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CHAPITRE II

Les styles après Louis XVI, sous la Révolution et sous la première République.

Dès le principe, la Révolution n’ayant pas eu d’édb fices à construire, « parut plutôt préoccupée de détruire ceux qui existaient avant elle ».

« Il ne faut pas souffrir ces monuments d’esclavage dans ces jours de liberté, s’écrie Lameth en 1790, en face d’une statue de Louis XI V foulant aux pieds les provinces vaincues , il ne faut pas que les Francs- Comtois, en arrivant à Paris, voient leur image ainsi enchaînée. »

Singulier retour d’ici-bas! Louis XIV n’avait-il pas auparavant condamné avec mépris, dans son style grandiloquent, tous les styles précédents?

Et tous les monuments, à la rigueur, ne sont-ils pas susceptibles d’être qualifiés de monuments d'esclavage !

Combien d’exemples trouvons-nous dans notre histoire de chefs-d’œuvre détruits uniquement parce qu’ils avaient été construits sous les régimes antérieurs !

L’une des premières conséquences du mouvement révolutionnaire fut d’arrêter non seulement l’essor de l’art, mais l’achèvement des travaux d’art en cours d’exécution. Aussi bien, de 1789 à 1796, on s’occupe fort peu d’architecture et même de toute manifestation esthétique en France, et les architectes renommés de cette époque cherchent logiquement à employer leur talent à l’étranger.

C’est Antoine, auteur de l’Hôtel de la Monnaie, qui élève des édifices en Allemagne, en Espagne, en Suisse, en Angleterre ; c’est Dufourny construisant, de 1789 à 1799, le Jardin Botanique de Palerme; c’est Ledoux fournissant au grand-duc de Russie, en 1789, les plans de divers monuments.

Mais il serait injuste de dire avec Paul Lacroix (. Directoire , Consulat et Empire) que les architectes du moment « cherchèrent à s’ouvrir d’autres carrières et se donnèrent d’autres occupations », l’exemple de de Wailly, refusant d’allerv à Saint- Pétersbourg avec les appointements de 800 roubles offerts par Catherine de Russie, proteste contre cette

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opinion, autant que la présence de Boullée à Paris, imperturbable au milieu de ses élèves.

Au surplus, nous trouvons sur le catalogue du Salon de 1793, les noms de dix-huit architectes exposants parmi lesquels : Percier, Fontaine, Boulanger, Radel, Prieur et Hurée.

Néanmoins, les idées traditionnelles d’art ont raison des bouleversements occasionnés par les systèmes politiques opposés, et l’on continue d’emprunter au passé.

Si l’époque de la Révolution marque un temps d’arrêt dans la recherche de la beauté esthétique, c’est simplement parce qu’elle manque du calme nécessaire à l’art sous toutes ses formes et, pareillement, la République et le Consulat ne devaient rien produire de remarquable dans l’architecture inséparable du meuble, son expression quasi réduite.

Dans la première époque, il est vrai, la tradition conservait encore une extrême distinction et une grande richesse, mais, dans la seconde, l’impuissance et la grossièreté amenèrent à une fausse austérité qui s’altéra rapidement.

Pourtant, au Directoire, étape intermédiaire, était réservée la particularité sinon d’un style, d’une manifestation reconnaissable, dans le meuble du moins.

Mais procédons par ordre et, avant d’aborder les diverses étapes du style Empire, examinons les rap-

ports existant entre le style Louis XVI et sa dégénérescence antique.

Le style Louis XVI avait été une adaptation distinguée, un compromis élégant et non dépourvu d’originalité, de la donnée classique. Aussi bien auparavant, l’époque de Louis XV avait tempéré l’esprit de la Régence, et le style Louis XVI, finalement, amendait dans la ligne droite, la sobriété et la correction, les délicates courbes et les contorsions précédentes.

Ainsi se corrigent, se façonnent, les formes idéales ou matérielles au gré des mœurs différentes.

L’œuvre des artistes, interrompue par les uns, est reprise par les autres, tour à tour, et il s’ensuit que nous assistons à des styles baroques, à des styles de fin de siècle, de transition, etc.

Ce sont là les marques d’un élan réprimé, détourné au caprice de la politique, du goût, de la flatterie artistique et commerciale. On adore aujourd’hui ce qu’on détestait hier, tout n’est que contraste dans le culte de la beauté soumise à l’évolution de ses adorateurs.

