L'ART
En face de cette pensée, qui a occupé ma vie, et qui est une en moi, je voudrais pouvoir tout dire en une parole. Cependant l'Art subit, quand il entre parmi nous, la loi de la succession : il se décompose ; il admet Vavant, Vaprès : il prend plusieurs formes. Il faut, en parlant de lui, obéir à la même nécessité, entrer dans les mêmes harmonies.
L'Art est l'expression sensible du beau.
Il est, dans Tordre naturel, la manifestation de l'idéal.
L'Art n'a pas sa raison d'être en nous : il est un des dons naturels de Dieu,
Comment fera-t-il pour pénétrer dans notre terre d'exil?
Le temps et l'espace gardent les barrières de ce monde et saisissent tout ce qui veut entrer. Rien ne leur échappe. Sans violer son unité, l'Art adoucira ses splendeurs immenses et complaisantes pour les accommoder à notre spécialité humaine.
Son premier acte sera une concession, un sacrifice. Nous avons vu plus tard que le sacrifice est l'essence
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de la parole. Le son ne naît que pour mourir, et ne se possède que pour se donner.
L'Art se divise pour apparaître.
Forcé de subir le temps etTespace, il leur demande leur secours pour rester beau chez eux. Le temps lui prête la parole, l'espace lui prête la lumière.
La parole et la lumière sont les deux ministres de l'Art.
L'arithmétique exprime les lois du temps, la géométrie les lois de l'espace. L'arithmétique enfante dans le monde de l'art la poésie et la musique, ministres de ridée au département du temps. C'est le temps qui en détermine la mesure. Leur condition c'est le rhythme.
La géométrie lance dans le monde idéal l'architecture, la sculpture et la peinture, ministres de ridée au département de l'espace ; c'est l'espace qui fait leurs proportions.
Les formes de l'Art qui objectivent la pensée, quant aux phénomènes du temps, ont pour ministre la parole.
Les formes de l'Art qui objectivent la pensée, quant aux phénomènes de l'espace, ont pour ministre la lumière.
La parole et la lumière me frappent par leurs similitudes cachées. La parole est la splendeur du monde invisible; la lumière est la splendeur du monde visi-
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ble. Par la parole la création se fait lumière : elle explique ses splendeurs à nos intelligences. Par la lumière, la création se fait parole : elle dit la gloire du Créateur. Les cieux seraient muets destitués de la lumière, comme l'homme serait muet destitué de la parole. La parole humaine explique la beauté de cette création qui est révélée par la lumière ; par la parole et par la lumière le visible et l'invisible se rapprochent et se glorifient. Ils parlent, ils louent ils chantent : ils chantent leur amour dans la joie de leur beauté. La parole et la lumière ont les mêmes amis et les mêmes ennemis.
La lumière présente le monde visible à l'admiration de l'intelligence, la parole met le monde visible au service de l'intelligence. Toutes deux sont impondérables, mystérieuses. Toutes deux appartiennent à chacun ei à tous, sans division, sans diminution. Toutes deux traversent, touchent et pénètrent les corps les plus abjects sans salir leurs rayons. Toutes deux se réfléchissent : l'écho renvoie la parole; le miroir renvoie la lumière. Que la lumière pénètre une goutte d'eau, elle en fera une perle. Que la parole pénètre une intelligence morte. Dieu sait de quelles couleurs il la verra resplendir. La chaleur suit la lumière, et l'amour suit la parole.
La parole et la lumière chassent toutes deux les fantômes. Toutes deux dévoilent. Voulez-vous con-
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naître la valeur de cet objet? Eclairez-le d'un nom. Voulez-vous démasquer ce criminel ? Nommez-le.
Le crime fuit la parole comme il fuit la lumière, et le mensonge est une obscurité.
Le nom exprime Tètre moral comme la lumière permet d'apercevoir l'objet matériel.
La parole éclaire ce qu'elle nomme. La lumière définit ce qu'elle montre. Toutes deux distinguent, déterminent. Toutes deux volent et disparaissent : éclatantes de leur nature, toutes deux se cachent pour agir, l'une au fond des âmes, l'autre au fond des corps, et ne manifestent leur présence qu'autant qu'elles trouvent matière à leur activité : toutes deux s'assimilent ce qu'elles ont saisi, assujettissent tout à elles-mêmes, el ne s'assujettissent elles-mêmes à rien. Elles discernent leur proie, comme l'aigle, du haut des montagnes, fondent sur elle, la dévorent, la renouvellent, puis reprennent leur vol, et échappent, parleur rapidité, à tout asservissement; mais elles subsistent, par leur splendeurcommuniquée, dans les corps dont elless'emparent. Quand elles sont déposées, comme un germe, quelque part, leur présence active et inaperçue demande un choc pour se réveiller. C'est au choc qu'elles éclatent ; elles rayonnent alors et se communiquent sans se diminuer. Le jour où l'homme, surprenant la lumière en travail, a inventé un miroir qui se souvient, il a découvert, par la pho-
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tographie, la loi de la parole. Permanente et fidèle là où elle s'est attachée, raais mystérieuse dans ses opérations, la parole reçue demeure souvent dans l'âme, mais ne se montre qu'à certaines conditions.
L'homme qui a reçu le don de la parole est particulièrement ému par la beauté de la lumière. La lumière est un symbole si évident, que son nom s'applique aussi souvent à la lumière invisible qu'à la lumière visible. Dans la création artistique, à l'instant précis, à cet admirable instant où il exprime la beauté qu'il pense, l'artiste se sent pénétré d'une lumière invisible, lumière chaude et vivifiante, qui va lui donner la parole. Plein de sa pensée, possédé de son type, il sent quelque chose se mouvoir en lui. Ce sont les paroles qui naissent, lumineuses et ardentes, dans son esprit. Elles se modèlent sur la pensée, s'embellissent de sa beauté, resplendissent de sa splendeur.
