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fêté par la cour de George III (la reine Charlotte en fît son peintre ordinaire et le créa lord) semble avoir plutôt profité de la vogue du portrait auprès de la haute société anglaises laquelle, après la mort de Gainsboroughetde Reynolds, Hoppner, Raeburn et Lawrence, ce dernier arrivé au summum de sa réputation, ne pouvaient suffire.
Fig. 61. — Table a «allonges, style Élisabeth. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
A leur suite donc, W. Beechey, naïf et vrai, d’un coloris agréable, manque un peu de souplesse, de solidité et de caractère ; quant à John Jackson (1778-1831), autre portraitiste, il apparaît plutôt avoir été habile, malgré que Lawrence l’ait comparé à Van Dyck ! On lui doit : Lord Grey » Lady Mulgrave , Flaxman , Sir John Soane, la comédienne Miss Stephens , son propre portrait, etc.
Nous soulignerons enfin, l’originalité éclatante de la facture, de la fraîcheur du ton, de la noblesse de l’attitude entre toutes reconnaissables chez ces grands maîtres anglais qui, quoi qu’on en ait dit, doivent moins aux peintres italiens qu’à Rembrandt et à Yan Dyck, ces modèles hallucinants.
Certes, on pourrait reprocher à ces portraits leur caractère d’uniformité, leur beauté placide, et nous sommes avec René Ménard lorsqu’il observe que ces visages stéréotypés ne représentent « ni la grandeur sculpturale de l’antique, ni la physionomie vive et sémillante que nos peintres français ont traduite avec tant de charme... » Mais aussi, ces effigies que la passion n’anime pas, en général, n’en sont-elles pas moins, de ce fait, caractéristiques sur leur fond mouvementé, sorte de passepartout de nature harmonisée à la figure humaine ? Combien à côté de ce genre, en lequel nos voisins d’Outre-Manche se sont surpassés, la peinture d’histoire d’un Benjamin West (1738-1820), d’un Henry Howard (1769-1847), apparaît terne ! Le sentiment de la grandeur manque ici ; ils n’en ont point hérité. Mais cela est préférable, on en conviendra, à la voie d’imitation et aux lieux communs, à cette ressemblance superficielle avec les maîtres illustres, prédécesseurs que les artistes italiens de la décadence moderne représentaient alors !
LA PEINTURE ET LA GRAVURE I2Ï
Le peintre anglais ramène chacune de ses œuvres à une anecdote, à une idée piquante ; il copie la nature mais, par tempérament, il ne l’exalte pas, à
Fig. 62. — Buffet, style Élisabeth [i585].
moins de s’appeler Constable ou Turner, des exceptions. En revanche, un Hogarth compte parmi les réformateurs de la peinture, et nous verrons encore après la révélation d’un Constable, un autre Anglais. Bonington, rangé aux côtés de Delacroix sur la
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barricade romantique, et puis Burne-Jones, portedrapeau du « préraphaélisme » avec le célèbre critique d’art John Ruskin, dont les conceptions logiques servirent tant la cause de l’art appliqué moderne, dans tous les pays.
L’art anglais, en un mot, un peu figé, est national par cela même. Les portraits anglais ne pensent pas comme ceux d’Holbein, mais, avec ceux de Yan Dyck, ils brillent extérieurement de tout l’éclat d’une palette rare au service de la fierté et de la grâce, tandis que les portraits robustes de Rembrandt vivent d’une flamme intérieure et plus humaine. Et tous ces portraits sont remarquables de diversité, d’une expression décorative, d’un sentiment, d’une exécution tour à tour admirables, suivant que l’on s’attache à l’une ou l’autre de ces qualités, faute de les trouver toujours réunies. Mais nous reviendrons avec Benjamin West à la peinture d’histoire.
On a prétendu que cet artiste « ne voyait rien par delà les règles de l’art et que, s’y conformant servilement, il ne pouvait errer... » De là, précisément l’erreur de ses grandiloquentes compositions auxquelles manque le souffle, et qui ressortissent aux arts étudiés en Europe mais qu’il s’assimila médiocrement et plutôt théoriquement. Très encensé à son époque, ami du roi George III et président
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
de l’Académie, d’une fécondité extraordinaire, West n’a pourtant laissé que de rares œuvres à la postérité. On ne retient guère de lui qu’une : Mort du général Wolff.
John Martin (1789-1854), peintre d’histoire également, n’atteint encore à la grandeur que dans le sens de la dimension. Ses scènes colossales, d’une vision extravagante, du Déluge, du Jugement dernier, n’ont rien de michelangesque, point davantage que son Festin de
Balthazar n’évoque les Noces de Cana. Peintre sans force, faible dessinateur mais très imaginatif, J. Martin a trouvé le meilleur de son succès dans la gravure où gagnent ses toiles, en réduction et en noir.
Sans grand élan non plus dans la pensée,
Fig-. 63. — Petite table, style Élisabeth [vers 1670].
(Collection Liberty et C“, Londres).
s’énoncent les Barker, les Brow, les Washington, Allston, les Mac-Lise...
