‹ Le style anglaisChapitre 9 sur 11 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les arts appliqués : céramique, dentelle, etc.

Nous allons étudier maintenant, à travers les expositions internationales, le goût anglais vis-à-vis de son accord artistique et commercial.

Lors de la première Exposition internationale tenue à Londres en i85i, et qu’abritait le fameux Palais de Cristal dû à l’architecte Paxton dont nous avons précédemment parlé, ce fut la Société royale des Arts, des Manufactures et du Gommerce qui assuma l’organisation,

Pourtant, remarquent MM. G. -Roger Sandoz et Jean Guiffrey, dans leur intéressante Étude sur les Arts et Industries d'art aux Expositions , «... malgré la réunion de son titre, des mots art et commerce, malgré l’existence d’une section des Beaux- Arts, elle (la Société Royale des Arts, des Manufactures et du Commerce) aida mal à rapprocher les artistes et les industriels, puisqu’elle excluait la peinture. » Elle justifiait ainsi (singulièrement) sa détermination : « La sculpture fournit ses artistes à l’industrie pour décorer une pendule, pour sculpter un meuble, l’architecture se combine avec l’industrie du potier, du fondeur, et donne les profils et les dessins de toutes décorations ; la gravure s’exécute sur des cuivres et s’imprime avec une presse : ces arts sont industriels. Tout au contraire, la peinture transmet sur la toile un ordre d’études, de sujets, de passions qui sont étrangers à l’industrie. » Elle ne figura, en effet, qu’au titre d’auxiliaire, avec les vitraux et les porcelaines peintes...

Et nous nous rangeons à l’avis des auteurs qui concluent, de cette subtilité d’exception, à une certaine étroitesse de vues.

Or, c’est le moment, en Angleterre, où John Ruskin « impose à l’attention ses nobles théories sur l’art et dirige le goût du peuple vers l’idéal »,

LES ARTS APPLIQUÉS l83

Et précisément, à cette heure où le célèbre champion des préraphaélites (déjà cité à la Peinture) préconise l’expansion et la démonstration de Fart et du beau, voici que la peinture, dont les ressources ne se bornent point au tableau, non plus qu’au vitrail et aux porcelaines peintes , est victime d’une mesquine restriction!

Mais, dans son beau Rapport général sur l’Exposition de Paris, où la France en

Fig. 98. — Vitrine, style Chippendaie lo55 voulut don- (Collection Waring et Gillow, Paris.

ner un digne pendant à l’Exposition de Londres, Michel Chevalier fait judicieusement ressortir les avantages recueillis par notre pays au contact de l’Angleterre industrielle.

Il dit notamment : « Nous avons conduit les Anglais dans la voie du beau; par un échange mutuel et fort heureux ils nous mènent vers l’utile. »

Bienfaisante communion, en vérité, que celle du beau et de l’utile d’où devait pratiquement naître l'art appliqué. C’est-à-dire la beauté non plus réservée exclusivement, dans l’opinion, aux arts plastiques, au tableau et à la statue, la beauté diffusée, condescendante aux plus infimes expressions : la réhabilitation, enfin, des arts fâcheusement qualifiés de secondaires ou de mineurs .

11 est curieux de noter, lors de l’Exposition universelle et internationale que la Grande-Bretagne, mise en goût par le succès des deux grandes manifestations de i85i et de i855, ouvrit sept années plus tard, l’importance croissante de l'art industriel en France vis-à-vis de l’appréhension du rapporteur français, P. Mérimée.

Cet esprit distingué signale que la France sera bientôt dépassée par l’Angleterre dans l’art industriel, « parce qu’il existe une relation intime entre toutes les parties de l’art, et que, partout où surgit un grand artiste, se forment des ouvriers habiles et intelligents. Là, en effet, où coule un grand fleuve, il est facile de creuser des canaux d’irrigation, et le courant majestueux qui porte à la mer des vaisseaux de haut bord, alimente sans peine une infi-

Fig. 99. — Bureau-Bibliotmèque, style Chippendale [ 174^ J- (Collection Gill et Reigate. Londres.)

nité de rigoles, répandant partout la fécondité. De Raphaël et de Michel- Ange procède Benvenuto Cellini : le grand peintre, le grand sculpteur ont produit le grand orfèvre. »

Cette critique est d’autant plus intéressante ici, qu’elle détermine les vertus propres à chacune des deux nations, française et anglaise. Le Beau venant à l’Angleterre industrielle sous les auspices de la France artiste. L’accord nécessaire entre deux forces et spécialités pour réaliser l’art appliqué, ce beau qualifié d’utile déjà par Socrate ; ce beau utile qui s’étend de la statue à l’aiguière ciselée sans démériter, grâce au talent employé ; l’industrie rehaussant son but commercial par les apports du goût.

