upe langue d'argot toute tecTEnique : tel cheval joue dt^ piano, disent-ils pour exprioief qu'il a un joli mouvement d'épaules ; tel autre a. une petite mouche au genou , ce qui veut dire qu'il est couromfé. Tel autre encore n'a pas besoin de cQco^ c'estrà-dire qu'il porte bien la queue; t«l au-
LE S^ORT A PARIS. i33
tre enfin esi marié avec une borne, ce qui indi(pie que ce cheval est toujours couché.
Xe cheval qu'on a gardé longtemps sans pouvoir s'en défaire s'appelle iin Parisien, et le cheval à faire un. coup est celui sur lequel on peut gagner de l'argent.
Le vieux et mauvais renom qu'on a fait aux ma- <|ttigndns., si peu mérité quand il s'agit de nos grands marchands de chevaux et même de^ marchands secondaires , qui* ne sont pas plus toquina que d'autres industriels , se trouve ici pleinement justifié. Attention a\ix ruses, si vous avez à traiter d'une alfoire. Les poulains ont les dents arrachées, celles desclievaux sont sciées ou limées; d'autres ea ont de supplémentaires, grâces aux Rogers du maquignonnage; ik ont la crinière et les sourcils peints, et des taches sur la robe qui les rendent méconnaissables aux veux même de leurs anciens mai-
tp^; ils, ont de fausses queues ; les molettes, les crOTSisses, les sahères sont momentanément effacées sous le badigeon d'un pinceau habile. Gare à ie mors aux longues branches, c'est un artifice qui dMinge l'attitude de la tête ; méfiez-vous de ce cheval qui part au galop ou qui ne reste jamais en repos, oa veut dissimuler la faiblesse de ses rein& et de ses jambes; prenez garde à ce terrain sur lequel l'exhibition du cheval vous est faite , on a soifi de le placer les pieds de derrière plus bas,
que ceux de devant, afin de faire saillir le garrot et de lui donner l'apparence d'une belle encolure.
C'est au marché aux chevaux que certain amateur malavisé , dont l'histoire est très-connue, avait racheté un cheval sorti de ses écuries peu de temps auparavant. Après l'acquisition , il exprimait tardivement le regret de ne savoir où retrouver son ancien cheval, afin de l'appareiller à sa voiture avec le nouveau.
Une fois par semaine , le dimanche , le marché aux chevaux se transforme en un marché , en un bazar ouvert pour l'espèce canine, et qu'alimentent les chiens vagabonds mis en fourrière par la police. Au nombre des petits métiers parisiens passablement productifs, le vol du chien joue im rôle important. C'est l'industrie d'une classe d'individus qui vivent de hasard et d'expédients : engiieuseurs , monteurs de coups et chenapans de profession. Leur trafic se fait avec une dextérité qui s'élève au niveau de la meilleure filouterie anglaise. Mais si le braque que vous aimez, si l'épagneul, le bouledogue, le terre-neuve, la levrette ou le king-Charles vient à vous manquer, n'-en prenez pas trop de souci. Allez sans perdre de temps au boulevard de l'Hôpital , où vous retrouverez infailliblement votre animal favori. Dans ce cas , vous aurez à acquitter une note de faux frais : tant pour la garde, tant
pour les soins, tant pour la nourriture , tant à tilrç de récompense pour l'honnête homme qui est censé avoir sauvé votre chien du tombereau de Técorcheur Blan vilain. La fourrière se paye vingt-cinq centimes par jom: , tarif officiel ; les autres articles se règlent de gré à gré. Le profit de l'industriel est réglé sut* les proportions de votre amour pour votre chien. Ce singuUer bazar offre des scènes très-instructives. Il y a des reconnaissances de maîtres et de chiens qui ont une moralité incroyable, des femmes qui se pâment de bonheur en retrouvant leur favori. Les chiens abandonnés hurlent de tristesse, d'autres jappent d'impatience ; mais c'est quelque chose de merveilleux que les gambades, les cris, les frétillements de quelques-uns de ces animaux à l'approche de leurs maîtres, qu'ils éventent longtemps avant leur apparition sur le marché. Les délenteurs de ces pauvres bêtes, à des signes certains, vous diront que tel chien ne tardera pas à leur être réclamé.
XXVIU.
Ëquitation et manège.
L'équitation est l'un des fleurons du sport de Paris, ce qui n'implique en aucune façon que le Parisien soit bon cavalier; nulle part on n'apprend
mieux à monter à cheval. Paris possède en ce genre des ressources parfaites. Les manèges sont très-recherchés, très-estimés , et avec raison. On n'y prar tique plus la vieille science de Téquitation de nos pères , qui se renfermait dans les démonstrations et les lents exercices de la haute écurie. L*équitation à Paris n'a pas échappé à la loi du progrès. Les diverses applications modernes du cheval ont amené des modifications dans l'art de monter. Les chasses et leurs audaces actuelles, les stecple-chases et la course plate, ''veulent chez un cavalier d'autres quahtés que celles que demandaient les carrousels, les tournois, les évolutions de grâce et de précis sion. Les nombreux manèges de Paris, très-variés dans leurs enseignements , répondent à toutes les exigences de la haute école et des habitudes de l'équitation instinctive, c'est-à-dire qu'on y apprend à assouplir le cheval , à le connaître , à le dompter d'après les principes généraux, puis à s'en servir d'après les lois de son organisation individuelle.
Le manège Latry , aux Champs-Elysées , est fort suivi par les femmes distinguées, surtout par les dames anglaises, qui Pont adopté. Elles y reçoivent d'excellentes leçons de M. Lalry, qui est parliculièrement écuyer de selle anglaise. Les chevaux de promenade sont très-bons ; les équipements sont tenus avec le soin qu'on trouve dans une écurie de maître. U règne dans ce manège un excellent
ton. M. Lalry est bon accompagnateur pour les promenades de dames au dehors; quoique prudent, il accoutume cependant ses élèves à mener franchement lein^ chevaux. Du reste, chez lui il se fait peu de travail des effets d'ensemble, d'équilibre, de sdence équestre et d'art.
Le manège de la me thiphot, près de la Madeleine, offre un vaste et beau local. Il est propre au travail de man^e proprement dit et des allures de carrière. Fondé par l'illustre Daure, continué par M. O'figherti, il est aujourd'hui sous la direction de M. le comte de Lancosme-Brèves, gentilhomme et gentleman tout à la fois. Élève de l'ancienne école, il s'est fait plus tard de l'école de M. Baucher, afin de complétei* son savoir. Aujourd'hui il est lui-même. Il à son école, ses doctwnes, qui se propagent à l'aide de son enseignement pratique d'abord et du talent d'écrivain qu'il possède. Il a publié un grand et bel ouvrage sur VÉquitatioh et les Haras. Il démontre que l'équitation est du domaine de Tanatomie , de la physiologie et des jinathéniatiques. 11 doiine à l'élève les moyens de se rendre maître des appareils de locomotion du cheval et de parler aux organes des sens qui dirigent ces appareils.
Ses théories ouvrent ainsi une nouvelle ère à l'équitation , dont il fait une science positive. Son apparition à la tète d'un manège ne pouvait passer
inaperçue; c*était pour les gens du grand monde L une inappréciable bonne fortune que de rencontrer un des leurs à la place d*un de ces bonunes qui ne possèdent que leur mérite spécial. De là le succès de vogue du manège Dupbot.
M. de Lancosme-Brèves a dans ses écuries de beaux et bons chevaux. John Bull, entre autres, cheval trèsdifficile, atteste toute son habileté d'écuyer. Il en obtient le travail de haute école dans son développement le plus complet, puis à volonté ce cheval rentre dans ses défenses primitives les plus énergiques. Il exécute non-seulement le piaffer sur place, mais le passage en avant et en arrière. Pour obtenir le passage en arrière , il faut, après avoir rassemblé complètement Fanimal, laisser primer l'action de la main insensiblement en reculant un peu les jambes en arrière , et porter légèrement le haut du corps également en arrière, de telle sorte que le centre de gravité du cavalier entraîne en arrière par ce déplacement le centre de gravité du cheval, et par conséquent la masse. Cela est étourdissant dans l'exécution. John Bull , sous la main puissante de son cavalier, passe d'un grand trot ordinaire à un trot en arrière très-développé, et cela par la même méthode dont se sert M. de Lancosme-Brèves pour le passage. Dans ce mouvement
on voit l'arriôre-main projeter les membres en arrière avec la même force et la môme précision que
fait un trotteur avec ses épaules. En un mot, l'animal se sert de ses hanches comme le trotteur de ses épaules. Pendant celte allure rétrograde, les rênes sont presque flottantes , car l'opposition de la main est à peine sensible.
Il existe un manège tout voisin de la salle Sainte- Cécile, rue Saint-Lazare et rue de la Chaussée-d' Antin. Il est tenu par M. Victor Chopet, très-solide cavalier de selle anglaise. Les dimensions du local sont peut-être un peu restreintes pour que les chevaux aient le temps, après les passages des coins, de se replacer droit sur la ligne droite !
Le manège des frères Leblanc est dans la rue du Faubourg-Montmartre. Son écurie se compose principalement de chevaux aUemands en bon état. Les équipages y sont très-propres. Le local a des dimensions qui se prêtent au travail de carrière aussi bien qu'à celui de manège ; c'est iMJernier temple ouvert à la grande équitation classique et cadencée. La culotte blanche , les bottes à l'écuyère , la selle française à la housse galonnée , la tenue sévère y sont de rigueur.
Si quelque chose peut entretenir en l'avivant le goût de l'équitation , ce sont les exercices du manège Pellier. Là , l'élève est conduit et poussé en raisofl de son aptitude. De la rue du Faubourg-Saint- Martin, son local a été transporté rue d'Enghien, au coin du faubourg Poissonnière. Cent vingt pieds
de long^ sur une laideur proportionnelte, constituent un espace propre au développenient des grandes allures. Ce manège est la pépinière de nos bons ècuyers. De là sont sortis la célèbre Caroline Loyo et Pauline Cuzenf. Non-seulement on y devient tovalîer habile, mais on s'y amuse. Que de diarmantes réminiscences s'associent dans la mémoire des élèves de M. Pellier aux souvenirs deS récmions de son manège I •
Un soir le général Yussuff se réunit dans ce Inanége à plusieurs de nos plus, fameux ècuyers , curieux de juger par eux-mêmes du mérite de Tèquitation arabe. Cette assemblée toute technique se composait principalement de MM. Laurent Franconi, Pellier, Baucher, Léon Gatayes, Chabot et Horace Vemet.
Dès que le général fut arrivé , on" donna Tordre de fermer le%f grilles d'entrée. Il allait monter un cheval très-difficile, nommé Yacoub, cheval bril-* lant, mais bistourné et d'un mayvais moral, comme le sont presque toujours les chevaux de construction vicieuse. C'était un dangereux pas d'armes équestre, merveilleusement propre à mettre en évidence toute l'habileté du cavalier.
A la vue du riche harnachement arabe tout chamarré d'or et de velours dont on allait le cSuvrir,' Yacoub s'agita, bondit, rua et se cabra. Il était furieux. Le palefrenier chargé de celte besogne
i LE SPORT A PARIS. IHI
t faillit ^tre tué par lui. Il fallut bander les \eu\ du - t^hevai pour parvenir à le seller. Cette opération foite', Yussuff enfourcha Fanimal avec une dextérité prodigieuse. Tous les yeux étaient fixés attentiv<'- I ment sur lui. Nos maîtres étudiaient avec intérêt ce f svstème d'éqiiitation si renomme et rival du leur. I Yussuff avait monté en dehors de tous les principes des écoles allemandes et françaises, mais enfin il avait monté si vite que Je cheval n'avait pas eu la possibilité de se défendre. Au moment où il prenait son aplomb sur la selle, ses pieds chaussant entièrement les étriers larges et très-courts, YussuflF, dans une position raccourcie, parut fort disgracieux; mais presque aussitôt on le vit se lever sur les étriers, développer son galbe, se grandir pour ainsi dire et attaquer le cheval, dont il tenait les rênes flottantes au petit doigt de sa niHin gauche. Tout à coup il part au galop à fond de train. On eût dit que devant lui se déroulait un horizon sans borne. On frémissait; arrivé à l'extrémité du manège, il fait une demi-voUe sur les hanches, en transmettant au cheval le mouvement qu'il fallait accomplir pour changer de position. Il se livie successivement à tous les exercices de l'équilation classique et savante , mais en procédant par des moyens autres que ceux qui sont enseignés dans nos écoles.
Ce spectacle électrisa tous les assistants. Ils firent
i62 LE SPORT A PARIS.
demander des chevaux, qui leur furent amenés, et tous sautèrent dessus en un clin d'œil. Alors commencèrent des courses, des chasses prodigieuses, inouïes, des luttes, des tournois d'audace équestre. C'étaient les précurseurs de la ((mtasia par laquelle cette séance devait finir. Yussuff s'élance , à sa suite se précipitent tous les autres. Ils vont ventre à terre. L'Arabe qu'on poursuit jette son fusil en l'air, lui fait faire un tour sur luimême, le ressaisit, se retourne et tire en fuyant, puis recommence. Il passe, court, s'esquive au milieu des cavaliers qui le harcellent. Pendant ce temps, Horace Vernet a pris un uniforme de fantassin, et, le mousquet à la main, il fait feu sur les cavaliers. On le charge, il se dérobe, court à droite, court à gauche, infaligab|e, leste comme le chevreuil , et continue le feu. Les chevaux s'animent à ces détonations répétées , d'épais nuages de poussière et de fumée emplissent le manège. On eût dit des tourbillons du désert soulevés par le vent d'ouest; ils enveloppent les acteurs de la scène, les rendent invisibles les uns aux autres et mettent ainsi un terme à ces exercices , qui s'étaient prolongés plus de deux heures.
M. Lalanne , le brillant voltigeur que tout le monde a connu au Cirque, tient un petit numége rue de Bondi , derrière le théâtre de la Porte-Saint- Martîn.
LE SPORT A PARIS. t68
Celui de M. Lebreton , quai Valmy, et le manège du Luxembourg, dirigé par MM. Parvais et Dehys, appartieunent à la même catégorie.
Le faubourg Saint-Germain peut au besoin se dispenser de venir demander les leçons élémentaires d*équitation aux grands établissements de la rive droite, en s'adressant rue de Varennes, où se trouve le manège de M. Ernest Marquis , ancien employé de la maison royale. C*est dans ce local qu'était le manège du prince de Conti ; il est un peu petit. Les chevaux et les équipages sont en bon état.
Enfin, il existe une école d'équîtation sans local fixe. Les leçons se donnent en promenade , au bois de Boulogne, soit particulières , soit en commun. C'est M. Weber, élève des anciennes maisons royales, rue des Mathurins, vis-à-vis du passage Sandrier , qui est à la tête de cette entreprise. Il est homme de métier et cavalier solide, quoique ayant peu de dehors.
Les cirques.
Ce sont les excellentes théories de nos écoles d'èquitation qui , en essayant de maîtriser le cheval, ont conduit aux tentatives du cirque et des hippo-
Jr»4 LE SPORT A PARIS.
dromes modernes. Du cavalier assis sur un cheval asservi au cavalier debout , il n'y avait qu'un boud.
Sans entrer dans l'historique des divers systèmes qui ont dirigé cet art de la voltige , poussé très-loin chez nous , et du dressage des chevaux , il nous serait impossible de ne pas parler de M. Baucher, le fondateur de Téquitation moderne. Autrefois, sur cent chevaux présentés pour le manège, quatrevingt-dix-neuf étaient refusés comme impropres à la selle. M. Baucher, lui, ne connaît pas de chevcJ qui ne puisse être plié au service. L'idée mère de son système de dressage consiste à équilibrer, ^ secourir les parties faibles par les parties fortes , et vice versa. C'est ce qu'on appelle l'assouplissement, à l'aide duquel la position s'obtient facilement, et, dès que la position est donnée , il n'y a plus que l'impression à transmettre pour avoir le mouvement. Comme tout novateur , Baucher a eu ses partisans enthousiastes et ses adversaires ; mais enfin tous les éeuyers ont fini par adopter son système et par se servir de ses moyens, quelques-uns francfaement, la plupart en les niant.
Il est à remarquer que le Cirque à Paris et l'Hippodrome ont été créés à plus de cinquante ans de distance, le premier par Franconi père, et le second par Victor Franconi fils, l'un de nos grands écuyci's. Académiquement placé en selle, Victor, avec la culotte collante et la botte à l'écuyère , fait
admirer sa position el la cadence régulière , magistrale, avec laquelle il dirige un cheval d'école; en selle anglaise , il est le plus élégant cavalier de Paris : son corps flexible et liant quitte la rigidité de la tenue à la française , et on le voit devenir un hardi coureur de chasse , un sauteur de haies , ou un promeneur de tenue accomplie. Il a tout à la fois la finesse , le tact d*un maître , le coup d*œil et la détermination d'un hardi sportsman et d'un cassecou.
La qualification d'écuyer ne convient pas toujours rigoureusement aux autres artistes équestres des cirques, à moins d'y joindre la qualification de voltigeur. Ils montent bien à cheval pour les quadrilles et les manœuvres, mais cela n'est pas de l'équitation. Cette observation est également applicable à ces charmantes amazones si aimées du public parisien, et qui souvent sont plutôt d'hîibiles équilibrisles.
Mlle Maria d'Embrun se fait remarquer par beaucoup de tenue et par une solidité qu'elle doit à l'excessive flexion des reins.
Mme Newsome , actuellement en Angleterre , conduit à grandes guides avec une grâce charmante un cheval de volée devant le porteur qu'elle monte très-habilement; sa main est énergique et légère à la fois.
Les clowns Candler et Laristi prouvent les avan-
i66 LE SPORT A PARIS.
tages de Fart gymnastique; d'une force physique au-dessous de l'ordinaire, ils font des tours prodigieux où l'adresse supplée admirablement à la puissance musculaire.
Auriol est une trop grande célébrité pom' que nous parlions de lui. Son fils, B. Auriol, était né pour être un homme grave , les vents de la destinée en ont fait un sauteur : il est d'une énergie et d'une vigueur extraordinaires.
Kemp, l'Anglais, vaut notre illustre Debureau. C'est un mime délicieusement amusant : tous ses mouvements naissent de l'inspiration ; il improvise sans cesse et ne se répète jamais.
Mme Adams, jolie, gracieuse, et Mme Bridge se distinguent par un grand aplomb, résultat probable de la profession de danseuse de corde qui fut primitivement la leur.
Le mari de Mme Bridge est fort habile. Il surmonte de grandes difficultés, il passe comme un oiseau en sautant dans un cercle de dix-huit pouces de diamètre.
Mlle Coralie Dûcos , aujoiu-d'hui Mme Seigrest , est douée d'une vigueur et d'une détermination prodigieuses. Le saut des vingt-quatre tonneaux, siu-passe tout ce qu'on peut imaginer en audace.
Mlle Paul Seigneurie est réputée gentille ; Mlle Marie Lider danse assez bien , quoique ayant toujours l'air de descendre.
M. Seîgrest jonglé Irès-adrollement à cheval. Loyal a beaucoup de détermination et fait ses sauts périlleux sans s'embarrasser de la manière dont il tombera. Sa sœur travaille bien.
Mais, parmi toutes ces fennnes, aucune ne saurait rivaliser avec Fart que déploie Mme Lejars dans sa voltige. Elle seule est la tradition vivante d'une école qui s'en va : c'est la grâce élégante mariée aux plus charmantes qualités de la tenue.
Mme Lejars est sœur de Paul Cuzent, qui marque par son talent la plus belle époque du Cirque.
Adolphe Franconi est connu par le dressage de ses chevaux en liberté, dont le travail est trèscurieux : celui de Pyrame et Thisbé, qui travaillent ensemble et à mains contraires, l'un à droite, l'autre à gauche, est une intéressante nouveauté.
Ces noms et bien d'autres composent le personnel très-mobile, sans cesse renouvelé, de la troupe du Cirque des Champs-Elysées, pendant la saison du plein air, et celle de la succursale du boulevard des Filles-du-Calvaire, en hiver.
Le Cirque a cru depuis peu devoir insérer dans ses programmes les exercices de l'art funambulique si aimé des anciens el de nos pères. La gloire de Mme Saqui, qui fut précédée par celle du célèbre Placide et du petit Diable, a stimulé l'ambition de plus d'un artiste dans la même camère. De ce
nombre, et cerlainement cir première ligne, est ^ Mlle Aussutle. Légèreté, hardiesse, sûreté, aplomb, elle a toutes les qualités du genre. * ,
« Quelle belle chose que la danse de cordé, s'écrie Théophile Gautier à ce sujet, et quelle douce émo\g lion saisit le spectateur lorsqu'il voit se dresser les X, se tendre le câble, et la danseuse arriver preste et sautillante , guidée par un écuyer qui lui tient le bout du doigt ! D'un bond la légère créature a quitté le sol, s'appuie sur la draperie foufmillante de paillettes, et tend l'étroite semelle de son»: chausson de satin au clown armé d'un pain de blanc d'Espagne. Le blanc dlEspagne est la colophane de cet archet vivant qui va exécuter des variations sur une seule coVde , comme Paganini ou Vieuxtemps.
« Son pied interroge par deux ou trois appels le frêle chemin qu'elle va parcourir; elle part, elle est partie ! le balancier entouré de papier de couleur et de clinquant, comme un gigantesque mirliton, s'incline à droite et à gauche ; la danseuse monte et retombe, soulevant te nuage de sa jupe, faisant luire le marbre poli de sa jambe sous la soie tendue du maillot ; sa tête se perd dans les iris prismatiques que lancent les cristaux du lustre illuminés par les mille jets du gaz : on dirait une colombe effarée qui voltige , fouettant de l'aile la (iannne des lampes, comme ces oiseaux qu'on là-
^' LE SPOKT A PAEIS. 169
chaiC dans les cathédrales au saone des rois; de temps à antre die daigne toucher du bout de Torteil le tœdiplin de dianfre qui la reuvoie aux firises. Bientôt le balancier est rejeté comme un lest inu-
y^c, et commencent des exercices d*un charme périlleux, d'une gr&ce effrayante, des bonds désordonnés, des sauts de carpe en avant et en arrière, des courses au clocher sur les pointes, des jetésbattus, des trois-tours, des temps renversés, tout ce ijuj fkit applaudir Taglioni, Elssler et Carlotta Grisi
\ sur le plancher solide du théâtre, et qui devient prodigieux à dix pieds du sol, sur une ficelle invisible à quelques pas. »
Le succès populaire des exercices du Cirque, qui se rattachent aux théories de la haute école, ont donné ridée d'un établissement rival plus en rapport avec le goût et les audaces du sport moderne. De là la création de l'Hippodrome à la barrière de l'Étoile , et plus tard des Arènes nationales, placées à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, où figurent alternativement les mêmes artistes et les mêmes équipages. Leur vogue s'est faite vite à la faveur des tentatives équestres et aérostatiques les plus follement hardies, à la faveur du beau talent de Mlle Hortense, qui brille dans les courses plates, les courses de haie et les exercices de haute école ; de Bille Caroline Loyo, dont le nom est triomphalement célèbre à l'étranger; de MM. Danfeld, Ja-
i70 LE SPORT A PARIS.
cob, et du vicomte Foucault; enfin de tous ces coureurs anglais , de ces casse-cou qui figurent dans les représentations parodiées de la Croix-d^-Bemy et des sauts de rivière. M. Darnault, le directeur, a toujours l'art de dépister de nouveaux talenls, et il les recrute au plus grand profit de l'habile ordonnance de ses fêtes et des terreurs nerveuses de ses splendides assistances.
Mais ni le Cirque ni l'Hippodrome n'appartiens nent au vrai sport. Il n'y a jamais sport , nous le répétons, sans l'idée accessoire d'incertitude, d'é- : ventualilé. Le sport implique rigoureusement trois choses, soit simultanées, soit séparées : le plein air, le pari et l'application d'une ou de plusieurs aptitudes du corps. Au Cirque et à l'Hippodrome, tout est prévu, réglé d'avance : ce sont des théâtres qui ont des spectateurs , et qui fondent quelquesunes de leurs attractions sur des éléments du sport façonnés à leur gré ; c'est , si on le veut , le sport éreinté, galvaudé, mis à la portée du vulgaire, et qui ne peut avoir d'autre effet que d'occuper les yeux.
Le reproche le plus mince qu'on puisse adresser au Cirque, c'est celui de la monotonie. Depuis cinquante ans nous assistons régulièrement aux mêmes exercices de voltige. Toutes ces scènes mimées sont les mêmes, quel que soit le nom dont on les décore. Le seul progrès que le temps ait amené est celui de l'amélioration de l'orchestre, qui donne aujour-
d'hui une grande verve à ces représentations équestres.
Nous nous demandons pourquoi le besoin de la variété, qui est à Paris une condition de succès partout où il est question de spectacle, ne se fait pas sentir- au Cirque. Il nous semble qu'on pourrait, avec peu de frais d'imagination , varier le fond de ces étemelles voltiges. Ne serait-ce pas une nouveauté possible, par exemple, pour cette spécialité équestre, que le tableau tracé, comme nous allons le dire, de la passion poétique et folle d'une jeune fille pour les fleurs ?
Elle paraîtrait montée sur son cheval, puis on placerait, successivement, des bouquets de roses, à distance les uns des autres, à des points élevés tout autour du Cirque ; on en sèmerait successivement aussi un certain nombre par terre, cmq, dix, vingt, quarante. Des chevaux sans selle ni bride paraîtraient les uns après les autres dans l'arène, chargés de rose^, d'abord un, puis deux, puis trois, jusqu'à cinq. La jeune fille, emportée par le galop de son cheval , tenterait de s'emparer de ces fleurs. Elle s'élancerait dans les airs vers les unes, se courberait jusqu'à terre vers les autres, poursuivrait chaque cheval, sauterait de l'un à l'autre, à droite, à gauche, en avant, en arrière, car elle voudrait tout prendre. Pour y parvenir, elle redouble d'efiforls , son corps se plie , se replie ;
ilï LE SPORT A PARIS.
bientôt elle est haletante, ses forces s'anéantissent, car les roses se multiplient sans cesse. Enfin, la faligue Tépuisant, elle succomberait et s'affaisserait. Alors elle se laisserait tomber de cheval en serrant toutes ces fleurs contre sa poitrine. La foule , accourant vers elle , se composerait de cavaliers pittoresquement costumés; ils la relèveraient, la placeraient sur son cheval, et, prenant cette pauvre fille en pitié, ils célébreraient ses funérailles en ensevelissant son corps sous ces fleurs tant aimées d'elle. Le cheval, toujours au galop, sortirait du Cirque ainsi chargé de son poétique catafalque.
Ce serait le pas des roses.
Nous ne savons si, dans cette esquisse, noire appréciation des difficultés de la voltige est exacte ; mais, dans le cas contraire, puissent les sourires du dédain technique de l'écuyer nous être légers !
Longchâmps.
