‹ Le style anglaisChapitre 8 sur 11 · IÔ · texte numérisé non relu

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mot « richesse » s’entend différemment à Paris qu’à Londres et que, dans cette dernière capitale, il signifie profusion.

On croirait encore que les Anglais confondent volontiers la correction avec le guindé, de même qu’ils rougissent, par pudibonderie, de la représentation du nu divin.

Le corps humain s’ arrête hypocritement au buste . . . Shocking ! Et, pour cette raison, les bustes abondent chez la pudique Albion qui ne craignit pas d’affronter le ridicule des représentations statuaires... en chapeau et en redingote !

N’est-ce point que la vérité naturelle, exprimée par l’art cependant, les offusquerait physiquement autant que symboliquement notre exubérance décorative sous la Régence et sous Louis XV?

Rappelons-nous le souci d’impassibilité chez l’Anglais, et nous comprendrons davantage ses préférences esthétiques pour le charme fin, mais un peu froid, — ■ d’où il dégagea la sécheresse, de notre Louis XVI.

Le Louis XVI ne manifeste pas comme le « rococo » ; la peinture ne s’exprime point humaine comme la sculpture, ni même la nudité plane comme la nudité en relief.

• Toujours est-il que l’utilité matérielle de la sculpteur fut premièrement démontrée par le luxe

LA SCULPTURE

adapté au monument et que les suggestions initiales du ciseau s’indiquèrent pratiquement au culte des morts.

Car les ancêtres de la sculpture anglaise ne sont guère que des marbriers attardés à la décoration des dalles et plaques funéraires, en bronze et pierre où, parmi des inscriptions gravées, on aperçoit l’image des trépassés.

Ce n’est que

longtemps après, Fig. g^ Chaise, style Queen-Aime

que la statuaire, t1?10] (Collection Gill

u et Reigate, Londres.)

sans oser pourtant aborder encore la forme vivante, tend à sortir de la voie rudimentaire, avec notamment le Tombeau du comte Richard de Beauchamp , pour l’église de Warwick.

D’ailleurs, faute de traditions toujours, et en

raison de l’obstruction, d’ordre moral, faite à l’étude de l’académie, on saisit les causes d’infériorité de la représentation fondamentale en sculpture. Une statue de chevalier, coulée en bronze, par William Austen, marque seulement, par la suite, l’essor de l’art qui nous occupe, après son exercice timide et accessoire. Et les noms obscurs de Barthélemy Lambrespring, de John Bourd, notamment, méritent à peine d’être retenus, entre la venue du Torrigiano et de Rovenazzo, sculpteurs italiens, et l’éclosion d’une statuaire réellement anglaise, avec Flaxman. Pietro d’ Antonio, dit il Torrigiano (1472-1522), importa seulement en Angleterre, sous Henri VIII, la fougue et l’habileté qu’il avait héritées de son pays natal.

On voit de ce maître, à Westminster, le superbe Mausolée de Henri VII et d' Elisabeth d'York (fig. 44)* Quant à la participation artistique de Benedetto da Rovenazzo (1480 ?- i55o ?) en Angleterre, il semble qu’elle prévalut dans l’ornementation.

Toutefois, malgré le noble exemple d’importation, suivi de plusieurs autres qui n'ont point laissé de traces, une école anglaise ne se dégage point, et après avoir cité le célèbre Gibbons, au dix-septième siècle, nous devrons passer au dix-huitième siècle pour voir surgir une réelle expression nationale.

LA SCULPTURE

La personnalité de Grinling Gibbons s’impose donc maintenant, mais surtout dans la sculpture

sur bois (lig. 4Ü)- G. Gibbons naquit à Londres en 1648 (quelques historiens anglais prétendent

Fig. 35. — Salle a manger, style Queen-Anne. (Collection Liberty et Cie, Londres.)

qu’il vit le jour à Rotterdam) et mourut en 1721 Protégé par Charles II et Jacques II, Gibbons pro

Fig. 86. — Fauteuil de bureau, style Queen-Anne. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

duisit, à la fin de sa vie, dans le goût de Roberi de Cotte

LA SCULPTURE

L’exception d’un artiste anglais s’inspirant, d’ailleurs exceptionnellement aussi, du style « rocaille » propre à notre Régence, est, au surplus, à noter.

Mais Gibbons accorda le délicieux tarabiscoté avec son tempérament d’insulaire (ou d’« insularisé ») et, en dehors des travaux décoratifs qu’il donna pour la chapelle de Windsor, ses ornements pour le chœur de Saint- Paul et pour le

palais d'Hamp- „

Fig. 87. — Fauteuil canné [1698], ton-Court, méri- (Collection Gill et Reigate, Londres.

tent notre admiration. La matière préférée de l’artiste était le bois de tilleul en lequel il exprima ses sujets emblématiques, merveilleusement fouillés.

