chapitre, malgré qu’il appartienne à l’art anglais moderne
« Un lit est un lit et non un poème, » a dit un excellent « meublier » français de nos jours, et il a ajouté qu’il ne fallait pas faire de littérature en édifiant un petit banc. Et voici, en vérité, un avertissement qui ne concerne point l’objectivité pratique d’un insulaire. Au contraire.
Nous aurons plus loin, d’ailleurs, l’occasion d’apprécier un ameublement anglais moderne, dont l’élégante sagesse de la forme, alliée très judicieusement au confort, répond aux meilleurs desiderata.
Mais nous devons, au préalable, examiner le style du mobilier anglais ancien. Ce mobilier, nécessairement, suit les étapes de l’architecture en son originalité la plus frappante.
Déterminons donc, premièrement, les styles anglais; nous donnerons ensuite les époques anglaises auxquelles les styles français et hollandais correspondent et prévalurent. Car, si les styles classiques français commandèrent au monde entier, le style hollandais (ainsi que nous le vîmes, notamment par la silhouette extérieure du « cottage » où s’évoque un peu aussi notre chalet normand, sous le rapport de l’intimité) influença vivement le meuble anglais ancien.
Les styles anglais anciens se dénomment :
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
Tudor et Élisabeth; Jacobean ; Queen-Anne , Georgian; Chippendale ; Adam , Hepplewhite et Sheraton.
Rappelons, avant d'entrer dans le détail, que le style d’architecture Tudor (i485-i558) désigne les
Fig. 121. — Fauteuils, style Adam.
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
dernières phases du style perpendicular , dans le mode ogival (ou gothique) flamboyant, avec les toutes premières lueurs de la Renaissance, et que le style Elisabeth (i548-i6o3), qui représente plus essentiellement la Renaissance anglaise, a son pendant en France dans le style François Ier (suivant la classification arbitraire britannique ; c’est-à-dire
malgré que le style de François Ier précède chronologiquement le style d’Elisabeth).
Le lecteur rapprochera donc la conception architecturale de celle du meuble aux époques correspondantes, en comprenant dans la Renaissance anglaise sa dernière période dite : Jacohean qui, pourtant, se manifeste parallèlement au temps de Henri IV et se poursuit (en matière de mobilier) jusque vers 1688, c’est-à-dire dans l’époque architecturale anglaise : classique (moderne) du dixseptième siècle ou règne de Louis XIV, en France.
Nous ferons remarquer, d’autre part, qu’à la fin du règne des Stuarts d’aucuns discernent un style Carolean (du nom de Charles II) qui marque la reprise du luxe mobilier (à l’exemple du style de Louis XIV) après une période régressive de simplicité et d’austérité représentée par Cromwell et les Puritains. Mais en somme, le « Carolean » ne saurait être réellement détaché du style Jacohean dont il exprime seulement la dernière période, la plus brillante.
De même que, pour l’architecture, nous confondrons le mobilier de la Renaissance anglaise dans les trois étapes des styles Tudor, Elisabeth et Jacobean, malgré leurs nuances d’expression que nous ferons ressortir, en insistant sur ce point que nos voisins d’outre-mer subirent davantage et plus longtemps que nous le joug de l’Italie.
LttjTÿ AlU!) A rrLl^ur^
^ ZJ
Fig. 122. — Armoire d’encoignure, style Adam [1785]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
D’ailleurs, au seuil des précisions suivantes qui s’efforceront de déterminer les styles du mobilier anglais (nous savons les subtilités parallèles de l’architecture), nous déclarons que ces styles ne sauraient être aussi nettement reconnaissables que les nôtres. Les expressions an glaises réfèrent plutôt à un ordre dynastique qu’à une époque d’art très caractéristique, à moins que la manière personnelle d’un artiste (un Chippendale, un Adam) ne les signe. D’autre part, les expressions du mobilier anglais portent sur plusieurs époques et, si nous avons respecté les qualifications anglaises, en dehors des
œuvres éloquentes de Chippendale, des Adams et du
rapport d’interprétation existant avec les styles français (sans le plus souvent correspondre avec le règne de nos rois), il apparaît délicat sinon impossible de discerner parmi tant de phases royales ou de façons individuelles, à moins cependant que le goût hollandais ne se mêle, sous la reine Anne, d'accuser presque à coup sûr, un style Queen Anne.
Style Tudor et Élisabeth. — Ce style date du règne de Henri VIII, époque où se révèle la première expression du mobilier en Angleterre. L’influence ogivale (ou gothique) domine j usque dans la première période du règne d’Élisabeth, et l’influence Renaissance, dans la seconde période. C’est l’âge du chêne {oak âge) que le style Jacobean continuera.
Fig. ia3. — Cheminée, style Adam.
(Collection GiU et Reigate, Londres.)
manifestation. De la seconde période du règne Élisabeth (i54o-i56o) datent des efforts de décoration réellement magnifiques dans une réalisation robuste et opulente. Les meubles en chêne dois
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 225
Peu à peu l’empreinte ogivale disparaît pour s’égayer de Renaissance et accuser cette dernière
minent. Ils sont massifs et lourds, d’un grand caractère. Voici des tables longues, de hall ou de réfectoire (fig. 61), larges et épaisses, ornées sur la ceinture de motifs simples, plutôt géométriques. Les quatre ou six pieds de ces tables, généralement solidarisés par un bâti, à leur base, sont garnis au milieu, de cylindres ou de sphères énormes. Voici des bahuts et buffets (fig. 62 et 65) trapus, pourvus d’entablements très décorés ainsi que tout l’ensemble, d’ailleurs. Voici des chaises à dossier élevé, très souvent cannées; voici des lits (fig. 64) dont les colonnes s’alourdissent des mêmes ornements remarqués aüx tables, ornements disproportionnés et accumulés autour d’un fût qui apparaît ainsi singulièrement grêle.
Au résumé : expression de raideur et de pesanteur, d’ampleur et de majesté, à l’image d’un règne glorieux.
Style Jagobean. — Il date de l’avènement des Stuarts, avec James Ier (Jacques Ier) d’où son nom, et nous n’adoptons point son autre qualification de « Stuart » pour les raisons que nous avons fait valoir à l’architecture. Le Jocobean correspond à la première moitié du dix-septième siècle (i6o3) et s’étend, répétons-le, pour le mobilier, jusqu’en 1688; de telle sorte qu’il tient de la Renaissance, des époques Henri IV, Louis XIII et Louis XIV, dans sa dernière expression,
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
Le Jacobean apporta un luxe moins sévère, plus chatoyant, à la précédente époque dont il représente la transition. Il accuse le modèle italien dans une manière anglaise bien distinctive, et, à vrai dire, en dépit de ses airs empruntés, il relève d’un agrément propre.