La promenade de Longchâmps, qui se fait chaque année à Paris, le mercredi, le jeudi et le vendredi de la semaine sainte, s'ajuste facilement dans le cadre du sport. Son origine est trop classiquement connue pour que nous en parlions : c'était une lice ouverte aux riches équipages armoriés, aux rivali-
tés de la finance et de la noblesse. Le primitif Longchamps, où se virent des carrosses aux roues d'argent massif, était réellement une réunion unique en son genre. On venait à Paris pour y figurer, pour y montrer son luxe, ses modes, ses livrées, pour y voir les célébrités du jour, les étrangers de distinction. Cest à l'imitation de notre Longchamps que s'est établie à Moscou la fastueuse promenade da l*' mai de chaque année dans le bois des Faucons, et que dans la plupart des grandes villes de lïurope, à des époques régulières, les cavaliers et les équipages du monde opulent se rencontrent pour suivre à la file les uns des autres un itinéraire fixé.
La Révolution détixiisit le monastère de Longchamps, mais il laissa toute sa vogue à cette réunion. Aux dames et au luxe de la cour avaient succédé les femmes et les gaspillages des parvenus du Directoire : c'était le même empressement à se faire voir. Ils étalaient, avec un faste guindé, leure toilettes de mauvais goût qui succédaient aux richesses élégantes de la monarchie. Du moins, le monde de cette dernière époque était-il fait pour le costume qu'd portait; mais le maintien de la promenade de Longchamps, cette mode du vieux régime, avait une portée très-significative qui ne nous a pas échappé non plus après les mauvais jours de 1848 : car rien n'est plus aristocratique
qiic cette multitude au milieu de laquelle les rangs et les prétentions sont si nettement tranchés. Ainsi, le culte assidu des Parisiens pour Longchamps attestait que le sentiment des distinctions vivait et se perpétuait au milieu de nous.
L'Empire, période de renaissance pour toutes les utiles et honorables splendeurs sociales, lui rendit son brillant et son élégance originelle, que la Restauration continua en les avivant peut-être encore. C'était vraiment une réunion très-recherchée du grand monde de Paris. On y joutait de luxe, et l'industrie ne faisait que gagner à cette émulation de beaux équipages, de belles livrées et de toilettes étudiées tout exprès pour la circonstancje.
Mais, à dater de l'événement de juillet, l'éclat des promenades de Longchamps déclina, et cela devait être. Il est dans les dispositions instinctives non moins que réfléchies du grand monde de tenir toujours ses mœurs soit en avant, soit en arrière de l'époque à laquelle il appartient; il apporte ainsi le lest qui empêche le vaisseau social de chavirer. Dès que l'élément révolutionnaire et tout son cortège d'émancipations eut prévalu, ce monde d'éhte, ce monde sérieux qui voit loin, précisément parce qu'il est haut, se réfugia dans des pratiques de religion qui furent d'autant plus austères que les tendances de désordre et les périls grandissaient.
La promenade de Longchamps, insérée pour ainsi dire dans les solennités de la semaine sainte , fut peu à peu négligée, puis abandonnée presque entièrement. Aujourd'hui l'impulsion est donnée à nos mœurs dans ce sens. On conçoit très-bien qu'une population chrétienne ne choisisse pas le jeudi et le vendredi saints pour étaler son luxe, ses modes nouvelles et ses vanités mondaines , et il est très-vraisemblable que Longchamps ne se relèverait pas du discrédit où il est tombé, si, prenant en considération son utilité positive et mercantile , on ne lui restituait pas sa raison d'être primitive , sa décence pour ainsi dire, c'est-à-dire son but , un motif religieux.
L'édilité parisienne, si pleine de sollicitude pour ce qui touche aux intérêts de la grande ville , se préoccupe, dit-on, de relever Longchamps de sa déchéance. Dans les projets d'embellissements qui se poursuivent au bois de Boulogne, ne serait-il pas possible, demanderons-nous alors, de donner place à la construction d'une église dont le style architectural rappellerait l'époque d'Isabelle de France, qui fut la fondatrice de l'abbaye de Longchamps? Cette église serait ouverte pendant les solennités de la semaine sainte, y compris le jour de Pâques, et les offices s'y célébreraient avec un grand éclat, rehaussé encore par la présence de Leurs Majestés Impériales , et par tous les prestiges de la
musique, par un reflet des pompes plastiques de Saint-Pierre de Rome , par un écho de ces chants qui font passer si vite l'âme humaine de l'harmonie de la terre à l'harmonie du ciel.
Alors Longchamps renaîtrait plus magnifique que jamais : la réapparition de son antique vogue coïnciderait avec l'accomplissement du beau et splendide boulevard projeté de la Madeleine au parc de Monceaux ; ce parc deviendrait ainsi une escale sur la roule du bois de Boulogne, auquel une nouvelle ligne de boulevards le relierait. De cette sorte , la longue théorie des cavaliers et des équipages de Longchamps parcourrait sur sa double file les longues anfractuosités de la ligne qui s'étendra de la Madeleine à Monceaux, puis de Monceaux au bois de Boulogne, et pour le retour, du bois de Boulogne à la Madeleine par les Champs-Elysées.
Il est aisé de comprendre ce qu'une pareille réunion offrirait d'attraction irrésistible au monde d'en haut et aux étrangers. Ce Longchamps des temps modernes effacerait le souvenir du Longchamps des derniers jours du xvm* siècle.
En attendant que Longchamps ait repris toute la sincérité de son but primitif et son ancien éclat , sa réunion n'en est pas moins un cadre fertile en sujets de fines et amusantes observations: c'est là qu'on prend sur le fait quelques-unes des prétentions du monde parisien. Là passent sous vos
yeux certaines individualités des théâtres et de la Bohême de Paris, toutes les Buthés du jour avec le ragoût de leur faste ; c'est aussi un délicieux observatoire pour faire connaissance avec les couleurs, la livrée et les armoiries soit des modernes nababs de notre finance , soit des beaux noms de notre aristocratie qui se ravise et boude moins.
Le vice radical de la réunion de Longchamps, au point de vue d'une promenade élégante , est sa rareté. Si, en modifiant son but, elle avait lieu de mois en mois et non pas d'année en année , elle deviendrait aussi gracieuse qu'elle est confuse. D'abord on en verrait disparaître ces voitures de remise et de place qui l'encombrent, la ternissent et la râpent. Comme celte réunion n'a lieu qu'une fois par an , c'est à qui , parmi le fretin du luxe, fera la dépense d'un fiacre ou d'un milord, pour se donner ■ par exception des façons de grand monde; on s'épargnerait cette dépense, si la promenade se reproduisait plus souvent. Les déshérités de la fortune se borneraient à se* montrer à pied aux Champs-Elysées, c'est leur rôle, et laisseraient ainsi la place aux équipages d'un vrai luxe et d'une élégance recherchée.
Quand le temps est contraire aux réunions annuelles, les gens de la haute propriété ne consentent pas toujours à faire braver la pluie aux fraîches couleurs de leurs livrées et de leurs équipages ;
dans ce cas, ils ne sortent pas, ou bien ils s'enferment dans quelque véhicule de rebut , et viennent augmenter la masse des voitures mesquines. Eh bien, ce que le caprice atmosphérique enlèverait un jour à l'éclat de ces réunions devenues plus fréquentes, un beau soleil le leur rendrait. Il est d'ailleurs à remarquer que la semaine sainte a l'inconvénient de se rencontrer en lune rousse , époque où les mauvais temps, à Paris, sont infailli-* blés et presque continus. Rien n'indique mieux que les dates auxquelles se font les promenades de Longchamps et du carnaval combien elles résultent peu du choix libre des Parisiens. Longchamps , en effet, né d'une coutume religieuse, fut pour ainsi dire accidentel; le carnaval, qui est également réglementé par l'église catholique , merveilleusement approprié aux climats des contrées méridionales où il fut originellement établi, nous arrive pendant une période très-froide , très-humide , trèsinclémente. Aussi quel contraste violent entre ce ciel grisf menaçant, aigre, sombre, et ces défilés joyeux, bigarrés de couleurs, ces masques dénudés ((ui grelottent !
Ne se pourrait-il pas encore que le monde élégant de Paris s'entendit pour décréter que la réunion , la parade des équipages et des chevaux de selle, l'exhibition des charmantes toilettes auraient lieu le premier mercredi de chaque mois , ou le jeudi
par option, en cas de mauvais-] temps? Tout le monde gagnerait à cette décision, l'industrie parisienne surtout ; Paris se ferait un attrait de plus , et justifierait ainsi son renom de ville d'élégance. Là, mieux que partout ailleurs , on pourrait connaître les réalités de la mode et en juger. Peut-être alors verrions-nous graduellement se modifier les costumes si pauvres , si étriqués de nos cavaliers aux redingotes vulgaires de sombre nuance, au chapeau rond et noir, qui ressemblent la plupart à des échappés de collège montés sur des locatis.
Mais, qu'on y prenne garde! si jamais l'idée d'un Longchamps périodique devait prévaloir, il importerait que l'initiative de son exécution partît du monde élevé. Pour peu que quelques tailleurs ou leurs délégués, que quelques lorettes s'en mêlent d'abord, adieu l'idée, elle est perdue, elle tombe dans un discrédit immédiat. En élégance, il ne faut pas l'oublier, le monde ne reçoit ses élans, ses consignes et ses mots d'ordre que d'en haut.
Le carnaval en plein air.
Le dimanche et le mardi gras, à Paris, sont deux jours consacrés à des promenades d'équipages et de cavaliers ; c'est le sport carnavalesque ,
que la rigueur de la saison ne refroidit pas, pour peu que le vent de la mode donne de ce côté ; car depuis une vingtaine d'années à peu près cette exhibition de masques en plein air, à cheval et en voiture, subit des alternatives d'engouement et d'indifférence de la part de la population parisienne.
Les mascarades avaient leur raison d'être au moyen âge : c'étaient des comédies grotesques à l'aide desquelles on s'efforçait parfois de corriger les travers et les ridicules du temps , ou de contrôler les actes du pouvoir. Rome moderne a conservé un goût très-vif pour ces sortes de divertissements. Quand viennent les jours solennels du carnaval, toute la ville éternelle se déguise ; c'est à peine s1l reste des spectateurs non masqués aux fenêtres des maisons pour voir passer les cortèges , les cavalcades, la foule de ceux qui sont masqués.
D'i^e cet usage vint en France. Les mascarades de Paris furent brillantes sous François 1" et Catherine de Médicis.
Sous Louis XIV, l'aUégorie était un champ souvent exploité au profit des mascarades publiques. Dans l'une d'elles, on vit le monde personnifié et velu d'un costume qui simulait une carte géographique. Il portail la France sur le cœur , Y Espagne au-dessous; derrière la manche, était Y Angleterre; le long d'une botte, Y Italie; sur ses épaules se
LE SPORT A PARIS. 48i
trouvaient les pôles; au milieu du dos : terres anstraies j et plus bas*: îles sous le vent.
Les Anglais de la même époque (leurs mœurs n'avaient pas encore été envahies , débordées par le puritanisme extérieur), poussèrent très -loin les folies du carnaval : leurs mascarades des rues dépassèrent de beaucoup les nôtres en crudité, témoin ce que Rochester fit voir au roi du haut du balcon d'une taverne!...
Le carnaval du Paris de l'ancien régime compte de beaux jours dans ses annales. 11 y avait les joyeuses promenades aux Porcherons , sous le roi Louis XVI, dont faisaient partie de très-grandes dames. Les engueulements du catéchisme poissard datent de ce temps. Paris n'a pas perdu la tradition de ces assauts de paroles vives, pittoresques, entre masques qui se rencontrent. Le dimanche et le mardi gras, ces scènes comiques, grotesques, amusantes, se débitent dans les guinguettes de la CourtiUe. Mais pendant la Révolution , de 1791 à 1799, les masques et leurs cortèges furent défendus dans Paris. Lorsqu'en 1799 on leva cette interdiction , Paris se dédommagea de sa longue contrainte par des joies délirantes : c'était à qui se masquerait. Pendant trois mois, les fabriques de masques ne purent suffire aux demandes.
Les mascarades, sous l'Empire, furent très-animées ; sous la Restauration , elles eurent de l'é-
clat. Paris vil des masques élégants , du haut de leurs équipages, parcourir lentement la ligne des boulevards et la rue Saint-Honoré , distribuant autour d'eux non des pièces d'or ou des bijoux, comme Buckingham l'avait fait au peuple de Paris, mais des dragées et des pralines que se disputait la foule ameutée. Vers les dernières années du règne de Charles X, Mme la duchesse de Berry, pendant le carnaval, donnait des fêtes parées et masquées. C'est à l'une de ces gaies réunions que le jeune duc de Chartres parut dans le costume historique de François, dauphin de France.
A dater de la révolution de juillet, les mascarades équestres ont excité moins d'engouement parmi nous : leur vogue a été moins régulière, moins fixe. Elles étaient tantôt vives et animées:, tantôt froides ou stériles. Les bals masqués commençaient à prévaloir. Aujourd'hui clair^-semées, elles semblent ne plus oser lutter contre la boue et la pluie de nos hivers; elles se réfugient dans le tohu-bohu des salies.
Le carnaval pîirisien en plein air se compose de deux éléments distincts : d'abord, des équipages et des cavaUers , dont la réunion varie d'éclat et de nombre; puis du cortège du bœuf gras, débris caractéristique des époques carnavalesques du moyen âge, qui étaient elles-mêmes des traditions de l'antiquité païenne.
Comme le mot carnaval, selon les étymologîstes.
vient de cam aval, qui mange de la viande, tandis que mascarade, soit dit en passant, est tiré de mascara , mot arabe qui signifie bouffonnerie , le carnaval ne pouvait pas être plus noblement symbolisé que sous la forme du bœuf. C'est donc la joie elle-même, la gaudisserie, la bonne chère sous une forme animée, vivante, que la corporation des bouchers de Paris nous montre chaque année au milieu d*une pompe si séiieusenient grotesque. L*animal est doré, paré, festonné, enrubané. C'est, comme vous le savez, quelque rare échantillon des merveilles obtenues par Findustrie bovine, choisi entre plusieurs concurrents venus de la Basse- Normandie à Poissy pour briguer les honneurs de l'ovation. Heureux l'herbager qui Ta produit ! plus heureux le boucher assez riche pour s'en rendre l'adjudicataire! Les chalands afflueront chez lui. Aussi le voit-on à la place suprême, dans la formidable escorte de sacrificatcars , de sauvages cmplumés, d'anges et d'Amours enluminés, de dieux mythologiques, de déesses au visage moucheté, aux bras et aux épaules rouges, d'Ampélos grelollaiit sous leurs pampres de papier vert, do Koniains, de Nmnides au tricot de coton rose, qui enveloppent le bœuf gras marchant au son d'une musique infernale , dont l'éclat rappelle la sonorité du lam des Indiens; les uns sont à cheval, montant des rosses à tous crins , les autres se font traîner dans
des chars barbouillés de peintures d'enseignes, où For faux s'étale à profusion en feuilles grossières. Ce cortège* a pour escales dans son ItiAéraîre du dimanche et du mardi le palais du souverain d'abord, puis les ministères , la demeure des principales aîtitorités et celle des nababs dont la libéralité est connue. M. de Rothschilc^ a le suprême avantage de n'être jamais omis sur la liste des visités,^Le peuple en masse se presse sur le passage du cortège, dont il gêne la marche; il -envahit toutes les rues, il ouvre de graiids yeux, bat . des mains , discourt sur les mérites de l'animal , sur sa grosseur, sur sa hauteur, sui; ses larges flancs, et ne le quitte qu'au moment où, roi de- ' couronné, il est conduit au sanglant abattoir pour y recevoir le coup de massue du sacrificateur. II est nuit alors, nuit close, et les flots de tout ce monde à qui le mardi gras inocule l'ardeur fébrile de la grosse joie ise précipitent dans le tourbillon des bals, dont les orgies ne s'éteindront qu'aux lueurs du soleil du lendemain.
La natation.
Les plaisirs nautiques du Parisien se divisent en trois parties distinctes; la natation, le canotage
ot la pèche. La natation, pour lui, est devenue un o.rt dans lequel il excelle. Il n'y a ^uère qu'aux tropiques qu'on trouve de plus habiles najiieui-s que eeftx de Paris, et encore ont -ils de nu)ins en grâce ce qu'ils possèdent de plus en résistance «t en dui'ée. Or, comme la natation est une des choses qui s'apprennent le moins, il faut faire à l'aptitude spontanée du Parisien les honneurs que mérite l'habileté qu'il y déploie. Cependant la théorie, en cela comme en toute chose, nous apprend toujours à tirer parti plus vite des facultés spéciales qui sont en nous, et, à Paris, les professeurs de natation sont en grand nombre. Chaque établissement, même les plus infimes, a les siens : ce sont généralement des renommées bien assises, justifiées par de bons et brillanls états de service , des sauveteurs de toute notoriété ! Ce (jui explique, en outre, l'engouement du Parisien pour la natation, c'est le rôle important que la Faculté de médecine de Paris assigne aux bains froids comme agent thérapeutique. En France, les médecins sont à peu près acceptés connue prophètes. Il n'est guère de maladie un peu chronique ou rebelle contre laquelle l'usage du bain froid ne soit prescrit tôt ou tard. C'est surtout la panacée suprême à l'usage des fennnes; aussi la Parisienne apprend-elle généralement à nager de par Hippocrate ou Figaro.
J86 LE SPORT A PAKIS.
On juge, à l'inspection de nos élablissemenls de bains froids, que le goût du Parisien se porte de ce côté avec une prédilection marquée. L'École Impériale de natation située quai d'Orsay, qui a bientôt cinquante années d'existence, est un modèle parfait d'aménagement commode, de propreté , de goût et de bonne tenue. Le charme du bain s'accroît là par une foule d'accessoires qu'on ne retrouverait en nul autre lieu : de longues galeries couvertes, dont le parquet est garni d'épais tapis sûr lesquels le pied du baigneur se pose aussi moelleusement que sur la mousse des bois; un vaste divan, décoré en style mauresque , kiosque et parloir tout à la fois ; des salles de café, les unes abritées contre la pluie et le soIeiU les autres ouvertes aux tièdes brises de juillet et d'août, et dont les croisées se mirent dans les eaux du fleuve. Si, de^là, vous promenez vos regards d:iiis le lointain, vous apercevez le vert massif des arbres des Champs-Elysées, ceux du jardin des Tuileries, l'antique obélisque des déserts de l'Egypte, le palais de nos rois, des dômes, des ponts, des clochers, le panorama des lives si poétiques et si élégantes de cette partie occidentale du cours de la Seine. Aussi quelle foule animée se réunit dans cet établissement à la moindre promesse d'un beau soleil l on y trouve toutes les brillantes individualités masculines du grand monde parisien .
genlilshomnies, princes, sénateurs, conseillers d'État, artistes, littérateurs.
A l'école (le natation, la suprématie des rangs disparait dans Tuniformilé du peignoir et du caleçon exigé pour tous. Il n'y a plus de distinction que dans l'art de piquer les têtes, de faire la coupe ou les coulants , de remonter, sans faiblir, les eaux du fleuve. Les grands dignitaires de l'école de natation sont ceux qui risquent les têtes à la hussarde du haut du tremplin, ou qui se jettent crânement du sommet du perchoir dans le bassin ; c'est celui qui , comme M. Morissot par exemple , gagne cinq cents francs au prince de Slourdza en pariant , étant dans l'eau , de lire à haute voix pendant dix minutes, et en tenant le livre des deux mains sans l'exposer au contact d'une seule goutte d'eau. C'est surtout Lireux, Meissonnier, Al. Karr, Tilmant de TOpéra-Comique, qui remontent lestement le courant du fleuve, du pont Louis XVI au Pont-Roval. .
Le bâtiment de l'école de natation du quai d'Orsay est un vaste parallélograme qui occupe un espace TIe cent six mètres de longueur sur trente de large ; il contient trois cent cinquante cabinets , seize salles dans chacune desquelles vingt personnes tiennent à l'aise. Il existe, en outre, pour les princes , plusieurs salons réservés , qui ont des issues particulières; l'égalité ne commence pour eux
qu'au moment de leur apparition sous les îçaleries du bain, qui sont la délimitation de cette république nautique, où le temps se passe avec une rapidité qui souvent étonne. On se baigne, on boit, on fume, on cause, on observe, on fume surtout; car le cigare, dont il se vend en moyenne à l'école de natation plus de douze cents par les beaux jours d'été, le cigare est l'indispensable complément de ce plaisir du bain froid , qui prend , grâce à cet accessoire, tout le charme des rêveries et des nonchalances de l'Orient.
Asnières, qui semble vouloir accaparer le monopole du sport nautique de Paris, compte aussi au nombre de ses attractions une école de natation très-fréquentée pai' la fashion. La pleine eau à Asnières est parfaite ; c'est môme le principal avantage de cette école de natation très-recherchée des habiles nageurs , dans laquelle est installé un beau l'estaurant avec salon de quatre cents couverts. Le chemin de fer de la rue Saint-Lazare y conduit en moins de huit minutes.
Chaque quartier de Paris a son établissement de bains froids placés dans les meilleiîres eaux %t les plus profondes du fleuve, et, pour ne compter que les plus importants, indiquons, après celui du quai d*Orsay, l'établissemcfit du Pont- Royal, ceux du Pont-Neuf et du quai de Bélhune. Les écoles de natation pour femmes sont égalemerfl en grand
LE SPORT A PARIS. i89
nombre: celle du quai Voltaire et les bains de rhôlel Lambert, à l'île Saint-Louis, sont surtout, et de longue date, en possession, de la vogue.
xxxni.
Le canotage.
Le Parisien est essentiellement marin ; il s'attache à vouloir justifier, contré vent et marée, ce symbole d'un vaisseau figurant dans le blason de ses antiques armoiries. Ses grandes fêtes populaires seraient incomplètes, si leur programme n'annonçait des joutes sur l'eau à la lance : spectacle très-savoureux, dans lequel ses mariniers de bachots, si lourds en apparence , déploient cependant une élasticité et un équilibre remarquables. Puis, le soir, dans ses feux d'artifice, il veut le simulacre d'un combat naval, et que les eaux de la Seine soient sillonnées par des gondoles pavoisées de lanternes vénitiennes. Le Parisien monti'e sa vocation en toute occasion : il a fait d'incr»yables efforts pour établir un service de bateaux à vapeur entre le quai d'Orsay et Saint- Cloud, c'est-à-dire pour subsfituer au trajet peu récréatif par ierre et par chemin de fer un voyage fastidieux de longueur. Enfin, il a fait bâfir une frégate à^q^leplate, avec sa haute mâture, le
i90 LE SPORT A PARIS.
long de ses quais, où elle est bien à l'ancre près du pont de Invalides.
A Paris , on compte six ou sept mille individus environ qui se livrent au canotage avec une vérilable passion. Pour beaucoup, c-est en même temps une occasion de costume et d'allures excentriques : ils aiment cet uniforme de marin gros bleu , avec chapeau rond en cuir bouilli, col de chemise à la coUin et brodé, pantalon large et court, ceinture tranchante. Cela leur donne un petit air théâtral que plusieurs exagèrent par des détails de toilette d'une fantaisie plus que hardie. Tous sont passablement habiles à la rame et dirigent la voile avec sûreté; car, sur ce nombre d'amateurs de plaisirs aquatiques que nous venons d'indiquer, c'est à peine si l'on compte dix noyades par chaque saison. Leurs embarcations sont élégantes, et portent le pavillon aux couleurs du patron. Toutes sont construites en vue d'une marche rapide, si bien que la construction parisienne du canot de luxe est en grand honneur et jouit d'une célébrité qui s'accroît chaque jour. Les canotiers parisiens ne se distinguent pas seulement d^ns les fréquentes régates des villages de Charenton, de Bercy, de Sèvres, de Saint-Cloud et d'Asnières, mais .ils vont demander des médailles et des mentions honorables aux fêtes nautiques de Nantes et du Havre , où cependant figuri^t des mate-
LE SPOnr A PARIS. 191
lois de long cours et des adversaires venus d'Angleterre. Tout cela ne laisse- 1- il pas supposer que si , au lieu de ce fleuve aux ondines de lac , au lit resserré , au cours capricieux, la mer ou quelque vaste étendue d'eau venait baigner les murs de sa grande ville , le Parisien , comme l'Anglais et l'Américain, et plus peut-être que toutes les autres populations de notre beau pays de France, se ferait un noble plaisir des houleuses émotions de la grande vague? Au lieu de l'élégant canot , il aurait son yacht.
A la place des vives sensations qu'enfante le péril des grandes navigations, le Parisien se crée, dans le canotage , en haute ou basse Seine et sur le lac fashiouable d'Enghien , un plaisir d'un caractère tout idyllique. Il assiste au déroulement lent et poétique des paysages qui accompagnent le fleuve. Il aborde sous le saule des petites îles. Dans les eaux qu'il fréquente habituellement , Charenton , Saint-Maur-surTMarne , Saint-Cloud , Courbevoie , Asnières , Bezon , il y a des parages charmants, des pertuis profonds et ombreux où tout est silence et recueillement. Les escales de sa navigation sont généralement la tonnelle d'une guinguette ou la saUe solitaire d'un cabaret en renom pour ses fritures et ses matelolles, pour son vin blanc ou son omelette au lard. Les uns remontent fièrement le courant , les autres suivent le fil de
Teau. Si le v«nt est contraire, ils louvoient et passent avec la rapidité de la flèche d'une rive à l'autre. Les heures coulent comme le fleuve, heures de plaisir bien franc, bien naïf, qui laissent au cœur le repos et à l'esprit toutes les nonchalances de l'Orient.
Asnières et Charenton sont les points importants du canotage parisien. Là sont à louer de» flottilles de barques à la rame et à la voile. Si vous prenez avec. vous un marinier, un guide, un pilote, vous traitez de gré à gré. C'est le chemin de fer de Saint-Germain, nous l'avons dit, qui conduit à Asnières ; un service d'omnibus mène à
Charenton.
Le tour de Marne est l'un des plus pittoresques
itinéraires du canotage parisien. Le canotier qui n'a pas fait cette excursion n'a pas encore reçu son baptême des tropiques.
H existe à la barrière de Bercy, en face du bateau de l'octroi, un bureau de renseignements, où les embarcations qui vont s'engager dans les eaux de la Marne laissent leurs noms, ceux des hommes qui composei^^t les équipes , la désignation des principales escales de leur navigation, le contre -ordre ou le rendez-vous, en un mot toutes les indicaflons qui peuvent intéresser les canotiers entrè*eux.
Cependant le canotage renfermé dans de fRireilles limites n'est point à la véritable hautmu* où iî doit
LE SPOhT A PARIS*. 193
être placé parmi les exercice» du spdrt. De tous ces exercices', il n'en e^f pas de plus utile et , sauf les courses, nul ne présente un spectacle plus grandiose. A voir ce qui se passe à Paris, on ne s'en douteraU guère. Le 45anotage, dans sa véritable acception, est l'essence même du sport; sa gymnastique a l'inappréciable» avantage d'exercer le corps et le courage à un haut degré, et, tandis qu'il offre un plaisir très-vif, des récréations très-poétiques, une émulation d'amour - propre , il est la meilleure école à laquelle le marin puisse se former.