Le chef-d’œuvre de Gibbons demeure la grande

salle du château de Petworth , et la statue en bronze de Jacques II qu’il exécuta (dans le jardin particulier de Withehall), vaut encore d’être citée.

Puis, nous voici au dix-huitième siècle, avec le célèbre Flaxman, dont l'influence en Angleterre s’égala à celle d’un Canova, en Italie, d’un Winckelmann en Allemagne, d’un Thorwaldsen en Danemark.

John Flaxman (1755-1826) s’affirma parfaitement anglais en réagissant contre le style maniéré du dix-huitième siècle auquel il substitua, dans son pays natal, le style grandiose de l’antiquité. Son art personnel ne fut cependant que correct, figé et sans grâce. Il répondait, tel quel, au tempérament d’un sculpteur érudit, sans génie mais d’un talent consommé.

Ce grand dessinateur d’Homère, d’Hésiode et de Dante — car les principales œuvres de Flaxman sont, en réalité, des dessins : YŒuvre des Jours et la Théogonie , V Iliade et V Odyssée, Y Enfer, le Purgatoire et le Paradis — a donné, comme sculpteur, les statues et les bas-reliefs du Théâtre de Govent-Garden, les monuments de Chichester et de Westminster, parmi lesquels on remarque ceux du poète W. Collins , du comte de Mansfield ; les mausolées de lord Kove , de Abercrombie, etc., et les statues de Washington , de Mri Morley (cathé-

LA SCULPTURE

fig bd. — Commode, style Queen-Anne, (Collection Gill et Reigate, Londres.)

drale de Gloucester), de Joshua Reynolds , de Pitt , une Tendresse maternelle (fig. 47)> etc.

Les dessins de Flaxman, au trait précis et sec, schématiques et glacés, d’une convention fatigante mais d’une belle imagination (fig. 48), furent gravés par Th. Filori et T Allemagne leur fit fête.

En vérité, à côté de Faustère Flaxman, chef incontestable de l’école anglaise de sculpture, la grâce chaste et poétique d'un Richard Westmacott (i775-i856), nous séduit davantage. Mais cet autre sculpteur britannique n’a point bu à la source grecque, quitte à démériter aux

A GAFNE,

style Queen-Anne [1710].

(Collection Gill et Reigate, Londres.)

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yeux de la tradition officielle ! Pourtant, sa Psyché, pour le duc de Bedford, et son Gupidon (ces deux statues aujourd’hui à Woburn) ne valent pas moins

selon nous, que la Nymphe dégrafant sa ceinture , du même.

Le fils de Westmacott, Richard, dit le Jeune (1799-18712), sacrifia aussi avec talent à la sculpture, mais, s’il poursuivit avec Vénus et Ascagne , Vénus portant Gupidon , etc., le genre aimable qui avait fait la réputation de son père, il devait exceller

Fig. 90. — Canapé, style Queen-Anne [vers 1705.] (Collection Gill et Reigate, Londres.)

surtout dans les sujets religieux. Les beaux tombeaux de l’ Archevêque Ilowley (cathédrale de Canterbury), du comte Hardwicke (à Wimpole); d 'Ashburton, notamment, sont signés de lui.

Avec Francis Legatt Cliantrey (1781-1842), c’est plutôt la statue qui l’emporte sur le grand noiûbre de bustes dus au ciseau de l’artiste et malgré un groupe justeme.it vanté pour sa délicatesse : Sœurs endormies { cathédrale de Lichfield) (fig. 49)- George Canning , Sir J. Banks , William Pitt , George IV , Wellington (à cheval), doivent encore à Cliantrey, leurs dignes effigies.

Et puis voici John R. A. Gibson (1791-186G) qui réussit aussi avantageusement dans les sujets mythologiques qu’hîstoriques, dans le goût et avec la grâce un peu molle de Thorwaldsen et de Canova. Exemple : Ilylas et les Nymphes (fig. 5o). Sa statue de la reine Victoria , supportée par la Justice et la Bienveillance, à Westminster, est encore à retenir, avec les statues de Huskisson et de Robert Peel.

C’est enfin William Calder Marshall (i8i3-?), auteur de la Création d'Adam , d 'Ophélia, de Paul et Virginie , de Y Enfant prodigue (fig. 5i), de la statue colossale de Peel , à Manchester, et de celles de Campbell et de Cowper , etc. C’est Ingrain, Alfred Stevens ( Monument de Wellington , à Saint-Paul),

LA SCULPTURE

Ouslow Ford, Thornycroft, Macdowel, Sheemakers, Brock, et les peintres David Wilkie, Watts, Leighton, etc., dont l’effort résumé ne confine guère à une élévation de grand style.

Nous nous arrêterons à l’époque moderne, autant

Fig. 91. — Dressoir, style Queen-Anne [1705]. (Collection GUI et Reigate, Londres.)

pour demeurer fidèle à notre programme chronologique que pour résister à la prétention d’une histoire de l’art.