A. de Champeaux {Le Meuble) a dit fort justement que nous ne devions pas juger les artistes des contrées voisines
avec des yeux Fig- 124. — Fauteuil, style Adam.
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
exclusivement
français, et qu’il est juste de leur reconnaître une valeur personnelle en dehors des imitations malheureuses.
Or, il découle logiquement de cette valeur personnelle que le modèle inspirateur dut, entre les mains étrangères, s’altérer conformément au goût
national de chaque pays. D’où cette nuance de personnalité que nous vîmes déjà à l’architecture, pour les mêmes raisons.
L e style Jacobean n’est point riant. Sa gravité, son grand caractère, en imposent, mais avec plus d’aménité que précédemment. Toute son ornementation est plane, à fleur du bois. Formes carrées, lourdes (flg. 66 et suivantes). Meubles composés, sur la façade, de petits panneaux juxtaposés (de même que les lambris prolongés jusqu’au plafond). Motifs décoratifs où communient curieusement des inspirations orientales et Scandinaves avec des ornements de l’époque romane : stries, rubans, nattes, damiers, et des arcades non point romaines, ni gothiques, romanes encore. Quelquefois cependant, la palmette grecque, très plate et très allongée, apparaît parmi ces détails. Point d’inspiration animale; la flore seule, symétriquement et sommairement découpée. Les balustres des meubles (dans la forme italienne), généralement sans ornements, sont tournés parfois, à l’excès. Il en est de ronds et de carrés; il en est aussi de godronnés, à pans coupés, alternés ounon. Entre ces balustres, souvent (et surtout dans les escaliers) des ornements courts pendent sous la main courante de la rampe ; — on ne saurait trop insister sur le caractère magistral des escaliers anglais. Les pieds des sièges sont fré-
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
quemment prisonniers dans un cadre, à la base. Si ces sièges comportent des bras (on voit beaucoup d’escabeaux), ceux-ci, au départ du dossier, offrent volontiers un décrochement original et, de même, les bras en leur aboutissement, reposent sur le balustre vertical qui les relie au plateau où l’on s’assied, curieusement encastrés. On dirait que la courbe d’aboutissement porte sur un sifflet.
Tables, bancs (fig. 67 et 68), vastes et largement équarris, tabourets pareils, achèvent la description très
générale du style J aco- I25’ ~~ Applique,
style Adam. (Collection beau, riche et de grand Waring et Gillow, Paris.)
aspect, plutôt HenrilV
et Louis XIII plus on l’examine, que Renaissance, avec son bois prodigué (du parquet aux murs et du mur au plafond), et son austérité.
Les fauteuils (fig. 69) et chaises de cette fin de
Renaissance, lorsqu’ils sont en cuir (avec dossier et siège larges et cloutés) renforcent notre impression.
Mais, en définitive, ce Louis XIII n’est que notre Renaissance dépouillée de son sourire et de sa grâce. Appréciez plutôt encore cette analogie dans l’aspect similaire des bahuts anglais « Jacobean » (fig. 65) avec les nôtres, sous Louis XIII.
Autre singularité décorative de la Renaissance qui nous occupe (celle-ci toujours entachée de Louis XIII) : la reproduction sculptée dans le bois de gros clous de cuivre, soit en bordure, soit groupés. Et, en général, une non judicieuse transposition de la matière métallique, car les Anglais, excellents sculpteurs sur bois, fins mosaïstes et marqueteurs, sont inférieurs dans le travail du bronze.
C’est ce qui explique le remplacement, souvent, de cette dernière matière, par des sculptures dorées, ou la préférence du bois doré en place de bronze.
Au reste, pour poursuivre, n’oublions pas que nous sommes en Angleterre, et l’époque puritaine de Cromwell, avec l’obstacle artistique du fanatisme religieux, surgit, qui séparera le début du règne des Stuarts de sa période finale.
Il ne sera donc guère plus question d’estnétique sous Cromwell (fig. 72) ; la beauté a émigré.
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) a3i
Elle nous reviendra sous les auspices du style « Garolean », d’inspiration française, avec les derniers Stuarts.
Ainsi qu’il se produit généralement après toute période austère, la réaction ramène le ciel serein. La magnificence joyeuse de la cour de François Ier
Fig. 126. — Table et petits buffets, style Adam (Collection Gill et Reigate, Londres,)
avait été morigénée par le fils d’Henri IV (un protestant) et, en France encore, Louis XIV dorera ces mêmes fauteuils que son père préférait sans éclat. Et les frontons, comme les plafonds de Louis XIII, s’exhausseront, tandis que la lumière, auparavant mesurée par des fenêtres basses, jaillira des baies élargies, grâce au roi soleil,
Pareillement pour le « Carolean », du nom de Charles II. La restauration de ce monarque fit l’effet d’un coup de lumière sur les pauvretés de l’ère de Cromwell, et précisément la cour de Louis XIV s’offrit en exemple grandiose à la réaction.
De Charles II donc, date l’effort du retour à l’embellissement des résidences aristocratiques, au luxe en général ; et le « Carolean » (davantage une phase qu’un style) exprime le goût de la magnificence revenue jusqu’à la fin du règne des Stuarts, mais dans le goût français.
Avec le « Carolean » nous quittons ainsi l’exemple italien qui, étant donné le ralliement tardif de l'Angleterre à la Renaissance, s’était d’ailleurs trouvé bientôt mâtiné de notre style du dix-septième siècle.
Rien à proprement dire de caractéristique sur ce « Carolean» (fîg. y3 et 74), sorte de Louis XIV richement adapté à l’anglaise. Mais, dès Guillaume III et Marie (1689-1702), voici un Louis XIV hollandais4 plus spécial.
Guillaume III est un prince d’Orange qui, stathouder de Hollande, devint roi d’Angleterre en 1697. On lui reprocha, en dehors de ses guerres, ses séjours en Hollande et les faveurs qu’il accordait aux Hollandais. La prédominance de l’art hollandais
LES ARTS APPLIQUÉS (sUITi^) 233
s’explique par ces préférences royales, la cour ayant toujours donné le ton, en matière de style et de mode.
I^ous apercevons, à cette époque, des bahuts
Fig. 127. — Buffet, style Adam [1785].
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
hollandais qui tiennent de nos cabinets du dixseptième siècle. Bahuts en bois sombre rehaussé de clair, avec des ornements vastes, souvent oblongs et encadrés de larges marguerites, taillés en biseau sur leurs bords.
Les fauteuils, de même que tous les meubles, sont solidarisés à leur base par un bâti en X. Les pieds et les bras des fauteuils sont largement épanouis.
Quant à la chaise, son dossier élevé est à jour, traversé verticalement par une sorte de pilastre orné. Dossier trop long, partie inférieure du siège un peu lourde. La cheminée d’encoignure, par exemple, où figurent ces meubles, est à hotte verticale et agrémentée de deux étagères se terminant par un ornement en pyramide. Des pièces de céramique sont indiquées pour la garniture de ces étagères.