En France , on 'se complaît avec une certaine 4îaïvet^ dans des préjugés nombreux et très-profondément enracinés contre le canotage ; on ne veut voir dans le canotage, même pour nos fils de prolétaires, que des occasions d'oisiveté bonnes tout au plus à façonner des flâneurs; mais en revanche, on approuve, on encourage chez eux. le goût des arts, on leur ouvre des écoles de dessin et de musique ; c'est-à-dire qu'au lieu de travailler à faire des hommes robustes, puissants de musculature, et par conséquent utiles de plus d'une manière, on fait des ambitieux qui se croient une valeur d|^s qu'ils savent barbouiller une toile ou chanter un iondeau. L'Angleterre ne procède pas ainsi. Elle sait trop bien jquel parti on peut tirer des hommes couragei3&, adroits et forts; eHe sait trop de quel embarras et de quelle turbulence est l'artiste à la 135 ^ • * m
iV)4 LE SPORT A PARIS.
demi- vocation : au contraire de nous, son indifférence est pour ce dernier; ses encouragements, ses sympathies sont pour les premiers.
Il existe dans toutes les villes d'Angleterre des sociétés de régates , des club;^ de canotiers dont les membres se composent de jeunes hommes de bonnes et nobles familles. Cambridge et Oxford ont les leurs, et c'est quelque chose de remarquable que l'émulation que ces deux universités déploient dans les luttes publiques, dans les régates qui doivent décider de leur préséance. Le canotage en Angleterre n'est pas un jeu; c'est une occupation sérieuse, un enseignement qui a ses disciples , ses centres , ses clubs, ses statuts, ses règlements, ses encouragements. L'époque des régates est toujours précédée d'une période de temps consacrée à l'entraînement des jouteurs. Les Anglais , qui mettent une grande verve d'amour-propre dans tout ce qu'ils font, n'acceptent pas volontiers une défaite, et pour l'éviter ils ne reculent devant aucune épreuve. Pendant deux mois celui qui doit ligurer dans une joute vit de la manière la plus réglée. Il est tempérant et chaste, sa nourriture est riche sans être abondante; il s'abstienx complètement de spiritueux : c'est à cette condition qu'il peut espérer de vaincre son adversaire en résistance et en vigueur.
Les régates de Henley sur la Tamise et. près de Londres sont belles entre les plus belles. C'est un
LE SPORT A PARIS. i95
spectade qui dépasse de beaucoup en pompe , en tumulte, en nombre, tout ce qu'on peut s'imaginer. Thomas Cole est depuis bien longtemps le champion de la Tamise, Depuis plusieurs années, il est en possession d'une gloire incontestée ; nul adversaire n'est arrivé à la hauteur de sa nage^ ni en souplesse, ni en durée, ni en grâce. Quel que soit le pari qu'on propose contre Thomas Cole, soyez sûr que ce pari sera tenu. Londres ouvrirait ses coffres -forts pour soutenir l'honneur de Thomas Cole et prouver l'estime que fait de lui la grande métropole.
A Paris, en dépit des courants contraires qui partent de l'opinion, le canotage, à travers les sourires des uns , les moqueries et le dédain des autres , commence à se faire une place plus sérieuse ; une société des Régates s'est formée sous la présidence de M. More, qui montait autrefois la Sorcière des eaux , la première embarcation parisienne qui ait eu des succès lointains. Elle a ses statuts et ses règlements ; déjà elle a rendu des services dont il faut savoir lui tenir compte, quoiqu'elle ait encore beaucoup à faire. Elle a su éveiller la sollicitude de l'autorité , et a obtenu des encouragements qui lui ont permis de multiplier ses prix ; elle a institué des joutes nombreuses qui commencent à attirer le monde ; elle a excité l'émulation du construcleur, et maintenant on désigne les équipes qui.
parmi les flottilles de la Seine , se distinguent par une habileté , une précision de jour en jour progressives.
A côté de cette société des Régates, un club d'amateurs , The Paris amateur Rowing club , s'est également organisé. Il est placé sous la présidence de M. le duc d'Albuféra, et son comité se compose de MM. le vicomte A. Chatauvillard, vice-président, capitaine des embarcations de course ; l'honorable W. Stuart, secrétaire de l'ambassade anglaise; le baron Waechter, ministre de Wurteml)erg; le comte de Praslin ; le comte de Leynnar, secrétaire de la légation de Prusse ; F. Ricardo ; Hon. Howard ; le comte de Mosbourg; John Arthur, secrétaire honoraire.
Cette assemblée, mi -partie anglaise et française, est destinée à opérer dans les exercices du canotage une révolution semblable à celle que le jockey-club a introduite sur le turf dé France. Elle possède les vrais principes , qu'elle puise chez nos voisins, à la grande source où le canotage fleurit, prospère , rayonne magnifiquement. Sous ses yeux nos constructeurs apprendront à leur tour à faire ces admirables yoles, ces gigs , ces out-riggers du poids de trente-six livres, prodiges de construction , enfin ces skiffs de vingt-six livres, que nous ne pouvons obtenir jusqu'ici que par l'importation et à grand prix. Par elle enfin le canotage deviendra
LE SPORT A PARIS. i97
une partie du beau sport pour cesser d'être un prétexte de flânerie aquatique ou de ballade, comme ils disent.
A peine ce club était-il formé que déjà il marquait brillamment dans les annales du canotage parisien; les coups d'essai ont été des coups de maître. Qui n'a pas entendu parler de VEva? sur Tingt épreuves, dans une année, elle a remporté dixneuf prix, et le vingtième ne lui a échappé que parce que son équipage habituel avait été désorganisé. UEva a pour chef de nage M. Lowe , le plus bel aviron de la Seine, gracieux et fort tout à la fois; les trois autres rameurs sont le vicomte de Chatauvillard, MM. Stuartet John Arthur, ces ApoUons, ces Achilles de la nage, qui se sont formés à l'école de quelque trilon de la Manche, de même que leur émule mythologique s'était fait habile chasseur sous les yeux du Centaure.
Le rowing club, aujourd'hui au grand complet, a fait choix d'Asnières même pour le siège de son établissement, n occupe une charmante maison dont les fenêtres et les balcons regardent passer les eaux du fleuve. A l'intérieur, l'aménagement est parfait; rien ne manque, ni salle de billard, ni salon de conversation, ni salon de réception, ni divan pour la sieste. Ce club, auquel appartient la fme fleur des beaux noms de notre meilleur monde, jettera dans Asnières un élément de bonne compagnie, des.
façons de grande existence qui modifieront sa physionomie actuelle et lui vaudront peut-être un certain éclat de renommée élégante.
Avant VEva brillait la Velléda^ qui est à Neuilly : ce sont aujourd'hui les deux reines de la Seine. Cette dernière appartient à une société de jeunes gens qui attestent par leur habileté à quel point , ainsi que nous le disions tout à l'heure, l'aptitude du Parisien est instinctivement portée vers les exercices nautiques : il ne lui faut que les encouragements de l'opinion pour prendre son essor. Cet équipage célèbre de la Velléda se compose de MM. Bardon, Bernardelle, Young frères et Armet, célèbre par des exploits nombreux dans les courses.
Les deux équipages de VEva et de la Velléda, combinés sous le nom de la Parisienne , ont été vainqueurs aux dernières régates du Havre, quoiqu'ils aient couru dans des conditions défavorables, c'est-à-dire dans une yole de hasard, la leuF n'étant pas arrivée à temps.
A la tète des embarcations à voile de la Seine est la Capricieuse , clipper à dérive mobile construit par Baillet fils et appartenant à M. Picard. Ses exploits sont connus : elle a remplacé et surpassé le cutter le Silence.
La petite rade d'Asnières compte encore dans sa flottille et parmi les canots de choix fAtalante, yole à huit avirons montée par Flamme-d'Enfer ,
désignation de son équipe ; la Juive ; la Française , à M. Delessert; le Sapajou j à M. Thuret; une barque à M. de Falise, une autre à M. de Pontécoulant; la Tamise, à M. Laming. C'est sur le petit lac d'Enghien que flottent le gig et les canots de M. de Komar. 11 se trouve encore à Asnières plusieurs charmantes embarcations , telles que le Camélia et la Perle, qui n'ont rien à démêler avec les luttes des régates : elles servent aux nonchalantes promenades de quelques heureux couples au visage élégant, au linge fin ; elles ont des bancs en coutil rayé, des pavillons soyeux à l'arrière, des parasols chinois sous lesquels s'abritent de délicieux minois narguant le hâle.
Parmi les embarcations d'Argentcuil , il en est une qui s'est fait un certain renom d'excentricité; ses équîpiers ne parlent qu'en termes techniques de marine : ils larguent la voile, prennent le large, mouillent l'ancre; ils se maintiennent dans toutes les vieilles traditions du canotage goudronneux. On les a surnommés les Courhets de la Seine.
Bougival, cette charmante retraite, cette anse aux eaux dormeuses, où le canotier, grâce à l'accortise du maire, M. Gaucheron, est sûr de trouver aide et protection, où le. bal improvisé n'est jamais trop inquiété par le zèle policier du gendarme, Bougival est le port de relâche habituel des belles et coûteuses embarcations. Là
.lussi est amarrée, quand le ciel est inclément ' ou trop dur , la fameuse. Reine Mah , dont Téqui- ' page drolatique est recruté dans un ni(«de artistique et lettré. Pour ceux-là, le canotage n'est que pure poésie : la Seine, c'est l'Adriatique, c'est le golfe de Naples et la mer indigo, c'est'lâ vie de jpontemplation, c'est la rêverie, c'est le soleil qui chauffe et avive les senteurs de la flouve cachée ^sous l'herbe, c'est, sur la prairie, le repas qu*arrôse le Champagne, ou, sous la tonnelle où vbrûle la flamme bleue du punch , c'est le banquet qui chemine jusqu'à l'aurore; c'est le chœur retentissant sur la nappe argentée diWleuve, et dont la cadence est marquée par le bruit régulier de l'aviron ; c'est la suave chanson jetée aux saules de la rive. Écoutez, voilà la Reine Mah qui passe....
La pêche.
La pèche se divise en plusieurs parties : la pèche au filet dans la mer, qui appartient au grand sport; la pèche à la ligne, qui appartient au petit sport, et la pèche au filet dans les fleuves et les rivières , qui tient le milieu entre les deux autres.
A Paris, la pèche au filet, de même que la pèche à la ligne,, ne compte qu'un très -petit
nombre d'amateurs. La pêche au filet est uu privi- . lége qui s'afferme aux pêclieurs de profession, et la pêche à la ligne est un exercice, un passe-temps dont la simplicité apparente est peu en rapport avec l'esprit un peu narquois ou parfois un peu trop «ï^perbe cl avec la pétulance grdinaire du Parisien, n semble qu'il ne lui faille ni l'exercice qui veut une grande dépense d'audace et impose de la. fatigue , ni l'amusement qui ne met pas en 'évidence quelques-uns de ces mérites qui captivent les suffrages de la foule. Les qualités nécessaires au pêcheur sont de celles dont on ne peut pas tirer vanité. La pèche à la ligne exige beaucoup de patience, de la précision, de la persévérance » et une dextérité qu'on ne soupçonne pas, à moins qu'on ne se soit mis à l'œuvre soi - même. C'est un exercice qui convient à l'homme calme , sédentaire, au penseur, à celui chez qui l'âge commence à ralentir l'activité du corps. Or, qui donc en France se soucie de laisser présuiner qu'il n'est pas toujours pétillant, impétueux? Nous avons des vieillards qui s'avouent pour tels, mais presque pas. de vieux. Combien sont rares parmi nous les esprits assez naïvement méditatifs pour vouloir approfondir le mystère des organes du mouvement chez le poisson , en voyant de la rapidité fougueuse avep laquelle la truite file à travers les eaux ou le saut élastique de la carpe au-dessus de leur surface;
pour tenter de s'expliquer pourquoi , lorsque tout à coup le ciel se couvre de sombres nuages chargés d'électricité , avant-coureurs de l'orage , le poisson , qui mordait à l'hameçon avec avidité , se retire au fond de ses cryptes comme pris de dégoût et rassasié; pourquoi, si la nue se dissipe, si l'atmosphère revient à sa transparente sérénité de tout à l'heure, le poisson reparaît et se précipite de nouveau vers rapi)ât dont il s'était éloigné !
La nature offre sans cesse aux yeux du pécheur des phénomènes qui sont autant d'énigmes proposées à sa sagacité. Telle est la transformation du ver dont il se sert aujourd'hui pour appât, et qui , demain , deviendra mouche; telle encore la mysté-' rieuse condition de ces myriades d'insectes qui voltigent à la surface de l'eau et qui vivent sans prendre de nourriture.
Autour du pécheur, la poésie abonde : c'est le fleuve qui coule en charriant sous ses yeux la fugitive réflexion des accidents du ciel ; c'est le jonc flexible qui se courbe sous le poids du verdier; c'est le nénuphar qui balance son petit pavillon jaune sous l'effort des perpétuels remous «du courant; c'est le rayon de soleil qui se brise en paillettes d'or à travers le feuillage des saules de la berge. Mais , conune dit le coq de la fable :
....Le moindre grain de mil Serait bien mieux mon affaire.
L'organisation du poisson offre une particularité qu'il faut enregistrer parmi les phénomènes les plus curieux de la nature. Sa sensibilité est moins réelle qu'apparente. Beaucoup pensent que le poisson, semblable au ver. dont on se sert pour l'appât, n'a pas la conscience de la douleur. La science hésite encore sur ce point, bien qu'elle admette que la membrane cartilagineuse de la gueule du poisson soit d'une extrême dureté ; mais une foule d'incidents de poche ne laissent aucun doute à cet égard dans l'esprit du praticien attentif. Que de fois le poisson qu'on a pris, et qui était retombé dans l'eau, est venu se faire reprendre au même hameçon très-peu d'instants après I
n y a quelque temps, deux jeunes gens de Dumfries péchaient à la ligne dans les lacs de Dalswinten, en Angleterre; leur provision de vers étant épuisée, ils se servirent des yeux des poissons qu'ils avaient déjà capturés. C'est un genre d'appât dont les perches, notamment, sont très-friandes. L'une d'elles ne tarda pas à mordre et fut prise ; mais, à peine hors de l'eau, elle se débattit avec une extrême violence. La ligne tourna sur elle-même, si bien que l'hameçon alla s'engager dans la cavité d'un des yeux de la perche et y resta accroché. Le poisson fit une saccade et s'échappa. Le pêcheur, qui trouvait ainsi son hameçon tout garni , remit sa ligne à l'eau après s'être bien assuré que cet
appât, dû au hasard, était suffisamment assujetti. Bientôt la ligne s'agite, et le bienheureux pêcheur amène à bord un nouveau poisson ; qu'on juge de son étonnement, quand il retrouve dans sa prise le même poisson , la perche qui, peu de minutes auparavant, s'était esquivée de ses mains, et qui venait mordre à Thameçon où son œil était attaché.
Quelques-uns pensent que la sensibilité que montre le poisson hors de l'eau résulte d'un effet purement organique, de la privation, par exemple, du milieu nécessaire au jeu harmonique de son organisme, -fies convulsions saccadées naissent de commotions électriques. Ce serait alors le phénomène contraire à celui qu'engendre le contact avec la peau humaine du malaptérure^ ce poisson d'Egypte, dont le nom arabe, ra^^ signifie foudre, et qui semble en effet produire sur nous les effets de ce fluide.
Si la pêche à la ligne offrait le moindre petit prétexte de costume pittoresque; si, de même que le chasseur avec sa veste de nuance vive et à boutons historiés, avec sa casquette de forme capricieuse, son carnier, ses guêtres et son arme qui fait du bruit, le pêcheur pouvait se créer une originalité théâtrale, oh! alors la cause de la pêche serait bien près d'être gagnée ; mais l'usage n'a rien consacré de tel. La blouse du pêcheur, son filet et le faisceau de ses cannes n'ont rien de martial;
rien dans son accoutrement n'appelle le regard, rien ne peut éveiller une impression plus ou moins romanesque. A notre avis , et dans l'intérêt de la popularité de la pêche , il y aurait lieu d'y aviser.
N'est-ce pas une chose digne de remarque que l'antipathie, le dédain des Français pour la pêche, quand on considère au contraire l'engouement des Anglais ? Il est vrai que les Anglais ont moins de pétulance nerveuse que nous , quoiqu'ils soient doués de plus d'activité. La pêche à la ligne est un goût qui s'avoue en Angleterre et auquel se livrent ouvertement les honunes les plus distingués. Ses annales ont enregistré le nom du savant docteur Hov^ell, le recteur de Saint-Paul, celui de sir Henry Wotton , prévôt du collège d'Eton , et celui de sir John Offley. Nous pourrions multiplier des citations H^ ce genre, mais nous abrégeons pour nous arrêter à des célébrités plus populaires ; le poëte Gay écrivait ses poëmes et péchait la truite alternativement à Armsbury. Tobin, l'auteur du Honcij nioony était un ardent amateur de la pêche à la ligne. M. Coleridge, le puissant et brillant poëte de l'école du lac, est un pêcheur passionné ; le docteur Paley était si amoureux de cet exercice, qu'un jour l'évêque de Durham lui ayant demandé à quelle époque serait achevé l'un de ses plus importants ouvrages , il répondit : « Monseigneur, je n'y pourrai travailler assidûment qu'après
la saison delà pêche à la mouche. » L'héroïque lord Nelson, le héros de Trafalgar, se livrait avec entrain à ce môme genre de pèche ; enQn, on trouve le glorieux nom de Walter Scott et ceux de sir Humphry Davy et du docteur Babington. Qui ne sait que la duchesse d'York péchait habituellement, et que c'est à Georges IV qu'est due la construction de l'élégante et somptueuse villa de pêche qui domine les belles eaux de Virginia? Enfin, S. M. la reine Victoria et S. A. R. le prince de Galles rehaussent aussi de tout l'éclat de leurs individualités la liste des vrais amateurs de la pêche à la ligne.
Il nous a été assuré que l'un des bons ministres de la Restauration (nous n'osons pas citer son nom , tant nous redoutons le préjugé railleur qui s'accepte parmi nous), aima|(? passionnément la pêche, il avait coutume d'aller assez régulièrement se poster sous l'une des arches du pont de la Concorde pour se livrer à son goût favori. Il se levait de bonne heure à cet effet. Par trois fois de suite , quelque diligence qu'il eût faite , il trouva sa place occupée ; ce fut un grand déplaisir pour hii. A la quatrième fois , le ministre , cédant à sa mauvaise humeur, demanda très-brusquement au fâcheux s'il n'avait pas d'autre occupation.
« Si fait , lui répondit-il.
— Que faites-vous? ^
— Je postule.
— Vous postulez ?
— Oui, depuis longtemps, pour obtenir une modeste perception.
— Votre nom ? »
n le déclina ; le surlendemain le pêcheur importun avait sa nomination, et la place était libre, n avait été bien avisé, ainsi que le lecteur l'a pressenti; quelque ami parfaitement renseigné Tavait mis au courant de la passion du ministre , et il y^n avait su tirer parti dans l'intérêt de son avancemnit.
A la même époque, Paris comptait im autre amateur très-célèbre de la pêche à la ligne, M. Coupigny. Rien ne pouvait le détourner de ce plaisir. 11 péchait en tout temps , en toute saison. A la révolution de juillet, le 30, en dépit de l'ébullilion populaire qui se tr^Aùsait en coups de fusil , deux hommes se rencontraient sous l'un des ponts de Paris, où ils allaient jeter leur ligne. Ces deux personnages se regardent attentivement.
« Vous devez être M. Coùpigny, dit l'un des deux en s'adressant à l'autre.
— Et vous, répondit celui-ci, vous devez être H. de C... »
M. Coùpigny avait dit juste.
La pêche parisienne se portait autrefois du côté du village de Charenton , que le fameux Kresz , pêcheur, auteur et marchand d'ustensiles de pêche.
quai de la Mégisserie, avait «oiis en vogue. La difficulté que les amateurs trouvaient à s'y rendre les éloigna peu à peu de cette localité, à laquelle ris ont préféré Chatou , sur la lisière du bois du Vesinel, dans une sorte de delta solitaire que décrit Tun-des anneaux de la sinueuse Seine. Le chemin de fer de Saint-Germain s'y arrête. Ces parages sont régulièrement visités par le petit nombre des adeptes de £onne compagnie de la pèche à Paris. C'est tout un monde à connaître.
Les campagnes voisines de Chatou, Crossy, Bougival, sont habitées par un essaim de gens de lettres, d'hommes et de femmes appartenant à la vie arlistique de Paris; ils ont coutume de se retrouver sur ces berges à certaines heures du jour, tantôt pour la pêche , tantôt pour les plaisirs du bain en pleine eau, qui se prend vers les qintlre heures. Si, par une chaude après-midi des beaux jours de la saison d'été, vos loisirs vous dirigeaient vers l'île de Crossy, ou, si vous l'aimez mieux, vers la rade de Crossy, en face de la villa de MM. Péreire, vous vous verriez en joyeuse communauté de sport avec ce monde aux spirituelles allures, Auguste Maquet d'abord, ce beau talent littéraire que vous savez, habile pêcheur s'il en fut, qui trouve des carpes là où il n'y en pas pour les autres. 11 fut le Christophe Colomb de cette île, et contribua par son influence personnelle à mettre Bougival à la mode.
Tulou, cet instrumentiste émérite qui n'eut jamais de rival dans Vart de jouer de la flûte, est non moins chasseur adroit que pêcheur heureux , et de plus conteur amusant : charmant recueil vivant d'anecdotes inédites et chauffées d'hyperholes. Thomas., le compositeur aux gracieuses inspirations ; Augier, Lîreux, à la verve incisive; Sandeau, F. Wey, les frères Escudier, Nanteuil, François Ghefievan, Meissonnier, ces illustralîons de la peinture, soHt des coutumiers du bain et de la pêche. L'Académie impériale ide musique en masse se trouve là : Morelli, Chapuis, Marié, qu'on* a lih plus d'une fois la ligne à la main et vêtu de sa souquenille des Huguenots. Massol , qui fit partie pendant longtemps de cette joyeuse colonie , entraîné par l'exemple d'Alphonse Karr, est allé s'établir à Étretat , pour se livrer à la grande pêche océanique. La danse est représentée par Hérante , Berthier, Mabille et une foule d'autres. MM. Duchon, négociant, Sains, l'ex-représentanl, Dubain, Carcano, l'écrivain réfugié, avec sa vareuse rouge que tout le monde connaît , figurent parmi les habitués de ce Tibiu" de la pèche parisienne , chacun à sa place attitrée , toujours à l'abri d'une indiscrète usurpation. *
Le trou Pontécoulant est renommé par les hauts faits de celui qui lui a laissé son nom. Le comte de Pontécoulant est une célébrité spéciale : praticien
subtil et théoricien érudit tout à la fois, il ferait envie à Tamateur anglais le plus distingué. C'est lui qui , péchant un jour en temps prohibé , prit une carpe énorme , superbe , et cela dans des parages où pareille capture ne s'était jamais faite. Cette prise consolidait la réputation de H. de Pontécoulant aux yeux de ses compétiteurs. Le garde de pêche étant survenu et le délit étant flagrant, il en dressa procès-verbal, sans que le délinquant fît valoir la moindre objection. Le lendemain, cependant, l'homme officiel, bienveillant d'ailleurs, rencontre M. de Pontécoulant et lui annonce qu'il n'a pas donné suite au procès-verbal, mais qu'il espère que le comte évitera la récidive. Celui-ci le remercie de son obligeance en termes très-polis , mais déclare qu'il n'acceptera pas cette faveur.
<« Comment !
— Non , vous dis-je , faites votre devoir.
— Quoi, que je...
— Oui , signifiez votre procès-verbal sans ménagement.
— Êtes-vous sincère ?
— Oui, je veux le procès, un procès qui, en prouvant que j'ai pris en pleine Seine une carpe de sept livres, quand mes ccwnpétiteurs en sont réduits à l'ablette, établisse ma supériorité sur eux.
— C'est une satisfaction qui vous coûtera cher.
— Allez toujours, dit M. de Pontécoulant avec
une comique emphase. Alexandre ne gagnait des batailles qu'afin que le bruil de ses victoires vînt retentir sur la place publique d'Athènes. »
La pêche à la ligne dans les eaux de la Seine comprend le brochet, qui se prend de juin à janvier, le matin et le soir ; la perche , pendant la même époque et aux mêmes heures; la carpe, de mai à novembre, matin et soir; le barbeau, de juin à octobre , matin et soir et toute la nuit ; le chevesne, de juin à février, toute la journée; la brème, d'avril à septembre, matin et soir; le gardon, d'avril à décembre, toute la journée ; la vendoise, d'avril à décembre, toute la journée; le goujon, d'avril à novembre, toute la journée; l'ablette, d'avril à octobre, toute la journée ; et l'anguille, d'avril à septembre, la nuit, quand il n'y a pas de lune. Enlin on trouve parfois encore en avril ce savoureux poisson de Seine si aimé de nos pères, la lotte, qui donna lieu à ce proverbe trèspopulaire autrefois à Paris : Pour manger de la lotte, madame vendit sa cotte.
Le cours de la rivière, encaissé entre les quais de la capitale , ofTre des emplacements nombreux aux amateurs qui ne veulent ou ne peuvent aller chercher le plaisir de la pêche sous le ciel plus ouvert de la banlieue : Saint-Cloud, Sèvres, Courbevoie, Asnières, Saint-Denis, Bercy ou Charenton. Les ponts, les arcades et les bateaux en station sur le
2i2 LE SPORT A PARIS.
fleuve sont généralement des points plus favorables que les autres.
La pèche à la mouche, qui s'adresse à la truite et aux poissons blancs , se fait en marchant le long des rives. Le jiôcheur doit être muni, outre sa longue canne, d'un portefeuille garni de mouches artificielles, afin de pouvoir choisir celles qui ressemblent le plus aux mouches que l'on voit voltiger sur l'eau à l'époque de l'année où il pêche. Ceux qui voudront s'y exercer devront mûrir leur expérience à l'aide des conseils du célèbre Kresz , chez qui l'amateur trouvera toujours de cinq à six cents douzaines de mouches, faites d'après les modèles naturels, toutes étiquetées avec leur numéro, leur nom et l'indication des saisons pendant lesquelles il convient de les employer.
Le succès de cette pêche, qui se fait le matin et le soir, du mois de mars au mois d'octobre, dépend de l'adresse avec laquelle la mouche est jetée. Une petite pluie, un temps lourd, sombre, orageux, sont préférables au temps clair. L'amateur n'oubliera pas non plus qu'il est de principe rudimentaire que le barbeau cherche les courants rapides; la brème, une eau profonde et tranquille ; le chevesne , les bords ombragés ; la perche, les trous et les sousrives; le gardon, les fonds de sable; la carpe, les herbiers; la tanche , les fonds vaseux; le goujon, les graviers ; que l'ablette se joue sans cesse à fleur
d'eaUy et que le brochet vorace se met en embuscade parmi les joncs, où il guette sa proie au passage.
Le patin.
Le génie du Parisien sait tirer parti des circonstances les plus fortuites au profit de ses plaisirs.