Quantà William Blake (1757-1827)61 à J. H. Füssli, (1742-1825) originaire de Zurich et nommé Fuseli par les Anglais, ils sont surtout des artistes curieusement cérébraux, théosophes et spirites en leurs sujets énigmatiques et confus.
La personnalité de Henri Howard, enfin, n'est guère plus frappante que celle de J. Martin, hantée qu’elle fut par la doctrine classique que Louis David prêchait alors, en France. H. Howard, soutenu par les Flaxman (dont nous parlerons à la sculpture), les Ganova et les Winckelmann, rêva d’incarner en Angleterre le dictateur des arts sous Napoléon 1er. Ses œuvres, fâcheusement inspirées du noble exemple, firent long feu ; les divinités et les héros à l’antique ne soutinrent point l’exsangue effort du peintre de Pandore , à'Hébé, de Diane , du Soleil , de la Lune , etc., dont le succès très vif à son heure, n’a guère persisté qu’en faveur de ses « vigoureuses Batailles ».
Avant de rejoindre la gloire picturale anglaise^ nous soulignerons les méfaits de l’originalité faussée chez ces derniers artistes. Nouvel exemple d’idéal tronqué résultant d’une éducation esthétique improvisée.
Mais voici le retour à cette jalousie de la person-
Fig. 64 — Bois de lit, style Élisabeth [vers 1690]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
ne faut point s’en plaindre lorsqu’il s’ agit des Turner, des Constable, ces admirables paysagistes originaux!
LA PEINTURE ET LA GRAVURE 1^5
nalité que nous avons notée initialement chez les Anglais. Cela leur tient lieu d’école, répétons-le, et il
Les Anglais vantent surtout chez Joseph Turner (i 775-i85 i) ce qu’ils appellent « la nature métaphysique, le mystère, la magnificence, le prestige » de ce peintre visionnaire dont les paysages, à la recherche d’un grandiose presque surnaturel, tendent à surprendre et à éblouir par leur fougueuse expansion. Chez Turner, effectivement, ce n’est point la contemplation calme d’un Claude Lorrain qui émeut, ni le sentiment poétique d’un Poussin, mais l’ivresse de la couleur et de la lumière. La puissance de Turner parfois désordonnée, sa recherche intense de l’éclat et des contrastes, sa préoccupation de l’effet à jet continu, tiennent du génie. Il faut méditer sur ses ciels incandescents ou nacrés, sur l’acier poli frappé par le soleil de ses mers, pour évaluer toute l’originalité hardie, toute l’imagination merveilleuse de ce maître. Turner ne ressemble ni aux Hollandais, ni aux Flamands, non plus qu’à Constable et à Bonington, sa fougue est personnelle.
Les Anglais venaient de découvrir dans l’aquarelle les vertus propres à rivaliser d’éclat et de vivacité de couleur avec la peinture à l’huile, et ce fut pour Turner l’occasion d’y révéler son habileté extraordinaire.
Les aquarelles du célèbre paysagiste égalent ainsi en nombre comme en qualité les toiles qu’on
LA PEINTURE ET LA GRAVURE I27
lui doit ; ses dessins et ses gravures, au surplus, ajoutent à l’ensemble d’une beauté durable. Parmi
Fig. 65. — Buffet, style « Jacobean » [1674]* (Collection Gill et Reigate, Londres.)
l’œuvre touffu de Turner, dont les marines (en-tête du chap. IV) l’emporteraient peut-être sur les paysages, citons : les Abords de Venise; le Golfe des Baies; le Lac Averne; le Mont Saint-Michel;
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La Jetee de Calais ; V Embouchure du Humber ; la Grotte de Fingal ; le Lac de Rotterdam ; V Embouchure de la Seine ; Ecluse et Moulin , etc.
Après l’enthousiasme et l’exubérance, voici le respect de la nature avec John Constable (1726-1837), autre paysagiste non moins célèbre. Constable, malgré qu’il ait longuement regardé Ruysdaël, mit en pratique la règle de Sterne « de ne prendre aucun souci des dogmes d’écoles et d’aller droit au cœur comme on peut... » ; et l’émancipation du « paysage » date en grande partie de l’apparition des toiles de Constable au Salon du Louvre.
Constable oppose aux rêves dorés de Turner, son amour, son observation sincère et vraie de la nature. Sans aller jusqu’à dire, avec un admirateur du temps, que la vérité des ciels nuageux chez ce peintre était telle « qu’il avait toujours envie, quand il regardait ses œuvres, de demander son pardessus et son parapluie », nous constaterons la géniale conviction avec laquelle Constable résista à la « manière » de l’époque, sans séduire par le « fini » ou par la recherche des effets surprenants, suivant en cela le serein exemple d’un Wilson.
Richard Wilson (1713-1783) qui devança chronologiquement l’idéal paysagiste de Constable avec un souvenir de Claude Lorrain, du Guaspre et des Italiens .
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
Gomme Constable, cepend; nt, Wilson doit davantage à la nature qu’à l’inspiration d’autrui. Joseph Yernet appréciait vivement l’art de l’auteur de la Villa de Mécène tandis que, théoricien sectaire, Joshua Reynolds traitait son compatriote avec animosité.
Fig. 66. — Table a rallonges, style « Jacobean » [i6o5] (Collection Gill et Reigate, Londres.)
