CHAPITRE PREMIER Notions préliminaires. — - Napoléon et l’Art
A partir du style François Ier, l’unité de l’architecture peut donner le change, en dépit de l’action des artistes italiens, à un véritable art national. Mais, en réalité, il n’y a pas d’autre art national pour les modernes, que celui qui sort, pour ainsi dire, des entrailles de la nation elle-même, comme le symbole et l’expression éloquente du système des idées et des sentiments qui forment la base de ses institutions, constituent sa vie collective et marquent son génie spécial.
Il en fut ainsi de l’art égyptien, du grec et du gothique, tandis que les formes d’art issues d’emprunts
plus ou Eil3»ins habilement juxtaposés et physiquement harmonisés, réalisés au surplus sous le patronage des rois et des seigneurs, sans le concours constant et prolongé du peuple, ne sont pas les formes d’un art national , mais simplement d’un art royal.
Ces réflexions s’imposent au début de notre travail, car si elles s’appliquent à l’architecture de Louis XIV comme à celle de François Ier, elles concernent encore l’architecture, si l’on peut dire, de Napoléon Ier.
Parmi les Bourbons, c’est Louis XIV qui a joui de l’autorité la moins contestée et dont l’architecture offre le plus d’unité, nous ajouterions même : de caractère national, si le roi et la grande aristocratie pouvaient être considérés comme la nation, à une époque aussi avancée de la civilisation moderne.
Dans l’intervalle de ces deux règnes, l’art a manqué d’inspiration collective et de haute influence unitaire dans notre pays ; il a vécu plus que jamais d’emprunts, il est devenu érudit, riche, souvent délicat et souvent sensuel, mais il a cessé de représenter franchement un système d’idées et de sentiments clairement définis comme au moyen âge, et l’originalité s’en va s’affaiblissant.
L’architecture de Henri II, malgré le grand nom de Philibert Delorme, appartient à cette catégorie de l’art qui décline encore avec les Valois.
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Avec les Bourbons, s’accuse l’influence des Flamands, dont le goût pour les formes un peu lourdes (dont leurs femmes donnent l’exemple immortalisé par le pinceau de Rubens) est partagé par l’Espagne alors si puissante, si riche, si dominante.
Le point culminant architectural des Bourbons est atteint, répétons-le, sous Louis XIV. Il est vrai que, sous le règne de ce prince, il y eut une unité d’esprit et une harmonie générale des choses, bien propres à caractériser une période d’apogée nationale ; mais il existe aussi en Europe un état général de lutte, de trouble profond dans les idées, né avec la Réforme, qui neutralise les bienfaits durables que l’on pouvait attendre de l’ordre intérieur national, et les peuples modernes n’ont pu encore asseoir les fondations solides sur lesquelles portera le régime évolutif destiné à remplacer celui du moyen âge.
A l’ordre compressif de Louis XIV, succède la réaction de la Régence et de Louis XV. La gravité est supplantée par la grâce; à l’ordre et à la majesté se substituent, dans la vie sociale comme dans l’architecture, le confort et le caprice. C’est le règne des femmes.
Le règne de Louis XIV forme la limite de ce mouvement. Le style Louis XVI marque la transition entre l’architecture des Bourbons et celle qui doit suivre. Il est caractérisé par un retour plus général vers l’an-
tiquité, qu’explique le penchant qui se prononçait chaque jour davantage du côté des études sérieuses et des sentiments graves.
Ce style, succédant aux fantaisies « rocailles » du style Louis XV, fut un hommage rendu à la sagesse et à la raison, à la suite d’une période de débauche d’esprit et de goût. Ce fut le régime de l’orgie.
Toutefois, les réformateurs de la fin du xvme siècle voulurent trop emprunter à l’antiquité; n’observant pas d’assez près les signes de leur temps, ils demandèrent trop à une érudition défectueuse et tout au moins trop spontanée.
C’est alors que l’on voit apparaître cette ecole classique, qui considère les œuvres d’art grecques et romaines non plus simplement comme des expressions du système des idées antiques, mais comme des manifestations des sentiments de la beauté absolue. Or, c’est là une école dangereusement conservatrice et fatalement rétrograde que cette école classique en dehors de l’enseignement.