Les gelées fortes et tenaces, nonobstant quelques dates inscrites sur les tables météorologiques, sont choses très-rares à Paris ; il est môme à remarquer que depuis 1830 les hivers ont été d'une douceur arcadîenne : c'est à peine si, pendant les cinq mois que dure la saison rigoureuse, nous comptons huit jours de froid vif et sec , de cette température au-dessous de zéro qui permet à la glace de nos étangs et de nos canaux de se consolider. Il semble dès lors que l'art du patin devrait être à peu près inconnu du Parisien. Il n'en est rien pourtant. Le Parisien sait patiner. Il patine élégamment, gracieusement. Dès que le thermomètre offre un prétexte à cet exercice, on voit surgir des escadrons de patineurs. D'où sortent-ils? Où ont ils appris cet art qui veut la pratique et une pratique précoce? Sans doute, tout le monde ne sait pas patiner à Paris comme en Hollande ; mais tout ce que j'ai vu faire sur le patin parles gens du Nord, à
Amsterdam, à La Haye, aux États-Unis, à Londres, dans le Lincolnshire , j'ai vu le Parisien l'exécuter avec une grâce qui surpassait peut-être la leur. Il sait surmonter toutes les difficultés de l'art. Il fait mille sortes de passes^ il dessine mille figures avec le fer dont ses pieds sont armés ; il fait des olivettes, des spirales, des renommées ; il valse, il écrit des noms et des chiffres. On n'oserait cependant pas affirmer que le Parisien , malgré son aptitude , aime cet exercice pour l'exercice même. C'est un plaisir de représentation pour lui ; tout patineur parisien porte de rigueur un costume distinctif, un costume à etTet qui appelle l'attention de la foule; et cela se conçoit. On ne peut aimer à patiner que là où le climat permet de longues promenades sur la glace, des explorations de villégiature, des voyages même. Le plaisir naît alors de l'étendue et de la vitesse des courses ; car c'est quelque chose que de pouvoir , sans se fatiguer , parcourir l'espace avec la rapidité du cheval au galop.
Un patineur fait facilement une lieue en moins de douze minutes. 11 est à notre connaissance que deux jeunes femmes de Groningen, joutant publiquement de vitesse sur le patin, accomplirent un trajet de trente-deux milles en deux heures, et qu'un homme du Lincolnshire , pour gagner un prix de deux mille cinq cents francs , courut un mille en trois minutes I
Paris ne manque pas, dans ses environs, de localités très-propres à ce genre d'exercice, la rigueur de l'hiver aidant. Les étangs de la Glacière, formés par le^ débordement de la Bièvre, au sud de la capitale , près de la barrière de la Santé, étaient autrefois le rendez-vous de la mode. Aujourd'hui , on se rend au bassin de la Villette et sur le canal de l'Ourcq , dont le cours a beaucoup d'étendue ; la gare de Saint-Ouen , les magnifiques bassins de Versailles , le lac d'Enghien , les récentes et belles eaux du bois de Boulogne surtout , qui, comparées aux dimensions de la serpentine de Hyde-Park , à Londres, semblent le* Mississipi ou le fleuve des Amazones, tous ces lieux offrent aux patineurs des emplacements parfaits , et auxquels , on peut le dire, il ne manque que la consécration plus fréquente des grands froids.
Il faut se livrer de bonne heure à l'exercice du patin, quand on veut acquérir le degré de confiance indispensable à son perfectionnement. Si le commençant n'a pas peur, il doit éviter de tomber dans l'excès contraire en trop comptant d'abord sur lui-même. Il aura soin, la première fois qu'il chaussera le patin et qu'il s'essayera, de tenir ses deux pieds rapprochés l'un de l'autre et d'aplomb sur la glace : c'est par l'inclinaison du corps qu'on se dirige ; les pieds obéissent au mouvement de la partie supérieure. La jambe qui pose
sur la glace doit être droite et ferme, et celle qui se lève pour prendre Télan ne doit jamais s'em écarler de plus de douze ou quatorze pouces. L* élève aura soin de porter la tête haute, les épaulés dégagées, dès qu'il a pris un élan ; Félan se marque à peu près comme se fait la glissade de début de la polka. Le patineur accélère d'autant plus sa marche qu'il répète souvent ses élans, qui sont ses agents de propulsion. Il s'efforcera de ne pas prolonger les longues glissades sur les deux patins simultanément posés sur la glace : c'est là un amusement de mazette qui peut nuire à ses progrès. Les premières difficultés vahicues, l'élève s'apercevra qu'il exécute facilement et comme naturellement tous les mouvements en dedans ^ c'est-à-dirç'que le pied droil se porte presque malgré liîl à gauche, et le pied gauche à droite, U tentera, dès lors, d'obtenir la liberté des mouvements en dehors. Il v arrivera en appuyant sur le tranchant du patin qui correspond à la courbe qu'il veut décrire, et il portera le poids de son corps sur ce même côté, de manière à le placer parfaitement en équilibre. Les mouvements en dehors sont les seules difficultés réelles de l'art du patin ; il en résulte que, pour s'en rendre maître , on a recours parfois à des moyens artificiels. Ainsi j'ai vu des patineurs, pour les obtenir, se servir avec succès d'un sac de plomb qu'ils plaçaient dans la poche de leur habit la
plus proche de la jambe qui fonctionnait: ce poids auxiliaire sollicitait le corps et lui donnait peu à peu l'aptitude nécessaire pour vaincre la résistance qu'il rencontrait. On plie le genou et on penche légèrement le corps en avant en attaquant un mouvement en dehors; la jambe se redresse à mesure que la courbe s'accomplit, en même temps que 1^ corps se relève progressivement , s'épanouit, pouf ainsi dire , et se plie en acrière. Ce sont là des principes généraux et très-vagues de l'art du patin, mais qui, bien compris par l'élève, peuvent hâter de quelques jours son initiation. La {)ratique doit faire le reste. La pratique, d'une part, et de ' l'autre la constitution physique du patineur déci-. dent dl( sa grâce, de son élégance et de sa vélocité.
XXXVÏ.
La danse. — Cellarius.
La danse, qu'on peut appeler le sport des femmes, est le culte du Paris mondain, non que nous prenions sur notre responsabilité d'affirmer que l'imagination parisienne ou même française ait jamais été bien féconde en ce genre de récréation. C'est un point à débattre, une question digne de recherches et d'études , que de savoir si la France a jamais possédé, comme tant d'autres pays, une
danse nationale. Cependant, elle a une incontestable initiative chorégraphique au théâtre, bien qu'elle n'ait pas inventé le ballet scénique; et les bals publics et populaires de Paris ont vu surgir, depuis une vingtaine d'années , des tentatives vraiment originales.
Peut-être l'ardeur des Parisiens pour les nouveautés les a-t-elle portés à négliger leurs danses indigences pour s'emparer successivement des danses étrangères que les circonstances leur révélaient, et pour se les assimiler ; le fait est que les danses originaires des autres contrées viennent subir des modifications à Paris, se façonner, s'approprier plus étroitement aux exigences, au goût de notre civilisation , qui seule les popularise ensuite dans le monde. Ainsi de la fameuse pavane espagnole , qui jouit d'une vogue passionnée sous Charles IX et sous Louis XIII, danse fière, noble, qui exigeait une tenue sévère, guindée même ; c'est de là que notre mot pavaner iirem&on origine. Ainsi des villanelles napolitaines qui suivirent, des fadouanes, des gaillardes, des Canaries , des voltes, des courantes, du passo-mezzo , des allemandes et des maticins, cette danse que Molière introduisit dans les intermèdes de Pourceaugnac. Le menuet fut une modification de la pavane ; c'est aux country-dances de l'Angleterre que nous devons la contredanse française, dans laquelle se retrouvent encore les traditions de la pavane , qui
était entrée profondément dans les habitudes et les goûts de notre société. Après la contredanse est venue la valse, importée d'Allemagne, puis récemment la polka, la yalse à deux temps , la rédo\¥a , la mazurka, qui nous sont arrivées du Nord en échange de tous les trésors de science et de beauxarts qu'il emprunte sans cesse à notre civilisation. Cependant nous avons recueilli, à propos de la mazurka, un fait assez curieux, qui tendrait à prouver combien il est difficile de préciser l'origine d'une danse d'une manière rigoureuse : M. le prince Bagration, danseur plein de verve, de grâce et d'entrain, après avoir exécuté la mazurka aux applaudissements unanimes d'une galerie nombreuse dans les salons de Cellarius, fut cpiestionné par le professeur sur l'origine de cette danse, a A qui donc en attribuez-vous l'invention en Russie? lui demanda-t-il. — La mazurka!... répondit le prince avec surprise ; ma foi , je n'en sais rien : nous avons toujours cru, là-bas, qu'elle venait primitivement de chez vous et que nous n'avions fait que la naturaliser. »
Ce qui ne saurait être mis en conteste, c'est assurément l'aptitude que possèdent les Français pour la danse. Bien danser est un talent à peu près naturel chez eux. Nos femmes surtout sont douées d'une souplesse qui ne se rencontre pas ailleurs au même degré; et Paris, de nos jours, au point
de vue de la danse, offre vraiment les allures les plus variées et les plus charmantes, une expression qui se modifie à l'infini dans les trois catégories auxquelles appartient la danse , c'est-à-dire le salon , le théâtre et le bal public. C'est à Paris surtout qu'on apprend à danser vite et bien; les occasions et les écoles fourmillent. Qui ne connaît Cellarius, entre autres célébrités professionnelles? son académie est le rendez -vous obligé de tous ceux qui veulent se perfectionner et briller dans cet art qui, selon l'expression de M. de Lamartine, est la poésie des mouvements et la mélodie du corps : « Chez les anciens , disait notre illustre poëte en écrivant à M. Cellarius, la danse était un hymne en action, et, à ce titre, on l'introduisit jusque dans le culte; on ne lui laisse, aujourd'hui, que le théâtre et le salon, et vos savantes et gracieuses études la rendent plus digne d'y figurer. Je n'en juge que sur votre nom et sur vos œuvres, et mon suffrage est sans prix pour vous; mais vos vrais juges sont la jeunesse et la beauté , pour qui votre nom est celui du plaisir même. » Voilà très-certainement une opinion formulée de main de maître ! Il est à peu près certain que M. Cellarius ne fera pas appel de ce jugement qui lui rend justice. Son mérite est d'avoir compris , dans son enseignement, que la danse est une de ces choses qui s'enseignent peu, que l'exécution
d'un pas doit toujours s'assouplir, se modifier d'après la constitution de l'élève, d'après ses dispositions, et qu'il importe de substituer toujours le naturel aux rigides traditions d'une méthode banale; en un mot, que le talent du danseur, de même que l'élégance, résulte de certaines lois intérieures.
C'est un spectacle fort récréatif que l'aspect de cette académie , toujours encombrée aux heures du cours public d'une foule d'hommes et de femmes élégantes. Ces réunions permettent au danseur, surtout au valseur novice , de s'apprivoiser avec la cohue des bals. L'élève a pu d'avance y apprendre à s'orienter, et n'a plus à subir, dans les quadrilles d'un salon , l'apprentissage toujours si dangereux des débuts. C'est là qu'on peut s'exercer aux figures, aujourd'hui si comphquées, du cotillon, le final obligé de tous les bals du monde, ce désespoir des médiocres et des danseurs à l'ardeur modérée, cette arène où les femmes meurent plutôt que de s'arrêter- avant le retour des lueurs crépusculaires. La polka, la rédowa, la mazurka, la valse à deux temps , la valse à cinq temps , création de Perrot , y sont étudiées dans toutg leur perfection. A côté du maître qui démontre se trouvent toujours des cavaliers et des dames , indispensables auxiliaires pour vos études pratiques : M. Cellarius n'a qu'à tirer un cordon
lis LE SPORT A PARIS.
de sonnette , et le partner dont tous avez besoin se montre aussitôt. Ses salons ont vu, depuis les quelques années que date leur ouverture , soit ensemble, soit séparément, la plus brillante jeunesse de Paris et ceUe que Tattrait du plaisir amène de l'étranger.
xxxvu.
Les bals d*été et d'hiver.
Les théâtres , les cafés , les restaurants de Paris ont surtout cela de chai*mant qu'ils se montrent, se font voir, et vous appellent pour ainsi dire. Ce n'est pas comme à Londres et ailleurs, où la taverne en vogue est une Amérique qu'il faut découvrir, où le club en renom gastronomique n'est point accessible à l'étranger qui passe.
U en est ainsi de ces bals célèbres de caractère si varié, où les fleurs, la lumière et la musique s'unissent pour occuper le désœuvrement des uns, k curiosité des autres, pour captiver les yeux de touî à l'aide de l'éclat, du mouvement et d'un certair relief d'excentricité.
Le bal public de Paris est, sous ce rapport, sans rival. La contredanse jadis si maniérée , si froide , si compassée, moins faite pour la danse elle-même que pour la conversation, la contredanse, fille
émerillonnée du menuet, en passant des salons au joyeux monde des assemblées publiques de nos jolirs, a perdu son cachet originel et de bonne tenue. Le caractère des danses populaires offrant toujours quelque analogie avec celui des institutions et des mœurs d'un pays, le bal public de Paris a dû se ressentir du désordre et de la confusion des idées qui ont surgi parmi nous depuis un quart de siècle. De là peut-être la vogue , née de l'étonnenïent et du contraste, qu'ont obtenue les bals publics de Paris. Quoi qu'il en soit, les tarenteUas de Naples, le boléro d'Espagne, le réel écossais, la gig anglaise ou américaine, la catchicamba de la Havane, la tapada du Pérou, toutes ces danses cèdent le pas en hardiesse , en diversité , en imprévu^ à la contredanse parisienne faite populaire. Tarentella, réel, boléro, tapada, ont une poésie monotone dont on se lasse à la longue, tandis que les danses de Paris amusent constamment, étonnent parfois et ne scandalisent pas toujours.
Ceci explique à merveille comment vivent et prospèrent les nombreux établissements de bals publics à Paris : ils sont aimés, recherchés avec ardeur de la foule, surtout des étrangers, et se classent comme le seraient d'immenses volières pour des oiseaux de divers plumages.
L'été, depuis la réunion dont un modeste or-
224 m LE SPORT A PARIS.
chestre appelle le petit monde aux guinguettes des barrières et des faubourgs, jusqu'aux clinquantes' assemblées d'Asnières et du Château des Fleun, chaque bal est un centre, qui b son public spécial , ses habitués, ses admirateurs exclusifs.
La Closerie des Lilas ou jardin Bullier, près i% rObsQrvatoire et à l'issue du Luxembourg, a des bosquets d'une fraîcheur arcadienne. Ses porles sont les premières à s'ouvrir dès cju'arrîvent* les beaux jours de l'année ; ses quadrillbs en plein air prennent leur essor avec les premiers vols de l'hirondelle, avec les premiers épanouissements des bourgeons de sa closerie. La muteska est la danse favorite du monde habituel de cette assemblée, qui tient régulièrement le dimanche et le jeudi. La Closerie a ses mœurs et son allure : elle se distingue des -autres réunions de ce genre par un esprit de corps assez prononcé entre les étudiants , très-tolérants pour eux-mêmes et très-Çeu pour ceux qui n'appartiennent pas* à leur confrérie.
C'est en suivant la ligne du boulevard qui sépare le Luxembourg de l'Observatoire qu'on arrive au célèbre jardin de la Grande-Chaumière^ dont la création date de 1788. Un Anglais, nommé Tinkson, établit sur cet emplacement plusieurs petites cabanes couvertes en chaume, où l'on servait à boire et autour desqueUes il faisait danser au son de deux violons, d'une basse et d'un flageolet : ce
fut le bal des chaumières. H. FiUard, restaurateiu*, qui était sou voisin et son rival, lui proposa un traité d'alliance qui fut accepté. On démolit les cabanes, qui furent remplacées par une vaste salie, "et les deux établissements réunis prirent le nom de Grânde^Chaumère. Tinkson ayant été obligé, comme suspect, de fuir la France révolutionnaire , • H. Pillard pesta seul à la tête de l'exploitation de. la Grande-Ch^inière. Elle devint ensuite la propriété de M. Benoist, .^on gendre, puis celle de H. Lahire, gendre de H. Benoist.
Le jardin de la Cbaumière a survécu à bien des rivaux jaloux de ses succès. Elle a vu briller et passer Belleville, Tivoli et ses bois séculaires, - Beaujon et ses gigantesques montagnes russes. Ou allait admirer ailleurs , on venait s'anmser et se gaudir. chez eUe. C*est que la Chaumière accueillit les premières tentatives de révolution chorégraphique qui se firent à Paris. Le cancan, puisqu'il faut l'appeler par son nom , le cancan y prit naissance , et s'y essaya tantôt avec ses gracieuses privautés, tantôt téméraire et dégingandé jusqu'à l'impossible. C'est encore à la Chaumière que la polka, en 1845,, se montra en plein air à Paris pour la première fois, inaugurée par Mme Louvinier-GrétrVy maîtresse de danse.
Cette inauguration coïncidait avec l'apogée des gloires dansantes dont Paris s'est beaucoup oc-
cupé : Céleste Mogador, Maria , Clara , firent leur \H réput^ion à la Chaumière. Quand cette réputation yt fut grande, immense, quand elle devint une cause de grosses recettes pour le [jf opriétaire de la Chaumière, sollicitées par d'autres entrepreneurs de bal, ces célébrités de la dansé commencèrent à se montrer ailleurs, puis elles se montrèrent à peu , près partout où Ton se disputait à prix d'argent les avantages de leur exhibition dans#lès quadrilles. Lç jardin de la Chaumière est petit, mais bien disposé. On danse sous de beaux arbres, au son d'Un excellent orchestre bien dirigé par Barré, et dont les brillants accords avhent l'ardeui* de l'assemblée. Les danses de la Chaumière suivent partbis des phases qui rappellent certains effets d'orchestration, quand viennent ces formidables rinforzati d'un tutti final. Le désordre est échevelé, la confusion satanique; mais tout se calme bien vite à la voix du chef de l'établissement, de Lahire, qui luimême fait la police de sa maison avec un zèle et un à-propos parfaits.
Le bai de la Chaumière, aujourd'hui, souffrirait peut-être de la grande vogue de plusieurs de ses compétiteurs des grands quartiers, si, par reconnaissance, par prédilection ou par habitude, les joyaux modernes de la danse tapageuse ne venaient fréquemment figurer dans ses assemblées, et si, à la Chaumière, on n'avait occasion de voir un qua*
drille eomposé de Mmes Frisette la serpentine, Rigolette l'incomparable, la danseuse au grand éeartf Marionnette au port de reine, Jenny Thirondelle, récureuil,. Léontine la majestueuse, auxquelles viennent s'associer l'illustre Vert- Vert, puis le prodigieux Brididi , le parangon , la perle de ces réunions , le danseur unique , qui vaincrait en dé-^ sinvolture toutes les célébrités chorégraphiques de rOpéra, et qui peut avec assurance s'écrier comme le prophète de M. de Voltaire :
Des rivaux ! dès longtemps Brididi n'en a plus ! !
A l'autre extrémité de Paris, à la Chaussée de Clignancourt, est le Château Bouge ^ avec son bal et ses jardins. Cette assemblée est moins bruyante que la Closerie, moins fringante que la Chaumière et MabUle.
Le Château Rouge est une résidence historique , prostituée de nos jours comme le château d'Âsnièrés par la spéculation industrielle, comme le fut le royal château de Saint- Germain -en -Laye, quand on le convertit en prison pénitentiaire. H fut bâti par Henri IV pour (labrielle; l'abbé Feutrier l'habita, et, en 1814, il devint le quartier général des armées étrangères; sa désignation pittoresque de Château Rouge, toute moderne , lui vient de la couleur de la brique dont il est bâti. M. Bobœuf , le propriétaire actuel , après avoir acquis ce petit do*
2i8 L£ SPORT A PARIS.
maine au prix de cinq cent mille francs , en a dé^ pensé trois cent mille pour rapproprier]à sa nouvelle destination. La scotish est une danse aiméç des habitués du Cbàteau Rouge.
Le bal du Nouveau-Tivoli y barrière Monceaux, rappelle les anciennes assemblées de ce gejire sous la Restauration et sous TEmpire. C*est la continuation du Jardin de Flore et d'idalie , réunion d'ouvriers endimanchés et pimpants, de petits commis et de grisettes à demi émancipées. Le verre de couleur joue encore un certain rôle dans Tilluniination du Nouveau-Tivoli.
Le Ranelaghy à l'entrée du bois de Passy , bal célèbre sous la Restauration , était le rendez-vous de tous les lions de l'époque et des célébrités féminines quelque peu profanes ; sa situation est délicieuse ; mais les tumultueuses volées des oiseaux de la mode, dans l'orientation capricieuse de leur vol, ne viennent plus s'ébattre aussi souvent de ce côté. L'assemblée du Ranelagh est moins fougueuse que celle de Habille, moins luxueuse que celle d'Asnières. L'administration stimule la] curiosité d'un public de choix par des programmes de fêtes très-piquants et très-variés, et souvent elle le fett avec le plus grand succès.
Le bal Mabille est aujourd'hui l'une des réunions les plus recherchées du monde frivole. Il est vrai que son prq)riétaire a été bien inspiré dans ses
idées d'innovations. Les grands parcs semblables à Tivoli, à Marbœuf, à Beaujon, n'étant plus possibles à Paris à cause de la cherté du terrain , Mabille a donné toute son attention au luxe du laminaire et des décorations intérieures. Le jardin ^ quoique très-restreint dans ses limites, est d'ull coup d'œil enchanteur le soir, avec ses candélabréis de bronze et d*or, ses trois mille becs de gaz qtd flamboient, ses bassins de marbre illuminés par le reflet des lumières et bordés de fleurs! L'orchestre, conduit par Pilodo et composé de cinquante musiciens , est d'un effet puissant. Il se fortifie encore par des recrues pour les jours de grandes fêtes : car à Mabille il y a d'abord rassemblée du dimanche, qui se compose d'étudiants ayant trans frété la Séquane, comme dit Rabelais, de commis et de bourgeois égrillards ou curieux ; puis l'assemblée du jeudi , où figurent en majeure partie les existences évaporées et joyeuses de la cité des démons ou quartier Bréda; enfin l'assemblée du samedi , qui est un pêle-mêle d'individualités brillantes, indéfinissables, énigmatiqnes, prises à tout, même à la bourgeoisie, à la grande existence et aux gants jaunes de l'Opéra, du café Anglais, de Tortoni, aux étrangers, dont pas un n'échappe à la tentation. Les uns aUant pour voir, les autres pour être vues , Mabille alors semble tout^ à la fois un bazar de rOrient,|^un jardin fantastique
t30 LE SPORT A PARIS.
de Paris et un temple de Flnde, où la foule se presse pour admirer les danses voluptueuses des bayadères.
Aux célébrités dansantes dont nous avons parlé à propos de la Chaumière, et qu'on retrouva i Mabille, il faut ajouter les noms très-fameux de Mmes Clara Fontaine, Pavillon, Maria la polkeuse, Rose-Pompon , inscrits dans ses annales en lignes ineffaçables; de Chicard, qui, désertant les bais d'hiver et les cancans de la Renaissance, introduisit à Mabille la contredanse illustrée par des pantomimes; de Pritchard, le vis-à-vis habituel de l'illustre Pomaré ; enfin de To|*tillard et de Mercure , dont se compose la première génération çl^ ces danseurs émérites!
Mabille se distingue surtout par un nombre considérable de célébrités anonymes, dont les sobriquets sont connus du public habituel de ses réunions.
Le Château des Fleurs, sUué aux Champs-Elysées, en face de la cité Beaujon , est une sorte de succursale de Mabille. Il ouvre ses portes les jours où celui-ci ferme les siennes : c'est un lendemain de plaisir. Sa direction est la même que celle de Ma- . bille, ses succès sont les mêmes; on serait presque tenté de dire que la clientèle est la même. Cependant il y a une différence fort sensible. Par un hasard qui ne s'explique pas, les danses, toujours excentriques, sont moins scabreuses qu'à Mabille. TCela se dit et se sait, en sorte que les familles ré-
LE S^OHT A PARIS. t3i
giilières ne craigneni-pas toujours de se commettre en allant parcourir ce magique sanctuaire, qui semble, le soir, un palais de lumière habité par des fleurs. Cette réunion est souvent visitée par des dames anglaises qui s*y montrent avec une verve de toilette parfois exagérée.
Asnière$^ qui fut autrefois un domaine royal, est aujourd'hui un lieu consacré au culte des plaisirs et de la folie parisienne. Asnières résume toutes les autres assemblées. Il a son orchestre formidable, ses danses échevelées, ses beaux et grands bois, ses pelouse^i^ses allées, ses bosquets, son restaurant, ses cafés, ses jeux, ses feux d'artifice. Malheureusement Asnières n'est point à Paris. Quoique peu de minutes le séparent du centre de la capitale et qu'on puisse s'y rendre par chemin de fer, quand le temps est incertain , qu'il menace de pluie ou de froidure, les toilettes coûteuses, étudiées et diaphanes hésitent devant le péril qu'on pressent, et restent à Paris; mais, quand le ciel est propice , Asnières est vraiment à voif avec ses flots de visiteurs et son animation fébrile.
Ces réunions en plein air s'évaAouisscnt avec les premières feuilles qui jaunissent et tombent aux vents d'automne; mais d'autres portes s'empressent de s'ouvrir devant cette passion de danse qui ne s'assoupit jamais à Paris.
Le Wauxhallj boulevard Saint-Martin, dernèrQ^
232 LE SPORT A BAIIiS.
le Chàteau-d*Eau , Valentino, rue Saint-flonoré, ont leurs habitués, qui sont loin de compter dans le monde de la ftishion.
Le bal du Prado remplace la Chaumière et la Closerie, dont il reproduit comme un calque fidèle les allures, les danses et les physionomies.
La salle Mainte-Cécile succède au Casino-Paganini : même direction intelligente, même monde; ce sont des habitués de Mabille et d*Âsnières. La salle Sainte-Cécile est vaste, bien décorée; les étrangers y affluent, c^r elle a l'avantage d'être posée au centre du beau quartier de la^chaussée d'Antin. Son orchestre est formidable, et les danses sont habituellement coupées par des divertissements qui rompent la monotonie des polkas, des scotishs et des valses.
Vers le milieu de la grande avenue des Champs- Elysées est un établissement très-vaste, d'un genre mixte, qui se convertit tantôt en salle de concert, tantôt en salle de bal paré , tantôt en bal masqué : c'est le Jardin-d' Hiver j espèce de palais de cristal en miniature, d'une ordonnance gracieuse, où l'on a réuni avec profusion et groupé avec art des arbustes des plus rares et d'un aspect pittoresque. Ses fêtes ne sont ni permanentes ni périodiques, mais elles se renouvellent fréquemment et sont toujours annoncées par toutes les voies de la publicité parisienne.
Lt ^PORT A PARIS. 233
xxxvni.
L*Opéra. — Son rôle à Paris. — Son public.
En hiver, (jpiand Tient l'époque des bals masqués , quand à Paris , dans un certain inonde , le plaisir .ne semble plus possible qu'à la condition des faux nez , des dominos , des barbes postiches , des tètes de homard , des costumes de débardeur, de Mentezuma, de postillon et d'Alsacienne, en *tai mot , quand éclate le délire parisien , les théâtres viennent en aide à tous les autres etablissements.de bal, qui ne suffiraient plus.