D'ailleurs, R. Wilson partagea avec Constable la mésestime de ses concitoyens qui, au début de cette expression vraie, furent déconcertés. Cependant, si ce dernier maître dut attendre sa consécration en France avant de connaître la gloire chez lui, son infortuné confrère mourut méconnu.
Aujourd’hui, les compositions de R. Wilson sont fort recherchées pour leur charme, leur poésie et leur noblesse, traduits avec une chaleur çt une vigueur caractéristiques.
LE STYLE ANNLAIS tj
Néanmoins, le nom de Constable domine celui de Wilson dans l’histoire de la peinture anglaise, d’autant qu’il a impressionné salutairement notre école française de paysagistes et contribué à son développement.
Constable, salué par les romantiques pour sa vision dégagée de l’oppression académique, a laissé un nom • bre relativement restreint de toiles, parmi lesquelles : le Champ de blé ; la Cathédrale de Salisbury (fig. 4i); le Printemps; V Écluse; le Château d'Arundel; le Cottage; Ferme dans une vallée; sans compter des vues de moulins, de rivières, de prairies, etc.
Nous citerons de Wilson quelques vues du Pô , de Rome , de Dee ; le Matin , la Villa de Mécène; Campagne anglaise.
Paul Sandby (1725-1809) paysagiste également, mais d’une moindre valeur, a néanmoins marqué aussi son époque, sinon par son talent, du moins en fondant l’École des aquarellistes anglais, cette École que Turner, après lui, devait réaliser avec Girtin sous le nom de Society of painters in water colours. George III protégea cet art limpide et charmant particulièrement illustré par les artistes anglais. On cite encore, de Sandby, des « vues » gravées avec mérite.
Les noms de John Crome (1765-1821) et d’Augustus Wall Calicot (1779-1844)» ensuite, ne contri-
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
huèrent pas moins à la grandeur du paysage en Angleterre; mais, avec Richard Parkes Bonington (1801-1828), l’intérêt s’accentue.
Passons rapidement sur le talent consciencieux de Grome, où se retrouve l’inspiration hollandaise avec, cependant, un sentiment de vérité et une
Fig. 67. — Table, style Jacobean [1620]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
poésie qui valent une originalité. De cet artiste, fort apprécié par les Français lors de l’Exposition internationale de 1862 : une Abbaye , Chemin nuageux , Clair de lune , Bouquet d'arbres... Point de titres ronflants, des études simplement et des mieux venues.
La personnalité de Calicot est plus piquante. On qualifia cet élève de John Hoppner, de Claude
Lorrain anglais (d’aucuns décernent ce titre à Turner, et Calicot ne serait qu’un « second Claude anglais »). Pourtant il n’apparaît pas que ces épithètes s’adaptent sans flatterie au peintre de la Tamise chargée de navires , toile considérée comme son chel-d’œuvre. Mais Calicot fut académicien, obtint le titre de chevalier et occupa les fonctions de conservateur des collections royales. Parmi les meilleures pages de ce probe artiste, on cite encore : des vues de Gand et de Y Escaut, près d'Anvers; Côte italienne, le Golfe de Salerne, Y Embouchure de la Tyne.
Nous en arrivons à Bonington (1801-1828). E. Delacroix a dit de ce peintre, mort à l’âge de 27 ans : « ... A mon avis, on peut trouver, dans d’autres artistes modernes, des qualités de force ou d’exactitude dans le rendu, supérieures à celles des tableaux de Bonington, mais personne, dans cette école moderne, et peut-être avant lui, n’a possédé cette légèreté dans l’exécution qui, particulièrement dans l’aquarelle, fait de ses ouvrages des espèces de diamants dont l’œil est flatté et ravi, indépendamment de tout sujet et de toute imitation. » Au surplus, on a appelé justement Bonington « l’Alfred de Musset de la peinture » ; ainsi, de l’ensemble de ces éloges adressés à un émule de Géricault pour l’égale foi romantique, se dégage la personnalité
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
que nous étudions. Comme Géricault, emporté dans la fleur de l’âge, Bonington a combattu l’esprit antique que Delacroix devait mettre à mort. Il aida, en un mot, au renouvellement de l’art en France, de la France qu’il habita dès sa seizième année et où il fit ses études de peintre.
Fig. 68. — Banc, style Jacobean Ti645].
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
Par la finesse et la distinction du goût, Bonington s’apparente néanmoins à ses compatriotes Gainsborough et Lawrence. Les petites scènes de fantaisie qui lui sont dues, témoignent d’une délicatesse et d’une fraîcheur saisissantes ; la moindre impression de nature suffit pour inspirer un tableau à cet artiste ému.
On admire au Louvre, de Bonington, une charmante composition représentant François Ier avec
Charles-Quint et la duchesse d'Étampes (fig. 42)* Parmi ses autres œuvres, tant peintures qu’aquarelles, une Marine; un Grand canal de Venise; des vues de Lisbonne et du Havre; un Henri III , roi de France; un Henri IV et V ambassadeur d'Angleterre, accentuent nos regrets d’une fin prématurée.