La pensée est si belle, quand il la contemple, non encore réalisée, dans son unité et son intégrité, sans s'être sali les mains à la matière multiple, pour la constater une fois de plus incapable, insuffisante, et cependant utile à ses projets! Ecrivain, peintre ou sculpteur, quand il prend dans sa main tremblante l'instrument qui réalise, il écoute la pensée, prête son ministère, travaille, contemple son œuvre et la trouve imparfaite. C'est qu'il n'a pas réalisé son
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idéal. L'idéal demande encore, ef n'ayant plus rien à donner, l'artiste, les mains vides, pleure et demande pardon. Il a abaissé sa pensée, pour lui donner une figure. Il lui a posé une limite, il l'a déterminée. Il a renoncé à l'immense dans lequel il la contemplait. Il a attenté à son idéal.
Le lever du soleil est le triomphe de la lumière en ce monde. La création réapparaît. Laissez faire la lumière, et regardez ! Cette magnificence est le reflet symbolique et mystérieux de quelque harmonie invisible et spirituelle qui veut bien se laisser symboliser par la couleur.
Le lever du soleil ressemble à la création du monde; il en est la figure ! Ne ressemble-t-il pas merveilleusement au lever de la parole dans l'àme de l'artiste? Quelquefois il est minuit dans rame, et à cette heurelà l'homme ne peut rien faire. Mais, tout à coup, il voit resplendir sa pensée : c'est la parole qui se lève. Sa pensée était latente, elle devient lumineuse : elle était, pour l'homme, comme si elle n'était pas. Elle reçoit la conscience et la splendeur de sa vérité. Elle se sent vivre, parce qu'elle parle.
La parole, comme la lumière, monte lentement à l'horizon. C'est d'abord une lueur, puis un éclat de ' jour. Comme au lever du soleil les bêtes féroces rentrent dans leur tannière, les passions se cachent honteuses quand la parole se lève, illumine et inonde.
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Puis un nuage trouble la parole dans Tâme, comme la lumière dans le ciel ; mais elles se jouent toutes deux dans cet embarras inférieur ; elles oscillent et éclatent en jeux divers qui embellissent le ciel et la terre de splendeurs plus variées, plus riches, plus abondantes. Enfin le grand jour se fait et la chaleur arrive. Le laboureur creuse son sillon : les champs déchirés s'exposent aux influences du ciel, et la terre porte son fruit.
Contemplons enfin la splendeur de l'Harmonie, Nous disons : Cette mélodie est belle, et, dans un tableau, cette figure est belle.
L'Harmonie, qui est la beauté de la parole, a sa racine dans le rhythme, c'est-à-dire dans le nombre.
La Beauté, qui est l'harmonie delà Forme et la splendeur de l'Art exposé à la Lumière, a, comme l'autre harmonie, sa racine dans le nombre; caria Beauté réside essentiellement dans l'Angle, et l'Angle peut s'évaluer en nombre.
Il ne faut pas s'étonner si l'art, tel que le pratiquent pour la plupart ceux qui se disent artistes, est une si hideuse et si ridicule mascarade. La profondeur de la chute se mesure à la hauteur que devait occuper celui qui tombe! Que doit être, s'il en est ainsi, que doit être l'artiste indigne? Pensez à l'Art, et jugez! Devinez jusqu'où tombe celui qui devait
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monter jusqu'à lui, quand, au lieu de monter, il descend. Jl descend plus bas que la terre; car il devait la dominer. Il abaisse et obscurcit, s'il est possible, les réalités matérielles, car c'était lui qui devait les transfigurer. Marchant la têle en bas, et condamné, par la nature des choses, à la recherche d'un certain idéal, il le demande à la boue, seule perspective qui s'ouvre, dans la direction de ses regards.
Pour comprendre ce qu'il est, sans pourtant le regarder, voyons ce que l'artiste peut être. Oublions sa chute, ne la mesurons plus que par sa hauteur possible. Il devait donner de Tair à l'àme. L'Art, dans une certaine mesure et dans un certain moment, est la force qui fait éclater la voûte du souterrain où nous étouffons. De quel levier dispose-t-il donc? quelles masses a-t-il à son service? La parole, la musique. 0 faibles choses! Un peu d'air battu par des lèvres de chair.
Pauvres petits grains d'encens, majestés invisibles, que vous êtes puissantes! Vous remuez la terre, et le ciel vous écouîe. Dans les instants solennels où nous vous appartenons, l'àme a de l'air : elle respire, elle prend conscience d'elle-même. Elle dit : Oui, mon . Dieu, je suis grande et je l'avais oublié. Par vous l'âme humaine goûte les prémices de sa délivrance. Elle s'étonne alors de sesoublis habituels; elle s'étonne de ne pas se rappeler toujours ce qu'elle se rappelle
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instantanément. La lumière accidentelle lui découvre la profondeur des ténèbres ordinaires! En face du réveil, elle ne comprend plus que lui et ne se souvient du sommeil que pour s'en étonner. Elle s'étonne d'avoir pu oublier les types, au point de s'ensevelir dans les accidents, dans la laideur. Une porte épaisse et lourde, la porte de notre prison, nous masque notre grandamour; elle nous en dérobe quelquefois jusqu'au souvenir. Mais tout à coup l'horizon apparaît, large et profond, lointain, chargé d'éclairs, ruisselant de feu. Emporlé par la parole et la lumière, enlevé sur les ailes croisées de ces deux aigles, l'Art a passé, il a traversé, il a détruit : le mur s'est écarté un instant, déchiré par la puissance impondérable, par la vapeur d'encens, comme une nuée ouverte par la foudre