L'Opéra-Comique, l'Odéon , les Variétés, la Porte- Saint-Martin, ^l'Ambigu, la Gaieté, ont leurs bals parés et masqués. Le grand Opéra donne le signal; à lui la vogue, à lui les grandes cohues culbutant dans le galop infernal aux accords cadencés des tambours et de l'orchestre de Musard : Musard , le dieu de la joie grossière incamée à la danse.
Les bals de l'Académie impériale de musique précèdent de quelques jours, quelquefois de deux semaines, la venue du carnaval. Vainement, pendant de longues années , l'Opéra a-t-il essayé de se maintenir dans ses vieilles traditions de bonne compagnie, dans ses mystères, ses dominos sombres, ses intrigues chuchotées sous l'horloge ; ses portes ont
fU LE SPOHT A PiMlIS.
dû céder à rinvasion torrentielle de la foule aux flots bigarrés et bruyants. Aujourd'hui tout se trouve àrOpéra; on dirait, à la lueur desînilliers ,cle flammes qui fatiguent la vue sous son dôme éclatant d'or, que son enceinte est une création des Mille et une Nuits tourmentée par des élres fantastiques. Toul' Paris est là, mêlé, confondu : Paris jeune, Paris fashionable, Paris laid, Paris débauché, Paris artiste» Paris L^penaire. Le mystère sans poésie envelopfte et protège tout cela de son manteau panaché*
Par une nuit d'hiver d'un aspect mélancolique, je mç trouvais sous le péristyle de l'Opéra : la neige était tombée et le froid l'avait durcie sur la terre, cristallisée aux branches des arbres et aux saillies des maisons ; les rayons verdâtres de la lune perçaient difficilement les blanches et épaisses volutes du brouillard. On aurait dit Paris enseveli, si les joies du carnaval, qui étaient à leur paroxysme, n'avaient montré la grande vifle éveillée. Des voitures roulaient avec un bruit mat sur la neige, silencieuses comme les gondoles noires du Rialto ; d'autres, précédées de torches embrasées, couraient plus bruyamment en projetant de longues et fantastiques silhouettes. Aux abords de la rue Lepelletier, des dominos mystérieux glissaient rstpides, des mascarades à caractère plus hardi maridi^ient visage découvert, cherchant les lumières
du passage de l'Opéra. Sous le péristyle du théâtre, ces scènes dévie et de mouvement étaient plus tumultueuses.
Quelques personnes, avant de passer, s'arrêtaient devant les affiches pyramidales qui annonçaient cette fête de nuit. La tombola était pour Paris une découverte de fraîche date. Pour la première fois i dans le courant de ce même hiver , elle avait été révélée à la population oisive et galante de Paris, et, comme tout nouveau plaitir, la tombola avait eu un succès d'empressement.
Je venais d'achever la lectiÂ*e des derniers mots de l'affiche quand je me sentis arrêté par le bras. Je me retournai; un mendiant, couvert de guenilles, se tenait debout à mes côtés; comme moi cet homme venait de lire le programme du bal.
«Monsieur, me dit-il avec un accent étrange, voudrez -vous me faire la faveur de m' expliquer ce que ceci signifie? » Et il montrait avec son index cette ligne imprimée en plus gros caractères: A trois heures la tombola sera tirée.
Je Jetai un coup d'œil rapide sur l'ensemble de cet étrange interlocuteur, j'hésitai un moment, puis cédant un à mouvement d'originalité bienveillante : « Volontiers, répondis- je. Le mot italien *^om^to désigne une loterie; chaque billet d'entrée donne droit à un autre billet qui porte un numéro. Des numéros correspondants à ceux
qu'on a distribués sont tirés au IfaSard. Des objets rares et précieux, peintures, bijoux, porcelaines, cristaux, fantaisies d'art tie toute sorte , sont affectés à un certain nombre de numéros désignés par le sort. Le premier sorti gagna le lot le plus iniportant. C'est à trois heures que le bal masqué fera un moment trêve à ses folies bruyantes pour commencer cette loterie. Voilà, monsieur, la tombola, et voilà aussi ce qui ne va pas tarder à se passer dans la salle de l'Opéra. »»
J'avais à dessein longuement formulé ma réponse, parce que, tout en parlant à cet homme étrange, qui m'écoutait avec une attention opiniâtre , je prenais un intérêt de plus en plus vif à l'examiner. Sous ces habits en lambeaux et sales, je découvrais une taille fort bien prise , un visage et des gestes distingués. Deux grands yeuX noirs rêveurs, mais abattus et ternes, une bouche un peu décolorée, mais bien ornée, laissaient sur sa physionomie, à travers l'amaigrissement de la souffrance et de la faim, une expression caractérisée de franchise et de loyauté. Ses cheveux noifS, longs et abandonnés, tombaient sur ses épaules et lui donnaient évidemment plus d'âge qu'il n'en avait. Je me persuadai que j'avais devant moi une existence déchue , une antithèse vivante du rang social et du rang naiurel.
« Je vous remercie , monsieur, » me dit l'homme après avoir entendu; et il allait se retirer. La eu-
riosité vint se mêler à rifttérêt vague que sa vue inspirait.
« Je vijens de répondre à la demande que vous m'avez faite, monsieur; à mon tour me permettrezvous de vous adresser une question î
— Tout ce qu'il vous plaira.
— De grâce , dites-moi de quel intérêt peut vous être le renseignement que vous me demandiez tout à l'heure?... Je ne vois pas....
— Ce qu'il y a de commun entre moi et le bal de l'Opéra, n'est-ce pas, monsieur, entre la misère et les folles prodigalités? En vérité, je conçois votre étonnement. »
n s'arrêta, et sa poitrine oppressée laissa échapper un long soupir. Je redoublai d'attention.
« C'est prodigieux, monsieur, quelle source de voluptés j'ai là , dit-il en se touchant le front. Après des journées passées souvent dans les angoisses de la faim, je rentre dans ma chambre, et sur mon grabat, rappelant le passé» évoquant mes souvenirs de joie et de bonheur, en dépit du sort, je retrouve le. monde que j'ai perdu: bals, concerts, dîners, galas, amis nombreux, femmes parfumées qu'enivre le plaisir, tout m'apparait, tout vient, tout obéit à mon appel. Quand une fête est annoncée, il me suffili d'en connaître le programme. Je tiens alors le fil d'Ariane qui me conduit à travers toutes les phases. Rien ne m'échappe. Ce soir, par exemple,
je voulais assister au bal de TOpéra, et j'étais venu lire' l'affiche. Cette fête nouvelle, cette tombola^ dont j'ignorais môme le nom , car ce n'était pas de mon temps, me troublait l'esprit. A trois heures, cette nuit, la tombola serait devenue un point d'arrêt au milieu de mes évocations; vous comprenez, monsieur?... une interruption forcée dans le cours de mes rêves. Grâce à votre obligeance ^ je verrai tout le bal. »
Quelle douce et poétique folie I pensai-je, en sentant que cet homme m'intéressait vivement. J'aurais voulu lui glisser quelque argent, mais je n'en eus pas le courage, tant il s'élevait par ses ttftnières et son langage.
Je n'osai pas même céder au désir que j'éprouvai de savoir son adresse, afin de trouver l'occasion, peut-être, de lui être utile. Il s'éloigna, et je ne le revis plus ! Je m'en suis toujours voulu de ma discrétion.
Au point de vue des plaisirs de la danse mise au rang des beaux- arts, l'Opéra occupe une place éminente dans le monde, la première. II est le joyau de Paris , celui qu'on enchâsse le plus richement et qu'on est fier de montrer aux étrangers. C'est en même temps le seul de nos théâtres où des attractions ep dehors de l'art lui-même êi des éléments qui lui sont propres, du personnel, de la pompe du spectacle et du charme musical et eba*
régraphiqiie, se combinent pour captiver le public. De tout temps il a été le rendez- vous du beau nionde. Sous Tancien régime , c'était une institution si aimée, si choyée des grands, qu'on lui avait accordé des privilèges et des inmiunités excessives. Oh dérogeait même aux lois fondamentales de la morale en sa faveur» Qui ne sait, par exemple, que l'enfant encore mineure, la jeune fille échap- 'pée de la maison paternelle pour se réfugier à rDpérà dans un deç emplois du chant ou de la danse, ^ trouvait une protection assurée î Louis XVI réforma cet abus au commencement de son règne ; mais si les temps modernes n'ont point voulu placer les mœurs de l'Opéra en dehors du droit commun , ils ont certainement accepté l'émulation de patriotisme qui voulait sa grandeur, sa magnificence, sa suprématie.
Pour juger d'une époque, il faut aller à l'Opéra. C'est nu thermomètre public; sa vogue, sa physionomie vous disent si le pays s'amuse, s'il est heureux, s'il compte sur le lendemain. Quand l'équilibre social règne fen France, l'Opéra, pendant huit mois de l'année , est resplendissant ; la plupart des loges, comme cela était sous la Restauration, sont louées aux dignitaires de la cour, aux familles éminentes, à la riche fina^^ce. Du parterre ou de sa jstille d'orchestre , l'étranger qui a suivi quelques représentîitions du grand Opéra a vu
synoptiquement poser devant lui la fine fleur de nof élégances et de nos beaux, noms; quinze jours suffisent pour cette initiation dans le graiid monde à vol d'oiseau. Que de touristes se sont fait de la sorte un certain relief d*hommes répandus y très au courant des individualités de la société parisienne, et qui ne devaient leur savoir d*almanach qu'aux indiscrétions de quelques soirées d'Opéra!, ^
Dès que les temps politiques s'assopibris^erf, les locataire3 de ces loges se cèlent, ils disparaissent; rOpéra est envahi par des masses d'un public noir qui forçtie un contraste violent avec la recherche et la magnificence de la salle. L'Opéra , pendant la triste phase républicaine de 1848, offrait le même aspect que telui des bals célèbres de la présidence.
C'est à l'Opéra que se retrouvent les amis qui ont quelque secrète raison de ne jpoint se visiter buvertement pendant le*jour. L'Opéra est un port libre où l'on s'aborde sans malencontre et sans qu'il y ait de casus belli matrimonialis. Quand on arrive d'un voyage ou d'une lointaine excursion aux champs, quand on va partir, quitter Paris, on s'épargne l'ennui des visites obligatoires en se rendant à l'Opéra. Dans ces loges somptueuses et Drillamment parées de croix , de plaques , de rubans, de fleurs, circulent la chronique des salons.
LE SMBT A PARIS. 141
les bruits de la cour; là, comme à l'orchestre , c'est la nouvelle que le journal du lendemain publiers^ qui€e débite.
L^Opéra de l'ancien régime ne différait point en cek de notre Opéra. Il avait, de. plus, ses Peu-* nions célèbres du foyer des actnees, où Ton pénétrait librement avant l'arrêté de J776. Les seigneurs de la cour, les feruiiers généraux, roués et fAi|^9 se mêlaient ^ la foule des femmes^ les uns ptttç parler, les autres pour traiter d'amour. Les beauj^ esprits y venaient pour placer des mots à effet, pour se» foire une réputation; les autres pour se façonner aux manières aisées, à l'art de porter son épée et son ehapeau , pour acquérir cette science du maintien , qui ne se séparait pas de la vraie noblesse. Quelqjbies abbés, parmi ceux qui se piquaient (k faire les délices des daiftes sans der
venir la terreur des maris^ se mêlaient à ce tobu-
bohu bigarré de couleurs, empanaché, galonné, pailleté, mouobeté, diamaoté. *
Là ont brillé successivement G^rtou, qui compta riHustre Maurice de Saxe parmi ses conquêtes; Fel,^qui mangea les revenus de plusieurs prcvinees; Defresne, qui devint, par spéculation, Mme la marquise de Fleury; Sophie Arnould, dont les saillies 4}iquantes se placent à cMé de celles de Piron; Heynel, Duprat, Robbe, Mire, La-^ guerres Saint-Huberti, Guimard, Gardel, Peslin,
t42 LE SPORT A PARIS.
toutes non moins célèbres par leurs talents scéniques que par leur galanterie.
Aujourd'hui, cet historique foyer de l'Opéra n'existe pas, et, en attendant qu'il repaniisse dans la distribution de la salle définitive, U est i-emplacé par la petite salle des répétitions de la danse, par les coulis*ses, par les corridors, les recoins et lés ruches mystérieuses qui enveloppent la scène, surtout par les loges particulières affectées aux principaux sujets, les cabinets de toilette et les vestiaires où se réfugient les escadrons du chant et du ballet pour subir leurs métamorphoser.
En dépit des mesures qu'on a voulu prendre pour éclaircir la foule des visiteurs des coulisses de l'Opéra, on n'est parvenu, chose étrange ! qu'à éliminer quelques feuilletonnistes , puis des auteurs et des compositeurs. 11 n'y a pas de place pour la curiosité technique. Mais, pour peu que vous soyez homme de finance, boursier à gants jaunes, agent *de change, riche étranger, diplomate; attaché d'am- •bassade, homme du monde en crédit; pour peu que vous ayez d'influence dans les régions du pouvoir ; pour peu encore que vous sachiez vous faire un titre plus ou moins réel , dont le prétexte vous est aisément fourni par d'oWigeanles intimités ; pour peu que vous soyez quelque chose comme l'oncle d'un rat ou son protecteur, le tuteur d'une panthère ou son cornac, les portes d'entrée vous deviennent
accessibles', vcms pénétrez dans ces régions curieuses à voir, tant eDes sont fantastiques, paradis perdu, bazar, sérail, eldorado de femmes aux jupons ballonnés, au visage enluminé de rouge et de blanc, foule striée de nuances tranchées, parodies grandioses et burlesques de monarques, de grands seigneurs; péle-méle de soldats, de paysans, de dieux mythologiques et de saltimbanques; kaléidoscope où se meuvent l'or, l'argent, l'oripeau, le fer, les plumes, la verroterie ; fourmilière d'intrigues où chacun se cherche, se trouve, se perd et se recherche encore; évocation carnavalesque qui donne le cauchemar aux yeux et aux oreilles. Les coulisses de l'Opéra sont un carrefour où, pendant quelques heures, on fait halle ccmune sur la place Saint-Marc, à Venise, par un jour de mardi gras. Beaucoup d'honunes sérieux qu'on croit occupés de graves affaires , beaucoup de financiers qu'on croit aux cercles fumant et jouant au whist, beaucoup de diplomates qu'on croit courant le haut monde, à l'affût de nouvelles qui touchent aux intérêts de leur pays, sont là, le soir, réfugiés en fantaisistes au milieu du tohu-bohu des coulisses de l'Opéra.
Le foyer public est fréquemment un lieu de réunion très-récréatif. Autour de la vaste cheminée du petit salon de gauche de la grande galç-
144 LE St^OHT À PARtô.
rie en entrant s'engagent de vives et d'originales causeries. Là s'assemblent parfois en grand nombre, parfois clair-semés, de charmants conteurs, des diseurs de mots qui appartiennent à la presse parisiemie et à ce cercle de littérateurs qui vivent avec l'esprit des vivants.
Ces petits comités se tiennent généralement aux heui^es où le public sincère est en pleine eau d'harmonie, où les yeux du spectateur sérieui^ s'écarquillcnt pour mieux voir la décoration à effat que le coup de sifflet vient d'annoncer. A oe moment , les causeurs se rapprochent les uns des autres pour se communiquer ou pour &ire la nouvelle et l'opinion du jour. On y parle tour à tour de l'Opéra, de la pièce nouvelle, de danseuses, d'aventures scandaleuses, de suicides, de gains ou de pertes au jeu, de politique même, mais de cette ^itique railleuse qui rit et qui se moque , qui a une épithète bouffonne pour chaque chose et ua masque grotesque pour chaque homme. Que d'ar perçus ingénieux et uns, de foUes ^necdoitesi, de ^mots heureux ont pris naissance dans ce pelî^ sar Ion pour se répanc^e dans Paris d'aJiN»rd, p]m Ipip ensuite! Parmi les habile^ jongleurs de la craverr sation aux belles et vives allures qui se meuct ehes nous, il en est bon nombre, tant6t l'un, taqtôt r^cuitre ,, qui viennent iigurer dans le cercle : Méry, qui exoeUe à dire Tanecdote rapide et colorée;
LE SPORT A PAlilS. 245
Gozlan, la personnification de Tesprit même, qui, phis qu'un autre , trouve le mot de la situation ; Théophile Gautier, aux hardis néologismes, artiste eomme on l'était au moyen âge ; Alexandre Dumas ffls, dont la yerve est inépuisable ; Emile Augier, qui a l'esprit de Fontendlë et de Sophie Amould avec la carrare phraséologique de Molière; Delacroix, le grand peintre, vif, amusant, poète etanecdotier; Castil-Blaze , le doyen des critiques feuilletonmies de Paris , dont les adorables coups de boutoir n^épargnent pas toujours même les gens de la maison ; et tant d'autres encore dont nous n'omettons de parler qu'afin d'éviter la monotonie d'une appréciation tout élogieuse.
Nul doute que ces réunions , qui sont un plaisir à côté d'un autre plaisir , ne se reproduisent plus souvent et ne soient plus suivies dans le cours de la phase nouvelle qui s'ouvre pour l'Académie im^pénale de musique.
Dans le magnifique travail de rénovation sociale qui s'opère en France, dans ce conflit de splendeurs nationales qui reprennent leur éclat et promettent une longue union de la stabilité et de la grandeur, rOpéra songe à se faire sa large place; U reprendra son importance historique , que les autres scènes de l'Europe* ont essayé vainement d'édipser.
Le directeur, esprit iotelli^ent çt On, qui sait le
nionde à merveille , qui comprend les teâaps , les époques, leurs différences et leurs exigences, pourra mieux qu'un autre présider à l'œuvre de ti^nsfonnation que l'Opéra doit subir forcément. Ce n'est pas seulement du nombre que dépend la prospérité d'un théâtre tel que l'Opéra , c'est de la qualité du public; mais au monde magnifique, aux spectateurs de luxe, étoiles et constellations brillantes , il faut un centre de gravitation , une force quî les mette en mouvement et qui les retienne dans les mêmes limites. Cette force est aujourd'hui rendue à la société française, qui a son système et son centre éclatant.
En attendant la construction d'une salle nouvelle, monumentale et définitive, toute d'or et de marbre, suprême effort de l'art, resplendissante des chefsd'œuvre de la peinture et de la statuaire, d'une salle qui, nipus l'espérons, ne rappellera aucune des traditions architectoniques de la Grèce et de Rome, œuvre originale , française , moderne, actuelle, merveilleusement appropriée à sa destination , l'Opéra, pour se mettre vite au niveau de ses représentations impériales, a demandé une magnificence provisoire au renouvellement de son ornementation et de ses peintures intérieures. Les travaux entrepris par M. Rûhaut à la faveur d'une première allocation, peut-être un peu trop restreinte , n'avaient obtenu que des eflets d'une extrême sobriété, quoique
charmants de goût et de recherche. Il a fallu renchérir sur ces travaux , prodiguer les merveilles d'une décoration splendide. Des sommes supplémentaires ont été mises à la disposition de M. Visconti, qui, tout en respectant les lignes principales du plan de H. Rohaut, est venu, à l'aide de la marge financière qui lui était faite, élargir, développer fiistueusement ses idées.
. La salle inaugurée le 12 septembre 1853 est aujourd'hui la plus somptueuse qu'il y ait en Europe. Viennent maintenant ces chambrées flamboyantes de bqugies et de gaz, fleuries et embaumées, étincelantes de gemmes, de soie, de velours et de dentelles, parées d'uniformes et d'habits brodés « de femmes aux regards prismatiques et aux bras enroulés de bracelets, devant lesqueUes le théâtre déploie ses magiques perspectives, ses chanteurs, ses comparses, toutes les magnificences de sa mise en scène; et TOpéra réalisera pour tous les assistants des merveilles que ne conçoivent pas toujours les imaginations les plus poétiques.
Le plafond de cette salle est d'un ton bleu clair, étoile d'argent. Quatre aigles de dimensions colossales ouvrent leurs ailes d'or dans les pendentifs des archivoltes. Des trophées d'instruments de musique , groupés avec bonheur et d'une exécution parfaite, meublent le vide des galeries.
I4ê LS tfOM A PAR».
Chaque endroit Imssé en Mamc a re^ iiiLlÎBQscarom, on bas-relief, nn rincesn, une fteor, vm arabesque ; le blanc et For ont été jetés à proft^ sion dans cette salle, à ce point que des esprits critiques et préoccupés des lois sévères du goût elas8k[ue se sont récriés sur > la monotonie de ce pwcédé d*art; puis, exagérant leur impression.» ils en ont comparé Feffet général à celui que produirait une pièce d'or plaquée sur une pièce d'argait.
xxxtx.
La gymnastique,
D est un art aimé des Parisiens ^ qui ne fitif pas précisémeiA par^e du sport , mais qui est comme le préambule et le complément de tous les exercices dont il se compose. La gymnastique > depuis plusieurs années , marque et prospère à^Paris, où elle compte de bons et nombreux état>lis3eraents ; c'est à ce rudiment du sport que s'arrête trop souvent le Parisien : à notre avis, la gymnastique n'est bonne que pour prédisposer le corps aux applications variées du sport définies dans leur but.
Le gymnase civil orthosomatique , fondé rue Jean -Goujon par le colonel Ainoros, est le premier qui ait mérité l'attention sérieuse du public.
LE SFOm A PAMS. 249
La méthode j^norogieûiie oblist ies faonnetirs d'un prix de FInstitut. Sèn succès ftit considérable aw début. A la yérité die promettait beaucoup mni adeptes : force, fermeté, résistance, courage, agilité, vélocité, adresse, énergie, régularité, sagesse^ constance, héroïsme, grâce, santé, beauté, bonté.... et toutes ces promesses du programme n'étaient pas vaines.
Ce gymnase est aujourd'hui pljicé sous la directifà d'un homme aqj|.* façons accorles , trèshabilé dant son art, et dont, l'enseignement est aimé, un de cM^honunes que les Anglais appellent un gentleman.
Tout récemment, la gymnastique parisienne a pris un nouvel essor, grâce à la création de l'établissement de M. Triât, avenue cle Moiilaigne, presque sous les grahds arbres des Champs -ÉlyséeSi M. Triât a étudié l'Angleterre, il Pa vue attentivemenf; puis, inspiré par son génie, poussé par son incroyable aptitude pour les exercices qui développent les forces et l'élasticité du corps, il s'est dit qu'il dépasserait, au profit de Paris, toutes les institutions de ce genre qui se rencontrent à l'étranger : cette promesse, il l'a accomplie en élevant un monument qui est la réalisation de la belle et poétique idée que l'antiquité se faisait du gymnase.
Dans son aspect matériel , cet établissement est une des plus intéressantes curiosités» qu'offre la
yaste enceinte du quartier des Champs-Elysées , si riche en constructions d'art et de goût. C'est une basUique élevée et profonde, autour de laquelle régnent trois rangs d'élégantes galeries en partie réservées aux spectateurs; mais, ce qui frappe tout d'abord, c'est la profusion des cordages, des poiUi'^s, des mâts, des anneaux, des échelles qui emplissent l'intérieur, se croisent, tombent de la voûte, s'élancent en fusées, se dessinent en arceaux, en trèfles, en guipures, qp. rosaces; c'est une décoration fantastique où le sentiment de l'art le plus pur n'a rien à reprendre, et quj ne se compose que des indispensables auxiliaires des exercices de la gymnastique.
Quand on a vu l'armée des audacieux élèyes de H. Triât s'élancer aux mâts à son commandement, se suspendre aux cordes qui nagent dans l'espace, marcher à la voûte sur des lignes aux inflexions multiples, sauter, franchir d'un bond des obstacles qui effrayent, puis, après la lutte et les audaces aériennes des tremplins, se jouer avec la masse des haltères et des barres de fer, courir en se repliant sur soi-même, danser comme le gladiateur de Rome, on comprend que le corps ainsi façonné, tordu, rompu, assoupli, fortifié, se trouve admirablement préparé pour les applications variées de la vie du sport.
Les clubs.
* Le club des Échecs.
Paris a élé longtemps en possession d'une gloire sans rivale dans l'art de jouer aux échecs. Sa supériorité sur les autres capitales de l'Europe était écrasante , grâce aux hommes extraordinaires qui , pendant un intervalle de quatre-vingt-dix ans, ont tenu successivement le sceptre que nul n'osait leur disputer.
Tout le monde connaît le nom de Philidor, cet homme qui fut doué d'une aptitude si merveilleuse pour la musique et pour les combinaisons de l'échiquier. H pouvait jouer sans voir trois parties simultanément avec trois adversaires différents. Philidor est la grande figure des annales de l'échiquier.
On lit à ce sujet, dans un opuscule anglais intitulé Chess London printed for Robinson : « Hier , au club des Échecs, rue Saint-James, M. Philidor a fait une de ces étonnantes parties pour lesquelles il a tant de réputation. Il a joué à la fois trois parties différentes en tournant le dos aux échiquiers. Ses adversaires étaient M. le comte de Bruth,
M. Bowdler, les deux plus forts joueurs de Londres, et M. Mazères. Il gagna M. le comte de Brulh en une heure vingt minutes, et M.- Mazères en deux heures; au bout de sept quarts d'heure, Tavanlage était égal entre M. Philidor et M. Bowdler.
« L'autre partie fut faute avec le comte de Bruth, M. Jemnings et M.... Ësq.... Il rendit un pion à ce dernier et le laissa commencer. Le comte et Philidor furent à partie égale, les detrx autres perdirent.
<t Mnlidor joue «vee sue exactitude admirable, et souvent corrige les fautes de ceux tpài ont l'échiquier devant eux. »
A partir de l'époque où commença la réf^utation de cet homme dont les tours de force intellectuels éclipsent tous ceux de Pic de la Mii^andotei jusqu'en 1840, la prééminence de Paris aux échecs se soutint, grâce à des illustrations nombreuses et brillantes. Chose étonnante, non - seulement les graves encyclopédistes, mais les beaux' esprits de la fin du xvui*" siècle jouaient aux échecs avec distinction : témoins J. J. Rousseau et Marmontel. Mais beaucoup des hommes célèbres de la Révolutiœi, notamment Danton et Barrère, y jouaient également bien. Mirabeau et son secrétaire, M. Duperray ^ étaient de seconde force. Robespierre aimait ce jeu, mais s'en acquittait fort mal. Son grand plaisir, en se rendant assidûment dans les cafés où il y avait aca*
LS âPOlit A PARIS. i8S
demie ea peritianence , semblait être d'assister aux édiecs au roi qui se formulaient par : « Échec au tyran, » selon les nécessités du temps.
Entre cent autres, le chevalier de Bameville s'est fiûl une place à part parmi tous les joueurs célèbres ck Paris : d'abord au café de la Régence, où il allait 86 mesurer avec Philidor et J. J. Rousseau , en 1768; en 93, avec Louvet de Couvray, au café Corazza, dans le Palais-Royal , ou avec M. de Robespierre, au café de la Terrasse des Feuillants, dans le jardin des Tuileries ; enfin , en 1 840 , à soixantequinze ans d'intervalle, au club des Échecs, rue de Ménars, où il eut successivement pour adversaires MM. Boncourt, Deschapelles, de Jouy, Saint-Amand, Devinck, le membre actuel du Corps législatif, et mime le grand Labourdonnais.