Entre la louange, sans doute excessive, d’un E. Delacroix disant à Bonington : «... Vous êtes roi dans votre domaine, et Raphaël n'eût pas fait ce que vous faites, » et la sévérité d’un Lawrence affectant de ne voir dans la jeune gloire de son compatriote que les promesses d’un débutant, il y a place pour une large admiration.
Avant d’aborder l’école nouvelle, nous saluerons une dernière fois le génie de Constable et des autres paysagistes anglais précurseurs auxquels les Jules Dupré, les Théodore Rousseau, les Troyon, les Paul Huet, emboîtèrent le pas en France. Toutefois, ces derniers résistèrent à l’exemple de Turner dont les artifices, au contraire, furent poursuivis avec préférence par ses compatriotes. D’où dériva une manière crue, un système d’irréalité dépouillé de la flamme initiatrice, malgré la valeur, incontestable encore, desDawson, des Walker, des Henri Jutsum, des Danby.
Après ce remarquable essor de la peinture anglaise où s’avère l’absence presque de la peinture
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
d’histoire, nous avons dit pourquoi, nous verrons pulluler le tableau de genre dans un sentiment à peu près uniforme. Ce goût pour l’ uniformité répond à la faveur publique et il ne sera relevé que par la maîtrise de l’aquarelle, en quoi les Prout, les Tayler, les Colle, les Hunt, les Cox, les Girtin, les Fielding, les Lewis, parmi tant d’autres, se sont brillamment spécialisés au xixe siècle, et où ils demeurent encore inimitables.
Cependant, entre l’époque actuelle et la glorieuse épopée des portraitistes et des paysagistes de l’école ancienne, l’école dite nouvelle nous appor-
Fig. 69. — Fauteuil canné, style Jacobean.
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
tera d’autres joies d’art. Mais auparavant, nous
rendrons justice au talent de sir Edwin Henry Landseer (1802-1873) qui fut surtout un excellent animalier. De Landseer, que nous retrouverons à la gravure : le Départ des bestiaux , le Retour de la Chasse , Sir Walter Scott et ses chiens , la Loutre , Chiens au coin du feu , Animaux à la forge, la Jument domptée , etc.
Edwin était le fils du graveur John Landseer dont le frère Henry s’adonna au paysage et dont la fille fut également peintre et graveur, tandis que son autre fils, Thomas, grava seulement. D’autre part, le fils de ce dernier, George, se fit un nom comme portraitiste. Le troisième fils de John, enfin, figura comme peintre à l’Académie.
Arrêtons-nous maintenant, à l’école dite nouvelle. La peinture anglaise va réagir contre l’affadissement et l’inconsistance. Le manque de style lui pèse; les directions, aussi bien sentimentales que réelles, se dérobent à son idéal. C’est ici quelle s aperçoit de la nécessité des traditions, sinon pour progresser, du moins pour se renouveler.
Ford Madox Brown (1821-1892) vient alors. 11 s’efforcera de lutter contre l’impersonnalité, contre ce manque d’inspiration à quoi sourit un académisme de circonstances. Il imposera la recherche du caractère, la vérité au service d’une pensée. C’est là le début du préraphaélisme ou doctrine du
LA PEINTURE ET LA. GRAVURE
primitivisme dont le peintre-poète Dante-Gabriel Rossetti devait devenir le ehef. F. M. Brown, consi-
Fig. 70. — Armoire, style Jacobean [1625]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
déré comme le premier rénovateur de l’école anglaise, inaugura la nouvelle tendance avec son Guillaume le Conquérant (i844), et il affirma ensuite sa manière avec Cordelia et Lear , la Mort
de Tristan , Y Adieu à V Angleterre, une Mise au tombeau , etc.
Hunt a défini ainsi le point de départ du préraphaélisme : « Nous n’avons jamais nié qu'il y ait eu beaucoup d’art élevé et sain depuis Raphaël, mais il nous semblait que les successeurs de Raphaël avaient laissé trop souvent leur art se corrompre et que nous ne trouverions la santé, la méthode absolue que dans les œuvres anciennes. »
Or, l’histoire esthétique de tous les pays nous est témoin de ce recul singulier en faveur des expressions sinon primitives du moins antérieures, comme le classicisme, lorsque les arts périclitent ou bien lorsque la mode ordonne, par caprice. Les Grecs et les Romains, au gré des goûts différents, font volontiers office de croquemitaine. C’est, en France, David contre Boucher, Ingres contre David, Dela^ croix contre Ingres, les impressionnistes contre les classiques. Et, si l’art profite de ces mouvements d’idéal divers, l’historien n’enregistre guère que des expressions opposées, car tous les idéals se valent.
Voici pourquoi le préraphaélisme qui ne marque point un progrès en retournant aux prédécesseurs de Raphaël, n’offre guère qu'un intérêt de curiosité et de beauté rénovée à laquelle nous applaudirons d’ailleurs, alors que tant d’autres en ont ri.