Pourtant nous verrons l’anomalie d’un David imposant l’art antique par goût propre, par le choix de son genre qui exigeait un décor antique. C’est-à-dire que cette fois, au lieu de subir l’influence de son époque, l’artistedicta ses volontés esthétiques au point que l’on voulut vivre, de son temps, dans les meubles représentés dans ses tableaux 1

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Voici pourquoi, contrairement à la logique et à l’évolution naturelle de certain progrès, le premier Empire ordonnera un style basé sur le seul caprice de l’anachronisme, en dépit dès usages et des besoins autres qui dictent au constructeur des lois opposées.

La Renaissance au moins, en se tournant brusquement vers l’antiquité, au mépris des tendances modernes qui avaient trouvé leur expression dans des œuvres très personnelles, contraignit plutôt qu'elle ne convainquit Bramante et ses émules, vaincus malgré leurs efforts.

Il est vrai que l’imitation de l’antique, à laquelle s’étaient si généralement résignés Bramante et notamment Peruzzi, fut supplantée par un antique lourd et dénaturé, tout comme l’indication classique, — mais en somme originale, — du style Louis XVI, devait être écrasée par l’inspiration romaine singulièrement accommodée à la française.

La décoration chinoise, sous le pinceau de Watteau avait bien été en faveur au temps de Louis XIV (château de la Muette), et Boucher ne devait-il pas plus tard enrichir de chinoiseries les dessus de porte du château de Bellevue?

De même, sur les toits, à l’imitation des maisons italiennes, ne vit-on pas naître, sous l’Empire, des belvédères (en petites arcades ou petites colonnes tronquées et de préférence en pilastres très courts)

et la mode ne fut-elle pas aux fenêtres ogives et aux portes gothiques ?

Et si, pour emprunter à H. Havard, « ... cetétrange amalgame n’était au surplus que le reflet, dans les arts, d’un engouement assez singulier de philosophes épris de l’antiquité qui confondaient dans un même enthousiasme Platon, Aristote et Confucius » ( les Styles ), ne pouvons-nous pas excuser pareille exaltation chez les « Romains » du temps de Napoléon Ier?

Bref, si depuis Louis XIV les traditions des Mansard, des Perrault cherchaient à se maintenir, malgré quelques tentatives d’innovation principalement apportées à l’ornement et au décor, la Révolution et l’Empire redoublèrent d’enthousiasme pour l’antiquité romaine. Et les arts vibrèrent à l’unisson, rétroactivement.

Sous la Révolution, nous avons vu émigrer par force plusieurs architectes, et les architectes attachés à des services publics sont employés alors à donner des projets de fêtes nationales. Parmi ces dernières, la fête de la Fédération, au Champ de Mars, est d’une grandeur typique (14 juillet 1790).

Mais sur quelles ruines sont organisées ces fêtes 1 Notre ancien art national est bafoué, méconnu; la France, envahie par l’étranger, ferme ses portes à l’étude des ouvriers et des artistes qui, pour échapper

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à la misère, courent en armes à la frontière ou fuient vers des cieux plus cléments.

La Convention, néanmoins, tente de sauvegarder les anciens monuments; il est vrai qu’à la suite d’ordres mal compris et mal exécutés, une foule de pièces rares provenant des palais ou des églises furent jetées au creuset, les mobiliers des châteaux vendus à l’encan ; on ne fit exception que pour les porcelaines et les meubles précieux.

Cependant, le 8 novembre 1793 (et sept jours auparavant, le Directoire confiait officiellement à Chalgrin le soin de restaurer le palais du Luxembourg), un Muséum central des arts s’ouvrait, tandis que A. Lenoir s’occupait de former le Musée des monuments français.

Plus tard, quand le nouvel ordre de choses fut consolidé et que les arts commencèrent timidement à reparaître, profitant de ce que les artistes de l’ancienne France vivaient encore, on aurait pu sauver de la misère un Gouthière, ou donner des commandes à un Riesener : on préféra adopter les idées nouvelles. Vive l’antique !

« A idées nouvelles, art nouveau, avons-nous écrit dans la Décoration au XIXe siècle. La Révolution devait forcément justifier son titre et tout changea de fond en comble.