« Rien n'était Trais et rose, dit Méry quelque part, comme la figure de ce vieillard dont Tàge fabuleux gardait son nfystère , et dont l'acte de naissance avait été heureusement incendié dans un car- Ion d'état civil. Au coup de midi , il entrait au club a^c l'exactitude d'une aiguille de Bréguet : un sourire iUusniiiait les joues enfantines du vieillard; ses dc%8 Irifidonnaient de plaisir en dispersant les ^ l»Î0B6 et les pièces. Sa vie électrique ranimait ce oorps et relevait cette télé sur laquelle cinquimle ans d'orages avaient passé. De minute en minute , le salon se peuplait d'amateurs, et tous regardaient
avec altendrissement ce contemporain de Philîdor, ce vainqueur de J. J. Rousseau et de Robespierre, ce Mathusalem de Féchiquier, toujours jeune, toujours dispos, toujours alerte dans la mêlée des soldats d'ivoire, toujours prêt à l'attaque et à la défense, toujours retrouvant ses forces de la veille pour les combats du lendemain. On aurait dit que la mort, passant dans la rue de Ménars et regardant aux vitres du club, disait : « Il serait vraiment « trop cruel d'emporter cet homme si heureux de « son plaisir quotidien ! Allons frapper ailleurs. »
« Un jour midi sonna à la pendule du club , et le chevalier de Barneville ne parut pas. « Il doit être « mort, dit M. Sasias. — Impossible! » répondit Labourdonnais , «« il a oublié de se réveiller. »» De Barneville ne se réveilla plus , mais il n'était pas mort, et tout le club , en assistant à ses funérailles*, était persuadé que M. de Labourdonnais avait raison. «
De même que Philidor, M. de Labourdonnais ne connut point de rival. 11 serait difficile, ainsi que l'on a tenté de le faire, de prononcer rigoureusement entre ces deux illustrations, parce que la pensée, la mémoire, la puissance de combinaison ne se mesurent pas au dynamomètre comme les forces matérielles; mais, à ce sujet, nous ne pou» vous nous dispenser de recueillir ici quelques lignes écrites encore par M. Méry, à une époque peu éloî-
^ée de nous, où celle controverse avait éveillé rintérêt du public.
C'était à la suite d'une assertion que M. Méry lui-même avait publiée en faveur de Labourdonnais : « Lorsque j'ai avancé que Labourdonnais de 1838 aurait fait avantage du pion et du trait à Phîlidor de 1770, je n'ai rien dit qui puisse porter atteinte à la grande renommée de Philidor; j'ai voulu tenir compte des progrès de la science, car, depuis cinquante ans, le jeu a marché, grâce aux débuts de parties, aux gamhits découverts et à de nouvelles combinaisons de slralégie d'échiquier; à tel point que si Palamède, l'invenleur présumé du .jeu, revenait aujourd'hui au monde, il ne reconnaîtrait plus les marches de ses soldais d'Ilium, entre quatre horizons de bois. » L'art est souvent stationnaire, mais la science avance toujours; le jeu d'échecs est une science. A cela l'on peut me faire une objection très-grave en apparence, en me citant les trois parties d'échecs jouées flmultanément par Philidor, tour de force inouï et qui efface tous les prodiges de l'intelligence humaine. Je m'incline comme tous les amateurs des jeux de haute combinaison devant ce travail surnaturel, et j'avoue que Labourdonnais n'a jamais pu jouer que deux parties sans voir l'échiquier. Même, j'irai plus loin , je citerai un entretien qui est tout à l'avantage de Philidor : c'était le 30 mars 1838; de La-
t56 LE St>ORT A >AftlS.
bourdonnais venait de jouer .deux parties, le lias tourné h l'échiquier, dans la salle de noire club de la rue de Ménars : ce miracle s^étail accompli en deux heures , el la foule demeurait stupéfaite d'admiration; de Labourdonuais sortit du club pour prendre Fair, et je sortis avec lui. , -
« Donnez-moi votre bras,, me dit-il; j'ai la tête . pleine de vertiges.
— Voilà, lui dis-je , un miracle qu'il ne feuidrait pas répéter trop souvent ; il y a de quoi gagner une congestion cérébrale.
— Bah ! me dit-il , l'apoplexie est le coup de canoB du bourgeois : ce n'est pas là ce que je crains.... Mais je sens que mon cerceau est ébranlé coms^ si j'allais perdre ma raison.... Voilà où est le péril.... Au reste, il faut bien faire quelque chose dans l'intérêt du cercle. 11 y avait ce soir beaucoup d'étrangers, beaucoup d'Anglais surtout.... On m parlera dans les clubs de Londres, et nous verrons ce qu'en dif^ le Belfs life.
— Il dira ce que tout le monde dit, interrompisje ; que la chose est incn)jTd)le même pour ceux qui la voient , et depuis j'ai vainement, cherché dans l'histoire
Un prodige pareil, même aux jours fabuleux, ' Où l'Abie invenla ses niille contes bleus. »
De Ls^ourdoanais s'arrêta sur le Irotfôlr de la
LE SPORT A PARIS. â57
rue Richelieu, et me dit à voix basse et avec tristesse : « Vous vous étonnez de ces deux parties , n'est-ce pas?
— Gela me confond, répondis -je; comment!
vous vous placez dans un angle de la salle', vous ne regardez que le mur, ou, pour mieux dire, vous ne regardez rien,.voys appuyez voire front sur vos mains; derrière vous, on joue deux parties d'échecs contre vous; les pièces se croisent, se mêlent, se confondent, se brouillent à dérouter tous les yeux ouverts qui les regardent ,, et vous ,
. après deux heures de cet exercice foudroyant, vous continuez à voir très-clair dans cette double mêlée inestricable , et vous gagnez vos deux adversaires sans avoir égaré un pion! Jamais on n'a rien vu de pareil! Cela fait honneur à l'homme.
— Eh bien! ine dit Labourdonnais , vous saurez ^e je ne suis pas content , parce que Philidor a fait trois de ces parties , et je sens que je ne pourrais jamais en faire que deux. Pendant qu'on s'étonne de ce que je viens de faire, je m'étonne moi seul de ce que Philidor a fait. ^
Ainsi, même de son aveu, de Labourdonnais est resté inférieur à Philidor dans les prodiges de ces parties jouées à l'aveugle ; mais cet hicompréhensible tour de force est indépendant du fond du jeu et des progrès qu'il a faits. Il ne diminue pas l'avantage que Labourdonnais aurait pu faire en 1838 au plus
fort joueur de 1770 , si le passé pouvait se rencontrer avec le présent dans le champ clos de l'échiquier. En résumé, ces deux hommes de génie ont des droits égaux ^ notre adiriiration ; Tun aurait, sans contredit, été Taulrfe à la date dû l'autre a vécu.
Nous devons ajouter qua depuis Labourdonnais d'autres joueurs, qui n'onl même pas été mis à son rang par l'opinion , sont égaleiflent parvetius à renouveler ce prodige de deux parties similltanées jouées sanç voir l'échiquier. M. Harrwith et M. Kièseritzky, qui vient de mourir à Paris , étaient de ce. nombre. •
Toujours est -il que Labourdonnais, de même que Kiilidor, a constamment battu ses adversaires, soit qu'il les prit dans les rangs de ses compatriotes , soit qu'ils vinssent à lui des clubs de Londres, de Beriin ou de Vienne.
A la faveur de cette renommée européenne , le club de la rue de Ménars était devenu célèbre. C'était le but exclusif d'un pMcrinage à Paris , qu'entreprenaient bon nombre d'étrangers. Ils voulaient voir Labourdonnais, qui en était le soutien et la providence , se mesurer avec lui à l'aide , bien entendu , d'un avantage quelconque qu'il leur faisait , enfin solltciter des conseils et des leçons que leur accordait volontiers son obligeance toujours hospitalière et charmante.
Cette disposition bienveillante chez M. de Labourdonnais servait les intérêts duelab. Comme les joueurs d'une force déjà remarquable pouvaient seuls aspirer à se perfectionner en jouant avep le grand maître , il y avait au club des hommes chargés de l'examen préalable du candidat. Cet examen consistait en une ou plusieurs parties dont on rendait compte à M. de Labourdonnais. Je me rappellerai toujours la formule dont se servit le suppléant de M. le secrétaire du elub pour caractériser la force d'un de mes amis, un Russe, qui se croyait un grand talent aux échecs, et qui, de Moscou, était venu tout exprès à Paris dans le but de se perfectionner : « Monsieur, dit l'examinateur, ne voit pas le second coup. » Or, il est bon que le lecteur sache que, pour prétendre à l'honneur de faire la partie avec le maître , il fallait être en état de prévoir le troisième coup. Labourdonnais j. lui, voyait distinctement jusqu'au sixième, il avait coutume de dire que c'était là le secret de sa supériorité.
La puissante pénétration de sa vue intellectuelle ne fut pas uniquement l'œuvre de la nature; elle se perfectionna par l'étude. En 1827, sa réputation à Paris était déjà fort répandue. Il se rendit en Angleterre pour se mesurer avec le champion favori des clubs de Londres, Macdonald, et fut battu. Ses amis lui dirent ^que sa défaite provenait évidemment de
£60 LE SPOKT A PARIS.
ce qu'il n'avait pas étudié les livres spéciaux, tandis que son adversaire avait consacré beaucoup d'années à méditer les œuvres des grands joueurs. Labourdonnais apprécia la valeur de ce conseil, revint en France et se mit à lire. Il ouvrit, entre autres ouvrages, le Traité des Échecs de Philidor, « cet objet d'amusement sérieux, dit l'auteur, dans lequel je me suis fait quelque réputation, et qui présente au génie, à chaque instant, un problème à résoudre , ne laissant pas même aux esprits ordinaires le mérite d'en soupçonner la profondeur et l'étendue. >»
En 1828, un an après sa défaite, Labourdonnais retournait à Londres, reprenait place à Téchiquier, vis-à-vis de Macdonald, et le battait complètement. En 1829, il entreprenait un nouveau voyage et obtenait le même succès. Depuis cette époque, et jusqu'à la fin de ses jours , il fi( autour de lui un cercle qui l'isolait dans la grande famille contemporaine des joueurs d'échecs. Il battit tous, ses adversaires , tous les membres des clubs de Londres, de Berlin, de Pélersbourg, etc.
Avant que sa gloire fût dans son lumineux épanouissement, Paris comptait une autre grande illustration, M. Deschapelles, qui tenait la tète dans les cercles spéciaux de la capitale. Le jour où Deschapeiles s'aperçut que Labourdonnais jouait à but avec lui, il comprit que l'astre n'avait pas encore atteint
sa latitude la plus élevée, et se retira des régions où il se voyait menacé d'être éclipsé. « Je vous abandonne le sceptre, dit-il à Labourdonnais ; mieux que moi vous soutiendrez l'honneur de l'échiquier français. » Et il tint à sa réjsolution. Il se fit joueur de whist. Mais M. de Labourdonnais ne tarda pas à voir paraître un rival redoutable parmi nos compatriotes. Ce fut M. de Saint-Amand, dont la réputation grandit et se répandit très-vite. Cependant il lui resta supérieur, et lui fit toujours avantage du pion et du trait. Leurs luttes excitaient le plus vif intérêt, et contribuaient à donner un attrait de vogue au club de la rue de Ménars.
Cet éclat se soutint quelque temps encore après la mort du grand maître, dont l'héritage avait passé aux mains de M. de Saint-Amand. Celui-ci s'était fait un nom au niveau de toutes les célébrités des clubs étrangers dépassées par Labourdonnais, et la première épreuve solennelle dans laquelle il eut à figurer en qualité de champion français fut un heureux début et tout, à sa gloire. M. Staunton de Londres le défia. M. de Saint-Amand se rendit en Angleterre pour se mesurer avec lui, et gagna trois parties sur cinq, dont se composait leur match. Cette victoire fit grand bruit. M. de Saint-Amand , de retour en France, rendit compte du tournoi dans le Palamède, revue spéciale des échecs, qu'avait fondée M. de Labourdonnais, et qu'il dirigeait
alors. Il le fil en termes qui éveillèrent les susceptibilités d'atnour-propre de son adversaire. 11 s'ensuivit un nouveau défi de la part de M. Slaunton, mais plus considérable que le premier. M. de Saint-Âmand accepta sous condition que cette fois il serait dispensé de faire le voyage de Londres. « Je vous ai battu à Londres, écrivait-il à son adversaire; à vous de venir à Paris. » Le match consis* tait en vingt et une parties. Pour être vainqueur, il fallait en gagner onze. On devait jouer une partie par jour, et quatre par semaine. La durée de chaque partie ne pouvait être de moins de trois heures ni de plus de quatorze.
C'est là ce match fameux dont on paria tant pendant qu'il se poursuivait, et dont on parla plus encore quand il fut fini , grâce à la publicité formidable que lui donnèrent les Anglais , si silen-^ cieux du vivant de M. de Labourdonnais. M. Staunton avait mis le temps à profit pour l'étude et la méditation. M. de Saint-Amand, joueur chevaleresque, brillant et vif, attendait beaucoup de sa lucidité d'improvisation. Par un étrange caprice du sort, M. de Saint-Amand joua les sept premières parties sans en gagner une seule. Ce résultat fut un sujet d'excessif étonnement. La galerie pouvait à peine y croire. L'attitude du cercle était consternée. Les partisans de M. de Saint-Amand, attribuant cettç défaite consécufive à quelque fâcheuse
prédisposition morale, lui conseillaieut de renoncer au match , d'abandonner cette li^tle pour le moment, sauf à la reprendre plus tard. Mais M. de Saint- Amand montr<^ autant de sang^'roid en présence de la mauvaise fortune qu'il avait fait voir de confiance dans Tattaiiiiie. 11 fut supprbe dans son calme, au dire de tous les assistants, {join de se laisser troubler 1 esprit par I4 contusion de ses amis, il se rasséréiia, réfléchit, et gagna trois parties de suite. La onzième échut à M. Staunton, et sur les dix autres qui restaient à jouer, quatre furent remises, t^ois gagnées par lui et trois par son adversaire. La supériorité du jeu de M. de Saint- Amand, pendant la seconde main du match, avait été constatée malgré sa défaite, et les deux champions, — M. de Saint- Amand poussé par ses amis, — engagèrent par correspondance, un troisième match qui devait clore le débat en fixant l'opinion sur leur force respective. M. Staunton repartit pour l'Angleterre , et les lettres commencèrent à s'échanger entre Paris et Londres; mais bientôt la mésinteUigence éclata, la courtoisie lit défaut entre les adversaires , et le match fut brusquement interrompu et sans repris^.
C'est vers cette époque que le club de la rue de Ménars subit une péripétie de fortune. M. de Saint- Amand se refroidit pour les échecs. 11 apporta moins d'assiduité dans la rédaction du Palamède^
dont son élégance et sa facilité de style avaient fait un recueil estimé et très-lu. Enfin, lorsque la révolution de février fit explosion, chose inouïe, l'on vit M. de Saint-Amand devenir homme politique, et, soulevé parle vent révolutionnaire, se laisser porter aux Tuileries en qualité de gouverneur du Palais , roquant ainsi avec le roi Louis-Philippe.
Cet événement tonfisqua complètement M. de Saint-Amand au préjudice des échecs. Pendant deux années , il ne fut plus question du célèbre héritier de Labourdonnais. Le club ferma ses portes, le Palamède cessa de paraître. Ce '^ fut une calamité partielle au milieu d\ine calamité générale.
La prospérité momentanée du club avait tenu dans l'ombre l'historique et très-illustre café de la Régence, à qui la disparition de ce rival rendit toute son importance originelle. Il ne tarda pa&.à reprendre son ancien rang. La fondation du café de la Régence date, à Paris, de 1718. Il était contemporain du café Procope , dont il éclipsait la vogue. Ce fut là que se firent, en 1749, les premières publications du traité des échecs par Philidor. On causait , on controversait à Procope , mais on venait jouer aux échecs au café de la Régence , qui depuis cent cinquante ans bientôt s'est maintenu en possession de cette spécialité. Plus heureux que les rois de France , les rois de ses échiquiers n'ont pas cessé , môme au milieu de nos plus mauvais jours révolu-
tionnaires , d'avoir leurs partisans , leur cortège et leur cour. A tous ceux qui étaient restés ses fidèles habitués vinrent se joindre les membres du club de la rue de Ménars. Seulement , pour se conformer au goût et aux tendances de notre époque , qui aime l'homogénéité des cercles, le café de la Régence se hâta de constituer le sien, qui se composa de la plupart des noms que la grande réputation de Labonrdonnais avait ralliés ailleurs.
Les travaux de démolition qui ont été la conséquence de l'achèvement du palais des Tuileries ont bousculé l'historique établissement du café de la Régence. Il est venu rue Richelieu n* 21, où, par un étrange bonheur, il a pu trouver à s'installer dans un hôtel qui est l'un des plus rares spécimens de l'art architectural du xvui* siècle.
Mais le café de la Régence a repris dans ce nouveau local son caractère originel en se séparant du Cercle des Échecs, qui de son côté s'est établi sous le nom de Cercle de Philidor au Palais-Royal , audessus du café de Lyon *.
1 . On devient membre permanent du cercle des échecs en payant un abonnement annuel de 100 fr., qui part du 1" janvier. Lorsqu'il y a moins de six mois à courir, on paye proportionnellement, mais on s'engage pour l'année suivante.
Les membres temporaires sont ceux qui n'ont pas leur domicile à Paris, et qui ne payent l'abonnement qu'une partie de l'année. Il est fixé pour eux à 12 francs par mois.
Les membres permanents nomment entre eux une commission.
Parmi les membres actuels du cercle, au nombre de soixante-dix , il y a des noms connus en dehors de la spécialité (}&ns laquelle ils excellent : H^. le comte de Pontalba, le baron Charles Rowley, le b^ron de Berkheim et le comte de Vaufreland, par exemple.
La cominission du cercle se compose de MM. le duc de Caraman , président ; Devinck , membre du Corps législatif ; le général dje Varaigne , yiçe-présldenl; Cr^mpel, secrétaire-général; Sasias, Delondres, Ouizille, Carlini , Pujol, commissaires.
Les réunions du o^fé de la Régence ont une physionomie caractéristique qui ne s'est guère modifiée depuis les beaux jours du xvnr siècle.
Ils ballottent les présentatens, admettent au scrutin secret, à quatre boules blanches contre une noire.
Jls jouissent du droit d'inviter au cercle un étranger pendant huit jours, sous leur responsabilité.
Ils font les honneurs du cercle sur l'invitation spéciale de la commission.
Les présentations sont signées par deux membres permanents, et affichées pendant huit jours.
La commission accorde , sur la demande des membres , une carte d'entrée pour une durée de huit jours.
Le cercle admet les divers jeux dits de commerce, à Vexclusionde tous jeux de hasard, tels que le baccarat et le lansquenet. Le but dans lequel il est formé étant de faciliter le développement du jeu des échecs, qui réclame spécialement le silence, toute conversation suivie à haute voix, qui serait de nature à troubler l'ordre, est interdite, et devra cesser sur la simple invitation d'un membre de la commission.
LE SPORT A PAlilS. 267
Le monde change , mais non pas les joueurs d'écliecs.
Vous souvenez-vous de ce passage où je ne sais plus quel auteur, du xvni* siècle, amène son héros au café de la Régence ? C'est un jeune homme ; à peine entré, il trouve occasion de parler de ses préoccupations de cœur, et il le fait avec l'indiscrète vivacité d'un arnoureux de sa trempe. Un certain joueur, dont la partie était plus que compromise, la perd, et rien de plus tiaturel selon lui que d'attribuer ses fautes aux soupirs du chevalier. « Maudits soient les amoureux! s'écrie-t-il. — Comment , monsieur? Je lie comprends pas, — Vous ne comprenez pas? Eh bien! regardez un échec à la découverte, — Qu'a de commun cet échec...? — Comment, ce jju'il a de commun? 11 y a une heure que vous tournez autour de moi ; et ma chère Sophie par- ci, et ma jolie cousine par^ là. Moi, j'entends vos fadaises, et je fais des fautes d'écolier. Monsieur, quand on est amoureux , on ne vient pas au café de la Régence. »
Soyez persuadé que si de nos jours quelque nouvel amoureux tombait par aventure au café de la Régence et qu'il y fût aussi peu sobre de paroles d'amour, l'adversaire vaincu au moment de ses bruyantes expansions de cœur ne manquerait pas de le rendre responsable de sa défaite; mais les amoureux de notre temps sont mieux avisés.
i08 LE SPORT A PARIS.
A la Régence, un bon mot, une figure épanouie, la lecture d'un article du Palamède , ancien journal spécial des échecs, un bonjour, une. poignée de main, l'offre d'une prise de tabac au spectateur encore inaperçu , la consultation de l'horloge , la sollicitude pour son manteau , son chapeau, sa canne, son parapluie, l'impatience sur une fin de partie, la main caressant le menton, le regard planant sur la galerie, le balancement, le roulis sur soi-même, la parole vive, précipitée, caustique, sont autant d'indices d'une belle position, d'une victoire assurée.
Le corps incliné, le regard fixement attaché sur l'échiquier, la figure écarlate , le coude appuyé sur la traverse ou sur le mouchoir, les mains serrant convulsivement la tablg de marbre, les pièces roulant machinalement entre les doigts, l'interpellation aux membres de la galerie , l'oscillation de la tête, le tremblement des pieds, le pianotement des doigts , le martellement des pièces , l'échec au roi prononcé avec une espèce de fureur, présagent une défaite prochaine. Dirai-je encore que chaque partie perdue devait être nécessairement gagnée , que la plus belle position appartenait au vaincu , que la supériorité de ses combinaisons devait lui as surer le succès , qu'il n'a pas été battu , qu'il a laissé échapper la victoire en commettant une erreur, une de ces fautes dont on ne peut accuser
LE SPOKT A PAKIS. 269
que la faiblesse humaine? comme si Ton perdait une partie d*échecs autrement que par une faute !
Ainsi, la Régence, où se trouvent des gens du grand monde , des illustrations de la magistrature , de la science , de la vie littéraire et artistique , est un champ ouvert à l'observation , mais d'un ordi^e élevé. Sous ce rapport, ses réunions habituelles sont fort récréatives. Elles ont un attrait irrésistible pour les esprits sérieux et méditatifs. Les étrangers célèbres figurent fréquemment parmi les combattants. Indépendamment de M. de Saint-Amand , qui occupe l'une des positions les plus élevées, Paris compte un choix de joueurs remarquables : en premier lieu M. le docteur Laroche de Bayonne, qui passe aujourd'hui pour le champion français par excellence, puis MM. Sais, Lécrivain, Devinck, Benoît, Campel, Pujol, etc. C'est maintenant à Paris le ,seul temple ouvert au culte des échecs. On voit bien des échiquiers ailleurs , mais le café de la Régence seul peut donner le droit à l'amateur de s'appeler joueur d'échecs. Hors de cette enceinte, a-t-on dit, on joue avec des échecs, mais on ne joue pas aux échecs.
Le café Desmares , rue du Bac , peut cependant revendiquer avec justice une place honorable ; mais à Paris il est adnus qu'un nom ne saurait devenir célèbre, si préalablement il ne s'est fait enregistrer parmi les habitués de la Régence.
Avant de se produire au milieu de son monde, il est, cela se conçoit aisément, certaines notions techniques et rudimentaires qu'il faut préalablement posséder de toute rigueur : connaître les pièces , les places et les règles générales ; être au fait de la première et de la* deuxième manière de jouer; de la manière de jouer quand on fait l'avantage d'un pion, ou quand on donne pion et trait, ou enfin quand on fait l'avantage du cavalier; savoir qu'on ne doit jamais jouer un coup sans but, à moins d'y être forcé par la nécessité; éviter la faute qu'on appelle vulgairement en espagnol lo cegera; ne pas jouer vite, quoiqu'on ait un beau coup à faire, mais regarder toujours s'il n'y en a pas un qui soit préférable ; faire des échanges quand on A l'avantage, et ne jamais abandonner l'attaque pour gagner un pion lorsqu^on a un avantage au moyen duquel on pourrait gagner la* partie. Il importe de se rappeler que les deux pions qui sont du côté où le roi a été placé ne doivent être joués qu'en cas d'absolue nécessité; car souvent la partie se perd parce que le pion de la tour ou du cavalier, avancé d'un pas, laisse le passage libre au roi de l'adversaire.
Il existe entre les pièces trois sortes de rapports fondés sur leurs mouvements : rapport de similitude, rapport de différence et rapport mixte. De là trois sortes de méthodes pour déterminer leur va-
LE SPORT A PARIS. 27i
leur. La méthode arithmétique s'applique ailx pièces de même riattire, la méthode de comjparaison aux pièces de nature différente , et enfin les deux méthodes aux pièces dont le rapport est mixte.
Les pièces de tnôme nature sont le fou, la tour et là dame ; elles composent la masse des foriees qui agissent en l'gne droite, soit carrément, soit diàgonaletnent. L'expression non pas rigoureusement exacte, mais suffisamment exacte, est: 3^, ô ^ et 10. Ces bases une fois admises, oii arrive, par une voie mathématique, aux résultats suivants, consacrés, du reste, par la pratique du jeu et par l'assentiment des grands maîtres :
V Deux tours ont sur la dtîtne ilri avantage ,=1 ; rfeste à chercher dans quel cas cet avantagé p«ut être représenté par uh pion ;
2*» La dame a sur le fou et la tour un avantage,=:l ;
3** Deux fous ont sur la tour un avantage , = H ;
4*» Par conséquent-, la dame tx la tour ont sur deux tours et un fou un avantage ^ = l ; de même que la dame et le fou sur les deux fous et une tour*.
On trouve dans Lolli et dnns Philidor des observations détachées sur la force iJes pièces. Philidor, et avec lui l'école française , préfère trois pions à une petite pièce. Lolli, PieUro Carrera, et avec eux
I. Voy. le traité de M. de Oppen sur la Valeur d'échange des yièces (journal des Echecs de Berlin, 1M7).
l'école italienne, préfèrent une pièce à trois pions. Stâmma dit que le cavalier est plus utile au commencement et le fou à la fîn des parties. Labourdonnais recommande , comme un précepte précieux, d*enlever au plus vite à l'adversaire la pièce favorite qu'il manie avec le plus de dextérité et de tactique.
Les échecs ont aussi leur histoire , leurs chroniques et leurs traditions.