Les conseils des Ruskin et des William Morris, d’ailleurs, devaient s’attacher magistralement en Angleterre à réaliser cette harmonie qui, en France, s’épanouit supérieurement à la fin du dix-neuvième siècle, avec Emile Gallé.

En préconisant des intérieurs « joyeux et commodes », Ruskin et Morris avaient excellemment défini la tâche de l’art usuel, depuis le moindre pot jusqu’au meuble en passant par la tenture, le tapis, la céramique, la ferronnerie, etc., qui concourent à la grâce de l’habitation, à ses aises servies esthétiquement.

Si un de Laborde, en France, avait joué un rôle parallèle à celui des distingués apôtres anglais, il ne faut point chercher à isoler chacune de res actions, ni assigner un ordre de prééminence à l’influence qu’ils exercèrent, puisque celle-ci fut, autant dire, simultanée.

N éanmoins, répétons-le, la France mit en œuvre et réalisa, avec un goût supérieur, la pensée des Anglais.

Mais, notre exemple de rénovation artistique se fit jour presque

aussitôt à l’étranger, et ses progrès n’y furent pas moins considérables que chez nous.

« En Angleterre où la statuaire n’a jamais existé, écrivent MM. G. -R. Sandoz et J. Guiffrey, c’est dans la décoration intérieure et le mobilier que le

Fig. ioo. — Miroir, style Chippendale.

(Collection Waring et Gillow, Paris.)

mouvement se fait surtout sentir. Ruskin, dans ses

Fig. ioi . — Lit, style Chippendale [i^5o]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

Pierres de Venise (i85i-i853), a prescrit ainsi son esthétique : « x° N’encouragez jamais la fabrication

LES ARTS APPLIQUES

iug. 102. — Table et Miroir, style Chippendale [vers 1755]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

u un objet dans la production duquel l’invention n’a pas de part; 20 n’exigez jamais un fini minutieux pour le fini lui-même, mais seulement s’il tend à un but pratique ou noble ; 3° n'encouragez jamais une imitation ni une copie d’aucune espèce... »

La voie tracée par Ruskin fut admirablement suivie par Burne-Jones, Walter Crâne, William Morris (les peintres préraphaélites déjà vus), et s'ils s’inspirèrent excessivement, au début, de leur style national Tador , le bon sens anglo-saxon leur ût vite abandonner les formes inutiles ou vraiment archaïques pour prendre à la nature tous les éléments dont ils avaient besoin.

Industriels et commerçants britanniques surent suivre de tels maîtres, et les célèbres firmes « Liberty » et « Maple » ont créé aujourd’hui d’importantes succursales dans toutes les grandes capitales.

Mais, si nous nous empressons d'indiquer l'activité du goût anglais à nos jours, nous anticipons sur notre objet,, car, avant de noter la préoccupation d’un style moderne, nous devrons au préalable étudier le style anglais ancien.

Cependant, auparavant, nous établirons la nuance existant entre la mentalité anglaise et celle des Américains, en matière d’art.

LES ARTS APPLIQUÉS Kjl

On a tendance à réunir les deux peuples dans une égale réprobation vis-à-vis de l’idéal, en raison de leur langue commune et de leurs analogues aspirations essentiellement commerciales. Le passé

Fig. io3. — Rrni.roTHKQür., style Chippendale [1755], (Collection Gill et Reigate, Londres.)

esthétique de l'Angleterre, ainsi que nous venons déjà d’en juger, associé à son histoire, proteste contre cette confusion.

L’Anglais et l’Américain mêlent bien, parfois, « confortable et luxe », mais, malgré que l’art soit indépendant du luxe, l’Américain ne saurait admet-

Fig. 104. — IlOKLOGE A GAINE,

style Chippendale [1760].

(Collection Grill et Reigate, Londres.)

tre l’un sans l’autre.

Chez les Américains, a-t-on dit exactement, tout est énorme, disproportionné et incohérent dans le faste même. Obligés à l’origine d’être durs pour eux-mêmes et pour les choses, ils ont conservé une rudesse caractéristique dans leurs goûts et dans leurs œuvres.