Au fur et à mesure de cette description, le modèle hollandais combat notre désir de discerner une façon anglaise, et cependant ce style hollandaislà parle la langue de Shakespeare par un côté grêle, par quelque aridité. Pour un peu, en dehors de leurs nettes influences à peine contredites, les manières Jacobean et Carolean mériteraient d’être confondues dans l’expression du dix-septième siècle.
Style Queen Anne (reine Anne, 1702-1714). — Avec ce style qui compte parmi ceux que les Anglais préfèrent, c’est une période de fin Louis XIV qui se poursuit en entamant notre Louis XV avec, toujours, l’inspiration hollandaise dominante.
Avant la reine Anne, Guillaume III d’Orange, du règne de qui date cependant l’introduction en Europe des précieuses laques japonaises dont, depuis 1700, tous les styles devaient s’emparer, n’avait guère marqué la courte période mobilière de son gouvernement qu’en substituant le bois de
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
noyer au chêne et aux autres essences jusque-là employées (i); et les modèles de la reine Anne trouvent leur caractéristique dans une remarquable sobriété du décor qui ne déméritait pas, néanmoins, du luxe de l’époque de Charles II, successeur de Cromwell et de l’action des Puritains, restaurateur de la beauté du meuble.
Sous la reine Anne, les sculptures, à l’exemple hollandais, sont rares sinon inexistantes. La marqueterie claire sur fond sombre, représente le décor avec une préciosité, une profusion (fig. 77 et 78) et un goût... très hollandais.
Mais la chaise « Queen Anne » est typique avec son siège largement ceinturé et le galbe de ses lourds pieds de devant terminés par une torsade aplatie, auxquels répond un long et maigre dossier; un dossier brusquement chantourné sur ses bords et garni d’une étroite bande à peine contrariée dans sa verticalité, en haut et en bas,
(1) Pourtant, il ne faut pas oublier que les préférences hollandaises du prince d’Orange lui firent, chronologiquement, adopter les premières formes et décors dont hérita, nominalement, le style Queen-Anne, qui, datant du début du règne de Guillaume 111 et Marie, dépassa la période même du règne de la reine Anne et fut populaire jusque sous George 1er et II...
Mais nous respecterons ici la classification le plus généralement adoptée en Angleterre. L’influence hollandaise se poursuit donc dans le style Queen-Anne (qui absorbe la période précédente) et nous verrons le Georgian, hollandais encore, mais inspiré aussi de la France.
Cette chaise disproportionnée s’agrémente parfois d’incrustations de bois clair, toujours dans le genre hollandais, sur la lame de son dossier; quelquefois aussi, ce dossier se découpe en manière de balustre. FA les pieds, auprès du siège dans leur partie la plus épanouie (toujours très épanouie), sont garnis d’un ornement en saillie, ayant la forme d’une M galbée.
Chaises cannées aux pieds à balustres carrés et tronqués, sièges décorés au sommet du dossier de larges volutes; ornements empruntés à la flore froidement stylisée.
Fauteuil à oreilles, à joues pleines, contorsionnées et s’attachant par un brusque ressaut à une base tortillée que des pieds courts et larges soutiennent. Secrétaire au corps massif que dessert le manque de grâce de pieds analogues. Ces pieds souvent en saillie, à la manière chinoise, immédiatement au-dessous du corps du meuble et rejoignant verticalement le sol pour s’y écraser. Lits à colonnes minces et rectilignes, à cannelures sobrement marquetées; ciels de lits plats. Abondance de moulures fines. Cabinets (fig. 82) vastes et enrichis de marqueteries, genre Boulle pour le travail, mais hollandais comme décor.
Sans oublier, alternant avec les précédents ramages décoratifs (à rattacher logiquement à la
LES ARTS APPLIQUAS (SUITE) 287
période plus essentiellement hollandaise de Guillaume III et de Marie), des commodes (fig. 8o), des bureaux - biblio thèques (fig. 92 et 93), des canapés (fig. 90), fauteuils (fîg. 86) et chaises (fig. 84), aux bois et aux placages unis, qui tout en appartenant au Queen- Anne touchent au Georgian.
Ensemble gras et bulbeux, gonflé et massif, d’une harmonie singulière mais cossu et relevant d’une
parfaite exécu- Fig. ia8. - Lüstrb (en bois),
tion. style Adam.
(Collection Waring et Gillow, Paris.
A retenir surtout la curiosité des sièges plutôt que leur équilibre agréable et remarquer que ceux-ci, avec les tables, inaugurent sous leur aspect hollandais les pieds gracieusement tordus de notre dix-huitième siècle.
Style Georgian (de la dynastie des Georges ; plus exactement de George II, de 1715 à 1730). — Sous George Ier, le style <( Queen-Anne » se prolonge, mais avec des alternatives particulièrement françaises inspirées des styles Louis XV et Louis XVI (un peu).
Le « Jacobean» avait été avec le style d’Élisabeth l’àge du chêne, le « Queen-Anne » l’àge du noyer, et du « Georgian » date l’avènement de l’acajou. Les grands panneaux au surplus, remplaçant au temps des Georges, les petits panneaux du « Jacobean ».
Le style « Georgian » dit classique (fig. 94), prépare l’avènement du« Ghippendale » (vers 1732), qui l’absorbera dans une originalité véritable.
Au style « Georgian » (sous George Ier exactement) sont imputables des sièges fameux dits «Hogarth» (fig. 96) en acajou massif; les premiers du genre en Europe, car les Chinois nous avaient précédés dans cette matière richement sculptée.
Les sièges « Hogarth » reflètent, en leurs pieds et bras (s’il s’agit de fauteuils), la tourmente du Louis XV, mais leur dossier qui rappelle le style hollandais, s’orne d’une sorte de coquille Louis XIV. Ces chaises ou fauteuils entièrement sculptés, sont plutôt riches et curieux que d’un goût pur. Ils étonnent à côté de ces élégantes bergères et de ces
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 289
canapés « Georgian » entièrement recouverts d’étoffe, aussi, à l’exception de leurs pieds sculptés en bois d’acajou ; à côté de certains bureaux-ministre, en acajou également, encore sculptés mais avec ce fini qui relève en propre de la ciselure sur métal.
Cette dernière observation est d’ailleurs générale ; les sculptures anglaises, à fleur du bois, si fouillées, semblent appartenir au domaine du bronze ; mais nous avons donné
Fig. 129. — Bureau,
les raisons de style Hepplewhite. (Collection cette erreur Waring et Giflow, Paris.)
d’ appr opri ation .
De style « Georgian », encore, ces cadres de miroirs ornementés, ces lourdes consoles, dont le goût très français et un peu italien était richement exalté.