« On voulait une République : l’idéal n’était-ce pas

cette République romaine que l’on avait appris à admirer dans l’enseignement donné par les Jésuites dans leurs collèges? »

Et, en attendant que les David, les Percier et Fontaine soient mûrs pour cette auguste réalisation, la Révolution arrachait en manière de style, — entre deux démolitions, — les fleurs de lys, qu’elle remplaçait par ses emblèmes à elle : la lance, les faisceaux consulaires, le bonnet phrygien, le serpent, la guirlande de chêne, l’œil suprême de la Raison au milieu d’un triangle rayonnant, les mains fraternelles, les niveaux égalitaires, les tables de la loi, etc. Sans oublier les motifs décoratifs offerts par le calendrier républicain : la cocarde, le coq, la charrue, le canon, etc.

C’est ainsi que les meubles de la Révolution ne sont que des meubles de style Louis XVI parés de symboles révolutionnaires (on pourrait même dire « sacrilèges », puisqu’ils démarquaient simplement les chefs-d’œuvre précédents en violant leur originalité) ou bien des créations d’une intempestive fantaisie.

L’histoire du mobilier, d’ailleurs, n’était le style Empire caractéristique malgré tout, prend fin avec le style Louis XVI. La suppression des corporations, qui permettait à quiconque de s’installer fabricant ou marchand, ouvrant ainsi un libre champ à la malhon-

LES STYLES APRES LOUIS XVI

nêteté et à la fraude, c’en était fait de la tradition, et le long et fructueux apprentissage eût cédé le pas à la périlleuse improvisation , si des maîtres ne s’étaient subitement révélés à la hauteur du décor réclamé par Napoléon Ier.

En attendant, la Révolution anéantit et raille; son art n’est que delà satire ou du plagiat; elle triomphe dans la caricature à deux pas de la machine de Guillotin.

Aussi bien l’art ne pouvait enfanter dans la terreur et l’on ne songeait qu’à la Liberté.

« Nous avons changé tout cela », disait (à propos du nouveau style), au mois de juillet 1790, un marchand tapissier de la rue de la Verrerie, M. Boucher. « La liberté, consolidée en France, a ramené le goût antique et pur qu’il ne faut pas confondre avec le goût ancien et gothique », dit un journaliste sortant de ses magasins. Alors, s’écrient les frères de Goncourt à qui nous empruntons ces lignes ( Histoire de la société française), cachez-vous, marqueteries de Boule ! nœuds de ruban et rosettes de bronze doré d’or moulu, surdorés et perluisants I

Cachez-vous! cachez-vous, merveilles de Bernard! — C’est l’heure « des objets analogues aux circonstances présentes ». Le boudoir, lui-même, ce sanctuaire des coquetteries, le boudoir lui-même est devenu un cabinet politique. « Les charmants sujets de

Boucher, les jolies gaîtés de Fragonard, les petites libertés de Lawrence, ont fait place à des caricatures aussi plates que révoltantes sur les événements du jour, caricatures dont l’esprit de parti acharbonné les traits.

« Une représentation de citadelle détruite a remplacé le groupe de Léda. Un autel sermentaire a succédé à la gentille chiffonnière où l’on signait des billets à la Châtre. »

Tout n’est que ruines sur lesquelles à cette époque on s’efforcera de faire naître une fleur qui ne devra ressembler à aucune fleur précédente, et c'était là une tâche impossible que de vouloir forcer la nature dont la beauté ne peut être renouvelée en dehors de l’art, profitant toujours dans le calme, des nobles leçons du passé.

Les musées résistent par l’exemple à l’erreur de l’originalité inesthétique, et, en matière de création, la négation de l’expérience au profit de l’inédit est une utopie.

11 ne faut pas oublier enfin, que les caprices du goût et du bon ton sont infinis comme en dehors de toutes règles, modes de couleur et de formes, modes de beauté suivant l’époque, modes de langage et de manières, modes même de résidence I

C’est ainsi que, sous Louis XIV, il était « chic » de loger au Marais, que sous Louis XV, les gens de qua-

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lité habitaient au Faubourg et que sous le premier Empire, la Chaussée-d’Antin fut le refuge de Inélégance.

Aussi bien, sous l’Empire encore, pour être à la mode, « une femme devait, si l’on en croit un écrivain du temps, avoir le pied romain, la tête grecque, le col égyptien, les bras turcs et le corps (la robe) espagnol ».

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