Les raffinements du confortable ne constituent pas la civilisation, et les Américains, peuple neuf, sans traditions esthétiques par conséquent, ne font même, aujourd’hui encore, aucun effort vers l’expression d’un rêve. Du moins, sans contester à quelques talents américains leur

LES ARTS APPLIQUES

Fig. io5. — Fauteuil, style Ghippendale [174 5]< (Collection Gill et Reigate, Londres.)

mérite individuel, aucun résultat d’harmonie ne s’avère dans leurs avenues rectilignes, non moins que dans leurs gratte-ciel, tandis qu’en revanche les derniers perfectionnements du progrès et du bien-être physique marquent indubitablement leurs œuvres.

Certes, la mentalité anglaise se rapproche un peu de celle des Américains, pour le goût et la réalisation de ces derniers avantages matériels; mais encore, entre les deux manifestations observe-t-on toute la nuance des besoins satisfaits avec plus ou moins de mesure ; du désir pratique à la soif d’ex^ centricité.

« Préoccupé avant tout de l’utile, il (l’Américain) ne fait pas les choses pour le plaisir de les faire, il les fait uniquement pour le but qu’il se propose. Or, dans toute question d’art et de goût, il y a l’élément désintéressé : l’idéal, que caressent avec amour aussi bien le public à qui l’œuvre s’adresse que l’artiste qui l’exécute. Ce besoin d’idéal^ termine Victor Legrand, la volonté ne suffit pas à le créer ; il naît graduellement par une sorte de courant sympathique qui va du public à l’artiste inspiré, et de l’artiste à un public capable de partager ses impressions... »

Nous n’insisterons pas davantage sur la séparation qui s’impose au nom de l'art du passé entre les

LES ARTS APPLIQUÉS

Fig. 106 — Commode-Armoire, style Chippendale [1760].

fils d’Albion et les citoyens du Nouveau-Monde. Au fur et à mesure de notre travail l’abîme se creusera, et d’ailleurs, en dehors de leurs propres créations, les Anglais apportent à la conservation de l’universelle beauté ancienne, à son exaltation moderne, même, un soin dont nous avons pu, un

b'ig. 107. — Canapé, style Chippendale.

(Collection Liberty et Cie, Londres.)

instant, être jaloux, et dont nous prendrions ombrage aujourd’hui, pour un peu...

Car le South Kensington , devenu aujourd’hui le Musée Victoria and Albert , précéda notre Musée des Arts décoratifs , et Y Idéal Home Exhibition devança, malheureusement aussi, une exposition analogue en France.

Et, puisque nous parlons musées, le Eritish Muséum renferme une des plus merveilleuses

LES ARTS APPLIQUÉS 197

collections qui soient, ainsi que la National Gallery, sans compter tant d’antres chefs-d’œuvre épars (les

Fig. 108. — Table a jeux, style Chippendale [1745]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

collectionneurs anglais sont plus nombreux que partout ailleurs) qui éclairent de leur beauté rayonnante, empruntée à tous les arts comme à tous les temps, Londres la ville d’affaires par excellence

pourtant, Londres le premier marché du monde, Londres, aux monuments noirs et tristes !

Même, le Panthéon de l’Angleterre (Abbaye de Westminster) abrite en son coin des poètes ( Poet's corner) le tombeau d’Hændel. Hommage qui souligne au moins le goût musical des Anglais qui, à défaut d’une production caractérisée dans cet art, (malgré l’importance d’un Byrd, d’un Henry Pur. cell) n’hésitèrent pas à faire leur le célèbre compositeur allemand, du fait qu’il avait longtemps vécu à Londres où il mourut.

Après ces considérations qui renforcent l’intérêt de l’expression esthétique en question, nous parcourerons les applications de l’art à l’utilité, en Angleterre.

En matière d’orfèvrerie, nos voisins d’outre- Manche se montrèrent longtemps rebelles aux innovations de la Renaissance, de même que nous les vîmes longtemps résister à ce style, et auparavant, l’orlèvrerie religieuse du moyen âge demeure difficile à apprécier en raison des rares modèles conservés.

Mais, pour la qualité d’exécution, les œuvres d’orfèvrerie des trois derniers siècles égalent celles des artistes du continent.

L’orfèvrerie, de même que le bijou anglais, est plutôt massive et abondamment sculptée, avec un

fini souvent merveilleux. Point de sobriété de goût ni de moelleux, mais une grande richesse dans un poids imposant.