LA PEINTURE ET LA GRAVURE 189
Car, lorsque Rossetti, élève de F. M. Brown,
Fig. 71. — Buffet, style Jacobean [1620].
résolut, sous l’empire de l’enseignement religieux
et littéraire de l’Université d’Oxford, d’extérioriser des figures vraies dans un rêve expressif où communiaient une idée philosophique et une conception de formes et d’idée puritaines pour réaliser une sorte de foi esthétique, il fut accueilli par des sarcasmes. Mais John Ruskin, le célèbre critique du dix-neuvième siècle, veillait, et c’est lui qui, ramenant à la formule précise « de restaurer le sentiment de la nature et la dignité de la pensée en peinture » les aspirations par trop complexes du début, leur assura une base solide affirmée par des œuvres réellement méritoires.
Autour de F. M. Brown, de Rossetti, de William Hunt et de Millais, ces deux derniers chefs de file joints aux précédents, on remarque parmi les adeptes de la nouvelle religion romantico-idéale : Watts, Leighton, lier ko mer et enfin Orchardson, Alma-Tadema et Burne-Jones, le plus grand représentant de ce mysticisme pictural excessivement entaché de littérature.
Tandis que Millais, après une délicieuse Veillée de sainte Agnès, retourne aux portraits et aux paysages qui ont fait sa réputation, Burne- Jones trouve la sienne dans sa fidélité aupréraphaélisme.
Avant de revenir à ces deux maîtres et de parler d’ Alma-Tadema, dont l’œuvre n’est pas moins attachant, nous noterons les mérites de William Hol-
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
man Hunt (1830-1896). On lui doit : V Ombre de la Mort , le Triomphe des Innocents , Notre-Dame , le Bouc émissaire , Lljyn-Sdwal (dont Ruskin célébra la beauté en harmonie avec la doctrine dont il était le champion), etc. Dans les dernières années de sa vie, cet interprète distingué de Fart
Fig. 72. — Table (de réfectoire) a rallonges, époque de Gromwel [vers i655j. (Collection Gill et Reigate Londres.)
chrétien se consacra particulièrement à l’aquarelle où il donna des paysages remarquables.
Quant à D.-G. Rossetti (1828-1882) il a signé notamment : Beata Beatrix; la Charmille bleue , le Rêve de Dante , la Ghirlandata , indépendamment d’une quantité d’ouvrages de littérature et de poésie qui ajoutent à sa réputation.
Avec George-Frédéric Watts (1818-1904) l’intérêt en fléchit pas. Le dessin, chez ce peintre renommé,
est savant et d’une certaine puissance, peut-être un peu maniéré au service d’une couleur plutôt froide, mais d’une grande délicatesse. Malgré la valeur des colossales compositions dont il orna la galerie du nouveau palais du. Parlement, et celles plus importantes encore qu’il exécuta pour l’Ecole de Droit de Lincoln’Inn, Watts, qui fut aussi sculpteur, se recommande plutôt par ses beaux portraits (celui de Tennyson est considéré comme son chef-d'œuvre) et par le charme mystique de sujets comme : Paolo Malatesta et Françoise de Rimini ; la Fée Morgane,, Orphée et Eurydice , un Essaim d' Amours s'envolant dans le ciel. Frédéric Leighton (i83o- 1896) vient dignement s’ajouter aux précédentes notabilités. Peintre et sculpteur, savant, Leighton surtout dilettante, apparaît à son heure comme le représentant officiel de l’art classique anglais. Il ne versa dans le préraphaélisme qu’en dilettante encore, avec : l'Esprit des sommets , Vierges sages et Vierges folles , Prophète dans le désert, les Daphnéphores, le Retour de Perséphone ; tandis qu’Hubert Herkomer (1849-?), d’origine allemand^, notamment avec ses remarquables portraits traités au lendemain de la réforme préraphaélite dans la facture serrée, sobre et scrupuleuse, à la mode, affirme de strictes qualités professionnelles. Témoin : la Dame en noir, Miss Catherine Grant (la
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
Dame en blanc). Aussi bien, le même goût pour l’expression des visages, impressionne dans la Dernière assemblée par exemple, qui représente les invalides de Ghelsea. La palette d’Herkomer au surplus, est
claire et harmo nieuse.
William Orchardson (i835-?), auteur délicat de Ronde de jeunes filles , d 'Hamlet et Ophélie , précède enfin élogieusement, dans notre rapide vision des préraphaélites, Alma- Tadema.
Laurens Alma- Tadema(i836-?), d’origine hollandaise, excelle dans les sujets empruntés à l’histoire et à l’antiquité. Il compose avec soin, goût et richesse et dessine scrupuleusement. L’érudition, au surplus, déborde dans ses scènes un peu froides mais d’une brillante
Fig. 73. — Fauteuil canné.
Époque « Carolean » [Charles II, i66o-i685]. (Collection Liberty et Cie, Londres.)
l44 LE STYLE ANGLAIS
coloration. D’Alma - Tadema : Y Audience chez
Agrippa . un Bain romain , la Visite d'Adrien chez le potier , la Danse pjrrrhique, les Roses d'Héliogabale , etc.