Parmi les ébénistes ou sculpteurs qui se distinguèrent dans le style « Georgian », on cite Isaac Ware, Abraham Swan, les frères Langley; sans oublier le célèbre Grinling Gibbons (fig. 46), déjà vu au chapitre de la statuaire.
On a préféré détacher la personnalité de Chippendale du style « Georgian », duquel en somme il se réclame chronologiquement. Mais l’originalité du maître ébéniste méritait cet hommage que nous respecterons.
Il y a lieu, enfin, avant d’aborder ce nom fameux, d'insister sur les influences gothique et Renaissance et celles également de nos autres styles classiques, aux époques à peu près correspondantes des histoires de France et d’Angleterre, mais mélangées à partir de la fin des Stuarts avec le style hollandais. Cette dernière influence ne cessant guère d’apparaître qu’avec Chippendale et les autres maîtres « meubliers » et décorateurs à sa suite.
Avant de nous séparer du style « Georgian », nous y noterons encore une phase chinoise (précédant l’expression particulièrement heureuse de Chippendale dans le genre) due à la révélation originale de ce pays par William Ghambers (architecte cité au chapitre spécial) dont le recueil publié en (Designs for chinese buildings) notamment, fit impression en Angleterre.
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 1^1
Si l’on ajoute à ces emprunts le propre goût anglais en matière ornementale, on obtient l’amalgame, personnel en quelque sorte, déterminé par les appellations successives du style anglais.
Mais, avec la personnalité de Thomas Chippendale, répétons-le, nous aurons l’avantage d’un
Fig. i3o. — Canapé, style Hepplewhite [1775]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
« Georgian » dont la réelle caractéristique va se discerner ensuite, à la faveur de la personnalité des fameux ébénistes qui suivent.
Le style Chippendale. — Avec Thomas Chippendale, le style vraiment britannique va s’accuser.
L’histoire de l’ébénisterie anglaise garde le nom de trois générations de Chippendale portant successivement le prénom de Thomas. Mais, le plus célèbre
est le second, mort en 1780 (?), Thomas II Chippendale, à qui l’on doit des créations qui illustrent une des plus belles périodes de l’art du mobilier, en Angleterre, entre i^3o et 1780.
C’est l’heure où Watt invente la machine à vapeur (1768) et où Wedgwood découvre sa fameuse poterie ; l’activité industrielle de l’Angleterre est alors intense. Le meuble profitera de la bienfaisante expansion, mais en adoptant un curieux parti pris de rénovation sur lequel la devise de Chippendale éclaire éloquemment : « Colligit ut spargat. » C’est-à-dire que l’artiste rassembla les détails artistiques de nos grands styles classiques pour les répartir originalement sur des formes.
Car Chippendale fut surtout un décorateur, un « habilleur », et un précieux « amalgameur » de formes et de décors. 11 « anglicisa » les structures de style, françaises et hollandaises, grâce à une dénaturation ornementale qui est toute une révélation pittoresque. On distingue plusieurs manières dans l’expression élégante de Chippendale. La première s’inspire de l’art ogival (ou gothique), la seconde du style chinois, et la troisième du Louis XV français (fig. 1 10). Sans oublier des mélanges de style chinois, de gothique et de Louis XV (fig. 98).
On sait combien en France le moyen âge avait été réhabilité avec enthousiasme par le roman.
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 2
tisme, aussi bien dans l’architecture que dans le meuble (nous parlons plus loin du style « troubadour »), et nous avons souligné la persistance du
Fig. i3i. — Table a jeux, style Hepplewhite [X770J. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
goût ogival anglais autant que sa faveur extraordinaire.
Mais, entre le style « ogivalisé » ou anglicanisé ogival d’un Ghippendale, et celui que l’on baptisa « troubadour », une comparaison s’impose, toute
àl’avantage d’ailleurs, du célèbre ébéniste anglais. Notre style « troubadour » nous valut une théorie de chaises, de pianos, décorés en acajou avec les découpures de la pierre ! Ces découpures au dossier d’un siège, au fronton d’un piano, donnèrent aux meubles un aspect de cathédrale en miniature, infiniment stupide...
Ces mêmes hauts dressoirs à arcatures que le moyen âge surchargeait d’orfèvreries, nous revinrent, et nous nous épanouîmes d’aise dans des chaises monumentales pareilles à des stalles de chanoines !
Or, sans admirer excessivement ce système simi laire d’adaptation du décor et de l’aspect constructif ogival au meuble, on peut équitablement opter pour la qualité personnelle et la formule délicate de cette adaptation chez Ghippendale.
D’ailleurs, Chippendale ne s’attaque point au décor d’un piano, et cela est à l’éloge de son goût et de la logique; ses chaises, au surplus, n’ont rien de la chaire gothique et ses tables et commodes ne jouent point à la cathédrale.
Il faut louer dans ces meubles « gothiques », au travestissement singulier si l’on veut, la finesse de leur décor, l’élégance jusqu’à la maigreur de leurs formes souvent ajourées, la richesse générale de la facture. Et, cette ornementation « gothique » s’est
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 2/j&
amenuisée, rapetissée ; elle communie discrètement avec les grâces contournées du Louis XV, mais elle est seulement plaquée sur la forme, c’est-à-dire qu’elle se désintéresse du mouvement de la forme qu’elle prétend embellir sans plus.
Fig. i32. — Fauteuil et chaise, style Hepplewliite [1770].
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
A remarquer les pieds des meubles de cette manière, chez Ghippendale ; ils sont particulièrement lourds, tantôt carrés, tantôt colonnes rigides en réduction, coiffées d’une arcade avec pendentifs (répétés tout au long de la base du corps du meuble), tantôt courbe rocailleuse (le Louis XV s’associant ainsi, avec rappels de cette stylisation sur les côtés, avec des éléments gothiques gracieusement
arrondis) s’écrasant singulièrement à l’arrivée au sol, en souvenir du « Queen-Anne. »
Cependant, si l’expression gothique de cet artiste est curieuse, sa traduction isolée du Louis XY français vaut davantage. Le recueil des modèles du genre, publié par Chippendale en 1754, « French chairs », édifiera nettement sur ce point. Et ses meubles, où les styles rocaille et chinois s’entremêlent dans le goût anglais, ne sont pas moins délectables. Voici des tables aux pieds composés de colonnes géminées, groupées à la base par un rinceau feuillu, dont la ceinture, — souvent contrariée, avec élégance, par des courbes ou des pans coupés, — est ajourée de motifs chinois. Le tout en marbre, pour le plateau, et en bois doré. Voici des glaces-étagères ornementées à la Louis XV, mais toujours dans cet esprit anglais qui recherche le précieux jusqu’à l’aridité.
Voici des meubles de pure forme chinoise « chippendalisée », aux bois grêles, déchiquetés, tourmentés, surdécoupés, composés de treillis jouant les caprices du bambou, couronnés d’un toit de pagode (fig. 98).