Quand Henri VIII offrit à François Ier, lors de l'entrevue du Camp du Drap d’or, le riche collier

Fig. 109. — Chaise et Fauteuil, style Cliippendale.

(Collection Gill et Reigate, Londres.)

qu’il portait à son cou, celui-ci à son tour détachant de son habit un bracelet plus riche encore, l’attacha lui-même au bras du roi d’Angleterre.

Mais ce geste lointain et magnifique échappe esthétiquement à notre comparaison... et le Koh-inoor , diamant ayant appartenu à la reine Victoria, ne nous en impose pas davantage, artistiquement, avec son poids de io3 carats.

L’or blanc est dit « anglais », et l’on trouve associé au nom du français Ruolz, vers le milieu du dix-neuvième siècle, celui de l’inventeur anglais G. R. Elkington. De cette collaboration ingénieuse naît le métal argenté, premier pas vers l’imitationa

^'ig-. no. — Canapé, style Chippendale [1750]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

vers l’altération fallacieuse et pratique de la matière noble.

Rien à dire spécialement de l’orfèvrerie, malgré les noms éminents de Pierre Platel et de Paul Lamerie. En somme, cet art que Charles Ier se plut à encourager, suit à la fois nos formes et celles de la Hollande, avec parfois le décor chinois, de même que le meuble, en même temps qu’elle partage avec

LES ARTS APPLIQUÉS

la France le sort de sa matière précieuse, au gré de sa prospérité et de ses révolutions.

En revanche, nous allons apprécier une éloquente céramique anglaise.

La faïence anglaise est d’origine hollandaise, de Delft, exactement, d’où' e nom de delft qu elle a conservé encore de nos jours. De même, les grès façonnés dans des moules de cuivre, à la manière allemande, furent révélés à l’Angleterre par un céramiste natif de Nuremberg, installé à Staffordshire, dont le fils inventa d’autre part, le « cailloutage » ou alliage de silex calciné à la pâte des faïences, pour augmenter sa transparence et sa finesse, supprimer

Fig. ni. — Armoire, style Chippendale [1755]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

LE STÇLE ANGLAIS

l’enduit d’émail stannifère précédent et lui permettre de recevoir immédiatement un vernis transparent.

Mais voici Josiah Wedgwood (mort à Etruria, en 1795) qui, aidé d’un compatriote, Bentley, créera une poterie vraiment anglaise, dont le célèbre sculpteur Flaxman fournira les modèles.

On distingue plusieurs expressions dans les produits en question : les faïences de couleur crème ( créant colour ) qui s’intitulèrent plus tard «poteries à la reine»; les poteries rouges et noires, les pâtes marbrées et les biscuits , grâce auxquels nous vîmes éclore une multitude de camées, de bas-reliefs, de médaillons, d’une grande délicatesse, avec la fine silhouette de leurs motifs se détachant en blanc sur un fond coloré, uni et mat, bleu, vert ou noir. Motifs inspirés de l'antique, selon le genre de prédilection de Flaxman (en-tête du chap. II), précis et sec, qui accompagnent harmonieusement aussi des pièces déformé célèbres.

Puis, après avoir noté la découverte du procédé de décoration céramique dit par impression, dû à John Sadler, de Liverpool, procédé qui accentua la vogue des faïences fines désignées dans le commerce sous le nom de « porcelaines anglaises », nous signalerons, à côté des œuvres de Wedgwood fabriquées à Etruria (village,, créé par le célèbre céramiste, près de Newcastle-under-Lyme) les faïences fines anglaises de Leeds.

Ce furent les frères Green qui innovèrent, vers le milieu du dix-huitième siècle, les curieuses et remarquables pièces aux décors en relief et découpées à jour, signées : « Leeds Pottery ».

Autres faïences anglaises : à

Longport, Hanley, Chelsea (fig.

53), Lane-End- Whieldon, etc.

