CHAPITRE IV
La Renaissance à la fin du XVe siècle et au XVIe en Italie, en Allemagne, en Flandre et en Espagne.
Nous avons abandonné l’art de la Renaissance en Italie, entre les mains des précurseurs de la fin du xïve siècle et du milieu du xve ; nous parlerons maintenant de l’éclosion, de l’expression la plus éclatante de cette radieuse époque, à la fin du xve siècle et au
XVIe.
En architecture, ce sont Palladio, Vignole et Serlio, ces deux derniers que nous retrouverons à la cour de François Ier, qui poursuivront l’œuvre de Bramante Andrea Palladio (1518-1580), héritier de Bramante et de Michel-Ange dans la construction de Saint- Pierre de Rome, édifia à Vicence, son pays natal, les
palais Chiericado, Tiene et de la Délégation , termina la façade' du palais de Campo-Marzo, à Florence, ainsi que X Hôtel de ville de Feltre et donna les plans, à Venise, du somptueux palais Foscari . On doit encore à Palladio un considérable Traité de V Architecture en quatre volumes.
Quant à Vignole (Jacques Barozzio dit) (1507- 1573), malgré plusieurs constructions comme le palais ducal, à Plaisance; la villa de Jules III, à Rome, l'église Sainte-Mar ie-des- Anges, à Assise, et malgré aussi qu'il succéda à Michel-Ange, ainsi que Palladio, dans les travaux de Saint-Pierre, il demeure plutôt le savant théoricien du Traité des cinq ordres d' Architecture .
Sebastiano Serlio, lui (1475-1554?;, auteur également d’un Traité d" Architecture , si on ne lui attribue guère que divers ouvrages à Bologne, sa ville natale; à Venise et à Fontainebleau où il mourut, il faut retenir parmi ses inventions si imitées, dans la suite, les colonnes rustiques et certaines gaines en forme de paniers. Mais, les réminiscences de l’antique, lourdes, pompeuses et froides, dues à Serlio et surtout à Vignole, exercèrent une influence aussi grande que fâcheuse sur notre art même, tandis que Palladio montra la voie d'une richesse décorative, d’une originalité qui demeurent d'une harmonie caractéristique.
Cependant il est juste de laisser à Vignole et à Palladio le bénéfice de la personnalité d’un ordre dit
La renaissance a LA Fin OU XVè SIECLE
colossal , c’est-à-dire d’un ordre unique embrassant les divers étages d'une façade. Exemple : le palais Valmarana , à
Vicence, œuvre de Palladio.
Autres architectes remarquables : Sansovino,
qui fut aussi sculpteur, auteur notamment, de la belle église Saint - Jean -Baptiste , à Rome; Baldassere Peruzzi, continuateur des principes de Bramante au palais Massimi , à la Farnesine à Rome;
Antonio San Gallo,
Scamozzi, etc., sans oublier le génial Michel- Ange auteur du rema- Fig. 33. — Panneau de bois sculpté. niement de la place
du Capitole, de l'entablement du palais Farnèse, à Rome, à qui Ton doit encore la célèbre coupole de
Saint-Pierre de Rome dont il avait continué les travaux, Michel-Ange que nous retrouverons parmi les peintres mais avec plus d’écla t encore comme sculpteur.
Nous ne quitterons pas Michel-Ange architecte, sans parler de sa contribution à la création du style baroque. Le Bernin (1598-1680), le Borromini (1599- 1667) accentueront par la suite l’exubérance, le délire delà grandeur qui devaient marquer la décadence de l’architecture, sinon de l’art tout entier de la Re naissance, sous le nom de style baroque. D’ailleurs, le génie de Buonarroti, débordant d’enthousiasme dans la forme et l’expression (nous parlons plus loin de ses peintures et sculptures), devait fatalement induire en erreur ses successeurs qui ne saisirent de sa manière somptueuse que les déchets.
Complétons maintenant les acquisitions architectoniques propres à la Renaissance italienne et, en même temps, ses réminiscences. Dans les églises, les coupoles antiques, simples ou superposées, réapparaissent et dominent. On inaugure le campanile, les fenêtres sont coiffées d’un fronton triangulaire ou arrondi et uniquement décoratif, et les baies sont disposées sur la façade, d’accord avec les ornements antiques, avec une symétrie qui ne renseigne point sur les dispositions intérieures du monument comme à l’époque gothique. Des niches, des pilastres, des colonnes, etc., jouent sur la muraille extérieure tandis qu’intérieu-
LA RENAISSANCE A LA FIN DU XVe SIÈCLE 77
rement, des fresques et des marbres de couleur sourient dans une lumière moins mesurée maintenant. A l'extérieur, encore,
des placages de marbre, de pierre ou de terre cuite s’ajoutent à la décoration, et les anciens arcs-boutants ont disparu.
Au xvie siècle, la superposition des trois ordres distingue les façades.
Le style Jésuite , vers la fin de ce même siècle, apparaît pour s’étendre néanmoins, plus largement, au siècle suivant. De même pour les lanternes qui surmontent la coupole des Fig. 34. — Panneau de bois sculplô% églises, ces coupoles percées d’un œil. Dans les palais, des galeries donnent sur une cour intérieure richement parée.