Bornons-nous donc à distinguer un mode anglais parmi ces expressions sculpturales du passé, sans préjuger d’un progrès qui, d’ailleurs, s’annonce aujourd’hui sous la poussée vigoureuse d’une nature plus libre, plus vivante et plus pensante,

Mais, lorsque le mot progrès s’adresse à un art,

il prend une signification péjorative, étant donné que les chefsd’œuvre véritables sont éternels à quelque époque qu'ils aient été conçus. Et la sculpture anglaise, nous le répétons, très peu florissante, n’atteint en propre, à aucun sommet.

Son genre est la raideur, le geste étroit comme l’ex-

Fig\ 92. — Bureau-Bibliothèque (fermé), pression, atostyle Queen-Anne [171.0]. „

(Collection GUI et Reigate, Londres.) ne ’ une forme

châtiée jus-

LA SCULPTURE

Fig. g3. — Le Meuble précédent, ouvert.

(Collection Gill et Reigate, Londres.)

LE STYÊE ANGLAIS

qu’à la maigreur ; une imagination contrainte. Voici de l’art antique dégénéré, dont un peuple sans enthousiasme ne saisit que le dogme compassé, que la vertu traditionnelle et rigoureuse tellement adaptée à sa propre rigidité, à sa pudeur. « Ne trouble pas la source qui t’a désaltéré », prononce Shakespeare... Et la France même, et tous les peuples d’Europe, vers le milieu du dix-neuvième siècle, n’ont-ils pas troublé la source antique d’où découlèrent tant de leurs faux chefs-d’œuvre classiques?

En revanche, les églises anglaises contiennent de beaux ouvrages en bois fouillé, celle de Barnak, entre autres, sans doute parce que cet art pratique, patiemment traité, répond mieux avec la gravure, au flegme britannique, et qu’il dispense de la représentation des figures aux nudités fâcheusement suggestives.

Lorsque nous parlerons de l’ébénisterie, nous reviendrons sur le talent des sculpteurs sur bois anglais, appliqué notamment au meuble. Et, comme ceci compense cela dans notre but impartial, nous insisterons sur cette maîtrise.

A propos du sujet que les figures allégoriques, dues au ciseau de R. Westmacott, représentent au fronton du British Muséum : les Progrès de la civilisation, Paul Viardot s’écrie sans ménagement

LA SCULPTURE

Fig. 94. — Fauteuil, chaises, bibliothèque, style Georgian [vers 1730].

(Collection Gill et Reigate, Londres.;

Greenwich, ou du Northern Railway , rien ae mieux ; c’est là qu’ils peuvent établir la suprématie du présent sur le passé, le progrès continu qu’opère l’humanité dans ies sciences et leurs applications. Mais, dans les arts, où le talent est un don per-

mais.avec quelque à-propos : « ... Que les Anglais aient choisi ce sujet pour le placer sur la porte principale des docks de Londres, ou de l’arsenal maritime de Woolwich, ou de l’observatoire de

sonnel, où l’artiste, en mourant, ne peut pas plus transmettre son génie que son âme, la Londres moderne espère-t-elle avoir vaincu l’Athènes antique? Quelle étrange manière, hélas ! de prouver les progrès de la civilisation que de mettre l’art anglais en regard de l’art grec!... »

Cependant, après l’originalité de la peinture anglaise qui fit somptueusement école au xvme siècle, pour se continuer brillamment avec le style « Burne Jones », et après aussi l’excellence de la gravure, en dépit de l’impersonnalité sculpturale que nous venons de parcourir, nous aurons l’occasion, plus loin, en juxtaposant l’architecture et le meuble anglais, de dégager sinon des styles très nets du moins des nuances d’époques assez typiques. L’art appliqué anglais porte ses nettes caractéristiques,, et un style est l’expression d’un tout.

Sans dire enfin que l’art peut aussi bien se manifester avec intérêt par un ensemble frappant de médiocrité que par un accord de beauté, il ne messied pas de goûter les défaillances d’un art visà-vis de la mentalité d’un peuple, surtout lorsque ce peuple n’apporte de prétentions à sa valeur esthéthique que dans la mesure de ses inclinations, goûts et dons.

D’ailleurs la richesse comme la pauvreté offrent, artistiquement, un caractère propre, un pittoresque

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aussi séduisant, un style si l’on peut dire. Et il suffit, déjà, pour illusionner sur un style, que le paysage diffère et que la pensée se formule esthétiquement dans une ambiance et une langue étrangères.

N’oublions pas, enfin, qu’en Angleterre, géographiquement d’abord, le génie de l’art doit céder le pas au génie du commerce. Et que ce dernier idéal, s’il déconcerte un peu notre sujet, chante une autre supériorité nationale.

Saint Georges et t e Dragon (statuette), par M. Alexandre Fislier.

Porcelaine de Rockingham.

(Collection Gill et Reigate, Londres).

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