Les noms de sir John Everett Millais (1829-1896) et d’Edouard Burne-Jones (1833-1898) closent le chapitre des disciples de Rossetti et de Ruskin. Avec son Isabella, inspirée d’une scène de Keats, Millais brusqua les traditions académiques, et Y Enfance du Christ, Mariana, Ophélia , Ferdinand et Ariel, poursuivirent l’expression dissidente où l’archaïsme se devait de s’allier au réel. Œuvres délicates, étranges ou profondes qui, néanmoins, demeurent inférieures aux portraits laissés par cet artiste distingué, celui de Ruskin, entre autres, remarquable. Arrêtons-nous, enfin, au peintre de la légende, à Burne-Jones. Burne* Jones n'a point demandé son inspiration au doux moine de Fiesole. Son regard voilé de mysticisme et de religiosité rétroactifs, s’est tourné vers Botticelli qui illumina son âme sentimentale. L’auteur délicat des Sept journées de la Création semble presque avoir reçu de Sandro le secret de sa ligne suave et étirée, du style de ses draperies, de toute cette préciosité caractéristique qui, à sa suite, est devenue bien anglaise. De Burne-Jones : les Quatre- Saisons, le Miroir de Vénus , V Amour et Psyché
LA TEINTURE ET LA GRAVURE
l Étoile de BethVem (fîg. 43), le Chant d'amour entre autres images teintées d’un symbolisme sacré jusque même dans des sujets extra-religieux et volontiers choisis en dehors de l'ultramontanisme, suivant le goût général de l’école préra-
T'ig. 74. — Table ronde. Époque « Carolean » [Charles II, vers 1666]. (Collection Liberty et Cie, Londres.)
phaélite. Après cette rapide présentation de ses adeptes les plus connus, nous quitterons la palette préraphaélite. Aujourd’hui, le goût a évolué, et nous ne dépasserons pas la limite que nous nous imposâmes, en traitant de l’époque présente quelque irrésistible que soit l’attraction de la personnalité d’un Frank Brangwyn, entre autres.
Au résumé, malgré le vif intérêt de l’école anglaise nouvelle, où l’on remarquera la « vertueuse »
répudiation du nu, c’est (non moins restrictive à cet égard) l’école ancienne qui l'emporte par des qualités d’originalité et d’illusionnisme caractéristiques. La tenue superbe des portraitistes de la grande époque anglaise n’a été égalée que par un Yan Dyck, sans doute avec des qualités parfois superficielles de facture, avec une monotonie des moyens qu’ignora le peintre flamand, mais dans une égale noblesse.
Le coloris anglais, d’ambre et d’argent, de velours aussi, au service d’une grâce et d’un sentiment décoratif si délectables, sur des fpnds de paysage typiques, a produit une impression mondiale, répétons -le. En France, notamment, M. Ferdinand Humbert et ses élèves, M. Jacques-Emile Blanche, entre autres, méditèrent longuement et avec profit sur les Reynolds, Gainsborough et Lawrence.
Et nos aquarellistes ne doivent pas moins à l’exemple britannique.
Avant de souligner la valeur des graveurs anglais dont le mode d’interprétation répondait tellement à la placidité de leur caractère et dans la pratique de laquelle ils nous précédèrent, nous parlerons des illustrateurs.
Les illustrateurs anglais, moins nombreux qu’en France, méritent d’être comparés aux nôtres. Les
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
Sydney-Hall, les Gregory, les Caton-Woodville n ont peut-être point notre légèreté spirituelle ni notre fantaisie, mais leur science, un peu froide, serait parfois supérieure. Cependant, en les Walter Crâne et les Caldecott, dans l’humour associé à
Fig. 75. — Ciiai&es cannees, époque « Carolean » [Charles II, i665]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
la qualité du dessin, nous trouverons souvent nos maîtres.
On doit à Walter Crâne (i845- ?) des illustrations de livres d’enfants d’une ingéniosité délicieuse, et Randolph Caldecott (1846-1886) brilla dans le même genre, avec non moins de talent. Le célèbre journal amusant anglais « Punch » a recueilli le meilleur, peut-être, de la verve joyeuse et vigoureuse de ce
maître. Tandis que les belles images de W. Crâne évoquent un moyen âge décorativement anglicisé, celles de R. Caldecott renouvellent, non moins à « l’anglaise », l’esthétique japonaise.
Mais si nous touchons au dessin gai ou satirique, il nous faut remonter à l’ancêtre, à Hogarth dont nous parlâmes précédemment. Hogarth, moralisateur. châtieur de vices, mania le crayon (et le burin) avec une éloquence mieux adaptée à son abondance. Il a tout flétri, habilement, consciencieusement; tantôt avec gravité, tantôt caricaturalement. On a écrit justement que Hogarth devait être considéré davantage comme auteur comique que comme peintre, et nous nous rangeons à cette opinion, encore que Hogarth fasse penser , éloge certainement supérieur à celui que l’on décerne à un peintre dont les figures semblent respirer *
A côté d’un Hogarth-, des caricaturistes comme Rowlandson et Gillray apparaissent bien pâles, parce qu’il leur manqua la profondeur de l’observation.
Thomas Rowlandson (1766-1827), malgré le tour poétique de son imagination et l’intérêt surtout de ses études de mœurs, malgré qu’il déborde d’adresse, d’imagination et de causticité, non plus que James Gillray (1767-1816), son rival inférieur, n’atteint à la visée comique mais pénétrante d’un Hogarth.