Dans la porcelaine, l’Angleterre ne se distingua pas moins originalement, mais davantage, pourtant, dans la porcelaine fine et

la porcelaine ten- Fig. 112. — Chaise, style

, Tr • • 1 Chippendale [1755]. (Collection

dre. Voici la Gill et Reigate, Londres.)

manufacture de

Derby d’où sont sorties aussi de jolies statuettes (fig. 56), et celles de Caughley, de Plymouth, de Staffordshire (fig. 57), de Stoke-upon-Trent, de Worcester (fig. 58), de Rockingham (en-tête du

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chap. VI), connue aussi sous le nom de Wall, son directeur, et dont le beau ton d’ivoire rehaussé de reliefs d’or, a fortement inspiré nos usines françaises de Vierzonet de Limoges. Voici enfin une fabrication porcelainière à la marque & Herculanum tout comme celle de Wedgwood se réclamait d 'Etruria. Cet exposé sommaire de l’expression céramique anglaise suffit à déterminer une nette caractéristique, mais davantage pour le décor serons-nous attirés vers la personnalité de celui de Wedgwood, tandis que la matière garde généralement une saveur bien particulière.

Si, après avoir enregistré l’effort industriel des usines céramiques de Minton, au dix-neuvième siècle, nous nous tournons ensuite du côté de la verrerie artistique, nous admirerons les cristaux massifs (fig. 5qet6o), pour lesquels l’Angleterre est renommée, et, dans l’ensemble, une utilité parfaitement sentie et sans ménagement de la matière.

Ce sont les Anglais qui, ayant découvert la fabrication du cristal, perfectionnèrent la taille et, par l’invention de la taille à facettes, donnèrent au cristal un éclat auquel le verre ne pouvait atteindre.

De la fragilité du verre, nous glisserons maintenant à la délicatesse de la broderie et de la dentelle.

LES ARTS APPLIQUÉS

« Habiles dessinateurs et habiles brodeuses, dit E. Lefébure, se sont trouvés réunis pour fonder, du huitième au douzième siècle, la grande réputation de Yopus'anglicum... »

Et Ton croit que le point dit à' Angleterre fut

Fig. n3. — Table à abattants, style Chippendale [1760], (Collection Gill et Reigate, Londres.)

inventé au pays de Shakespeare (d’où son nom persistant malgré son exécution exclusivement belge) et que sa fabrication passa en Belgique, faute d’ouvrières. Mais il apparaît plus probable que ces dentelles ayant été proscrites d’Angleterre à cause de leur luxe, durent être exécutées économiquement en Belgique d’où, en fraude, elles revinrent au pays d’origine.

Le point d’Angleterre ou application a été longtemps imité en France, à Mirecourt dans les Vosges, et, avant les applications d’Angleterre, la Belgique fabriqua des dentelles dites d’Angleterre, qui se distinguaient des guipures de Flandre par l’exécution du fond ; c’est-à-dire que les dentelles d’Angleterre reposaient sur fond de réseaux tandis que les guipures de Flandre étaient sur fond à barrettes.

Nous ajouterons que Y application d’Angleterre n'est qu’un dérivé économique des dentelles d’Angleterre, au dix-huitième siècle sans doute.

Le fond de réseaux, exécuté à la main dans la dentelle d’Angleterre, nous amène à parler du même fond réalisé à la machine : du tulle.

Un certain Hammond, originaire de Nottingham (comté de l’Angleterre centrale), passe pour avoir réalisé initialement, en 1768, sur un métier à bas, un tulle inspiré du réseau bruxellois. Ce tulle aurait été perfectionné par deux compatriotes d’Hammond : Heathcoat et Lurdley, grâce à un métier nouveau qu’ils baptisèrent : à bobin.

Puis, après les guerres franco-anglaises, Napoléon Ier fit venir de leurs pays d’origine les métiers à tulle dont l’essor avait été interrompu et qui se répandirent bientôt en France.

Pourtant, comme la ville française de Tulle donna son nom à la matière en question, n’y a-t-il pas

LES ARTS APPLIQUÉS

lieu de supposer que les premiers essais de fabrication du tulle eurent lieu dans le chef-lieu de la Corrèze avant ceux de Nottinghain?

D’ailleurs, dans cette ville anglaise on exécuta, en 1807, des dentelles d’Espagne, et de la Valenciennes, des Malines, du Chantilly, etc., dus encore à l’in-

Fig. 114. — Table, style Cliippendale [i?55]. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

dustrie de Nottingham, achèvent de nous dérouter.

Mais voici, parmi les dentelles lourdes, au crochet ( crochet lacé), celle d’Irlande et, parmi les broderies» une broderie dite anglaise, sans oublier une dentelle d’Hamilton, en Écosse.

C’est encore d’Irlande, de Limerick, que proviennent des tulles justement vantés et les dentelles à roues de frivolité « Tatings ». Alors que Youghal et New Ross nous procurent les fines guipures à

l’aiguille, avec fleurs en relief, connues sous le nom de « Jesuit’s lace ».