Voici des commodes hollandaises, naturalisées anglaises par le célèbre ébéniste dont les décors métalliques, poignées de tiroirs, entrées de serrures, angles et contours des panneaux, faîtes et
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
pieds, sont une originalité. Voici des chaises (fig. 109) aux dossiers composés de lignes capricieuses, à jour, que des ornements fins réunissent au milieu, entre des montants tordus ou ondulés. Voici des faites de
Fig. i33. — Buffet, style Sheraton [1790]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
dossiers très caractéristiques avec leurs torsades et leurs ressauts, alternant aussi avec des ornements Louis XIV (les dessins si légers du Bérain ont séduit particulièrement notre sculpteur anglais); voici des dessins géométriques, plaqués en abondance. Toute une fantaisie enfin, qui pourrait pour l’ingé-
niosité de la construction linéaire, de son objectif de grâce compliquée, même, se résumer en l’ordonnance des treize vitres d’une bibliothèque de Chippendale, fameuse...
Car, la complication des montants qui maintiennent ces vitres, leur croisement décoratif ponctué d une croix épanouie, sont un problème agréablement résolu, et très anglais.
Les artistee anglais du meuble ont une prédilection pour les bâtis qui soutiennent les vitres des bibliothèques.
Ces bâtis fins et multipliés symétriquement, sont d’un caprice et d’une fantaisie typiques (fig. io3). Tantôt rappelant les formes de l’ogive, tantôt motifs empruntés à la géométrie : treillis, losanges, etc., tantôt arabesques et rinceaux.
Il est à noter d’ailleurs que Ghippendale affectionne les sculptures à fleur du bois où la géométrie (des losanges superposés, souvent) joue le rôle principal, et il ajoure largement, non moins volontiers, ces mêmes dessins mathématiques, alternés et variés il est vrai avec un esprit toujours délicat.
Th. Chippendale fut durant un demi-siècle le suprême arbitre de l’art anglais. L’aristocratie britannique s’arracha ses œuvres dont tant d’ historié homes s’enorgueillissent. Considérablement copiés, ses meubles n’ont cependant jamais été
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
Fig. i34- — Secrétaire-Bibliothèque, style Sheraton [vers 1786].
(Collection Gill et Reigate. Londres.)
égalés, tant leur matière noble (le bois d’acajou massif ou le palissandre) fut merveilleusement parée, mais pourtant avec une minutie ornementale qui tient souvent de la ciselure réservée au métal.
Chippendale exécuta enfin de nombreux mobiliers pour les frères Adam qui, pénétrés de sa gloire, la poursuivirent.
Style Adam. — Les frères Robert et James Adam viennent au dix-huitième siècle représenter la décoration, non moins dignement. Nous avons parlé antérieurement de ces artistes que nous vîmes associés à l’architecture, et, au chapitre présent, c’est la personnalité de Robert Adam qui nous intéresse spécialement.
Robert Adam (1728-1792), tandis que James se réservait la décoration des appartements, fut surtout un « meublier » remarquable. Il se fit remarquer dans un mode d’interprétation anglaise du style de Louis XVI. Mais, sous l’influence classique alors prépondérante, le gothique disparut, et l’expression d’Adam remonta boire aux sources inspiratrices d’Herculanum et. de Pompéi qui avaient été les nôtres.
Si l’on désire comparer Chippendale à Adam et hiérarchiser ce dernier, on doit reconnaître que Chippendale prend place avant lui dans l’histoire de l’ébénisterie, car Chippendale créa des formes
Fig. i35. — Secrétaire-Bibliothèque, style Sheraton [1790]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
où le bois n’était pas sacrifié tandis que chez Adam c’est le souci du décor qui l’emporte. Erreur capitale en matière d’ébénisterie, qui s’absout de fortes qualités compensatrices ainsi que nous le verrons.
« Nous osons nous flatter, disaient les Adam, d’avoir saisi avec quelque succès l’esprit de la belle antiquité et de l’avoir fait régner d’une manière nouvelle dans nos ouvrages. » Toutefois, d’avoir abusé du meuble peint (et du stuc dans la décoration des appartements), d’avoir prodigué les camées et distribué trop abondamment l’ornementation parasitaire, l’art de Robert Adam déconcerte vis-à-vis du meuble. Sous ce crayon fin et distingué, le charme délicat et déjà menu du Louis XYI va s’exagérer dans la maigreur. R. Adam est riche mais sec ; il est élégant mais davantage dans ia parure que dans la considération stricte des surfaces par rapport aux vides et aux pleins.
Les ornements dont il coiffe la partie supérieure du cadre d’une glace, par exemple, ne sont souvent point à l’échelle, mais il faut retenir chez Adam la première idée d’un meuble flanqué de deux corps (fig. 127), c’est-à-dire à double destination. On sait combien le mobilier moderne affectionne cette conjugaison avantageuse pour l’utilité et non moins pour l’effet esthétique. C’est chez les Adam aussi, que l’on constate, en premier, l’emploi
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 203
systématique des ornements de vases dits étrusques et le retour à l’embellissement des cheminées (fig. 128). Mais, à défaut d’une solidité réelle de conception, d’unité entre la construction et son décor, quel extrême raffinement dans les détails !
Fig. i36. — Table-console, style Sheraton [1786].
(Collection Giü et Reigate, Londres.)
Quelle superfétation même, d’après le distingué modèle français, dans cette succession de secrétaires que les modeleurs Giuseppe Geracci, Yoyer, Gapitsoldi, notamment, exécuteront en bois de citronnier et d’acajou, avec tant de chaises et fauteuils (fig. i32), bureaux (fig. 1 16), tables (fig. 120), guéridons, candélabres, lustres (fig. 128), etc., sous la direction des Adam !
Et, d’autre part, Angélica Kauflmann embellissait de ses peintures (fig. 122) ces précieuses créations, que le peintre Cipriani enrichissait aussi de sujets à camées, que des biscuits de Wedgwood se disputaient encore (ainsi que tant d'appliques [fig. 125], de candélabres en métal, en bois doré), tandis que Pergolèse leur prodiguait le charme de ses arabesques avec plusieurs habiles sculpteurs et marqueteurs à sa suite.
L’influence des frères Adam fut extraordinaire sur la décoration insulaire. Et même, il est presque impossible de séparer cette collaboration dans l’ensemble de tant de pâtisseries, motifs et moulures en stuc qui, courant des lambris au plafond, (avec l’excessive prodigalité, souvent, que nous avons fait ressortir), préparaient à des meubles adéquats l’atmosphère la plus favorable.
Style Hepplewhite (1760-1785). — Si Ghippendale emprunta largement aux époques de Louis XIV et de Louis XV (en dédaignant le « rococo »), Sheraton, un grand ébéniste que nous examinons plus loin, représente une version du Louis XVI (époque de Marie-Antoinette principalement), et Hepplewhite (ainsi que Shearer, un autre ébéniste fort connu) prend le milieu de ces influences avec un propre mérite.