Aussi bien allons-nous assister à l’exagération rétrospective du style Louis XVI pour l’antiquité, et le style Empire va-t-il se réclamer cette fois, exclusivement, de la pensée et de l’invention antiques. Et pourtant nous verrons que ce style d’improvisation, ou mieux d’usurpation, garde une originalité et une grandeur typiques. Il est vrai que Napoléon Ier devait
Bref, l’architecture du premier Empire est personnifiée par l'arc de triomphe et la colonne commémorative qui répondent essentiellement à cette heure
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l’acclimater et plier sa ferme étrangère sous son joug coutumier de la victoire.
Fki. 2. — Arc de triomphe de L'Étoile, par Chalgrin
d’apothéose, et l’aigle s’installe dans le nid des héros antiques. Il n'a point le temps d’édifier, il ignore le repos des conceptions fécondes, ce démolisseur ; il n’a point le temps de se reposer, ce conquérant toujours en quête d’autres lauriers et voyez, son lit ressemble à une tente.
Alors, on improvise, on restaure et, l’antiquité, somptueux domaine de la pensée, trésor fascinant des hauts exploits, offre son arsenal de beauté cristallisée où l’on puise largement.
Pour la grande parade, on pille le magasin des accessoires grecs et romains, et bientôt Napoléon Ier s’assoira sur le trône de César.
Si Louis XIV ignora que son siècle porterait un jour son nom, il n’en est pas de même de Napoléon qui conquit illico un style comme s’il s’agissait d’une ville. Mais, l’art se ressent de toute improvisation; dépaysé d’autre part, il se déguise, et nous éprouverons malgré nous quelqüe gêne à voir la beauté sous les dehors d’un cartonnage. Aussi bien cette époque se nourrit d'illusions, elle veut ignorer la paix; vivant au jour le jour dans la fumée des combats, exclusivement guerrière, elle campe à l’ombre des lauriers, il est vrai, mais son décor n’est que provisoire.
« ... Partout où il (Napoléon) va, écrit Frédéric Masson dans Napoléon chez lui , il souhaiterait trouver les pièces disposées dans le même ordre qu’aux fui-
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Fio. 3. — Colonne Vendôme (Paris)
leries ; il voudrait partout son appartement intérieur pareil, et des meubles fabriqués sur desmodèles semblables, disposés à des places identiques. Une fois ses nécessaires étalés, ses portefeuilles ouverts, il est ainsi chez lui, il a sous la main tout ce qu'il lui faut, car nul homme n’a moins de besoins différents, moins de caprices, n'est plus d'habitude. Ce qu’est l’entourage familier de sa vie tient en quelques caisses, — on dirait volontiers en quelques cantines, — et il reste en l'empereur, quelle que soit sa magnificence, quelle que soit sa volonté de parer d’une façon grandiose le cadre où il se meut, beaucoup du sous-lieutenant qu’il a été, prêt, si le boute-selle sonne, à se mettre en route, et n’ayant besoin que de quelques minutes pour corder ses bagages. Ainsi, ses palais ont toujours un air d'hôtellerie. Tout ce qui lui est personnel suit sa personne et, lui parti, nulle marque de son passage, nulle trace de ses goûts, nul indice de son caractère ou de ses habitudes. Hormis son chiffre aux meubles et aux tentures et armoiries, les abeilles envolées de son manteau impérial, rien qui le rappelle. » Gomment, dans de telles conditions, prendre le temps de rêver à un style ! Et ne valait-il pas mieux vivre provisoirement? Aussi bien les historiens ont négligé de nous renseigner sur les facultés artistiques de Napoléon, et le passage que nous venons de lire, en plaide guère en faveur de son sens esthétique.
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Fig. 4. — Trône de Napoléon Ier (palais de Fontainebleau).
Si l’empereur commande à son premier peintre L David le Couronyiew.ent ( fig . 5) et la Distribution des aigles , c'est encore pour commémorer sa propre gloire et l’art tient peu de place dans ce geste plutôt autoritaire. Et voici, au surplus, une anecdote.
David, dans son esquisse du Couronnement, avait prêté au pape une attitude calme; le prélat, en effet, n’était primitivement qu’un simple spectateur de cette comédie héroïque et Napoléon dit au peintre : « Je n’ai pas fait venir le pape de si loin pour ne rien faire. Faites-lui lever la main en signe de bénédiction. »
Que penser de cet ordre, sinon qu’il choque les règles de l’art et aussi de la convenance de la part même d’un monarque, à l’égard de David, empereur des arts du moment? D’ailleurs, lorsque plus tard, toujours à propos du même chef-d’œuvre, un grand dignitaire de l’Empire risquera cette observation : « Vous avez peint Joséphine plus belle qu’elle n’est ».