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
Gillray, dont les spirituelles attaques contre Napoléon Ier égalent celles de Rowlandson, Gillray, dont le crayon tourna en ridicule George III et sa cour. Rowlandson et Gillray, au résumé, polémistes acerbes dont la valeur incontes- j table s’amoindrit cependant, lorsqu’on la juxtapose au modèle du genre.
Après John Leech (1817-1864) qui donna des dessins extrêmement remarquables au «Punch », le nom de George Cruikshank Fig. 76. — Fauteuil, époque « Carolean »>
(Charles II, i66o-i685].
(I792"I^7^) doit (Collection Liberty et Cie. Londres.) être aussi évoqué
ici en matière de caricature S’il n’est point supé. rieur à Rowlandson, cet artiste se montre particulièrement anglais, tant il sut, d’accord avec sa philosophie satirique, pratiquer la morale utilitaire. Les ouvrages de Dickens, ceux d’Ainsworth, ont été illustrés avec esprit et finesse par
Cruikshank dont les livres pour enlants sont encore à citer.
Pourtant, dans ce dernier genre, Kate Greenaway (1846-1901) excella particulièrement. La grâce naïve de ses compositions inspira notamment Louis- Maurice Boutet de Monvel, le délicat dessinateur français des Chansons et rondes.
Aubry Beardsley (1874-1898) termine en beauté cette digne nomenclature des maîtres du rire d’Outre- Manche. Les illustrateurs humoristes modernes doivent beaucoup à la révélation du graphique spécial à ce j eune artiste mort en pleine vogue et dont les Wag* aériens et Lady Gold entrant à Drury-Lane, entre autres brillantes séries, firent le tour du monde.
Nous ne prendrons pas congé du genre gai sans indiquer que les Anglais et les Hollandais nous devancèrent dans cette expression, et nous ferons remarquer au surplus, que si Carie Yernet dessina des charges inoubliables sur les Anglais, l’art comique de ces derniers influa singulièrement sur sa propre personnalité. Ce sont les pareilles promenades en cabriolet, la répétition à satiété de cet idéal de cheval étique, noueux, efflanqué, attelé au même « cab » chaviré en arrière ; les semblables effets comiques.
I Si nous n’avons point à nous étonner d’avoir été précédés dans le rire par les Hollandais et les Fia-
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
mands, tant leur école de petits maîtres pétille de malice, nous manifesterons quelque surprise d’avoir
Fig. 77. — Bahut, style Queen-Anne [1700]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)
été devancés dans le comique par les Anglais, à qui nous sommes redevables pourtant de la créa-
tion typique du « clown ». Le clown, pitre inimitable, de spécialité anglaise, a-t-on excellemment dit, « parce qu’il personnifie ce penchant extraordinaire pour l’excentricité, qui est un des symptômes de la mélancolie anglo-saxonne ».
Ainsi le peuple « le plus spirituel de la terre » doit-il s’incliner devant l’exemple précurseur de John Bull, au pays du spleen !
Et le mode caricatural anglais (de même que celui de la peinture) s’avère aussi personnel par la qualité même de son ironie et de son humour.
Dickens résume parfaitement cette verve à froid particulière à ses compatriotes, et tandis que nous écrivons, l’image de l’ancienne hôtellerie anglaise, si caractéristique avec ses petits carreaux aux fenêtres et sa vaste enseigne en fer forgé, offre à nos yeux le cadre d une véritable aquarelle en action de M. CecilAldin ! (Cul-de-lampe du chapitre premier.)
Un cavalier bouffi, obèse, le chef paré d’une perruque très blanche, pour le contraste amusant d’une figure très rouge, un cor de chasse en sautoir, arrive précédé de chiens aboyants. Une nombreuse domesticité vêtue d’écarlate l’accueille obséquieusement. Habits trop longs, trop galonnés, bas blancs, souliers à boucles. La monture, superbe, est frémissante; le cavalier, très chic.... Notre rêve s’évanouit.
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
Parmi les dessinateurs anglais modernes, auxquels nous ne ferons allusion qu’en passant, il faut mettre hors de pair M. Arthur Rackham.
M. A . Rackham est un fantaisiste de génie, très fêté d'ailleurs aujourd’hui dans l’illustration du Livre français. Ses dessins à la plume, extrêmement habiles, sont à la hauteur de la composition, d’une rareté d’expression, d’une imagination riche et imprévue dans un tour ornemental hallucinant.
Le sens du comique, chez M. A. Rackham, réside en la vérité physionomique, en la forme rigoureusement dessinée, altérée seulement en vue du grotesque. Ce grand artiste réalise aussi facilement le cauchemar que le rêve ; c’est dire qu’il est aussi aisément gracieux que hideux. Et, en tant qu’inspi-
Fig. 78. — Horloge à gaine, style Queen-Anne.
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
ration, enfin, il ne parle que sa langue natale.
Mais les dessinateurs anglais nous obligent encore à déborder notre cadre. Comment, effectivement, ne pas reconnaître le vigoureux talent des illustrateurs d 'actualités qui, dans leurs journaux spéciaux et durant la guerre de 1914, retracèrent les étapes de notre commune victoire?