Les noms du sculpteur Flaxman et du peintre Füseli s’ajoutent aux artistes précités dans le mou-
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
Fig. 137. — Armoire, style Sheraton [1790]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
vement du style mobilier anglais, et Hepplewhite, digne élève de Chippendale et des Adam, profitera de ces acquisitions.
Son genre, répétons-le, s’inspire du Louis XV et du Louis XVI dans des lignes pures et harmonieuses. Mais, à notre sens, le Louis XVI représente mieux sa manière. Le Louis XVI, d’ailleurs, séduisit particulièrement l’art anglais en général, pour la rencontre harmonieuse de cette correction, de cette froideur (à laquelle il tenta d’ajouter le charme) avec son propre caractère.
On a prétendu que les Adam avaient précédé le Directoire et même l’Empire, mais la conception, d’ailleurs peu réussie, des Adam dans ce genre qui offre quelque analogie si l’on veut avec le style de Napoléon, ne saurait s’opposer au modèle. Toutefois, si Sheraton eut l’aubaine d’assister à l’éclosion du mobilier du vainqueur d’Austerlitz, dont il tira un excellent parti, les expressions d'Hepplewhite, auparavant, poursuivirent seulement, avec un talent distingué, le simili-style Directoire tâtonné par les Adam.
Les meubles des Adam et d’Hepplewhite, d’ail leurs, ne font-ils pas tout simplement penser au style de Napoléon à cause des camées (ou des peintures à l’antique), hérités du dix-huitième siècle, qui souvent les ornent* ?
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
Pour en revenir à Ilepplewhite, la grâce du mobilier français, chez cet artiste, ne perd guère à être transfigurée tant elle acquiert de distinction et de commodité. C’est de la joliesse gaspillée dans une foule de petits meubles délicieusement exécutés.
Les dossiers de chaises et de fauteuils marquetés ou décorés à la main, dus à Hepplewhite , démontrent particulièrement son originalité, malgré que le motif de trois plumes (fig.
i32) qui souvent figure parmi les décors peints de l’excellent ébéniste, l’emblème du Prince de Galles, éclaire
style ANGLAIS
Fig. i38 — Horloge a gaine, style Sberaton [1990]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
davantage sur une facture réellement reconnaissable.
Poudreuses, secrétaires, tables à jeux (fig. i3i), guéridons, lits à colonnes, bureaux (fig. 129) ressortissent à l’art délicat et sobre de Hepplewhite qui compte justement parmi les plus éloquents artistes anglais ; avec des meubles en citronnier décoré, en laqué blanc et or, d’une élégance et d’une légèreté savoureuses.
Style Sheraton (1751-1806). — Avec Thomas Sheraton (dont le cycle d’influence se situe vers 1791), c’est l’époque de Marie-Antoinette qui sera particulièrement mise à contribution et aussi le Directoire.
Néanmoins, Sheraton (natif de Stockton-upon- Tees) s’éloigne de la pureté relative de l’expression des Adam qui, eux, ignorèrent la rigidité du style Empire dont ils 11e pressentirent la caractéristique que dans une altération similaire du Louis XVI. Même observation pour Hepplewhite lorsqu’il apparaît avoir certaines fois « deviné » le style de Napoléon.
Thomas Sheraton acclimata le goût de la marqueterie dans l’ébénisterie anglaise et il résolut quelque simplicité dans la forme en multipliant ingénieusement la destination du meuble.
On lui doit des secrétaires se transformant en coiffeuses, des secrétaires-bibliothèques (fig. i34 et
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
i35). Une table à abattant, dite « Arlequin », résume sa manière typique. Elle recèle tout un agencement de casiers qui, grâce à un dispositif secret, apparaissent ou disparaissent. Quant aux bahuts (fig. i3^) et tables (fig. i36) de Sheraton, ils
Fig. 139. — Canapé, style Sheraton [1790].
rappellent nettement le style des Hepplewhite et des Shearer, tandis que ses sièges (fig. 140) s’apparentent, au surplus, à ceux des Adam. Même, quelques auteurs anglais en sont réduits à n’attribuer à leur compatriote, en matière de sièges, que de lourdes chaises dites « Victorian », dans lesquelles on retrouve le dessin « Empire ».
Angélica Kauflmann (1741-1807), la femmepeintre d’origine suisse que nous vîmes travailler
pour les frères Adam, A. Kauffmann, dont Reynolds modestement estimait les œuvres supérieures aux siennes propres et qui séjourna longtemps en Angleterre, s’employa également à rehausser certaines pièces de Sheraton.
A défaut de pouvoir sincèrement distinguer entre les productions d’Hepplewhite et de Sheraton, malgré cependant la qualité précieuse des dossiers de chaises et les petits meubles d’une grande finesse, de ce dernier, on doit les réunir dans l’éloge d’une fabrication impeccable, dans la louange d’une variété bien anglaise.
Autant le Ghippendale est catégorique, avec les Adam, autant leurs successeurs apparaissent troublants d’incertitude.
Mieux vaut, dès lors, pour identifier la manière douteuse, recourir aux albums publiés par ces grands ébénistes, plus érudits, en somme, et plus excellents exécutants qu’essentiellement originaux.
Une constatation générale, au reste, complète cette impression. Les styles anglais ne créent point une atmosphère sympathique comme les styles français. Leur unité n’aboutit point à un ensemble vivant. Les meubles anglais s’harmonisent par la fac- I ture et la commodité, dans le détail enfin, très raffiné.
Mais nous touchons à l'époque moderne, et déjà, en tôtë- de^^lÉ^rlF^haliîfbe, bèus avons^ érigé Le !
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
2ÔI
Fig. 1/40. — - Secrétaire-Bibliothèque, style Sheraton [1780] (Collection Gill et Reigate, Londres.)
fauteuil anglais, très nouveau (ainsi que le mobilier de bureau où il figure) et consacré, sinon par une beauté réelle, du moins, « à l’anglaise », par une utilité parfaitement exprimée.
Avant de poursuivre, nous ferons ressortir chez les Anglais la confection d’un mobilier simple à destination de la classe moyenne, tandis que chez nous, la classe moyenne s’alimente d’un faux luxe bourgeoisement prétentieux, d’un ameublement de pacotille d’après les styles magnifiques du passé.
Mais peut-être que les Anglais, s ils eussent hérité d’un passé glorieux, d’une tentation aussi commode que magistrale, n’auraient point été si heureusement contraints à innover. C’est la théorie du musée obsédant et néfaste à l’effort créateur, et l’on sait qu’en matière de meuble, la France surtout s’était surpassée, au point que durant deux siècles le monde entier vécut sur ses modèles.