— « Allez le lui dire, » répondra le célèbre peintre des Sabines.
Une autre anecdote nous montre les deux dictateurs singulièrement face à face. Un jour que Bonaparte, encore premier consul, faisait à David, dans son atelier, des observations sur la longueur d’un bras qu’il trouvait exagérée, David se mit aussitôt à critiquer certains mouvements militaires de Bonaparte à Marengo. Le premier consul lui jeta un regard sévère
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que soutint David, et, le futur peintre du Sacre regardant le général en chef, lui dit ; « C’est que moi
aussi fai été le gouvernement! » ( La Vie à Paris, J. Claretie.)
Le célèbre artiste se souvenait ainsi qu’il avait été
nommé à la présidence de la Convention et aussi ... qu’une tyrannie en vaut une autre.
Cependant, pour en revenir au sens artistique de Napoléon, Frédéric Masson nous éclaire encore sur « l’un des moyens » employés par le souverain « pour faire marcher les manufactures de Lyon ». Et nous ne pouvons nous méprendre sur la qualité « artistique » de ce moyen. «... L’empereur n’eût point toléré — moins encore eût-il commandé — que, sous prétexte de commodité, les personnes attachées à sa Maison se libérassent de leurs insignes et parussent en habit bourgeois. Par contre, à partir de 1807, quiconque n’était pas de service commandé et était invité à quelque fête devait s’y présenter en habit à la française de soie ou de velours. » ( Napoléon chez lui,)
Dans une de ses lettres au roi Joseph, Napoléon « recommandait de fair e prendre k Madrid (lors de son expédition en Espagne), dans les couvents et les maisons confisqués, une cinquantaine de chefs-d'œuvre de l’école espagnole, qui manquaient, disait-il, à la collection du Muséum à Paris ».
Et, sur son ordre encore, trois cent cinquante statues anciennes, à lui cédées par le prince Camille, sont expédiées à la villa Borghèse pour être placées dans le « Musée Napoléon » et enrichir les collections du Louvre.
Les Sabines (musée du Louvre), par L. David.
Lorsqu’il ne s’empare pas des chefs-d’œuvre, il les achète en bloc. Il mène l’idéal tambour battant ; il est vrai que c’est pour le bien de la nation, auquel il pense entre deux batailles sanglantes.
C’est là sa manière d'encourager les arts. Nous avons vu comment il s’entendait à faire « marcher » les manufactures nationales, et voici que nous commençons à être édifiés sur le sens artistique de Napoléon.
Mais laissons, au surplus, l’empereur nous donner lui-même la note définitive, à ce qu’il semble, de son goût esthétique.
Il s’agit de projets non réalisés, fort heureusement. « ... Je condamnais Versailles dans sa création, mais, dans mes idées gigantesques sur Paris, je rêvais d’en tirer parti et de n’en faire, avec le temps, qu’une espèce de faubourg, un site voisin, un point de vue de la grande capitale; et pour l’approprier davantage à cet objet, j’avais conçu une singulière idée, dont je m’étais même fait présenter le programme.
« De ces beaux bosquets, je chassais toutes ces nymphes de mauvais goût , ces ornements à la Turcaret et je les remplaçais par des panoramas, en maçonnerie, de outes les capitales où nous étions entrés victorieux, de toutes les célèbres batailles qui avaient illustré nos armes. C’eût été autant de monuments éternels de nos triomphes et de notre gloire nationale, posés à la porte de la capitale de l’Europe, laquelle ne pouvait
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manquer d’être visitée par force du reste de l’Europe. . . » [Mémorial de Sainte-Helène.)
En vérité, Napoléon déclarant d’autre part qu’ « ...un historien impartial aura le droit de blâmer Louis XIV dans ses effroyables et inutiles dépenses de Versailles surtout avec ses guerres, ses impositions, ses malheurs »,etc., etqu’ «il s’estépuisé pourne créer, après tout, qu’une ville bâtarde », nous apparaît un guerrier exclusif et inconscient.