Quelques-uns font remonter Thivention de ce jeu à Palamède. D'après d'autres autorités, nous devrions les échecs aux Persans. Il est très-vrai que de temps immémorial ce jeu fut connu des Orientaux et très-aimé par eux. Les sages, les derviches et les vieux vizirs tiraient de la démonstration des échecs une foule de préceptes allégoriques à l'usage des jeunes princes héritiers du trône. Grâce à la marche des pions et des principales pièces dans ses rapports avec celle du roi , ils leur montraient, avec cette naïveté qui nous feit aujourd'hui sourire , qu'un souverain n'est puissant que par l'ordre et par l'amour de son peuple; qu'alors les sujets font des sacrifices pour la conservation du monarque, que le plus petit, bien mis à sa place, devient souvent le protecteur de son maître, tandis que sa perte détruit la dernière lueur d'espérance du. roi. Des combattants sans grades parviennent à s'élever par leurs services, et
parcourent alors triomphants le chatnp de ba-
taille. Les affabulations étaient à l'infini.
Tout le monde connaît rhistoriette recueillie par Fisher, ^ns son poème sur l'invention du jeu d'échecs. Behub, voulant récompenser les services du sageNassir, auquel il était redevable non-seulement de l'amour .de ses peuples , mais de son initiation à la science des échecs, l'autorisa, dans l'emportement de son bonheur, à lui demander tout ce qu'il voudrait : * Parle , je ne ie refuserai rien. »
Le sage se prosterna humblement aux pieds du roi. Mon souverain, pensa-t-il, doit être non-seulement bon , mais prudent ; je veux qu'il apprenne à compter. « Maître , dit-il , tu sais que mon échiquier a soixante-quatre cases; si tu crois que je mérite une récompense, daigne donner l'ordre à ton garde magasin de mettre sur la première Ccise un grain de froment, deux sur la seconde, quatre sur la troisième , et ainsi de suite ^ en doublant toujours le nombre de grains à chaque case. »» La figure de Behub s'obscijrcit subitement. « N'cs-tu donc plus, s'écrie -t-il, le s^e Nassir? A quoi bon cette demande puérile? Demande une chose qui soit digne de ton souverain et de toi. — Ton serviteur est satisfait de cela, daigne le lui accorder. — Soit! conlente-toi de peu, puisque tu ne
peux rien comprendre de grand! » réplique Behub 135 r
avec humeur; et il donne des ordres en conséquence.
Cependant le garde-magasin revient bientôt d'un air embarrassé. « Eh bien ! lui dit le roi , as-tu déjà compté ses grains à cet homme? — Sire , ce compte est miraculeux! Nous ne sommes encore qu'aux deux tiers , et déjà tout le froment de vos États ne suffirait pas à l'exécution de votre promesse. Le royaume de Votre Majesté comptât-il dix mille villes , dont chacune aurait dix mille magasins , renfermant chacun cent mille mesures de froment , que vous n'arriveriez pas au résultat d'un compte qui paraît un enfantillage. »
Un amateur du jeu d'échecs s'est donné le patient plaisir de résoudre ce problème, dont il a fait ressortir toute l'énormité à l'aide de diverses combinaisons. Le résultat d'un grain de froment , successivement doublé autant de fois qu'il y a de cases dans l'échiquier, c'est-à-dire soixante-quatre fois, s'élève à
9 223 372 036 864 775 808 grains.
Le kilogramme contient , en froment ,
20 480 grains.
Le total de tous les grains pèserait
450369 962 737 049 kilogrammes.
Ils reviendraient, au prix de 12 francs l'hectolitre, à
67 553 994 410 556 francs-
Un roulier chargeant 8000 kilogrammes, il lui faudrait , pour voiturer ce nombre d'hectolitres ,
64 294 996 342 chariots.
Un chariot attelé ayant une longueur d'environ 20 mètres, ces chariots, marchant à la suite l'un de l'autre, donneraient une ligne de
1126 899 906 840 mètres , ou
281 474 976 lieues.
En comptant :
100 grains par minute, 6 000 par heure , 90000 par jour, 32 850 000 par année , il faudrait, pour compter tous les grains ,
280 772 360 330 années.
Un soldat mangeant 760 grammes de pain par jour, une armée de 500000 hommes en consommerait
376000 kilogrammes, et pourrait être nourrie pendant
3 290301 années.
La France , consommant 33 milliers d'hectolitres par jour, serait nourrie pendant
49863 années.
L'Europe, consommant 230 milliers d'hectolitres, serait nourrie pendant
7 000 années.
Un grain ayant 7 millimètres de longueur, tous les grains donneraient une longueur de
64 663 604 257 983 430 mètres , #
ou
16140901064491 lieues, et pourraient faire
1 793 433 45i fois le tour du monde , qui est de
9000 lieues.
Des autres clubs de Paris et du jeu de whist.
Le cercle des échecs, dans sa spécialité technique, est, nous l'avons dit, une réunion parfaite; mais Paris, sans être au niveau de Londres par le nombre et l'importance de ses clubs , compte cependant plusieurs associations de ce genre, fort remarquables par la valeur des individualités qui les composent, par la tenue des établissements, par le ton de la compagnie, en un mot par les ressources qu'elles offrent pour l'emploi des heures de loisir.
Cela s'ignore généralement.
Nous avons fait connaître le jockey-club dans ses rapports avec le sport. C'est en poursuivant le but patriotique de Tamélioration de la race chevaline
LE SPORT k PARIS. 277
qtie cette réunion s'est fait une notoriété qui a prévalu sur celle des autres cercles , de même que^ le club de la Régence , aujourd'hui le cercle Philidor » s'est créé la sienne par les échecs.
Mais tous les clubs se rattachent au sport pluS; ou moins directement, tant par leurs attribu-tions que par leur personnel, composé d'individualités parmi lesquelles figurent des sportsmen de mérite. Ces clubs , dont nous allons seulement indiquer les principaux , sont des centres où le billard , les échecs , l'impériale , la bouillotte, le reversi, le boston, le whist surtout, sont des jeux de fondation et se perfectionnent. ^
Le cercle du boulevard Montmartre réclame la priorité par droit d'aînesse.- C'est le plus ancien de ceux qui existent maintenant à Paris. Son» origine remonte à l'année 1819. Son but, comme l'indique l'article 20 de son règlement, est de former une réunion d'hommes de bonne compagnie, ayant la faculté de lire les journaux, les brochures et les livres nouveaux , de dîner ensemble et de jouer les seuls jeux de commerce.
.Le nombre des membres de ce cercle est fixé à six cents.
Ce sont des hommes graves, d'âge sérieux, la plupart appartenant à la carrière militaire et à la haute finance, Originairi^ment, on n'hélait pi^^ udinis
dans cette assemblée avant trente ans. Par suite d'une décision récente, l'âge d'admissibilité des sociétaires a été fixé à vingt-cinq ans.
La commission du cercle se compose de MM. le général de division comte Baraguay-d'Hilliers , président; le comte Defermon, vice -président ; Cheppe , secrétaire ; David Deschamps , Lechat, Dufeu , de Monnecove , Guntzberger, Gomel , Wagner, le colonel Cerfberr, Roussillon Charlemagne.
Parmi les membres assidus, figurent des honmies importants : MM. Bineau, ministre des finances; Boullet , ancien pair de France ; le général vicomte Cavaîgnac; MM. François Delessert, ancien banquier; Kœchlin, négociant et manufacturier; le général Durieu, ancien pair de France; Girod de l'Ain, le comte Alexandre de Girardin, le marquis de Grouchy , le vicomte de Latour-Maubourg , le comte de Nanleuil, de Rougemont, le comte Siméon, sénateur; Schneider, député au Corps législatif, ancien ministre ; le baron de Tholozé, le marquis de Turgot , ministre des affaires étrangères ; le comte Vigier.
Les salons de ce cercle sont d'une grande magnificence. Là, chacun semble ne se rappeler sa valeur que pour se' piquer d'une émulation de pohtesse et de simphcité charmantes.
Il y a cela de particulier, dans le règlement de ce cercle, que ceux qui désirent en faire partie sont
soumis à uri stage de trois mois, et que leur admission au stage n'a lieu qu'après que la commission a entendu les parrains répondants.
Le club de l'Union, rue de Grammonl, au coin du boulevard, se rapproche, par son organisation, ses coutumes , ses mœurs , des meilleurs clubs de Londres. Il est à leur niveau par le grand air, par l'ordre et par une administration à laquelle préside en qualité de secrétaire un Anglais, M. Meara. Le nombre des membres est de quatre cents : deux cents Français et deux cents étrangers. Les demandes doivent être appuyées de la signature de deux membres permanents. 11 faut au moins douze membres votants pour qu'un ballottage soit valable. Une boule noire sur les douze suffit pour Texclusion du candidat.
On voit, par cette seule clause, à quel point ou se fait une préoccupation vive au club de l'Union d'établir la plus étroite homogénéité entre tous les membres. On se trouve là en pleine légion aristocratique; c'est l'éhte de la société parisienne. Jugez plutôt par la liste du comité du cercle : MM. le duc de Luxembourg, président; le prince de Chalais, vice-président; le comte Ernest de Talleyrand, le marquis de Rivière, le baron Mallet, le comte de la Redorte, le vicomte d'Orglandes, le comte de Pontois, le comte de Bien-
280 LE SPORT A PAKIS* "*
court, le marcfuis de Clerm^,le générard'Aiabou* vlHe, le comte de Kersaiat, le comte die Pehibrokc, le marquis d'Herlford, le comte de GretMhe, le comte de Villa-Réal , le duc de San - Theodoro , de Kls^eleff, le baroh d' Adelsward , Eton , Spencer Gowper, Fitz Williams, le comte de Pourtelès- Gorgier, Lionel Standish, le baron de Waechter^ Les ambassadeurs et représentants étrangers près la cour de France peuvent, sur leur demande, être admis comme membres du cercle sans ballottage et sans parrainage*.
Le cercle des Arts, rue de Choiseul, est une réunion d'artistes, de gens de lettres et d'amateurs des arts. Le nombre des membres est illimité ;eelui des membres fondateurs est de cinq cents. Le comité n'autorise l'inscription d'un candidat sur le registre des présentations qu'autant qu'il a reconnu que les renseignements fournis par le prér sentateur sont de nature à déterminer l'admission de ce candidat.
1. Chaque membre permanent paye à son entrée èOO francs; cette somme comprend la souscription pour l'année suivante. La souscription annuelle est de 250 francs. L'année du cercle date du 1" octobre.
2. Les étrangers dont le séjour à Paris n'est que momentané et les Français non résidants peuvent devenir membres temporaires du cercle pour le terme dç six mois, moyennant le payement de !^00 francs,
If
' TtrB SWRT A PARIS. ttii
Ii4icscmtm n'est vÈslble que si soixante mem'^ bres**u moins y ont pris part. Bn vole négalifsur cinq* votants prononce l'exclusion \
Ce cerdle s'est placé sous l'invocation des arts ; k ce titre des artistes , exclusivement choisi» parmi lés chanteurs et les instrumentistes, y sont admis eu qualité de membres honoraires, mais après qu'ils ont concouru aux concerts de la société. Dô ce nombre sont MM. AUard, Dorus, Alexis Dupont, Geraldi, Levasseur, Ponchard, Thalberg, Veroust et Beyer.
Cette assemblée , à l'époque de sa fondation, qui date de 1836, a eu des fêtes dont Paris a parlé. Ses réunions d'apparat ont eu depuis moins de retentissement. Ouvert aux hommes des arts et de la littérature, il est à remarquer que ce cercle ne compte qu'un seul homme de lettres parmi ses membres : M. Eugène Guinot, et trois artistes : MM. Dantan jeune, statuaire; Morel-Fatio, peintre de marinfe ; de Pommayrac , habile peintre en miniature. Le président du comité est M. le comte de la Riboissière ; les secrétaires sont MM. Dauzats et P. Collin.
Le cercle de la Réunion est une charmante succursale du jockey-club et du club de l'Union; on
i . La cotisation annuelle est de 1 20 francs, et en outre il' faut acquitter uu droit d'entrée qui est également de 1 20 francs.
y est à l'abri de la cohue et du brouhaha de Paris. A peine si le nombre des membres du cercle de la Réunion s'élève à quatre-vingt-dix. Il a élé organisé en 1837, sous les auspices d'un petit noyau d'hommes du monde dont lord Seymour élait le centre. Le comité se compose de MM. le marquis du Halley de Coetquen, président; le comte Decaen, vice-président; de Saint-Didier, le vicomte de Plancy, le colonel de Viterme, le marquis de Caulaincourt , William Hope, de Maingoval, le comte de Sieyès.
Là on retrouve le nom de lord Seymour, avec ceux de MM. Pontalba, Ricardo, Perier, de Keizet, du baron Léopold d'ivry, de M. Caccia, devenu colonel au service du Piémont, etc.
Au cercle de la Réunion, une boule noire sur six prononce l'exclusion du candidat.
Le cercle Agricole marche de front avec le club de l'Union par l'honorabilité sérieuse de ses membres. Seulement à l'idée de sa fondation se rattache un but spécial. Là» des houmies parmi les plus hautement recommandables de la société parisienne se réunissent et meltent en commun leur zèle , leur expérience, leui's lumières, afin d'aider au perfectionnement de l'agriculture , d'assurer à ses produits des débouchés plus nombreux et plus faciles , de scruter l'utilité des nouvelles découvertes
et de propager celles qui seraient reconnues profitables. D'où il résulte qu'au cercle de la rue de Beaune on trouve, au milieu de tous les avantages généraux et du confort d'un établissement richement organisé , une diversité intellectuelle qui lui est propre. Cette diversité résulte de la part imposante qu'on y donne aux conférences sur l'agriculture, sur les arts, sur les sciences et sur toutes les questions d'économie politique. Ces questions sont traitées par des personnages compétents, la plupart membres de l'Institut. Ce sont MM. Wolowski, Payen, Baudement, de Breuil, Henry Prat, Constantin Dames, Jules Fournet, Babinet, Achille Comte, Charles Martins, d'Havrlncourt, Dumas , Geoffroy Sainl-Hilaire, etc.
Par une décision charmante d'accortise de la part de la commission administrative , les étrangers sont invités à ces conférences.
Ce cercle est le plus plastiquemciit beau de Paris. 11 a su éviter cette détestable promiscuité des résidences parisiennes , qui met un duc ou un prince tantôt au-dessous et tantôt au-dessus d'une modiste ou d'un tailleur, souvent côte à côte. Le cercle n'a point de fâcheux voisinage ; il occupe , rue de Beaune et quai Voltaire, une partie isolée de l'hôtel de Nesle qui offre le caractère architectural des splendides demeures des grandes époques de la monarchie, avant que l'exagéra-
lion de rintérôt eût tué en France la majesté d» beau.
Le cercle a des salons de lecture , de conférences, de^ jeux , de conversation , et chacun de ces salons reste rigoureusement affecté à l'objet pour lequel il a été établi. La bibliothèque renferme de Irès-bons et de très-nombreux ouvrages; environ trois mille volumes, sans compter des collections de journaux, d'annuaires et de revues périodiques.
La présentation' d'un candidat doit se faire sous les auspices de trois membres ; une boule noire sur six prononce son ajournement, et il ne peut se présenter de nouveau que six mois après. On est admis dès l'âge de vingt-un ans.
C'est à l'un des membres les plus assidus de ce cercle , l'un des vétérans de l'artillerie française , que nous devons un charmant petit traité du jeu de whist, ou vade-mecum du joueur de whist trèscomplet et très-consulté. 11 dispense de l'étude du Uvre savant publié par M. Deschapelle. L'auteur a réduit en douze axiomes poétiques et très-précis les règles principales de ce jeu. Les voici :
Sur votre jeu rangé, compté, faites d'avance, Diaprés sa force un plan d'attaque el de défense.
Montrez au partenaire en quoi vous êtes fort, Et mariez vos jeux d'un mutuel accord.
i£ âPOAT A PARIS. 285
Dans sa longue couleur par Tinvite on. commence, Ou mieux par quelque carte offrant une séquence.
D'entamer les couleurs sachez vous abstenir; Souvent le gain du trick dépend du voir venir.
Qui joue un singleton est traité de mazette ; Éyitez-en Tabus et bravez l'épithète.
Comptez chaque couleur ; rappelez-vous surtout Et le nombre restant et le maître en atout.
VIÎ.
Faites avec prudence usage de Timpasse ; Assurez-vous du trick qui fuit, si la main passe.
L'usage seul apprend à couper à propoi ; Mieux vaut laisser la main que de couper à faux.
ÎX.
Observez de chacun Tinvite et la réponse, £t la carte qu'on jette ayant une renonce.
Savoir jouer atout assure des succès ; 6n pèche par défaut plutôt que par excès.
xr.
Ménagez votre jeu ; rendez par des fineâses,
Pour les' dernières mains, plusieurs cartes maîtresses.
XÎI.
Un habile joueur sait varier son jeu ;
Aux maximes il lient, mais ni trop, ni trop peu.
Le cercle des Deux - Mondes est de création très-récente. L'idée qui a présidé à sa fondation est toute hospitalière. C'est une réunion cosmopolite, accessible à l'étranger, ainsi que le dit sa désignation. Elle veut que î Américain et l'Anglais de passage à Paris, et pour qui la vie de club est une habitude, une nécessité, ne se trouvent pas trop dépaysés chez nous.
Ce cercle a pour président M. Loubat, et pour secrétaire M. Maxime Ducamp. Il occupe l'un des plus délicieux observatoires de Paris. Il fait face au passage des Panoramas, et des rayons obhques qui parlent de ses croisées on découvre tous les accidents pittoresques de la section la plus animée des boulevards de Paris.
Il existe dans la rue Royale , à côté du Gardemeuble, un cercle composé de jeunes gens de famille, lesquels, à l'imitation de leurs grands parents, se sont créé à leur tour un centre de réunion. Presque tous les noms du club de l'Union se retrouvent là, mais représentés par une autre génération, si juvénile, si imberbe, que, malgré la désignation officielle de cercle de Paris qui a été
donnée à cette assemblée, elle n'est guère connue que sous le nom de cercle des Moutards. Mais que le lecteur se rassure, cette assemblée est très-légalement constituée, et si l'on s'y amuse, si l'on y prend gaiement la vie, c'est en plein privilège de majorité échue.
A Paris, on s'est récrié vivement sur la création des clubs ; on a voulu les rendre responsables de la disparition de ce qu'on appelait la galanterie française. Si cela est vrai , on devrait aux clubs des actions de grâces : cette galanterie était tantôt trop ardente, et tantôt d'une insipidité nauséabonde.
L'on s'est perdu en conjectures sur les motifs qui avaient poussé nos mœurs dans ce sens; vingt suppositions ont été faites : sans entrer à notre tour dans la recherche de l'origine des clubs, nous croyons pouvoir indiquer avec certitude la cause probable de leur succès : par les clubs les relations tendent à devenir plus courtoises. Plus de bienveillance et une charmante intimité s'établissent infailliblement entre hommes qui se voient sans cesse ; c'est là un premier avantage pour la société. Les heures passées au club sont d'ailleurs perdues pour ces visites oiseuses du monde, contact dangereux qui explique plus d'une folié. Qui ne sait que sur dix aventures dont se défraye la malice de nos chroniques , neuf sont nées de V occasion, et que plus d'un ca-
t^ LE SPtikT A P^Hfê;
valier à court d'idées dans ain tête-à-tête avec Utie femme lui a déclaré son amour pour soutenir la convei'sation? *
Les clubs de Paris rivalisent à qui se fera une suprématie au whist. Jusqu'à présent la»préséance n'est pas nettement établie , quoique beaucoup l'assignent au cercle du boulevard Montmartre. A la vérité, le whist y est fort en vogue, au point que, dans les réunions ordinaires, ses vastes salons contiennent plus de vingt-cinq tables où oe ^ jeu éminemment aristocratique chemine dans toute ^ sa gravité, sa science et son mutisme solennel.
De tous les jeux, le whist est celui sur Torigine duquel on s'est le moins entendu. L'orthographe du mot même fut controversée pendant longtemps. On disait wisk autrefois, aujourd'hui c'est iphist. Nous connaissons toutes les hypothèses qui se sont produites à ce sujet , et pour nous le whist n'est ni d'invention anglaise ni d'origine danoise; mais nous allons rapporter une singulière et naïve petite chronique, dont nos recherches littéraires nous ont rendu possesseur, et que nous livrons au lecteur à titre de curiosité.
On sait que les cartes ont été imaginées pour l'amusement de l'infortuné Charles VL Les Anglais, pendant une longue invasion des provinces françaises, apprirent à se servir des cartes et à s'en amuser :Ja partie à quatre, qui devint avec
le temps, et à force de perfectionnement, le jeu savant dont il est question, les passionna au point qu'ils négligeaient les aiffaire* essentielles pour s'y livrer. Il fallut que des ordres du monarque intervinssent pour modérer l'ardeur de ce goût et rendre le peuple à ses occupations. Il fut donc défendu de jouer aux cartes à certaines heures du jour , et surtout le soir après neuf heures , c'està-dire après le coup de cloche du couvre -feu. ^^ On se réunissait néanmoins , mais clandestinement , en s'entourant de toutes sortes de précautions , et sî , par aventure , l'on se provoquait au jeu, c'était toujours à l'aide de quelques paroles rapides et dites avec mystère : « Voulez-vous jouer aux cartes? — Oui. — St! » disait aussitôt le maître du logis en imposant silence à sa compagnie. Et cette formule , toujours employée , devint à la longue la désignation du jeu prohibé.
JjS n'ai que faire de rappeler qu'à cette époque les Anglais, fils de nos Normands, avaient pour monarque un prince né d'une reine de France, des coutumes identiques aux nôtres , qu'ils étaient catholiques comme nous et ne parlaient que la langue française. Plus tard, quand la langue anglaise prit une âme et im corps , le mot whist devint une interjection correspondant aux expressions françaises : Taisez-vous!.., Paix!
XLn.
Les sports de Longchamps. — La course aux lévriers. — La chasse
au faucon.
Tel est dans son ensemble le sport parisien. Mais pour rester en possession du privilège de vogue qui lui est fait , Paris , qui sent chaque jour combien il lui importe d'étendre le cercle de ses attractions, va nous révéler la course aux lévriers et la véritable chasse au faucon, Tune avec ses émotions vives, ses incidents, ses occasion^ de paris et ses rapides allures; Vautre avec son appareil fastueux et royal jadis si fréquent en France , et dont nos ancêtres avaient porté l'éclat plus haut que tous les autres peuples.
La chasse au faucon veut l'espace, l'isolement, la nue, et les tentatives de l'Hippodrome ont prouvé que, risquée dans une enceinte aux étroites limites, cette chasse équivaut au spectacle d'une naumachie dans une cuvette d'eau.
C'est dans les vastes plaines qui s'étendent du pont de Neuilly au pont de Suresnes, en longeant la Seine d'un côté et le bois de Boulogne de l'autre, sous les regards du château de Bagatelle , que vont s'établir enfin ces deux belles conquêtes du sport parisien. Paris , à la faveur d'une riche association
de capitalistes, se crée là un centre unique de haut sport. Cette belle étendue de ten\iin d'un vert d'émeraude , d'un sol élastique et moelleux , aux vastes horizons, devient, sous la désignation des sports de Longcliamps, un théâtre où se succéderont, en spectacles grandioses, tous les nobles plaisirs du genre , — courses plates , courses en longueur pour chevaux de deux ans, — steeplaKîhases, — régates sur le fleuve, — enfin la course aux lévriers et le
vol ou la chasse au faucon.
La course aux lévriers florissait déjà en Angleterre sous le règne de la reine ÉUsabeth, qui Taimait, et chose remarquable , les règlements dus au duc de Norfolk , et dès cette époque en vigueur , sont les mêmes, à quelques modifications près, qui subsistent encore aujourd'hui.
Longtemps on se contenta des émotions nées de la poursuite du lièvre : c'était la chasse, et non la course ; mais peu à peu on s'occupa moins de la prise du gibier que du mérite des chiens qu'on employait à sa poursuite. On créa dans ce plaisir des occasions de paris, et l'émulation, parmi les sports men , s'accrut par la fondation de prix nombreux et considérables pour ce genre de lutte, à l'imitation des programmes en usage sur le turf.
La course au lévrier eut aussi ses détracteurs; mais bientôt ses partisans furent si nombreux et si haut placés, qu'elle devint ce qu'elle est aujour-
d'hui , l'un des exercices les plus suivis et les plus aimés du grand monde anglais. Cet engouement avait sa raison d'être ; car cette partie du sport rural se distingue par un mérite spécial : si elle n'a point la splendeur et l'importance des courses de chevaux, si elle n'offre qu'un concours secondaire pour Tamélioration de la race chevaline, elle a sur les luttes de l'hippodrome l'avantage d'être moins monotone. En effet, il est rare que deux courses présentent les mêmes hicidents ; elles peuvent se répéter souvent dans la même journée , et laissent moins de marge au jeu , aux opérations aléatoires du book; puis, et voici le mérite, ce genre de sport offre une amusante compensation à cette classe d'amateurs qui, piar raison d'économie ou par prudence, ne peuvent pas accepter les charges d'un stud ou ne veulent pas risquer de se casser le cou dans les poursuites ardentes du renard. La course au lévrier est non-seulement un plaisir de jeunesse , mais un plaisir accessible à l'homme qui , bien qu'il ne jouisse plus de sa pleine vigueur , aime encore le mouvement, Texercice, le cheval, l'air, les champs, et se sent assez de verdeur pour l'action. La course au lévrier peut être le délassement de l'homme qui a l'œil encore bon, la main sûre, les jambes fermes, le corps droit, et qui veut ménager les précieux restes d'un bon tempérament et de fortes habitudes en ne les commettant pas dans les aven-
tureuses et formidables épreuves des autres sports. Aussi quel nombre infini de sociétés et de clubs, en Angleterre, ont ce genre de plaisir pour objet! Que de lieux où se font leurs réunions ! Le Swaffhatncoursing Society date de 1776; Ashdown park meeting a été fondé par lord Craven en 1780; le Caledonitm coursing meeting est très-célèbre; puis viennent le Louth coursing club, le Newmarket club y le Cardington club; Deptford Inn coursing club ; Amasbury champion meeting; Waterloo meeting; the Altcar club; the Ridgway club; the Epsom clubj etc.
L'Ecosse et l'Irlande ont aussi dans ce genre leurs sociétés et leurs joyeuses réunions.
La poursuite du lièvre ne se fait jamais par une meute. Les sweepstakes sont rares parmi les vrais sportsmen, et même alors la lutte s'établit toujours entre deux concuiTents. Lorsqu'un prix est couru par un grand nombre de chiens^, cette course est toujours distribuée par couples. Dans chaque nouvelle joute figurent seuls comme concurrents les vainqueurs des joutes précédentes, en sorte que d'éliminations en éliminations on arrive à n'avoir que deux adversaires à mettre en présence.