Nous reviendrons ensuite strictement à notre plan et envisagerons maintenant, d’un coup d’œil, la gravure en Angleterre. L’art de la gravure se développa tardivement en Angleterre, et elle y jouit bientôt d’une grande faveur. Ses précurseurs furent des étiangers et notamment Nicolas Dorigny (1657-1746), notre compatriote, que le roi Charles II manda à la cour d’Angleterre pour reproduire la collection tout entière des cartons de Raphaël à Hampton- Court. Entre temps, des artistes anglais célèbres, Strange et Ryland, notamment, se perfectionnaient dans le genre.
Strange (1723-1795), élève de Lebas, a reproduit un grand nombre d’artistes italiens, tandis que Ryland (1732-1783) se montra surtout un habile interprète des œuvres de Boucher.
C’est l’époque (dix-huitième siècle) où le prince Rupert importait chez nos voisins la gravure à la manière noire dont la découverte est due à Ludwig von Siegen, en 1642, tandis que la gravure au
LA PEINTURE ET LA GRAVURE l55
pointillé , presque au même moment, pénétrait en
Fig. jg. — Armoire-commode, style Queen-Anne [1700]. (Collection Gili et Reigate, Londres.)
Angleterre, grâce au burin du Florentin Bartolozzi.
Et ce furent ces deux derniers modes d’expression qui séduisirent particulièrement le goût anglais. Nous n’insisterons pas sur la valeur des planches gravées par Hogarth, comparables à ses dessins et plus savoureuses que ses peintures, et, après Yivarès (né à Lodève en 1709, mort à Londres en 1782) qui rendit excellemment les paysages de Claude Lorrain, les noms de Woollet (1735-1783), de Shenton, Hall, Yernon, accusent brillamment l’épopée de l’art en question, au dix-huitième siècle. Art dont le rayonnement se poursuit avec Raimbach, Cousins, W. Linton, Ingram, Ward, E. H. Landseer et surtout son père John, parmi tant d’autres burins qui atteignirent souvent à des sommets inégalables.
Les Reynolds, les Gainsborough, les Lawrence, ont été parfaitement traduits par leurs compatriotes, « à la manière noire » où les Grun, les Ardel, les Richard, les Richard Earlem, se surpassèrent. Dans « l’aquatinte », d’autre part, les graveurs anglais s’égalent à nos Debucourt et Jazet, à nos Gravelot, à nos Eisen, dans des planches aussi vigoureuses que charmantes, aussi habiles que précieuses.
Moins sûrs dessinateurs peut-être, que les graveurs français, les graveurs anglais sont souvent aussi brillants coloristes, et leur sens du pitto-
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
resque est très particulier. Parfois, malheureusement, en raison d’une intervention fréquente des procédés mécaniques, leur exécution trop attardée au détail, apparaît monotone malgré une maîtrise généreusement déployée.
Quant à la gravure sur bois, surtout depuis les travaux de Th. Bewick, à la fin du dix-huitième siècle, elle a atteint pour ainsi dire à la perfection.
La gravure
Fig. 80. — Fauteuil canné,
anglaise a repro- style Queen-Anne, vers 1700.
, .. , „ . (Collection Gill et Reigate, Londres.)
duit a profusion
ces courses de chevaux dont le public britannique est si friand. Ces steeple-chases , ces jockeys , ces pur sang; tout ce monde de gentlemen-rider et de lads groupés autour des paris, du sport, de l’entrai-
nement et du chic, sous couleur d’améliorer « la plus noble conquête de l’homme ».
On a prétendu, avec un certain fond de vérité, que les Anglais avaient rencontré leur meilleur succès, — ■ sauf remarquables exceptions, — dans les arts de moindre envolée.
Et de fait, en peinture, c’est l’aquarelle et la miniature qui dominent et l’anecdote ou le portrait, tandis qu’en gravure c’est la manière noire, la taille-douce, le keepsake , en sculpture, le portrait en buste et, en architecture, la maison de campagne. Pourtant, existerait-il donc des arts secondaires ou mineurs ? Et n’est-il pas plus exact de constater généralement la supériorité artistique anglaise dans ses manifestations intimes ? Aussi bien, n’était le soupçon d’un art ramené en Angleterre à un but essentiellement pratique, on n’oserait sérieusement envisager l’abâtardissement d’une expression d’idéal quelconque. L’art n’est point exclusivement question d’intelligence et, nécessairement, la science réfléchie ou positive n’influe point sur lui. D’autre part, « le génie de l'art, même pieux, est peut-être aussi distinct du sentiment religieux qu’il l’est de la science et de l’industrie... »
Ces considérations affranchissent, en somme, les compatriotes de Shakespeare de ce doute qui plane
LA PEINTURE ET LA GRAVURE
fatalement sur tout ce qui échappe à l’utilité, au business. Et nous n examinons ici, au reste, que des exceptions conformes aux règles et caprices d’une beauté indomptable, mais réservée si l’on veut à une élite, en Angleterre.
Photo. Neurdtm
Sophia Western, par John Hoppner.
Fig. 82. — Cabinet, style Queen-Anne.
(Collection Gill et Reigate, Londres.)
Vases, dessinés par James Gibbs (style Georgian).