Ces galeries sont voûtées et décorées de peintures ou de sculptures. Au rez-de-chaussée, des bossages sans aménité font valoir l’agrément ornemental des étages supérieurs que des pilastres superposés accompagnent et qu’une vaste corniche couronne. La cheminée a perdu sa hotte, des coupoles la supportent, et les plafonds sont à caissons.
La villa est typique, avec ses jardins majestueux, aichitecturalement construits et plantés, avec ses terrasses qui suppriment la toiture et, d’une manière générale, si les constructions italiennes dédaignent les accidents capricieux et charmants dont nous sûmes agrémenter nos façades : décrochements, tourelles, escaliers extérieurs, tuyaux d’écoulement, etc., elles ne se font pas faute de tomber, parfois, dans certaine emphase décorative non exemple de critique. Des dessins (graffites), des peintures, des faïences, des stucs* des mosaïques aux couleurs vives, luttent dans l’ensemble de l’ornemenlation avec un empressement d'une délicatesse souvent répréhensible qu'il appartiendra à notre goût français de mettre au point, ou mieux, de nationaliser.
Mais il faut dire cependant l’enthousiasme délicieux et spirituel, la fantaisie étourdissante de cette Renaissance italienne qui forme un tout si savoureux. Qu’est devenue l’architecture selon Vitruve dans ce débordement de verve, dans cette profusion de richesse et
LA RENAISSANCE A LA FIN DU XVe SIÈCLE
Fig. 35. — Arabesque Renaissance.
de jeunesse ! Voyez les délicieuses fontaines de Rome, de Florence ! Voyez les élégantes colonnes, ces ponts et ces arcs légers, quel rapport éloigné ils ont avec les anciens ouvrages romains ! Admirez le Campo- Santo (cimetière) de Pise, construit par Giovanni Pisano, au xme siècle, si riant malgré sa funèbre destination, avec ses belles fresques dues à des artistes toscans des xtve et xve siècles, avec ses remarquables morceaux de sculpture. Et les campi-santi de Fer. rare, de Brescia, de Bologne, ces autres temples de la mort, ne sont pas moins attrayants, grâce à Part somptueux qui idéalise les tombeaux. Aussi bien la gravité des monastères italiens rayonne sous le pareil miracle des fresques et des vitraux, des marbres et des dorures. Jamais les artistes n’ont sollicité avec tant d’empressement la belle matière qui, sous leurs doigts merveilleux, n’aura jamais été aussi docile. Et, c’est à cette fièvre de production, à ce bouillonnement créateur jusqu’au débordement, que nous mesurerons les mérites du dosage, de la sobriété dont notre génie original s’imprégna d’après le tumultueux et excessif exemple italien.
Après les architectes, nous examinerons les peintres. Nous marchons de splendeur en splendeur. Les noms de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Michel- Ange éclairent notre plume.
Léonard de Vinci (1452-1519), peintre, sculpteur,
LA RENAISSANCE A LA FIN DU XVe SIÈCLE 81
arcmtecte, musicien et ingénieur ; Raphaël Sanzio (1483-1520), peintre et aussi architecte et sculpteur; Michel-Ange Buonarroti, sculpteur, peintre, architecte et poète (1475- 1564), tous trois solidaires de l’école de Milan, sont des génies incomparables.
Léonard de Vinci que nous verrons mourir en France où François 1er lavait appelé, demeure surtout aux yeux de la postérité un peintre et un savant prodigieux, malgré que l’Italie du xviesiècle ait surtout goûté en lui le sculpteur et l’ingénieur. Mais nous nous bornerons à célébrer ce brillant pinceau dans l’énumération de ses chefs-d’œuvre. C’est la Vierge aux rochersy Y Annonciation y le Saint- Jean-Baptiste y la
Fig. 36. — Panneau de bois sculpté .
Joconde etla Belle Ferronnière au Louvre; Y Adoration des Mages , aux Offices de Florence ; c’est la Cène du réfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces, à Milan, et tant d’autres pages où le sentiment s’estompe dans un clairobscur, dans un moelleux d’effet saisissant et merveilleux. Après l’expression du Vinci basée sur le réel pour atteindre l’idéal, voici la figure sereine de Raphaël Sanzio. Raphaël dont les chastes madones sont typiques, si gracieusement accompagnées en leur suavité par un coloris plus délicat que puissant, mais toujours si parfaitement dessinées : la Vierge à la Chaise du palais Pitti ; la Vierge au chardonneret , à Florence, la Vierge de Foligno , au Vatican, la Vierge dans la prairie , à Vienne, la Belle Jardinière , au Louvre, etc. Raphaël dont il ne faut pas méconnaître cependant la force à côté du charme, témoin les amples fresques du Vatican et les solides portraits, ceux notamment du comte Balthazar Castiglione et de la Fornarina , tous deux au Louvre.
Les peintures de Raphaël qui*« représentent la plus belle fleur de cette alliance de l’Antiquité et du Christianisme qui se faisait à l’ombre du Saint-Siège », Raphaël cet artiste divin qui, dit excellemment H. Fortoul, trouva si bien le point où le génie d’Athènes et celui de l’Italie moderne se rencontraient...
Puis, voici la puissance de Michel-Ange qui tonne avec les décorations de la voûte de la chapelle
Fig. 37. — Panneaux de bois sculpté (Musée des Arts Décoratifs)
dans la grandeur d’une conception éminemment décorative.