Quoi qu’il en soit, le mobilier simple des Anglais modernes possède un caractère franc, une manière de bon goût nouveau qui n’a rien de notre abâtardissement.
Cette différence correspond à une lacune que le style moderne français tend à combler, et, sur cette observation, nous aborderons l’art moderne anglais dans la mesure que nous nous sommes imposée.
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
« La renaissance des arts décoratifs, écrit M. R. Kœchlin, dans Y Art français moderne , marcha de
Fig. 141. — Canapé, style Sheraton [1800]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
pair avec celle de la peinture, mais ce n’est pas en France, malgré les avertissements géniaux du marquis de Laborde, qu’aboutirent les premières recherches ; l’Allemagne n’y fut pour rien et l’Angleterre de William Morris en eut l’honneur. On peut dire pourtant que ce premier mouvement, quelque intéressant qu’il fût, demeura purement
insulaire et n’eut pas d’action sur le continent, sauf peut-être en Hollande ; il procédait de l’inspiration gothique et orientale ; or, la décoration moderne dérive de l’étude plus directe de la nature, et, c’est à elle que demandèrent des conseils tous les artistes sur l’effort desquels nous vivons aujourd’hui. »
D’autre part, en 1912, M. le député Roblin, dans un intéressant Rapport relatif à l’organisation d’une Exposition internationale des Arts décoratifs modernes qui devait avoir lieu avant la guerre de 1914, plaçait en tête du mouvement l’Angleterre, avec William Morris, déjà nommé, et Walter Crâne, « Il y a eu des erreurs, constate l’auteur, mais la période en est close, et des novateurs, hardis et tenaces comme Mackintosch, produisent des œuvres qui sont la marque d’un véritable art moderne nouveau; et l’Angleterre les accepte aujourd’hui sans discussion. »
Comment d’ailleurs résister aux séductions d’un W. Morris, qui, avec D. G. Rossetti, W. Crâne et Burne-Jones, entre autres représentants de l’art « majeur » préraphaélite, devait, sous le couvert de l’art « secondaire » (?) rénover le principe de l’art - — simplement — au pays de Mercure ?
Après un retour à la tradition Tudor en matière ornementale, le bon sens anglo-saxon, ensuite, ne
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
sacrifia pas longtemps à l’orientalisme. Et l’inspiration se tourna progressivement vers la nature. Burne-Jones, décorateur unanime, donna notamment des modèles au meuble et au papier peint (ainsi que W. Crâne); il collabora à la typographie;
Photo. H. C. Ellts,
Fig. 142. — Chambre a coucher moderne.
(Collection Waring et Gillow, Paris.)
exécuta des cartons pour des vitraux (avec W. Morris, Rossetti et Brown), pour des tapisseries et des mosaïques.
> Et W. Morris peignit à fresques, avec Watts; prenant aussi le burin, assisté de Rossetti, pour faire revivre le goût de la gravure sur bois.
Walter Crâne enfin, fondateur du Cercle des Arts et Métiers , exaltait en public l’effort superbe auquel contribuèrent les Richmond, les Hole, les Brangwyn.
Mais, plus on y réfléchit, plus il se confirme que l’Angleterre dut à un passé d’art non obsédant comme le nôtre, de précéder le mouvement moderne, et curieusement, la Hollande, dont elle s’inspira si volontiers et qui partage avec le pays britannique un héritage esthétique similaire, emboîta le pas à ses côtés.
On pourrait, aussi bien, dire que Fart anglais moderne remonte au « cottage », à son décor comme à son ameublement, parce que ce sont les dispositions architecturales intérieures qui inspirent et dictent les formes et l’esprit d’un aménagement, et que jamais le meuble et l’atmosphère modernes ne se fussent apprivoisés dans des appartements ou des maisons aux plans caducs, rectilignes et aussi respectueusement que rétrogradement voués à un mobilier et à des garnitures « classiques ». L’inspiration neuve fut donc bannie à l’avance de ces lieux sans originalité, tandis que les villas et chalets, tandis que les hôtels particuliers, bâtis modernes pour la circonstance, agréaient avec leur meilleur sourire la nouveauté.
Le « cottage », construction libre, et inédite par conséquent, baraque désordonnée aux yeux « bour-
Fig. i43. — Toilette moderne.
(Collection Waring et Gillow, Paris.)
sique et trouve l’écho le plus favorable à son tempérament. C’est dans le « cottage » (ou maison de campagne) que se grouperont les premiers ensembles mobiliers, parce que le cottage fut à la fois leur cadre provocateur et essentiel. C’est le cottage qui créa l’atmosphère la plus glorieuse et la mieux
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) Q67
geois », pour son honneur, apparaît donc le foyer de Fart moderne anglais. C’est dans le cottage qu’ Albion prend sa revanche de la grandeur clas-
compensatrice du style anglais résolu dans l’intimité au bout d’une tradition du home particulièrement tenace.
Et, les noms de MM. Ernest Newton (fîg. 27 et 28) Bailie Scott, E. Guy Dawber (fîg. 29), Geoffry Lucas, E. Lutyens, I. Crowe (fig. 3o), notamment, sont à célébrer dans la manifestation architecturale, neuve et inégalée que nous venons de dire.
Du cottage, le meuble anglais se répandit dans la demeure bourgeoise et ouvrière, intéressant d’autre part la classe aristocratique pour certaines de ses créations alternées avec des œuvres qui rappellent (lorsqu’elles ne sont point authentiques) la fantaisie d’un Ghippendale ou la netteté d’un Adam. A moins encore que la richesse du Georgian ou la lourde et riche majesté d’un style Tudor et Elisabeth ne compose le fond du décor de leur « home », en compagnie de pièces françaises, Louis XVI principalement.
Dans la haute société anglaise, le plus souvent, en dehors du mobilier d’essence nationale et de celui qu’elle nous emprunte avec faveur, le style moderne, de même que chez nous, ne s’introduit encore que sous les dehors de l’originalité ou du côté pratique.
Cependant, il semble que depuis Ghippendale et les Adam, que depuis Hepplewhite et Sheraton, le
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE
mobilier anglais moderne a trouvé sa voie particulièrement expressive. L’agrément sobre et pratique du style anglais moderne, ses destinations ingénieusement cumulées, procèdent en somme des précurseurs britanniques. Là est la meilleure tradition anglaise dans la pareille silhouette fragile, dans cette froide élégance, dans ce goût du détail si finement exécuté qui accusent iln aspect bien personnel et très séduisant.
Mais encore le « cottage », la « nursery », le « hall » sont-ils particulièrement favorables aux meubles modernes, avec des pièces accessoires comme le boudoir,* ou purement utilitaires comme le bureau et la salle de bains. Pour le côté pratique, les meubles modernes, logiquement au goût du jour et « à la page » du progrès, ne sauraient être discutés, surtout ici. Porte-manteaux, porte-chapeaux, porte-parapluies anglais modernes, essentiellement confortables, vous préparez à souhait l’accès du « drawing-room ».