Nymphes de mauvais goût, dues au ciseau prestigieux des Girardon, des Coysevox, vous l’échappâtes belle! Et vous aussi, délicats ornements « à la Turcaret » !
Quant aux épouses du héros d’Iéna, en revanche, leur figure dans l’histoire sourit aux arts. « Elle était (l’impératrice Joséphine), dit Napoléon, encore dans le Mémorial , la plus grande protectrice des beaux-arts que l’on eût connue en France depuis nombre d’années. Elle avait fréquemment de petites disputes avec Denonet même avec moi, parce qu’elle voulait qu’on enrichît sa galerie de belles statues et de beaux tableaux au lieu de celle du Musée.
« Pour moi, j’ai toujours cherché à plaire au peuple, et toutes les fois que je me procurai une belle statue, je l’envoyai au Musée pour l’avantage de la nation. » «Ainsi Napoléon reléguait-il, militairement, l’art au Musée.
D’autre part, l’impératrice Marie-Louise avait eu comme maître de peinture le célèbre Prud’hon promu à cet honneur en même temps que l’on acclamait son chef-d’œuvre la Justice et la Vengeance divines (musée du Louvre) et, si l’on en croit les auteurs, le professeur n’eut qu’à se louer de l’élève.
Toutefois, l’empereur ne nous éclaire point sur l’intluence artistique de sa seconde épouse.
Malgré que le vainqueur d’Austerlitz ait plutôt encouragé les arts par devoir, il n’empêche que les arts furent très florissants sous sa protection et, d’une manière générale, c’est dans la renaissance du luxe, directement ou indirectement, qu’ils puisèrent un essor nouveau.
« Tout puissant directeur du peuple, qui a su employer à temps l’art et les artistes conjointement avec sa politique, a toujours eu une grande influence sur son temps, et ainsi marqué toujours une étape de l’histoire.
« Tous les grands bâtisseurs de monuments, tous les grands faiseurs de routes ont été de grands constructeurs d’idées, — des accumulateurs de forces, — qu’ils s’appellent Périclès, Auguste, Constantin, Louis XIV ou Napoléon. » (G. Dubufe, la Valeur de V art.)
Restent les rapports de l’empereur avec les artistes, qui semblent empreints de courtoisie, de cordialité
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même, — si l’on en juge du moins par l’accueil réservé h David, à Percier, à Fontaine et à tant d’autres, — s’ils se refusent toutefois ces rapports, à certaines prb
Fig. 7. — Motif décoratif.
vautés dont le souvenir ci-joint, à propos d’Isabey, nous est un exemple.
Quand Napoléon Ier avait un cadeau à faire, il s’en tirait presque toujours avec une tabatière ornée de son portrait par Isabey. Isabey était très aimé, et
on l’invitait à toutes les parties de plaisir de la
ville et de k? cour. Pourtant, un jour, une de ses malices ne lui réussit guère. Comme le premier consul le traitait familièrement, il crut pouvoir lui rendre la pareille.
Après déjeuner, à la Malmaison, le premier consul conviait certaines fois ses invités à une partie de sautemouton et, comme bien on pense, lorsque venait son tour, on se contentait de lui prêter l’échine. Mais Isabey ne s’avisa-t-il pas un jour de sauter sur le dos de l’empereur, en aggravant son geste d’un coup d’éperon?
Napoléon se releva vivement et se contenta de regarder le farceur, mais d’une telle façon qu’Isabey s’enfuit et qu’on ne le revit plus de longtemps.
Anecdote inconcevable s’il en fut, notée pour sa curiosité dans cette époque solennelle.
Au résumé, si Napoléon l’emporta par la gloire des armes sur le roi Soleil, laissons à ce dernier sa pure auréole artistique et examinons le style de l’architecture et du mobilier au temps du « petit caporal ».
Bien qu’il faille s’en tenir à l’évidence d’une époque exclusivement « parvenue » surtout préoccupée de luxe pour faire diversion au désordre des batailles, nous verrons, au cours de notre travail, que cette époque est loin néanmoins d’être indifférente à l’art.
Si tant est que l’art ne puisse toujours créer, lors-
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qu’il est à bout de chefs-d’œuvre, il n’en demeure pas moins avéré que nous entendîmes l’art, à l’époque du premier Empire, chanter un air bien français sur des paroles gréco-romaines, certes, mais que nous sûmes encore traduire nationalement.