On donne au lièvre, but mobile de la course, une avance de quatre-vingts à cent mètres environ, si toutefois la nature du terrain est telle que cette avance ne puisse pas compromettre le succès en offrant au gibier une chance trop certaine de s'é-
29i LE SPORT A PARIS.
chapper : un lièvre a toujours un avantage marqué sur ses adversaires dans un soi niontueux et semé d'obstacles; mais, en général, on peut dire qu'une longue avance est une garantie de plaisir pour les spectateurs. Le lièvre est d'une rapidité d'allure qui dépasse celle de beaucoup de chiens, mais il n'a pas toute sa vitesse dès le lancé. Il est souvent aliuri; l'effroi lui ôte ses forces; après quelques élans, il prend du cœur. L'instinct de la conservation n'est plus paralysé chez lui, et il acquiert la conscience de ses facultés. Il veut fuir et demande alors son salut aux forces que la nature lui a départies : il part, ses oreilles inclinées en arrière, presque invisibles, et il accélère de plus en plus sa vitesse, à ce point qu'il paraît plutôt rouler que courir. Fendant ce temps, les chiens, tenus en laisse, dansent et bondissent d'impatience. Cette laisse, d'un mécanisme ingénieux, inventée par Lang, est calculée de manière qu'une simple pression donne simultanément la liberté aux deux rivaux, sans que la fraude du piqueur ou du valet de chiens puisse favoriser l'un des deux , ou sans que ces animaux se heurtent, s'embarrassent ou se nuisent dans la fougue impétueuse de leur départ.
Le juge doit toujours être placé de manière à voir distinctement comment le départ s'effectue : c'est lui qui donne l'ordre de mettre les chiens en
liberté. Une course se compose d'une suite d'alternalives et d'incidents. Tantôt c*cst un des adversaires qui a l'avantage, tantôt c'est l'autre. Chaque avantage compte pour un point. Le chien qui fait faire un crochet au lièvre gagne deux points. Si le lièvre, dans sa course, a suivi une ligne circulaire, le chien qui décrit en dehors une courbe parallèle à la sienne et qui parvient à lui faire faire un crochet gagne trois points , etc.
A la mort du lièvre, les points sont supputés, et celui qui en a eu le phis est proclamé le vainqueur. Il est donc essentiel que le juge, dans cette lutte, soit bon cavalier, car il doit se tenir près des coureurs, qu'il ait l'œil prompt, l'esprit net, la mémoire solide , pour se rappeler les points qui reviennent à chaque lévrier. Les chiens se distinguent l'un de l'autre par le collier de couleur tranchée qu'ils portent et qui empêche toute confusion.
L'espèce canine qui figure dans les annales du sport anglais a ses célébrités , de môme que l'espèce chevaline a les siennes. Czarina, Jupiter et Claret , à lord Orford , sont le point de départ des belles races actuelles. De Claret descendirent les trois meilleurs coureurs de l'Angleterre : Sno wball , Major et Sylvia, appartenant au major Topham. Ce sont les Montmorency de la race.
Le printemps et l'automne sont propices aux
courses de lévriers. Elles alternent tous ces déduits équestres et cynégétiques, dont cette dernière époifue surtout est prodigue. Alors les champs sont moins herbeux, les bois ont plus d'éclaircies, la campagne offre [de vastes horizons et la température est favorable. Les longues heures passées en plein air profitent aux forces et au bien-être du corps.
Le vol ou la chasse au faucon est un plaisir moins rigoureusement enclavé dans les limites déterminées d'une époque de l'année. On peut faire chasser le lièvre et la perdrix par le faucon en automne; le héron en été; le pigeon au printemps.
De toutes ces chasses, celle du héron est la plus belle ; c'est celle qui fit les délices de la vieille et noble France. Elle admet un appareil fastueux, une pompe toute royale; elle attache, captive vivement le spectateur, dont le cœur bat aux péripéties de la lutte. Il s'anime, en effet, et se passionne à la vue de ces combats aériens, comme il le ferait à l'aspect d*une chasse de bâtiments de guerre suivie d'un abordage.
Quelle magnifique occasion de luxe qu'un vol au héron! Dans les chasses à tir, le but principal est le gibier; dans le laisser-courre , c'est le mouvement; dans la fauconnerie, c'est la magnificence! Autour d'une vaste étendue d'eau se rangent les
spectateurs en foule. Les fauconniers sont en costume, et, à la suite des chiens tenus en laisse, s'avancent portant sur le poing deux faucons. Le signal est donné. Des chiens sont lancés dans l'eau, qu'ils battent en poussant d'imperceptibles abois. Us sont en quête du héron, qui s'est fait un asile au fond des roseaux et des joncs qui croissent et se balancent sur les bords. Un vol saccadé et pesant se fait entendre , un héron s'enlève. A peine sa tête a-t-elle dépassé le niveau des herbes, que , surpris à la vue des hommes et des chevaux , il fait mine de renoncer à son essor ; mais le fauconnier, qui devine sa tactique et qui craint que l'oiseau ne prenne motte, fait tirer un coup de fusil pour l'effrayer. 11 déploie aussitôt sa large envergure et part, n roidit ses longues jambes en arrière , et son cou renversé sur le dos ne permet d'apercevoir que sa tète.
Le fauconnier laisse monter l'oiseau , et pendant ce temps il excite et encourage l'intrépide combattant. L'escap est donné, et le faucon déchaperonné est un moment ébloui de la clarté du jour. Il a cependant le pressentiment de la lutte qu'il va livrer, son regard cherche dans les airs , aidé de son maître dont le doigt lui indique la masse qui flotte au zénith; il pousse un cri, bat de l'aile pour assurer l'énergie de son élan, et quitte le poing sur lequel il chevauchait au vent. Sa direction n'est pas
d'abord ascensionnelle ; U rase l'eau , décrit de vastes circuits, revient sur lui-même, puis se décide et monte avec impétuosité.
Le héron, aux clameurs d'en bas et à l'aide des fines perceptions de son instinct, a deviné un péril. Il se guindé et avise la nue pour abri; mais déjà son ennemi aux mahutes d'acier lui barre le passage. Le faucon semble vouloir que le duel qu'il va chercher ne se passe pas dans des régions inaccessibles à la vue de son maître. Sa manœuvre consiste à ramener son ennemi plus près de terre. Les voilà, ils se sont rapprochés de leur point de départ. Si le héron veut fuir à droite, le faucon l'arrête; s'il prend à gauche, le faucon est devant lui qui le menace. Le faucon, c'est la corvette se disposant à l'abordage. Le héron s'anime peu à peu, il prépare sourdement son branle-bas ; ses batteries vont se démasquer. Il ramasse ses forces, se suspend à la renverse, ne présentant que ses grifTes étendues et cachant son long bec de son mieux entre ses ailes, afin d'inspirer plus de confiance à son adversaire. Emporté par son courage, le faucon a donné dans l'embûche, et s'est jeté sur les flancs du héron pour le déchirer de son bec crochu ; celui-ci part à fond et lui troue le corps entre l'aile et le cou; mais le faucon s'est attaché à sa proie, qu'il n'abandonnera que s'il doit périr; le sang rougit leur plumage; le héron, dont les forces
augmentent, plonge de nouveau son aiguille dans les chairs du faucon.
Pendant cette lutte , mais surtout au moment où la victoire semble se déclarer en faveur du héron, la femelle du combattant, qui fait partie de la réserve, quoique aveuglée par son épais chaperon, agite ses ailes , hérisse ses plumes.
A son tour la lumière lui est rendue. Elle s'oriente, et, comme la balle, elle part et atteint les deux adversaires. Son instinct est plus carnassier, son courage plus décidé ; elle est arrivée droit sur le héron, et le trouvant engagé dans la lutte avec son mâle, elle le saisit par son cou qu'elle entaille comme avec un croc. C'est là souvent une phase nouvelle du combat, mais décisive. Des fanfares, avant-coureurs d'une victoire désormais assurée, retentissent dans les airs. Le héron lutte courageusement encore. Cependant entre ses deux assaillants, dont les griffes l'étouffent et lui déchirent le ventre et le dos, il perd ses forces et cède aux efforts qui tendent sans cesse à le déplacer pour le ramener de plus en plus près des spectateurs. Enfin le héron, ce pauvre monarque des grands bois, des eaux solitaires, ferme ses ailes et se laisse tomber.
Les trompes redoublent leur harmonie, à laquelle se mêlent parfois les cris sauvages et rauques des faucons victorieux. Ces oiseaux n'abandonnent pas
leur proie malgi'é sa chute , et l'entraînent énergiquement jusqu'aux pieds des fauconniers.
Autrefois, à la fin de la chasse au faucon, suivant de Thou, qui l'a décrite dans son poëme, le chef du vol formait une aigrette des plumes les plus fines détachées du cou du héron , et la présentait au plus considérable des assistants.
La fauconnerie , qui , à cause de son coûteux entretien , n'a pu se maintenir dans les habitudes de la société française des temps modernes, n'a jamais entièrement disparu des plaisirs aristocratiques des autres pays de l'Europe. La cour impériale d'Autriche a toujours eu ses fauconniers. Les brillantes fêtes du congrès de Vienne ont offert plus d'une fois, dans les bois solennels de Laxembourg , aux monarques et aux princes du temps réunis le spectacle d'un vol. La Suède et le Danemark ont de nombreuses fauconneries. En Angleterre , cette belle partie du haut sport a toujours eu des disciples. Parmi les plus zélés aujourd'hui, en dehors de la fauconnerie royale, il faut citer lord Orford , Col Thomton , sir John Sebright et le duc de Saint-Alban , le grand fauconnier des Trois- Royaumes. Ce dernier, pendant sa résidence à Brightori, a donné, du haut des Dunes, aux visiteurs et aux habitants de cette célèbre ville de bains le splendide déploiement de plusieurs chasses au faucon. Le roi de Hollande» le monarque ré-
gnant, est en possession d'une fauconnerie renommée , qui a tout l'éclat et les pures traditions de la fauconnerie du moyen âge. Enfin , dans notre Algérie, dans le Tell , sur la lisière du Sahara, parmi les indigènes, de même que dans presque toutes les contrées de l'Orient, l'oiseau de race fait nécessairement partie de l'équipage de l'homme de condition. Les tribus de Douaouda, de Selmya, d'Oulad -Montât, d'Oulad-ben-Aly à Test; celles des Oulad-sidi-Chikr, des Harar, des Hamyane et des Angades sont réputées nobles entre les tribus du désert, parce qu'on s'y Uvre plus qu'ailleurs à la chasse au faucon. Ce sont autant de pépinières pour la fauconnerie de France, si tant est que ce ' plaisir reprenne son essor parmi nous; nos amateurs pourraient tirer à bon marché de ces contrées non-seulement des oiseaux tout dressés, mais des hommes spéciaux , des fauconniers d'une habileté à toute épreuve.
C'est à cette école que s'est formé dans l'art de la fauconnerie l'un des sportsmen les plus extraordinaires des temps modernes, Jules Gérard, le tueur de lions , dont les conseils aideraient à faire refleurir dans toute leur vivacité et leur saveur, au profit de notre grand monde, les pompés et les émotions de ce noble déduit.
Salons. — Villégiature. — Locatis. — Bois de Bouline. — Cbamps-Elytées. —Conclusion.
A côté du sport à Paris Tiennent se placer d'ai très catégories de plaisirs : plaisirs qui naisseï des curiosités de l'art et de l'industrie, si breuses à Paris, plaisirs de pure sensation, plaisiî intellectuels plus multipliés qu'en aucune aut) grande métropole du monde , et qui trouvent sai cesse k s'aviver aux sources fécondes qui jaillisseï de la belle civilisation parisienne.
Paris possède en elïet d'opulentes richesses e ce genre: dix-sept bibliollièques ; trente-trois i ciétés académiques ; une université célèbre cpM comprend cinq facultés, une de théologie, une àj^ droit, une de médecine, une des sciences physique» et mathématiques et une des lettres; un institul national; une École desbcaux-arls; des musées d^ peinture, de sculpture, d'architecture, de l'art a moyen âge , d'antiquités et d'artillerie ; des sociéli d'encouragement pour l'industrie; des sociétés 1 téraires, philharmoniques et ailistiques. Il a s cafés-concerts, ses panoramas, ses dioramas, seqr nmrcbés aux fleurs et ses expositions d'horticuW ture; un Conservatoire de musique qui donne des
concerts périodiques; un jardin bolanique et son musée d'histoii-e naturelle; un Conservatoire des arts e( métiers; la manufacture de tapisseries des Gobelins, sans rivale en Europe; des tapis de la Savonnerie; une manufacture de glaces, une de mosaïque ; Sèvi-es enfin et ses merveUles de céramique, dont quelques minutes de chemin seulement le séparent.
Paris a de plus son vaste contingent de plaisirs de passage, qui se recrutent dans les coins les plus reculés du monde. A [leine un chef-d'œuvre d'art, un phénomène de la natuie, une aptitude rare surgissent-ils quelque part, qu'ils viennent chercher à Paris l'or que répandent à pleines mains la curiosité d'abord et l'admiration ensuite. Pendant longtemps Paris fut seul à façonner, à consolider la réputation d'un artiste. Londres a profité de nos mauvais jours révolutionnaires pour nous supplanter dans cette sorte de protectorat que nous reprenons avec les traditions des grandes monarchies. Pour la première fois peut-éti'e, à l'occasion de JennyLind, on a parlé en Europe d'une célèbre cantatrice, sans qu'elle eût conquis son brevet de renommée devant le public de Paris, Eh bien! on commence aujourd'hui à mettre celle réputation en question: beaucoup la comparent aux fameuses mines d'or de l'Australie.
Paris se prévaut encore de ses réceptions mini-
stérielles, officielles et périodiques, ouvertes à peu près devant tout ce qui porte un nom honorable, et si intéressantes par leur caractère de grandeur et leur ciche variété. Il a de plus ses fêtes impériales , où la fastueuse et populaire libéralité du monarque se complaît à accumuler toutes les splendeurs du luxe et des arts au profit de ses invités, dont les catégories n'ont rien d'exclusif.
Enfin Paris a sa grande fête du 16 août, ses concerts et ses théâtres de société, ses salons, qui, sans être à la hauteur de renommée où ils s'étaient placés dans le dernier siècle, sous l'Empire et même pendant la Restauration, offrent aux gens du monde des ressources très-variées et une accorte hospitaUté. Il est cependant très-exact de dire que les mœurs parisiennes s'éloignent de plus en plus de cet ancien usage si aimé de nos pères, qui consistait à ouvrir les portes de son salon à un jour fixe de la semaine. Sans remonter bien haut, il y a peu d'années, Paris, dans son grand monde, n'avait pas encore renoncé à ce mode de réceptions, et l'on citait les salons de M. le marquis de Pastoret, de Mme de Lieven, de M. le comte Mole, de M. Thiers, de Mme de Girardin, de Mme Ancelot. On se trouvait là , selon le courant sur lequel sa barque était lancée , dans un milieu plein d'attractions. Admis dans ces intérieurs, on faisait rapidement connaissance avec toutes les in-
LE SBORT A MRIS. 305
telligences de Paris, souvent même avec les célébrités étrangères, qui s'y rencontraient comme sur un terrain ami.
Les jours fixes sont à peu près finis. Pendant quatre mois d'hiver, les grandes familles donnent quelques fêtes désignées : ce sont de vastes cohues à l'aide desquelles on paye la dette dçs invitations qu'on a reçues. Il y a plus d'indépendance et d'économie dans ces nouvelles habitudes. Autrefois on était quatre mois seulement absent de Paris , pendant les grands mois d'été ; maintenant on passe le double de ce temps à la campagne, sur ses terres ou en voyage. D'année en année on a reculé l'époque du retour , si bien que l'ouverture du Théâtre-Italien, qui se faisait en octobre, n'a plus été possible qu'en novembre, et encore ses premières représentations sont -elles aussi clairsemées de spectateurs que celles du théâtre de l'Odéon. La vie intime tend à remplacer la vie des relations mondaines. On a ses petits comités, on donne à dîner. aux amis, à la famille; puis vient une date obUgatoire que des devoirs de position et de rang vous font une nécessité de choisir. Cette date est un expédient et une politesse condensée. Elle est une invitation qui dispense de toute autre invitation, comme la Toussaint remplace tous les saints oubliés ou qu'on veut oublier. Les invitations sont répandues ce jour -là à profusion; c'est un
grand filet qu'on jette sur l'océan parisien, et dans lequel on prend le gros et le mequ de ses connaissances. L'échéance passée, la dette payée, on ferme ses grands salons jusqu*à ce que les mêmes obligations viennent frapper de nouveau à la porte , ime lettre de* change à la main.
Les salons de l'hôtel Gastellane se sont classés d'une manière tout exceptionnelle. Les réceptions sont très-variées : il y a bal et spectacle. Le programme du spectacle se compose de pièces toujours jouées par des gens du monde , et quelquefois écrites par un gentilhomme qui n'en fait pas son métier : parfois c'est un opéra comique chanté par de belles et vraies duchesses , et dont la partition est l'œuvre d'un compositeur à l'écusson blasonné. M. le comte de Gastellane, qui, à l'égal des Simiane, des Narbonne, des Montesquieu, appartient à Tune de nos grandes familles nobiliaires du Midi , a dans son esprit et ses habitudes toutes les charmantes traditions de la belle et aristocratique existence. Il se distingue parmi ces* maisons riches du faubourg Saint-Germain et du faubourg Saint- Honoré, qui, sous prétexte de bouder politiquement depuis 1830, vivent étroitement et font de l'économie; il tranche avec cette foule titrée et sans pudeur , qui , pour s'amuser sans frais, adopte de temps à autre un étranger sans valeur, le flatte, le cajole, le prône, fait de lui le centre de la mode,
et sollicite à Tenvi la faveur de figurer à ses fêtes, surtout à ses soupers. M. le comte de Castellane est rémule du marquis de Bélissent, dont les fêtes à Royaumont furent si brillantes, si animées, si courues.
Dans cette nomenclature des plaisirs de Paris, viennent se ranger, en la complétant, les plaisirs de grande et de petite villégiature qui appartiennent aux catégories du sport. Quelques-uns des environs de Paris sont justement célèbres par leurs beaux effets de perspective, les ondulations, les accidents du paysage. Es ont leurs villas et leurs châteaux : tels sont Saint-Gralien, où s'élève la maison de Catinat, la délicieuse villa florentine de H. de Custine ; Sainl-Ouen et l'historique pavillon de Mme Ducayla; Luciennes, Lajonchère, Lasselle, Sceaux, Châtenay, le Val-Fleury, Bellevue, l'île Saint-Denis, Châtou, les Prés-Saint-Gervais aux guinguettes phnpantes, rendez-vous du sport au petit pied , où on joue au siam, aux quilles, au tonneau, paradis des lilas, abreuvoir de lait pur; Rosny-sous-Bois, Montreuilles-Pêches, aux mœurs jadis galantes; Suresne, dont le vin fait venir l'eau à la bouche ; Neuilly et son parc et ses souvenirs; Passy, le Tibur de la littérature parisienne.... Mais nous n'avons pas à regarder toutes ces localités au point de vue du poète et du peintre. Tout à l'heure nous leur demandions les forêts où galopent les grandes chasses à courre,
les cantons où s'égare la chasse aux chiens d*arrêt; maintenant, ce que nous voulons, c*est la route, c'est la route large et unie , la carrière que peut parcourir le promeneur à cheval et en équipage.
L'usage à Paris , pour les promeneurs équestres, est de se renfermer dans un cercle à peu près uniforme et circonscrit. Il est vrai qu'en nul autre lieu peut-être on ne trouverait l'équivalent des richesses qu'il s'est créées en ce genre au bois de Boulogne, presque à ses portes. Mais pour ceux qui veulent étendre la zone de leurs excursions, les occasions et les prétextes ne manquent pas. D'abord tous ces noms que nous venons de citer, puis Saint-Cloud, Mcudon , Villeneuve-l'Étang, Villed'Avray , Maisons, le joyau des environs de Paris, Auteuil , Enghien , qui sont visités et connus de tous; puis encore il faut voir la vallée de Bièvre; Bue , l'ancien rendez-vous de chasse de Louis XIV; le Plessis-Piquet avec son étang mélancolique; Châtenay et ses prairies bordées d'aulnes et de groseilliers ; Aulnay, où la solitude maintenant fait place à l'affluence des promeneurs : qu'on s'y rende par Bièvre, à travers les ruisseaux, la route est belle sous les peupliers; par Verrières, à travers la forêt, la route est belle sous les chênes, par Fontenay, à travers les fraises et les roses, la route est belle sous les grands châtaigniers.
Saint-Gennain et Montmorency, et en seconde
ligne Romainville, outre leur beauté agreste, leurs bois mystérieux, leur vaste horizon, se sont fait une place à part dans la spécialité du sport équestre ; ce sont les arènes , le champ clos de tous les apprentis cavaliers du dimanche.
Les cavaliers bruts sont ceux. qui ne se sentent même pas assez d'habileté pour affronter les allures du cheval de louage de Paris, le cheval de manège à douze francs par jour, et qui recherchent le simple locatis de la banlieue. Le locatis ! Tune des conditions les plus mélancoliques de la destinée du cheval.
A Paris, cette classe se compose généralement du cheval de race taré, ruiné, sur les boulets, un peu poussif mais ragaillardi, badigeonné, relevé, refait à neuf à l'aide de quelques-uns des artifices du maquignonnage. Grands d'Espagne de la misère chevaline, on retrouve parfois en eux des restes d'allures et de conformation , titres de noblesse lacérés par le temps et le travail, qui disent quelques mots de leur brillant passé. Mais dans la banlieue, le locatis, qui est également ce sujet dégénéré, est de plus sans race, sans nom^ sans classification possible; c'est le cheval monstrueux , boiteux , décharné , écorché , borgne ,. aveugle, poussif, morveux. Celui-là est une sorte d'usufruit, dont l'exploitation est dévolue à la classe des étudiants, des provinciaux, des cheva-
liers du comptoir, des lorettes, des grisetles, des madeleines et des petites bourgeoises en goguette.
Les locatis, à Montmorency et à Sainl-Germainen-Laye, vivent dans une perpétuelle alternative de coups de cravache et de coups d'éperon; ils épuisent leur souffle, se couvrent de sueur, se couronnent, ou plutôt se recouronnent sans cesse dans les emportements d*un galop sans relâche^ Mais on ne saurait imaginer à quel point Tinstinct grandit en eux à mesure que leurs facultés physiques s'amaindrissent. Le locatis est de tous les chevaux le plus sagace, il a des ruses à l'infini : selon l'occurrence, il rue, tombe , se dérobe, jette à bas son cavalier, s'arrête ou revient de force à l'écurie. En vérité, ce n'est que juste et imparfaite représaille : car , on l'a dit très-spirituellement , malgré le calembour, hors de l'enceinte de l'octroi, la férocité du cavalier parisien ne connaît plus de barrières.
On se ferait difficilement une idée sans l'avoir vu du spectacle follement grotesque de ces cavalcades du dimanche, dont le tarif est de quinze à vingt sous par heure. Les femmes se livrent surtout à cette parodie d'équitation avec une verve de contentement indicible; elles causent haut, rient aux éclats; les jeux de mots, les réminiscences de théâtre défrayent leurs conversations. Amal et tous ses rôles, le Palais-Royal et tout son répertoire sont mis à contribution. C'est un feu roulant de bêtises chaufTées de
mots d'argot, l'assaisonnement obligé de leurç ébats.
Non loin est Saint-Mandé , sur la lisière du bois de Vincennes; on y retrouve à peu près les mêmes scènes, qui se reproduisent parfois aussi le dimanche au bois de Boulogne, ce confluent général du grand et du petit sport équestre de Paris.
Le bois de Boulogne est aujourd'hui un Eldorado d'ombre et de fraîcheur, une oasis ^ un parc, un promenoir qui surpasse à ce point de vue du sport équestre le bois des Faucons, à Moscou; le jardin des Morts , à Constantinople ; le Bois , à la Haye ; les Cachines, à Florence; le Prater, à Vienne; Hyde-Park , à Londres.
 côté de ses belles allées, au macadam plus lisse que l'asphalte, itinéraire obligé des cavalcades, il a ses carrefours étoiles de routes, ses laies, ses cantons solitaires, ses tailUs mystérieux où la pensée s'égare dans un calme poétique. Ses eaux de récente création , qui commencent au rond-point du Roi , sont rêveuses comme celles des petits lacs du Cumberland; ses cascades bruissent et moussent comme la Yaucluse : elles sont bordées de vastes pelouses semées d'arbres semblables aux chênes de Windsor, qui se reflètent avec le ciel dans leur miroir. Des lies aux berges escarpées , où le rossignol fait son nid , qu'ombragent d'épais
dômes de verdure et dont les couleurs déteignent sur les sombres nuances des chemins sinueux qui les enveloppent, des kiosques, des cabanes, des villas de formes et de couleurs variées, jettent de gais et pittoresques sourires sur les accidents agrestes qu'animent de loin en loin l'aspect du chevreuil ou de la chèvi*e qui broute, des flottilles d'oiseaux aquatiques naviguant sur ces eaux transparentes, et des nuées de pigeons ramiers qui passent comme des nuages d'un canton du bois à l'autre, et troublent la solennité de son silence par le bruit de leurs ailes crépitantes.
Au rond-point Mortemart , d'où rayonnent seize routes , s'élève une montagne accessible aux équipages et aux cavaliers : c'est un belvédère, un observatoire d'où la vue s'égare et voyage sans frein. On est au centre d'un panorama aux gigantesques proportions; les regards plongent dans ces trouées multiples que tracent les allées et les routes, comme des sillons sur un océan de feuilles; puis, aux arrière-plans, tantôt plus rapprochés, tantôt dans la vague estompe d'un grand éloignement, on découvre le périmètre du bois, le cours sinueux de la Seine, Auteuil, Bellevue, Boulogne, Saint-Cloud, Suresnes, le montValérien, Neuilly, Saint-Denis et son clocher mélancolique, enfin tous les monuments de Paris , ces géants de pierre qui s'élèvent pour annoncer de loin la terre des arts et de la civilisation.
La porte Maillot, Bagatelle, le c'iâteau de Madrid, la porte d'Auteuil, le Ranelagh sont des escales où campent toutes les ressources de la civilisation, au profit des fantaisies gastronomiques du promeneur. Le bois de Boulogne, en un mot, est répanouissement des Champs-Elysées de Paris.
Un homme d'un esprit ingénieux et d'un sens exquis s'étonnait devant moi, il y a bien des années , que Paris ne songeât pas à se faire un centre exclusivement consacré aux plaisirs, un quartier où l'on se rendrait avec la certitude de trouver réu- .nis les éléments les plus variés dont se compos.e le plaisir, tout ce qui peut charmer, intéresser, divertir l'esprit et le corps. Il y aurait là , pour l'habitant ou le visiteur de la grande ville, économie de temps et économie d'embarras : ce serait une sorte de Bourse où l'on se rendrait à la recherche du plaisir comme on se rend ailleurs à la recherche des affaires. Ce qui me paraissait alors un rêve d'imagination, l'édilité parisienne ou plutôt l'instinct de la grande cité le réalise peu à peu dans les métamorphoses que subissent les Champs-Elysées. Là les plaisirs se donnent rendez- vous, s'entassent sous des formes multiples ; chaque jour une merveille surgit dans cette vaste enceinte : cafés , restaurants , salles de concert , cirques , bals , Jardin dTIiver, dioramas et panoramas, jeu de paume, gymnases, enfin ce palais de l'Industrie aux belles
proportions , aux pompes et amt hardiesses architecturales, sont les alvéoles de cette ruche des plaisirs parisiens où chacun, selon sa fantaisie, pourra bientôt aller butiner sa part de miel .
Les Champs-Elysées deviendront la villa fortunée de la grande cité.