Détaillons, maintenant, quelques meubles mo^ dernes qui se trouvent dans le salon familier. Voici des fauteuils entièrement capitonnés, du dossier aux joues. Ils sont particulièrement profonds; on s’y assied avec une volupté sans égale. Voici de vastes chaises cannées pour la légèreté compensatrice de leurs coussins lourds et moelleux ; et, à
côté, le contraste d’une fine table en acajou fileté de bois de citronnier, d’un frêle guéridon en loupe d’orme ou de noyer, d’une bibliothèque basse accompagnée de casiers sur ses flancs, presque aussi légère, pour l’apparence. Ici, un canapé inédit, sorte de « méridienne » dépourvue de son dossier unilatéral, accueille maintenant l’abandon sur toutes ses faces ; car la rigidité du dossier en bois a été résolue simplement pai un coussin en forme de croissant qui sert d’appui à un oreiller moelleux.
Ces meubles sont signés Waring et Gillow, de même que ceux de cette chambre à coucher que des murs vrais ou factices ont mystérieusement absorbés (fig. i42)- Le lit (i) seul, est visible. Et puis ce sont, de la même marque, des armoires pratiquement à hauteur de la femme, non plus de ces bahuts inaccessibles ! Et ces armoires forment penderie et commode. Ce sont des commodes-bureaux, avec tiroirs et bibliothèque ; des coiffeuses dans lesquelles on pénètre jusqu’à une grande psyché, tandis qu’à droite et à gauche, des tiroirs disposés sur les côtés et couronnés aussi, à leur extrémité, de miroirs mobiles, s’offrent à proximité du geste. Meubles en acajou mosaïqué, marqueté ou sans ornements* de citronnier, dont une pression dans la moulure
(i) La création du lit de cuivre, au xix* siècle, est anglaise.
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 2^1
actionne une serrurerie invisible : autant de délicates et ingénieuses créations.
Pour ie meuble moderne manufacturé, en série, voici la grande firme londonienne Maple, voici Liberty ; ces derniers , créa teurs et fabricants de meubles (fig. i45), de bijoux aussi et d’orfèvrerie. De Maple, des meubles de bureau...
même américains, et toutes fournitures. De Liberty, encore, des velours, satins et soies, des précieux
tissus « liberty » qui sont à la fois une caresse à la vue et au toucher.
Pour le papier peint, les manufactures d’Essex,
Photo. H . C- Ellis.
Fig. 144. — Chaise moderne.
(Collection Waring et Gillow, Paris.)
les ateliers de Merton Abbey et de Kelmscott-Pris. près de Leichdale, dans le Gloucester (autrefois dirigés par W. Morris et d’où sortirent, en même temps que des modèles dus à Burne- Jones et à Walter Crâne, des éditions rares gravées sur bois en collaboration avec D. G. Rossetti) n’ont point tari la valeur de leurs efforts.
Les noms de MM. P. Bankart, Simpson, À. Altherr, Max Heidrich, Vogeler, eïlfin, rejoignent ceux de Waring et Gillovv, de Liberty et de Maple pour les ensembles de meubles anglais particulièrement caractéristiques. Ces meubles que des planfonds très ouvragés contemplent, sur lesquels la lumière, jouant à travers dès vitraux de M. T. S. Brydone ou de M. A. Gascoyne, épand seS rayons irisés dont profitent à l’envi les beaux papiers ou étoffes de tenture dus à MM. Sydney Haward, Wardle, etc., et les précieux émaux (en-tête du chapitre premier) de M. Alexandre Fisher, également bon peintre et sculpteur (cul-de-lampe du chapitre V).
Les Anglais affectionnent les cheminées ornementées, en métal ou en céramique ; ils les réussissent dans un art varié et des plus ingénieux en les faisant concourir, avec un goût très particulier, au décor. La dinanderie, d’ailleurs en son ensemble, qu’il s’agisse de lanternes, de lustres ou de vases,
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 2^3
ou bien la ferronnerie, pour les grilles de foyer, les landiers et chenets, etc., résume une préférence britannique qui s’ajoute à celle de l’extrémité supérieure des conduites d’eau, en plomb délicate-
Fig. i45. — Intérieur de salle a manger pour un a cottage ». (Collection Liberty et Cie, Londres.)
ment estampé (fig. 21), etc., renouvelées de l’ancien, dont nous vantâmes la curieuse préoccupation esthétique.
Dans le tapis enfin, dans la céramique, dans le bijou, etc., les artistes modernes anglais poursuivent vaillamment leur réputation de novateurs, malgré qu’à cette tâche, où ils nous précédèrent,
l’art français les ait largement rejoints, sinon surpassés, grâce aux qualités innées qui ont établi sa prépondérance à travers les siècles.
En tant que peintres, les Anglais modernes ne parviennent guère à secouer le joug du style de Burne-Jones dans un anglicisme monotone d’après l’idéal de Botticelli. Et c’est comme portraitistes de préférence, qu’ils poursuivent leurs qualités d’exécution volontaire et impassible. Les sujets de genre, le paysage encore, les séduisent et, d’autre part, de môme qu’en France, — ■ le mouvement est international, — les artistes anglais subissent cette soif de nouveauté qui s’étanche rapidement et facilement, aux sources les plus excentriques.... Malheureusement, ce symbolisme géométrique où la nature perd ses droits dans la forme humaine défigurée, n’a pas osé servir, sous le couvert pourtant si favorable de l’illisibilité, la nudité essentielle. Il n’en faut point parler aujourd’hui non plus qu’hier, au pays de Shakespeare.
La statuaire, en Angleterre, continue donc à être contrainte.
En revanche, le procédé de l’aquarelle l’emporte sur les arts de la couleur... Les peintres britanniques s’y manifestent avec une habileté supérieure, moins corrects et moins froids dans une facture plus large que dans le tableau à l’huile.
LES ARTS APPLIQUÉS (SUITE) 2^5
Nous ne reviendrons pas, enfin, sur la maîtrise des illustrateurs et des graveurs anglais.
Malgré qu’au cours de notre travail, le masque soucieux et agité de Mercure ait contrarié souvent le front serein d’Apollon ; malgré l’obstacle d’une pudibonderie choquante pour la sublime vérité de l’Etre dont l’Art s’est fait un acte de foi, nous n’insisterons pas sur l’évidence d’une esthétique d’ensemble, bellement caractéristique en Angleterre. Pour n’être point toujours d’une grandeur ni d’une pureté exemplaires, l’idéal que nous nous efforçâmes de déduire d’une intellection plutôt matérielle, ne saurait indifférer. Et c’est Shakespeare qui a dit, à peu près, que la « douce clarté sait passer à travers les portes de fer ».
Canapé, style Chippendale (1768).
(Collection Gill et Reigate, Loudres).