Au résumé, il appert que cette délicate et précieuse expression n’est point indifférente en Angleterre et, quant à sa technique, elle est aussi parfaite que partout ailleurs.

N’oublions pas que quelques snobs français s’habillent aujourd’hui (de même qu’ils se font blanchir !) à Londres. Les tissus anglais sont réputés ; la coupe du vêtement masculin, voire le costume tailleur pour dames, offre une correction typique, mais cette correction britannique s’accorde-t-elle bien avec la souplesse d’allure française? Il est vrai que si le costume tailleur anglais habille (i) parfaitement la rigidité féminine anglaise, c’est à la France que les « ladies » les plus « select » font appel pour la confection de leurs robes floues, de leurs froufrous et franfreluches.

Volontiers, d’ailleurs, les nations empruntent entre elles ; ici la qualité d’utilité, là celle de la beauté, plus ou moins bien adaptée mais certainement convertie à l’originalité qui s’en empare., De telle sorte que l’impersonnalité créatrice bénéficie de l’appropriation paresseuse ou native, acclimatée.

i. On observe curieusement que si les Anglais excellent à habiller leurs « babys », ils n’apportent aucun goût dans la confection du jouet. Celui-ci est demeuré presque barbare.

LES ARTS APPLIQUÉS

Sous le Directoire, nos Merveilleuses embrassèrent subitement les modes anglaises. Et, sous cette impulsion de coquetterie qui n’admettait que l’élégance de Londres, les couturières traversèrent le détroit pour y étudier le nouvel art.

Les douillettes brodées de velours, les spencers

Fig'. n5. — ■ Table, style Chippendale.

(Collection Gill et Reigate, Londres.)

bordés de poil, les dolmans, datent de cette vague d’impersonnalité qui ramena curieusement la décence dans le costume féminin de l'époque.

Auparavant, déjà, au milieu du dix-septième siècle, l’Angleterre envoyait à nos élégantes des gants en point d’Angleterre sous lesquels la main, le bras et les bijoux gracieusement apparaissaient.

Les costumes moyenâgeux que portent encore aujourd’hui les gardiens de la Tour de Londres (bee-

ÛIO

featers) ont bien été dessinés par . . . Holbein le Jeune !

Après cette digression où nous vîmes chanceler l’originalité qui nous intéresse, nous reviendrons aux arts utiles en Angleterre.

Du tissu, dont nous vanterons la qualité artistique lorsque l’art appliqué moderne viendra sous notre plume, nous passerons à la tapisserie. La tapisserie anglaise provient généralement des Flandres, de l’Espagne et de la France, mais elle connut aussi une propre personnalité. Importée par W. Sheldon, vers la fin du règne de.Henri VIII, la tapisserie de haute lice devait permettre à Jacques Ie’ de fonder à Mortlake (comté de Surrey) une célèbre fabrique anglaise. Sir Francis Crâne dirigea la manufacture de Mortlake dont le peintre Cleen ou Cleyn de Rostock inspectait les travaux. Les sept fameux cartons de Raphaël conservés à Hampton- Court représentent magnifiquement cette belle fabrication, sous Charles Ier.

Autrefois, en Angleterre, on appelait les tapisseries : arras , du nom de la ville française où on les fabriquait. Et, comme vanter de tels joyaux serait superflu, nous nous rabattrons sur l’histoire et la légende. On appendait ces tapisseries à une certaine distance du mur, et c’est dans cet espace que Philippe d’Espagne se cacha durant l’entrevue de la reine Marie et d’Élisabeth, c’est à travers une

LES ARTS APPLIQUÉS

tapisserie que Hamlet tue Polonius et c’est encore derrière une tapisserie que s’endort FalstafF.

Du côté luminaire, point davantage de style propre; le chimiste anglais Davy arrache à une

Fig. ii6. — Bureau, style Adam.

(Collection Waring et Gillow, Paris.)

pile de Volta la première étincelle de la lumière électrique, mais cette grande découverte n’inüue point esthétiquement. Le lustre anglais transpose en le raidissant l’exemple français, et ses flambeaux et candélabres ne sont encore qu’une version des types hollandais et des nôtres.

En ce qui concerne les papiers peints et les toiles imprimées, l’Angleterre détient le record de la fabrication, à défaut de celui du décor, inspiré toujours des modèles du continent, revus et corrigés dans le sens national. En France, au dix-huitième siècle, G. -P. Oberkampf, un Bavarois naturalisé français, perfectionne l’industrie de l’impression des étoffes et, pour éviter de demander à l’Angleterre les étoffes à imprimer, ouvre des ateliers de filature et de tissage à Essonnes.

Nous citons ce geste d’Oberkampf, créateur de ces fraîches tentures de Jouy (du nom d’un premier atelier sis à Jouy-en-Josas) qui égayèrent délicieusement nos intérieurs français du dix-huitième siècle, pour justifier seulement l’intérêt d’Oberkampf à devenir son propre fournisseur de toiles. Effectivement, nous voyons qu’en i858, déjà, les toiles blanches ou écrues et les toiles peintes et teintes fabriquées en Angleterre (seulement pour l’exportation) faisaient une longueur de 2.097.000.000 de mètres : c’est-à-dire cinquante-deux fois le tour de la terre !

Si nous examinons maintenant l’art de la reliure, nous l’apprécions remarquable dans la seconde moitié du seizième siècle, sous l’égide de la reine Elisabeth, et la tradition du livre richement paré se poursuit avec les noms de Robert de Payne, de Lewis, de Cobden Saunderson.

Fig. 117. — Commode, style Adam [1785].

(Collection Gill et Reigate, Londres.)

guère attractifs. Il leur manque la grâce et la

fantaisie, la souplesse aussi ; ils n’offrent guère

pour caractéristique que des qualités de solidité

et d’utilité résolues par une technique que seule

nous avons pu certaines fois envier.

LES ARTS APPLIQUES

En somme, et avant de parler du meuble anglais dont% l’histoire plus originale nous séduira, les arts appliqués anciens, qui nous occupent, ne sont

D’ailleurs, l’opinion de Bacon sur les vertus de l’esthétique architecturale au dehors, apparaît singulièrement exclusive, et il y a lieu de penser que le philosophe anglais n’entendit pas moins condamner les qualités artistiques du « home », au dedans : « On bâtit des maisons pour vivre dans leur intérieur et non pour les regarder du dehors ; c’est pourquoi il faut que la commodité soit préférée à la symétrie, à moins que l’on ne puisse avoir l une et l’autre. Les curiosités superficielles qu’on y apporte pour les rendre agréables à l’œil ne sont bonnes que pour les palais enchantés de nos poètes qui les bâtissent à peu de frais. »

Combien cette parole anglaise choque notre entendement français et le désarçonne en cette fin de chapitre! Avec quelle ironie Bacon réserve aux seuls poètes ces palais enchantés , — ces somptueux châteaux en Espagne, ces merveilleux taudis souvent, que dore la pensée, — bâtis à peu de frais!...

Mais, au fait, ce ne sont point nos hôtels et villas particuliers, avec leurs façades prétentieuses sacrifiant si volontiers l’utilité intérieure, qui donnent tort à Bacon ! Quelles maisons de plaisance françaises pourraient rivaliser, — notre époque présente exceptée, — avec leur équivalence en Angleterre?

Nos constructions privées du dix-neuvième siècle, gothiques, moyenâgeuses, Renaissance, etc., outre

LES ARTS APPLIQUÉS

qu’elles constituent un anachronisme et une offense pour notre paysage, présentent-elles, en dépit et à cause de leur extérieur vaniteux, le moindre rapport pratique et esthétique avec le « cottage », avec la maison de campagne anglaise, ancienne même?

Et pourtant, combien le sentiment de Futilité prédominante et l’exclusivisme « bourgeois » contredisent à cette noble idée de la beauté diffusée, démocratiquement offerte à tous! Gomment, à l’ombre de tels principes, les arts, même utiles, eussent-ils pu s’épanouir?

Mais Shakespeare a jeté l’anathème : « Honte à celui dont l’âme ne peut s’élever plus haut que le vol d’un oiseau! »

Aussi bien, à l’exclusivisme d’un Bacon s’oppose l’éclectisme d’un Ruskin. L’idée de Fart dans tout, essentiellement française, s’est rencontrée harmonieusement dans la pensée d’un autre grand Anglais.

Sürtouts anciens de Scheffield, métal et cristal taillé. (Collection Gill et Reigate, Londres.)

Photo. B.-C.

Fauteuil de bureau moderne.

(Collection Waring et Gillow, Paris).

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